{"id":10960,"date":"2026-07-10T08:57:23","date_gmt":"2026-07-10T12:57:23","guid":{"rendered":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=10960"},"modified":"2026-10-18T19:58:47","modified_gmt":"2026-10-18T23:58:47","slug":"critique-de-la-raison-techno-feodale","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/trad\/critique-de-la-raison-techno-feodale\/","title":{"rendered":"Critique de la raison techno-f\u00e9odale"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Traduction de <a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason\">Critique of Techno-Feudal Reason<\/a>, par Evgeny Morozov, dans New Left Review, avril 2022.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Commen\u00e7ons par la bonne nouvelle. Le moratoire sur l\u2019imagination de la fin du capitalisme, constat\u00e9 dans les ann\u00e9es 1990 par Fredric Jameson, a enfin pris fin. La r\u00e9cession de l\u2019imagination progressiste, qui a dur\u00e9 des d\u00e9cennies, est termin\u00e9e. Apparemment, la t\u00e2che consistant \u00e0 envisager des alternatives syst\u00e9miques est devenue beaucoup plus facile, maintenant que nous sommes autoris\u00e9s \u00e0 envisager des sc\u00e9narios dystopiques \u2014 car, apparemment, la fin tant attendue du capitalisme pourrait bien n\u2019\u00eatre que le d\u00e9but de quelque chose de bien pire. Le capitalisme tardif est certes d\u00e9j\u00e0 assez n\u00e9faste, avec son cocktail explosif de changements climatiques, d\u2019in\u00e9galit\u00e9s, de brutalit\u00e9 polici\u00e8re et de pand\u00e9mie meurtri\u00e8re. Mais apr\u00e8s avoir redonn\u00e9 ses lettres de noblesse \u00e0 la dystopie, certains \u00e0 gauche se sont discr\u00e8tement mis \u00e0 r\u00e9viser l\u2019adage jamesonien : aujourd\u2019hui, il est plus facile d\u2019imaginer la fin du monde que la <em>poursuite<\/em> du capitalisme tel que nous le connaissons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La moins bonne nouvelle, c\u2019est qu\u2019en se livrant \u00e0 cet exercice sp\u00e9culatif de planification de sc\u00e9narios apocalyptiques, la gauche a du mal \u00e0 se d\u00e9marquer de la droite. En fait, les deux p\u00f4les id\u00e9ologiques ont pratiquement converg\u00e9 vers une description commune de la nouvelle r\u00e9alit\u00e9. Pour beaucoup dans les deux camps, la fin du capitalisme tel qu\u2019il existe aujourd\u2019hui ne signifie plus l\u2019av\u00e8nement d\u2019un avenir meilleur, qu\u2019il s\u2019agisse du socialisme d\u00e9mocratique, de l\u2019anarcho-syndicalisme ou lib\u00e9ralisme classique \u00ab pur \u00bb. Au contraire, le consensus qui se d\u00e9gage est que le nouveau r\u00e9gime n\u2019est rien de moins que du f\u00e9odalisme \u2014 un <em>&#8211;<\/em>ismequi compte tr\u00e8s peu d\u2019adeptes respectables. Certes, le n\u00e9o-f\u00e9odalisme d\u2019aujourd\u2019hui s\u2019accompagne de slogans accrocheurs, des applications mobiles sophistiqu\u00e9es, voire la promesse d\u2019un bonheur virtuel \u00e9ternel dans le domaine sans fronti\u00e8res du m\u00e9taverse de Zuckerberg. Ses vassaux ont troqu\u00e9 leurs atours m\u00e9di\u00e9vaux contre d\u2019\u00e9l\u00e9gants chandails de Brunello Cucinelli et des souliers de sport de Golden Goose. De nombreux partisans de la th\u00e8se n\u00e9o-f\u00e9odale soutiennent que son essor va de pair avec celui de la Vall\u00e9e du Silicium. Ainsi, des termes comme \u00ab techno-f\u00e9odalisme \u00bb, \u00ab f\u00e9odalisme num\u00e9rique \u00bb et \u00ab f\u00e9odalisme de l\u2019information \u00bb sont fr\u00e9quemment brandis.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-1\"><sup>1<\/sup><\/a> Le \u00ab f\u00e9odalisme intelligent \u00bb n\u2019a pas encore vraiment pris son essor, mais cela pourrait ne pas tarder.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 droite, le d\u00e9fenseur le plus virulent de la th\u00e8se du \u00ab retour au f\u00e9odalisme \u00bb est le th\u00e9oricien conservateur de l\u2019urbanisme Joel Kotkin, qui a pris pour cible le pouvoir des techno-oligarques \u00ab woke \u00bb dans <em>The Coming of Neo-Feudalism<\/em> (2020). Alors que Kotkin privil\u00e9gie le pr\u00e9fixe \u00ab n\u00e9o \u00bb, Glen Weyl et Eric Posner, des penseurs plus jeunes et d\u2019une orientation plus n\u00e9olib\u00e9rale, ont opt\u00e9 pour le pr\u00e9fixe \u00ab techno \u00bb dans leur ouvrage tr\u00e8s comment\u00e9 <em>Radical Markets<\/em> (2018). \u00ab Le techno-f\u00e9odalisme \u00bb, \u00e9crivent-ils<em>, <\/em>\u00ab freine le d\u00e9veloppement personnel, tout comme le f\u00e9odalisme freinait l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9ducation ou les investissements visant \u00e0 am\u00e9liorer les terres. \u00bb<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-2\"><sup>2<\/sup><\/a> Pour les lib\u00e9raux classiques, bien s\u00fbr, le capitalisme, rong\u00e9 par la politique, est toujours sur le point de retomber dans le f\u00e9odalisme. Pourtant, certains membres de l\u2019extr\u00eame droite voient dans le n\u00e9o-f\u00e9odalisme un projet \u00e0 embrasser. Se r\u00e9clamant de courants tels que la \u00ab n\u00e9o-r\u00e9action \u00bb ou le \u00ab sombre \u00e9clairage \u00bb, bon nombre d\u2019entre eux sont proches de l\u2019investisseur milliardaire Peter Thiel. Parmi eux figure le technologue et intellectuel n\u00e9o-r\u00e9actionnaire Curtis Yarvin, qui a imagin\u00e9 d\u00e8s 2010 un moteur de recherche n\u00e9o-f\u00e9odal, qu\u2019il a astucieusement baptis\u00e9 Feudl.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-3\"><sup>3<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 gauche, la liste des personnes qui ont flirt\u00e9 avec des concepts \u00ab f\u00e9odaux \u00bb est longue et ne cesse de s\u2019allonger : Yanis Varoufakis, Mariana Mazzucato, Jodi Dean, Robert Kuttner, Wolfgang Streeck, Michael Hudson et, ironiquement, m\u00eame Robert Brenner, auteur du \u00ab D\u00e9bat de Brenner \u00bb \u00e9ponyme sur la transition du f\u00e9odalisme au capitalisme.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-4\"><sup>4<\/sup><\/a> \u00c0 leur cr\u00e9dit,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">aucun d\u2019entre eux ne va jusqu\u2019\u00e0 affirmer que le capitalisme a compl\u00e8tement disparu ou que nous sommes de retour au Moyen \u00c2ge. Les plus prudents d\u2019entre eux, comme Brenner, sugg\u00e8rent que certaines caract\u00e9ristiques du syst\u00e8me capitaliste actuel \u2014 stagnation prolong\u00e9e, redistribution de la richesse vers le haut dict\u00e9e par des consid\u00e9rations politiques, consommation ostentatoire des \u00e9lites combin\u00e9e \u00e0 une paup\u00e9risation croissante des masses \u2014 rappellent certains aspects de son pr\u00e9d\u00e9cesseur f\u00e9odal, m\u00eame si le capitalisme r\u00e8gne toujours en ma\u00eetre. Pourtant, malgr\u00e9 toutes ces mises en garde, nombreux sont ceux, \u00e0 gauche, qui trouvent tout simplement irr\u00e9sistible de qualifier la Vall\u00e9e du Silicium ou Wall Street de \u00ab f\u00e9odales \u00bb, tout comme de nombreux commentateurs ne peuvent s\u2019emp\u00eacher de qualifier Trump ou Orb\u00e1n de \u00ab fascistes \u00bb . Le lien r\u00e9el avec le fascisme ou le f\u00e9odalisme historiques est peut-\u00eatre t\u00e9nu, mais le pari est que cette affirmation a suffisamment d\u2019impact pour sortir le public endormi de sa complaisance. De plus, cela fait un bon m\u00e8me. Les foules avides sur Redditet Twitter en raffolent : une vid\u00e9o YouTube pr\u00e9sentant une discussion sur le techno-f\u00e9odalisme entre Varoufakis et Slavoj \u017di\u017eek a r\u00e9colt\u00e9 plus de 300 000 visionnements en seulement trois semaines.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-5\"><sup>5<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le cas de personnalit\u00e9s connues comme Varoufakis et Mazzucato, titiller leur public en \u00e9voquant le glamour f\u00e9odal peut constituer un moyen m\u00e9diatique efficace de recycler des arguments qu\u2019ils ont d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9s. Dans le cas de Varoufakis, le techno-f\u00e9odalisme semble surtout porter sur les effets macro\u00e9conomiques pervers de l\u2019assouplissement quantitatif. Pour Mazzucato, le \u00ab f\u00e9odalisme num\u00e9rique \u00bb fait r\u00e9f\u00e9rence aux revenus non gagn\u00e9s g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par les plateformes technologiques. Le n\u00e9o-f\u00e9odalisme est souvent propos\u00e9 comme un moyen d\u2019apporter une clart\u00e9 conceptuelle aux secteurs les plus avanc\u00e9s de l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique, o\u00f9 les esprits les plus brillants de la gauche se trouvent encore largement dans le flou. Google et Amazon sont-ils des capitalistes? Sont-ils des rentiers, comme le sugg\u00e8re l\u2019ouvrage de Brett Christophers, <em>Rentier Capitalism<\/em>?<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-6\"><sup>6<\/sup><\/a> Qu\u2019en est-il d\u2019Uber? S\u2019agit-il simplement d\u2019un interm\u00e9diaire, d\u2019une plateforme pr\u00e9levant une rente qui s\u2019est interpos\u00e9e entre les chauffeurs et les passagers? Ou bien produit-elle et vend-elle un service de transport?<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-7\"><sup>7<\/sup><\/a> Ces questions ne sont pas sans cons\u00e9quences sur la fa\u00e7on dont nous concevons le capitalisme contemporain lui-m\u00eame, fortement domin\u00e9 par les entreprises technologiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019id\u00e9e que le f\u00e9odalisme fait son retour s\u2019inscrit \u00e9galement dans la lign\u00e9e des critiques de gauche qui condamnent le capitalisme comme \u00e9tant extractiviste. Si les capitalistes d\u2019aujourd\u2019hui ne sont que de paresseux rentiers qui ne contribuent en rien au processus de production, ne m\u00e9ritent-ils pas d\u2019\u00eatre rel\u00e9gu\u00e9s au rang de seigneurs f\u00e9odaux? Cette adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019imagerie f\u00e9odale de la part de figures de l\u2019intelligentsia de gauche, tr\u00e8s pr\u00e9sentes dans les m\u00e9dias et les m\u00e8mes, ne montre aucun signe de ralentissement. En fin de compte, cependant, la popularit\u00e9 du discours f\u00e9odal t\u00e9moigne davantage d\u2019une faiblesse intellectuelle que d\u2019une ma\u00eetrise des m\u00e9dias. C\u2019est comme si le ne puisse plus donner un sens au capitalisme sans recourir au langage moral de la corruption et de la perversion. Dans ce qui suit, j\u2019aborde certains d\u00e9bats marquants sur les traits distinctifs qui diff\u00e9rencient le capitalisme des formes \u00e9conomiques ant\u00e9rieures \u2014 et ceux qui d\u00e9finissent les m\u00e9canismes politico-\u00e9conomiques de la nouvelle \u00e9conomie num\u00e9rique \u2014, dans l\u2019espoir qu\u2019une critique de la raison techno-f\u00e9odale puisse apporter un \u00e9clairage nouveau sur le monde dans lequel nous vivons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>1. Les logiques f\u00e9odales<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019exception des n\u00e9o-r\u00e9actionnaires, pratiquement tous ceux qui utilisent ce terme trouvent le n\u00e9o-f\u00e9odalisme d\u00e9plorable, un retour \u00e0 un pass\u00e9 oppressif. Mais qu\u2019y a-t-il exactement de mal \u00e0 cela?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ici, comme pour les familles malheureuses de Tolsto\u00ef, ceux qui sont m\u00e9contents du n\u00e9o-f\u00e9odalisme le sont tous \u00e0 leur mani\u00e8re. Ces diff\u00e9rences d\u00e9coulent en partie de la nature controvers\u00e9e du terme \u00ab f\u00e9odalisme \u00bb lui-m\u00eame. S\u2019agit-il d\u2019un syst\u00e8me \u00e9conomique, \u00e0 \u00e9valuer en fonction de sa productivit\u00e9 et de son ouverture \u00e0 l\u2019innovation? Ou s\u2019agit-il d\u2019un syst\u00e8me sociopolitique, \u00e0 \u00e9valuer en fonction de qui y exerce le pouvoir, comment et sur qui? Ce d\u00e9bat n\u2019est certes pas nouveau \u2014 les m\u00e9di\u00e9vistes comme les marxistes le connaissent bien \u2014, mais ces ambigu\u00eft\u00e9s d\u00e9finitionnelles ont d\u00e9teint sur les discussions naissantes concernant le n\u00e9o-f\u00e9odalisme et le techno-f\u00e9odalisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour les marxistes, le terme \u00ab f\u00e9odalisme \u00bb d\u00e9signe avant tout un mode de production. Le concept d\u00e9finit ainsi une logique \u00e9conomique par laquelle le surplus produit par les paysans \u2014 pivot de l\u2019\u00e9conomie f\u00e9odale \u2014 est appropri\u00e9 par les propri\u00e9taires fonciers.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-8\"><sup>8<\/sup><\/a> Bien s\u00fbr, consid\u00e9rer le f\u00e9odalisme comme un mode de production ne signifie pas que les facteurs politiques et culturels n\u2019avaient aucune importance. Tous les paysans, toutes les terres et tous les propri\u00e9taires fonciers n\u2019\u00e9taient pas identiques; toutes sortes de hi\u00e9rarchies \u00e0 plusieurs niveaux et de distinctions complexes \u2014 ancr\u00e9es dans la provenance, la tradition, le statut et la force \u2014 fa\u00e7onnaient les interactions non seulement entre les classes, mais aussi au sein m\u00eame de celles-ci. Les conditions de possibilit\u00e9 propres au f\u00e9odalisme \u00e9taient aussi complexes que celles des r\u00e9gimes capitalistes qui lui ont succ\u00e9d\u00e9. Par exemple, la nature particuli\u00e8re de la souverainet\u00e9 sous le f\u00e9odalisme \u2014 comme l\u2019a soulign\u00e9 Perry Anderson, elle \u00e9tait \u00ab morcel\u00e9e \u00bb entre les propri\u00e9taires fonciers, plut\u00f4t que concentr\u00e9e au sommet \u2014 a laiss\u00e9 une empreinte majeure. Cependant, malgr\u00e9 toutes ces nuances, d\u2019importants courants de la tradition marxiste ont concentr\u00e9 leurs efforts sur le d\u00e9cryptage de la logique <em>\u00e9conomique<\/em> du f\u00e9odalisme, comme cl\u00e9 pour \u00e9lucider celle de son r\u00e9gime successeur, le capitalisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans sa version la plus simple, la logique \u00e9conomique f\u00e9odale se pr\u00e9sentait \u00e0 peu pr\u00e8s ainsi. Les paysans poss\u00e9daient leurs propres moyens de production \u2014 outils et b\u00e9tail; acc\u00e8s aux terres communes \u2014 et jouissaient ainsi d\u2019une certaine autonomie vis-\u00e0-vis des propri\u00e9taires fonciers pour assurer leur subsistance. Les seigneurs f\u00e9odaux, n\u2019ayant gu\u00e8re d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 accro\u00eetre la productivit\u00e9 des paysans, n\u2019intervenaient gu\u00e8re dans le processus de production. Le surplus produit par les paysans leur \u00e9tait ouvertement confisqu\u00e9 par les seigneurs, le plus souvent en invoquant la tradition ou la loi, et cette confiscation \u00e9tait impos\u00e9e par le seigneur au moyen de la menace \u2014 et souvent de l\u2019usage \u2014 de la violence. Il n\u2019y avait aucune ambigu\u00eft\u00e9 quant \u00e0 la nature de cette extraction du surplus : les paysans ne se faisaient aucune illusion quant \u00e0 leur libert\u00e9. Leur autonomie en mati\u00e8re de production \u00e9tait peut-\u00eatre consid\u00e9rable; leur autonomie en g\u00e9n\u00e9ral, cependant, \u00e9tait strictement circonscrite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En cons\u00e9quence, de nombreux marxistes \u2014 nous pouvons passer outre les diff\u00e9rends internes \u00e0 ce stade \u2014 soutenaient que, sous le f\u00e9odalisme, les moyens d\u2019extraction de la plus-value sont <em>extra-<\/em>\u00e9conomiques, \u00e9tant de nature largement politique; les biens sont expropri\u00e9s sous la menace de la violence. Sous le capitalisme, en revanche, les moyens d\u2019extraction de la plus-value sont enti\u00e8rement \u00e9conomiques : des agents nominalement libres sont oblig\u00e9s de vendre leur force de travail afin de survivre dans une \u00e9conomie mon\u00e9taire, o\u00f9 ils ne poss\u00e8dent plus les moyens de subsistance \u2014 pourtant, la nature hautement exploiteuse de ce contrat de travail \u00ab volontaire \u00bb reste largement invisible. Ainsi, \u00e0 mesure que l\u2019on passe du f\u00e9odalisme au capitalisme, l\u2019expropriation fond\u00e9e sur des moyens politiques c\u00e8de la place \u00e0 l\u2019exploitation fond\u00e9e sur des moyens \u00e9conomiques. La distinction entre l\u2019extra-\u00e9conomique et l\u2019\u00e9conomique \u2014 l\u2019une des nombreuses dichotomies de ce type \u2014 sugg\u00e8re que, en tant que cat\u00e9gorie de la pens\u00e9e marxiste, le \u00ab f\u00e9odalisme \u00bb n\u2019est compr\u00e9hensible que lorsqu\u2019on l\u2019examine \u00e0 travers le prisme du capitalisme, g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9 comme son successeur plus progressiste, plus rationnel et plus propice \u00e0 l\u2019innovation. Et innovant, il l\u2019est bel et bien : en s\u2019appuyant uniquement sur des moyens \u00e9conomiques d\u2019extraction de la plus-value, il n\u2019a pas besoin de se salir les mains plus que ce qui est strictement n\u00e9cessaire; le \u00ab L\u00e9viathan invisible \u00bb du syst\u00e8me capitaliste s\u2019occupe du reste.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-9\"><sup>9<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour la plupart des historiens non marxistes, en revanche, le f\u00e9odalisme n\u2019\u00e9tait pas un mode de production arri\u00e9r\u00e9, mais un syst\u00e8me sociopolitique arri\u00e9r\u00e9, marqu\u00e9 par des acc\u00e8s de violence arbitraire et par la prolif\u00e9ration de d\u00e9pendances personnelles et de liens d\u2019all\u00e9geance, g\u00e9n\u00e9ralement justifi\u00e9s par des motifs religieux et culturels des plus t\u00e9nus.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-10\"><sup>10<\/sup><\/a> C\u2019\u00e9tait un syst\u00e8me dans lequel des pouvoirs priv\u00e9s indompt\u00e9s r\u00e9gnaient en ma\u00eetres. En cons\u00e9quence, il est d\u2019usage, au sein de cette tradition intellectuelle plut\u00f4t diversifi\u00e9e, d\u2019opposer le f\u00e9odalisme non pas au capitalisme, mais \u00e0 l\u2019\u00c9tat bourgeois respectueux de la loi et charg\u00e9 de la faire respecter. \u00catre un sujet f\u00e9odal, c\u2019est mener une vie pr\u00e9caire dans la crainte d\u2019un pouvoir priv\u00e9 arbitraire; c\u2019est trembler devant des r\u00e8gles auxquelles on n\u2019a pas contribu\u00e9 et ne pas avoir la possibilit\u00e9 de faire appel d\u2019un verdict de culpabilit\u00e9. Pour les marxistes, l\u2019oppos\u00e9 du sujet f\u00e9odal, le paysan, est l\u2019ouvrier pleinement prol\u00e9taris\u00e9 de l\u2019entreprise capitaliste; pour les non-marxistes, c\u2019est le citoyen de l\u2019\u00c9tat bourgeois moderne, jouissant d\u2019une pl\u00e9thore de droits d\u00e9mocratiques garantis .<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quel que soit le paradigme, il devrait en th\u00e9orie \u00eatre possible d\u2019identifier les caract\u00e9ristiques cl\u00e9s du syst\u00e8me f\u00e9odal et d\u2019examiner si elles pourraient se reproduire aujourd\u2019hui. Par exemple, si l\u2019on consid\u00e8re le f\u00e9odalisme comme un syst\u00e8me \u00e9conomique, l\u2019une de ces caract\u00e9ristiques pourrait \u00eatre l\u2019existence parasitaire de la classe dirigeante, qui jouit d\u2019un mode de vie luxueux aux d\u00e9pens et au d\u00e9triment de la classe (ou des classes) qu\u2019elle domine. Si on le consid\u00e8re comme un syst\u00e8me sociopolitique, il pourrait s\u2019agir de la privatisation du pouvoir autrefois d\u00e9volu \u00e0 l\u2019\u00c9tat et de sa dispersion \u00e0 travers des institutions opaques et non responsables.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-11\"><sup>11<\/sup><\/a> En d\u2019autres termes, si l\u2019on parvient \u00e0 associer le f\u00e9odalisme \u00e0 une certaine dynamique, et si l\u2019on peut observer la r\u00e9apparition de cette dynamique dans notre propre pr\u00e9sent post-f\u00e9odal, on devrait au moins pouvoir parler de \u00ab ref\u00e9odalisation \u00bb de la soci\u00e9t\u00e9 , m\u00eame si un \u00ab n\u00e9o-f\u00e9odalisme \u00bb \u00e0 part enti\u00e8re ne se profile nulle part \u00e0 l\u2019horizon. C\u2019est une affirmation plus modeste, mais elle apporte une plus grande clart\u00e9 analytique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Les pr\u00e9curseurs <\/em><\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a une soixantaine d\u2019ann\u00e9es, Habermas a r\u00e9alis\u00e9 un travail pionnier dans ce domaine dans <em>La transformation de la sph\u00e8re publique<\/em> (1962). Selon son analyse \u2014 qui n\u2019est pas sans controverse \u2014, la sph\u00e8re publique bourgeoise naissante se manifestait dans les caf\u00e9s londoniens, lieux importants pour le d\u00e9veloppement d\u2019un discours \u00e9mancipateur. Dompt\u00e9e par les capitalistes, ses imp\u00e9ratifs se sont alors li\u00e9s \u00e0 ceux de l\u2019industrie culturelle et de son complexe publicitaire. En cons\u00e9quence, des structures de pouvoir et des hi\u00e9rarchies priv\u00e9es pr\u00e9modernes ont refait surface dans ce qu\u2019il a appel\u00e9 la \u00ab ref\u00e9odalisation de la sph\u00e8re publique \u00bb, illustrant ainsi la dynamique en zigzag de la modernit\u00e9. Alors qu\u2019Habermas a fini par prendre ses distances par rapport au concept de \u00ab ref\u00e9odalisation \u00bb, lui pr\u00e9f\u00e9rant celui de \u00ab colonisation du monde de la vie \u00bb, certains en Allemagne l\u2019ont r\u00e9cemment remis au go\u00fbt du jour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie, le sociologue hambourgeois Sighard Neckel a produit une \u0153uvre impressionnante documentant comment le d\u00e9ploiement du n\u00e9olib\u00e9ralisme \u2014 ce grand lubrifiant de la modernit\u00e9 \u2014 a conduit \u00e0 la r\u00e9apparition de formes sociales pr\u00e9 formes sociales pr\u00e9modernes telles que la paup\u00e9risation du travail, la r\u00e9partition in\u00e9gale de la richesse et l\u2019\u00e9mergence de nouveaux oligarques.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-12\"><sup>12<\/sup><\/a> Bien que Neckel cite fr\u00e9quemment les mises en garde de Thomas Piketty concernant le retour du \u00ab capitalisme patrimonial \u00bb \u2014 un concept qui fr\u00f4le l\u2019imaginaire \u00ab n\u00e9o-f\u00e9odal \u00bb \u2014, c\u2019est la notion habermasienne de \u00ab ref\u00e9odalisation \u00bb qui lui permet de rassembler ces diff\u00e9rents fils. En fusionnant de mani\u00e8re cr\u00e9ative des perspectives marxistes et non marxistes, Neckel soutient que nous assistons peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019\u00ab un capitalisme moderne sans structures bourgeoises \u00bb, et que leur absence m\u00eame pourrait constituer \u00ab une condition culturelle pr\u00e9alable \u00e0 la marche triomphale du capitalisme au XXIe si\u00e8cle \u00bb. La modernisation n\u00e9olib\u00e9rale ne doit donc \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e ni comme progressive ni comme r\u00e9gressive, mais plut\u00f4t comme paradoxale. Pour Neckel, la ref\u00e9odalisation ne ram\u00e8ne pas au pass\u00e9, mais renvoie plut\u00f4t \u00e0 \u00ab une dynamique sociale du pr\u00e9sent, dans laquelle la modernisation prend la forme d\u2019un rejet des maximes d\u2019un ordre social bourgeois \u00bb. En cela, Neckel rejoint d\u2019autres \u00e9minents sociologues allemands \u2014 Wolfgang Kn\u00f6bl et Hans Joas viennent \u00e0 l\u2019esprit \u2014 pour remettre en question les interpr\u00e9tations t\u00e9l\u00e9ologiques de la modernisation.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-13\"><sup>13<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On trouve une utilisation intrigante du terme \u00ab ref\u00e9odalisation \u00bb dans les travaux du th\u00e9oricien du droit fran\u00e7ais Alain Supiot. Dans ses ouvrages <em>Homo Juridicus<\/em> (2005) et <em>Governance by Numbers<\/em> (2015)<em>,<\/em> Supiotpr\u00e9sente la n\u00e9olib\u00e9ralisation et la num\u00e9risation comme deux moteurs principaux de la \u00ab ref\u00e9odalisation \u00bb.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-14\"><sup>14<\/sup><\/a> L\u2019ambition ici n\u2019est pas de choquer, mais de complexifier nos descriptions actuelles, trop simplistes, du changement social. Bien que le monde ne revienne pas au Moyen \u00c2ge, \u00e9crit Supiot<em>,<\/em> \u00ab les concepts juridiques du f\u00e9odalisme constituent d\u2019excellents outils pour analyser les vastes bouleversements institutionnels qui se produisent sous la notion acritique de \u201cmondialisation\u201d. \u00bb<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-15\"><sup>15<\/sup><\/a> Au c\u0153ur de la philosophie juridique de Supiot se trouve la distinction entre le gouvernement par les hommes \u2014 typique de la p\u00e9riode f\u00e9odale, avec ses all\u00e9geances personnelles et ses liens de d\u00e9pendance \u2014 et le gouvernement par la loi \u2014 l\u2019accomplissement de l\u2019\u00c9tat bourgeois, qui s\u2019\u00e9tablit comme le garant tiers objectif des droits et le gardien des r\u00e8gles. Parce que l\u2019\u00c9tat a d\u00e9clar\u00e9 certains domaines hors aux contrats priv\u00e9s \u2014 les soustrayant ainsi aux calculs d\u2019utilit\u00e9 \u2014, tous les citoyens pouvaient jouir d\u2019un minimum de dignit\u00e9, au travail et au-del\u00e0, ind\u00e9pendamment de leurs diff\u00e9rences de pouvoir et de richesse. En soumettant l\u2019\u00c9tat aux imp\u00e9ratifs de maximisation de l\u2019utilit\u00e9 et de l\u2019efficacit\u00e9, le n\u00e9olib\u00e9ralisme l\u2019ouvre \u00e0 nouveau aux contrats priv\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour Supiot, la num\u00e9risation acc\u00e9l\u00e8re \u00e9galement le processus de \u00ab ref\u00e9odalisierung \u00bb en reliant les individus \u00e0 des r\u00e9seaux dans lesquels leur pouvoir et leur autonomie d\u00e9pendent de leur position par rapport d\u2019autres n\u0153uds. Les citoyens de l\u2019\u00c9tat bourgeois ont en principe droit \u00e0 tous ses droits, quelle que soit la communaut\u00e9 \u00e0 laquelle ils appartiennent. Mais en va-t-il encore ainsi pour les citoyens de la soci\u00e9t\u00e9 en r\u00e9seau, dont la r\u00e9putation en ligne et les cotes num\u00e9riques fa\u00e7onnent leurs interactions avec les institutions d\u2019une mani\u00e8re dont ils ne sont peut-\u00eatre m\u00eame pas conscients? Au milieu de tout le battage m\u00e9diatique autour du n\u00e9o f\u00e9odalisme, les critiques ant\u00e9rieures de Neckel et Supiot, soigneusement argument\u00e9es, se d\u00e9marquent \u2014 m\u00eame si elles restent pour l\u2019essentiel m\u00e9connues de ceux qui, aujourd\u2019hui, prennent le train du n\u00e9o-f\u00e9odalisme en marche. Les d\u00e9bats actuels ignorent g\u00e9n\u00e9ralement les subtilit\u00e9s th\u00e9oriques qu\u2019ils soul\u00e8vent au sujet des dynamiques contradictoires de la modernisation n\u00e9olib\u00e9rale. On cite parfois le jeune Habermas \u2014 si Habermas dit que c\u2019est du f\u00e9odalisme, qui pourrait le contredire? \u2014 mais sans v\u00e9ritable approfondissement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>2. Brenner ou Wallerstein?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais quelles hypoth\u00e8ses intellectuelles sous-jacentes, dans le riche corpus de la pens\u00e9e de gauche d\u2019aujourd\u2019hui, rendent concevable une notion telle que le \u00ab n\u00e9o-f\u00e9odalisme \u00bb? Apr\u00e8s tout, avancer l\u2019argument \u00e9trange selon lequel le capitalisme \u00e9voluerait en quelque sorte \u00e0 rebours exige une compr\u00e9hension tr\u00e8s particuli\u00e8re non seulement de sa dynamique, mais aussi des activit\u00e9s et des processus qui sont v\u00e9ritablement \u00ab capitalistes \u00bb \u2014 ainsi que de ceux qui ne le sont absolument pas. Quels sont ces pr\u00e9suppos\u00e9s?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous pouvons ici revenir aux controverses susmentionn\u00e9es sur la nature de la transition du f\u00e9odalisme au capitalisme au sein de la tradition marxiste. Il existe deux fa\u00e7ons mutuellement exclusives d\u2019envisager cette question. L\u2019une consid\u00e8re que le syst\u00e8me capitaliste est uniquement anim\u00e9 par ses dynamiques internes de concurrence et d\u2019exploitation, l\u2019expropriation politique se situant clairement en dehors de ses limites. Selon cette interpr\u00e9tation, l\u2019accumulation du capital repose exclusivement sur des moyens \u00e9conomiques \u00ab purs \u00bb d\u2019extraction de la plus-value. L\u2019existence de processus ext\u00e9rieurs facilitant l\u2019expropriation \u2014 violence, le racisme, la d\u00e9possession, la carbonisation \u2014 n\u2019est pas ni\u00e9e, mais ces processus doivent \u00eatre mis entre parenth\u00e8ses sur le plan analytique en tant qu\u2019\u00e9l\u00e9ments non capitalistes; ils ont peut-\u00eatre aid\u00e9 certains capitalistes dans leurs efforts individuels pour s\u2019approprier la plus-value, mais ils se situent en dehors du processus d\u2019accumulation capitaliste en tant que tel. Aucune \u00ab loi de mouvement \u00bb du capital ne peut en \u00eatre d\u00e9duite. Selon ce point de vue, m\u00eame si \u00ab la force coercitive de la sph\u00e8re \u201c sph\u00e8re \u201cpolitique\u201d est en fin de compte n\u00e9cessaire pour maintenir la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et le pouvoir d\u2019appropriation, c\u2019est le besoin \u201c\u00e9conomique\u201d qui fournit la contrainte imm\u00e9diate qui oblige le travailleur \u00e0 transf\u00e9rer son surplus de travail au capitaliste. \u00bb<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-16\"><sup>16<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019autre option, plus complexe sur le plan analytique mais plus convaincante intuitivement, consiste \u00e0 reconna\u00eetre que le capitalisme \u2014 du moins le capitalisme historique que nous connaissons, et non le capitalisme puriste des mod\u00e8les abstraits \u2014 est inconcevable sans tous ces processus ext\u00e9rieurs. Il n\u2019est pas n\u2019a pas besoin de nier le r\u00f4le central de l\u2019exploitation dans le syst\u00e8me capitaliste pour voir comment le racisme ou le patriarcat ont contribu\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er les conditions de sa possibilit\u00e9. Le syst\u00e8me capitaliste du Nord mondial se serait-il d\u00e9velopp\u00e9 comme il l\u2019a fait si des ressources \u00e0 bas prix n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 m\u00e9thodiquement expropri\u00e9es du Sud mondial? Contrairement au cas de l\u2019exploitation du travail, ces dynamiques historiques \u2014et les compromis qu\u2019elles impliquent\u2014ne peuvent \u00eatre r\u00e9duites \u00e0 une formule simple qui, dans les \u00e9crits de Marx lui-m\u00eame, d\u00e9crirait la d\u00e9cision d\u2019une entreprise d\u2019automatiser sa main-d\u2019\u0153uvre. Mais ce caract\u00e8re complexe ne rend pas ces dynamiques moins r\u00e9elles ni moins constitutives du capitalisme historique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les diff\u00e9rences entre ces approches ont fait surface lors de deux d\u00e9bats marquants et fondateurs sur les origines du capitalisme et la nature de la transition de la f\u00e9odalit\u00e9 au capitalisme. D\u2019abord le d\u00e9bat Dobb\u2013Sweezy des ann\u00e9es 1950, puis le d\u00e9bat Brenner de 1974 et 1982 ont oppos\u00e9 des historiens marxistes et non marxistes dans diverses combinaisons, d\u00e9battant de l\u2019importance relative du syst\u00e8me commercial mondial en expansion rapide par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9volution des relations de classe et de propri\u00e9t\u00e9, d\u2019abord en Angleterre, en tant que principaux facteurs responsables de l\u2019\u00e9mergence du capitalisme.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-17\"><sup>17<\/sup><\/a> Ces discussions ont donn\u00e9 lieu \u00e0 de nombreuses digressions fascinantes. L\u2019une d\u2019entre elles, en particulier, est cruciale pour d\u00e9chiffrer les fondements th\u00e9oriques des formulations les plus s\u00e9rieuses de la th\u00e8se techno-f\u00e9odale : la place centrale de l\u2019\u00ab accumulation primitive \u00bb dans les origines, ainsi que dans les d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs, du capitalisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans certains expos\u00e9s marxistes, dont celui d\u2019Immanuel Wallerstein, l\u2019\u00ab accumulation primitive \u00bb fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019utilisation de moyens extra-\u00e9conomiques et politiques pour s\u2019approprier et transf\u00e9rer la plus-value, sous l\u2019\u00e9tiquette d\u2019\u00ab \u00e9change in\u00e9gal \u00bb, des terres les plus pauvres vers les plus riches \u2014 ou, comme le dit Wallerstein, de la p\u00e9riph\u00e9rie vers le centre.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-18\"><sup>18<\/sup><\/a> On ne saurait comprendre les origines du capitalisme sans tenir compte de cette capacit\u00e9 du centre \u00e0 s\u2019approprier la plus-value de l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9conomie mondiale. C\u2019est ce qui explique pourquoi le capitalisme a \u00e9merg\u00e9 et prosp\u00e9r\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 il l\u2019a fait. L\u2019exploitation de la main-d\u2019\u0153uvre salari\u00e9e (qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement prol\u00e9taris\u00e9e) a certes favoris\u00e9 la prosp\u00e9rit\u00e9 des capitalistes du centre, mais cela n\u2019\u00e9tait qu\u2019une partie de l\u2019histoire. Ainsi, se concentrer exclusivement sur l\u2019exploitation et ignorer le fait que les dynamiques centre-p\u00e9riph\u00e9rie de l\u2019\u00ab \u00e9change in\u00e9gal \u00bb et de l\u2019\u00ab accumulation primitive \u00bb sont toujours pr\u00e9sentes aujourd\u2019hui revient \u00e0 m\u00e9conna\u00eetre la nature du capitalisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Brenner a reproch\u00e9 \u00e0 l\u2019analyse de Wallerstein son techno-d\u00e9terminisme, qui minimisait les relations de classe et le r\u00f4le du \u00ab surplus de travail relatif \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la hausse de la productivit\u00e9, en tant que caract\u00e9ristique syst\u00e9mique du capitalisme. Les explications wallersteiniennes fond\u00e9es sur l\u2019\u00e9change, affirmait Brenner, constituaient un pilier du marxisme n\u00e9o-smithien, ignorant ce que Marx entendait r\u00e9ellement par le concept d\u2019\u00ab accumulation primitive \u00bb. Il fallait comprendre, selon les propres termes de Marx, comme le processus consistant \u00e0 \u00ab s\u00e9parer le producteur des moyens de production \u00bb, ce qui ouvrait la voie au travail salari\u00e9 et \u00e0 l\u2019exploitation et en vint \u00e0 remplacer l\u2019expropriation de biens tout pr\u00eats par les paysans semi-autonomes. Cette s\u00e9paration r\u00e9sultait de reconfigurations des relations de classe et de l\u2019\u00e9volution des droits de propri\u00e9t\u00e9; elle n\u2019avait gu\u00e8re de rapport avec les \u00e9changes in\u00e9gaux ou le commerce mondial.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-19\"><sup>19<\/sup><\/a> Comme Brenner l\u2019a formul\u00e9 dans un essai ult\u00e9rieur, l\u2019\u00e9tape connue sous le nom d\u2019\u00ab accumulation primitive\u00bb n\u2019\u00e9tait rien d\u2019autre que la \u00ab mise en place des rapports sociaux de propri\u00e9t\u00e9 constitutifs du capital \u00bb. Cela a certes donn\u00e9 lieu \u00e0 beaucoup de force et de violence. Mais le r\u00f4le de l\u2019accumulation primitive \u00e9tait tr\u00e8s limit\u00e9; il ne fallait pas confondre sa dynamique avec celle de l\u2019accumulation capitaliste proprement dite, non primitive.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quel \u00e9tait donc ce r\u00f4le limit\u00e9? Selon Brenner, l\u2019\u00ab accumulation primitive \u00bb servait uniquement \u00e0 briser la \u00ab fusion \u00bb politiquement institu\u00e9e entre la terre, le travail et la technologie qui caract\u00e9risait le syst\u00e8me f\u00e9odal et qui avait emp\u00each\u00e9 ces trois facteurs essentiels de production d\u2019\u00eatre mis \u00e0 profit de mani\u00e8re plus productive \u2014 une situation qui pouvait \u00eatre corrig\u00e9e une fois qu\u2019ils \u00e9taient int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 la logique capitaliste de la recherche du profit.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-20\"><sup>20<\/sup><\/a> Pour le dire sans d\u00e9tour, l\u2019analyse du f\u00e9odalisme propos\u00e9e par Brenner sugg\u00e9rait que ce syst\u00e8me incitait tout le monde \u00e0 se rel\u00e2cher. En l\u2019absence de pressions concurrentielles du march\u00e9, il n\u2019y avait pas lieu de se soucier de la rationalisation du processus de production. L\u2019accumulation primitive a mis fin \u00e0 cette utopie de la paresse, inaugurant la \u00ab volont\u00e9 d\u2019am\u00e9lioration \u00bb motiv\u00e9e par la concurrence si caract\u00e9ristique du capitalisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un examen rapide du <em>Capital<\/em>, <em>tome I<\/em>, r\u00e9v\u00e8le toutefois davantage d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 sur le sujet de l\u2019accumulation primitive que Brenner ne l\u2019avait initialement laiss\u00e9 entendre. Le chapitre 26, o\u00f9 Marx critiquait la conception plut\u00f4t na\u00efve d\u2019Adam Smith de l\u2019\u00ab accumulation ant\u00e9rieure \u00bb, corrobore certes les affirmations de Brenner (celui-ci s\u2019en est servi, avec beaucoup d\u2019\u00e9loquence, pour attaquer Wallerstein). Mais ensuite, au chapitre 31, Marx tient des propos bien plus conformes \u00e0 la ligne d\u2019analyse de Wallerstein lui-m\u00eame, en \u00e9crivant cette phrase c\u00e9l\u00e8bre :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La d\u00e9couverte de l\u2019or et de l\u2019argent en Am\u00e9rique, l\u2019extermination, l\u2019asservissement et l\u2019enfermement dans les mines de la population autochtone, le d\u00e9but de la conqu\u00eate et du pillage des Indes orientales, la transformation de l\u2019Afrique en un terrain de chasse commerciale aux peaux noires, ont marqu\u00e9 l\u2019aube radieuse de l\u2019\u00e8re de la production capitaliste. Ces \u00e9v\u00e9nements idylliques constituent les principaux moteurs de l\u2019accumulation primitive.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-21\"><sup>21<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce chapitre ne laisse aucun doute quant au lien complexe entre la violence exerc\u00e9e au nom du transfert forc\u00e9 et les origines du capitalisme. Marx ne pourrait \u00eatre plus explicite ici : \u00ab l\u2019esclavage voil\u00e9 des travailleurs salari\u00e9s en Europe avait besoin, pour son socle, de l\u2019esclavage pur et simple dans le Nouveau Monde.\u00bb Il est difficile de voir comment int\u00e9grer ce r\u00e9cit de l\u2019\u00ab accumulation primitive \u00bb dans l\u2019histoire brenn\u00e9rienne du \u00ab divorce \u00bb entre les producteurs et leurs moyens de production dans la campagne anglaise. Des ambigu\u00eft\u00e9s similaires apparaissent dans la discussion de Marx visant \u00e0 d\u00e9terminer si ces pratiques violentes de \u00ab conqu\u00eate et de pillage \u00bb se sont arr\u00eat\u00e9es au stade de l\u2019accumulation primitive, ou si elles \u2014 et donc, par extension, l\u2019accumulation primitive \u2014 se sont poursuivies parall\u00e8lement \u00e0 l\u2019accumulation capitaliste proprement dite, fond\u00e9e sur l\u2019exploitation; ou encore si, m\u00eame si l\u2019\u00ab accumulation primitive \u00bb elle-m\u00eame appartient au pass\u00e9, il existe n\u00e9anmoins un processus continu d\u2019expropriation ou de d\u00e9possession qui coexiste avec l\u2019exploitation. M\u00eame sur des questions relativement simples \u2014 faut-il consid\u00e9rer l\u2019\u00ab esclavage \u00bb et le \u00ab travail non libre \u00bb comme faisant partie du capitalisme? \u2014, il existe chez Marx des zones d\u2019ombre qui alimentent bon nombre des d\u00e9bats actuels.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour Brenner \u2014 et pour l\u2019\u00e9cole du marxisme politique qui s\u2019est form\u00e9e autour de lui et d\u2019Ellen Meiksins Wood au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es \u2014, il n\u2019y avait pas une telle ambigu\u00eft\u00e9. Le capitalisme a \u00e9merg\u00e9 et s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 un rythme si fulgurant parce qu\u2019un certain nombre de processus historiques ont converg\u00e9 de telle sorte qu\u2019ils ont contraint les capitalistes \u00e0 \u00ab accumuler par l\u2019innovation \u00bb.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-22\"><sup>22<\/sup><\/a> Le projet brenn\u00e9rien visant \u00e0 comprendre la logique du capitalisme s\u2019est ainsi attach\u00e9 \u00e0 pr\u00e9ciser les dynamiques \u2014 codifi\u00e9es en termes tels que les \u00ab r\u00e8gles de reproduction \u00bb et \u00ab lois du mouvement \u00bb \u2014 par lesquelles les pressions syst\u00e9miques exerc\u00e9es sur les capitalistes conduisaient \u00e0 l\u2019accumulation par l\u2019innovation. Il s\u2019agissait d\u2019un mod\u00e8le \u00e9l\u00e9gant et coh\u00e9rent, qui postulait que la hausse de la productivit\u00e9 \u00e9tait la cons\u00e9quence de l\u2019innovation, laquelle \u00e9tait elle-m\u00eame la cons\u00e9quence de la concurrence entre capitalistes sur le march\u00e9, de l\u2019emploi de main-d\u2019\u0153uvre librement r\u00e9mun\u00e9r\u00e9e et en mettant tout en \u0153uvre pour r\u00e9duire les co\u00fbts. Dans ce mod\u00e8le, il n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire d\u2019\u00e9voquer la violence, l\u2019expropriation ou la d\u00e9possession; bien que leur existence ne f\u00fbt pas ni\u00e9e, elles ne contribuaient gu\u00e8re \u00e0 la hausse de la productivit\u00e9 et ne faisaient pas partie du processus d\u2019accumulation capitaliste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>3. \u00ab L\u2019accumulation par d\u00e9possession \u00bb?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tout le monde n\u2019\u00e9tait pas convaincu par les arguments de Brenner. Au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie, de nombreuses tentatives intrigantes ont \u00e9t\u00e9 faites pour faire valoir que l\u2019exploitation et l\u2019expropriation ont \u00e9t\u00e9 \u2014 et sont toujours \u2014 mutuellement constitutives. Deux d\u2019entre elles se d\u00e9marquent particuli\u00e8rement : la th\u00e9orisation par le sociologue allemand Klaus D\u00f6rre de l\u2019\u00ab accaparement des terres \u00bb capitaliste, s\u2019appuyant sur l\u2019ouvrage de Rosa Luxemburg <em>Landnahme<\/em>, et les travaux connexes de Nancy Fraser sur le lien structurel profond\u00e9ment enracin\u00e9 entre l\u2019exploitation et l\u2019expropriation, cette derni\u00e8re cr\u00e9ant \u2014 et recr\u00e9ant constamment \u2014 les conditions de possibilit\u00e9 de l\u2019existence de la premi\u00e8re.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-23\"><sup>23<\/sup><\/a> Bon nombre des d\u00e9bats m\u00e9thodologiques qui animent aujourd\u2019hui la gauche \u2014 sur les meilleures fa\u00e7ons de d\u00e9crire le capitalisme en relation avec le climat, la race ou le colonialisme \u2014 refl\u00e8tent encore les questions non r\u00e9solues du d\u00e9bat Brenner et Wallerstein.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une grande partie de ces travaux r\u00e9cents s\u2019appuie sur le concept influent de \u00ab accumulation par d\u00e9possession \u00bb de David Harvey, introduit dans son ouvrage de 2003 intitul\u00e9 <em>The New Imperialism<\/em>. Harvey a invent\u00e9 ce terme car il n\u2019\u00e9tait pas satisfait du qualificatif \u00ab primitive \u00bb; comme beaucoup d\u2019autres avant lui, il consid\u00e9rait l\u2019accumulation comme un processus continu. R\u00e9sumant certaines des recherches r\u00e9centes sur la question dans <em>The New Imperialism<\/em>, Harvey a not\u00e9 que \u00ab l\u2019accumulation primitive, en bref, implique l\u2019expropriation et la cooptation des acquis culturels et sociaux pr\u00e9existants, ainsi que la confrontation et le d\u00e9passement \u00bb. Cela ne correspondait gu\u00e8re \u00e0 la conception brenn\u00e9rienne de l\u2019\u00ab accumulation primitive \u00bb comme processus de rupture de la \u00ab fusion \u00bb f\u00e9odale entre les facteurs de production; les capitalistes de Brenner ne \u00ab cooptent \u00bb rien \u2014 ils se d\u00e9barrassaient, avec une certaine aide syst\u00e9mique, de pratiques et de relations sociales improductives.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">H\u00e9las, la conception de Harvey de l\u2019\u00ab accumulation par d\u00e9possession \u00bb, bien que tr\u00e8s prometteuse, n\u2019a gu\u00e8re tenu ses promesses : en fin de compte, elle est devenue encore plus ambigu\u00eb que la conception marxiste de l\u2019\u00ab accumulation primitive \u00bb. Si l\u2019on en croyait la formulation initiale d\u2019Harvey, les pauvres capitalistes du d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 ne pouvaient pratiquement pas faire de l\u2019argent sans d\u00e9poss\u00e9der quelqu\u2019un de quelque chose : les sch\u00e9mas de Ponzi, l\u2019effondrement d\u2019Enron, le pillage des fonds de retraite, la mont\u00e9e de la biopiraterie, la marchandisation de la nature, la privatisation des actifs de l\u2019\u00c9tat, la destruction de l\u2019\u00c9tat providence, l\u2019exploitation de la cr\u00e9ativit\u00e9 par l\u2019industrie musicale \u2014 ce ne sont l\u00e0 que quelques-uns des exemples utilis\u00e9s pour illustrer le concept dans <em>Le Nouvel imp\u00e9rialisme<\/em>. Le voyant partout, Harvey a conclu, sans surprise, que \u00ab l\u2019accumulation par d\u00e9possession \u00bb \u00e9tait devenue la \u00ab forme dominante \u00bb forme d\u2019accumulation de la nouvelle \u00e8re. Comment pourrait-il en \u00eatre autrement, alors que toute activit\u00e9 n\u2019impliquant pas directement l\u2019exploitation du travail \u2014 et m\u00eame certaines qui l\u2019impliquaient \u2014 semblait \u00eatre automatiquement incluse dans cette cat\u00e9gorie?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 2006, Brenner a r\u00e9dig\u00e9 une critique mitig\u00e9e de <em>The New Imperialism<\/em>,reprochant \u00e0 Harvey sa \u00ab d\u00e9finition extraordinairement large (et contre-productive) de l\u2019accumulation par d\u00e9possession \u00bb, qui gonflait le concept \u00e0 un point tel qu\u2019il n\u2019\u00e9tait plus utile. <a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-24\"><sup>24<\/sup><\/a> Il a avou\u00e9 trouver \u00ab incompr\u00e9hensible \u00bb la conclusion d\u2019Harvey selon laquelle la d\u00e9possession l\u2019emportait sur l\u2019accumulation capitaliste. Mais l\u2019\u00e9tait-elle vraiment? Elle serait en effet \u00ab incompr\u00e9hensible \u00bb si l\u2019on supposait que nous vivions toujours sous le capitalisme, ce qui, du moins pour le Brenner de 2006, semblait incontestable. Mais, si le capitalisme \u00e9tait vraiment r\u00e9volu et qu\u2019un autre syst\u00e8me de type f\u00e9odal s\u2019imposait \u00e0 nous, cette affirmation prendrait davantage de sens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ses ouvrages ult\u00e9rieurs, Harvey a encore brouill\u00e9 les cartes, faisant de de l\u2019\u00ab accumulation par d\u00e9possession \u00bb le principal moteur du n\u00e9olib\u00e9ralisme, qu\u2019il d\u00e9finissait comme un projet politique, \u00e0 vocation redistributive plut\u00f4t que g\u00e9n\u00e9ratrice, visant \u00e0 transf\u00e9rer la richesse et le revenu du reste de la population vers les classes sup\u00e9rieures au sein des nations ou des pays pauvres vers les pays plus riches \u00e0 l\u2019\u00e9chelle internationale. Ici, il n\u2019y avait plus de place pour l\u2019interpr\u00e9tation ch\u00e8re \u00e0 Brenner de l\u2019\u00ab accumulation par d\u00e9possession \u00bb comme un processus visant \u00e0 cr\u00e9er les conditions de l\u2019innovation \u2014 et donc de la production et de la g\u00e9n\u00e9ration \u2014 n\u2019avait absolument aucune place. Sans le dire explicitement, Harvey s\u2019est discr\u00e8tement rang\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9 du d\u00e9bat, tout en ajoutant une multitude d\u2019autres m\u00e9canismes de transfert de surplus \u2014 l\u2019extraction de rente autour de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle, par exemple \u2014 \u00e0 ceux initialement d\u00e9crits par Wallerstein. Quiconque impr\u00e9gn\u00e9 de la vision orthodoxe, brennerienne de l\u2019\u00ab accumulation primitive \u00bb contesterait imm\u00e9diatement la chronologie fondamentale des \u00e9v\u00e9nements propos\u00e9e par Harvey; m\u00eame pour Wallerstein et ses partisans, l\u2019accumulation primitive fond\u00e9e sur le commerce a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et accompagn\u00e9 l\u2019accumulation capitaliste, elle ne l\u2019a ni remplac\u00e9e ni supplant\u00e9e.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-25\"><sup>25<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis la formulation initiale du concept par Harvey au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, l\u2019\u00ab accumulation par d\u00e9possession \u00bb a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e par de nombreux chercheurs, notamment ceux du Sud global, qui s\u2019en servent pour th\u00e9oriser de nouvelles formes d\u2019extractivisme renti\u00e8re par lesquelles les soci\u00e9t\u00e9s font valoir leur influence politique pour acqu\u00e9rir des terres et des ressources min\u00e9rales.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-26\"><sup>26<\/sup><\/a> Il y a une certaine logique dans tout cela : d\u2019abord la d\u00e9possession, par des moyens extra-\u00e9conomiques; puis la renti\u00e9risation, en tirant parti des droits de propri\u00e9t\u00e9 \u2014 y compris ceux sur les produits intellectuels \u2014, ce qui ram\u00e8ne l\u2019op\u00e9ration dans le domaine \u00e9conomique. Le fait de se situer dans ce domaine ne garantit toutefois pas que nous soyons en pr\u00e9sence d\u2019un capitalisme normal. \u00c0 l\u2019exception des secteurs minier et agricole, o\u00f9 certaines activit\u00e9s productives ou du moins extractives doivent effectivement \u00eatre organis\u00e9es, la classe capitaliste semble se contenter de percevoir des rentes et de mener une vie de luxe, \u00e0 l\u2019instar des propri\u00e9taires fonciers de l\u2019\u00e9poque f\u00e9odale. \u00ab Si tout le monde tente de vivre de rentes et que personne n\u2019investit dans la production de quoi que ce soit \u00bb, \u00e9crivait Harvey en 2014, \u00ab alors, de toute \u00e9vidence, le capitalisme se dirige vers une crise. \u00bb<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-27\"><sup>27<\/sup><\/a> Mais de quel genre de crise s\u2019agit-il? Harvey lui-m\u00eame ne flirte pas avec l\u2019imagerie n\u00e9o-f\u00e9odale \u2014 du moins pas encore \u2014, mais son analyse du capitalisme contemporain permet de tirer facilement la conclusion \u00e9vidente : il s\u2019agit d\u2019un capitalisme de nom seulement; sa logique \u00e9conomique r\u00e9elle est bien plus proche de celle du f\u00e9odalisme. Quelle autre le\u00e7on pourrait-on tirer de l\u2019affirmation de Harvey, d\u00e8s 2003, selon laquelle la d\u00e9possession redistributive avait pris le pas sur l\u2019exploitation g\u00e9n\u00e9rative?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Multitudes cognitives<\/em><\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On retrouve un message similaire dans les travaux de ces th\u00e9oriciens italiens et fran\u00e7ais qui proph\u00e9tisent l\u2019\u00e9mergence du \u00ab capitalisme cognitif \u00bb \u2014 encore un autre capitalisme de nom seulement.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-28\"><sup>28<\/sup><\/a> Inspir\u00e9s par les travaux de Toni Negri et d\u2019autres <em>operaisti<\/em> italiens, ces penseurs \u2014 dont Carlo Vercellone et Yann Moulier-Boutang comptent parmi les plus connus \u2014 insistent sur le fait que la multitude, qui succ\u00e8de \u00e0 la classe ouvri\u00e8re et qui est arm\u00e9e des derni\u00e8res technologies de l\u2019information, est enfin capable d\u2019une existence autonome. Selon cette conception, le capital ne peut pas \u2014 et ne veut pas \u2014 contr\u00f4ler la production, dont une grande partie s\u2019effectue d\u00e9sormais de mani\u00e8re hautement intellectualis\u00e9e au-del\u00e0 des portes de l\u2019usine tayloriste, qui n\u2019existe d\u2019ailleurs plus (du moins en Italie et en France).<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-29\"><sup>29<\/sup><\/a> Les capitalistes d\u2019aujourd\u2019hui se contentent d\u2019exercer un contr\u00f4le sur les droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle, tout en essayant de limiter ce que la multitude indisciplin\u00e9e peut faire de ses nouvelles libert\u00e9s de communication. Ce ne sont pas les capitalistes obs\u00e9d\u00e9s par l\u2019innovation de l\u2019\u00e8re fordiste; ce sont des rentiers paresseux, enti\u00e8rement parasites de la cr\u00e9ativit\u00e9 des masses. En partant de ces pr\u00e9misses, il est facile de penser qu\u2019une sorte de techno-f\u00e9odalisme est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 nos portes : si les membres de la multitude sont v\u00e9ritablement ceux qui accomplissent tout le travail et utilisent m\u00eame leurs propres moyens de production, au sens des ordinateurs et des logiciels libres, alors parler de capitalisme ressemble \u00e0 une blague cruelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un aspect de la perspective du \u00ab capitalisme cognitif \u00bb a une incidence particuli\u00e8re sur les d\u00e9bats contemporains concernant la logique \u2014 f\u00e9odale ou capitaliste? \u2014 de l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique d\u2019aujourd\u2019hui. S\u2019inspirant de la tradition ouvri\u00e9riste italienne, Vercellone et ses partisans ont \u00e9mis l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019obsolescence de la classe manag\u00e9riale, pr\u00e9tendument vaincue par la cr\u00e9ativit\u00e9 de la multitude. Les patrons avaient peut-\u00eatre un r\u00f4le \u00e0 jouer sous le fordisme, mais les travailleurs cognitifs modernes n\u2019en ont plus besoin. Cela est consid\u00e9r\u00e9 comme un signe que le passage de la subordination formelle \u00e0 la subordination r\u00e9elle \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire de la simple incorporation du travail dans les relations capitalistes \u00e0 sa transformation structurelle selon les imp\u00e9ratifs capitalistes \u2014 s\u2019est d\u00e9sormais invers\u00e9, le capitalisme faisant marche arri\u00e8re. Le f\u00e9odalisme devient visible, m\u00eame si ces th\u00e9oriciens esp\u00e8rent que le communisme arrivera le premier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme l\u2019a soulign\u00e9 George Caffentzis dans une critique perspicace, l\u2019\u00e9ventuelle absence de pertinence<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">des gestionnaires par rapport \u00e0 l\u2019organisation du processus de production n\u2019est en soi aucune preuve que les revenus comptabilis\u00e9s par les entreprises capitalistes prennent la forme d\u2019une rente plut\u00f4t que d\u2019un profit.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-30\"><sup>30<\/sup><\/a> Apr\u00e8s tout, il existe de nombreuses entreprises capitalistes presque enti\u00e8rement automatis\u00e9es, sans gestionnaires nitravailleurs. Faut-il donc les consid\u00e9rer comme des rentiers? La r\u00e9ponse des th\u00e9oriciens du capitalisme cognitif semble \u00eatre \u00aboui\u00bb : de telles entreprises doivent \u00eatre parasitaires de quelque chose, exploitant peut-\u00eatre un portefeuille de brevets, un patrimoine immobilier ou l\u2019Intellect g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019humanit\u00e9 en tant que tel. Prenons, par exemple, une station de lavage automatis\u00e9e. <a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-31\"><sup>31<\/sup><\/a> Y a-t-il une raison de croire qu\u2019elle n\u2019est pas capitaliste simplement parce qu\u2019elle n\u2019emploie personne et ne g\u00e9n\u00e8re donc pas de plus-value? Ou parce que, pour automatiser la station de lavage, quelques algorithmes \u2014 utilisant sans aucun doute du travail mort et des connaissances fig\u00e9es des g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes, voire peut-\u00eatre un ou deux brevets \u2014 ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Probablement pas. Conform\u00e9ment aux propres \u00e9crits de Marx sur l\u2019\u00e9galisation des profits entre les entreprises et les secteurs \u00e0 diff\u00e9rents degr\u00e9s d\u2019automatisation, la station de lavage ne fait qu\u2019absorber la plus-value g\u00e9n\u00e9r\u00e9e ailleurs dans l\u2019\u00e9conomie. Pr\u00e9senter ces entreprises automatis\u00e9es comme des \u00ab rentiers \u00bb plut\u00f4t que comme de v\u00e9ritables capitalistes revient \u00e0 vider de sa substance l\u2019analyse marxiste de la concurrence capitaliste; c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la volont\u00e9 constante d\u2019automatiser \u2014 pour r\u00e9duire les co\u00fbts et accro\u00eetre la rentabilit\u00e9 \u2014 qui explique le flux constant de capitaux vers les entreprises les plus productives. Le \u00ab travailisme \u00bb, pierre angulaire intellectuelle de la th\u00e9orie du capitalisme cognitif, reste prisonnier de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie du travailleur humain : s\u2019il n\u2019y a pas de travailleurs pr\u00e9sents, les th\u00e9oriciens italiens supposent qu\u2019il n\u2019y a pas de production capitaliste et que le renti\u00e9risme r\u00e8gne en ma\u00eetre. Dans de telles analyses, le \u00ab capitalisme \u00bb perdure peut-\u00eatre en tant qu\u2019\u00e9tiquette, mais nous nous trouvons d\u00e9j\u00e0 quelque part dans le no man\u2019s land entre le f\u00e9odalisme et le syst\u00e8me du travail \u00e0 la pi\u00e8ce (Vercellone lui-m\u00eame a relev\u00e9 cette similitude).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>4. Les fortunes num\u00e9riques<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les th\u00e9oriciens du techno-f\u00e9odalisme partagent l\u2019hypoth\u00e8se du capitalisme cognitif selon laquelle quelque chose, inh\u00e9rent \u00e0 la nature de l\u2019information et des r\u00e9seaux de donn\u00e9es, pousse l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique vers la logique f\u00e9odale de la rente et de la d\u00e9possession, plut\u00f4t que vers la logique capitaliste du profit et de l\u2019exploitation. De quoi s\u2019agit-il? Une explication \u00e9vidente met en avant la croissance fulgurante des droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle et les relations de pouvoir particuli\u00e8res qu\u2019ils instaurent. D\u00e8s 1995, Peter Drahos, un juriste australien , mettait en garde contre le \u00ab f\u00e9odalisme de l\u2019information \u00bb qui se profilait. Imaginant le monde de 2015 dans la premi\u00e8re partie de son article \u2014 o\u00f9 il avait vu juste sur pratiquement tout \u2014, Drahos soutenait dans la seconde partie que l\u2019extension des brevets \u00e0 des objets abstraits, tels que les algorithmes, entra\u00eenerait la prolif\u00e9ration d\u2019un pouvoir priv\u00e9 et arbitraire.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-32\"><sup>32<\/sup><\/a> (De m\u00eame, la critique de Supiot concernant la f\u00e9odalisation affirme que les droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle ont permis la s\u00e9paration formelle de la propri\u00e9t\u00e9 des objets et de leur contr\u00f4le \u2014 un retour au pass\u00e9.)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une autre caract\u00e9ristique de l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique qui semble s\u2019inscrire dans la lign\u00e9e des mod\u00e8les f\u00e9odaux \u2014 en particulier ceux de Marx relatifs aux modes de production \u2014 est la mani\u00e8re \u00e9trange, presque subreptice, dont les utilisateurs de services num\u00e9riques sont amen\u00e9s \u00e0 c\u00e9der leurs donn\u00e9es. Comme nous le savons tous, l\u2019utilisation d\u2019artefacts num\u00e9riques produit des traces de donn\u00e9es, dont certaines sont ensuite agr\u00e9g\u00e9es<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 ce qui peut potentiellement fournir des informations permettant d\u2019am\u00e9liorer les services existants, d\u2019affiner les mod\u00e8les d\u2019apprentissage automatique et d\u2019entra\u00eener l\u2019intelligence artificielle, ou encore d\u2019analyser et de pr\u00e9dire notre comportement, alimentant ainsi le march\u00e9 en ligne de la publicit\u00e9 comportementale. Les humains jouent un r\u00f4le cl\u00e9 dans le d\u00e9clenchement des processus de collecte de donn\u00e9es qui entourent ces objets num\u00e9riques. Sans nous, bon nombre de ces traces de donn\u00e9es initiales ne seraient jamais produites. De nos jours, nous en cr\u00e9ons constamment \u2014 non seulement lorsque nous ouvrons nos navigateurs, utilisons des applications de jeux ou effectuons des recherches en ligne, mais aussi de mille et une fa\u00e7ons sur nos lieux de travail, dans nos autos, \u00e0 la maison \u2014 et m\u00eame dans nos toilettes intelligentes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Que se passe-t-il exactement ici, du point de vue du capitalisme? On pourrait soutenir, \u00e0 l\u2019instar des th\u00e9oriciens du capitalisme cognitif, que les utilisateurs sont en r\u00e9alit\u00e9 des travailleurs, les plateformes technologiques vivant de notre \u00ab travail num\u00e9rique gratuit \u00bb; sans notre interaction avec tous ces objets num\u00e9riques, il n\u2019y aurait gu\u00e8re de publicit\u00e9 num\u00e9rique \u00e0 vendre et la fabrication de produits d\u2019intelligence artificielle deviendrait plus co\u00fbteuse.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-33\"><sup>33<\/sup><\/a> Un autre point de vue, dont Shoshana Zuboff est la principale repr\u00e9sentante, compare la vie des utilisateurs aux terres vierges d\u2019un pays lointain et non capitaliste, menac\u00e9es par les op\u00e9rations extractivistes des g\u00e9ants du num\u00e9rique. Condamn\u00e9s \u00e0 la \u00ab d\u00e9possession num\u00e9rique \u00bb, comme elle l\u2019exprime dans <em>L\u2019\u00e8re du capitalisme de surveillance<\/em> (2018), \u00ab nous sommes les peuples autochtones dont les revendications tacites \u00e0 l\u2019autod\u00e9termination ont disparu des cartes de notre propre exp\u00e9rience \u00bb.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-34\"><sup>34<\/sup><\/a> Pour la clart\u00e9 de l\u2019expos\u00e9, il ne s\u2019agit pas exactement du c-m-c de Marx. Mais l\u2019id\u00e9e est claire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Zuboff se distancie des th\u00e9ories du \u00ab travail num\u00e9rique \u00bb \u2014 en fait, de toute consid\u00e9ration du travail <em>tout court<\/em>. En cons\u00e9quence, elle n\u2019a pas grand-chose \u00e0 dire sur l\u2019exploitation; les capitalistes de la surveillance, semble-t-il, ne s\u2019y adonnent gu\u00e8re.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-35\"><sup>35<\/sup><\/a> Elle s\u2019appuie plut\u00f4t sur la notion d\u2019\u00ab accumulation par d\u00e9possession \u00bb de Harvey, qu\u2019elle pr\u00e9sente comme un processus continu. Zuboff examine en d\u00e9tail les proc\u00e9dures sophistiqu\u00e9es de Google pour l\u2019extraction et l\u2019expropriation des donn\u00e9es des utilisateurs. Le terme \u00ab d\u00e9possession \u00bb appara\u00eet pr\u00e8s d\u2019une centaine de fois dans l\u2019ouvrage, souvent dans des combinaisons originales avec d\u2019autres termes \u2014 \u00ab cycle de d\u00e9possession \u00bb, \u00ab d\u00e9possession comportementale \u00bb, \u00ab d\u00e9possession de l\u2019exp\u00e9rience humaine \u00bb, \u00ab l\u2019industrie de la d\u00e9possession \u00bb et \u00ab d\u00e9possession unilat\u00e9rale du surplus \u00bb. Malgr\u00e9 son discours grandiloquent qualifiant les utilisateurs de \u00ab peuples autochtones \u00bb, <em>L\u2019\u00e8re du capitalisme de surveillance<\/em> ne laisse gu\u00e8re de doute sur le fait que la \u00ab d\u00e9possession \u00bb s\u2019op\u00e8re par le biais de la technologie moderne et \u00e0 une \u00e9chelle industrielle \u2014 ce qui est cens\u00e9 lui donner un caract\u00e8re capitaliste. Pour Zuboff, cependant, le \u00ab capitalisme \u00bb est quelque chose que les entreprises \u00ab commettent \u00bb, \u00e0 l\u2019instar d\u2019un <em>faux pas <\/em>ou d\u2019un crime. Si cette formulation peut para\u00eetre \u00e9trange, elle rend bien compte de la fa\u00e7on dont elle appr\u00e9hende cet <em>-isme<\/em> particulier : dans l\u2019ensemble, le \u00ab capitalisme \u00bb est ce qui arrive aux humains lorsque les entreprises agissent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En lisant les descriptions saisissantes de Zuboff sur la violence symbolique et \u00e9motionnelle, la tromperie et l\u2019expropriation qui animent l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique domin\u00e9e par Google, on pourrait se demander pourquoi elle le qualifie de \u00ab capitalisme de surveillance \u00bb, plut\u00f4t que de \u00ab f\u00e9odalisme de surveillance \u00bb. D\u00e8s la toute premi\u00e8re page de son ouvrage, elle \u00e9voque \u00ab une logique \u00e9conomique parasitaire \u00bb \u2014 ce qui n\u2019est pas si \u00e9loign\u00e9 de la c\u00e9l\u00e8bre analyse de L\u00e9nine sur les profits de rente qui sous-tendent \u00ab le parasitisme imp\u00e9rialiste \u00bb.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-36\"><sup>36<\/sup><\/a> <em>L\u2019\u00e8re du capitalisme de surveillance<\/em> flirte \u00e0 quelques reprises avec la formulation \u00ab f\u00e9odaliste \u00bb, sans jamais l\u2019adopter pleinement. \u00c0 y regarder de plus pr\u00e8s, cependant, le syst\u00e8me \u00e9conomique qu\u2019elle d\u00e9crit n\u2019est ni le capitalisme ni le f\u00e9odalisme. C\u2019est ce qu\u2019on pourrait appeler, faute d\u2019un meilleur terme, l\u2019<em>utilisateur<\/em>-isme \u2014 par analogie directe avec le \u00ab travaillisme \u00bb italien. Les Italiens ne pouvaient imaginer comment des entreprises capitalistes non renti\u00e8res et peu exigeantes en main-d\u2019\u0153uvre puissent r\u00e9aliser des profits capitalistes simplement en attirant la plus-value produite ailleurs; par cons\u00e9quent, ils en sont venus \u00e0 introduire des concepts tir\u00e9s par les cheveux comme le \u00ab travail num\u00e9rique gratuit \u00bb. Zuboff, quant \u00e0 elle, ne peut imaginer que l\u2019exp\u00e9rience humaine, cristallis\u00e9e dans des donn\u00e9es qui sont appropri\u00e9es de l\u2019utilisateur au moment du contact avec des artefacts num\u00e9riques, ne soit pas le principal moteur des profits exorbitants de Google.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00ab utilisateurisme \u00bb postule que, de Google \u00e0 Facebook, l\u2019essentiel des profits de ces entreprises provient de l\u2019expropriation des donn\u00e9es des utilisateurs. Mais est-ce vraiment le cas? Pourrait-il y avoir d\u2019autres explications? Si elles existent, Zuboff ne les prend pas en compte, ne mobilisant que les preuves qui viennent confirmer sa th\u00e8se : les utilisateurs fournissent des donn\u00e9es \u00e0 Google; Google utilise ces donn\u00e9es pour personnaliser la publicit\u00e9 et mettre en place des services en nuage \u00e0 forte intensit\u00e9 de donn\u00e9es (une partie importante des activit\u00e9s de Google, dont Zuboff parle tr\u00e8s peu). Par cons\u00e9quent, c\u2019est forc\u00e9ment le lien entre les donn\u00e9es des utilisateurs et la publicit\u00e9 qui explique les profits exceptionnels de Google. Qu\u2019est-ce que cela pourrait bien \u00eatre d\u2019autre, \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019elle n\u2019aborde aucun autre aspect des activit\u00e9s de Google?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Google en tant qu\u2019entreprise <\/em><\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour mieux cerner le mod\u00e8le d\u2019affaires de Google, comparons-le \u00e0 Spotify, le su\u00e9dois de diffusion de musique en continu. Les deux mod\u00e8les se ressemblent quelque peu : bien que Spotify compte des utilisateurs payants qui constituent l\u2019essentiel de ses revenus, il compte \u00e9galement de nombreux utilisateurs non payants. Ces derniers peuvent \u00e9couter de la musique gratuitement, mais doivent \u00e9couter des publicit\u00e9s toutes les quelques chansons. Malgr\u00e9 la performance boursi\u00e8re exceptionnelle de son action ces derniers temps, Spotify n\u2019est pas rentable : en 2020, il a enregistr\u00e9 une perte de 810 millions de dollars; en revanche, les b\u00e9n\u00e9fices de 2020 d\u2019Alphabet, la soci\u00e9t\u00e9 m\u00e8re de Google, s\u2019\u00e9levaient \u00e0 41 milliards de dollars, dont une grande partie provenait des activit\u00e9s publicitaires de Google. En fait, Spotify perd de l\u2019argent depuis sa cr\u00e9ation : entre 2006 et 2018, derni\u00e8re ann\u00e9e pour laquelle ces chiffres globaux sont disponibles, l\u2019entreprise a d\u00e9pens\u00e9 10 milliards de dollars en ententes de licence, pour r\u00e9mun\u00e9rer les maisons de disques et, en fin de compte, les artistes, afin de pouvoir diffuser leurs catalogues en continu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, dans quel secteur d\u2019activit\u00e9 \u00e9volue Spotify? On pourrait soutenir qu\u2019il vend un bien tr\u00e8s particulier : une exp\u00e9rience utilisateur unique et personnalis\u00e9e qui offre un acc\u00e8s en temps r\u00e9el \u00e0 une collection de musique quasi infinie. Voici le point de vue d\u2019un analyste perspicace : Spotify est \u00ab un producteur d\u2019un nouveau bien, l\u2019exp\u00e9rience musicale de marque \u00bb, dans laquelle \u00ab la musique (transform\u00e9e en marchandise sous forme de licences) n\u2019est qu\u2019un intrant parmi d\u2019autres, bien que le plus important \u00bb.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-37\"><sup>37<\/sup><\/a> Certes, Spotify offre gratuitement une partie de ces produits \u00e0 ses utilisateurs non payants, mais il le fait parce qu\u2019il a trouv\u00e9 un moyen astucieux de vendre un autre produit, fond\u00e9 sur la publicit\u00e9, \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre; ce dernier serait impossible sans le premier. L\u2019extraction de donn\u00e9es est omnipr\u00e9sente \u2014 Spotify produit chaque semaine des listes de lecture personnalis\u00e9es pour ses utilisateurs en observant leurs habitudes d\u2019\u00e9coute \u2014 et il ne faut pas n\u00e9gliger l\u2019importance des droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle pour son mod\u00e8le d\u2019affaires. Mais faut-il pour autant expliquer le mod\u00e8le d\u2019affaires de Spotify en se concentrant uniquement sur l\u2019extraction de donn\u00e9es, en ignorant le fait qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une entreprise capitaliste qui produit quelque chose? Ce serait passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du fait que toutes ces donn\u00e9es ne sont qu\u2019un compl\u00e9ment \u00e0 l\u2019activit\u00e9 principale de Spotify : son produit unique alliant musique et exp\u00e9rience de marque. Dans ce mod\u00e8le, les rentiers tant d\u00e9cri\u00e9s sont les maisons de disques; Spotify est un capitaliste pur et dur, tout comme Henry Ford.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Revenons \u00e0 Google. Lui aussi produit un bien \u2014 l\u2019acc\u00e8s en temps r\u00e9el \u00e0 d\u2019immenses quantit\u00e9s de connaissances humaines \u2014 mais, contrairement \u00e0 Spotify, le bien de Google est beaucoup moins co\u00fbteux \u00e0 produire. Pourquoi? Parce que Google ne r\u00e9mun\u00e8re pas les \u00e9diteurs et les cr\u00e9ateurs de contenu dont il indexe les pages pour produire ce produit, du moins pas de la m\u00eame mani\u00e8re que Spotify r\u00e9mun\u00e8re les maisons de disques. Contrairement \u00e0 Spotify, Google n\u2019offre pas \u00e0 ses utilisateurs payants une exp\u00e9rience de recherche diff\u00e9rente, sans publicit\u00e9; mais son site jumeau, YouTube, le fait moyennant des frais mensuels. Tout comme Spotify avec ses utilisateurs non payants, Google offre gratuitement son produit de recherche, ce qui lui permet ensuite de vendre aux annonceurs un autre produit hautement rentable : l\u2019acc\u00e8s aux \u00e9crans et \u00e0 l\u2019attention de ses utilisateurs. Il existe toutes sortes de fa\u00e7ons dont d\u2019immenses quantit\u00e9s de donn\u00e9es personnelles, extraites \u00e0 l\u2019insu des utilisateurs, peuvent rendre ce produit publicitaire plus pr\u00e9cieux. Mais rien de tout cela n\u2019aurait d\u2019importance si Google devait r\u00e9ellement payer des frais pour indexer chaque \u00e9l\u00e9ment de contenu qu\u2019il affiche sur la premi\u00e8re page des r\u00e9sultats de recherche, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des publicit\u00e9s qui le rendent si incroyablement rentable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>The Age of Surveillance Capitalism<\/em> compte 704 pages, mais Zuboff ne consacre que deux phrases, dans des passages isol\u00e9s traitant d\u2019autres sujets, \u00e0 ce p\u00e9ch\u00e9 originel au c\u0153ur du mod\u00e8le d\u2019affaires de Google. Elle l\u2019accepte comme allant de soi, se contentant d\u2019\u00e9crire : \u00ab des informations index\u00e9es que le robot d\u2019indexation de Google avait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9lev\u00e9es chez d\u2019autres sans contrepartie financi\u00e8re \u00bb. On comprend ais\u00e9ment pourquoi cela ne correspond pas \u00e0 la d\u00e9finition m\u00eame de la d\u00e9possession donn\u00e9e par Zuboff : aucun utilisateur n\u2019est impliqu\u00e9. Les activit\u00e9s capitalistes r\u00e9elles de Google ne pr\u00e9sentent donc aucun int\u00e9r\u00eat pour l\u2019\u00ab utilisateurisme \u00bb. Cependant, se concentrer ici sur les utilisateurs et leurs donn\u00e9es revient \u00e0 se concentrer sur les listes de lecture personnalis\u00e9es de Spotify au d\u00e9triment du versement des redevances : les premi\u00e8res ne sont pas tout \u00e0 fait hors de propos \u2014 elles fid\u00e9lisent les utilisateurs \u2014, mais, dans l\u2019ensemble, leur pouvoir explicatif est bien moindre que celui des secondes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Paradoxalement, l\u2019\u00e9norme succ\u00e8s du mod\u00e8le d\u2019affaires de Google sugg\u00e8re que l\u2019environnement dans lequel il \u00e9volue n\u2019est pas d\u00e9fini par un \u00ab f\u00e9odalisme de l\u2019information \u00bb, mais plut\u00f4t par un \u00ab communisme de l\u2019information \u00bb. C\u2019est ainsi que son objectif noble, presque socialiste, consistant \u00e0 \u00ab organiser tout le savoir du monde \u00bb pourrait justifier l\u2019indexation infinie et gratuite de l\u2019information produite par d\u2019autres, comme si les droits de propri\u00e9t\u00e9 \u2014 y compris ceux li\u00e9s \u00e0 l\u2019acc\u00e8s et \u00e0 l\u2019utilisation \u2014 n\u2019existaient pas. Le probl\u00e8me avec la description que fait Zuboff d\u2019un \u00ab capitalisme de surveillance \u00bb obs\u00e9d\u00e9 par la d\u00e9possession est qu\u2019elle est fondamentalement incapable de saisir comment l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique non capitaliste pourrait fonctionner \u00e0 l\u2019avenir. Par cons\u00e9quent, elle ne propose aucun programme politique radical, si ce n\u2019est quelques revendications vaguement lib\u00e9rales concernant des notions ind\u00e9finissables comme \u00ab le droit \u00e0 l\u2019avenir \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En pathologisant la facette extractiviste du capitalisme num\u00e9rique contemporain, la critique de Zuboff normalise compl\u00e8tement sa dimension non extractiviste. Son horizon utopique ne va gu\u00e8re plus loin que d\u2019exiger un monde dans lequel Google, ayant abandonn\u00e9 la publicit\u00e9 et l\u2019extraction de donn\u00e9es qui y est associ\u00e9e, se contenterait de facturer ses services de recherche; une option que Facebook envisagerait, selon certaines informations. Le fait que cela normaliserait involontairement toute la \u00ab d\u00e9possession num\u00e9rique \u00bb qui se produit au stade de l\u2019indexation, consolidant ainsi le pouvoir de Google et son emprise sur l\u2019imaginaire institutionnel de la soci\u00e9t\u00e9, ne pr\u00e9occupe gu\u00e8re Zuboff. Apr\u00e8s tout, pour l\u2019\u00ab utilisateurisme \u00bb, le probl\u00e8me du \u00ab capitalisme de surveillance \u00bb r\u00e9side dans la surveillance des utilisateurs-consommateurs, et non dans le capitalisme en tant que tel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>5. Le capitalisme, encore?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9cemment, la plupart des ouvrages s\u00e9rieux de gauche sur le n\u00e9o-f\u00e9odalisme et le techno-f\u00e9odalisme abordaient ces concepts \u2014 \u00e0 l\u2019instar de Neckel et Supiot \u2014 comme des syst\u00e8mes sociopolitiques plut\u00f4t qu\u2019\u00e9conomiques. La publication de <em>Techno-f\u00e9odalisme<\/em> par l\u2019\u00e9conomiste fran\u00e7ais C\u00e9dric Durand repr\u00e9sente la tentative la plus approfondie \u00e0 ce jour d\u2019une r\u00e9flexion s\u00e9rieuse sur les logiques \u00e9conomiques en jeu.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-38\"><sup>38<\/sup><\/a> Durand s\u2019est fait conna\u00eetre avec <em>Capital fictif<\/em> (2014), une analyse perspicace de la finance moderne. Contrairement \u00e0 ce que supposent certains \u00e0 gauche, Durand a fait valoir que les activit\u00e9s financi\u00e8res ne sont pas n\u00e9cessairement \u00ab pr\u00e9datrices \u00bb : dans un syst\u00e8me qui fonctionne bien, elles pourraient contribuer \u00e0 faire progresser la production capitaliste en facilitant, par exemple, le financement anticip\u00e9. Cependant, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970, cette caract\u00e9ristique de la finance moderne favorable \u00e0 l\u2019accumulation \u2014 que Durand qualifie simplement d\u2019\u00ab innovation \u00bb \u2014 a \u00e9t\u00e9 supplant\u00e9e par deux dynamiques plus sinistres. La premi\u00e8re, enracin\u00e9e dans la logique de la d\u00e9possession telle que th\u00e9oris\u00e9e par Harvey, impliquait que de puissantes institutions financi\u00e8res tirent parti de leurs liens avec l\u2019\u00c9tat pour d\u00e9tourner davantage de fonds publics \u00e0 leur profit; nous en revenons ici aux moyens \u00ab extra-\u00e9conomiques \u00bb d\u2019extraire ou, plus exactement, de redistribuer la valeur, soutenus par les liens \u00e9troits entre Wall Street et Washington. La deuxi\u00e8me dynamique, ancr\u00e9e dans la logique du parasitisme th\u00e9oris\u00e9e par L\u00e9nine dans son analyse de l\u2019imp\u00e9rialisme, faisait r\u00e9f\u00e9rence aux divers paiements \u2014 int\u00e9r\u00eats, dividendes, frais de gestion \u2014 que les soci\u00e9t\u00e9s non financi\u00e8res doivent verser aux institutions financi\u00e8res, lesquelles se situent compl\u00e8tement en dehors du processus de production.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Selon Durand, les mesures de sauvetage mises en place \u00e0 la suite de la crise financi\u00e8re de 2008 ont acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 les dynamiques de d\u00e9possession et de parasitisme, tout en \u00e9touffant celles de l\u2019innovation. \u00ab Est-ce encore du capitalisme? \u00bb, s\u2019est-il interrog\u00e9 dans les derni\u00e8res pages de <em>Fictitious Capital<\/em>. \u00ab L\u2019agonie de ce syst\u00e8me a \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9e mille fois. Mais aujourd\u2019hui, elle pourrait bien avoir commenc\u00e9 \u2014 presque comme par accident. \u00bb Ce ne serait pas la premi\u00e8re transition \u00ab presque accidentelle \u00bb vers un nouveau r\u00e9gime \u00e9conomique; Brenner a un jour d\u00e9crit la transition du f\u00e9odalisme au capitalisme en Angleterre comme \u00ab la cons\u00e9quence involontaire d\u2019acteurs f\u00e9odaux poursuivant des objectifs f\u00e9odaux par des moyens f\u00e9odaux \u00bb.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-39\"><sup>39<\/sup><\/a> Ainsi, l\u2019id\u00e9e que les financiers, en choisissant la voie de la facilit\u00e9 \u2014 en se consacrant uniquement \u00e0 une redistribution ascendante organis\u00e9e politiquement et \u00e0 un parasitisme soutenu par la rente \u2014 pourraient acc\u00e9l\u00e9rer la transition vers un r\u00e9gime post- r\u00e9gime post-capitaliste, \u00e9tait non seulement tr\u00e8s intrigante, mais aussi th\u00e9oriquement plausible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans son nouveau livre, <em>Techno-f\u00e9odalisme<\/em>, Durand continue de mettre l\u2019accent sur la fin imminente du capitalisme, mais confie aux entreprises technologiques la t\u00e2che de l\u2019enterrer. <em>Le Capital fictif<\/em> avait d\u00e9j\u00e0 examin\u00e9ce qu\u2019on appelle l\u2019\u00e9nigme du profit et de l\u2019investissement : lorsque le capitalisme fonctionne bien, des profits plus \u00e9lev\u00e9s devraient se traduire par des investissements plus importants; l\u2019essence m\u00eame du capitalisme est de ne jamais stagner. Et pourtant, \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es 1990 environ, ce lien a disparu : les profits ont augment\u00e9 dans les \u00e9conomies capitalistes avanc\u00e9es \u2014 avec des hauts et des bas \u2014, mais les investissements ont stagn\u00e9 ou diminu\u00e9. De nombreuses explications ont \u00e9t\u00e9 avanc\u00e9es pour rendre compte de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, notamment la maximisation de la valeur pour les actionnaires, la monopolisation croissante ou les effets n\u00e9fastes d\u2019une financiarisation toujours plus rapide.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Durand n\u2019a pas propos\u00e9 de nouveaux facteurs causaux. Il a plut\u00f4t choisi de soutenir que \u00ab l\u2019\u00e9nigme des profits sans accumulation est, du moins en partie, artificielle \u00bb \u2014 une illusion statistique, cr\u00e9\u00e9e par notre incapacit\u00e9 \u00e0 saisir les effets de la mondialisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019une part, certaines entreprises avaient trouv\u00e9 des moyens de gagner plus d\u2019argent sans investissement suppl\u00e9mentaire. La mondialisation et la num\u00e9risation ont permis aux grandes entreprises du Nord \u2014 comme Walmart \u2014 de tirer parti de leur position au sommet des cha\u00eenes mondiales de production pour imposer des prix plus bas aux acteurs situ\u00e9s plus bas dans la cha\u00eene, qu\u2019il s\u2019agisse de biens finaux ou interm\u00e9diaires. D\u2019autre part, lorsque les capitalistes du Nord effectuaient des investissements, ceux-ci se dirigeaient de plus en plus vers le Sud. Ainsi, examiner la dynamique profits-investissements \u00e0 travers le prisme de pays individuels du Nord \u2014 les \u00c9tats-Unis, par exemple \u2014 ne nous apprend pas grand-chose. Il fallait une vision globale pour voir comment exactement les profits se r\u00e9percutent sur les investissements.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec <em>Techno-f\u00e9odalisme<\/em>, Durand se joint au ch\u0153ur grandissant de ceux qui expliquent l\u2019\u00e9nigme profits-investissements en mettant l\u2019accent sur le r\u00f4le des droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle et des actifs incorporels \u2014 y compris les stocks de donn\u00e9es \u2014 qui permettent aux grandes entreprises am\u00e9ricaines de tirer d\u2019\u00e9normes profits de leurs cha\u00eenes d\u2019approvisionnement en se concentrant sur les aspects pr\u00e9sentant les marges les plus \u00e9lev\u00e9es.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-40\"><sup>40<\/sup><\/a> Dans une certaine mesure, il s\u2019agit d\u2019un approfondissement de l\u2019argument de Durand de 2014, mais en accordant une attention bien plus grande au fonctionnement concret des cha\u00eenes d\u2019approvisionnement mondiales et au r\u00f4le que jouent les droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle dans la r\u00e9partition du pouvoir au sein de celles-ci. Pour certaines des entreprises qu\u2019il examine, l\u2019\u00e9nigme des profits sans investissement n\u2019est plus artificielle, comme c\u2019\u00e9tait le cas dans <em>Fictitious Capital<\/em> : elles n\u2019investissent r\u00e9ellement pas beaucoup, ni au pays ni \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, quel que soit leur niveau de profits. Elles redistribuent soit leurs b\u00e9n\u00e9fices aux actionnaires sous forme de dividendes, soit elles rachetent leurs propres actions; certaines, comme Apple, font les deux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Techno-f\u00e9odalisme<\/em> soutient que l\u2019essor des actifs incorporels, g\u00e9n\u00e9ralement concentr\u00e9s aux maillons les plus rentables de la cha\u00eene de valeur mondiale, a conduit \u00e0 l\u2019\u00e9mergence de quatre nouveaux types de rentes.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-41\"><sup>41<\/sup><\/a> Deux d\u2019entre elles \u2014 les rentes l\u00e9gales de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle et les rentes de monopole naturel \u2014 semblent famili\u00e8res : la premi\u00e8re fait r\u00e9f\u00e9rence aux rentes tir\u00e9es des brevets, des droits d\u2019auteur et des marques de commerce; la seconde, aux rentes d\u00e9coulant de la capacit\u00e9 d\u2019entreprises comme Walmart \u00e0 int\u00e9grer l\u2019ensemble de la cha\u00eene et \u00e0 fournir les infrastructures n\u00e9cessaires \u00e0 son fonctionnement. Les deux autres \u2014 les rentes d\u2019innovation dynamique et les rentes de diff\u00e9rentiel d\u2019actifs incorporels \u2014 semblent plus complexes. Mais elles traduisent elles aussi des ph\u00e9nom\u00e8nes relativement clairs et distincts : la premi\u00e8re fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des ensembles de donn\u00e9es de grande valeur qui sont la propri\u00e9t\u00e9 exclusive de ces entreprises, tandis que la seconde fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la capacit\u00e9 des entreprises au sein d\u2019une m\u00eame cha\u00eene de valeur \u00e0 accro\u00eetre l\u2019\u00e9chelle de leurs activit\u00e9s (les entreprises qui poss\u00e8dent principalement des actifs incorporels peuvent le faire plus rapidement et \u00e0 moindre co\u00fbt).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La taxonomie de Durand est \u00e9l\u00e9gante. Fort de ces cat\u00e9gories, il commence \u00e0 voir des rentiers partout \u2014 un peu comme les th\u00e9oriciens du capitalisme cognitif qu\u2019il a gentiment r\u00e9primand\u00e9s dans <em>Fictitious Capital<\/em> \u2014 et aucun capitaliste nulle part. \u00ab L\u2019essor du num\u00e9rique \u00bb, conclut-il, \u00ab alimente une \u00e9conomie gigantesque de rente \u00bb, car \u00ab le contr\u00f4le de l\u2019information et du savoir, c\u2019est-\u00e0-dire la monopolisation intellectuelle, est devenu le moyen le plus puissant de capter de la valeur \u00bb. Faisant \u00e9cho aux r\u00e9centes sp\u00e9culations de McKenzie Wark sur le sujet,<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-42\"><sup>42<\/sup><\/a>, Durand revient \u00e0 la question qu\u2019il posait en 2014 : s\u2019agit-il encore de capitalisme? C\u2019\u00e9tait l\u2019imp\u00e9ratif d\u2019investir afin d\u2019am\u00e9liorer la productivit\u00e9, de r\u00e9duire les co\u00fbts et d\u2019augmenter les profits qui assurait le dynamisme du syst\u00e8me capitaliste. Cet imp\u00e9ratif d\u00e9coulait du fait que les capitalistes op\u00e9raient sous la pression de la concurrence de march\u00e9, avec la fongibilit\u00e9 des marchandises, du travail et de la technologie \u2014 r\u00e9sultat, comme l\u2019a fait valoir Brenner, de la rupture de la \u00ab fusion \u00bb de ces trois facteurs sous le f\u00e9odalisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019essor des actifs incorporels \u2014 mais surtout des donn\u00e9es \u2014 renverse la rupture capitaliste de cette fusion, soutient Durand : si les actifs num\u00e9riques sont indissociables des utilisateurs qui les produisent et des plateformes sur lesquelles ils sont cr\u00e9\u00e9s, alors on peut interpr\u00e9ter l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique comme \u00ab fusionnant \u00bb \u00e0 nouveau les principaux facteurs de production, de sorte que leur mobilit\u00e9 s\u2019en trouve entrav\u00e9e. En termes plus simples, nous sommes enferm\u00e9s dans les jardins clos des entreprises technologiques, nos donn\u00e9es \u2014 soigneusement extraites, catalogu\u00e9es et mon\u00e9tis\u00e9es \u2014 nous liant \u00e0 elles pour toujours. Cela affaiblit les effets de la concurrence de march\u00e9 sur la productivit\u00e9, conf\u00e9rant \u00e0 ceux qui contr\u00f4lent les actifs incorporels une capacit\u00e9 impressionnante \u00e0 s\u2019approprier de la valeur sans jamais avoir \u00e0 s\u2019engager dans la production. \u00ab Dans cette configuration \u00bb, \u00e9crit Durand, \u00ab l\u2019investissement n\u2019est plus orient\u00e9 vers le d\u00e9veloppement des forces productives, mais vers les forces de pr\u00e9dation. \u00bb<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-43\"><sup>43<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le parasitisme et la d\u00e9possession ne font peut-\u00eatre plus partie du vocabulaire de Durand dans <em>Techno-f\u00e9odalisme<\/em> \u2014 ils sont remplac\u00e9s par la \u00ab pr\u00e9dation \u00bb, tout comme Harvey et L\u00e9nine sont \u00e9cart\u00e9s au profit de Thorstein Veblen, et la finance c\u00e8de la place \u00e0 l\u2019industrie technologique \u2014 mais la logique n\u2019est pas si diff\u00e9rente de celle de <em>Le Capital fictif<\/em>. Ce qui conf\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique sa saveur n\u00e9o- et techno-f\u00e9odale particuli\u00e8re, c\u2019est que, tandis que les travailleurs continuent d\u2019\u00eatre exploit\u00e9s selon toutes les anciennes m\u00e9thodes capitalistes, ce sont les nouveaux g\u00e9ants du num\u00e9rique, arm\u00e9s de moyens sophistiqu\u00e9s de pr\u00e9dation, qui en tirent le plus grand profit. \u00c0 l\u2019instar des seigneurs f\u00e9odaux, ils parviennent \u00e0 s\u2019approprier d\u2019\u00e9normes parts de la masse mondiale de plus-value sans jamais \u00eatre directement impliqu\u00e9s dans l\u2019exploitation du travail ou le processus de production. Durand s\u2019appuie sur les travaux de Zuboff pour mettre en \u00e9vidence la domination cach\u00e9e exerc\u00e9e par le \u00ab Grand Autre \u00bb du Big Data, soutenant, \u00e0 l\u2019instar de cette derni\u00e8re, que le secret du succ\u00e8s de Google r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 \u00e0 extraire, assembler et tirer profit d\u2019une multitude d\u2019ensembles de donn\u00e9es. L\u2019entreprise jouit d\u2019un monopole de fait gr\u00e2ce aux effets de r\u00e9seau et \u00e0 d\u2019impressionnantes \u00e9conomies d\u2019\u00e9chelle : elle tirera davantage profit de tout nouvel ensemble de donn\u00e9es qu\u2019une entreprise en d\u00e9marrage ne le pourrait, ce qui rend la concurrence beaucoup plus difficile.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces conclusions rec\u00e8lent beaucoup de sagesse, ainsi que du bon sens \u00e9l\u00e9mentaire. Mais la teneur g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019argumentation penche trop vers l\u2019<em>utilisateur-<\/em>centrisme, car Durand, \u00e0 l\u2019instar de Zuboff, ignore le r\u00f4le crucial jou\u00e9 par l\u2019indexation dans le fonctionnement global de Google. Il est plus difficile d\u2019invoquer ici des concepts comme la \u00ab monopolisation intellectuelle \u00bb, car les pages de tiers vers lesquelles Google renvoie pour produire son produit de r\u00e9sultats de recherche demeurent la propri\u00e9t\u00e9 de leurs \u00e9diteurs; Google ne est pas propri\u00e9taire des r\u00e9sultats qu\u2019il indexe. En th\u00e9orie, toute autre entreprise disposant d\u2019un capital suffisant pourrait mettre au point la technologie de balayage du Web n\u00e9cessaire \u00e0 leur indexation. Cela pourrait s\u2019av\u00e9rer extr\u00eamement co\u00fbteux, mais il ne faut pas confondre ces obstacles avec une situation de rente : ce qui est co\u00fbteux pour une start-up berlinoise pourrait \u00eatre relativement abordable pour la soci\u00e9t\u00e9 japonaise SoftBank, avec son Fonds Vision de 100 milliards de dollars. Les vastes stocks de donn\u00e9es de Google constituent un autre sujet; ils m\u00e9ritent bel et bien qu\u2019on y parle de rente. Mais on ne peut pas pr\u00e9tendre que son activit\u00e9 se r\u00e9sume \u00e0 ces stocks de donn\u00e9es, comme si Google n\u2019\u00e9tait qu\u2019un simple rentier \u2014 et non pas \u00e9galement une entreprise capitaliste classique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>6. Des forces pr\u00e9datrices?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le raisonnement de Durand s\u2019appuie \u00e9galement sur d\u2019importants travaux de l\u2019\u00e9conomiste Duncan Foley concernant les rentes de l\u2019information dans l\u2019\u00e9conomie mondiale. Dans la lign\u00e9e de la perspective de Marx, Foley soutient que la plus-value n\u2019est pas appropri\u00e9e uniquement l\u00e0 o\u00f9 elle est g\u00e9n\u00e9r\u00e9e (ce sont l\u00e0 les pages manquantes de la th\u00e9orie marxiste qui n\u2019ont pas encore atteint les ouvri\u00e9ristes italiens). En consid\u00e9rant les vastes ressources incorporelles tir\u00e9es des de la m\u00eame mani\u00e8re que Marx et certains \u00e9conomistes politiques classiques traitaient les rentiers fonciers, on constate que les g\u00e9ants des plateformes technologiques de l\u2019information ne sont pas des capitalistes, mais des rentiers d\u00e9guis\u00e9s. \u00ab Il n\u2019est m\u00eame pas n\u00e9cessaire d\u2019\u00eatre capitaliste pour se disputer une part de ce r\u00e9servoir de plus-value \u00bb, \u00e9crit Foley :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les droits de propri\u00e9t\u00e9 ex\u00e9cutoires qui permettent au propri\u00e9taire de ressources productives (souvent appel\u00e9es \u00ab terre \u00bb dans la terminologie de l\u2019\u00e9conomie politique classique) d\u2019emp\u00eacher les capitalistes d\u2019acc\u00e9der \u00e0 ces ressources cr\u00e9ent des \u00ab rentes \u00bb. Ces rentes font partie du r\u00e9servoir de plus-value g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la production capitaliste, bien qu\u2019elles n\u2019aient en elles-m\u00eames aucun lien direct avec l\u2019exploitation du travail productif. Le propri\u00e9taire de ressources fonci\u00e8res, telles que des champs fertiles, des chutes d\u2019eau, des r\u00e9serves min\u00e9rales et d\u2019hydrocarbures, etc., n\u2019a pas besoin de lever le petit doigt ni d\u2019embaucher qui que ce soit pour travailler de mani\u00e8re productive afin de partager la plus-value g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par le travail salari\u00e9 productif.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-44\"><sup>44<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ici, les analogies sont tout \u00e0 fait claires : la terre = les donn\u00e9es; les entreprises technologiques = les non-capitalistes; leurs revenus = la rente. Foley insiste beaucoup sur l\u2019exemple de la chute d\u2019eau, affirmant qu\u2019\u00ab une fois qu\u2019une personne ou une entit\u00e9 donn\u00e9e a \u00e9tabli son contr\u00f4le par le droit de propri\u00e9t\u00e9 sur une chute d\u2019eau, par exemple, une rente constituant une part du r\u00e9servoir mondial de plus-value voit le jour \u00bb. Mais, poursuit-il, il existe des choses encore plus avantageuses que de poss\u00e9der une chute d\u2019eau. L\u2019eau est rare, apr\u00e8s tout. Les biens incorporels, en revanche, pourraient \u00eatre infinis : si l\u2019on d\u00e9tient les droits d\u2019auteur d\u2019une chanson populaire, on peut en tirer des rentes presque infinies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Or, la grande question qui reste en suspens est de savoir si Google et ses pairs s\u2019apparentent \u00e0 ce propri\u00e9taire non capitaliste de la chute d\u2019eau qui \u00ab n\u2019a pas besoin de lever le petit doigt \u00bb pour profiter de la plus-value g\u00e9n\u00e9r\u00e9e ailleurs. Foley affirme que c\u2019est le cas. Mais, si tel est le cas \u2014si les g\u00e9ants de la technologie sont vraiment des rentiers paresseux qui escroquent tout le monde en exploitant les droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle et les effets de r\u00e9seau\u2014 pourquoi investissent-ils autant d\u2019argent dans ce qu\u2019on ne peut d\u00e9crire que comme une forme de production? Quel genre de rentiers agissent ainsi? Les d\u00e9penses de R-D d\u2019Alphabet en 2017, 2018, 2019 et 2020 s\u2019\u00e9levaient respectivement \u00e0 16,6 milliards de dollars, 21,4 milliards de dollars, 26 milliards de dollars et 27,5 milliards de dollars. Cela ne compte-t-il pas comme \u00ab lever le petit doigt \u00bb? Si ce n\u2019est pas le cas, qu\u2019est-ce qui le serait?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Amazon, elle aussi, a d\u00e9pens\u00e9 42,7 milliards de dollars rien qu\u2019en 2020 en recherche et d\u00e9veloppement, tout en employant plus d\u2019un million de personnes \u00e0 travers le monde. Aux \u00c9tats-Unis, l\u2019entreprise emploie plus de personnes que l\u2019ensemble du secteur de la construction r\u00e9sidentielle : un Am\u00e9ricain sur 153 qui occupe un emploi.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-45\"><sup>45<\/sup><\/a> S\u2019il s\u2019agit l\u00e0 de rentiers paresseux propri\u00e9taires de chutes d\u2019eau, ce sont des rentiers particuli\u00e8rement masochistes : pourquoi ne pas simplement se reposer sur leurs lauriers,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">chasser tout le monde et cesser de d\u00e9penser? Et qui, \u00e0 la vue de ces chiffres, pourrait vraiment croire \u2014 \u00e0 l\u2019instar des post-ouvri\u00e9ristes \u2014 que les capitalistes sont d\u00e9sormais ext\u00e9rieurs \u00e0 la production? \u00c0 quoi consacrent-ils donc tout cet argent en R&amp;D? Plus r\u00e9v\u00e9lateur encore, une analyse minutieuse des bilans de Google, d\u2019Amazon et de Facebook montre qu\u2019ils poss\u00e8dent <em>moins d\u2019<\/em>actifs incorporels que d\u2019autres grandes soci\u00e9t\u00e9s \u2014 en fait, ils en poss\u00e8dent aujourd\u2019hui relativement moins qu\u2019il y a dix \u00e0 quinze ans. <a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-46\"><sup>46<\/sup><\/a> La raison en est simple : toutes ces donn\u00e9es n\u00e9cessitent des r\u00e9seaux physiques \u00e9tendus et de vastes centres de donn\u00e9es \u2014 mais de telles tendances creusent un trou b\u00e9ant dans les arguments qui accordent une importance excessive aux actifs incorporels.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Durand doit s\u00fbrement avoir connaissance de certains de ces chiffres. Sa voie de sortie potentielle de cette impasse analytique r\u00e9side dans le concept de \u00ab pr\u00e9dation \u00bb \u2014 emprunt\u00e9 \u00e0 l\u2019analyse de Veblen sur la bourgeoisie am\u00e9ricaine de la belle \u00e9poque dans <em>La th\u00e9orie de la classe de loisir<\/em> (1899) \u2014 et d\u2019affirmer que ces investissements colossaux financent les forces de la pr\u00e9dation, plut\u00f4t que les forces de production. Il existe, en effet, de nombreuses fa\u00e7ons int\u00e9ressantes de mettre \u00e0 profit le cadre analytique de Veblen \u2014 sa distinction entre l\u2019industrie ax\u00e9e sur l\u2019efficacit\u00e9 et les affaires ax\u00e9es sur le profit, par exemple \u2014 pour soutenir que ce qui motive r\u00e9ellement les capitalistes, ce n\u2019est pas la recherche du profit, mais plut\u00f4t la capacit\u00e9 de se livrer au sabotage, afin de garantir que les \u00ab barons voleurs \u00bb d\u2019aujourd\u2019hui re\u00e7oivent non seulement les profits auxquels ils s\u2019attendent, mais aussi des profits sup\u00e9rieurs \u00e0 ceux de leurs concurrents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, une nouvelle approche de l\u2019\u00e9conomie politique connue sous le nom de \u00ab Capital as Power \u00bb (CasP), a vu le jour pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce but, en introduisant le concept d\u2019\u00ab accumulation diff\u00e9rentielle \u00bb pour d\u00e9crire ces dynamiques.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-47\"><sup>47<\/sup><\/a> Ses partisans, principalement regroup\u00e9s \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 York au Canada, ont critiqu\u00e9 tant l\u2019\u00e9conomie marxiste que l\u2019\u00e9conomie n\u00e9oclassique \u2014 en avan\u00e7ant des arguments solides et convaincants \u2014 pour avoir n\u00e9glig\u00e9 ces dynamiques de \u00ab sabotage \u00bb et ignor\u00e9 le r\u00f4le constitutif du pouvoir dans le capitalisme dans son ensemble. Cette approche a inspir\u00e9 r\u00e9cemment des recherches int\u00e9ressantes sur l\u2019industrie technologique, notamment des travaux empiriques approfondis sur la rente technoscientifique et l\u2019\u00ab assetisation \u00bb, enrichis par des perspectives issues des \u00e9tudes sur la science et la technologie.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-48\"><sup>48<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La difficult\u00e9 d\u2019int\u00e9grer Marx et Veblen dans un cadre analytique unique ici \u2014 ce que Durand tente \u00e9galement de faire dans un essai r\u00e9cent<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-49\"><sup>49<\/sup><\/a> \u2014 r\u00e9side dans le fait que Marx consid\u00e9rait la pr\u00e9dation et le sabotage comme faisant partie int\u00e9grante de la f\u00e9odalit\u00e9, et non du capitalisme. Pour Veblen, il s\u2019agit d\u2019instincts pr\u00e9sents chez tous les capitalistes, m\u00eame si ceux qui contr\u00f4lent des actifs incorporels peuvent \u00eatre mieux plac\u00e9s pour les mettre en \u0153uvre. Marx, cependant, consid\u00e9rait en fin de compte les capitalistes comme productifs; si l\u2019on pouvait parler de sabotage, cela ne serait possible qu\u2019au niveau syst\u00e9mique du capitalisme dans son ensemble, et non au niveau des capitalistes individuels. Durand souhaite clairement s\u2019en tenir \u00e0 Marx plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 Veblen. Toutefois, cela exigerait de pr\u00e9ciser en quoi consistent exactement ces \u00ab forces de pr\u00e9dation \u00bb et comment elles s\u2019articulent avec l\u2019accumulation et tous les d\u00e9bats \u00e9pineux sur \u00ab l\u2019accumulation primitive \u00bb \u2014 un d\u00e9fi th\u00e9orique que Durand, pour s\u2019\u00eatre pench\u00e9 sur \u00ab l\u2019accumulation par d\u00e9possession \u00bb dans <em>Fictitious Capital<\/em>, ne conna\u00eet que trop bien. Sinon, on ne voit pas bien pourquoi la th\u00e9orie marxiste aurait besoin de cette carapace th\u00e9orique hautement ambigu\u00eb qu\u2019est la \u00ab pr\u00e9dation \u00bb, alors que ses propres cat\u00e9gories \u2014 celles du profit et de la production capitaliste, ainsi que de la rente et du renti\u00e9risme \u2014 suffisent \u00e0 expliquer le succ\u00e8s de Google.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Marx lui-m\u00eame \u00e9tait sans \u00e9quivoque sur le fait que les entreprises capitalistes enti\u00e8rement automatis\u00e9es non seulement s\u2019approprient la plus-value tir\u00e9e d\u2019ailleurs \u2014 sur ce point, Foley et Durand sont d\u2019accord \u2014, mais qu\u2019elles le font sous forme de <em>profits<\/em>, et non pas de <em>rente<\/em>. Ces entreprises automatis\u00e9es sont tout aussi capitalistes que celles qui exploitent directement le travail salari\u00e9. Comme l\u2019\u00e9crit Marx dans le tome 3 :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un capitaliste qui n\u2019emploierait aucun capital variable dans sa sph\u00e8re de production, et donc pas un seul travailleur (ce qui est en fait une hypoth\u00e8se exag\u00e9r\u00e9e), aurait tout autant int\u00e9r\u00eat \u00e0 l\u2019exploitation de la classe ouvri\u00e8re par le capital et tirerait tout autant son profit du surtravail non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 qu\u2019un capitaliste qui n\u2019emploierait que du capital variable (l\u00e0 encore, une hypoth\u00e8se exag\u00e9r\u00e9e ) et qui, par cons\u00e9quent, consacrerait la totalit\u00e9 de son capital aux salaires.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-50\"><sup>50<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La th\u00e8se techno-f\u00e9odale ne d\u00e9coule pas des avanc\u00e9es de la th\u00e9orie marxiste contemporaine, mais de son incapacit\u00e9 apparente \u00e0 donner un sens \u00e0 l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique \u2014 \u00e0 comprendre ce qui y est produit exactement et comment. Si l\u2019on admet que Google a pour activit\u00e9 de produire des marchandises sous forme de r\u00e9sultats de recherche \u2014 un processus qui n\u00e9cessite bel et bien un investissement massif en capital \u2014, il n\u2019y a pas de grande difficult\u00e9 \u00e0 la consid\u00e9rer comme une entreprise capitaliste ordinaire, engag\u00e9e dans une production capitaliste normale. Cela ne veut pas dire que les g\u00e9ants du num\u00e9rique ne recourent pas \u00e0 toutes sortes d\u2019autres tactiques pour consolider leur pouvoir, tirer parti de leurs portefeuilles de brevets, fid\u00e9liser leurs utilisateurs et entraver toute concurrence \u00e9ventuelle, souvent en rachetant des start-ups concurrentes, en plus des fortunes d\u00e9pens\u00e9es pour s\u2019assurer le soutien des l\u00e9gislateurs au Capitole. La concurrence capitaliste est un milieu impitoyable, et elle peut l\u2019\u00eatre encore davantage lorsqu\u2019il s\u2019agit de produits num\u00e9riques. Mais ce n\u2019est pas une raison pour sombrer dans les mar\u00e9cages analytiques du capitalisme cognitif, de l\u2019 -isme ou du techno-f\u00e9odalisme. Veblen et Marx peuvent tous deux s\u2019av\u00e9rer n\u00e9cessaires si l\u2019on veut comprendre les tactiques des entreprises individuelles et les cons\u00e9quences syst\u00e9miques de leurs actions; en ce sens, les marxistes ont beaucoup \u00e0 apprendre de l\u2019\u00e9cole du \u00ab Capital comme pouvoir \u00bb. Mais pour que l\u2019une ou l\u2019autre de ces approches fasse de grands progr\u00e8s, il faut au moins avoir une vision claire des mod\u00e8les d\u2019affaires des entreprises en question. Se focaliser sur certains de leurs aspects \u2014 simplement parce qu\u2019on y d\u00e9tecte un exc\u00e8s de droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle, des signes de financiarisation ou tout autre processus inqui\u00e9tant \u2014 ne permettra pas d\u2019avoir une vision globale de ces mod\u00e8les.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>7. L\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Outre un manque de clart\u00e9 analytique, un autre probl\u00e8me majeur du cadre techno-f\u00e9odaliste est qu\u2019il risque d\u2019\u00e9carter l\u2019\u00c9tat du tableau. L\u2019ouvrage de Durand, <em>Techno-f\u00e9odalisme<\/em>, aborde tr\u00e8s peu le r\u00f4le moteur de l\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain dans l\u2019ascension d\u2019Alphabet , de Facebook ou d\u2019Amazon; il en va de m\u00eame pour de nombreux autres textes plus courts sur le techno-f\u00e9odalisme.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-51\"><sup>51<\/sup><\/a> La critique de Durand , dans sa critique de ce qu\u2019il appelle l\u2019\u00ab id\u00e9ologie californienne \u00bb, met l\u2019accent sur l\u2019orientation cyber-libertaire de la \u00ab Magna Carta du cyberespace \u00bb, son texte fondateur. Mais il omet de mentionner que l\u2019une des quatre auteurs de ce document, l\u2019\u00e9minente investisseuse Esther Dyson, a \u00e9galement si\u00e9g\u00e9 pendant des ann\u00e9es au conseil d\u2019administration du National Endowment for Democracy, principal instrument am\u00e9ricain de changement de r\u00e9gime. \u00c0 l\u2019exception de quelques r\u00e9cits \u00e0 contre-courant \u2014 parmi lesquels l\u2019excellent ouvrage de Linda Weiss, <em>America Inc.? Innovation and Enterprise in the National Security State<\/em> (2014) \u2014 le r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain dans l\u2019ascension de la Vall\u00e9e du Silicium en tant qu\u2019h\u00e9g\u00e9mon techno-\u00e9conomique mondial a \u00e9t\u00e9 largement sous-estim\u00e9. Interpr\u00e9ter ces d\u00e9veloppements \u00e0 travers le prisme du techno-f\u00e9odalisme \u2014 qui part du principe que les \u00c9tats sont faibles, leur souverainet\u00e9 \u00e9tant \u00ab morcel\u00e9e \u00bb entre de nombreux seigneurs de la technologie \u2014 ne peut que brouiller davantage les pistes. Toute l\u2019hyst\u00e9rie r\u00e9cente du \u00ab techlash \u00bb autour du pouvoir des entreprises technologiques \u2014 qualifi\u00e9es de \u00ab g\u00e9ants \u00bb, de \u00ab barons voleurs \u00bb ou simplement de bloc monolithique de la \u00ab Big Tech \u00bb \u2014 a ancr\u00e9 l\u2019id\u00e9e que l\u2019essor des plateformes num\u00e9riques s\u2019est fait au d\u00e9triment de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela peut \u00eatre le cas pour les pays europ\u00e9ens ou latino-am\u00e9ricains plus faibles, pratiquement colonis\u00e9s par les entreprises am\u00e9ricaines ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Mais peut-on en dire autant des \u00c9tats-Unis eux-m\u00eames? Qu\u2019en est-il des liens de longue date entre la Vall\u00e9e du Silicium et Washington, avec l\u2019ancien chef de la direction de Google, Eric Schmidt, \u00e0 la t\u00eate du Defense Innovation Board, un organisme consultatif du Pentagone lui-m\u00eame? Qu\u2019en est-il de Palantir, l\u2019entreprise cofond\u00e9e par Thiel qui assure des liens essentiels entre l\u2019\u00c9tat de surveillance am\u00e9ricain et le secteur technologique am\u00e9ricain? Ou encore l\u2019argument de Zuckerberg \u2014 apparemment efficace jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent \u2014 selon lequel le d\u00e9mant\u00e8lement de Facebook enhardirait les g\u00e9ants technologiques chinois et affaiblirait la position des \u00c9tats-Unis dans le monde? La g\u00e9opolitique est \u00e0 peine visible dans la perspective techno-f\u00e9odaliste : Les rares mentions de la Chine par Durand visent surtout \u00e0 critiquer son syst\u00e8me de cr\u00e9dit social, un instrument de gouvernementalit\u00e9 algorithmique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce manque d\u2019attention au r\u00f4le constitutif jou\u00e9 par l\u2019\u00c9tat dans la consolidation de l\u2019industrie technologique am\u00e9ricaine pourrait-il r\u00e9sulter des cadres analytiques \u00ab \u00e0 la Brenner \u00bb du capitalisme, qui cherchent \u00e0 en d\u00e9duire ses \u00ab lois du mouvement \u00bb en l\u2019observant en action? Il est impossible de saisir l\u2019ascendant de l\u2019industrie technologique am\u00e9ricaine si l\u2019on met entre parenth\u00e8ses la Guerre froide et la guerre contre le terrorisme \u2014 avec leurs d\u00e9penses militaires et leurs technologies de surveillance, ainsi que le r\u00e9seau mondial de bases militaires am\u00e9ricaines \u2014 en les consid\u00e9rant comme des facteurs \u00e9trangers et non capitalistes, peu importants pour comprendre ce que veut le \u00ab capital \u00bb et ce qu\u2019il fait. Pourrait-on commettre la m\u00eame erreur aujourd\u2019hui, alors que la \u00ab mont\u00e9e en puissance de la Chine \u00bb et la catastrophe climatique s\u2019appr\u00eatent \u00e0 occuper le r\u00f4le structurant du syst\u00e8me autrefois jou\u00e9 par la Guerre froide? Si tel est le cas, nous pouvons \u00e9galement oublier toute tentative de comprendre l\u2019essor de ce que certains ont surnomm\u00e9 le \u00ab capitalisme des gestionnaires d\u2019actifs \u00bb, qui cherche \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer \u00e0 des entreprises telles que Blackrock, Vanguard et State Street.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Du point de vue de Brenner, toute intervention syst\u00e9mique de l\u2019\u00c9tat dans le fonctionnement courant du capital pourrait appara\u00eetre comme un exemple de \u00ab capitalisme politique \u00bb<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-52\"><sup>52<\/sup><\/a> \u2014 plut\u00f4t que de \u00ab capitalisme \u00e9conomique \u00bb, r\u00e9gi par ses propres lois de mouvement. Pour Brenner lui-m\u00eame, la stagnation \u00e0 long terme de l\u2019\u00e9conomie am\u00e9ricaine dans un contexte de surcapacit\u00e9 manufacturi\u00e8re mondiale a conduit des \u00e9l\u00e9ments puissants de la classe dirigeante am\u00e9ricaine \u00e0 abandonner leur int\u00e9r\u00eat pour l\u2019investissement productif et \u00e0 se tourner plut\u00f4t vers la redistribution ascendante de la richesse par des moyens politiques.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-53\"><sup>53<\/sup><\/a> Sur ce point, curieusement, la gauche et la droite semblent converger. Apr\u00e8s tout, le fait de d\u00e9celer partout les effets corrosifs du \u00ab capitalisme politique \u00bb est bien plus caract\u00e9ristique de l\u2019\u00e9conomie lib\u00e9rale et n\u00e9olib\u00e9rale, soucieuses qu\u2019elles sont de la recherche de rentes par les fonctionnaires et de la r\u00e9surgence de r\u00e9seaux personnalis\u00e9s intervenant dans le fonctionnement du capital. C\u2019est ce genre de pr\u00e9occupation concernant capitalisme \u00ab politique \u00bb plut\u00f4t qu\u2019\u00ab \u00e9conomique \u00bb qui a donn\u00e9 naissance \u00e0 la th\u00e9orie du choix public et \u00e0 la f\u00e9tichisation de la lutte contre la corruption par des \u00e9conomistes de Chicago tels que Luigi Zingales. Durand lui-m\u00eame dialogue \u00e0 plusieurs reprises avec Mehrdad Vahabi, un sp\u00e9cialiste du choix public, qu\u2019il cite favorablement au sujet de la pr\u00e9dation. <a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-54\"><sup>54<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est peut-\u00eatre temps de se demander si le d\u00e9bat Brenner\u2013Wallerstein est sur le point de trouver une r\u00e9solution d\u00e9finitive. On peut soutenir que les ambigu\u00eft\u00e9s non r\u00e9solues de ce d\u00e9bat ont cr\u00e9\u00e9 les ouvertures analytiques et intellectuelles gr\u00e2ce auxquelles la th\u00e8se techno-f\u00e9odaliste appara\u00eet d\u00e9sormais plausible \u00e0 de jeunes \u00e9conomistes marxistes cr\u00e9atifs comme Durand. Apr\u00e8s tout, c\u2019est uniquement parce que l\u2019expropriation continue, et le pouvoir politique qu\u2019elle pr\u00e9suppose, ne peuvent \u00eatre facilement concili\u00e9s avec la conception du d\u00e9veloppement capitaliste fond\u00e9e sur l\u2019exploitation qu\u2019il faut recourir \u00e0 des concepts ext\u00e9rieurs comme \u00ab l\u2019accumulation par d\u00e9possession \u00bb de Harvey, la \u00ab pr\u00e9dation \u00bb de Veblen, la \u00ab rente cognitive \u00bb de Vercellone, ou m\u00eame \u00ab l\u2019extraction du surplus comportemental \u00bb de Zuboff.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>8. des oc\u00e9ans plus vastes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019heure actuelle, la seule fa\u00e7on d\u2019int\u00e9grer l\u2019exploitation et l\u2019expropriation dans un mod\u00e8le unique consiste \u00e0 soutenir que nous avons besoin d\u2019une conception plus large du capitalisme lui-m\u00eame \u2014 comme l\u2019a fait Nancy Fraser, avec un certain succ\u00e8s. Il reste \u00e0 voir si l\u2019analyse de Fraser, qui est encore en cours d\u2019\u00e9laboration, parviendra \u00e0 rendre compte de consid\u00e9rations g\u00e9opolitiques et militaires plus larges. Mais l\u2019orientation g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019argument semble correcte. Alors que dans les ann\u00e9es 1970, il \u00e9tait peut-\u00eatre possible d\u2019analyser le travail non libre, la domination raciale et de genre, ainsi que l\u2019utilisation non tarif\u00e9e de l\u2019\u00e9nergie \u2014 tout comme les termes de l\u2019\u00e9change in\u00e9gaux r\u00e9sultant du d\u00e9tournement par le centre des produits bon march\u00e9 de la p\u00e9riph\u00e9rie \u2014 comme des \u00e9l\u00e9ments ext\u00e9rieurs au syst\u00e8me capitaliste fond\u00e9 sur l\u2019exploitation, cela n\u2019est plus une t\u00e2che ais\u00e9e aujourd\u2019hui. De tels arguments ont \u00e9t\u00e9 de plus en plus remis en question par certains travaux empiriques remarquables men\u00e9s par des historiens sp\u00e9cialis\u00e9s dans le genre, le climat, le colonialisme, la consommation et l\u2019esclavage. On a accord\u00e9 \u00e0 l\u2019expropriation l\u2019importance qu\u2019elle m\u00e9rite, ce qui a consid\u00e9rablement compliqu\u00e9 la puret\u00e9 analytique avec laquelle les lois du mouvement du capital pouvaient \u00eatre formul\u00e9es. Jason Moore \u2014 un disciple de Wallerstein et de Giovanni Arrighi \u2014 a peut-\u00eatre formul\u00e9 le nouveau consensus lorsqu\u2019il a \u00e9crit que \u00ab le capitalisme prosp\u00e8re lorsque des \u00eelots de production et d\u2019\u00e9change de marchandises peuvent s\u2019approprier des oc\u00e9ans de \u201cnatures bon march\u00e9\u201d potentielles \u2014 en dehors du circuit du capital mais essentielles \u00e0 son fonctionnement \u00bb. <a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-55\"><sup>55<\/sup><\/a> Cela vaut, bien s\u00fbr, non seulement pour les \u00ab natures bon march\u00e9 \u00bb \u2014 il existe de nombreuses autres activit\u00e9s et processus \u00e0 s\u2019approprier \u2014, de sorte que ces \u00ab oc\u00e9ans \u00bb sont plus vastes que ne le sugg\u00e8re Moore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une concession majeure que le marxisme politique devrait probablement faire consiste \u00e0 abandonner sa conception du capitalisme comme un syst\u00e8me marqu\u00e9 par la s\u00e9paration fonctionnelle entre l\u2019\u00e9conomique et le politique \u2014 selon laquelle \u00ab le besoin \u00e9conomique fournit la contrainte imm\u00e9diate qui oblige le travailleur \u00e0 c\u00e9der sa plus-value au capitaliste \u00bb \u2014 par opposition \u00e0 leur fusion sous le f\u00e9odalisme. Il y avait certainement de bonnes raisons de souligner que l\u2019avanc\u00e9e de la d\u00e9mocratie s\u2019arr\u00eatait aux portes de l\u2019usine; que les droits accord\u00e9s dans l\u2019ar\u00e8ne politique n\u2019\u00e9liminaient pas n\u00e9cessairement le despotisme dans la sph\u00e8re \u00e9conomique. Bien s\u00fbr, une grande partie de cette s\u00e9paration pr\u00e9sum\u00e9e \u00e9tait fictive : comme l\u2019a fait valoir Ellen Meiksins Wood dans son article fondateur sur la question, c\u2019est la th\u00e9orie \u00e9conomique bourgeoise qui avait abstrait \u00ab l\u2019\u00e9conomie \u00bb de son contenu social et politique, et c\u2019est le capitalisme lui-m\u00eame qui avait enfonc\u00e9 le coin s\u00e9parant des questions essentiellement politiques, telles que le pouvoir \u00ab de contr\u00f4ler la production et l\u2019appropriation, ou la r\u00e9partition du travail social \u00bb, de la sph\u00e8re politique, pour les d\u00e9placer vers la sph\u00e8re \u00e9conomique. Une v\u00e9ritable \u00e9mancipation socialiste exigerait une pleine prise de conscience du caract\u00e8re artificiel de cette s\u00e9paration.<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-56\"><sup>56<\/sup><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, l\u2019analyse globale de Wood brossait un tableau trop simpliste de la coercition sous le capitalisme. \u00ab L\u2019int\u00e9gration de la production et de l\u2019appropriation [sous le capitalisme], \u00bb \u00e9crivait-elle, \u00ab repr\u00e9sente la \u201cprivatisation\u201d ultime de la politique, dans la mesure o\u00f9 des fonctions autrefois associ\u00e9es \u00e0 un pouvoir politique coercitif \u2014 centralis\u00e9 ou \u201cmorcel\u00e9\u201d \u2014 sont d\u00e9sormais fermement ancr\u00e9es dans la sph\u00e8re priv\u00e9e [\u00e9conomique], en tant que fonctions d\u2019une classe appropriatrice priv\u00e9e, d\u00e9charg\u00e9e de l\u2019obligation de servir des fins sociales plus larges. \u00bb Selon cette vision, la port\u00e9e du \u00ab purement politique \u00bb par rapport au purement \u00e9conomique \u00e9tait assez limit\u00e9e : elle consistait, principalement,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00e0 la sauvegarde des droits de propri\u00e9t\u00e9. Le fait que le politique jouait \u00e9galement un r\u00f4le d\u00e9terminant pour garantir un approvisionnement bon march\u00e9 en \u00e9nergie et en denr\u00e9es alimentaires, en main-d\u2019\u0153uvre non libre et en min\u00e9raux, en connaissances et, peut-\u00eatre, \u00e0 terme, en donn\u00e9es \u2014 les conditions m\u00eames de possibilit\u00e9 qui rendent possible la conception (\u00e9largie) de l\u2019\u00ab \u00e9conomique \u00bb \u2014 n\u2019\u00e9tait pas mentionn\u00e9, pour une raison \u00e9vidente : aucun de ces \u00e9l\u00e9ments n\u2019avait de incidence directe sur l\u2019exploitation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, si le \u00ab politique \u00bb jouait un r\u00f4le si d\u00e9terminant dans la constitution de l\u2019\u00ab \u00e9conomique \u00bb, on pourrait tout aussi bien se demander ce qu\u2019on gagne \u00e0 pr\u00e9senter le capitalisme comme un syst\u00e8me qui s\u00e9pare le \u00ab politique \u00bb de l\u2019\u00ab \u00e9conomique \u00bb? Que les capitalistes et leurs id\u00e9ologues s\u2019expriment ainsi est une chose; la mesure dans laquelle cela constitue une description exacte de ce qui se passe r\u00e9ellement sous le capitalisme \u2014 la th\u00e8se de l\u2019article de Woods \u2014 en est une autre. On pense ici \u00e0 la boutade de Bruno Latour selon laquelle la modernit\u00e9 parle avec une langue fourchue : elle pr\u00e9tend que la science et la soci\u00e9t\u00e9 sont aux antipodes l\u2019une de l\u2019autre \u2014 mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette confusion strat\u00e9gique qui lui permet de les hybrider de mani\u00e8re si productive. Il se peut que l\u2019histoire du politique et de l\u2019\u00e9conomique sous le capitalisme soit tr\u00e8s similaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec le recul, on comprend ais\u00e9ment pourquoi Brenner n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 impressionn\u00e9 par le n\u00e9ologisme d\u2019Harvey, \u00ab l\u2019accumulation par d\u00e9possession \u00bb . Dans la mesure o\u00f9 ce concept faisait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la redistribution \u2014 op\u00e9r\u00e9e tant par les march\u00e9s que par la violence \u2014 plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la production, il ne pouvait pas passer du stade de l\u2019accumulation \u00ab primitive \u00bb \u00e0 celui de l\u2019accumulation capitaliste r\u00e9guli\u00e8re, du moins selon la conception que Brenner se faisait de ce terme. Cependant, compte tenu de toutes les preuves historiques qui se sont accumul\u00e9es au cours des quarante derni\u00e8res ann\u00e9es \u2014 en particulier pendant la crise de 2008 et la pand\u00e9mie de la COVID-19 \u2014, il est devenu plus difficile, m\u00eame pour Brenner, de mettre la redistribution entre parenth\u00e8ses comme quelque chose d\u2019\u00e9tranger au capitalisme tel qu\u2019il existe r\u00e9ellement. Les sommes en jeu \u2014 plusieurs billions de dollars \u2014 sont tout simplement trop colossales. C\u2019est ainsi qu\u2019il en est venu \u00e0 \u00e9crire dans \u00ab Escalating Plunder \u00bb, son texte de 2020 sur les plans de sauvetage li\u00e9s \u00e0 la COVID : \u00ab Ce \u00e0 quoi nous assistons depuis une longue \u00e9poque, c\u2019est une aggravation du d\u00e9clin \u00e9conomique \u00e0 laquelle s\u2019ajoute une intensification de la pr\u00e9dation politique. \u00bb<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#note-57\"><sup>57<\/sup><\/a> Le mot \u00ab politique \u00bb \u2014 qui laisse entendre que, pour Brenner, le processus \u00ab normal \u00bb d\u2019accumulation capitaliste est en train d\u2019\u00e9chouer \u2014 revient fr\u00e9quemment dans cet essai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Faute de cadre permettant de concilier redistribution et exploitation au sein d\u2019une analyse plus large de l\u2019accumulation capitaliste, il ne reste plus qu\u2019une seule option \u00e0 Brenner : postuler que la d\u00e9pendance des capitalistes \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une redistribution ascendante de la richesse orchestr\u00e9e par l\u2019\u00c9tat \u00e9loigne le capitalisme de lui-m\u00eame, vers une forme \u00e9conomique qui partagerait apparemment une caract\u00e9ristique centrale avec le f\u00e9odalisme. Cela permettrait de pr\u00e9server la puret\u00e9 du mod\u00e8le original \u2014 le titre honorifique de \u00ab capitalisme \u00bb pourrait \u00eatre r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 ce r\u00e9gime impressionnant o\u00f9 l\u2019accumulation se fait bel et bien par l\u2019innovation, plut\u00f4t que par la pr\u00e9dation ou la d\u00e9possession \u2014, mais au prix de d\u00e9clencher toutes sortes de probl\u00e8mes analytiques et politiques secondaires. Les faiblesses de l\u2019argumentation de Durand sont, dans une certaine mesure, le produit de tensions non r\u00e9solues dans le d\u00e9bat Brenner\u2013Wallerstein.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019ironie ultime ici est que la meilleure preuve que \u00ab l\u2019accumulation par l\u2019innovation \u00bb est \u2014 tout comme le capitalisme lui-m\u00eame \u2014 toujours bien vivante, se trouve pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce m\u00eame secteur technologique que Durand qualifie de f\u00e9odaliste et de renti\u00e9riste. On s\u2019en rend compte d\u00e8s lors qu\u2019on abandonne les macro-r\u00e9cits surd\u00e9termin\u00e9s de ces cadres analytiques \u2014 qu\u2019il s\u2019agisse du \u00ab n\u00e9olib\u00e9ralisme \u00bb de Harvey en tant que projet politique ou du \u00ab capitalisme cognitif \u00bb de Vercellone. Consid\u00e9rer les entreprises technologiques comme Marx les aurait probablement consid\u00e9r\u00e9es \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire comme des producteurs capitalistes \u2014 donne assur\u00e9ment de meilleurs r\u00e9sultats.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entre-temps, les marxistes feraient bien de reconna\u00eetre que la d\u00e9possession et l\u2019expropriation ont \u00e9t\u00e9 constitutives de l\u2019accumulation tout au long de l\u2019histoire. Peut-\u00eatre que le luxe de n\u2019employer <em>que<\/em> les moyens \u00e9conomiques d\u2019extraction de la valeur au c\u0153ur \u00ab proprement \u00bb capitaliste a toujours \u00e9t\u00e9 rendu possible par l\u2019utilisation intensive de moyens extra-\u00e9conomiques d\u2019extraction de la valeur \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie non capitaliste. Une fois ce saut analytique franchi, nous n\u2019avons plus besoin de nous pr\u00e9occuper des r\u00e9f\u00e9rences au f\u00e9odalisme. Le capitalisme \u00e9volue dans la m\u00eame direction qu\u2019il l\u2019a toujours fait, en tirant parti de toutes les ressources qu\u2019il peut mobiliser \u2014 les moins ch\u00e8res, mieux c\u2019est. En ce sens, la description qu\u2019a faite un jour Braudel du capitalisme comme \u00ab infiniment adaptable \u00bb n\u2019est pas la pire perspective \u00e0 adopter. Mais il ne s\u2019adapte pas de fa\u00e7on continue et, lorsqu\u2019il le fait, il n\u2019est pas acquis que les tendances de redistribution vers le haut l\u2019emportent sur les tendances productives. Il se pourrait bien que ce soit exactement ainsi que fonctionne une grande partie de l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique d\u2019aujourd\u2019hui. Cela, bien s\u00fbr, n\u2019est pas une raison de croire que le techno-capitalisme soit en quelque sorte un r\u00e9gime plus agr\u00e9able, plus chaleureux et plus progressiste que le techno-f\u00e9odalisme; en invoquant en vain ce dernier, nous risquons de blanchir la r\u00e9putation du premier.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-1\">1<\/a> Par souci de transparence, je dois signaler qu\u2019aux alentours de 2016, j\u2019ai moi aussi flirt\u00e9 avec ces concepts, en les utilisant dans une chronique de journal occasionnelle et lors d\u2019une conf\u00e9rence. \u00c0 cette \u00e9poque, le terme \u00ab f\u00e9odalisme num\u00e9rique \u00bb s\u2019\u00e9tait m\u00eame gliss\u00e9 dans l\u2019annonce du sous-titre de mon livre encore \u00e0 para\u00eetre (la version finale n\u2019en fera certainement pas mention); il figurait \u00e9galement dans le sous-titre d\u2019un recueil de mes essais publi\u00e9 en Espagne en 2018. Ayant pris conscience de leurs faiblesses analytiques, j\u2019ai rapidement abandonn\u00e9 ces concepts.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-2\">2<\/a> Eric Posner et Glen Weyl, <em>Radical Markets: Uprooting Capitalism and Democracy for a Just Society<\/em>, Princeton 2018, p. 232. Weyl se pr\u00e9sente comme le fils rebelle de l\u2019\u00e9conomie n\u00e9olib\u00e9rale. Admirateur d\u2019Ayn Rand d\u00e8s son enfance, il a re\u00e7u les \u00e9loges de grandes figures de la profession, dont \u2014 alors qu\u2019il n\u2019avait que 13 ans \u2014 Milton Friedman. R\u00e9cemment, Weyl a d\u00e9clar\u00e9 qu\u2019il ne s\u2019identifiait plus comme \u00e9conomiste, en raison des pr\u00e9misses erron\u00e9es de la profession. Ses liens avec le milieu technologique d\u00e9coulent de son poste chez Microsoft Research et de sa collaboration avec Vitalik Buterin, cofondateur de la cha\u00eene de blocs Ethereum, principale concurrente du Bitcoin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-3\">3<\/a> Les id\u00e9es \u00e0 l\u2019origine de Feudl sont d\u00e9crites sur le blogue de Yarvin, <em>Unqualified Reservations<\/em>. En substance, Google n\u2019\u00e9tait pas trop f\u00e9odal, mais trop \u00ab woke \u00bb \u2014 trop d\u00e9mocratique. En indexant et en classant chaque page Web qu\u2019il trouvait en fonction du nombre d\u2019autres pages qui y renvoyaient, le moteur de recherche ignorait l\u2019\u00e9mergence de hi\u00e9rarchies naturelles qui, selon Yarvin, constituent une caract\u00e9ristique b\u00e9nigne de toutes les communaut\u00e9s. Yarvin a mis en pratique certaines de ses id\u00e9es sur les infrastructures num\u00e9riques n\u00e9o-f\u00e9odales dans son projet Urbit, financ\u00e9 en partie par Thiel. Pour un r\u00e9sum\u00e9 de sa vision politique, voir Harrison Smith et Roger Burrows, \u00ab Software, Sovereignty and the Post-Neoliberal Politics of Exit \u00bb, <em>Theory, Culture &amp; Society<\/em>, vol. 38, no 6, novembre 2021. Pour un portrait de Yarvin, voir Joshua Tait, \u00ab Mencius Moldbug and Neoreaction \u00bb, <em>Key Thinkers of the Radical Right<\/em>, Oxford 2019, p. 187\u2013203.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-4\">4<\/a> Varoufakis : voir son court article \u00ab Techno-Feudalism Is Taking Over \u00bb, <em>Project Syndicate<\/em>, 28 juin 2021, et mon entrevue avec lui, \u00ab Yanis Varoufakis on Crypto, the Left and Techno-Feudalism \u00bb, <em>The Crypto Syllabus<\/em>, 26 janvier 2022; Mariana Mazzucato, \u00ab Preventing Digital Feudalism \u00bb, <em>Project Syndicate<\/em>, 2 octobre 2019; Jodi Dean, \u00ab Communism or Neo-Feudalism? \u00bb, <em>New Political Science<\/em>, vol. 42, no 1, f\u00e9vrier 2020; Robert Kuttner : voir son article co\u00e9crit avec Katherine Stone, <em>\u00ab<\/em> The Rise of Neo-Feudalism \u00bb, <em>American Prospect<\/em>,8 avril 2020. Pour l\u2019analyse de Wolfgang Streeck sur \u00ab l\u2019in\u00e9galit\u00e9 oligarchique \u00bb \u2014 \u00ab on pourrait aussi parler de n\u00e9o-f\u00e9odalisme \u00bb \u2014, voir <em>How Will Capitalism End? Essays on a Failing System<\/em>, Londres et New York, 2016,p. 28-30, 35, 187. Michael Hudson \u00e9crit sur le n\u00e9o-f\u00e9odalisme depuis pr\u00e8s d\u2019une d\u00e9cennie; voir par exemple \u00ab The Road to Debt Deflation, Debt Peonage and Neofeudalism \u00bb, document de travail n\u00b0 708 du Levy Economics Institute du Bard College, f\u00e9vrier 2012. Pour l\u2019utilisation que fait Robert Brenner de ce terme, voir sa conf\u00e9rence intitul\u00e9e \u00ab From Capitalism to Feudalism? Predation, Decline and the Transformation of U.S. Politics \u00bb, atelier d\u2019\u00e9conomie politique de l\u2019Universit\u00e9 du Massachusetts \u00e0 Amherst, 27 avril 2021, disponible sur YouTube.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-5\">5<\/a> D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, la culture num\u00e9rique croulait d\u00e9j\u00e0 sous les images m\u00e9di\u00e9vales d\u2019\u00ab enclosures \u00bb, \u00ab biens communs \u00bb, de \u00ab barons voleurs \u00bb, de \u00ab seigneurs de la technologie \u00bb, de \u00ab m\u00e9tayage num\u00e9rique \u00bb, voire de \u00ab chasses aux sorci\u00e8res num\u00e9riques \u00bb \u2014 sans parler de la comparaison faite par Umberto Eco entre les utilisateurs de DOS et ceux de Mac, qu\u2019il assimilait respectivement aux protestants et aux catholiques. Le diagnostic techno-f\u00e9odaliste trouve donc un terrain fertile.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-6\">6<\/a> Voir Brett Christophers, <em>Rentier Capitalism: Who Owns the Economy, and Who Pays for It?<\/em>, Londres 2020.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-7\">7<\/a> Julia Tomassetti, \u00ab Does Uber Redefine the Firm? The Postindustrial Corporation and Advanced Information Technology \u00bb, Indiana Legal Studies Research Paper n\u00b0 345, avril 2016.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-8\">8<\/a> La synth\u00e8se r\u00e9cente la plus accessible de la lecture marxiste du f\u00e9odalisme en tant que logique \u00e9conomique est celle de Chris Wickham, \u00ab How Did the Feudal Economy Work? The Economic Logic of Medieval Societies \u00bb, <em>Past &amp; Present<\/em>, vol. 251, no 1, mai 2021.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-9\">9<\/a> Je dois cette expression frappante au titre de l\u2019ouvrage de Murray Smith, <em>Invisible Leviathan: Marx\u2019s Law of Value in the Twilight of Capitalism<\/em>, Leyde, 2020.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-10\">10<\/a> L\u2019ouvrage de Marc Bloch, <em>La soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale<\/em>, Londres [1939], 2014,constitue la r\u00e9f\u00e9rence incontournable dans ces milieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-11\">11<\/a> Un exemple intrigant \u00e0 cet \u00e9gard \u2014 issu de la droite politique \u2014 est fourni par les travaux du th\u00e9oricien n\u00e9erlandais Frank Ankersmit, qui soutient depuis 1997 que le r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant jou\u00e9 par les ONG et autres organismes quasi-gouvernementaux dans les d\u00e9mocraties lib\u00e9rales a donn\u00e9 naissance \u00e0 un \u00ab archipel quasi-f\u00e9odal d\u2019\u00eelots manag\u00e9riaux \u00e9go\u00efstes \u00bb, inaugurant ainsi \u2014 pour reprendre le titre de son livre de 2005 \u2014 \u00ab Le Nouveau Moyen \u00c2ge \u00bb. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-12\">12<\/a> Voir Sighard Neckel, \u00ab \u201cRefeudalisierung\u201d : Systematik und Aktualit\u00e4t eines Begriffs der Habermas\u2019schen Gesellschaftsanalyse \u00bb, <em>Leviathan<\/em>, vol. 41, no 1, 2013; \u00ab Refeudalisierung der \u00d6konomie \u00bb, dans <em>Soziologie der Finanzm\u00e4rkte<\/em>, Bielefeld 2014, p. 113\u201328; \u00ab The refeudalization of modern capitalism \u00bb, <em>Journal of Sociology<\/em>, vol. 56, no 3, juin 2020. Malgr\u00e9 de fr\u00e9quentes r\u00e9f\u00e9rences au capitalisme, la conception du f\u00e9odalisme qui sous-tend l\u2019utilisation que fait Neckel de ce terme est ind\u00e9niablement non marxiste, opposant l\u2019\u00e9galit\u00e9, justice et la neutralisation du pouvoir priv\u00e9 favoris\u00e9es par l\u2019\u00c9tat bourgeois \u00e0 leur absence dans les structures f\u00e9odales.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-13\">13<\/a> Cela est particuli\u00e8rement visible dans leurs ouvrages co\u00e9crits : Joas et Kn\u00f6bl, <em>Social Theory: Twenty Introductory Lectures<\/em>, Cambridge 2009; <em>War in Social Thought<\/em>, Princeton 2012.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-14\">14<\/a> On trouve un r\u00e9sum\u00e9 accessible de l\u2019argumentation de Supiot sous forme d\u2019article dans \u00ab The Public-Private Relation in the Context of Today\u2019s Refeudalization \u00bb, <em>International Journal of Constitutional Law<\/em>, vol. 11, no 1, janvier 2013, p. 129\u201345.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-15\">15<\/a> Supiot, <em>Governance by Numbers<\/em>, Londres 2015, p. 225. On observe ici une affinit\u00e9 avec la prolif\u00e9ration des concepts li\u00e9s au \u00ab n\u00e9o-m\u00e9di\u00e9valisme \u00bb dans la th\u00e9orie des relations internationales \u00e0 partir des ann\u00e9es 1960. Dans ce domaine, le \u00ab n\u00e9o-m\u00e9di\u00e9valisme \u00bb a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique mondiale : voir Stephen Kobrin, \u00ab Retour vers le futur : le n\u00e9o-m\u00e9di\u00e9valisme et l\u2019\u00e9conomie mondiale num\u00e9rique postmoderne \u00bb, <em>Journal of International Affairs<\/em>, vol. 51, no 2, printemps 1998.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-16\">16<\/a> Ellen Meiksins Wood, \u00ab The Separation of the Economic and the Political in Capitalism \u00bb, nlr i\/127, mai-juin 1981, p. 80.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-17\">17<\/a> La litt\u00e9rature sur ce sujet est vaste, mais un point de d\u00e9part indispensable pour le d\u00e9bat de Brenner sur la transition vers le capitalisme est l\u2019ouvrage de Trevor Aston et Charles Philpin, \u00e9d.<em>, The Brenner Debate: Agrarian Class Structure and Economic Development in Pre-Industrial Europe<\/em>, Cambridge, 1987.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-18\">18<\/a> Immanuel Wallerstein, <em>The Origins of the Modern World-System<\/em>, New York, 1974, p. 16\u201320.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-19\">19<\/a> Robert Brenner, \u00ab <a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/i104\/articles\/robert-brenner-the-origins-of-capitalist-development-a-critique-of-neo-smithian-marxism\">The Origins of Capitalist Development: A Critique of Neo-Smithian Marxism<\/a> \u00bb, nlr i\/104, juillet-ao\u00fbt 1977.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-20\">20<\/a> Robert Brenner, \u00ab What Is, and What Is Not, Imperialism? \u00bb, <em>Historical Materialism<\/em>, vol. 14, no 4, janvier 2006, p. 79-105.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-21\">21<\/a> Karl Marx, <em>Le Capital<\/em>, <em>tome I<\/em>, trad. Ben Fowkes, Londres, 1990, p. 915.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-22\">22<\/a> Pour une \u00e9valuation de l\u2019\u00e9tat actuel du marxisme politique, voir <em>Historical Materialism<\/em>, vol. 29, no 3, novembre 2021, qui est consacr\u00e9 \u00e0 ce sujet. Il est remarquable que la critique fondatrice de Brenner \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Wallerstein, \u00ab Les origines du d\u00e9veloppement capitaliste \u00bb, mentionne le terme \u00ab innovation \u00bb 43 fois \u2014 probablement une premi\u00e8re pour un essai publi\u00e9 dans la <em>New Left Review<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-23\">23<\/a> Voir Klaus D\u00f6rre, \u00ab Capitalisme, <em>Landnahme<\/em> et r\u00e9gimes temporels sociaux : une esquisse \u00bb<em>, *Time &amp; Society*<\/em>, vol. 20, no 1, avril 2011; \u00ab Finance Capitalism, <em>Landnahme<\/em> and Discriminating Precariousness: Relevance for a New Social Critique \u00bb, <em>Social Change Review<\/em>, vol. 10, no 2, octobre 2012. Pour les contributions de Fraser, voir Nancy Fraser et Rahel Jaeggi, <em>Capitalism: A Conversation in Critical Theory<\/em>, Cambridge 2018; et Fraser, \u00ab Expropriation and Exploitation in Racialized Capitalism: A Reply to Michael Dawson \u00bb, <em>Critical Historical Studies<\/em>, vol. 3, no 1, printemps 2016.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-24\">24<\/a> Brenner, \u00ab Qu\u2019est-ce que l\u2019imp\u00e9rialisme, et qu\u2019est-ce qui ne l\u2019est pas? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-25\">25<\/a> Au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie, le sociologue br\u00e9silien Daniel Bin a propos\u00e9 une analyse plus approfondie des conditions sp\u00e9cifiques dans lesquelles la d\u00e9possession m\u00e8nerait \u00e0 l\u2019accumulation capitaliste \u2014 une combinaison de prol\u00e9tarisation, de marchandisation et de ce que Bin appelle la \u00ab capitalisation \u00bb \u2014 afin de la distinguer des cas o\u00f9 la d\u00e9possession n\u2019aurait que des effets redistributifs. Voir Daniel Bin, \u00ab So-Called Accumulation by Dispossession \u00bb, <em>Critical Sociology<\/em>, vol. 44, no 1, janvier 2018; et son article \u00ab Dispossessions in Historical Capitalism: Expansion or Exhaustion of the System? \u00bb, <em>International Critical Thought<\/em>, vol. 9, no 2, mai 2019.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-26\">26<\/a> Pour un aper\u00e7u rapide, voir Ver\u00f3nica Gago et Sandro Mezzadra, \u00ab A Critique of the Extractive Operations of Capital: Toward an Expanded Concept of Extractivism \u00bb, <em>Rethinking Marxism<\/em>, vol. 29, no 4, 2017, p. 574\u2013591.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-27\">27<\/a> David Harvey, <em>Dix-sept contradictions et la fin du capitalisme<\/em>, New York, 2014.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-28\">28<\/a> Voir Yann Moulier-Boutang, <em>Le capitalisme cognitif<\/em>, Cambridge, 2011; Carlo Vercellone, \u00ab De la subsomption formelle \u00e0 l\u2019intellect g\u00e9n\u00e9ral : \u00c9l\u00e9ments pour une lecture marxiste de la th\u00e8se du capitalisme cognitif \u00bb, <em>Historical Materialism<\/em>, vol. 15, no 1, janvier 2007. Le fait qu\u2019Harvey lui-m\u00eame ait des sentiments mitig\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9gard du \u00ab capitalisme cognitif \u00bb ne doit pas nous dissuader ici; pour son analyse de ce terme, voir le chapitre 5 de <em>Marx, Capital, and the Madness of Economic Reason<\/em>, Londres2017.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-29\">29<\/a> Le regard de ces th\u00e9oriciens ne s\u2019\u00e9tend que rarement au-del\u00e0 de l\u2019Europe occidentale, \u00e0 l\u2019exception partielle de Moulier -Boutang, sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire \u00e9conomique coloniale et postcoloniale de l\u2019Afrique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-30\">30<\/a> Voir le chapitre 5 de l\u2019ouvrage de George Caffentzis, <em>In Letters of Blood and Fire: Work, Machines, and the Crisis of Capitalism<\/em>, Oakland, 2012.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-31\">31<\/a> Cet exemple est tir\u00e9 de l\u2019article de Bryan Parkhurst, \u00ab Digital Information and Value: A Response to Jakob Rigi \u00bb, <em>tripleC: Communication, Capitalism &amp; Critique<\/em>, vol. 17, no 1, f\u00e9vrier 2019, p. 72\u201385.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-32\">32<\/a> Voir Peter Drahos, \u00ab Information Feudalism in the Information Society \u00bb, <em>The Information Society<\/em>, vol. 11, no 3, avril 1995; Drahos et John Braithwaite, <em>Information Feudalism: Who Owns the Knowledge Economy?<\/em>, Abingdon, 2002.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-33\">33<\/a> La position selon laquelle \u00ab les utilisateurs sont des travailleurs \u00bb a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 d\u00e9fendue par Glen Weyl, coauteur d\u2019un article tr\u00e8s comment\u00e9 sur le \u00ab travail des donn\u00e9es \u00bb avec l\u2019expert en technologie Jaron Lanier et d\u2019autres; voir Imanol Arrieta-Ibarra et al., \u00ab Should We Treat Data as Labour? Moving Beyond \u201cFree\u201d \u00bb, <em>American Economic Association Papers &amp; Proceedings, <\/em>vol. 108, mai 2018. Voir \u00e9galement Carlo Vercellone, \u00ab Les plateformes de la gratuit\u00e9 marchande et la controverse autour du Free Digital Labor : une nouvelle forme d\u2019exploitation? \u00bb, <em>Open Journal in Information Systems Engineering<\/em>, vol. 1, no 2, 2020.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-34\">34<\/a> Shoshana Zuboff, <em>The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power<\/em>, New York, 2019.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-35\">35<\/a> Bien que Zuboff parle de Google \u00ab exploitant l\u2019information \u00bb ou \u00ab exploitant sa d\u00e9couverte du surplus comportemental \u00bb, elle ne fait pas ici r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019exploitation capitaliste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-36\">36<\/a> \u00ab Le revenu des rentiers est cinq fois sup\u00e9rieur au revenu tir\u00e9 du commerce ext\u00e9rieur du plus grand pays \u201ccommercial\u201d du monde! Telle est l\u2019essence de l\u2019imp\u00e9rialisme et du <em>parasitisme imp\u00e9rialiste<\/em> \u00bb : V. I. L\u00e9nine, <em>L\u2019imp\u00e9rialisme, stade supr\u00eame du capitalisme<\/em> [1916], P\u00e9kin 1970, p. 121. Ironiquement, en 2004, Zuboff a r\u00e9dig\u00e9 une chronique qui adoptait le cadre n\u00e9o-f\u00e9odaliste : \u00ab From Subject to Citizen \u00bb, <em>Fast Company<\/em>, 1er mai 2004.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-37\">37<\/a> Rasmus Fleischer, \u00ab Si la chanson n\u2019a pas de prix, est-elle encore une marchandise? Repenser la marchandisation de la musique num\u00e9rique \u00bb, <em>Culture Unbound<\/em>, vol. 9, no 2, octobre 2017. Comme la plateforme doit payer des frais de licence tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s, note Fleischer, \u00ab la d\u00e9valuation de la musique enregistr\u00e9e serait dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de Spotify \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-38\">38<\/a> C\u00e9dric Durand, <em>Techno-f\u00e9odalisme : Critique de l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique<\/em>, Paris, 2020. Aucune \u00e9dition anglaise n\u2019est encore parue; toutes les traductions du fran\u00e7ais sont de moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-39\">39<\/a> Voir Chris Harman et Robert Brenner, \u00ab The Origins of Capitalism \u00bb, <em>International Socialism<\/em>, no 111, \u00e9t\u00e9 2006.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-40\">40<\/a> Voir, par exemple, \u00d6zg\u00fcr Orhangazi, \u00ab The Role of Intangible Assets in Explaining the Investment\u2013Profit Puzzle \u00bb, <em>Cambridge Journal of Economics<\/em>, vol. 43, no 5, mars 2019, p. 1251\u201386; Herman Mark Schwartz, \u00ab Global Secular Stagnation and the Rise of Intellectual Property Monopoly \u00bb, <em>Review of International Political Economy<\/em>, 2021, p. 1\u201326.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-41\">41<\/a> Durand aborde \u00e9galement cette typologie dans un article co\u00e9crit avec William Milberg, \u00ab Intellectual Monopoly in Global Value Chains \u00bb, <em>Review of International Political Economy, <\/em>vol. 27, no 2, septembre 2020. Pour des \u00e9tudes de cas \u00e9clairantes, voir C\u00e9line Baud et C\u00e9dric Durand, \u00ab Making Profits by Leading Retailers in the Digital Transition: A Comparative Analysis of Carrefour, Amazon and WalMart (1996-2019) \u00bb , Documents de travail du D\u00e9partement d\u2019histoire, d\u2019\u00e9conomie et de soci\u00e9t\u00e9, Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve, avril 2021.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-42\">42<\/a> McKenzie Wark, <em>Capital Is Dead: Is This Something Worse?<\/em>, Londres et New York, 2021.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-43\">43<\/a> L\u2019\u00e9conomiste argentine Cecilia Rikap, qui a d\u00e9j\u00e0 collabor\u00e9 avec Durand, avance des arguments similaires sur la pr\u00e9dation, s\u2019appuyant \u00e9galement sur Veblen, dans son r\u00e9cent ouvrage consacr\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019elle appelle le \u00ab capitalisme de monopole intellectuel \u00bb (voir Cecilia Rikap, <em>Capitalism, Power and Innovation: Intellectual Monopoly Capitalism Uncovered<\/em>, Londres, 2021). Elle ne suit pas Durand dans sa d\u00e9tection de tendances f\u00e9odales au sein de l\u2019\u00e9conomie mondiale, optant plut\u00f4t pour une analyse proche de celle de Wallerstein qui consid\u00e8re les grandes entreprises technologiques comme des capitalistes tirant parti \u00e0 la fois de l\u2019exploitation et de l\u2019expropriation, absorbant la plus-value partout o\u00f9 elles peuvent la trouver.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-44\">44<\/a> Duncan Foley, \u00ab Rethinking Financial Capitalism and the \u201cInformation\u201d Economy \u00bb, <em>Review of Radical Political Economics<\/em>, vol. 45, no 3, septembre 2013.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-45\">45<\/a> Dominick Reuter, \u00ab Un travailleur am\u00e9ricain sur 153 est un employ\u00e9 d\u2019Amazon \u00bb, <em>Business Insider<\/em>, 30 juillet 2021.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-46\">46<\/a> Voir Kean Birch, D. T. Cochrane et Callum Ward, \u00ab Les donn\u00e9es comme actif? La mesure, la gouvernance et l\u2019\u00e9valuation des donn\u00e9es personnelles num\u00e9riques par les g\u00e9ants de la technologie \u00bb, <em>Big Data &amp; Society<\/em>, vol. 8, no 1, mai 2021.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-47\">47<\/a> Le texte paradigmatique est celui de Jonathan Nitzan et Shimshon Bichler, <em>Capital as Power: A Study of Order and Creorder<\/em>, Londres, 2009. Pour une critique marxiste de cette approche, voir Bue R\u00fcbner Hansen, \u00ab Critique de l\u2019ouvrage de Nitzan et Bichler <em>Capital as Power: A Study of Order and Creorder<\/em> \u00bb, <em>Historical Materialism<\/em>, vol. 19, no 2, avril 2011.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-48\">48<\/a> Voir Kean Birch et Fabian Muniesa, \u00e9d., <em>Assetization: Turning Things into Assets in Technoscientific Capitalism<\/em>, Boston 2020; Birch, \u00ab Technoscience Rent: Toward a Theory of Rentiership for Technoscientific Capitalism \u00bb, <em>Science, Technology, &amp; Human Values<\/em>, vol. 45, no 1, f\u00e9vrier 2020; Birch et D. T. Cochrane, \u00ab Big Tech: Four Emerging Forms of Digital Rentiership \u00bb, <em>Science as Culture<\/em>, mai 2021.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-49\">49<\/a> Voir Durand, \u00ab La pr\u00e9dation \u00e0 l\u2019\u00e8re des algorithmes : le r\u00f4le des actifs incorporels \u00bb, dans Marl\u00e8ne Benquet et Th\u00e9o Bourgeron (dir.), <em>L\u2019accumulation du capital aujourd\u2019hui : strat\u00e9gies contemporaines de profit et politiques de d\u00e9possession<\/em>, Londres, 2021, p. 149\u2013162.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-50\">50<\/a> Marx, <em>Le Capital<\/em>, <em>tome III<\/em>, trad. David Fernbach, Londres 1991, p. 300.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-51\">51<\/a> Concernant l\u2019absence de l\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain dans le <em>magnum opus<\/em> de Zuboff, voir la critique de Rob Lucas, \u00ab<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii121\/articles\/rob-lucas-the-surveillance-business\">The Surveillance Business<\/a>\u00bb, nlr 121, janvier-f\u00e9vrier 2020.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-52\">52<\/a> Le terme \u00ab capitalisme politique \u00bb, invent\u00e9 par Weber dans <em>\u00c9conomie et soci\u00e9t\u00e9<\/em> pour d\u00e9crire \u2014 bien qu\u2019\u00e0 tort \u2014 l\u2019\u00e9conomie politique de la Rome antique, a \u00e9t\u00e9 r\u00e9utilis\u00e9 par Gabriel Kolko pour caract\u00e9riser l\u2019\u00e8re dite \u00ab progressiste \u00bb dans <em>The Triumph of American Conservatism: A Reinterpretation of American History, 1900-1916<\/em>, New York, 1963.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-53\">53<\/a> Robert Brenner, \u00ab <a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii123\/articles\/robert-brenner-escalating-plunder\">Escalating Plunder<\/a> \u00bb, nlr 123, mai-juin 2020, p. 22.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-54\">54<\/a> Voir Mehrdad Vahabi, <em>The Political Economy of Predation: Manhunting and the Economics of Escape<\/em>, Cambridge, 2016.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-55\">55<\/a> Jason Moore, \u00ab The Capitalocene Part ii: Accumulation by Appropriation and the Centrality of Unpaid Work\/Energy \u00bb, <em>The Journal of Peasant Studies<\/em>, vol. 45, no 2, mai 2018, p. 237\u201379.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-56\">56<\/a> Wood, \u00ab The Separation of the Economic and Political in Capitalism \u00bb, p. 66\u20137.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/ii133\/articles\/evgeny-morozov-critique-of-techno-feudal-reason#reference-57\">57<\/a> Brenner, \u00ab Escalating Plunder \u00bb, p. 22.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size wp-block-paragraph\">Fichier Excel des\u00a0<a href=\"https:\/\/1drv.ms\/x\/c\/52b2e58f9a01f490\/IQBNOTq3uISSRr4KrP9JoB-QAYl77ixhpKkjm1SZpu5-bUE?e=SAPhd3\">traductions<\/a> par\u00a0<em>Gilles en vrac<\/em> <br><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/trad\/\">Fiches<\/a> avec les premi\u00e8res phrases (et non seulement les titres)<br>Les<strong>\u00a0caract\u00e8res gras<\/strong>\u00a0dans le texte sont de Gilles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Traduction de Critique of Techno-Feudal Reason, par Evgeny Morozov, dans New Left Review, avril 2022. Commen\u00e7ons par la bonne nouvelle. Le moratoire sur l\u2019imagination de la fin du capitalisme, constat\u00e9 dans les ann\u00e9es 1990 par Fredric Jameson, a enfin pris fin. La r\u00e9cession de l\u2019imagination progressiste, qui a dur\u00e9 des d\u00e9cennies, est termin\u00e9e. Apparemment, la &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/trad\/critique-de-la-raison-techno-feodale\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Critique de la raison techno-f\u00e9odale&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":11825,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-10960","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack-related-posts":[{"id":7805,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/avenir-derriere\/","url_meta":{"origin":10960,"position":0},"title":"Notre avenir est peut-\u00eatre en grande partie derri\u00e8re nous","author":"Gilles Beauchamp","date":"22 janvier 2025","format":false,"excerpt":"Par Ruha Benjamin, sur Urbanomnibus : Perhaps a Lot of Our Future Is Behind Us, 2025.01.16 [Une r\u00e9f\u00e9rence The Syllabus] R\u00e9sum\u00e9 : Cet article appelle \u00e0 la r\u00e9cup\u00e9ration de l'imagination en tant qu'outil de justice et non de domination. 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