(2025.03.02) À la conférence de Londres, la Grande-Bretagne a invité tout ce qui, dans « l’Otan moins les USA », dispose de quelques éléments d’armées et d’armureries encore susceptibles d’aider l’Ukraine à résister à l’invasion russe. Ce résidu de « monde libre », à supposer qu’il parvienne à s’unir sur une stratégie politico-militaire (et d’abord industrialo-militaire), va devoir affronter le problème majeur : il est totalement encerclé par un camp politique, celui que dans un petit livre prémonitoire Insel et Hénin ont appelé « Le National-Capitalisme Autoritaire [NaCA], principal menace pour les démocraties ». Ce camp idéologico-politique dirige aujourd’hui les plus grandes puissances mondiales, USA, Russie et Chine, et ronge les démocraties de l’intérieur. La situation est donc pire qu’en 1939. Comme en 1939, cette situation résulte de 3 décennies de libéralisme économique, auquel se sont ralliés cette fois les forces de la gauche institutionnelle. Il est sans doute trop tard pour corriger cette faute monumentale, qui reste cependant l’enjeu de la 3e guerre mondiale larvée qui se profile depuis la crise des Subprimes (2007-2008), comme Karl Polanyi pouvait, dans « La Grande transformation », interpréter la 2e Guerre mondiale comme la compétition entre 3 réponses possibles aux dégâts et à la crise du « libre marché » (la Grande Dépression) : stalinisme, fascisme ou social-démocratie.
Aujourd’hui comme en 39 les regroupements dont dépend l’avenir de l’Humanité en sont à l’heure des choix diplomatico-militaires, à l’heure de la réalpolitique et de la précision.
« Realpolitique » parce qu’il faut manœuvrer pour se ménager le maximum d’alliés, y compris peu ragoutants. « Précision » parce que la realpolitique des adversaires du nouvel axe Trump-Poutine-Xi est tout de même subordonnée à un objectif stratégique : la reconstruction d’un monde réglé par la démocratie et le droit international et à même d’affronter la crise écologique globale qui menace de tout emporter. Il faut résolument abandonner les catégorisations faciles héritées du passé telles que « nazis », « Sud global » et autres mots-valises obscurcissant les choix. Un exemple : si l’on pense, sur la simple base d’un geste mal décrypté, que Trump et Musk sont des « nazis » (c.a.d. génocidaires), alors il faut chercher l’accord avec la Russie par-dessus le cadavre de l’Ukraine ou avec la Chine par-dessus le cadavre de Taiwan, comme Roosevelt et Churchill n’ont pas hésité, dès qu’elle fut possible, devant l’alliance avec Staline sur le cadavre de la Pologne, en « oubliant » Katyn.
Je ne le pense pas. Il faut être précis. Dans le vaste ensemble des « illibéralismes » (dont Napoléon III fut le précurseur), le fascisme ajoutait les milices populaires violentes (les « faisceaux »), et le nazisme ajoutait au fascisme l’objectif d’une pureté raciale génocidaire. Le NaCA rassemble de même de nombreuses variantes, et ces nuances doivent guider les choix tactiques des démocraties. Le trumpisme, avec l’amnistie des milices qui prirent d’assaut le Capitol, se rapproche d’un fascisme, ce qui n’est pas le cas des Fratelli d’Italia de Meloni. La question de la réversibilité démocratique d’un NaCA au pouvoir va devenir centrale, et le cas turc sera paradigmatique, plus que le cas polonais. Je ne pense pas non plus que « le Sud global » existe, surtout pas comme un bloc allié potentiel de l’Europe (faudrait déjà choisir entre le Maroc et l’Algérie….). En 1940, face à l’Axe fasciste et à leurs propres colonialistes, les nationalistes du Sud se sont profondément divisés : Mao Zedong avec les démocraties occidentales, Soekarno avec le Japon, Nehru hésitant…
Je n’ai pas de solution, mais une liste de questions, de lignes de recherches d’alliés.
- Ne pas tirer un trait sur les USA. Je l’ai écrit il y a quelques jours : Trump n’est pas dans le rôle du naïf Chamberlain, revenant de Munich après avoir cru acheter la paix au prix du déshonneur (céder les Sudètes à Hitler). Il est plutôt dans le rôle de Staline s’entendant avec Hitler pour se partager la Pologne et les Pays Baltes. N’empêche : rien n’indique que le peuple des USA, qui certes a donné à Trump la majorité absolue, ait vraiment donné à Trump le mandat de faire ce qu’il fait depuis son arrivée à la Maison Blanche. Rien n’indique que sa politique se révèlera conforme aux intérêts du peuple des USA ni même du capitalisme US. Et il est fort possible que le tandem Trump-Musk s’achèvera comme le tandem Hitler-Röhm : SS contre SA, l’un accrochant finalement l’autre à un croc de boucher dans une Nuit des Longs-couteaux. Sous la contestation interne et faute d’obtenir ce qu’il cherche fondamentalement (enrôler la Russie dans « sa » vraie guerre, contre la Chine), même Trump peut un jour rompre son pacte satanique avec Poutine.
- Ne pas oublier les autres alliés du premier jour de l’Ukraine, les démocraties du Pacifique, Australie, Nouvelle Zélande, Corée du Sud (laquelle vient elle-même d’échapper à un coup d’État). Ceux -là sont à la fois les possibles victimes collatérales de l’Axe Trump-Poutine-Xi et les alliés indispensables de Trump dans une guerre avec la Chine. Ils ont donc sur les USA d’importants moyens de pression. Ne pas oublier non plus ces démocraties des Amériques, Canada, Mexique, Colombie (j’ai renoncé au Brésil de Lula…) directement attaquées par Trump.
- Jouer des contradictions de l’axe NaCA. Je l’ai déjà dit : la faiblesse du camp NaCA, c’est le Na. Le camp NaCA est homogène dans sa haine de la démocratie et des conquêtes sociétales du XXe siècle (féminisme etc), mais tout aussi miné que le Pacte Ribbentrop-Molotov par les rivalités nationales et l’inévitable affrontement USA-Chine. L’idéal serait de rompre l’alliance Russie-Chine mais je n’y crois pas : la Chine a obtenu la vassalisation de la Russie en échange du soutien aux ambitions de Poutine en Europe de l’Est. Quand le conflit USA-Chine éclatera, l’Europe sera devant un choix à la fois éthique et politique : avec la Chine ou avec Trump ? La réponse n’est pas simple…
- Il reste à l’Europe une marge de manœuvre en direction de ce machin jouant à la fois le rôle d’une coordination des NaCA et d’un relais vers le mythique « Sud global » : les BRICS, qui se posèrent d’abord comme une coalition visant à s’émanciper de l’hégémonisme US. Si les USA deviennent ennemis de l’Ukraine et de l’Europe, quelle position adopteront les BRICs (hors la Russie et la Chine) ? Militairement parlant, la question se réduit à deux pays NaCA : la Turquie et l’Inde. Modi et Erdogan sont aussi antipathiques l’un que l’autre, mais sont ennemis de nos ennemis, l’Iran et la Chine… La Turquie (comme je m’y attendais depuis le premier jour de la guerre, où elle a fermé les Détroits à la flotte russe) a tranché dès le basculement pro-russe des USA : pour l’Ukraine et contre Poutine. Donc pour l’Europe et contre Trump. Car « la prochaine étape » pour Poutine après la capitulation de l’Ukraine serait soit en direction du corridor de Kaliningrad, soit vers la Moldavie puis la Roumanie. La Turquie voit dès lors se réveiller le spectre de la guerre ancestrale du Tsar et du Sultan : comme lors de la guerre de Crimée, elle recherche l’alliance européenne. Oui, même la Turquie d’Erdogan. Et la diplomatie britannique l’a immédiatement compris, qui a invité Ankara à la conférence de Londres. Reste le très épouvantable et énigmatique Modi…
- Le coming-out de la Turquie s’articule avec tout le champ du Moyen-Orient, où la situation évolue à toute vitesse, bousculant les problématiques du début du siècle : la question kurde, où le PKK dépose les armes la même semaine où Trump insulte Zelinski et Erdogan choisit Zelinski, et la menace djihadiste, qui il y a à peine 20 ans nous était présentée comme l’ennemi principal de l’Occident. La « dédiabolisation » d’un secteur du djihadisme, avec la victoire de Hayat Tahrir el-Cham sur l’allié de Poutine et de l’Iran en Syrie, ouvre un champ immense de transformations possibles. Les services secrets ukrainiens sont déjà accusés par les Russes de l’avoir compris, en soutenant au Sahel des groupes islamistes contre les jeunes dictatures-Wagner. L’Europe a de multiples « cartes à jouer »… mais à condition de rompre avec l’alignement sur Netanyahou, gouvernement à coup sûr NaCA avec des composantes génocidaires, et de reconnaître pleinement l’État palestinien.
Etc, etc, etc…
Tiré d’un billet sur Facebook de A. Lipietz