{"id":11237,"date":"2026-08-16T16:56:01","date_gmt":"2026-08-16T20:56:01","guid":{"rendered":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=11237"},"modified":"2026-08-22T08:10:34","modified_gmt":"2026-08-22T12:10:34","slug":"le-vide-que-nous-appelons-abondance","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/le-vide-que-nous-appelons-abondance\/","title":{"rendered":"Le vide que nous appelons abondance"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\">\u00c0 propos du syndrome de la ligne de r\u00e9f\u00e9rence mobile, de *Sea of Slaughter* de Farley Mowat et de l\u2019extinction de la m\u00e9moire<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Traduction de <a href=\"https:\/\/radfembiophilia.substack.com\/p\/the-emptiness-we-call-abundance\">The emptiness we call abundance<\/a> par <a href=\"https:\/\/substack.com\/@blueislandgirl\">Elisabeth Robson<\/a>, 31 juillet 2026<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1200\" height=\"753\" src=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/oiseau-1200x753.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-11238\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/oiseau-1200x753.webp 1200w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/oiseau-744x467.webp 744w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/oiseau-420x264.webp 420w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/oiseau-768x482.webp 768w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/oiseau.webp 1456w\" sizes=\"auto, (max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il existe un type particulier de perte environnementale qui ne se pr\u00e9sente pas sous la forme d\u2019un \u00e9v\u00e9nement catastrophique isol\u00e9, comme un incendie, une inondation ou l\u2019extinction d\u2019une esp\u00e8ce annonc\u00e9e au souper. Il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019un lent r\u00e9ajustement de ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme normal, qui se produit si progressivement que peu de gens le remarquent ou en per\u00e7oivent toute l\u2019ampleur. Les \u00e9cologistes appellent cela le <strong>syndrome de la ligne de r\u00e9f\u00e9rence mobile<\/strong> : notre tendance \u00e0 accepter les conditions \u00e9cologiques de notre propre enfance comme point de r\u00e9f\u00e9rence de la \u00ab normale \u00bb, m\u00eame lorsque ce point de d\u00e9part n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus qu\u2019un vestige appauvri de ce qui existait auparavant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Peu de livres que j\u2019ai lus illustrent aussi bien ce processus que le chapitre 3 de <em>Sea of Slaughter<\/em> (1984) de Farley Mowat. Ce chapitre s\u2019intitule <em>Swiftwings<\/em>, d\u2019apr\u00e8s le courlis esquimau, un oiseau de rivage qui migrait en si grand nombre qu\u2019on disait autrefois qu\u2019il assombrissait le ciel, et qui est aujourd\u2019hui consid\u00e9r\u00e9 comme en danger critique d\u2019extinction, voire probablement \u00e9teint. Le chapitre de Mowat est une description d\u00e9chirante d\u2019un oiseau disparu et de la cruaut\u00e9 qui a caus\u00e9 son extinction probable. Ce chapitre est \u00e9galement une \u00e9tude de cas sur la fa\u00e7on dont l\u2019abondance dispara\u00eet et dont le <em>souvenir<\/em> de cette abondance dispara\u00eet en m\u00eame temps.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Des chiffres sans rep\u00e8re d\u2019exp\u00e9rience<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mowat d\u00e9crit l\u2019arriv\u00e9e des courlis sur la c\u00f4te de l\u2019Est en concentrations qui, pour un \u0153il moderne, rel\u00e8vent presque du mythe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>En 1966 encore, un vieil Inuk vivant sur les rives de la baie de Franklin pouvait me raconter comment c\u2019\u00e9tait lorsque le \u00ab pi-pi-piuk \u00bb revenait de ce monde lointain et inconnu qui l\u2019avait emport\u00e9 pendant les longs mois d\u2019hiver.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab Ils arrivaient soudainement et s\u2019abattaient sur nous comme une neige abondante. Du temps de mon p\u00e8re, on racontait qu\u2019ils \u00e9taient si nombreux sur la toundra qu\u2019on aurait dit des nuages de maringouins s\u2019\u00e9levant devant un homme qui marchait. Leurs nids et leurs \u0153ufs se trouvaient dans chaque touffe d\u2019herbe. \u00c0 la fin de la lune de l\u2019\u00e9closion, il y avait tant de leurs petits qui s\u2019agitaient partout qu\u2019on aurait dit que la mousse elle-m\u00eame bougeait. Vraiment, ils \u00e9taient nombreux! Mais quand j\u2019\u00e9tais encore enfant, ils \u00e9taient peu nombreux. Et un printemps, ils ne sont pas venus. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u2014 page 61, Sea of Slaughter<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De nos jours, un ornithologue amateur pourrait se montrer v\u00e9ritablement enthousiaste \u00e0 la vue de cinquante oiseaux de rivage r\u00e9unis au m\u00eame endroit; en voir une centaine dans une seule vol\u00e9e constituerait une observation exceptionnelle digne d\u2019\u00eatre signal\u00e9e. Mowat d\u00e9crit un monde o\u00f9 l\u2019unit\u00e9 de mesure pertinente n\u2019\u00e9tait pas l\u2019oiseau, ni m\u00eame la vol\u00e9e; c\u2019\u00e9tait une masse s\u2019\u00e9tendant \u00e0 travers tout le paysage visible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est le syndrome de la base de r\u00e9f\u00e9rence mobile dans sa forme la plus pure : notre conception actuelle de \u00ab beaucoup d\u2019oiseaux \u00bb n\u2019est pas une observation neutre. C\u2019est le r\u00e9sidu d\u2019ann\u00e9es de disparition, h\u00e9rit\u00e9 comme si c\u2019\u00e9tait tout simplement ainsi que les choses se passaient.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019abondance comme justification en soi<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019horreur dans le r\u00e9cit de Mowat ne r\u00e9side pas seulement dans le massacre; c\u2019est la facilit\u00e9 psychologique avec laquelle ce massacre a \u00e9t\u00e9 perp\u00e9tr\u00e9, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que les oiseaux semblaient illimit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Selon un r\u00e9cit du XIXe si\u00e8cle, \u00ab leur arriv\u00e9e \u00e9tait le signal pour tous les chasseurs amateurs et professionnels de se mettre au travail, et presque tous ceux qui atteignaient nos rives \u00e9taient abattus \u00bb. Un automne des ann\u00e9es 1840, un nombre si \u00e9norme d\u2019oiseaux s\u2019est pos\u00e9 sur l\u2019\u00eele de Nantucket que les r\u00e9serves de plombs et de poudre ont \u00e9t\u00e9 \u00e9puis\u00e9es et, \u00e0 la grande d\u00e9ception des r\u00e9sidents, le massacre a d\u00fb \u00eatre \u00ab interrompu \u00bb.<\/em> <em>\u2014 page 66, Sea of Slaughter<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le comportement social des oiseaux eux-m\u00eames a aggrav\u00e9 la catastrophe. <a href=\"https:\/\/www.fws.gov\/story\/whither-went-eskimo-curlew#:~:text=Eskimo%20curlews%20would%20circle%20back%20to%20wounded%20members%20of%20the%20flock%2C%20calling%20out%20repeatedly%20until%20they%20too%20were%20felled%20by%20the%20guns.\">Les oiseaux de rivage faisaient demi-tour vers leurs compagnons bless\u00e9s au lieu de s\u2019enfuir<\/a>, ce qui signifiait qu\u2019un seul chasseur pouvait tirer encore et encore sur la m\u00eame vol\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Dans les ann\u00e9es 1770, comme le notait le capitaine Cartwright dans son journal, un chasseur pouvait compter tuer 150 courlis en une seule journ\u00e9e avec le simple fusil \u00e0 chargement par la bouche rudimentaire de l\u2019\u00e9poque. Un si\u00e8cle plus tard, les chasseurs du Labrador, \u00e9quip\u00e9s d\u2019armes \u00e0 feu perfectionn\u00e9es, tuaient r\u00e9guli\u00e8rement trente courlis d\u2019un seul coup. La plupart des p\u00eacheurs gardaient des fusils charg\u00e9s dans leurs bateaux et sur leurs plates-formes de p\u00eache, \u00ab et tiraient sans discernement sur les grandes vol\u00e9es qui passaient au-dessus d\u2019eux. \u00bb \u2014 page 64, Sea of Slaughter<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela met en \u00e9vidence une faille dans le raisonnement humain qui persiste encore aujourd\u2019hui : nous laissons l\u2019abondance devenir la justification de l\u2019exploitation. S\u2019il y en a tant, quelques milliers de plus ne peuvent s\u00fbrement pas faire de diff\u00e9rence. Et puis, \u00e0 un moment donn\u00e9, il n\u2019y en a plus autant, et la logique qui autorisait le massacre ne s\u2019\u00e9vapore qu\u2019une fois qu\u2019il n\u2019en reste plus aucun \u00e0 prot\u00e9ger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La raret\u00e9 est la cons\u00e9quence du fait que l\u2019abondance est trait\u00e9e comme une ressource in\u00e9puisable plut\u00f4t que comme une communaut\u00e9 naturelle vivante dot\u00e9e de limites.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le livre de Mowat d\u00e9crit comment les gens se livraient r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 une course pour tuer les derniers repr\u00e9sentants d\u2019une esp\u00e8ce, afin de s\u2019emparer des derniers sp\u00e9cimens pour leur propre gloire et leur fortune :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00c0 mesure que les courlis se faisaient rares, la valeur de leurs \u00ab sp\u00e9cimens \u00bb s\u2019envolait. Les scientifiques se sont mis \u00e0 se livrer une concurrence acharn\u00e9e pour acqu\u00e9rir les peaux des rares sp\u00e9cimens qui subsistaient encore\u2026 En 1919, la peau d\u2019un courlis \u00e0 ailes rapides valait 300 $, et avec une telle prime sur leur t\u00eate, les quelques survivants restants n\u2019avaient gu\u00e8re de chances de s\u2019en sortir. En 1924 et 1925, les deux derniers individus jamais observ\u00e9s dans la province de Buenos Aires ont tous deux \u00e9t\u00e9 pr\u00e9lev\u00e9s pour le Museo Nacional de Historia Natural d\u2019Argentine. \u2014 page 73, Sea of Slaughter<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La raret\u00e9 augmente la valeur d\u2019une chose, alimentant ainsi le d\u00e9sir de la poss\u00e9der. Cela vaut autant pour les sp\u00e9cimens rares de la faune que pour les livres rares et les souliers uniques en leur genre. En apparence, ici aux \u00c9tats-Unis, nous disposons d\u00e9sormais de la Loi sur les esp\u00e8ces en voie de disparition (ESA) pour aider \u00e0 prot\u00e9ger une esp\u00e8ce lorsque ses effectifs s\u2019amenuisent, mais en r\u00e9alit\u00e9, l\u2019ESA ne fait pas grand-chose pour prot\u00e9ger r\u00e9ellement la faune, et \u2014 aujourd\u2019hui \u2014 presque rien pour prot\u00e9ger l\u2019habitat dont la faune a besoin pour survivre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quand la ligne de r\u00e9f\u00e9rence change au cours d\u2019une seule vie<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que je trouve particuli\u00e8rement troublant dans <em>Swiftwings<\/em>, c\u2019est la rapidit\u00e9 du d\u00e9clin du courlis esquimau. Certains d\u00e9clins ne s\u2019\u00e9talent pas sur des si\u00e8cles, mais se produisent par \u00e9tapes, suffisamment condens\u00e9es pour qu\u2019un seul observateur puisse en suivre toute l\u2019\u00e9volution :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des millions \u2192 des milliers \u2192 des centaines \u2192 des dizaines \u2192 un seul oiseau \u2192 plus aucun.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelqu\u2019un qui a grandi en voyant des milliers de courlis passer au-dessus de sa t\u00eate en vient \u00e0 consid\u00e9rer des centaines comme une petite vol\u00e9e. Ses propres enfants, qui n\u2019en ont jamais vu que des centaines, grandissent en pensant qu\u2019en observer cinquante, c\u2019est une bonne journ\u00e9e d\u2019observation des oiseaux. Leurs petits-enfants, qui n\u2019en ont vu que cinquante, consid\u00e8rent un seul courlis comme une merveille qui vaut le d\u00e9placement. Quant \u00e0 leurs arri\u00e8re-petits-enfants, ils ne voient plus du tout cet oiseau et n\u2019ont aucune raison particuli\u00e8re de remarquer son absence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le premier chapitre du livre de Mowat, qui traite du massacre massif du grand pingouin, raconte une histoire similaire d\u2019extinction condens\u00e9e. En lisant son livre, je m\u2019interroge souvent sur les esp\u00e8ces dont nous n\u2019avons m\u00eame jamais eu connaissance et qui ont disparu avant que nous, les humains, ayons pu consigner leur existence.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019extinction comporte une deuxi\u00e8me \u00e9tape : l\u2019oubli<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous consid\u00e9rons g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019extinction comme un \u00e9v\u00e9nement biologique : la mort du dernier individu. Mais il existe une deuxi\u00e8me forme d\u2019extinction, culturelle, qui s\u2019ensuit : l\u2019extinction de la m\u00e9moire. Le d\u00e9clin du courlis esquimau s\u2019est produit si rapidement que les personnes qui avaient \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins de ces immenses vol\u00e9es \u00e9taient encore en vie lorsque l\u2019esp\u00e8ce avait, \u00e0 toutes fins pratiques, disparu. Comme le soulignent les documents du Service am\u00e9ricain des p\u00eaches et de la faune (U.S. Fish and Wildlife Service), il n\u2019y a eu aucune preuve directe de nidification depuis 1866 et aucune observation confirm\u00e9e depuis 1963; toutefois, il convient de noter que l\u2019esp\u00e8ce n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 officiellement d\u00e9clar\u00e9e \u00e9teinte. L\u2019UICN la classe toujours dans la cat\u00e9gorie \u00ab en danger critique d\u2019extinction, peut-\u00eatre \u00e9teinte \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce statut ind\u00e9fini est, \u00e0 sa mani\u00e8re, le d\u00e9tail le plus troublant de toute cette histoire. Le courlis existe dans une sorte de limbe : ni sa pr\u00e9sence ni sa disparition ne sont confirm\u00e9es. La disparition de l\u2019oiseau de la m\u00e9moire collective se fait <em>plus rapidement<\/em> que sa disparition de la possibilit\u00e9 taxonomique. Quelque part, quelqu\u2019un pourrait en th\u00e9orie encore en apercevoir un. Mais presque personne ne le cherche, car presque personne ne se souvient qu\u2019il y ait jamais eu de courlis esquimau \u00e0 chercher.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Imaginez une personne n\u00e9e aujourd\u2019hui le long de l\u2019ancienne route migratoire du courlis. Elle ne ressent pas d\u2019absence. Elle ne scrute pas le ciel en se demandant o\u00f9 sont pass\u00e9s les oiseaux, car pour autant qu\u2019elle sache, il n\u2019y a jamais eu de courlis esquimau l\u00e0-bas pour commencer. Il n\u2019y a pas de sentiment de perte lorsque le point de r\u00e9f\u00e9rence dispara\u00eet en m\u00eame temps que les \u00eatres eux-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Deux types d\u2019extermination<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est tentant de raconter l\u2019histoire du courlis comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un m\u00e9canisme unique \u2014 soit un pur massacre, soit une pure perte d\u2019habitat \u2014, mais le chapitre de Mowat montre clairement qu\u2019il s\u2019agissait des deux, agissant de concert, et qu\u2019il vaut la peine de les distinguer avant de les replacer ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les oiseaux \u00e9taient tu\u00e9s directement partout le long de la route migratoire du courlis. Des abattages massifs de courlis ont eu lieu dans les prairies du Midwest am\u00e9ricain, pendant la migration printani\u00e8re des oiseaux vers le nord, lorsque les courlis s\u2019arr\u00eataient pour se nourrir dans les plaines, au sein de ces m\u00eames immenses vol\u00e9es dens\u00e9ment entass\u00e9es qui les rendaient si vuln\u00e9rables partout ailleurs le long de leur parcours :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab Au cours des vols [printaniers], le massacre de ces pauvres oiseaux \u00e9tait effroyable et presque incroyable. Les chasseurs partaient en voiture d\u2019Omaha et tiraient sans piti\u00e9 sur les oiseaux jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils en aient litt\u00e9ralement massacr\u00e9 une charge de charrette, la charrette \u00e9tant r\u00e9ellement remplie, et avec les ridelles en place qui plus est\u2026 Des chargements entiers d\u2019oiseaux \u00e9taient d\u00e9vers\u00e9s dans la prairie, leurs corps formant des tas aussi volumineux que deux tonnes de charbon, o\u00f9 on les laissait pourrir tandis que les chasseurs continuaient \u00e0 remplir leurs charrettes de nouvelles victimes, satisfaisant ainsi davantage leur soif de tuer. La densit\u00e9 des vol\u00e9es et la docilit\u00e9 des oiseaux rendaient ce massacre possible, et \u00e0 chaque coup de feu, des dizaines d\u2019oiseaux tombaient g\u00e9n\u00e9ralement. \u00bb Notons bien que ce genre de boucherie \u00e9tait perp\u00e9tr\u00e9 uniquement au nom du sport! \u2014 pages 70-71, Sea of Slaughter<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais les oiseaux n\u2019\u00e9taient pas seulement abattus en plein vol. Leur survie d\u00e9pendait \u00e9galement d\u2019une cha\u00eene d\u2019approvisionnement complexe en habitats s\u2019\u00e9tendant sur tout le continent : la toundra arctique pour la reproduction; les vastes landes de baies du courlis (oui, nomm\u00e9es ainsi en r\u00e9f\u00e9rence aux courlis esquimaux) au Labrador et \u00e0 Terre-Neuve pour s\u2019engraisser en vue de leur voyage vers le sud; des escales dans les prairies pour se nourrir; et des aires d\u2019hivernage en Am\u00e9rique du Sud pour le reste de l\u2019ann\u00e9e, avec des sources de nourriture diff\u00e9rentes et essentielles \u00e0 chaque \u00e9tape, notamment les baies de la toundra et, surtout, les \u0153ufs et les nymphes du criquet des Rocheuses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019histoire du criquet est presque trop \u00e9vidente pour \u00eatre vraie. Les courlis d\u00e9pendaient fortement des \u0153ufs de criquet lors de leurs escales dans les prairies. Puis, la conversion agricole des prairies \u2014 le labour et la suppression des feux \u2014 a d\u00e9truit l\u2019habitat dont d\u00e9pendaient les deux esp\u00e8ces. Le criquet, qui pullulait autrefois par milliards sur pr\u00e8s de 200 000 milles carr\u00e9s, s\u2019est \u00e9teint de lui-m\u00eame au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. <a href=\"https:\/\/www.fws.gov\/story\/whither-went-eskimo-curlew\">Les documents du Service am\u00e9ricain des p\u00eaches et de la faune<\/a> indiquent clairement que la chasse, \u00e0 elle seule, ne peut expliquer l\u2019effondrement des populations de courlis; la conversion de l\u2019habitat et la perte de cette source alimentaire essentielle ont aggrav\u00e9 la situation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces deux facteurs \u00e9taient simultan\u00e9ment \u00e0 l\u2019\u0153uvre, et c\u2019est l\u00e0 tout l\u2019enjeu. La chasse directe r\u00e9duisait la population d\u2019oiseaux plus rapidement qu\u2019elle ne pouvait se reproduire. La destruction indirecte \u2014 les prairies labour\u00e9es, les feux ma\u00eetris\u00e9s, la disparition des criquets \u2014 supprimait en m\u00eame temps les conditions dont les oiseaux survivants auraient eu besoin pour se r\u00e9tablir. Ensemble, ces catastrophes ont coup\u00e9 toute voie de retour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une esp\u00e8ce peut \u00eatre extermin\u00e9e par une arme \u00e0 feu, ou elle peut l\u2019\u00eatre sans que quiconque en ait jamais eu l\u2019intention, et souvent, les deux se produisent en m\u00eame temps. Labourer la prairie. Supprimer le r\u00e9gime des feux. Ass\u00e9cher la zone humide. Raser les landes de baies au bulldozer. Fragmenter les populations d\u2019insectes dont d\u00e9pend la cha\u00eene alimentaire. Aucun acteur n\u2019a besoin d\u2019appuyer sur la g\u00e2chette pour que ce deuxi\u00e8me type d\u2019extermination op\u00e8re. Les oiseaux arrivent, migration apr\u00e8s migration, dans un monde qui ne peut plus les soutenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est l\u00e0 le v\u00e9ritable lien entre l\u2019histoire de Mowat et le pr\u00e9sent, car une grande partie des dommages \u00e9cologiques actuels ressemble exactement \u00e0 ce deuxi\u00e8me type : une route, un lotissement, un corridor de pipeline, une mine, un champ de monoculture, une application de pesticides, une coupe \u00e0 blanc. Chaque action prise isol\u00e9ment semble sans rapport; personne ne la per\u00e7oit comme li\u00e9e \u00e0 la route, au lotissement, au pipeline, \u00e0 la mine, \u00e0 l\u2019\u00e9pandage de pesticides ou \u00e0 la coupe \u00e0 blanc qui se produisent ailleurs, alors que tous ces \u00e9l\u00e9ments \u00e9rodent peu \u00e0 peu le m\u00eame tout. L\u2019animal n\u2019en subit que le r\u00e9sultat cumulatif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, ce serait une erreur de laisser cette histoire diffuse se substituer \u00e0 la vue d\u2019ensemble, car cela risque de laisser entendre que l\u2019\u00e8re des exterminations massives d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es \u2014 le sujet principal du chapitre de Mowat \u2014 est d\u00e9finitivement derri\u00e8re nous. Ce n\u2019est pas le cas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aux \u00c9tats-Unis, <strong>Wildlife Services<\/strong>, un programme f\u00e9d\u00e9ral g\u00e9r\u00e9 par l\u2019USDA, <strong>tue plus d\u2019un million d\u2019animaux sauvages chaque ann\u00e9e : coyotes, renards, ours, loups, castors, oiseaux<\/strong> et, \u00e0 l\u2019occasion, des esp\u00e8ces prot\u00e9g\u00e9es ou en voie de disparition prises pour cibles \u00ab non vis\u00e9es \u00bb. Ce massacre de masse se fait en grande partie <strong>\u00e0 la demande des secteurs de l\u2019\u00e9levage et de l\u2019agriculture<\/strong>, sous pr\u00e9texte que ces animaux constituent une nuisance ou un risque de pr\u00e9dation. Il s\u2019effectue avec relativement peu de surveillance publique, \u00e0 l\u2019aide de pi\u00e8ges, de collets et de tirs a\u00e9riens, et ses propres donn\u00e9es indiquent que le nombre de victimes se chiffre en centaines de milliers, voire en millions, chaque ann\u00e9e, selon les ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par ailleurs, et de mani\u00e8re l\u00e9gale dans la plupart des \u00c9tats am\u00e9ricains, des concours de chasse \u00e0 la faune sauvage r\u00e9compensent par de l\u2019argent et des prix ceux qui tuent le plus grand nombre, le plus gros ou, parfois, le plus petit sp\u00e9cimen d\u2019une esp\u00e8ce cible \u2014 g\u00e9n\u00e9ralement des coyotes, parfois des lynx roux, des renards ou des chiens de prairie \u2014 au cours d\u2019une seule fin de semaine, sans limite de prise. Les biologistes de la faune s\u2019accordent largement \u00e0 dire que ces concours ne \u00ab g\u00e8rent \u00bb pas les populations ni ne prot\u00e8gent le b\u00e9tail; les participants et les organisateurs reconnaissent pour la plupart que l\u2019attrait r\u00e9side dans la comp\u00e9tition elle-m\u00eame. Au milieu des ann\u00e9es 2020, seuls une dizaine d\u2019\u00c9tats am\u00e9ricains avaient interdit ces \u00ab f\u00eates du massacre \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a ensuite le t\u00e9tras des armoises, un oiseau dont la population a chut\u00e9 d\u2019environ 80 \u00e0 90 % par rapport aux niveaux historiques, et dont le d\u00e9clin a \u00e9t\u00e9 document\u00e9 par les biologistes f\u00e9d\u00e9raux eux-m\u00eames comme justifiant une protection en vertu de la Loi sur les esp\u00e8ces en p\u00e9ril d\u00e8s 2010. Le t\u00e9tras des armoises n\u2019est toujours pas inscrit sur la liste. Son inscription a \u00e9t\u00e9 report\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises, d\u2019abord au profit d\u2019\u00ab esp\u00e8ces prioritaires \u00bb, puis retir\u00e9e en raison de plans de conservation volontaires mis en place par les \u00c9tats, alors m\u00eame que le suivi effectu\u00e9 depuis lors continue de montrer que la population est en d\u00e9clin. Nous assistons \u00e0 la fa\u00e7on dont la rapacit\u00e9 humaine, avide de toujours plus, conduit le t\u00e9tras des armoises \u00e0 l\u2019extinction, alors m\u00eame que nous reconnaissons ce d\u00e9clin, que nous le documentons et que nous ne faisons rien, pour des raisons qui tiennent davantage \u00e0 l\u2019utilisation des terres et \u00e0 l\u2019\u00e9conomie politique qu\u2019\u00e0 une quelconque incertitude quant \u00e0 l\u2019\u00e9volution de la population de cet oiseau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans certaines r\u00e9gions de la M\u00e9diterran\u00e9e \u2014 \u00e0 Chypre et \u00e0 Malte notamment, mais pas uniquement \u2014, le pi\u00e9geage et la chasse ill\u00e9gaux d\u2019oiseaux chanteurs migrateurs se poursuivent \u00e0 une \u00e9chelle que les chercheurs qualifient d\u2019industrielle : des filets japonais et des b\u00e2tons en tilleul enduits de colle tendus \u00e0 travers les fourr\u00e9s d\u2019acacias, des oiseaux attir\u00e9s par des appeaux \u00e9lectroniques, des centaines de milliers, voire plus d\u2019un million d\u2019oiseaux chanteurs tu\u00e9s au cours d\u2019une seule saison de migration automnale \u00e0 Chypre seulement certaines ann\u00e9es r\u00e9centes, dont une grande partie alimente un march\u00e9 illicite pour un mets traditionnel. Les mesures de r\u00e9pression ont permis de r\u00e9duire ces chiffres par rapport aux millions d\u2019oiseaux tu\u00e9s chaque ann\u00e9e il y a une d\u00e9cennie, mais le commerce persiste, g\u00e9r\u00e9 en partie par des op\u00e9rations de pi\u00e9geage organis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/radfembiophilia.substack.com\/p\/what-remains-of-thacker-pass\">Thacker Pass, au Nevada<\/a>, est un exemple concret de ce m\u00e9canisme diffus qui se d\u00e9roule sous mes yeux au moment o\u00f9 j\u2019\u00e9cris ces lignes. Ce col n\u2019est pas un habitat que quiconque cherche \u00e0 d\u00e9truire pour le simple plaisir de le faire; c\u2019est le site de ce qui est en voie de devenir l\u2019une des plus grandes mines de lithium du pays, aliment\u00e9e par la demande en batteries pour v\u00e9hicules \u00e9lectriques et syst\u00e8mes de stockage d\u2019\u00e9nergie par batterie (BESS), et pr\u00e9sent\u00e9e comme faisant partie de la soi-disant \u00ab transition vers l\u2019\u00e9nergie propre \u00bb. Ce col \u00e9tait autrefois un corridor faunique essentiel reliant deux cha\u00eenes de montagnes, un habitat de premier ordre pour le t\u00e9tras des armoises abritant une part significative de la population mondiale totale de l\u2019esp\u00e8ce, le refuge d\u2019un escargot d\u2019eau douce en voie de disparition, ainsi qu\u2019une voie de migration des antilopes d\u2019Am\u00e9rique que la mine a coup\u00e9e. L\u2019agence de protection de la faune du Nevada elle-m\u00eame a mis en garde contre des r\u00e9percussions permanentes sur la faune et les ressources en eau de la r\u00e9gion. Aucune des parties impliqu\u00e9es dans le d\u00e9veloppement de la mine ne se soucie du t\u00e9tras des armoises, des escargots ou des antilopes d\u2019Am\u00e9rique. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 o\u00f9 r\u00e9side le probl\u00e8me : c\u2019est encore une fois le m\u00e9canisme de la \u00ab prairie labour\u00e9e \u00bb, qui se pr\u00e9sente simplement sous les traits d\u2019une industrie diff\u00e9rente, ostensiblement bien intentionn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rien de tout cela ne correspond \u00e0 ce que d\u00e9crit Mowat. Peut-\u00eatre que, de nos jours, moins de gens abattent des animaux sauvages par milliers pour le sport qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque de la chasse intensive document\u00e9e dans <em>Swiftwings<\/em> de Mowat. Cependant, c\u2019est une erreur de consid\u00e9rer <em>Swiftwings<\/em> comme le r\u00e9cit d\u2019un pass\u00e9 d\u2019une brutalit\u00e9 unique dont la sensibilit\u00e9 moderne s\u2019est tout simplement affranchie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces m\u00e9canismes sont toujours \u00e0 l\u2019\u0153uvre, fonctionnant en parall\u00e8le : le massacre <em>indirect<\/em> qui r\u00e9sulte de la destruction des habitats \u2014 que personne ne con\u00e7oit comme une attaque contre une esp\u00e8ce en particulier \u2014, et le massacre <em>direct<\/em>, tant\u00f4t tout \u00e0 fait l\u00e9gal, tant\u00f4t ill\u00e9gal, qui se poursuit parce que les syst\u00e8mes qui le permettent \u2014 \u00e9conomiques, institutionnels et culturels \u2014 n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9mantel\u00e9s. L\u2019\u00e9volution des rep\u00e8res rend ces deux ph\u00e9nom\u00e8nes plus difficiles \u00e0 percevoir. Le type diffus se fond dans les infrastructures et ne ressemble en rien \u00e0 un massacre aux yeux de la plupart des gens. La forme directe, lorsqu\u2019elle est l\u00e9gale ou officiellement sanctionn\u00e9e, se dissout dans un langage bureaucratique \u2014 \u00ab contr\u00f4le des pr\u00e9dateurs \u00bb, \u00ab gestion des nuisances \u00bb, \u00ab pratique traditionnelle \u00bb \u2014 qui la fait passer pour une simple proc\u00e9dure plut\u00f4t que pour ce qu\u2019elle est : un massacre de masse.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019adaptation, un handicap<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Se rassembler en immenses vol\u00e9es \u00e9tait une strat\u00e9gie \u00e9volutive gagnante pour le courlis. Elle a fonctionn\u00e9, pendant des mill\u00e9naires, contre tous les pr\u00e9dateurs que l\u2019esp\u00e8ce avait jamais rencontr\u00e9s. Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e des humains. D\u00e8s que les humains sont arriv\u00e9s avec leurs gourdins, leurs filets, leurs armes \u00e0 feu, leurs chemins de fer et un march\u00e9 commercial pour le gibier \u00e0 plumes, ce m\u00eame comportement est devenu fatal. Leur densit\u00e9 les rendait faciles \u00e0 rep\u00e9rer. Leur coh\u00e9sion faisait qu\u2019une seule salve pouvait en abattre des centaines \u00e0 la fois. Leur instinct de tourner autour de leurs compagnons bless\u00e9s transformait un comportement de sauvetage en un m\u00e9canisme meurtrier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une adaptation qui fonctionne \u00e0 merveille au sein d\u2019un \u00e9cosyst\u00e8me peut devenir une vuln\u00e9rabilit\u00e9 fatale d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 une seule esp\u00e8ce r\u00e9\u00e9crit radicalement les r\u00e8gles de ce syst\u00e8me. C\u2019est une fa\u00e7on utile d\u2019envisager les \u00eatres humains comme quelque chose de cat\u00e9goriquement diff\u00e9rent d\u2019un pr\u00e9dateur ordinaire. Un loup ne se r\u00e9veille pas un jour avec une lance, un filet, une massue, un r\u00e9seau ferroviaire, une arme \u00e0 feu ou l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un march\u00e9 de distribution s\u2019\u00e9tendant sur trois continents. La technologie humaine ne se contente pas d\u2019ajouter un pr\u00e9dateur au r\u00e9seau trophique; elle modifie la dynamique de chaque interaction en aval.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conna\u00eetre et tuer<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mowat cite l\u2019ornithologue A.C. Bent, qui condamne la destruction du courlis des Esquimaux, puis souligne que Bent lui-m\u00eame avait tu\u00e9 des dizaines de milliers d\u2019oiseaux, dont des courlis, au nom du sport et de la science :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de chercher bien loin pour trouver la cause qui a men\u00e9 \u00e0 la destruction du courlis des Esquimaux. Sur ses aires de reproduction dans le Grand Nord, il n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9rang\u00e9. Et je ne peux croire que, durant ses migrations, il ait \u00e9t\u00e9 victime d\u2019une quelconque grande catastrophe en mer susceptible de l\u2019an\u00e9antir\u2026 plusieurs autres oiseaux effectuent des vols oc\u00e9aniques similaires et de longue dur\u00e9e sans subir de catastrophe. Il n\u2019y a aucune preuve de maladie, ni de p\u00e9nurie alimentaire. Non, il n\u2019y a qu\u2019une seule cause : le massacre par les \u00eatres humains : massacre au Labrador et en Nouvelle-Angleterre \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 et \u00e0 l\u2019automne; massacre en Am\u00e9rique du Sud en hiver, et massacre, pire que tout, du Texas au Canada au printemps. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>C\u2019est ce qu\u2019\u00e9crivait le Dr A.C. Bent, doyen des ornithologues am\u00e9ricains dans les ann\u00e9es 1920. Son verdict a d\u00fb lui demander un certain courage \u00e0 exprimer, puisque ce brave docteur avait lui-m\u00eame tu\u00e9 des dizaines de milliers d\u2019oiseaux, y compris des courlis des Esquimaux, tant pour le plaisir de la chasse qu\u2019au nom de la science.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u2014 page 61, Sea of Slaughter<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il s\u2019agit l\u00e0 du cousin moins souvent \u00e9voqu\u00e9 du syndrome de la base de r\u00e9f\u00e9rence mobile : l\u2019\u00e9cart entre le fait de <em>savoir<\/em> que quelque chose est en train de dispara\u00eetre et celui de <em>agir<\/em> comme si ce n\u2019\u00e9tait pas le cas. Bent n\u2019\u00e9tait pas ignorant. Il pouvait exprimer par \u00e9crit que l\u2019esp\u00e8ce \u00e9tait en p\u00e9ril, tout en continuant \u00e0 participer \u00e0 la pratique qui causait ce p\u00e9ril. Ce n\u2019est pas une contradiction propre au XIXe si\u00e8cle. C\u2019est un sch\u00e9ma qui se r\u00e9p\u00e8te constamment aujourd\u2019hui : nous pouvons d\u00e9tenir des connaissances \u00e9cologiques pr\u00e9cises tout en continuant \u00e0 nous comporter comme si le syst\u00e8me sous-jacent \u00e9tait in\u00e9puisable, car les cons\u00e9quences se manifestent \u00e0 une \u00e9chelle de temps trop lente pour que l\u2019on ressente l\u2019urgence. Les t\u00e9tras des armoises savent exactement ce que cela signifie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Qui sont les courlis esquimaux d\u2019aujourd\u2019hui?<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelles communaut\u00e9s naturelles qualifions-nous actuellement de \u00ab population en sant\u00e9 \u00bb, de \u00ab rivi\u00e8re normale \u00bb, de \u00ab for\u00eat dense \u00bb ou d\u2019\u00ab habitat intact \u00bb uniquement parce que nous avons perdu le point de r\u00e9f\u00e9rence de ce \u00e0 quoi ces communaut\u00e9s ressemblaient auparavant? Le syndrome de la ligne de r\u00e9f\u00e9rence mobile n\u2019est pas une curiosit\u00e9 historique limit\u00e9e aux oiseaux de rivage du XIXe si\u00e8cle. C\u2019est un m\u00e9canisme actif et continu qui fa\u00e7onne les populations d\u2019insectes, les remont\u00e9es de saumon, le couvert forestier ancien, les aires de r\u00e9partition des grands mammif\u00e8res, les prairies indig\u00e8nes, la diversit\u00e9 des amphibiens et la biomasse marine en ce moment m\u00eame, en temps r\u00e9el, partout dans le monde, et qui passe largement inaper\u00e7u parce que le remarquer n\u00e9cessite un point de r\u00e9f\u00e9rence dont la plupart d\u2019entre nous ne disposons pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est l\u00e0, pour moi, la v\u00e9ritable le\u00e7on de <em>Swiftwings<\/em> : ce syndrome ne se r\u00e9sume pas \u00e0 l\u2019oubli du nombre d\u2019oiseaux qui existaient autrefois. Il r\u00e9side dans le fait que nous devenons de moins en moins capables de reconna\u00eetre l\u2019appauvrissement \u00e9cologique comme tel. Un paysage o\u00f9 il y a moins d\u2019insectes, moins de pr\u00e9dateurs, moins de vieux arbres et moins d\u2019espaces sauvages ne nous semble pas n\u00e9cessairement appauvri s\u2019il est le seul paysage que nous ayons jamais connu; il nous semble complet. La communaut\u00e9 appauvrie devient, \u00e0 son tour, la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 partir de laquelle la g\u00e9n\u00e9ration suivante mesure le d\u00e9clin ult\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est l\u00e0 le m\u00e9canisme r\u00e9el par lequel une abondance extraordinaire dispara\u00eet sans qu\u2019une seule g\u00e9n\u00e9ration n\u2019ait jamais v\u00e9cu le cycle complet de cette perte, chaque g\u00e9n\u00e9ration confondant une partie avec le tableau d\u2019ensemble.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Lutter contre le syndrome de la base de r\u00e9f\u00e9rence mobile<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si ce m\u00e9canisme repose sur l\u2019oubli, alors la contre-mesure doit reposer sur le souvenir\u2026 de fa\u00e7on d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, puisque ce souvenir ne se fait plus culturellement ni automatiquement. J\u2019en suis venu \u00e0 adopter deux pratiques pour lutter contre ce ph\u00e9nom\u00e8ne, et aucune ne n\u00e9cessite d\u2019expertise particuli\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re est l\u2019imagination. Je vis dans la r\u00e9gion de la mer des Salish, dans l\u2019\u00c9tat de Washington. Les loups \u00e9taient encore pr\u00e9sents ici jusqu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1800, avant que les employ\u00e9s de la Compagnie de la Baie d\u2019Hudson ne les massacrent au nom des int\u00e9r\u00eats de l\u2019\u00e9levage ovin. J\u2019essaie, parfois, de me repr\u00e9senter concr\u00e8tement cette sc\u00e8ne : non pas simplement savoir de mani\u00e8re abstraite que les loups \u00ab \u00e9taient l\u00e0 autrefois \u00bb, mais imaginer cet animal pr\u00e9cis se d\u00e9pla\u00e7ant sur ce terrain pr\u00e9cis. Je proc\u00e8de de la m\u00eame mani\u00e8re avec le paysage lui-m\u00eame. Une grande partie de ce qui m\u2019entoure aujourd\u2019hui est constitu\u00e9e de gramin\u00e9es envahissantes, d\u2019un vert qui s\u2019interpr\u00e8te comme de la \u00ab nature \u00bb pour quiconque y jette un coup d\u2019\u0153il. J\u2019essaie donc d\u2019imaginer ce qui se cache en dessous : les fleurs sauvages indig\u00e8nes et les gramin\u00e9es en touffes qui poussaient ici \u00e0 la place, les insectes indig\u00e8nes qui d\u00e9pendaient de ces plantes particuli\u00e8res et d\u2019aucune autre, les oiseaux qui se nourrissaient de ces insectes et des graines produites par ces gramin\u00e9es. C\u2019est un petit acte d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de reconstruction; r\u00e9tablir la ligne de r\u00e9f\u00e9rence dans mon esprit, une couche \u00e0 la fois, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que le paysage ne peut plus le faire \u00e0 ma place.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La deuxi\u00e8me pratique est l\u2019\u00e9tude. Apprendre quelles esp\u00e8ces se trouvaient r\u00e9ellement ici, et comment les communaut\u00e9s naturelles se forment, \u00e9voluent et d\u00e9pendent les unes des autres au fil du temps, c\u2019est ce qui rend la premi\u00e8re pratique possible. Je ne peux pas imaginer le loup ou la fleur sauvage dont j\u2019ignore l\u2019existence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est aussi, je crois, le v\u00e9ritable antidote au probl\u00e8me de la \u00ab ligne de r\u00e9f\u00e9rence mobile \u00bb. Un paysage cesse de para\u00eetre complet d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 l\u2019on sait ce qui lui manque. Cette connaissance ne compense pas la perte. Mais elle r\u00e9tablit la capacit\u00e9 de percevoir la perte comme telle, ce que le syndrome de la \u00ab ligne de r\u00e9f\u00e9rence mobile \u00bb vise pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 nous enlever.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des gens de partout dans le monde visitent l\u2019\u00c9tat de Washington, y compris l\u2019endroit o\u00f9 je vis. Je me dis que nous ne voyons pas la perte incompr\u00e9hensible que nous avons caus\u00e9e au monde naturel chaque fois que j\u2019entends des touristes s\u2019exclamer : \u00ab C\u2019est tellement beau ici. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Oui, \u00e7a l\u2019est. Et cet endroit, comme tous les autres, n\u2019est plus que l\u2019ombre de ce qu\u2019il \u00e9tait autrefois.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size wp-block-paragraph\">Liste \u00e9volutive des\u00a0<a href=\"https:\/\/1drv.ms\/x\/c\/52b2e58f9a01f490\/IQBNOTq3uISSRr4KrP9JoB-QAYl77ixhpKkjm1SZpu5-bUE?e=SAPhd3\">traductions<\/a> par\u00a0<em>Gilles en vrac<\/em><br>Les<strong>\u00a0caract\u00e8res gras<\/strong>\u00a0dans le texte sont de Gilles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 propos du syndrome de la ligne de r\u00e9f\u00e9rence mobile, de *Sea of Slaughter* de Farley Mowat et de l\u2019extinction de la m\u00e9moire Traduction de The emptiness we call abundance par Elisabeth Robson, 31 juillet 2026 Il existe un type particulier de perte environnementale qui ne se pr\u00e9sente pas sous la forme d\u2019un \u00e9v\u00e9nement catastrophique &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/le-vide-que-nous-appelons-abondance\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Le vide que nous appelons abondance&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-11237","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack-related-posts":[{"id":6489,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/face-a-lextinction\/","url_meta":{"origin":11237,"position":0},"title":"Face \u00e0 l\u2019extinction","author":"Gilles Beauchamp","date":"10 juillet 2021","format":false,"excerpt":"par Catherine Ingram Texte original : Facing extinctionTraduction en fran\u00e7ais : Gilles Beauchamp \u00ab Les cieux \u00e9taient tous en feu; la terre tremblait. \u00bb Henri IV, Partie 1- William Shakespeare Pendant une grande partie de ma vie, j\u2019ai pens\u00e9 que notre esp\u00e8ce dispara\u00eetrait bient\u00f4t. 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