{"id":10458,"date":"2026-06-04T09:16:45","date_gmt":"2026-06-04T13:16:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=10458"},"modified":"2026-10-19T14:32:39","modified_gmt":"2026-10-19T18:32:39","slug":"geants-tech-et-socio-polit-internationale","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/trad\/geants-tech-et-socio-polit-internationale\/","title":{"rendered":"Les g\u00e9ants de la technologie en tant qu\u2019acteurs mondiaux : un programme de recherche pour la sociologie politique internationale"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Traduction de <a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/ips\/article\/20\/3\/olag021\/8697400\">Big Tech as World Makers: A Research Agenda for International Political Sociology<\/a> par Rebecca Adler-Nissen et Tobias Liebetrau dans <em>International Political Sociology<\/em>, volume 20, num\u00e9ro 3, septembre 2026. En ligne le 28 mai 2026 [R\u00e9f. <a href=\"https:\/\/www.the-syllabus.com\">The Syllabus<\/a>]<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9sum\u00e9 <\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019essor des grandes entreprises de la tech marque une profonde reconfiguration des fondements sociaux, politiques et \u00e9conomiques de la vie \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. Alors que ces soci\u00e9t\u00e9s prenaient de l\u2019ampleur, elles ont d\u00e9stabilis\u00e9 les cat\u00e9gories que nous utilisons pour comprendre les relations internationales, remettant en cause leurs fondements ontologiques, \u00e9pist\u00e9mologiques et normatifs. Les entreprises de la big tech (re)fa\u00e7onnent activement les ordres mondiaux, que ce soit dans le secteur public ou priv\u00e9, au niveau national ou mondial, \u00e9tatique ou non \u00e9tatique. Leur mat\u00e9riel informatique, leurs algorithmes et leurs plateformes mod\u00e8lent les connaissances qui importent et les voix que l\u2019on \u00e9coute, tandis que leurs imaginaires produisent de nouvelles compr\u00e9hensions des collectifs souverains, identitaires, s\u00e9curitaires et politiques. Pourtant, leur influence n\u2019est ni uniforme ni unidirectionnelle. La sociologie politique internationale (SPI) occupe une position unique pour analyser cette dynamique. Nous appelons \u00e0 la mise en place d\u2019un programme de recherche qui traite la big tech comme un sujet et un objet de construction de mondes, en exploitant les forces de la SPI \u2013 ouverture interdisciplinaire, r\u00e9flexivit\u00e9, pluralisme m\u00e9thodologique et orientation mondiale \u2013 pour interroger ces dynamiques de fa\u00e7on critique. Ce faisant, nous souhaitons promouvoir les \u00e9tudes sur la fa\u00e7on dont la big tech refa\u00e7onne le monde, mais aussi r\u00e9fl\u00e9chir comment elle transforme les possibilit\u00e9s m\u00eames d\u2019\u00e9tude, de formation et d\u2019imagination de la politique mondiale.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 2007, Apple a lanc\u00e9 le premier iPhone \u2014 un appareil que Steve Jobs a pr\u00e9sent\u00e9 dans une phrase rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre comme \u00ab un iPod, un t\u00e9l\u00e9phone et un outil de communication sur Internet \u00bb \u2014, red\u00e9finissant ainsi la vie quotidienne et la communication mondiale.<sup id=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_10458-1\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008600000000000000000_10458\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_10458-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">\u00ab Regardez Steve Jobs d\u00e9voiler le premier iPhone il y a 10 ans aujourd\u2019hui \u00bb, <a href=\"https:\/\/time.com\/4628515\/steve-jobs-iphone-launch-keynote-2007\/\">https:\/\/time.com\/4628515\/steve-jobs-iphone-launch-keynote-2007\/<\/a>.<\/span> \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, Google a consolid\u00e9 sa position dominante en acqu\u00e9rant YouTube en 2006, Amazon a jet\u00e9 les bases du cloud computing avec le lancement d\u2019AWS, et Facebook a d\u00e9voil\u00e9 sa plateforme au monde entier. Des transformations parall\u00e8les se d\u00e9roulaient en Chine : Baidu est devenue la premi\u00e8re entreprise chinoise \u00e0 entrer dans l\u2019indice NASDAQ-100 en 2007, Alibaba a renforc\u00e9 Taobao et lanc\u00e9 Alipay, et le QQ de Tencent a atteint des centaines de millions d\u2019utilisateurs. R\u00e9trospectivement, ces d\u00e9veloppements ont marqu\u00e9 l\u2019ascension d\u2019un ensemble d\u2019entreprises dont l\u2019influence finirait par rivaliser avec celle des \u00c9tats.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 peine un an plus t\u00f4t, en 2006, un autre \u00e9v\u00e9nement fondateur s\u2019est produit au sein de notre propre discipline. Le lancement de la revue de l\u2019ISA <em>International Political Sociology<\/em> (IPS) a fourni un espace critique pour repenser la cat\u00e9gorie m\u00eame de l\u2019\u00ab international \u00bb, en s\u2019appuyant sur les disciplines voisines des relations internationales (RI) pour remettre en question les hypoth\u00e8ses h\u00e9rit\u00e9es et cultiver la transversalit\u00e9, la multiplicit\u00e9 et l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 dans l\u2019\u00e9tude de la politique mondiale (Bigo et Walker 2007, 4). Alors que l\u2019IPS \u00e9largissait les horizons des relations internationales \u2014 en les rendant plus mondiales, plus sociologiques et plus r\u00e9flexives \u2014, l\u2019essor des g\u00e9ants de la technologie et l\u2019\u00e9volution de la revue se sont d\u00e9roul\u00e9s, jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9cemment, en grande partie en parall\u00e8le.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vingt ans plus tard, il est temps pour l\u2019IPS de se pencher sur les g\u00e9ants de la technologie de mani\u00e8re plus syst\u00e9matique. Les grandes entreprises technologiques \u00ab sont les institutions qui d\u00e9finissent notre \u00e9poque, dominant nos \u00e9conomies politiques, nos soci\u00e9t\u00e9s et nos syst\u00e8mes politiques comme l\u2019ont fait les grandes compagnies p\u00e9troli\u00e8res ou les grandes banques en leur temps \u00bb (Birch et Bronson 2022, 1). Elles constituent l\u2019infrastructure sur laquelle les \u00c9tats, les entreprises et la soci\u00e9t\u00e9 civile op\u00e8rent de plus en plus. Gr\u00e2ce \u00e0 la num\u00e9risation \u00e9volutive, \u00e0 la plate-formisation et aux effets de r\u00e9seau, elles remod\u00e8lent fondamentalement les interactions humaines, les structures soci\u00e9tales, les logiques de march\u00e9 et la politique internationale (Bradford 2023 ; Van Dijck et al. 2018 ; Vaidhyanathan 2018 ; Zuboff 2019). Pourtant, les affirmations concernant le pouvoir de transformation des g\u00e9ants de la technologie exigent une analyse plus pr\u00e9cise de la <em>mani\u00e8re dont<\/em> ces entreprises fa\u00e7onnent la politique mondiale, de la <em>mani\u00e8re dont<\/em> elles reconfigurent les cat\u00e9gories fondamentales des relations internationales, et de la <em>mani\u00e8re dont<\/em> elles se distinguent non seulement des autres entreprises, mais aussi des \u00c9tats, des organisations internationales et des r\u00e9seaux transnationaux. Un programme de recherche en phase avec les sensibilit\u00e9s des \u00e9tudes sur les relations internationales peut aider \u00e0 d\u00e9crypter l\u2019importance de ces entreprises pour la politique internationale, comment elles remettent en question les registres th\u00e9oriques, m\u00e9thodologiques et normatifs des relations internationales, et comment leur influence converge ou diverge par rapport aux configurations historiques du pouvoir priv\u00e9. Bien que les sp\u00e9cialistes des relations internationales aient commenc\u00e9 \u00e0 examiner ces d\u00e9veloppements (p. ex., Atal 2021 ; Atal, 2026 ; Aradau et Blanke 2022 ; Bigo, (2019) ; Jacobsen et Liebetrau 2025 ; Monsees et al. 2023 ; Sheng 2022 ; Srivastava 2021), il reste encore beaucoup \u00e0 faire, ce qui justifie un engagement th\u00e9orique, m\u00e9thodologique et empirique soutenu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet article propose un programme de recherche qui met en avant trois questions : Comment les grandes entreprises technologiques organisent-elles le monde (<em>ontologie<\/em>) ? Comment le rendent-elles connaissable (<em>\u00e9pist\u00e9mologie<\/em>) ? Et quelles visions proposent-elles pour son avenir (<em>normativit\u00e9<\/em>) ? Ce programme s\u2019appuie sur les atouts distinctifs de l\u2019IPS \u2014 son ouverture transdisciplinaire, sa curiosit\u00e9 m\u00e9thodologique et son orientation mondiale \u2014 pour interroger les nombreuses fa\u00e7ons dont les grandes entreprises technologiques remod\u00e8lent \u00e0 la fois le monde que nous \u00e9tudions et les conditions dans lesquelles cette \u00e9tude est possible, y compris la recherche en IPS elle-m\u00eame. Bien que les dimensions ontologiques, \u00e9pist\u00e9mologiques et normatives de la construction du monde par les g\u00e9ants de la technologie soient trait\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment ici pour des raisons de clart\u00e9 analytique, elles s\u2019entrecroisent, se renforcent mutuellement et traversent les contextes empiriques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous promouvons un champ de recherche ax\u00e9 sur les grandes entreprises technologiques en tant que <em>constructeurs du monde<\/em> (Bell 2013). En appliquant ce prisme aux g\u00e9ants de la technologie, nous abordons ces entreprises non seulement comme des acteurs \u00e9conomiques ou des fournisseurs de technologies, mais comme des entit\u00e9s engag\u00e9es dans la construction, la contestation et parfois la mainmise sur les ordres politiques, \u00e9pist\u00e9mologiques et normatifs mondiaux (Getachew, 2019 ; Hartnett, 2022 ; Eijking, 2024). La construction du monde par les g\u00e9ants de la technologie implique \u00ab des tentatives politiques disparates d\u2019imaginer et de mettre en \u0153uvre des mondes au-del\u00e0 de ceux qui existent \u00bb (Hartnett 2022, 1). Retracer cette construction du monde n\u00e9cessite une sensibilit\u00e9 analytique aux relations et pratiques mat\u00e9rielles et id\u00e9ologiques par lesquelles les g\u00e9ants de la technologie remod\u00e8lent le monde et ses horizons, fa\u00e7onnant ce qui est, ce qui peut \u00eatre connu et ce qui peut \u00eatre imagin\u00e9. Cette orientation analytique met en avant les qualit\u00e9s \u00e0 la fois agentives et structurelles de la construction du monde par les g\u00e9ants de la technologie, dans la production de nouvelles formes de subjectivit\u00e9s, de nouvelles formes de pouvoir politique et de nouvelles architectures de gouvernance mondiale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re section examine comment les g\u00e9ants de la technologie pr\u00e9servent, remettent en question et transforment les ordres politiques internationaux (Basaran et al. 2016 ; Huysmans, 2016 ; Huysmans et Nogueira 2021). Une perspective IPS permet d\u2019explorer comment les g\u00e9ants de la technologie habitent et transforment simultan\u00e9ment les concepts \u00e9tatistes et les distinctions \u00e9tablies, et comment leurs pratiques et capacit\u00e9s conditionnent l\u2019ordonnancement politique \u00e0 travers les registres spatiaux, temporels et fonctionnels, tout en repla\u00e7ant ces entreprises dans le contexte de l\u2019histoire plus longue des acteurs priv\u00e9s en politique internationale. Pour l\u2019avenir, cela sugg\u00e8re de se concentrer sur le c\u0153ur infrastructurel des g\u00e9ants de la technologie afin de permettre le d\u00e9veloppement de nouvelles approches et de nouveaux vocabulaires IPS capables de relever le double d\u00e9fi de d\u00e9centrer et de remettre en question le pouvoir d\u2019ordonnancement politique international, tout en reconnaissant la sp\u00e9cificit\u00e9 des constellations et des contextes sociotechniques sur lesquels il repose.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La deuxi\u00e8me section explore comment les g\u00e9ants de la technologie fa\u00e7onnent de plus en plus la mani\u00e8re dont le monde est rendu intelligible et connaissable. Nous revenons sur la r\u00e9orientation de l\u2019IPS concernant les fondements \u00e9pist\u00e9mologiques des relations internationales \u00e0 travers une perspective de sociologie de la connaissance (Bigo et Walker 2007 ; B\u00f6hm 2025) et son engagement en faveur de la transdisciplinarit\u00e9, du pluralisme m\u00e9thodologique et de la r\u00e9flexivit\u00e9 (Aradau et Huysmans 2016 ; Guillaume et Bilgin 2017 ; Madsen 2011). Cette orientation est cruciale pour \u00e9tudier comment les grandes entreprises technologiques produisent, diffusent, automatisent ou synth\u00e9tisent de mani\u00e8re algorithmique les connaissances sur le monde. Les travaux de l\u2019IPS sur l\u2019expertise, la mat\u00e9rialit\u00e9 et les pratiques de la connaissance (Austin 2016 ; Gros et al. 2017 ; Rothe 2024) offrent des ressources pour interroger ces dynamiques tout en r\u00e9sistant aux r\u00e9cits d\u00e9terministes ou universalistes du changement technologique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La troisi\u00e8me section examine comment les grandes entreprises technologiques fa\u00e7onnent et contestent les imaginaires politiques et sociaux de l\u2019avenir. Nous soulignons comment l\u2019IPS a pour tradition de mettre en avant la signification politique des r\u00eaves, des pratiques, de la vie quotidienne et du local, remettant en question les formes eurocentriques, patriarcales et \u00e9litistes de production id\u00e9ologique. Ses engagements f\u00e9ministes, postcoloniaux et d\u00e9coloniaux ont \u00ab provincialis\u00e9 \u00bb les exp\u00e9riences occidentales et ouvert les relations internationales \u00e0 de multiples r\u00e9alit\u00e9s mondiales. Ces engagements sont essentiels pour analyser comment les grandes id\u00e9es technologiques sur l\u2019avenir op\u00e8rent dans divers contextes sociaux, politiques et culturels, sans pr\u00e9sumer que leur signification puisse \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e \u00e0 l\u2019aune d\u2019un cadre global unique ou centr\u00e9 sur l\u2019Occident.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En conclusion, nous soutenons qu\u2019en s\u2019engageant davantage dans des domaines tels que l\u2019histoire intellectuelle, l\u2019anthropologie et l\u2019histoire de la technologie, les \u00e9tudes sur les politiques de s\u00e9curit\u00e9 (IPS) peuvent contribuer \u00e0 une meilleure compr\u00e9hension des grandes entreprises technologiques en tant que cr\u00e9ateurs de mondes qui fa\u00e7onnent les architectures mat\u00e9rielles et id\u00e9ologiques de l\u2019ordre mondial.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Pouvoir ontologique : comment les grandes entreprises technologiques ordonnent le monde<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les relations internationales (RI) ont connu un regain de d\u00e9bats sur l\u2019ordre international (Cooley et Nexon 2020 ; Reus-Smit et Zarakol 2023). Les chercheurs ont propos\u00e9 diverses fa\u00e7ons de comprendre le d\u00e9clin de l\u2019ordre international lib\u00e9ral (Ikenberry 2018, Mearsheimer 2019), la mont\u00e9e en puissance de perspectives non occidentales auparavant marginalis\u00e9es (Spruyt 2020 ; Zarakol 2022), les dynamiques imp\u00e9riales (Halperin et Palan 2015) et les structures raciales (Bell 2022), et ils ont propos\u00e9 de nouvelles conceptualisations telles que l\u2019ordre multiplex (Acharya 2018), le monde post-occidental (Stuenkel 2016), les luttes pour la reconnaissance (Adler-Nissen et Zarakol 2021) ou le n\u00e9o-royalisme (Goddard et Newmann 2025). Ces d\u00e9bats ont toutefois largement n\u00e9glig\u00e9 une dimension cruciale de l\u2019ordre politique international contemporain : l\u2019essor des grandes entreprises technologiques. Bien que quelques \u00e9tudes aient explicitement \u00e9valu\u00e9 leur r\u00f4le (p. ex., Bremmer 2021 ; Farell et Newmann 2023 ; Srivastava 2021), aborder les g\u00e9ants de la technologie comme des \u00ab faiseurs de monde \u00bb permet aux sciences politiques internationales d\u2019explorer en quoi ces entreprises font partie int\u00e9grante de l\u2019ordre politique international contemporain.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Les effets des g\u00e9ants de la technologie sur l\u2019ordre politique international<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une partie de la recherche en relations internationales sur les g\u00e9ants de la technologie se concentre sur la s\u00e9curit\u00e9, o\u00f9 ces entreprises apparaissent non seulement comme des acteurs commerciaux, mais aussi comme les architectes de la politique contemporaine de (cyber)s\u00e9curit\u00e9. Cette recherche montre comment les pratiques de s\u00e9curit\u00e9, du stockage s\u00e9curis\u00e9 des donn\u00e9es au chiffrement, contournent l\u2019\u00c9tat en tant que pivot de la s\u00e9curit\u00e9 nationale, estompant les fronti\u00e8res de longue date (quoique toujours discutables) entre l\u2019autorit\u00e9, la responsabilit\u00e9 et la l\u00e9gitimit\u00e9 publiques et priv\u00e9es (Christensen et Liebetrau 2019 ; Liebetrau, 2024 ; Slayton et Muller 2025). Les grandes entreprises technologiques sous-tendent d\u00e9sormais la s\u00e9curit\u00e9 nationale et internationale en stockant et en traitant des donn\u00e9es de s\u00e9curit\u00e9 critiques, ainsi qu\u2019en d\u00e9veloppant des outils pour les analyser et agir en cons\u00e9quence. En cons\u00e9quence, elles sont devenues essentielles \u00e0 la gouvernance de la s\u00e9curit\u00e9, en red\u00e9finissant sa port\u00e9e et sa structure, et en affirmant le pouvoir des entreprises comme indispensable \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale et mondiale (Bellanova et de Goede 2022 ; Planqu\u00e9-van Hardeveld 2023 ; Madsen 2016a ; Markussen 2023 ; Monsees, 2019 ; Obendiek 2025).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un ensemble de travaux \u00e9troitement li\u00e9s examine l\u2019imbrication des g\u00e9ants de la technologie avec la surveillance, le renseignement et la vie priv\u00e9e. Les r\u00e9v\u00e9lations de Snowden en 2013 ont mis en \u00e9vidence comment ces dynamiques ont non seulement confirm\u00e9 les changements dans les relations entre les \u00c9tats, les agences de renseignement et les entreprises technologiques priv\u00e9es, mais ont \u00e9galement cr\u00e9\u00e9 un \u00ab besoin urgent d\u2019une \u00e9valuation syst\u00e9matique de l\u2019ampleur, de la port\u00e9e et de la nature des pratiques de surveillance contemporaines \u00bb (Bauman et al. 2014, 122). Ces pratiques continuent de susciter des inqui\u00e9tudes en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9, de vie priv\u00e9e et de protection des donn\u00e9es (Amoore, 2014 ; Lyon 2014 ; Stevens 2015 ; Tr\u00e9guer, 2019).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un autre volet de la recherche examine l\u2019\u00e9volution des relations entre les \u00c9tats et les g\u00e9ants de la technologie en se concentrant sur la mani\u00e8re dont les entreprises se positionnent dans la gouvernance mondiale de la cybers\u00e9curit\u00e9. Par la cr\u00e9ation de normes et la d\u00e9finition des priorit\u00e9s, ces entreprises se forgent des r\u00f4les qui s\u2019apparentent \u00e0 des r\u00f4les diplomatiques (Fairbank 2019 ; Jacobsen 2023). Hurel et Lobato (2018, 71) les d\u00e9crivent comme des <em>entit\u00e9s<\/em> \u00ab quasi-diplomatiques \u00bb, tandis que Brad Smith, pr\u00e9sident de Microsoft, est \u00ab devenu une sorte de \u201chomme d\u2019\u00c9tat de la cybers\u00e9curit\u00e9\u201d mondial, c\u00f4toyant les dirigeants mondiaux et acqu\u00e9rant une l\u00e9gitimit\u00e9 pr\u00e9cieuse en tant que d\u00e9fenseur des politiques et voix de confiance sur les questions de s\u00e9curit\u00e9 num\u00e9rique \u00bb (Gorwa et Peez 2020, 263). Ces exemples illustrent comment la gouvernance mondiale des entreprises et les pratiques de normalisation redessinent les fronti\u00e8res entre la s\u00e9curit\u00e9, l\u2019autorit\u00e9 et la responsabilit\u00e9 des \u00c9tats et des entreprises.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des travaux plus r\u00e9cents examinent l\u2019essor de la diplomatie technologique, une pratique permettant aux gouvernements, aux institutions internationales et aux entreprises technologiques de se rencontrer, de n\u00e9gocier et de collaborer \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale (Cotroneo, 2025). Selon Bjola et Kornprobst (2025, 2), la diplomatie technologique comble une lacune \u00ab dans les anciennes structures des relations internationales \u00bb et t\u00e9moigne \u00ab du d\u00e9bat croissant au sein de la diplomatie internationale sur la mani\u00e8re de r\u00e9pondre \u00e0 la mont\u00e9e en puissance des plateformes num\u00e9riques et des technologies \u00e9mergentes \u00bb. Ces pratiques \u00e9tendent les pr\u00e9occupations fondamentales des relations internationales en mati\u00e8re de diplomatie, d\u2019autorit\u00e9 et de l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 de nouveaux terrains technologiques et institutionnels.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En \u00e9conomie politique internationale (EPI), un nombre croissant de recherches souligne le pouvoir \u00e9tendu des grandes entreprises technologiques sur les plans commercial et politique (p. ex., Abels 2024 ; Otero-Iglesias 2024 ; Rikap et Lundvall 2022 ; To 2023). Les chercheurs soutiennent que les analyses doivent partir des entreprises elles-m\u00eames plut\u00f4t que de les traiter comme des appendices ou des menaces pour les \u00c9tats (Atal 2021). L\u2019\u00e9mergence des g\u00e9ants de la technologie bouleverse les structures \u00e9tablies de l\u2019\u00e9conomie mondiale, des syst\u00e8mes d\u2019innovation et de l\u2019ordre politique, redessinant les fronti\u00e8res entre le public et le priv\u00e9 ainsi qu\u2019entre le national et l\u2019international, ce qui conduit \u00e0 des conceptualisations telles que la \u00ab souverainet\u00e9 virtuelle \u00bb (Kelton et al. 2022), \u00ab l\u2019autonomie num\u00e9rique des entreprises \u00bb (Broeders et al. 2025), \u00ab l\u2019interd\u00e9pendance militaris\u00e9e \u00bb (Farrell et Newmann 2019, 2023 ; Gjesvik 2023) et la \u00ab gouvernance algorithmique \u00bb (Srivastava 2021).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les chercheurs ont \u00e9galement examin\u00e9 le r\u00f4le croissant des g\u00e9ants de la technologie dans la guerre contemporaine. Abels (2024) met en \u00e9vidence l\u2019interaction entre la recherche du profit et les motivations politiques dans le comportement des g\u00e9ants de la technologie en Ukraine. Matania et Sommer (2023) affirment que les g\u00e9ants de la technologie transforment la politique internationale par le contr\u00f4le des cyber-biens communs, tandis que Jacobsen et Liebetrau (2025, 4) soutiennent que la souverainet\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9 nationale \u00ab ne sont pas seulement des attributs des \u00c9tats, mais d\u00e9pendent de la m\u00e9diation infrastructurelle de la d\u00e9limitation des fronti\u00e8res entre les \u00c9tats et les g\u00e9ants de la technologie \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En r\u00e9sum\u00e9, la recherche en relations internationales aborde les g\u00e9ants de la technologie et la politique internationale de mani\u00e8re diversifi\u00e9e et productive. Cependant, une grande partie de ces travaux ne parvient pas \u00e0 th\u00e9oriser explicitement les effets des g\u00e9ants de la technologie sur l\u2019ordre politique international.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">De l\u2019engagement historique et transdisciplinaire au c\u0153ur des infrastructures<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous sugg\u00e9rons que les sciences politiques internationales (IPS) puissent intervenir en examinant et en conceptualisant les formes d\u2019ordre politique rendues possibles par les g\u00e9ants de la technologie. Nous identifions trois axes prometteurs pour une telle recherche. Premi\u00e8rement, la recherche en IPS peut s\u2019appuyer davantage sur la litt\u00e9rature abondante consacr\u00e9e aux acteurs priv\u00e9s en politique internationale. Ces travaux montrent que les entreprises exercent depuis longtemps des fonctions associ\u00e9es \u00e0 la souverainet\u00e9 de l\u2019\u00c9tat, notamment la perception des imp\u00f4ts, les services postaux, la gestion des d\u00e9chets et la fourniture de mercenaires (p. ex., Leander 2005 ; Srivastava 2023). Pourtant, ce qui distingue les g\u00e9ants de la technologie des autres acteurs reste flou. Si les comparaisons avec la Compagnie des Indes orientales sont instructives (Blachford, 2020 ; Bowen, 2005 ; Phillips et Sharman 2020 ; Srivastava 2023), une analyse historique et comparative plus approfondie s\u2019impose. En dialogue avec les travaux existants sur le r\u00f4le des entreprises priv\u00e9es en politique internationale, la recherche en IPS devrait s\u2019interroger sur ce qui distingue les capacit\u00e9s et les pratiques d\u2019ordonnancement international des g\u00e9ants de la technologie. Quels sch\u00e9mas de continuit\u00e9 et de changement sont visibles dans la mani\u00e8re dont ces g\u00e9ants (re)configurent les distinctions et les concepts fondamentaux des relations internationales ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Deuxi\u00e8mement, faire avancer ce programme n\u00e9cessite un engagement transdisciplinaire et transversal plus approfondi. Il existe un potentiel significatif \u00e0 mettre en dialogue les perspectives des IPS sur les g\u00e9ants de la technologie avec les d\u00e9bats men\u00e9s dans les sciences sociales, les sciences humaines et les domaines techniques. Outre la th\u00e9orie sociologique et l\u2019\u00e9conomie politique internationale (IPE), comme le soutient B\u00f6hm (2025), des rencontres fructueuses peuvent \u00eatre \u00e9tablies avec les \u00e9tudes sur les m\u00e9dias, la culture et la communication, les \u00e9tudes en science et technologie (STS) et les \u00e9tudes computationnelles critiques qui explorent comment la construction du monde par les g\u00e9ants de la technologie repose sur des infrastructures, des plateformes, des syst\u00e8mes computationnels, des algorithmes et des logiciels. Mettre l\u2019accent sur la mani\u00e8re de mobiliser les ressources conceptuelles et m\u00e9thodologiques transdisciplinaires peut aider la recherche en IPS \u00e0 formuler des questions et des approches pertinentes pour d\u00e9cortiquer comment les pratiques et les capacit\u00e9s d\u2019ordonnancement politique international des g\u00e9ants de la technologie sont produites et distribu\u00e9es de mani\u00e8re diff\u00e9renci\u00e9e. Cela encourage les IPS \u00e0 explorer les g\u00e9ants de la technologie en tant qu\u2019objet et sujet de la construction du monde en probl\u00e9matisant la mani\u00e8re dont ils s\u2019inscrivent aux intersections du politique, du social, du technologique, de l\u2019\u00e9conomique et du culturel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Troisi\u00e8mement, nous sugg\u00e9rons que les IPS s\u2019int\u00e9ressent au \u00ab c\u0153ur infrastructurel \u00bb des capacit\u00e9s et des pratiques d\u2019ordonnancement politique international des g\u00e9ants de la technologie (Van Dijck et al. 2018, 12). Les infrastructures des grandes entreprises technologiques sont d\u00e9sormais \u00ab int\u00e9gr\u00e9es au tissu de notre vie quotidienne \u00bb (Culpepper et Thelen 2020, 290), sous-tendant \u00ab une grande partie de nos mondes sociaux, politiques et \u00e9conomiques \u00bb (Birch et Bronson 2022, 1). Le c\u0153ur infrastructurel des g\u00e9ants de la technologie couvre l\u2019ensemble de la pile technologique, des c\u00e2bles et centres de donn\u00e9es aux serveurs et logiciels, en passant par les syst\u00e8mes d\u2019exploitation, les applications et les interfaces utilisateur (Bratton 2016). Cet ancrage infrastructurel permet aux grandes entreprises technologiques d\u2019exercer des fonctions quasi-gouvernementales fond\u00e9es sur une \u00ab grande technification de tout \u00bb (Hendrikse et al. 2021), transformant \u00ab la conception m\u00eame des probl\u00e8mes soci\u00e9taux, ainsi que les solutions requises \u00bb (Monsees et al. 2023, 13). Une r\u00e9flexion \u00e0 partir du c\u0153ur infrastructurel encourage le d\u00e9veloppement d\u2019approches et de vocabulaires IPS pour relever le double d\u00e9fi consistant \u00e0 d\u00e9centrer et \u00e0 remettre en question le pouvoir d\u2019ordonnancement politique international des g\u00e9ants de la technologie, tout en reconnaissant la sp\u00e9cificit\u00e9 des constellations et des contextes sociotechniques sur lesquels il repose.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Prendre le c\u0153ur infrastructurel des g\u00e9ants de la technologie comme point de d\u00e9part permet \u00e0 la recherche en IPS d\u2019explorer comment les effets de ces entreprises sur la construction du monde se d\u00e9ploient en relation avec \u00ab des espaces conceptuels et politiques sp\u00e9cifiques et des champs d\u2019intervention constitu\u00e9s historiquement \u00bb (von von Schnitzler, 147). Cela incite l\u2019IPS \u00e0 d\u00e9passer la \u00ab tendance \u00e0 universaliser le capitalisme de plateforme occidental et les forces id\u00e9ologiques et culturelles qui sous-tendent son d\u00e9veloppement \u00bb (Davis et Xiao 2021, 104), ainsi qu\u2019\u00e0 \u00e9viter les analyses unidirectionnelles de la technologie, du comportement des entreprises priv\u00e9es ou d\u2019un syst\u00e8me international fond\u00e9 sur l\u2019\u00c9tat (Bakonyi &amp; Darwich 2024 ; Bernards, N., &amp; Campbell-Verduyn, M, (2019) ; Bueger et al. 2023 ; de Goede et Westermeier 2022 ; Leander 2021). Au contraire, elle donne une impulsion \u00e0 une \u00e9tude moins \u00e9troite des g\u00e9ants de la technologie et de la politique internationale, permettant ainsi \u00e0 l\u2019IPS d\u2019\u00e9largir son horizon analytique. Par exemple, en abordant des questions telles que la mani\u00e8re dont le colonialisme des donn\u00e9es (Couldry et Mejias 2019 ; Gray 2023 ; Kwet 2021 ; Magalh\u00e3es et Couldry 2021), l\u2019\u00e9nergie num\u00e9rique et la politique environnementale (Abram et al. 2023 ; Bresnihan et Brodie 2021, 2023 ; Lally et Thatcher 2022), ou le capitalisme num\u00e9rique (B\u00f6hm 2025 ; Fuchs et al. 2024 ; Zuboff 2019) sont li\u00e9s aux processus d\u2019ordonnancement politique international. Encourager la recherche en sciences politiques \u00e0 se demander comment des concepts tels que le colonialisme des donn\u00e9es, l\u2019extractivisme num\u00e9rique et l\u2019imp\u00e9rialisme des donn\u00e9es alimentent les discussions existantes en relations internationales ? Et quelles formes de contestation, de r\u00e9sistance et de construction d\u2019un monde alternatif \u00e9mergent en r\u00e9ponse aux capacit\u00e9s et aux pratiques d\u2019ordonnancement politique international des g\u00e9ants de la technologie ?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Pouvoir \u00e9pist\u00e9mologique : comment les g\u00e9ants de la technologie rendent le monde connaissable<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le pouvoir de construction du monde des grandes entreprises technologiques ne peut \u00eatre dissoci\u00e9 de la production de connaissances, qui a subi une transformation radicale largement impuls\u00e9e par les appareils et l\u2019infrastructure de ces entreprises (Bowker et al. 2010 ; Edwards et al. 2013 ; Hayles 2012). Aujourd\u2019hui, les grandes entreprises technologiques sont des acteurs cl\u00e9s qui fa\u00e7onnent la mani\u00e8re dont le monde est compris, interpr\u00e9t\u00e9 et connu. Le pouvoir \u00e9pist\u00e9mologique va au-del\u00e0 des notions de \u00ab pouvoir \u00e9pist\u00e9mique \u00bb comprises comme la d\u00e9finition de ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme une expertise l\u00e9gitime (Leander 2005 : 825). Au contraire, nous sugg\u00e9rons, de mani\u00e8re plus fondamentale, que les g\u00e9ants de la technologie fonctionnent comme des dispositifs de construction du monde dont les logiques socio-techniques orientent l\u2019interpr\u00e9tation sociale, les imaginaires publics et la pens\u00e9e savante (Gitelman 2013 ; Striphas 2015 ; Chun 2021). Cette section examine comment les g\u00e9ants de la technologie remettent en question les fondements \u00e9pist\u00e9mologiques et les d\u00e9bats en relations internationales, et en quoi une perspective IPS peut apporter une contribution, notamment en s\u2019appuyant sur des perspectives issues d\u2019au-del\u00e0 des relations internationales.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">L\u2019autorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique des g\u00e9ants de la technologie<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les IPS ont pour tradition d\u2019examiner la politique des pratiques \u00e9pist\u00e9miques (Aradau 2017 ; Bueger 2015), proposant des pistes pour comprendre comment les pratiques socio-techniques fa\u00e7onnent la production de connaissances dans des domaines tels que la s\u00e9curit\u00e9, les migrations, le climat et la sant\u00e9 (Leander 2005 ; Mayer 2012 ; Bauman et al. 2014 ; Bellanova et al. 2021 ; Shindo et al. 2023 ; Rothe 2024). Pourtant, l\u2019autorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique des g\u00e9ants de la technologie complique encore davantage ces dynamiques. Les syst\u00e8mes d\u2019apprentissage automatique, les infrastructures algorithmiques et les architectures de plateformes modulent l\u2019attention, l\u2019affect, la visibilit\u00e9 et la l\u00e9gitimit\u00e9, fa\u00e7onnant ce qui devient savant en premier lieu et la mani\u00e8re dont le savoir est v\u00e9cu et consomm\u00e9 (Bucher, 2018). Les chercheurs de l\u2019IPS sont bien plac\u00e9s pour relier la recherche sur la diplomatie num\u00e9rique (Duncombe 2024 ; M\u00f8ller et al. 2024), les \u00e9tudes sur la s\u00e9curit\u00e9 visuelle et les \u00e9motions (Humer 2025), et les g\u00e9ants de la technologie afin d\u2019explorer comment les plateformes sont con\u00e7ues pour susciter des r\u00e9ponses affectives sp\u00e9cifiques, conditionnant les utilisateurs \u00e0 consommer l\u2019information de mani\u00e8re particuli\u00e8re, \u00e0 travers un contenu charg\u00e9 d\u2019\u00e9motion ou facilement assimilable (Crawford, 2021) , et comment cela fa\u00e7onne la mani\u00e8re dont les gens \u00e0 travers le monde consomment et produisent des id\u00e9es sur les relations internationales.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les travaux sur le raisonnement algorithmique montrent que le biais d\u2019automatisation, l\u2019universalisme des donn\u00e9es et le solutionnisme computationnel structurent les connaissances g\u00e9opolitiques et les sensibilit\u00e9s m\u00e9thodologiques (Kitchin 2017 ; Broussard 2018). Les syst\u00e8mes automatis\u00e9s conduisent \u00e0 des interpr\u00e9tations de la r\u00e9alit\u00e9 qui sont ensuite consid\u00e9r\u00e9es comme allant de soi, normalis\u00e9es et mises en \u0153uvre \u00e0 grande \u00e9chelle. Comme l\u2019ont montr\u00e9 les chercheurs en gouvernementalit\u00e9 algorithmique, les classifications et les pr\u00e9dictions automatis\u00e9es contribuent \u00e0 produire les sujets, les risques et les futurs m\u00eames que les \u00c9tats et les chercheurs analysent (Rouvroy et Berns 2013 ; Beer 2017).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les grandes entreprises technologiques concentrent d\u2019\u00e9normes quantit\u00e9s de donn\u00e9es et \u00ab fa\u00e7onnent l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie, privil\u00e9giant des fa\u00e7ons particuli\u00e8res d\u2019acc\u00e9der au monde et de le comprendre \u00bb (Munn 2022, 1401). La d\u00e9pendance des g\u00e9ants de la technologie \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la collecte et de l\u2019analyse de donn\u00e9es signifie que la connaissance est de plus en plus produite \u00e0 travers le prisme de ce qui peut \u00eatre quantifi\u00e9, suivi et mon\u00e9tis\u00e9. Ce processus de datafication exclut les formes de connaissance qui ne sont pas facilement captur\u00e9es dans des traces num\u00e9riques \u2014 telles que les traditions orales, les pratiques incarn\u00e9es ou les perspectives qualitatives \u2014, r\u00e9tr\u00e9cissant ainsi l\u2019horizon \u00e9pist\u00e9mologique (Couldry et Mejias 2019) . Plus r\u00e9cemment, l\u2019int\u00e9gration de la production de connaissances dans les \u00e9cosyst\u00e8mes des plateformes des g\u00e9ants de la technologie (par exemple, les avis g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par les utilisateurs sur Amazon ou les r\u00e9sum\u00e9s g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par l\u2019IA) a conduit \u00e0 une situation o\u00f9 une grande partie de l\u2019information en ligne est d\u00e9sormais synth\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les chercheurs en sciences politiques devraient commencer \u00e0 se demander comment ces changements concentrent le contr\u00f4le de l\u2019information entre les mains des grandes entreprises technologiques. Quelles sont les implications pour la connaissance collective de la politique internationale lorsqu\u2019une plateforme pluraliste et anim\u00e9e par des b\u00e9n\u00e9voles comme Wikip\u00e9dia, qui repose sur des modifications, des dons et la surveillance de la communaut\u00e9, est \u00e9vinc\u00e9e et \u00e9touff\u00e9e par les chatbots IA et les moteurs de recherche des g\u00e9ants de la technologie ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au niveau structurel, les soci\u00e9t\u00e9s, les \u00e9conomies et la production de connaissances d\u00e9pendent du stockage des donn\u00e9es, qui est pass\u00e9 des ordinateurs de bureau locaux aux serveurs en nuage appartenant aux g\u00e9ants de la technologie. Le nuage cr\u00e9e de nouveaux centres de pouvoir \u00e9pist\u00e9mologique (Furlong 2020). Nous savons que ces infrastructures et ces piles technologiques comprennent des c\u00e2bles sous-marins, des constellations de satellites et des architectures de diffusion de contenu (Bueger et Liebetrau 2021 ; Parks et Starosielski 2015), ainsi que des classements, des recommandations et la conception d\u2019interfaces (Helmond 2015 ; Winseck 2019), mais comment cette infrastructure int\u00e8gre-t-elle les visions du monde des entreprises \u2014 par exemple, l\u2019efficacit\u00e9, la pr\u00e9diction et l\u2019absence de friction \u2014 dans les conditions du commerce et de la communication mondiaux ? Comment les principes d\u2019infrastructure deviennent-ils des engagements normatifs qui privil\u00e9gient certains modes d\u2019\u00eatre et de savoir tout en en excluant d\u2019autres ?<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Asym\u00e9trie de l\u2019information<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une dimension critique du pouvoir \u00e9pist\u00e9mologique des g\u00e9ants de la technologie r\u00e9side dans l\u2019asym\u00e9trie entre les connaissances des entreprises sur le fonctionnement de leurs syst\u00e8mes et les informations limit\u00e9es dont disposent les \u00c9tats, les ONG et les chercheurs. Dans le domaine de la fintech, par exemple, des juridictions majeures telles que les \u00c9tats-Unis, l\u2019Union europ\u00e9enne et la Chine peinent \u00e0 r\u00e9glementer des syst\u00e8mes en \u00e9volution rapide, non seulement en raison de tensions g\u00e9opolitiques, mais aussi parce qu\u2019elles ne disposent pas des connaissances techniques n\u00e9cessaires pour s\u2019engager de mani\u00e8re significative dans l\u2019\u00e9laboration de normes (James et Quaglia 2024). Les grandes entreprises technologiques d\u00e9tiennent des avantages informationnels significatifs par rapport aux r\u00e9gulateurs et au public. Elles ont toujours \u00e9t\u00e9 r\u00e9ticentes \u00e0 divulguer des d\u00e9tails sur leurs op\u00e9rations en raison d\u2019int\u00e9r\u00eats commerciaux et de la crainte d\u2019un examen minutieux, comme en t\u00e9moignent les mod\u00e8les propri\u00e9taires, les donn\u00e9es prot\u00e9g\u00e9es et la non-divulgation pr\u00e9sent\u00e9e comme des \u00ab secrets commerciaux \u00bb (Zuboff 2019). L\u2019opacit\u00e9 algorithmique n\u2019est pas un bug, mais une caract\u00e9ristique de conception (Burell 2016 ; Ananny et Crawford 2018). L\u2019autorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique des g\u00e9ants de la technologie est encore amplifi\u00e9e par leur contr\u00f4le sur les donn\u00e9es et les syst\u00e8mes d\u2019IA qui structurent de plus en plus la vie publique (Srivastava 2024). Google transforme les flux de donn\u00e9es en actifs d\u2019une mani\u00e8re qui, selon certains, soutient de nouvelles formes de capitalisme de plateforme (Srnicek 2016), de capitalisme de surveillance (Zuboff 2019) et de capitalisme des donn\u00e9es (West 2019), voire remet en question l\u2019id\u00e9e m\u00eame du capitalisme en introduisant un nouveau technof\u00e9odalisme (Varoufakis 2023).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La mod\u00e9ration des plateformes illustre encore davantage ce probl\u00e8me. Google, Meta DeepSeek et les chatbots IA d\u2019Elon Musk agissent comme gardiens et architectes du discours public, d\u00e9terminant ce qui circule et ce qui dispara\u00eet (Gillespie 2018 ; Srivastava 2024). Les crises r\u00e9centes \u2014 notamment l\u2019infod\u00e9mie li\u00e9e \u00e0 la COVID-19 (Cinelli et al. 2020), les \u00e9meutes de 2021 au Capitole (Jeppesen et al. 2022) et les campagnes de d\u00e9sinformation men\u00e9es pendant l\u2019invasion de l\u2019Ukraine par la Russie \u2014 soulignent \u00e0 quel point ces d\u00e9cisions de mod\u00e9ration sont devenues cruciales (Monaci 2024). Pourtant, la mod\u00e9ration reproduit les pr\u00e9suppos\u00e9s des entreprises et les id\u00e9ologies concernant le pr\u00e9judice, les pr\u00e9jug\u00e9s, la l\u00e9gitimit\u00e9 et la visibilit\u00e9 politique (Noble 2018 ; Unger 2019), renfor\u00e7ant ainsi les asym\u00e9tries de pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Contrairement aux ressources naturelles limit\u00e9es, les donn\u00e9es num\u00e9riques ne cessent de se multiplier dans tous les domaines de l\u2019activit\u00e9 humaine (McIntosh 2019). Les entreprises exploitent ces donn\u00e9es par le biais d\u2019acquisitions, de brevets et de strat\u00e9gies de R&amp;D monopolistiques s\u2019appuyant sur la recherche publique, tout en externalisant les risques li\u00e9s aux premi\u00e8res phases de d\u00e9veloppement aux universit\u00e9s (Rikap et Lundvall 2022). Cela conduit \u00e0 des \u00ab monopoles pr\u00e9dateurs sur les donn\u00e9es \u00bb (Birch et Bronson 2022), o\u00f9 l\u2019acc\u00e8s aux donn\u00e9es devient un actif incorporel d\u00e9finissant l\u2019avantage concurrentiel. L\u2019IA et l\u2019apprentissage automatique red\u00e9finissent ce qui constitue une preuve, la fiabilit\u00e9 et la v\u00e9rit\u00e9 (Crawford et al. 2014 ; Madsen et al. 2016b ; Munk et al. 2024). Amoore (2023, 21) soutient que la conception de mod\u00e8les d\u2019apprentissage profond est devenue un mode de politique \u00e9pist\u00e9mologique : \u00ab un mode d\u2019assemblage et d\u2019ordonnancement des connaissances de la soci\u00e9t\u00e9 qui transforme fondamentalement la mani\u00e8re dont l\u2019\u00c9tat et la soci\u00e9t\u00e9 en viennent \u00e0 se comprendre eux-m\u00eames. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette asym\u00e9trie de l\u2019information constitue \u00e0 la fois un d\u00e9fi th\u00e9orique, politique et m\u00e9thodologique. Elle soul\u00e8ve des questions difficiles, telles que : comment l\u2019IPS peut-elle \u00e9tudier cette \u00e9volution sans devenir trop d\u00e9pendante des connaissances et du vocabulaire des g\u00e9ants de la technologie ? Quelles formes de pratique r\u00e9flexive, d\u2019adaptation m\u00e9thodologique et de r\u00e9sistance institutionnelle permettent \u00e0 l\u2019IPS d\u2019ancrer l\u2019\u00e9tude des g\u00e9ants de la technologie dans les d\u00e9bats existants tout en pointant au-del\u00e0 de l\u2019horizon de l\u2019asym\u00e9trie actuelle des connaissances ?<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Comment les g\u00e9ants de la technologie fa\u00e7onnent les pratiques savantes<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notre discipline est d\u00e9sormais \u00e9troitement li\u00e9e aux infrastructures des g\u00e9ants de la technologie de mani\u00e8re souvent invisible et de plus en plus pr\u00e9occupante. L&rsquo;IPS devrait prendre note de la mani\u00e8re dont les g\u00e9ants de la technologie fa\u00e7onnent la recherche de mani\u00e8re fondamentale. Khanal et al. (2025, 55) montrent que les g\u00e9ants de la technologie influencent la recherche \u00ab par au moins trois m\u00e9canismes : (1) en menant eux-m\u00eames des recherches directes ; (2) en finan\u00e7ant la recherche dans les \u00e9tablissements universitaires et les instituts de recherche ; et (3) en cr\u00e9ant un va-et-vient entre eux et les organismes de recherche. \u00bb D\u2019autres ont montr\u00e9 comment les g\u00e9ants de la technologie \u00ab peuvent affecter le milieu universitaire, du niveau institutionnel jusqu\u2019aux chercheurs individuels, en d\u00e9ployant des strat\u00e9gies de recherche \u00ab pour orienter et influencer le discours acad\u00e9mique et public \u00bb (Abdalla et Abdalla 2021, 1) . Alors que les g\u00e9ants de la technologie p\u00e9n\u00e8trent de plus en plus le secteur universitaire, en particulier en informatique, il est important de comprendre les moyens sp\u00e9cifiques par lesquels ils y parviennent (Mendon\u00e7a et al. 2025, 2), y compris l\u2019impact que cela a sur la recherche en sciences de l\u2019information et des sciences de l\u2019information (IPS).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Deuxi\u00e8mement, la visibilit\u00e9 et l\u2019\u00e9valuation des travaux universitaires sont de plus en plus r\u00e9gies par les m\u00e9triques des plateformes. Google Scholar, par exemple, est devenu le syst\u00e8me de classement mondial de facto pour l\u2019influence acad\u00e9mique. Les universit\u00e9s \u00e9valuent couramment les candidats \u00e0 l\u2019aide des scores de l\u2019indice h, des indices i10 ou du nombre brut de citations. Cela a donn\u00e9 lieu \u00e0 des asym\u00e9tries absurdes : on peut trouver des articles fictifs cit\u00e9s des centaines de fois simplement parce qu\u2019ils sont li\u00e9s \u00e0 un programme de cours en ligne ou parce qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s par erreur. Des profils Google Scholar entiers existent pour des chercheurs qui n\u2019existent pas. De telles distorsions sont devenues des caract\u00e9ristiques structurelles. Les universitaires font la promotion de leurs travaux sur des plateformes de m\u00e9dias sociaux dont les indicateurs influencent les r\u00e9sultats en mati\u00e8re d\u2019embauche, de titularisation et de financement (Adhikari et al. 2020). La discipline int\u00e9riorise ainsi la logique de l\u2019\u00e9conomie de l\u2019attention des g\u00e9ants de la technologie, privil\u00e9giant la rapidit\u00e9, la visibilit\u00e9 et la viralit\u00e9 au d\u00e9triment de la profondeur, de l\u2019originalit\u00e9 ou de la rigueur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Troisi\u00e8mement, les chercheurs externalisent de plus en plus le travail cognitif vers des plateformes. L\u2019abondance num\u00e9rique engendre \u00e0 la fois la paresse intellectuelle (Watermeyer et al. 2024) et les absurdit\u00e9s (Hicks et al. 2024). Au lieu de lire des textes int\u00e9graux, les chercheurs s\u2019appuient sur des r\u00e9sum\u00e9s g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par l\u2019IA ; au lieu d\u2019\u00e9valuer les arguments, ils survolent les r\u00e9sum\u00e9s ou le nombre de citations ; au lieu de mener des revues de litt\u00e9rature manuelles, ils demandent aux mod\u00e8les linguistiques des bibliographies toutes faites, augmentant ainsi le risque de favoriser la propagation de citations contrefaites (Camp et al. 2025). \u00ab La \u00ab bouillie IA \u00bb a fait son entr\u00e9e dans l\u2019\u00e9dition universitaire, si bien que des \u00e9valuations \u00ab \u00e0 l\u2019aveugle \u00bb enti\u00e8res sont produites par des mod\u00e8les de langage, ce qui entra\u00eene une crise de l\u2019\u00e9dition universitaire avec un d\u00e9luge de textes automatis\u00e9s de mauvaise qualit\u00e9 et peu d\u2019outils efficaces pour y rem\u00e9dier (Andersen, 2026). Il en r\u00e9sulte un \u00e9cosyst\u00e8me savant qui renforce l\u2019autorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique des g\u00e9ants de la technologie tout en vidant de sa substance l\u2019expertise universitaire. C\u2019est l\u00e0 que la tradition de \u00ab contre-conduite \u00bb de l\u2019IPS et son int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00e9viter et \u00e0 affronter non seulement le \u00ab gestionnariat n\u00e9olib\u00e9ral \u00bb (Lisle 2016 : 427) des universit\u00e9s contemporaines. Cela implique de faire face aux \u00ab conditions horribles de notre monde contemporain par des dispositions non cathartiques \u00bb (Lisle 2016 : 425), et d\u2019insister sur des futurs multiples pour le monde universitaire et l\u2019IPS lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Une approche r\u00e9flexive de l\u2019imbrication avec les g\u00e9ants de la technologie<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les \u00e9tudes critiques des m\u00e9dias nous rappellent que la politique de la production du savoir est indissociable non seulement des infrastructures et des plateformes qui la m\u00e9diatisent (Plantin et al. 2018), mais aussi de leur \u00e9conomie politique. L&rsquo;IPS doit donc examiner non seulement comment les LLM, les moteurs de recherche, les plateformes de citation et les infrastructures cloud des g\u00e9ants de la technologie fa\u00e7onnent le savoir universitaire, mais aussi comment leurs structures de financement et leurs mod\u00e8les d&rsquo;affaires remettent en question le monde universitaire en tant que domaine autonome, et rester vigilant quant \u00e0 la mani\u00e8re dont notre recherche et notre discipline fa\u00e7onnent et sont fa\u00e7onn\u00e9es par les paysages que nous \u00e9tudions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le m\u00eame temps, une vision plus nuanc\u00e9e nous oblige \u00e0 nous demander si de nouvelles formes de production de connaissances num\u00e9riques, y compris celles facilit\u00e9es par les g\u00e9ants de la technologie eux-m\u00eames, pourraient \u00e9galement \u00e9largir les espaces intellectuels progressistes, cr\u00e9atifs ou \u00e9mancipateurs. Les m\u00eames infrastructures qui risquent de vider l\u2019expertise de sa substance peuvent \u00e9galement d\u00e9mocratiser l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la connaissance, amplifier les voix marginalis\u00e9es et permettre la recherche collaborative. Les LLM, par exemple, peuvent r\u00e9duire les barri\u00e8res linguistiques, aider les chercheurs issus d\u2019institutions disposant de peu de ressources \u00e0 participer aux d\u00e9bats mondiaux et ouvrir le dialogue \u00e0 ceux qui \u00e9taient auparavant exclus des cercles d\u2019\u00e9lite, y compris au sein du milieu universitaire (Morimoto 2022). Les donn\u00e9es de traces num\u00e9riques et les m\u00e9thodes computationnelles ont permis de mener des recherches critiques sur l\u2019autoritarisme, la gouvernance des plateformes, l\u2019injustice climatique et la surveillance racialis\u00e9e, qui auraient \u00e9t\u00e9 difficiles \u00e0 mener auparavant. Une question centrale est donc de savoir comment les relations internationales, en tant que discipline, choisissent d\u2019habiter, de contester et de transformer ces paysages \u00e9pist\u00e9mologiques en \u00e9volution. Le d\u00e9fi est double : r\u00e9fl\u00e9chir aux formes de verrouillage technologique qui sapent l\u2019autonomie acad\u00e9mique, tout en cultivant les possibilit\u00e9s g\u00e9n\u00e9ratives que les outils num\u00e9riques, y compris \u2014 dans certains cas \u2014 ceux contr\u00f4l\u00e9s par les g\u00e9ants de la technologie, ouvrent \u00e0 de nouvelles formes de savoir. Une approche comparative peut ici s\u2019av\u00e9rer utile : en quoi les grandes entreprises technologiques diff\u00e8rent-elles d\u2019autres \u00ab faiseurs de monde \u00bb tels que les \u00c9tats, les organisations internationales et les r\u00e9seaux ? Comment comparer le pouvoir \u00e9pist\u00e9mologique des faiseurs de monde historiques et contemporains ? Dans quelle mesure pouvons-nous utiliser des concepts existants comme l\u2019autorit\u00e9, la l\u00e9gitimit\u00e9 et la coercition pour les comprendre ? Et dans quels domaines devons-nous d\u00e9velopper un nouveau vocabulaire ?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Pouvoir normatif : comment les g\u00e9ants de la technologie envisagent le monde<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si, comme l\u2019affirme Phillips, \u00ab les variations dans les croyances collectives conditionnent fondamentalement la configuration et la r\u00e9partition de l\u2019autorit\u00e9 politique \u00bb (Phillips 2021, 237), alors les croyances collectives mobilis\u00e9es par les g\u00e9ants de la technologie \u2014 concernant le temps, l\u2019espace, les humains et l\u2019ordre politique \u2014 doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme constitutives de la politique internationale contemporaine. La litt\u00e9rature sur les imaginaires socio-techniques montre comment \u00ab les visions d\u2019un avenir souhaitable, partag\u00e9es collectivement, institutionnellement stabilis\u00e9es et publiquement mises en sc\u00e8ne de futurs souhaitables \u00bb animent et constituent \u00e0 la fois l\u2019ordre social et politique (Jasanoff 2015, 4). Vues \u00e0 travers le prisme de la construction du monde, les g\u00e9ants de la technologie ne se contentent pas d\u2019op\u00e9rer au sein d\u2019ordres pr\u00e9existants, elles construisent des mondes symboliques et mat\u00e9riels, les conceptualisant et parfois les refa\u00e7onnant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n\u2019est pas nouveau. Les technologies produisent depuis longtemps des temporalit\u00e9s et des g\u00e9ographies qui r\u00e9organisent la vie internationale. La politique culturelle de l\u2019aviation a permis aux internationalistes de l\u2019entre-deux-guerres de \u00ab penser le monde comme un globe \u00bb, les avions ayant comprim\u00e9 l\u2019espace et le temps (Zaidi 2021, 11) ; la photographie a\u00e9rienne et les nouvelles projections cartographiques ont red\u00e9fini les notions de \u00ab globalit\u00e9 \u00bb dans les ann\u00e9es 1940 (Rosenboim 2019, 235), la bombe thermonucl\u00e9aire a constitu\u00e9 un ordre international par la peur collective plut\u00f4t que par sa capacit\u00e9 destructrice brute (Aron 1966), et l\u2019informatique de la Guerre froide est devenue une m\u00e9taphore culturelle embl\u00e9matique de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine (Edwards 1994).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui, des \u00c9tats allant du Rwanda \u00e0 l\u2019Inde pr\u00e9sentent l\u2019IA comme un instrument de r\u00e9ussite nationale et de prestige mondial. Des programmes tels que la mission IndiaAI ou les efforts du Rwanda pour positionner Kigali comme un p\u00f4le africain de l\u2019IA reconfigurent de la m\u00eame mani\u00e8re les horizons temporels nationaux et les postures internationales (Bowman 2015 ; Wahome et Graham 2020). Les g\u00e9ants de la technologie sont ainsi mis au service de r\u00e9cits de renouveau civilisationnel, de d\u00e9veloppement et de statut international. Pourtant, les technologies apparaissent comme \u00e0 double tranchant : pr\u00e9sent\u00e9es comme des moteurs de progr\u00e8s et de lib\u00e9ration dans certains contextes, et comme des instruments de domination, de surveillance ou d\u2019apocalypse dans d\u2019autres. La description qu\u2019en fait le Rwanda d\u2019une \u00ab renaissance africaine aliment\u00e9e par la technologie \u00bb, par exemple, coexiste avec des inqui\u00e9tudes concernant l\u2019autoritarisme num\u00e9rique (Achinivu 2024 ; Da Vinha 2024). Comme l\u2019observe Mascare\u00f1o, les imaginaires techno-utopiques \u00ab g\u00e9n\u00e8rent de fortes distinctions morales et politiques qui mettent l\u2019accent sur une projection unilat\u00e9rale de l\u2019avenir et sous-estiment les possibilit\u00e9s alternatives \u00bb (2024).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La rh\u00e9torique des PDG du secteur technologique suit de pr\u00e8s la structure que Bell (2017) identifie dans les projets utopiques ant\u00e9rieurs de construction du monde et s\u2019\u00e9tend jusqu\u2019\u00e0 nos jours : des promesses grandioses de transformation plan\u00e9taire, d\u2019\u00e9l\u00e9vation universelle et de transhumanisme (Bell et Taillandier 2025). Ces visions ne se contentent pas d\u2019inspirer ; elles fa\u00e7onnent les priorit\u00e9s politiques mondiales, r\u00e9orientent les flux de capitaux et d\u00e9limitent les termes id\u00e9ologiques du d\u00e9bat politique. Elles produisent un monde dans lequel l\u2019avenir est imagin\u00e9 \u00e0 travers un lexique conceptuel \u2014 entre les g\u00e9ants am\u00e9ricains de la technologie, le futurisme de la Silicon Valley, l\u2019universalisme rationaliste et le f\u00e9tichisme de l\u2019efficacit\u00e9 \u2014, restreignant ainsi ce qui peut raisonnablement \u00eatre gouvern\u00e9, financ\u00e9 ou contest\u00e9 (Morozov 2013 ; Gray et al. 2021). Cela a des implications pour la gouvernance mondiale, la diplomatie et le droit. Des m\u00e9morandums sur l\u2019intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rale (Naud\u00e9 et Dimitri 2020) \u00e0 une Convention de Gen\u00e8ve num\u00e9rique, les g\u00e9ants de la technologie ne se contentent pas de faire du lobbying, mais con\u00e7oivent et r\u00e9inventent les institutions de gouvernance mondiale, fa\u00e7onnant non seulement leur fonctionnement, mais aussi leur style et leur rythme. La recherche en sciences politiques est bien plac\u00e9e pour mettre en lumi\u00e8re ce pouvoir de cr\u00e9ation du monde en retra\u00e7ant comment les imaginaires des entreprises circulent au-del\u00e0 des fronti\u00e8res, s\u2019ancrent dans les pratiques institutionnelles et acqui\u00e8rent une force normative. Ci-dessous, nous donnons quelques exemples o\u00f9 ces contributions sont les plus \u00e9videntes.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Vers une g\u00e9n\u00e9alogie mondiale des imaginaires technologiques<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, la recherche a eu tendance \u00e0 se concentrer sur les fondements id\u00e9ologiques de la Silicon Valley. Cette litt\u00e9rature a document\u00e9 une \u00ab id\u00e9ologie californienne \u00bb (Barbrook et Cameron 1996), avec la g\u00e9n\u00e9alogie de Turner sur l\u2019utopisme cybern\u00e9tique \u00e9mergeant des laboratoires militaires et des communaut\u00e9s contre-culturelles (2009 ; 2010 ; 2019). Turner et Tyree-Hageman (2013) montrent comment la vision politique des ing\u00e9nieurs \u2014 enracin\u00e9e dans la politique des machines en temps de guerre \u2014 remplace la contestation d\u00e9mocratique par la r\u00e9solution technique de probl\u00e8mes et c\u00e9l\u00e8bre une technocratie \u00e9litiste, l\u00e9gitim\u00e9e par des r\u00e9cits d\u2019\u00e9panouissement personnel. Cette lign\u00e9e a donn\u00e9 naissance \u00e0 une mythologie de la fronti\u00e8re dans laquelle le \u00ab pionnier \u00bb est imagin\u00e9 comme moralement exceptionnel et technologiquement choisi pour r\u00e9organiser la vie sociale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La recherche contemporaine prolonge ces g\u00e9n\u00e9alogies : Slobodian (2023) et Craib (2022) retracent les strat\u00e9gies de sortie libertaires et la souverainet\u00e9 privatis\u00e9e (p. ex., les enclaves offshore) comme les prolongements d\u2019une longue aspiration \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 la r\u00e9gulation d\u00e9mocratique. Utrata (2024) d\u00e9montre comment les projets de colonisation spatiale recyclent les logiques coloniales, Daub (2020) cartographie les fondements quasi-religieux et philosophiques de la rh\u00e9torique technologique, et Little et Winch (2021) montrent comment les masculinit\u00e9s patriarcales sous-tendent les cultes des fondateurs. Ensemble, ils d\u00e9peignent la Silicon Valley comme une formation id\u00e9ologique dont la sortie libertaire, l\u2019ordre patriarcal et les imaginaires coloniaux sont des traits constitutifs. Cependant, la mani\u00e8re dont ces id\u00e9es se traduisent en pratiques g\u00e9opolitiques et de s\u00e9curit\u00e9, y compris au sein de l\u2019appareil de s\u00e9curit\u00e9 et de l\u2019administration am\u00e9ricains, reste peu \u00e9tudi\u00e9e. Quelles en sont les dynamiques ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De plus, se concentrer sur la culture technologique am\u00e9ricaine ne suffit pas. Des travaux comparatifs montrent que les imaginaires des grandes entreprises technologiques varient consid\u00e9rablement d\u2019une \u00e9conomie politique \u00e0 l\u2019autre. Radhakrishnan (2011) et Zhang (2022) mettent en \u00e9vidence diff\u00e9rentes g\u00e9n\u00e9alogies de la technologie et de la formation de l\u2019\u00c9tat ; Yi Yang (2025) d\u00e9montre que les \u00ab manifestes de l\u2019IA \u00bb chinois avanc\u00e9s par Baidu, Alibaba et Tencent racontent une \u00ab nouvelle \u00e8re \u00bb techno-historique, alors m\u00eame que les travailleurs et le public produisent des contre-r\u00e9cits subversifs. Mahrenbach et al. (2018) montrent que le Br\u00e9sil, l\u2019Inde et la Chine articulent des avenirs distincts pour les m\u00e9gadonn\u00e9es \u2014 les donn\u00e9es comme lib\u00e9ratrices ou r\u00e9pressives, comme moyen d\u2019am\u00e9liorer les services publics, comme moteur du d\u00e9veloppement national \u2014 et que ces visions \u00e9tatiques mobilisent in\u00e9vitablement des entreprises nationales (par exemple, Neoway au Br\u00e9sil ; Wipro en Inde ; et Tencent en Chine) en tant que coproductrices des trajectoires nationales. Des projets politiques europ\u00e9ens tels que Gaia-X et les initiatives sur les semi-conducteurs articulent des visions d\u00e9fensives de la \u00ab souverainet\u00e9 num\u00e9rique \u00bb (Adler-Nissen et Eggeling 2024 ; Monsees et Lambach 2022), m\u00eame si la souverainet\u00e9 reste souvent une aspiration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces travaux d\u00e9montrent deux choses. Premi\u00e8rement, les g\u00e9ants de la technologie ne forment pas un bloc monolithique. Les entreprises s\u2019inscrivent dans des \u00e9conomies politiques nationales et des r\u00e9pertoires historico-culturels qui conditionnent leurs imaginaires. Deuxi\u00e8mement, les entreprises op\u00e8rent \u00e0 l\u2019intersection de l\u2019infrastructure, de l\u2019id\u00e9ologie et de la diplomatie. Elles mobilisent des r\u00e9cits civilisationnels et l\u2019autorit\u00e9 scientifique pour l\u00e9gitimer des r\u00f4les expansifs. L\u00e0 o\u00f9 les STS r\u00e9v\u00e8lent comment les syst\u00e8mes techniques coproduisent des cat\u00e9gories sociales, l\u2019histoire des id\u00e9es montre comment circulent les r\u00e9cits de longue dur\u00e9e sur la modernit\u00e9 et le progr\u00e8s, et l\u2019histoire de la technologie, des chemins de fer \u00e0 l\u2019Internet, cartographie la mani\u00e8re dont les infrastructures r\u00e9organisent l\u2019exp\u00e9rience (Schivelbusch, (2024) ; Hughes et McCartney (1983) ; Hecht, (1998) ; Boyer, (1985) ; Abbate, (2000) ). L\u2019IPS peut s\u2019appuyer sur les ancrages m\u00e9thodologiques et conceptuels fournis par l\u2019histoire des id\u00e9es et l\u2019histoire des techniques pour interroger la mani\u00e8re dont les infrastructures d\u2019entreprise accomplissent un travail symbolique et mat\u00e9riel. Mettre ces histoires en dialogue avec les analyses contemporaines des visions technologiques chinoises, indiennes, am\u00e9ricaines, europ\u00e9ennes et latino-am\u00e9ricaines permettra \u00e0 l\u2019IPS de saisir comment les mondes sont continuellement cr\u00e9\u00e9s, appropri\u00e9s et refaits par le pouvoir technologique. L\u2019IPS peut int\u00e9grer ces approches pour retracer comment les imaginaires des entreprises s\u2019\u00e9tendent \u00e0 l\u2019ordre international, comment ils sont institutionnalis\u00e9s et comment ils deviennent des objets de contestation.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Imaginer les futurs, de l\u2019\u00e9chelle internationale \u00e0 l\u2019\u00e9chelle individuelle<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un deuxi\u00e8me domaine dans lequel l\u2019IPS peut faire progresser la recherche concerne la mani\u00e8re dont les g\u00e9ants de la technologie conceptualisent les collectifs politiques. Les \u00e9tudes critiques sur la s\u00e9curit\u00e9 et les STS ont examin\u00e9 comment le complexe Silicon Valley-militaire-industriel encadre les technologies \u00e0 double usage pour les \u00e9tablissements de d\u00e9fense et la construction de l\u2019\u00c9tat (Suchman 2023 ; Hoijtink &amp; Planqu\u00e9-van Hardeveld 2022). Les travaux sur l\u2019\u00ab interd\u00e9pendance militaris\u00e9e \u00bb montrent que la s\u00e9curit\u00e9 nationale est d\u00e9sormais in\u00e9vitablement li\u00e9e \u00e0 l\u2019infrastructure des g\u00e9ants de la technologie (Farrell et Newmann 2023), tandis que la recherche sur la g\u00e9opolitique de la technologie met en \u00e9vidence l\u2019axe commercial-militaire dans la rivalit\u00e9 entre les \u00c9tats-Unis et la Chine au sein des syst\u00e8mes nationaux d\u2019innovation (Farrell et Abraham (2025)). D\u2019autres chercheurs montrent comment les logiques du capital-risque et les normes militaires se confondent (Schwarz 2021, 2024), et les recherches sur \u00ab l\u2019humanitarisme num\u00e9rique \u00bb et l\u2019IA dans la gouvernance multilat\u00e9rale retracent comment les id\u00e9es des entreprises s\u2019ancrent dans des institutions mondiales telles que l\u2019ONU (Johns 2023). L\u2019IPS peut approfondir ces travaux en analysant comment les entreprises elles-m\u00eames r\u00e9inventent les \u00c9tats, les collectivit\u00e9s et l\u2019action. La recherche ethnographique et archivistique au sein des entreprises pourrait \u00e9clairer davantage la mani\u00e8re dont les dirigeants et les employ\u00e9s interpr\u00e8tent la rivalit\u00e9 g\u00e9opolitique et leurs propres r\u00f4les politiques \u2014 une dimension sous-explor\u00e9e du pouvoir des entreprises.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les imaginaires s\u2019\u00e9tendent \u00e9galement \u00e0 la question de savoir qui les individus consid\u00e8rent comme un \u00eatre humain, un utilisateur, un pionnier ou un risque. Des \u00e9tudes sur la culture en milieu de travail documentent la persistance de l\u2019individualisme n\u00e9olib\u00e9ral, des \u00e9lites racialis\u00e9es et genr\u00e9es, ainsi que le r\u00e9cit de \u00ab l\u2019individu \u00e9lu \u00bb dans la Silicon Valley (Wynn 2020 ; Garlick 2023 ; Connell et Wood 2005). Wajcman (1991) montre que l\u2019exclusion genr\u00e9e est structurelle plut\u00f4t que le fruit d\u2019une conspiration, Golumbia (2016) retrace l\u2019id\u00e9ologie cyberlibertaire du Bitcoin, et McQuillan (2022) relie l\u2019IA \u00e0 des trajectoires politiques empreintes de ressentiment. Les recherches sur les travailleurs du secteur technologique d\u00e9montrent comment les subjectivit\u00e9s politiques divergentes entre employ\u00e9s et gestionnaires alimentent les imaginaires d\u2019entreprise (Selling et Strimling 2023 ; Brockmann et al. 2021 ; Porter 2013 ; Lehdonvirta 2022 ; Keane et Chen 2019 ; Xiao et Tsui 2007 ; Amrute 2020) . Les politiques technologiques nationales, racialis\u00e9es, transhumanistes et genr\u00e9es d\u00e9terminent qui est consid\u00e9r\u00e9 comme m\u00e9ritant les avantages technologiques, et qui devient une ressource de donn\u00e9es, un risque pour la s\u00e9curit\u00e9, un sujet d\u2019exp\u00e9rimentation ou est destin\u00e9 \u00e0 un avenir interplan\u00e9taire. Dans l\u2019ensemble, ces travaux d\u00e9montrent que la construction du monde par les g\u00e9ants de la technologie est situ\u00e9e, contest\u00e9e et produite culturellement plut\u00f4t que donn\u00e9e par la technologie. L\u2019IPS est bien plac\u00e9 pour retracer comment les cultures d\u2019entreprise, les logiques de gestion et les r\u00e9cits publics se traduisent en effets territoriaux et g\u00e9opolitiques, compte tenu de son orientation transdisciplinaire et mondiale. Pourtant, l\u2019IPS doit s\u2019inspirer des STS, de l\u2019anthropologie et de l\u2019histoire des technologies, en particulier de leurs analyses fines de la classification, de la production par les utilisateurs et de la mat\u00e9rialit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cartographier les imaginaires qui se chevauchent et s\u2019affrontent au sein des g\u00e9ants de la technologie est une priorit\u00e9 de recherche urgente. En int\u00e9grant les perspectives des STS, de l\u2019histoire intellectuelle et de l\u2019histoire des technologies \u2014 et en combinant l\u2019ethnographie comparative, la recherche archivistique, l\u2019analyse du discours et les \u00e9tudes sur les infrastructures \u2014, l\u2019IPS peut fournir les r\u00e9cits syst\u00e9matiques et ancr\u00e9s dans l\u2019histoire n\u00e9cessaires pour comprendre comment les imaginaires d\u2019entreprise reconfigurent le temps, l&rsquo;espace, la collaboration et les conflits. Cette qu\u00eate impliquera in\u00e9vitablement de se demander quelles pratiques r\u00e9flexives, adaptations m\u00e9thodologiques et r\u00e9sistances institutionnelles s\u2019offrent \u00e0 la discipline. \u00c0 quoi ressemble une pratique de recherche critique, r\u00e9flexive et non extractiviste lorsqu\u2019on \u00e9tudie les g\u00e9ants de la technologie ?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les grandes entreprises technologiques sont en train de remodeler activement les cat\u00e9gories fondamentales \u00e0 travers lesquelles la politique internationale est comprise et pratiqu\u00e9e. Par leurs pratiques de construction du monde, elles redessinent les fronti\u00e8res entre l\u2019autorit\u00e9 publique et priv\u00e9e, r\u00e9organisent les relations entre le pouvoir local et mondial, et brouillent les lignes de responsabilit\u00e9 et de contr\u00f4le. Ce faisant, elles \u00e9branlent certains des rep\u00e8res fondamentaux de la discipline \u2014 la souverainet\u00e9, la s\u00e9curit\u00e9 et la d\u00e9mocratie \u2014 tout en fa\u00e7onnant simultan\u00e9ment la mani\u00e8re dont l\u2019avenir est imagin\u00e9 et gouvern\u00e9. Tout aussi significatif est le fait que les g\u00e9ants de la technologie structurent la mani\u00e8re dont la connaissance elle-m\u00eame est produite et valid\u00e9e, y compris la connaissance acad\u00e9mique, en int\u00e9grant des priorit\u00e9s commerciales et des pr\u00e9suppos\u00e9s id\u00e9ologiques dans les infrastructures num\u00e9riques qui r\u00e9gissent de plus en plus la vie mondiale. Nous avons distingu\u00e9 trois dimensions de la construction du monde par les g\u00e9ants de la technologie : l\u2019<em>ontologique, l\u2019\u00e9pist\u00e9mologique<\/em> et l\u2019<em>normatif<\/em>, mais ces dimensions ne peuvent \u00eatre comprises isol\u00e9ment. Elles s\u2019entrecroisent, se renforcent mutuellement et traversent les champs empiriques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tout en appelant \u00e0 une plus grande attention des chercheurs sur ces dynamiques de construction du monde, nous sommes conscients des risques li\u00e9s \u00e0 l\u2019amplification d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s m\u00e9diatis\u00e9. Traiter les g\u00e9ants de la technologie comme des cas d\u2019exception peut involontairement reproduire les m\u00eames r\u00e9cits que ces entreprises cultivent au sujet de leur propre caract\u00e8re in\u00e9vitable, central et indispensable. Parall\u00e8lement, une normalisation et une int\u00e9gration discr\u00e8te des syst\u00e8mes des g\u00e9ants de la technologie dans la vie quotidienne peuvent occulter le travail politique que ces syst\u00e8mes accomplissent. Pour l\u2019IPS, ce double dilemme exige une r\u00e9flexivit\u00e9 tant sur l\u2019objet d\u2019\u00e9tude que sur les conditions d\u2019\u00e9tude des cr\u00e9ateurs de mondes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une telle r\u00e9flexivit\u00e9 s\u2019\u00e9tend \u00e0 la cat\u00e9gorie m\u00eame des \u00ab g\u00e9ants de la technologie \u00bb. Le terme peut occulter plus qu\u2019il ne r\u00e9v\u00e8le s\u2019il r\u00e9duit des entreprises, des technologies et des pratiques diverses \u00e0 un seul et m\u00eame acteur. La recherche de l\u2019IPS devrait donc continuer \u00e0 interroger, nuancer et peut-\u00eatre red\u00e9finir les g\u00e9ants de la technologie de mani\u00e8re \u00e0 mieux saisir leur h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, leur ancrage dans des contextes politiques, \u00e9conomiques et culturels, ainsi que leurs cons\u00e9quences in\u00e9gales selon les r\u00e9gions et les populations. Dans cette optique, la t\u00e2che ne consiste pas simplement \u00e0 \u00e9tudier les g\u00e9ants de la technologie, mais \u00e0 \u00e9tudier leurs pratiques de construction du monde et leurs effets.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avons propos\u00e9 trois fa\u00e7ons dont l\u2019IPS peut contribuer \u00e0 ce programme. Sur le plan ontologique, l\u2019IPS peut d\u00e9velopper des concepts qui ne r\u00e9duisent pas par inadvertance les entreprises technologiques \u00e0 des quasi-\u00c9tats ou \u00e0 un pouvoir de march\u00e9. Par exemple, plut\u00f4t que de se demander si les g\u00e9ants de la technologie \u00ab poss\u00e8dent \u00bb une souverainet\u00e9, nous pouvons nous demander comment ils remod\u00e8lent les conditions dans lesquelles la souverainet\u00e9 est exerc\u00e9e et remise en question. Cependant, l\u2019IPS n\u2019est pas un projet unifi\u00e9, et les chercheurs auront des points de d\u00e9part diff\u00e9rents g\u00e9n\u00e9rant des dispositions analytiques et politiques diff\u00e9rentes. L\u2019un des principaux d\u00e9fis pour appliquer l\u2019IPS au pouvoir ontologique des g\u00e9ants de la technologie est de savoir o\u00f9 situer les g\u00e9ants de la technologie. La recherche et la critique des politiques et des pratiques de ces entreprises doivent-elles partir des pratiques et des relations sociotechniques quotidiennes, ou des hi\u00e9rarchies de pouvoir mondiales, des in\u00e9galit\u00e9s structurelles et des logiques syst\u00e9miques ? Les chercheurs ne s\u2019accorderont pas sur le point d\u2019ancrage de la critique, sur la mani\u00e8re de mener l\u2019analyse critique, ni sur la finalit\u00e9 de cette critique. Si l\u2019on aspire \u00e0 se positionner en dehors des g\u00e9ants de la technologie, qu\u2019est-ce que cela exige sur les plans m\u00e9thodologique, institutionnel et pratique ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, la concentration des donn\u00e9es, des infrastructures et des capacit\u00e9s analytiques entre les mains des g\u00e9ants de la technologie exige une adaptation m\u00e9thodologique. Les g\u00e9ants de la technologie g\u00e9n\u00e8rent et accumulent des connaissances sur le monde \u00e0 une \u00e9chelle qu\u2019aucune institution universitaire ne peut \u00e9galer. Cette asym\u00e9trie de l\u2019information constitue \u00e0 la fois un d\u00e9fi politique, th\u00e9orique et m\u00e9thodologique. Nous avons propos\u00e9 un pluralisme m\u00e9thodologique : combiner des m\u00e9thodes sociologiques politiques \u00e9tablies (par exemple, les sondages, l\u2019observation participante, les entrevues, l\u2019analyse du discours) avec l\u2019ethnographie num\u00e9rique, les \u00e9tudes critiques sur les donn\u00e9es et les approches de la science des donn\u00e9es computationnelle et sociale. Cependant, des ressources conceptuelles et pratiques alternatives sont parfois n\u00e9cessaires pour d\u00e9passer l\u2019enfermement actuel non seulement des connaissances universitaires, mais aussi de la mani\u00e8re dont les \u00c9tats, les soci\u00e9t\u00e9s civiles et d\u2019autres entreprises cr\u00e9ent une politique internationale fond\u00e9e sur les g\u00e9ants de la technologie, tout en reconnaissant qu\u2019ils peuvent, dans certains cas, \u00e9galement d\u00e9mocratiser la pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur le plan normatif, l\u2019influence croissante des g\u00e9ants de la technologie soul\u00e8ve des questions urgentes concernant la gouvernance, les in\u00e9galit\u00e9s, la responsabilit\u00e9 et l\u2019autonomie humaine \u2014 des questions qui ne peuvent \u00eatre r\u00e9solues par l\u2019\u00e9tude isol\u00e9e des syst\u00e8mes et technologies num\u00e9riques, mais qui impliquent l\u2019\u00e9tude des luttes politiques sur la mani\u00e8re dont les technologies sont con\u00e7ues, r\u00e9gies et imagin\u00e9es. Il reste une t\u00e2che centrale pour la recherche en relations internationales de pr\u00eater une attention plus \u00e9troite aux dilemmes v\u00e9cus par les personnes \u00e0 travers le monde, y compris les chercheurs, qui sont absorb\u00e9s par, ou coproduisent, les utopies et les dystopies, ainsi que les imaginaires banals des g\u00e9ants de la technologie. Les g\u00e9ants de la technologie ne constituent pas un ph\u00e9nom\u00e8ne mondial homog\u00e8ne. En quoi les grandes entreprises technologiques varient-elles selon les soci\u00e9t\u00e9s et les \u00e9conomies politiques, et comment ces variations fa\u00e7onnent-elles \u00e0 la fois la politique internationale et l\u2019\u00e9tude des g\u00e9ants de la technologie ? Quelle est la relation entre les imaginaires et les pratiques des grandes entreprises technologiques issues de la Silicon Valley, de Shenzhen, de Nairobi et de Bangalore, et quels sont leurs effets sur l\u2019ordre politique international ? Quelles formes de contestation, de r\u00e9sistance et de construction d\u2019un monde alternatif \u00e9mergent en r\u00e9ponse aux diverses pratiques d\u2019ordonnancement des grandes entreprises technologiques ? Comment les \u00c9tats, la soci\u00e9t\u00e9 civile, les travailleurs et les utilisateurs ripostent-ils ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En fin de compte, prendre au s\u00e9rieux les grandes entreprises technologiques en sciences politiques et internationales (IPS) signifie le faire de mani\u00e8re critique, prudente et r\u00e9flexive. Cela exige d\u2019analyser non seulement comment ces entreprises fa\u00e7onnent des mondes, mais aussi comment nos propres th\u00e9ories, m\u00e9thodes et pratiques disciplinaires contribuent \u00e0 faire appara\u00eetre les g\u00e9ants de la technologie comme puissants, normaux ou in\u00e9vitables. Une IPS r\u00e9flexive ne se contente pas d\u2019observer les mondes construits par les g\u00e9ants de la technologie, mais s\u2019interroge sur la mani\u00e8re dont ces mondes en viennent \u00e0 para\u00eetre plausibles ou in\u00e9vitables \u2014 et sur la fa\u00e7on dont ils pourraient \u00eatre fa\u00e7onn\u00e9s autrement.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size wp-block-paragraph\">Fichier Excel des\u00a0<a href=\"https:\/\/1drv.ms\/x\/c\/52b2e58f9a01f490\/IQBNOTq3uISSRr4KrP9JoB-QAYl77ixhpKkjm1SZpu5-bUE?e=SAPhd3\">traductions<\/a> par\u00a0<em>Gilles en vrac<\/em> <br><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/trad\/\">Fiches<\/a> avec les premi\u00e8res phrases (et non seulement les titres)<br>Les<strong>\u00a0caract\u00e8res gras<\/strong>\u00a0dans le texte sont de Gilles.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences <\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">SVP voir la liste des centaines de r\u00e9f\u00e9rences dans <a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/ips\/article\/doi\/10.1093\/ips\/olag021\/8697400\">le document original<\/a>. <\/p>\n<h3 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes <\/h3><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li id=\"footnote-00000000000008600000000000000000_10458-1\"><span>1<\/span><div>\u00ab Regardez Steve Jobs d\u00e9voiler le premier iPhone il y a 10 ans aujourd\u2019hui \u00bb, <a href=\"https:\/\/time.com\/4628515\/steve-jobs-iphone-launch-keynote-2007\/\">https:\/\/time.com\/4628515\/steve-jobs-iphone-launch-keynote-2007\/<\/a>. <a href=\"#mfn-content-00000000000008600000000000000000_10458-1\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 1 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Traduction de Big Tech as World Makers: A Research Agenda for International Political Sociology par Rebecca Adler-Nissen et Tobias Liebetrau dans International Political Sociology, volume 20, num\u00e9ro 3, septembre 2026. En ligne le 28 mai 2026 [R\u00e9f. The Syllabus] R\u00e9sum\u00e9 L\u2019essor des grandes entreprises de la tech marque une profonde reconfiguration des fondements sociaux, politiques &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/trad\/geants-tech-et-socio-polit-internationale\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Les g\u00e9ants de la technologie en tant qu\u2019acteurs mondiaux : un programme de recherche pour la sociologie politique internationale&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":11825,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-10458","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack-related-posts":[{"id":7907,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/geopolitique-big-tech\/","url_meta":{"origin":10458,"position":0},"title":"Au del\u00e0 de la g\u00e9opolitique des Big Tech","author":"Gilles Beauchamp","date":"27 f\u00e9vrier 2025","format":false,"excerpt":"Beyond Big Tech GeopoliticsMoving towards local and people-centred artificial intelligence Un article de Kai-Hsin Hung, canditat PhD aux HEC de Montr\u00e9al. 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