{"id":11265,"date":"2026-08-19T18:39:39","date_gmt":"2026-08-19T22:39:39","guid":{"rendered":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=11265"},"modified":"2026-10-18T19:58:19","modified_gmt":"2026-10-18T23:58:19","slug":"cartographie-des-rentes-modernes","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/trad\/cartographie-des-rentes-modernes\/","title":{"rendered":"Cartographie des rentes \u00e9conomiques modernes : le bon, le mauvais et les zones d\u2019ombre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Traduction de <a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/cje\/article\/47\/3\/507\/7160981\">Mapping modern economic rents: the good, the bad, and the grey areas<\/a> par <a href=\"javascript:;\">Mariana Mazzucato<\/a>, <a href=\"javascript:;\">Josh Ryan-Collins<\/a> et <a href=\"javascript:;\">Giorgos Gouzoulis<\/a>. Paru dans <em>Cambridge Journal of Economics<\/em>, volume 47, num\u00e9ro 3, mai 2023.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9sum\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il existe un consensus croissant sur le fait que les \u00e9conomies capitalistes modernes souffrent d\u2019un pr\u00e9l\u00e8vement excessif de rentes, tant dans le secteur financier que dans l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle. Cependant, les chercheurs n\u2019ont pas encore \u00e9labor\u00e9 de cadre analytique coh\u00e9rent permettant d\u2019identifier les caract\u00e9ristiques communes des rentes \u00e9conomiques modernes. En particulier, peu d\u2019attention a \u00e9t\u00e9 accord\u00e9e \u00e0 la distinction entre les \u00ab bonnes \u00bb rentes \u2014 essentielles \u00e0 l\u2019innovation et \u00e0 la croissance \u2014 et les \u00ab mauvaises \u00bb rentes, qui contribuent \u00e0 la stagnation \u00e9conomique et aux in\u00e9galit\u00e9s de richesse et de revenu. Le pr\u00e9sent article fait les premiers pas dans cette direction. Nous passons d\u2019abord en revue les th\u00e9ories existantes sur la rente les plus pertinentes pour cette distinction, notamment l\u2019\u00e9conomie politique classique, les institutionnalistes du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, les perspectives n\u00e9oclassiques et l\u2019analyse keyn\u00e9sienne des rentiers financiers. Ensuite, nous r\u00e9pertorions et conceptualisons certaines caract\u00e9ristiques stylis\u00e9es cl\u00e9s des rentes modernes, en nous appuyant sur des donn\u00e9es empiriques descriptives. Nous identifions ensuite les questions cl\u00e9s que ces d\u00e9veloppements soul\u00e8vent pour la th\u00e9orie de la rente, en \u00e9laborant un nouvel agenda de recherche et d\u2019action.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1. Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un nombre croissant de travaux ont mis en \u00e9vidence que les \u00e9conomies modernes souffrent de rentes \u00e9conomiques excessives \u2014 la rente \u00e9tant d\u00e9finie comme les rendements d\u00e9coulant du contr\u00f4le ou de la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019un actif rare (voir <em>entre autres<\/em>, Piketty, 2014; Standing, 2016; Ryan-Collins <em>et al.<\/em>, 2017; Mazzucato, 2018; Stiglitz, 2019; Christophers, 2020; Sayer, 2020). Le secteur financier affecte de plus en plus de ressources \u00e0 des activit\u00e9s non productives, tout en percevant des frais et des int\u00e9r\u00eats (Bezemer et Hudson, 2016; Jayadev et Epstein, 2019) . <strong>Les rentes fonci\u00e8res explosent <\/strong>parall\u00e8lement \u00e0 une crise de l\u2019accessibilit\u00e9 au logement dans de nombreuses villes des \u00e9conomies avanc\u00e9es (Knoll <em>et al.<\/em>, 2017; Ryan-Collins <em>et al.<\/em>, 2017). Le secteur \u00ab r\u00e9el \u00bb adopte lui aussi de plus en plus des mod\u00e8les d\u2019affaires fond\u00e9s sur l\u2019extraction de rentes, allant des <strong>rachats d\u2019actions<\/strong> excessifs (Lazonick et O\u2019Sullivan, 2000) aux <strong>monopoles des r\u00e9seaux de plateformes num\u00e9riques<\/strong> (Zuboff, 2019; Mazzucato <em>et al.<\/em>, 2021) jusqu\u2019aux strat\u00e9gies agressives de fixation des <strong>prix des m\u00e9dicaments<\/strong> pratiqu\u00e9es par les grandes soci\u00e9t\u00e9s pharmaceutiques. Les rentes tir\u00e9es des ressources naturelles perp\u00e9tuent des modes de production \u00e9cologiquement non durables (Ahmadov et van der Borg, 2019) et sont en partie responsables de la crise du co\u00fbt de la vie que connaissent aujourd\u2019hui de nombreuses \u00e9conomies, \u00e0 la suite de la hausse des co\u00fbts \u00e9nerg\u00e9tiques due \u00e0 la guerre entre la Russie et l\u2019Ukraine. Ces dynamiques sont consid\u00e9r\u00e9es comme des facteurs importants contribuant \u00e0 l\u2019aggravation des in\u00e9galit\u00e9s et aident \u00e9galement \u00e0 expliquer la baisse des niveaux d\u2019investissement, de revenu, d\u2019innovation et de croissance \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant \u2014 malgr\u00e9 des critiques de plus en plus largement accept\u00e9es \u2014 pourquoi y a-t-il si peu de changements sur le plan des politiques? Une explication r\u00e9side dans l\u2019approche n\u00e9oclassique dominante des rentes \u00e9conomiques, qui influence fortement la r\u00e9flexion politique (Tullock, 1967; Wessel, 1967). Celle-ci adopte une vision subjective des rentes, mettant l\u2019accent sur les pr\u00e9f\u00e9rences individuelles et la productivit\u00e9 marginale pour d\u00e9terminer la valeur \u00e9conomique sur les march\u00e9s, tout en n\u00e9gligeant le r\u00f4le de la propri\u00e9t\u00e9, du pouvoir et de la r\u00e9partition (initiale) des rentes (Ryan-Collins <em>et al.<\/em>, 2017, chap. 2; Mazzucato, 2018; Stratford, 2022). Cette approche d\u00e9tourne l\u2019attention de l\u2019analyse \u00ab&nbsp;objective \u00bb de la production \u2014 qui permet de comprendre \u00ab qui fait quoi, et qui gagne quoi? \u00bb \u2014 pour la diriger vers une analyse subjective o\u00f9 la valeur \u00e9merge de l\u2019analyse des \u00e9changes. En ce sens, elle s\u2019est \u00e9loign\u00e9e de la conception de la rente comme revenu non m\u00e9rit\u00e9 pour s\u2019orienter vers celle de march\u00e9s et de prix inefficaces.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, m\u00eame en tenant compte des dynamiques de pouvoir, de propri\u00e9t\u00e9 et de contribution, un d\u00e9fi subsiste pour les d\u00e9cideurs politiques. <strong>Toutes les rentes ne sont pas ind\u00e9sirables <\/strong>sur le plan \u00e9conomique ou social. Comme l\u2019a fait remarquer Schumpeter (1942), les processus de concurrence et d\u2019innovation inh\u00e9rents \u00e0 la croissance capitaliste dynamique <em>g\u00e9n\u00e8rent in\u00e9vitablement<\/em> des rentes \u00e0 mesure que de nouveaux produits sont mis au point, ce qui cr\u00e9e des conditions temporaires de type monopolistique pour l\u2019entrepreneur avant que l\u2019innovation ne se diffuse et que d\u2019autres acteurs du march\u00e9 ne \u00ab&nbsp;rattrapent leur retard \u00bb . La mesure dans laquelle les rentes peuvent \u00eatre d\u00e9finies comme \u00ab bonnes \u00bb \u2014 des <strong>rentes transitoires essentielles \u00e0 l\u2019innovation<\/strong> et \u00e0 la croissance \u2014 plut\u00f4t que comme \u00ab mauvaises \u00bb \u2014 des <strong>rentes permanentes<\/strong> qui contribuent aux in\u00e9galit\u00e9s et \u00e0 la <strong>stagnation \u00e9conomique<\/strong> \u2014 n\u2019a pas fait l\u2019objet d\u2019une analyse empirique ou th\u00e9orique. Sans une telle distinction, il sera plus difficile d\u2019\u00e9laborer et de justifier des cadres strat\u00e9giques efficaces pour g\u00e9rer les rentes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la litt\u00e9rature, la principale approche pour identifier empiriquement les rentes a consist\u00e9 \u00e0 supposer <em>a priori<\/em> que certains secteurs sont des <strong>\u00ab secteurs rentiers \u00bb<\/strong> (les secteurs de la <strong>finance<\/strong>, de l\u2019<strong>immobilier<\/strong> et des <strong>ressources naturelles<\/strong> \u00e9tant les candidats privil\u00e9gi\u00e9s), puis \u00e0 suivre l\u2019\u00e9volution des revenus ou de la valeur ajout\u00e9e brute dans ces secteurs au fil du temps, en proportion du PIB ou par rapport \u00e0 d\u2019autres secteurs de l\u2019\u00e9conomie (voir par exemple Epstein et Power, 2003; D\u00fcnhaupt, 2012; Jayadev et Epstein, 2019). Une telle approche pr\u00e9sente des limites \u00e9videntes. Par exemple, certaines formes de revenus financiers peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme \u00e9conomiquement b\u00e9n\u00e9fiques, comme les revenus d\u2019int\u00e9r\u00eats sur des pr\u00eats qui soutiennent des entreprises en d\u00e9marrage non financi\u00e8res ou des entreprises existantes qui ont l\u2019intention d\u2019investir dans l\u2019innovation. D\u2019autres mesures couramment utilis\u00e9es en \u00e9conomie et dans les comptes nationaux n\u00e9gligent les \u00ab mauvaises \u00bb rentes. Par exemple, la cr\u00e9ation de brevets est souvent utilis\u00e9e comme mesure de l\u2019innovation dans un secteur ou une \u00e9conomie nationale. \u00c0 court terme, les brevets peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme favorisant les rentes schump\u00e9t\u00e9riennes, mais <strong>les brevets \u00e0 plus longue dur\u00e9e<\/strong> ou \u00e0 port\u00e9e plus large permettent des <strong>profits monopolistiques<\/strong> \u2014 pourtant, rares sont les tentatives visant \u00e0 distinguer ces deux types de brevets dans la recherche sur l\u2019innovation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le pr\u00e9sent article examine comment nous pourrions proc\u00e9der pour \u00e9tablir une telle distinction entre les \u00ab bonnes \u00bb rentes schump\u00e9t\u00e9riennes et les \u00ab mauvaises \u00bb rentes extractives, tant sur le plan th\u00e9orique qu\u2019empirique. Tout d\u2019abord, nous passons en revue certaines des principales contributions th\u00e9oriques \u00e0 la litt\u00e9rature sur les rentes, notamment l\u2019\u00e9conomie politique classique, les institutionnalistes du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, les perspectives n\u00e9oclassiques et l\u2019analyse keyn\u00e9sienne des rentiers financiers (<a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/cje\/article\/47\/3\/507\/7160981#s2\">section 2<\/a>). Ensuite, nous cartographions et conceptualisons certaines caract\u00e9ristiques stylis\u00e9es des rentes modernes dans des secteurs cl\u00e9s \u00e0 travers le prisme \u00ab bonnes \u00bb contre \u00ab&nbsp;mauvaises&nbsp;\u00bb, en mettant l\u2019accent sur : (i) le secteur immobilier et financier; (ii) le secteur des ressources naturelles, o\u00f9 les enjeux du changement climatique et de la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique ont pris le devant de la sc\u00e8ne; (iii) le secteur des entreprises, en nous concentrant en particulier sur la financiarisation des activit\u00e9s commerciales; et (iv) le secteur des plateformes num\u00e9riques (<a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/cje\/article\/47\/3\/507\/7160981#s8\">section 3<\/a>). Il ne s\u2019agit en aucun cas d\u2019un aper\u00e7u exhaustif des rentes \u00e9conomiques modernes et des secteurs rentiers, mais plut\u00f4t d\u2019un point de d\u00e9part sur lequel des recherches plus approfondies pourront s\u2019appuyer. Troisi\u00e8mement, nous identifions les questions cl\u00e9s que ces \u00e9volutions soul\u00e8vent concernant la distinction entre rentes \u00ab bonnes \u00bb et \u00ab mauvaises \u00bb, en \u00e9laborant un nouveau programme de recherche et d\u2019action visant \u00e0 identifier les rentes \u00e9conomiques modernes et \u00e0 mettre au point des politiques efficaces pour y faire face (<a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/cje\/article\/47\/3\/507\/7160981#s14\">section 4<\/a>). Nous soulignons en particulier le r\u00f4le n\u00e9glig\u00e9 de l\u2019\u00c9tat dans la socialisation des \u00ab mauvaises \u00bb rentes \u00e9conomiques (p. ex. par la fiscalit\u00e9, la propri\u00e9t\u00e9 publique) et dans la stimulation des bonnes rentes par le biais de l\u2019investissement public dans l\u2019innovation et la R&amp;D.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2. Th\u00e9ories de la rente \u00e9conomique<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis l\u2019\u00e9poque des premiers \u00e9conomistes \u2014 les physiocrates \u2014, comprendre comment orienter la croissance de mani\u00e8re \u00e0 maximiser le montant des revenus r\u00e9investis dans des activit\u00e9s \u00ab productives \u00bb, par opposition aux activit\u00e9s improductives, a toujours \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur de l\u2019\u00e9conomie et de la politique. Les physiocrates voulaient s\u2019assurer que les revenus tir\u00e9s de la terre soient r\u00e9investis dans les techniques et les activit\u00e9s agricoles, plut\u00f4t que d\u00e9tourn\u00e9s par les marchands ou au gr\u00e9 des caprices de la royaut\u00e9. Les \u00e9conomistes classiques \u2014 Ricardo, Mill, Smith et Marx \u2014 ont plac\u00e9 cette distinction au c\u0153ur de leur \u00e9tude de l\u2019\u00e9conomie politique, d\u00e9finissant la rente \u00e9conomique comme le revenu tir\u00e9 de la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019un bien rare (tel que la terre ou d\u2019autres ressources naturelles) ou du contr\u00f4le d\u2019une activit\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 la production \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">2.1 Les rentes \u00e9conomiques dans l\u2019\u00e9conomie politique classique<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les \u00e9conomistes classiques ont \u00e9labor\u00e9 une th\u00e9orie objective de la valeur, fond\u00e9e sur une analyse normative visant \u00e0 d\u00e9terminer quel type de travail devait \u00eatre d\u00e9fini comme productif et ce qui devait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une recherche de rente. Les activit\u00e9s pouvaient \u00eatre class\u00e9es comme faisant partie ou non d\u2019une \u00ab fronti\u00e8re de production \u00bb, celles qui en \u00e9taient exclues n\u2019\u00e9tant pas incluses dans les mesures de la croissance et de la richesse d\u2019un pays (Christophers, 2013; Mazzucato, 2018). Les \u00e9conomistes classiques consid\u00e9raient les revenus tir\u00e9s de la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re et d\u2019une grande partie de l\u2019activit\u00e9 du secteur financier comme de la rente, car ils impliquaient un transfert de fonds d\u2019une activit\u00e9 \u00e0 une autre, et non une contribution \u00e0 la richesse globale. De m\u00eame, soutenaient-ils, le prix d\u2019un bien ou d\u2019un service devait refl\u00e9ter cette contribution. Si ce n\u2019\u00e9tait pas le cas \u2014 par exemple, si la raret\u00e9 d\u2019un facteur de production permettait des niveaux \u00e9lev\u00e9s de recherche de rente \u2014, les gains financiers qui en d\u00e9coulaient devaient \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des revenus non gagn\u00e9s et constituer des cibles privil\u00e9gi\u00e9es pour l\u2019imposition par l\u2019\u00c9tat ou l\u2019imposition de droits de douane, par exemple. Ainsi, Ricardo (1817), Smith (1776) et Mill (1848) ont tous pr\u00e9conis\u00e9 que l\u2019essentiel de l\u2019imposition par l\u2019\u00c9tat soit pr\u00e9lev\u00e9 aupr\u00e8s des propri\u00e9taires fonciers qui b\u00e9n\u00e9ficiaient d\u2019un revenu non gagn\u00e9 provenant des hausses de rente fonci\u00e8re induites par le d\u00e9veloppement \u00e9conomique, lesquelles n\u2019avaient aucun rapport avec leurs efforts (Ryan-Collins <em>et al.<\/em>, 2017, chap. 2).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En cons\u00e9quence, les \u00e9conomistes classiques ont identifi\u00e9 trois cat\u00e9gories distinctes de revenus li\u00e9es aux r\u00f4les respectifs des diff\u00e9rents agents dans le processus \u00e9conomique. <strong>Les profits <\/strong>revenaient aux capitalistes, <strong>les salaires<\/strong> \u00e9taient vers\u00e9s aux travailleurs, et <strong>les <em>rentes<\/em> <\/strong>devaient \u00eatre vers\u00e9es \u00e0 ceux qui contr\u00f4laient les actifs n\u00e9cessaires au processus de production mais dont le co\u00fbt de production \u00e9tait nul ou n\u00e9gligeable. Il s\u2019agissait notamment de <strong>la terre<\/strong> et d\u2019autres <strong>ressources naturelles<\/strong>, mais aussi des rendements d\u00e9coulant d\u2019un contr\u00f4le monopolistique sur les march\u00e9s ou de privil\u00e8ges, y compris les paiements d\u2019int\u00e9r\u00eats aux banques. Mill (1848, p. 492) d\u00e9crivait les rentes comme des revenus tir\u00e9s de la propri\u00e9t\u00e9 \u00ab sans travail, sans risque ni \u00e9conomie \u00bb, expliquant comment la classe des rentiers \u00ab s\u2019enrichissait, pour ainsi dire dans son sommeil \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une pr\u00e9occupation majeure des \u00e9conomistes classiques \u00e9tait que si une trop grande partie de l\u2019exc\u00e9dent \u00e9conomique \u00e9tait absorb\u00e9e sous forme de rente, il ne resterait pas suffisamment de profits aux capitalistes pour investir et verser des salaires ad\u00e9quats, ce qui m\u00e8nerait \u00e0 un cycle auto-entretenu de stagnation \u00e9conomique et d\u2019in\u00e9galit\u00e9s croissantes. Les prix \u2014 qui refl\u00e9taient les paiements aux rentiers ainsi que les co\u00fbts de la main-d\u2019\u0153uvre et du capital \u2014 deviendraient excessivement \u00e9lev\u00e9s et <strong>la rente \u00e9vincerait les investissements productifs<\/strong>. En cons\u00e9quence, les \u00e9conomistes classiques d\u00e9finissaient les profits comme la plus-value cr\u00e9\u00e9e apr\u00e8s le paiement des salaires, que le capital est investi et que la rente fonci\u00e8re et les int\u00e9r\u00eats sont d\u00e9duits. Les \u00e9conomistes classiques \u00e9taient <em>politiques<\/em> en ce sens que leur objectif \u00e9tait de concevoir des politiques qui lib\u00e9reraient le capitalisme industriel des structures fonci\u00e8res et bancaires renti\u00e8res du f\u00e9odalisme et du mercantilisme. Lorsque Smith parlait de <strong>\u00ab march\u00e9s libres \u00bb<\/strong>, il entendait par l\u00e0 des <strong>march\u00e9s exempts de rente<\/strong> (Mazzucato, 2018).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">S\u2019appuyant sur les contributions des premiers classiques et sur la th\u00e9orie de la valeur-travail, Marx (1894 [1991]) a propos\u00e9 une th\u00e9orie plus compl\u00e8te de la rente, soutenant qu\u2019elle d\u00e9coule de l\u2019exclusion d\u2019autrui de l\u2019utilisation des ressources, qu\u2019il s\u2019agisse de ressources naturelles ou de produits manufactur\u00e9s. \u00c0 cet \u00e9gard, ce ne sont pas seulement les propri\u00e9taires fonciers qui peuvent g\u00e9n\u00e9rer de la rente, mais aussi les capitalistes. Outre la \u00ab rente diff\u00e9rentielle \u00bb de Ricardo, Marx a d\u00e9velopp\u00e9 le concept de \u00ab rente absolue \u00bb, selon lequel une classe de producteurs exer\u00e7ant un pouvoir sur une classe de consommateurs dans une situation de raret\u00e9 structur\u00e9e permet le transfert d\u2019un surplus entre les groupes sans aucune augmentation de valeur par la production; et, troisi\u00e8mement, la \u00ab rente de monopole \u00bb, qui consiste en une extraction de valeur rendue possible par le caract\u00e8re non substituable d\u2019une certaine marchandise, dont l\u2019exemple classique est la terre.<sup id=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-1\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008600000000000000000_11265\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Voir Ward et Aalbers (2016) pour une analyse approfondie des conceptions marxistes sur les rentes fonci\u00e8res urbaines.<\/span> L\u2019analyse marxiste sugg\u00e8re qu\u2019au cours du d\u00e9veloppement capitaliste, la demande de terre augmentera, entra\u00eenant une inflation des prix immobiliers et une extraction excessive de la rente fonci\u00e8re. Marx (1894 [1991], chap. 37) a fait valoir que cette situation fait partie int\u00e9grante du mode de production capitaliste; par cons\u00e9quent, il n\u2019est pas possible de r\u00e9glementer efficacement le syst\u00e8me, y compris par la fiscalit\u00e9 comme le proposaient les classiques britanniques Smith, Ricardo et Mill. Au contraire, la solution la plus viable, \u00e0 long terme, est la socialisation des rentes \u00e9conomiques par la nationalisation de tous les actifs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus r\u00e9cemment, des chercheurs n\u00e9o-marxistes ont approfondi la distinction conceptuelle entre les \u00ab \u00e9conomies d\u2019\u00e9change in\u00e9gal \u00bb et les \u00ab \u00e9conomies renti\u00e8res \u00bb . Concernant les premi\u00e8res, en mettant l\u2019accent sur l\u2019exploitation entre pays, les th\u00e9oriciens de l\u2019imp\u00e9rialisme ont fait valoir que m\u00eame lorsque le commerce international se rapproche du mod\u00e8le \u00ab id\u00e9al \u00bb de concurrence parfaite, l\u2019exercice du monopole et du pouvoir d\u2019\u00c9tat par les \u00e9conomies centrales leur permet d\u2019extraire de la valeur et des ressources des \u00e9conomies moins d\u00e9velopp\u00e9es (Emmanuel, 1972; Amin, 1976). Contrairement \u00e0 l\u2019\u00ab \u00e9change in\u00e9gal \u00bb des gains salariaux et des profits au sein du syst\u00e8me de production industrielle mondialis\u00e9 contemporain (Ricci, 2019), l\u2019extraction de rente consiste simplement \u00e0 tirer un revenu d\u2019actifs financiers ou autres d\u00e9j\u00e0 existants et ne correspond \u00e0 aucune expansion de la production r\u00e9elle ou de l\u2019investissement (Baiman, 2014).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans l\u2019ensemble, on peut consid\u00e9rer que les \u00e9conomistes classiques ont \u00e9tabli un cadre intellectuel important pour conceptualiser les rentes, mais leur approche th\u00e9orique a ses limites lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019examiner les rentes \u00e9conomiques modernes. De toute \u00e9vidence, l\u2019accent mis sur les rentes fonci\u00e8res a fait en sorte que l\u2019on s\u2019est peu pench\u00e9 sur l\u2019id\u00e9e de \u00ab bonnes rentes \u00bb favorisant l\u2019innovation ainsi que le d\u00e9veloppement \u00e9conomique et technologique. L\u2019accent mis sur la raret\u00e9 physique a conduit les \u00e9conomistes classiques \u2014 \u00e0 l\u2019exception de Marx \u2014 \u00e0 n\u00e9gliger la mani\u00e8re dont les capitalistes industriels pouvaient orchestrer l\u2019extraction de rentes en cr\u00e9ant une raret\u00e9 artificielle par le biais de brevets ou du contr\u00f4le des plateformes n\u00e9cessaires aux \u00e9changes \u00e9conomiques, y compris le r\u00f4le de la finance. Ces questions ont \u00e9t\u00e9 reprises par les r\u00e9formateurs fran\u00e7ais et allemands aux XVIIIe et XIXe si\u00e8cles et ont ensuite influenc\u00e9 les institutionnalistes et les \u00e9conomistes \u00e9volutionnistes du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">2. 2 Les r\u00e9formateurs industriels fran\u00e7ais et allemands et les institutionnalistes<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors que les \u00e9conomistes classiques britanniques se concentraient sur le concept de rente fonci\u00e8re et son effet sur une nation en pleine industrialisation, en France et en Allemagne, l\u2019attention se tournait vers le r\u00f4le de la finance et la mani\u00e8re dont elle pouvait \u00eatre structur\u00e9e au mieux pour soutenir le d\u00e9veloppement industriel et technologique afin de permettre \u00e0 ces pays de rattraper la Grande-Bretagne. En France, Saint-Simon (1819) et ses disciples ont \u00e9tabli tr\u00e8s t\u00f4t une distinction entre les \u00ab bonnes \u00bb et de \u00ab mauvaises \u00bb rentes dans la sph\u00e8re financi\u00e8re. Ils ont formul\u00e9 une critique virulente de l\u2019aristocratie fran\u00e7aise, qu\u2019ils consid\u00e9raient comme une classe de rentiers vivant de richesses h\u00e9rit\u00e9es et percevant des int\u00e9r\u00eats, des dividendes et des rentes sans exercer aucune fonction productive, et ce, malgr\u00e9 leur renversement politique lors de la R\u00e9volution fran\u00e7aise. Saint-Simon a plut\u00f4t propos\u00e9 que la finance soit subordonn\u00e9e aux int\u00e9r\u00eats de l\u2019industrie gr\u00e2ce \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un syst\u00e8me de cr\u00e9dit industriel qui fournirait des investissements en capitaux propres plut\u00f4t que par emprunt pour financer de grands projets d\u2019infrastructure et industriels. En \u00e9tant r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s par des dividendes provenant des rendements croissants du capital social plut\u00f4t que par des int\u00e9r\u00eats, les int\u00e9r\u00eats de la finance et de l\u2019industrie seraient li\u00e9s de mani\u00e8re mutuellement avantageuse. La hausse de la productivit\u00e9 permettrait d\u2019assurer des rendements croissants aux investisseurs par le biais des capitaux propres et les encouragerait \u00e0 s\u2019int\u00e9resser activement au d\u00e9veloppement industriel, tout en r\u00e9duisant les rentes extractives. Les r\u00e9formateurs saint-simoniens ont obtenu l\u2019appui des socialistes et du gouvernement fran\u00e7ais et ont vu la cr\u00e9ation de la <em>Soci\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale de cr\u00e9dit mobilier<\/em> en 1852 par les fr\u00e8res P\u00e9reire, qui incarnaient les id\u00e9aux de Saint-Simon. Elle offrait du cr\u00e9dit \u00e0 long terme \u00e0 faible co\u00fbt sous forme d\u2019achat d\u2019actions et d\u2019obligations \u00e9mises par les chemins de fer et les services publics (Hudson, 2015, p. 109).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les id\u00e9es de Saint-Simon ont influenc\u00e9 Marx, qui partageait sa conviction que, \u00e0 terme, le cr\u00e9dit industriel supplanterait le syst\u00e8me bancaire pr\u00e9industriel, sp\u00e9culatif et usuraire (Marx, 1894 [1991], p. 704\u2013707). Ces id\u00e9es ont \u00e9galement eu une grande influence en Allemagne, o\u00f9 un secteur bancaire ax\u00e9 sur l\u2019industrie s\u2019est rapidement d\u00e9velopp\u00e9 au cours de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle. L\u00e0 encore, les banques d\u00e9tenaient des capitaux propres plut\u00f4t que des pr\u00eats, reconnaissant que le r\u00e9investissement des profits dans l\u2019expansion de la production limitait la capacit\u00e9 de payer des int\u00e9r\u00eats, et ont jou\u00e9 un r\u00f4le de premier plan dans une grande partie de la planification qui a guid\u00e9 le d\u00e9veloppement de l\u2019Allemagne, aux c\u00f4t\u00e9s du gouvernement (Hudson, 2015, p. 109\u2013110). En revanche, les banques d\u2019affaires britanniques privil\u00e9giaient le financement du commerce plut\u00f4t que le d\u00e9veloppement industriel \u00e0 long terme et accordaient des pr\u00eats contre des garanties existantes, notamment des stocks, des cr\u00e9ances sur des marchandises en transit ou des biens immobiliers pouvant \u00eatre facilement liquid\u00e9s. Elles versaient \u00e9galement la majeure partie de leurs b\u00e9n\u00e9fices sous forme de dividendes au lieu d\u2019investir dans les actions des entreprises que leurs pr\u00eats \u00e9taient cens\u00e9s d\u00e9velopper, et appliquaient des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9lev\u00e9s \u00e0 leurs pr\u00eats.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les travaux de Saint-Simon et les d\u00e9veloppements observ\u00e9s en France et en Allemagne ont fortement influenc\u00e9 l\u2019\u00e9mergence d\u2019\u00e9conomistes politiques \u00e9volutionnistes et institutionnels tels que Thorstein Veblen (1921) et Simon Patten (1890, 1924). Tout en s\u2019appuyant sur l\u2019analyse classique des rentes fonci\u00e8res, ils ont mis en \u00e9vidence le r\u00f4le accru de la politique, des lois, de la r\u00e9glementation et des institutions dans le d\u00e9veloppement de l\u2019activit\u00e9 renti\u00e8re et des march\u00e9s capitalistes de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, en comparant les \u00e9volutions aux \u00c9tats-Unis et en Europe. Par exemple, les deux auteurs ont affirm\u00e9 que l\u2019extraction de la rente fonci\u00e8re est li\u00e9e de mani\u00e8re causale \u00e0 la lib\u00e9ralisation du syst\u00e8me financier (Hudson, 2011, 2012) . Des syst\u00e8mes financiers plus lib\u00e9ralis\u00e9s, comme ceux de la Grande-Bretagne et des \u00c9tats-Unis, ont permis une plus grande cr\u00e9ation de cr\u00e9dit bancaire et des investissements boursiers \u00e0 des fins sp\u00e9culatives, c\u2019est-\u00e0-dire des investissements \u00e0 court terme dans des actifs comme la terre ou les ressources naturelles, ce qui fait grimper les prix de ces actifs, augmente les rentes et renforce encore davantage leur attrait sp\u00e9culatif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La vieille tradition institutionnaliste offre une explication de l\u2019inflation des prix immobiliers qui compl\u00e8te l\u2019approche de l\u2019\u00e9conomie politique classique. Le taux d\u2019extraction de la valeur d\u2019une \u00ab marchandise \u00bb non substituable et \u00ab marchandise \u00bb intrins\u00e8quement limit\u00e9e, comme la terre, ne d\u00e9pend pas uniquement de sa raret\u00e9 physique inh\u00e9rente, mais aussi de l\u2019allocation du cr\u00e9dit et des finances, qui peuvent \u00eatre orient\u00e9s vers des secteurs plus productifs, comme dans les mod\u00e8les allemands et fran\u00e7ais de Saint-Simon, ou \u00eatre laiss\u00e9s s\u2019\u00e9couler vers des actifs existants tels que la terre ou les actifs financiers, ce qui gonfle encore davantage les prix. Les institutionnalistes consid\u00e9raient l\u2019\u00c9tat comme un agent potentiel de minimisation de la rente : si des secteurs cl\u00e9s de l\u2019\u00e9conomie sont d\u00e9tenus ou r\u00e9glement\u00e9s par l\u2019\u00c9tat, l\u2019extraction de la rente sera minimis\u00e9e, \u00e0 condition que l\u2019\u00c9tat lui-m\u00eame ne se livre pas \u00e0 l\u2019extraction de la rente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, contrairement \u00e0 Marx, les institutionnalistes soutenaient que l\u2019aspect \u00ab rente \u00bb du capitalisme pouvait \u00eatre r\u00e9glement\u00e9 dans une large mesure et que le bien-\u00eatre pouvait \u00eatre accru sans sacrifier l\u2019efficacit\u00e9 \u00e9conomique. De plus, la conception de la rente chez Veblen et Patten d\u2019une rente \u00e9taient plus larges que celles des classiques : les monopoles de cr\u00e9ation de cr\u00e9dit ainsi que les r\u00e9seaux de communication et de transport constituent \u00e9galement des secteurs cl\u00e9s de recherche de rente. Contrairement \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se de Ricardo concernant les rendements d\u2019\u00e9chelle d\u00e9croissants, Veblen et Patten partaient tous deux du principe qu\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019un cas particulier et que, dans la plupart des cas, les rendements sont <em>croissants<\/em>. \u00c0 l\u2019instar de Schumpeter, ils d\u00e9crivaient la rente comme des surprofits d\u00e9coulant de rendements croissants attribuables au progr\u00e8s technologique (Hudson, 2012, p. 6). L\u2019argumentation de Veblen portait principalement sur le cas de Wall Street comme exemple cl\u00e9 de rendements croissants, tandis que Patten (1902) s\u2019int\u00e9ressait surtout aux rendements croissants r\u00e9sultant d\u2019une monopolisation induite par la technologie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Contrairement aux \u00e9conomistes classiques, Schumpeter (1942) consid\u00e9rait les rentes comme une caract\u00e9ristique naturelle et importante d\u2019une \u00e9conomie capitaliste dynamique. Schumpeter soutenait que les processus de concurrence et d\u2019innovation g\u00e9n\u00e9raient des rentes \u00e0 mesure que de nouveaux produits \u00e9taient d\u00e9velopp\u00e9s, cr\u00e9ant ainsi des conditions de type monopolistique pour l\u2019entrepreneur. C\u2019est le producteur disposant de la technologie la plus efficace (au moindre co\u00fbt) qui per\u00e7oit la \u00ab rente \u00bb (Sautet, 2018). Il est toutefois important de noter que ce ph\u00e9nom\u00e8ne est transitoire. \u00c0 mesure que les nouvelles technologies de production se r\u00e9pandent parmi les producteurs, le pouvoir de march\u00e9 des producteurs les plus efficaces diminue. La courbe de la demande devient plus \u00e9lastique par rapport au prix et le degr\u00e9 de diff\u00e9renciation entre les producteurs diminue, entra\u00eenant avec lui la baisse des rentes schump\u00e9t\u00e9riennes (Aghion et Howitt, 1992). Plus le degr\u00e9 de diff\u00e9renciation initial et la demande pour le nouveau produit sont \u00e9lev\u00e9s, plus la rente est importante. Ces \u00ab rentes schump\u00e9t\u00e9riennes \u00bb font donc naturellement partie du processus de \u00ab destruction cr\u00e9atrice \u00bb qui est essentiel aux \u00e9conomies dynamiques visant une croissance ax\u00e9e sur l\u2019innovation (Reinert, 2006). Plut\u00f4t que de consid\u00e9rer le syst\u00e8me bancaire comme un extracteur de rentes, Schumpeter voyait les banques comme les \u00ab gardiens \u00bb du syst\u00e8me capitaliste, le processus de cr\u00e9ation de cr\u00e9dit permettant aux entrepreneurs ne disposant pas d\u2019\u00e9pargne pr\u00e9alable d\u2019orienter les ressources vers de \u00ab nouvelles combinaisons \u00bb (Schumpeter, 1934).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">2.3 La th\u00e9orie n\u00e9oclassique et la \u00ab recherche de rentes \u00bb<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La th\u00e9orie \u00e9conomique n\u00e9oclassique, qui a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019imposer au XIXe si\u00e8cle, soutient que, dans le processus d\u2019\u00e9change sur le march\u00e9, les entreprises et les consommateurs d\u00e9terminent la valeur de mani\u00e8re subjective. Sur un march\u00e9 concurrentiel, le prix d\u2019\u00e9quilibre d\u2019un bien refl\u00e9terait les pr\u00e9f\u00e9rences subjectives de millions d\u2019agents \u00e9conomiques cherchant tous \u00e0 maximiser leur utilit\u00e9. C\u2019est donc le prix qui devrait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme d\u00e9terminant la valeur, et non la valeur le prix (Marshall, 1890; Clark, 1891; Wicksteed, 1914).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La th\u00e9orie de la productivit\u00e9 marginale est issue de cette perspective et soutenait qu\u2019\u00e0 long terme du moins, il n\u2019y avait pas de diff\u00e9rences fondamentales entre les rendements des diff\u00e9rents facteurs de production. Chaque facteur \u2014 qu\u2019il s\u2019agisse du travail, de la terre ou du capital \u2014 rapporterait son produit marginal. Les propri\u00e9taires fonciers loueraient leur terre jusqu\u2019au moment o\u00f9 l\u2019utilit\u00e9 marginale de cette location serait inf\u00e9rieure \u00e0 celle de la consommer eux-m\u00eames, tout comme le travailleur travaillerait jusqu\u2019au moment o\u00f9 l\u2019utilit\u00e9 marginale de continuer \u00e0 travailler serait inf\u00e9rieure \u00e0 celle de profiter de loisirs. Par cons\u00e9quent, la part de la rente (fonci\u00e8re) est consid\u00e9r\u00e9e comme une sous-partie de la part des profits. \u00c0 cet \u00e9gard, les profits des rentiers sont consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00ab r\u00e9compenses \u00bb pour la prise de risque li\u00e9e aux investissements, au m\u00eame titre que l\u2019investissement en capital productif, plut\u00f4t que comme r\u00e9sultant de gains en capital, d\u2019int\u00e9r\u00eats ou de redevances de monopole, comme chez Ricardo, Veblen et Patten. En cons\u00e9quence, la th\u00e9orie de la productivit\u00e9 marginale met l\u2019accent sur la r\u00e9partition entre le revenu du travail et le revenu non li\u00e9 au travail (profit capitaliste).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La rente \u00e9conomique correspondait simplement \u00e0 l\u2019\u00e9cart entre le rendement total d\u2019un facteur de production et son prix d\u2019offre d\u2019\u00e9quilibre en situation de concurrence parfaite. Les rentes sont consid\u00e9r\u00e9es comme des profits \u00ab anormaux \u00bb ou \u00ab surnormaux \u00bb qui surgissent dans des conditions de d\u00e9s\u00e9quilibre caus\u00e9es soit par la cr\u00e9ation de monopoles artificiels ou d\u2019interventions sur les march\u00e9s (p. ex., la n\u00e9gociation collective) qui favorisent certains groupes; soit par des frictions \u00e0 court terme et des asym\u00e9tries d\u2019information (Stiglitz, 1996). \u00c0 premi\u00e8re vue, ces types de rentes semblent proches des \u00ab rentes schump\u00e9t\u00e9riennes \u00bb d\u00e9crites plus haut. Il existe toutefois une diff\u00e9rence majeure : Schumpeter ne consid\u00e9rait pas ces rentes comme des \u00ab imperfections \u00bb, mais plut\u00f4t comme des \u00e9l\u00e9ments inh\u00e9rents et n\u00e9cessaires \u00e0 un syst\u00e8me capitaliste sain. Si ces rentes venaient \u00e0 dispara\u00eetre, cela ne serait pas le signe d\u2019un \u00e9quilibre sain, mais d\u2019un manque d\u2019innovation dynamique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La th\u00e9orie de la productivit\u00e9 marginale s\u2019est impos\u00e9e dans la pens\u00e9e \u00e9conomique au cours du XXe si\u00e8cle, les rentes ne faisant l\u2019objet que de peu d\u2019attention. Dans les ann\u00e9es 1950, cependant, plusieurs \u00e9tudes ont \u00e9t\u00e9 men\u00e9es pour tenter de calculer le co\u00fbt social des monopoles et des tarifs (notamment Harberger, 1954). Lorsqu\u2019un monopole fixe un prix sup\u00e9rieur au co\u00fbt marginal afin de consolider son pouvoir, il cr\u00e9e un \u00ab \u00e9cart \u00bb entre les co\u00fbts support\u00e9s par le consommateur et ceux support\u00e9s par le fournisseur. L\u2019imposition de cette taxe effective fausse le r\u00e9sultat du march\u00e9, et cet \u00e9cart entra\u00eene une diminution de la quantit\u00e9 vendue, qui tombe en dessous de l\u2019optimum social (\u00e9galement d\u00e9crit comme une \u00ab perte s\u00e8che \u00bb). Chose peut-\u00eatre surprenante, ces \u00e9tudes ont g\u00e9n\u00e9ralement conclu que ces co\u00fbts \u00e9taient n\u00e9gligeables (Del Rosal, 2011).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1960 et dans les ann\u00e9es 1970, s\u2019appuyant sur la th\u00e9orie n\u00e9oclassique subjective de la valeur, la th\u00e9orie de la \u00ab recherche de rente \u00bb a vu le jour (Tullock, 1967; Krueger, 1974; Posner, 1975). La th\u00e9orie de la recherche de rente soutient que les co\u00fbts de perte s\u00e8che li\u00e9s au monopole et aux droits de douane sous-estimaient le v\u00e9ritable co\u00fbt social, car ils ne tenaient pas compte des d\u00e9penses engag\u00e9es pour s\u2019approprier les rentes connexes (p. ex., les transferts vers\u00e9s aux gouvernements ou aux candidats aux \u00e9lections dans le but d\u2019obtenir une rente de monopole). Une fois que ces d\u00e9penses \u2014 qui auraient pu \u00eatre consacr\u00e9es \u00e0 des activit\u00e9s plus productives \u2014 sont int\u00e9gr\u00e9es au co\u00fbt social de l\u2019activit\u00e9 renti\u00e8re, l\u2019importance \u00e9conomique des rentes s\u2019en trouve consid\u00e9rablement accrue (Tullock, 1967). Par cons\u00e9quent, le co\u00fbt social ou le \u00ab gaspillage \u00bb li\u00e9 \u00e0 la r\u00e9sulte du co\u00fbt d\u2019opportunit\u00e9 des ressources consacr\u00e9es \u00e0 cette activit\u00e9 ainsi que de la perte s\u00e8che d\u00e9coulant de la fixation des prix en situation de non-\u00e9quilibre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est certes vrai que des sommes importantes sont d\u00e9pens\u00e9es pour tenter d\u2019influencer la politique gouvernementale, notamment par le biais de contributions \u00e9lectorales consid\u00e9rables (voir par exemple McMenamin, 2012; Goerres et H\u00f6pner, 2014; Philippon, 2019). Cependant, bien que cet aspect de la th\u00e9orie de la est utile, la notion plus large de valeur subjective demeure probl\u00e9matique. Fondamentalement, la th\u00e9orie n\u00e9oclassique est incapable de rendre compte du fait que certains types de rendements \u2014 par exemple, les gains en capital \u2014 reviennent \u00e0 des acteurs simplement en raison d\u2019un avantage de position et de pouvoir plut\u00f4t que d\u2019un effort ou d\u2019une contribution plus large \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Ce type sp\u00e9cifique d\u2019activit\u00e9 renti\u00e8re <em>sui generis<\/em> pourrait extraire de la valeur plut\u00f4t qu\u2019en cr\u00e9er. La Grande D\u00e9pression des ann\u00e9es 1930 a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 quel point le secteur financier, en particulier, \u00e9tait enclin \u00e0 ce dernier ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De plus, le cadre de la recherche de rente a influenc\u00e9 l\u2019\u00e9conomie du travail. Les travaux empiriques issus de ce paradigme sugg\u00e8rent que des syndicats puissants peuvent obtenir des primes salariales importantes et r\u00e9duire la rentabilit\u00e9; par cons\u00e9quent, les entreprises de ces secteurs ou de ces \u00e9conomies sont susceptibles de r\u00e9duire leurs investissements en capital physique et en R&amp;D (p. ex., Hirsch, 1992). En supposant que les \u00e9conomies soient ax\u00e9es sur le profit, des syndicats puissants sont consid\u00e9r\u00e9s comme ind\u00e9sirables, car une baisse des d\u00e9penses d\u2019investissement en capital fixe entra\u00eenera un ralentissement de la croissance. Cependant, cette vision simpliste du lien entre le pouvoir de recherche de rente des syndicats et la croissance constitue une exception plut\u00f4t que la norme. Des recherches r\u00e9centes montrent que les syndicats peuvent encourager les investissements en R-D (Sulis, 2015), C\u2019est parce que les pactes sociaux solides permettent g\u00e9n\u00e9ralement de conclure des ententes \u00e0 long terme entre employeurs et employ\u00e9s, ce qui assure un environnement d\u2019affaires stable et permet aux investisseurs de s\u2019engager dans des investissements \u00e0 plus long terme, ce qui est n\u00e9cessaire pour les projets \u00e0 forte intensit\u00e9 de R&amp;D. De plus, les syndicats puissants, capables de garantir que les gains issus des investissements en capital physique seront r\u00e9partis \u00e9quitablement entre les employeurs, la direction et les employ\u00e9s (que ce soit par des ententes mutuelles ou par la menace d\u2019une action syndicale), sont susceptibles de plaider en faveur d\u2019une intensification de la R&amp;D (Sulis, 2015). Par cons\u00e9quent, des syndicats puissants sont susceptibles de favoriser une hausse des investissements, plut\u00f4t que de les entraver, et, \u00e0 cet \u00e9gard, la prime salariale constitue une forme de \u00ab rente positive \u00bb.<sup id=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-2\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008600000000000000000_11265\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">L\u2019utilisation du terme \u00ab rente \u00bb peut pr\u00eater \u00e0 confusion au sens classique du terme, puisque les travailleurs tirent davantage de ce \u00e0 quoi ils ont droit plut\u00f4t que de percevoir un revenu sup\u00e9rieur \u00e0 leur contribution \u00e0 la cr\u00e9ation de valeur.<\/span><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">2.4 Le rentier financier de Keynes et la financiarisation<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La th\u00e8se du \u00ab rentier financier \u00bb de Keynes (1936) repose explicitement sur la distinction entre investissements et activit\u00e9s productifs et improductifs. Bien que la d\u00e9finition exacte que donne Keynes du rentier soit vague<sup id=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-3\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008600000000000000000_11265\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-3\">3<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Voir McKibbin (2013) pour une analyse de l\u2019utilisation que fait Keynes de ce terme.<\/span>, elle a \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9e comme d\u00e9signant une classe distincte des capitalistes, dont la principale diff\u00e9rence r\u00e9side dans le secteur dans lequel ils choisissent d\u2019investir. Les capitalistes industriels cherchent \u00e0 r\u00e9aliser des profits en investissant dans l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle; c\u2019est-\u00e0-dire que leur investissement est productif puisqu\u2019il cr\u00e9e, en fin de compte, de la nouvelle valeur. En revanche, les rentiers financiers cherchent \u00e0 r\u00e9aliser des profits en exploitant leur contr\u00f4le sur une ressource rare (l\u2019argent), c\u2019est-\u00e0-dire en pr\u00eatant de l\u2019argent aux capitalistes industriels et aux travailleurs afin de tirer profit des paiements d\u2019int\u00e9r\u00eats. Selon Keynes, une telle activit\u00e9 est \u00ab parasitaire \u00bb en ce sens que les rentiers tirent profit de leur richesse accumul\u00e9e, sans cr\u00e9er d\u2019emploi ni de valeur (Henry, 2001).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces dynamiques renti\u00e8res sont au c\u0153ur de la th\u00e9orie keyn\u00e9sienne de la r\u00e9cession et expliquent pourquoi les \u00e9conomies capitalistes sont sujettes \u00e0 des cycles. Plus la part du revenu national per\u00e7ue par les rentiers est importante, plus le taux de ch\u00f4mage augmente. \u00c9tant donn\u00e9 que les travailleurs ont une plus grande propension \u00e0 consommer, ce glissement de la r\u00e9partition des revenus vers les rentiers finira par g\u00e9n\u00e9rer une crise initiale de sous-consommation. Le manque de demande effective incitera les capitalistes industriels \u00e0 revoir leurs attentes \u00e0 la baisse et \u00e0 r\u00e9duire leurs investissements futurs, ce qui entra\u00eenera une nouvelle baisse de l\u2019emploi, et donc de la consommation. \u00c0 l\u2019instar des institutionnalistes et des classiques, Keynes consid\u00e9rait l\u2019extraction de la rente comme un ph\u00e9nom\u00e8ne politique. Alors que la terre est en effet intrins\u00e8quement limit\u00e9e, ce qui signifie que les rentes d\u00e9coulent naturellement, les rentes financi\u00e8res d\u00e9pendent du pouvoir politique et institutionnel des institutions financi\u00e8res priv\u00e9es. Comme Keynes (1936, chap. 24) l\u2019a fait remarquer dans une phrase rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre : \u00ab \u2026<em>s\u2019il peut y avoir des raisons intrins\u00e8ques \u00e0 la raret\u00e9 de la terre, il n\u2019y en a aucune \u00e0 la raret\u00e9 du capital<\/em> \u00bb. En cons\u00e9quence, Keynes affirmait qu\u2019une politique mon\u00e9taire et de cr\u00e9dit appropri\u00e9e peut effectivement conduire \u00e0 l\u2019\u00ab euthanasie du rentier \u00bb par la baisse du taux d\u2019int\u00e9r\u00eat, ce qui, en fin de compte, stabilisera l\u2019\u00e9conomie sur une trajectoire de croissance vers le plein emploi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des contemporains de Keynes, comme Kalecki (1943), ne partageaient pas son optimisme quant au d\u00e9clin du rentier, faisant valoir que le lien entre les int\u00e9r\u00eats particuliers et la performance macro\u00e9conomique est un aspect fondamental du capitalisme. S\u2019appuyant sur Kalecki, des contributions post-keyn\u00e9siennes, n\u00e9o-marxistes et d\u2019\u00e9conomie politique plus r\u00e9centes affirment que la transition du r\u00e9gime fordiste favorable aux travailleurs vers le r\u00e9gime n\u00e9olib\u00e9ral favorable au capital a \u00e9t\u00e9 induite par des int\u00e9r\u00eats particuliers (Boyer, 2000; Watkins, 2010) . S\u2019il est vrai que, durant la p\u00e9riode fordiste d\u2019apr\u00e8s-guerre, le capitalisme \u00e9tait effectivement r\u00e9glement\u00e9 \u2014 dans une certaine mesure \u2014 dans la plupart des \u00e9conomies avanc\u00e9es, depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, nous avons assist\u00e9 \u00e0 la r\u00e9surrection du rentier plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 sa disparition (Boyer, 2000; Jayadev et Epstein, 2019).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1970 et dans les ann\u00e9es 1980, les minist\u00e8res des Finances et les banques centrales ont \u00e9t\u00e9 amen\u00e9s \u00e0 relever les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 des niveaux tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s pour lutter contre l\u2019inflation, ce qui a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 d\u2019importants profits de rentiers pour le secteur financier (Epstein, 2001). Alors que les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9taient plus bas \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 et dans les ann\u00e9es 2000, les banques ont consid\u00e9rablement augment\u00e9 la part des pr\u00eats destin\u00e9s au secteur immobilier et au secteur financier \u2014les secteurs rentiers\u2014par rapport aux pr\u00eats traditionnels aux entreprises qui soutenaient l\u2019investissement en capital et les salaires durant cette p\u00e9riode (un fait que nous approfondissons dans la <a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/cje\/article\/47\/3\/507\/7160981#s8\">section 3<\/a>). L\u2019augmentation du volume des pr\u00eats signifiait que des profits pouvaient \u00eatre r\u00e9alis\u00e9s m\u00eame avec des \u00e9carts de taux d\u2019int\u00e9r\u00eat plus faibles \u2014 en effet, les taux des pr\u00eats hypoth\u00e9caires ont g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9t\u00e9 inf\u00e9rieurs \u00e0 ceux des pr\u00eats aux entreprises. De plus, les banques ont \u00e9galement commenc\u00e9 \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des profits en regroupant et en vendant ces pr\u00eats \u00e0 d\u2019autres segments du secteur financier, tout en offrant de nouveaux produits d\u00e9riv\u00e9s. Les \u00e9conomistes post-keyn\u00e9siens ont mis l\u2019accent sur la croissance de la dette priv\u00e9e (en particulier le cr\u00e9dit hypoth\u00e9caire) en tant que source cl\u00e9 de revenus pour les rentiers financiers, rendue possible par la d\u00e9r\u00e9glementation et le passage \u00e0 un ciblage de l\u2019inflation des prix \u00e0 la consommation par les banques centrales, parall\u00e8lement \u00e0 la baisse des investissements publics (Bezemer et Hudson, 2016; Seccareccia et Lavoie, 2016; Jayadev et Epstein, 2019).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus largement, le concept de \u00ab financiarisation \u00bb est \u00e9troitement associ\u00e9 aux int\u00e9r\u00eats des rentiers et \u00e0 l\u2019extraction de revenus tant aupr\u00e8s des entreprises non financi\u00e8res que des travailleurs. Premi\u00e8rement, l\u2019augmentation des engagements financiers des entreprises non financi\u00e8res est li\u00e9e au d\u00e9clin de l\u2019investissement r\u00e9el, tant dans les \u00e9conomies avanc\u00e9es que dans celles en d\u00e9veloppement, au cours des 30 derni\u00e8res ann\u00e9es (Stockhammer, 2004; Tori et Onaran, 2018, 2020, 2022; Stockhammer et Gouzoulis, 2022). Deuxi\u00e8mement, la r\u00e9orientation des portefeuilles de nombreuses entreprises non financi\u00e8res vers d\u2019importants investissements dans des actifs financiers a \u00ab dissoci\u00e9 \u00bb leur rentabilit\u00e9 de la cr\u00e9ation de valeur, contribuant ainsi davantage au d\u00e9clin de l\u2019investissement r\u00e9el et de la croissance (Tomaskovic-Devey <em>et al.<\/em>, 2015; Bezemer <em>et al.<\/em>, 2016). Troisi\u00e8mement, parall\u00e8lement, la pression subie par les entreprises non financi\u00e8res pour rembourser leurs dettes et\/ou faire grimper le cours de leurs actions les conduit tr\u00e8s souvent \u00e0 r\u00e9percuter ces co\u00fbts sur les travailleurs par le biais de r\u00e9ductions salariales (D\u00fcnhaupt, 2017; Kohler <em>et al.<\/em>, 2019; Gouzoulis, 2022) . Enfin, la mont\u00e9e de la financiarisation des m\u00e9nages a rendu les m\u00e9nages endett\u00e9s de la classe ouvri\u00e8re plus r\u00e9ticents \u00e0 prendre des risques au travail, par crainte de ne pas pouvoir rembourser leurs dettes, et donc plus enclins \u00e0 accepter des r\u00e9ductions salariales et \u00e0 travailler sous des contrats pr\u00e9caires (Gouzoulis, 2021, 2023; Gouzoulis <em>et al.<\/em>, 2023a, b).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">2.5 R\u00e9sum\u00e9<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce tour d\u2019horizon succinct et s\u00e9lectif des principales approches th\u00e9oriques de la rente \u00e9conomique met en \u00e9vidence une grande diversit\u00e9 d\u2019approches, dont beaucoup pr\u00e9sentent des d\u00e9fis tant th\u00e9oriques qu\u2019empiriques. Les \u00e9conomistes classiques se sont concentr\u00e9s sur la raret\u00e9 des ressources naturelles n\u00e9cessaires, en particulier la terre, qui conf\u00e8re aux propri\u00e9taires un pouvoir de n\u00e9gociation leur permettant d\u2019augmenter les prix \u00e0 mesure que la demande s\u2019accro\u00eet pour soutenir la production dans une \u00e9conomie en croissance. Les institutionnalistes et Schumpeter ont reconnu un ensemble plus large de rentes \u00e9conomiques g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par des rendements d\u2019\u00e9chelle croissants dans les secteurs financiers et \u00e0 forte intensit\u00e9 technologique. Schumpeter a reconnu que les rentes constituaient une caract\u00e9ristique utile et in\u00e9vitable d\u2019une \u00e9conomie capitaliste dynamique, mais il supposait que, dans une \u00e9conomie saine, elles seraient transitoires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019inverse, la th\u00e9orie n\u00e9oclassique primitive a int\u00e9gr\u00e9 la th\u00e9orie de la rente dans la m\u00e9ta-th\u00e9orie de la productivit\u00e9 marginale et, ce faisant, en a minimis\u00e9 l\u2019importance. Plus tard, la th\u00e9orie de la \u00ab recherche de rente \u00bb a vu le jour, examinant comment l\u2019imposition de certaines restrictions ou le fait de permettre \u00e0 certains groupes d\u2019int\u00e9r\u00eats d\u2019acqu\u00e9rir un pouvoir monopolistique conduit \u00e0 des r\u00e9sultats sous-optimaux et de d\u00e9s\u00e9quilibre. Selon le contexte, cette approche peut \u00eatre compatible avec des approches h\u00e9t\u00e9rodoxes, comme la destruction cr\u00e9atrice de Schumpeter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Keynes a report\u00e9 son attention sur le secteur financier en tant que rentier <em>par excellence<\/em>. Gr\u00e2ce \u00e0 son contr\u00f4le sur la monnaie et le cr\u00e9dit, le rentier financier exacerbe les cycles \u00e9conomiques. Dans un monde marqu\u00e9 par une incertitude fondamentale, la solution politique appropri\u00e9e consiste \u00e0 ramener le prix de la monnaie (le taux d\u2019int\u00e9r\u00eat) \u00e0 un niveau proche de z\u00e9ro, ce qui r\u00e9duit les profits des rentiers et finit par d\u00e9truire la classe des rentiers au profit de l\u2019industrie et du capital productif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces th\u00e9ories ont toutes leurs forces et leurs faiblesses en soi, mais en quoi nous aident-elles \u00e0 comprendre l\u2019extraction des rentes \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne et ce qui distingue les \u00ab bonnes \u00bb rentes des \u00ab mauvaises \u00bb? Dans la section suivante, nous abordons cette question et examinons \u00e0 quoi ressemblent les rentes du XXIe si\u00e8cle en th\u00e9orie et en pratique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3. Identification des rentes dans diff\u00e9rents secteurs<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette section examine les rentes \u00e9conomiques modernes dans cinq secteurs cl\u00e9s : le secteur foncier et financier, le secteur des ressources naturelles, le secteur des entreprises et le secteur des plateformes num\u00e9riques; elle examine \u00e9galement comment distinguer les bonnes rentes des mauvaises. Nous examinons \u00e9galement les \u00e9volutions institutionnelles et politiques qui ont contribu\u00e9 \u00e0 ces d\u00e9veloppements. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une analyse exhaustive, mais plut\u00f4t d\u2019un point de d\u00e9part sur lequel d\u2019autres recherches pourront s\u2019appuyer.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">3.1 Les rentes fonci\u00e8res et financi\u00e8res modernes<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les rentes fonci\u00e8res sont aujourd\u2019hui plus complexes qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 les \u00e9conomistes classiques \u00e9crivaient leurs ouvrages. La g\u00e9n\u00e9ralisation de l\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 au XXe si\u00e8cle, au-del\u00e0 des \u00e9lites fortun\u00e9es, a constitu\u00e9 une d\u00e9mocratisation des rentes fonci\u00e8res, car une part croissante de la classe moyenne a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de gains de richesse gr\u00e2ce \u00e0 ses biens immobiliers. Mais au cours des 40 derni\u00e8res ann\u00e9es, les prix des maisons, largement d\u00e9termin\u00e9s par la valeur des terrains, ont augment\u00e9 \u00e0 un rythme bien plus rapide que les revenus et les prix \u00e0 la consommation dans presque toutes les \u00e9conomies avanc\u00e9es (Piketty, 2014; Knoll <em>et al.<\/em>, 2017; voir la figure 1), tandis que les taux d\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 ont atteint un plateau et ont m\u00eame commenc\u00e9 \u00e0 reculer dans de nombreuses \u00e9conomies avanc\u00e9es (Ryan-Collins, 2018). Il en a r\u00e9sult\u00e9 une augmentation des revenus de rente tir\u00e9s du foncier et des propri\u00e9taires, sous la forme \u00e0 la fois d\u2019une hausse des rentes fonci\u00e8res et des gains en capital, une crise de l\u2019accessibilit\u00e9 au logement dans de nombreuses villes et un endettement des m\u00e9nages de plus en plus important, les citoyens \u00e9tant contraints d\u2019emprunter davantage pour acheter une propri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les politiques ont favoris\u00e9 ce processus. Les imp\u00f4ts fonciers et les taxes sur la valeur (croissante) des biens immobiliers ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9duits par rapport \u00e0 d\u2019autres types d\u2019actifs financiers et \u00e0 d\u2019autres formes d\u2019occupation, l\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 \u00e9tant devenue une norme dans les \u00e9conomies avanc\u00e9es, ce qui fait de l\u2019immobilier un actif tr\u00e8s convoit\u00e9 pour conserver et accro\u00eetre sa richesse. De plus, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980, la d\u00e9r\u00e9glementation du secteur bancaire a entra\u00een\u00e9 une expansion consid\u00e9rable des pr\u00eats hypoth\u00e9caires, ce qui a fait grimper la valeur des terrains et les prix des maisons (Ryan-Collins, 2018).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En effet, aujourd\u2019hui, la plupart des pr\u00eats bancaires dans les \u00e9conomies avanc\u00e9es consistent \u00e0 pr\u00eater sur la base d\u2019actifs existants ou \u00e0 n\u00e9gocier ces actifs, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 financer la cr\u00e9ation de nouveaux actifs productifs. La figure 1 montre comment, dans les ann\u00e9es 1990, les pr\u00eats hypoth\u00e9caires des \u00e9conomies avanc\u00e9es (commerciaux et r\u00e9sidentiels) a d\u00e9pass\u00e9 les pr\u00eats non hypoth\u00e9caires (dont la majorit\u00e9 sont des pr\u00eats aux entreprises) pour atteindre 70 % du PIB, contre \u00e0 peine 20 % dans les ann\u00e9es 1950. Les prix des maisons ont suivi une trajectoire similaire. Au Royaume-Uni, par exemple, seulement environ 10 % de l\u2019ensemble des pr\u00eats bancaires soutiennent les investissements des entreprises non financi\u00e8res, le reste servant \u00e0 financer l\u2019achat de biens immobiliers ou d\u2019actifs financiers, ce qui contribue \u00e0 faire grimper les prix de ces actifs (Turner, 2015).<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"520\" height=\"337\" src=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/RentFig1.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-11266\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/RentFig1.jpeg 520w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/RentFig1-420x272.jpeg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 520px) 100vw, 520px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Fig. 1. <\/strong>Ratios de cr\u00e9dit bancaire et prix des maisons (axe de droite) dans 17 \u00e9conomies avanc\u00e9es, 1950\u20132016. <em>Sources<\/em> : Jord\u00e0 <em>et al.<\/em> (2016) et Knoll <em>et al.<\/em> (2017).<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 mesure que les prix de l\u2019immobilier et des terrains augmentent, les m\u00e9nages et les entreprises doivent emprunter davantage pour se les offrir, ce qui accro\u00eet encore la demande de cr\u00e9dit hypoth\u00e9caire et cr\u00e9e un cercle vertueux (Ryan-Collins, 2018). Les int\u00e9r\u00eats vers\u00e9s par les m\u00e9nages et les entreprises sur ces pr\u00eats hypoth\u00e9caires de plus en plus \u00e9lev\u00e9s peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme une forme de rente, puisque la hausse des prix des terrains et des maisons ne g\u00e9n\u00e8re rien de nouveau ni de productif. Ces actifs pourraient \u00eatre fournis avec la m\u00eame qualit\u00e9 \u00e0 un co\u00fbt moindre pour la soci\u00e9t\u00e9. Il en r\u00e9sulte une baisse de la demande, car le pouvoir d\u2019achat des propri\u00e9taires diminue \u00e0 mesure qu\u2019une part croissante de leur revenu est absorb\u00e9e par des paiements hypoth\u00e9caires, des int\u00e9r\u00eats ou des loyers fonciers en hausse.<sup id=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-4\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008600000000000000000_11265\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-4\">4<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat historiquement bas observ\u00e9s au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies ont quelque peu all\u00e9g\u00e9 les co\u00fbts annuels du service de la dette des m\u00e9nages dans les \u00e9conomies avanc\u00e9es. Cependant, ces faibles taux ont accru la capacit\u00e9 des m\u00e9nages \u00e0 s\u2019endetter davantage, ce qui a entra\u00een\u00e9 une hausse des ratios d\u2019endettement total par rapport au revenu, des remboursements de capital et des prix immobiliers; de sorte que les effets globaux sur la demande ont probablement tout de m\u00eame \u00e9t\u00e9 n\u00e9gatifs.<\/span> Des dynamiques similaires se sont produites sur le march\u00e9 immobilier des entreprises, bien que celles-ci aient \u00e9t\u00e9, en g\u00e9n\u00e9ral, plus cycliques et volatiles. Dans ce cas, la hausse des loyers fonciers des entreprises augmente les frais g\u00e9n\u00e9raux de ces derni\u00e8res, ce qui a des r\u00e9percussions sur les salaires et la demande. La baisse s\u00e9culaire des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat a \u00e9galement favoris\u00e9 ce processus, r\u00e9duisant le ratio de service de la dette des m\u00e9nages alors m\u00eame que les revenus stagnaient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les capitaux des investisseurs institutionnels ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 canalis\u00e9s vers l\u2019immobilier par la cr\u00e9ation de titres adoss\u00e9s \u00e0 des pr\u00eats hypoth\u00e9caires et d\u2019innovations financi\u00e8res connexes. L\u00e0 encore, dans la plupart des cas, cela n\u2019a fait que gonfler davantage les valeurs fonci\u00e8res existantes plut\u00f4t que de soutenir une quelconque forme d\u2019activit\u00e9 productive. Ces innovations ont \u00e9t\u00e9 rendues possibles par la d\u00e9r\u00e9glementation financi\u00e8re des ann\u00e9es 1980 et 1990, motiv\u00e9e par la volont\u00e9 d\u2019accro\u00eetre le taux d\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 ainsi que par le lobbying du secteur financier. Ce march\u00e9 a \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9 en partie par des d\u00e9cisions politiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comment pourrions-nous alors identifier ces rentes afin de permettre des d\u00e9cisions politiques plus \u00e9clair\u00e9es et cr\u00e9atrices de valeur? Une option pourrait consister \u00e0 ventiler les pr\u00eats bancaires en pr\u00eats plus productifs et moins productifs, puis \u00e0 calculer les int\u00e9r\u00eats et les frais applicables \u00e0 ces diff\u00e9rents secteurs. Le terme \u00ab productif \u00bb pourrait \u00eatre d\u00e9fini de mani\u00e8re \u00e0 inclure tous les pr\u00eats aux entreprises non financi\u00e8res, par exemple, en suivant la distinction utilis\u00e9e par les banques centrales et par plusieurs \u00e9tudes r\u00e9centes qui ont analys\u00e9 l\u2019effet des pr\u00eats bancaires sur la croissance et l\u2019instabilit\u00e9 financi\u00e8re (Bezemer <em>et al.<\/em>, 2016; Jord\u00e0 <em>et al.<\/em>, 2016).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une fois ces pr\u00eats identifi\u00e9s, les mesures politiques pourraient viser \u00e0 d\u00e9courager les pr\u00eats non productifs (p. ex. les pr\u00eats pour l\u2019achat de logements existants) et \u00e0 encourager les pr\u00eats aux entreprises. Les int\u00e9r\u00eats ou les frais tir\u00e9s de l\u2019octroi de pr\u00eats li\u00e9s au march\u00e9 des actifs pourraient \u00eatre impos\u00e9s \u00e0 un taux plus \u00e9lev\u00e9. Ou, plus directement, les banques centrales et les autorit\u00e9s de surveillance financi\u00e8re pourraient mettre en \u0153uvre des formes d\u2019orientation et de contr\u00f4le du cr\u00e9dit, dont bon nombre \u00e9taient courantes dans la p\u00e9riode d\u2019apr\u00e8s-guerre (Bezemer <em>et al.<\/em>, 2023). Une option pourrait consister en un ratio d\u2019actifs li\u00e9s \u00e0 \u00ab l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle \u00bb (\u00e0 l\u2019exclusion des pr\u00eats hypoth\u00e9caires) \u2014 par exemple, les banques seraient tenues de veiller \u00e0 ce qu\u2019au moins 40 % de leur volume total de pr\u00eats soutiennent des entreprises non financi\u00e8res. Une complication li\u00e9e \u00e0 ces deux approches r\u00e9side dans le fait qu\u2019une part croissante des pr\u00eats aux entreprises non financi\u00e8res est utilis\u00e9e pour l\u2019achat d\u2019actifs financiers, notamment les rachats d\u2019actions, les fusions et les acquisitions (ce point est abord\u00e9 plus en d\u00e9tail dans la <a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/cje\/article\/47\/3\/507\/7160981#s11\">section 3.3<\/a>). Cela signifie qu\u2019une d\u00e9sagr\u00e9gation plus pouss\u00e9e, examinant l\u2019utilisation que font les entreprises non financi\u00e8res des pr\u00eats bancaires, serait id\u00e9alement n\u00e9cessaire pour un impact politique plus important.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des r\u00e9formes politiques pourraient \u00e9galement \u00eatre mises en \u0153uvre du c\u00f4t\u00e9 des consommateurs en ce qui concerne le cr\u00e9dit hypoth\u00e9caire. Par exemple, des limites macroprudentielles plus strictes sur le ratio pr\u00eat\/revenu ou pr\u00eat\/valeur pourraient \u00eatre mises en place pour r\u00e9duire l\u2019endettement, ou un pr\u00eat pourrait \u00eatre limit\u00e9 \u00e0 un ratio correspondant \u00e0 la valeur locative annuelle d\u2019un bien immobilier (Keen, 2017, p. 119). De telles politiques contribueraient \u00e0 briser le cercle vicieux entre la hausse des prix des maisons et la cr\u00e9ation de cr\u00e9dit, qui engendre un puissant int\u00e9r\u00eat mutuel entre les rentiers financiers et fonciers (Keen, 2017; Ryan-Collins, 2021).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au-del\u00e0 du secteur financier, des r\u00e9formes du march\u00e9 foncier lui-m\u00eame sont n\u00e9cessaires pour r\u00e9duire la demande sp\u00e9culative (renti\u00e8re) de propri\u00e9t\u00e9s. Il convient de noter que, malgr\u00e9 la tendance g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la hausse des rentes fonci\u00e8res et des prix des logements, il existe des exceptions qui d\u00e9montrent qu\u2019il est possible d\u2019offrir des logements et d\u2019autres formes d\u2019habitation de m\u00eame qualit\u00e9 \u00e0 un co\u00fbt moindre pour la soci\u00e9t\u00e9. Certaines \u00e9conomies avanc\u00e9es performantes \u2014 l\u2019Allemagne, la Cor\u00e9e du Sud et Singapour \u2014 ont vu leurs ratios prix des logements et des terrains par rapport au revenu stagner, voire baisser, depuis les ann\u00e9es 1980. Il est notamment \u00e0 noter qu\u2019 en Cor\u00e9e du Sud et \u00e0 Singapour, les terrains sont d\u00e9tenus ou contr\u00f4l\u00e9s dans une bien plus grande mesure par l\u2019\u00c9tat (\u00e0 Singapour, 90 % des terrains sont d\u00e9tenus par l\u2019\u00c9tat), ce qui signifie que les loyers fonciers sont effectivement socialis\u00e9s et peuvent servir \u00e0 soutenir un logement plus abordable (Haila, 2015). L\u2019Allemagne affiche des taux d\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 bien inf\u00e9rieurs (environ 60 %) \u00e0 la moyenne des \u00e9conomies avanc\u00e9es, ainsi qu\u2019une plus grande neutralit\u00e9 en mati\u00e8re de r\u00e9gime d\u2019occupation, avec des droits bien plus solides pour les locataires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On note \u00e9galement en Allemagne et en Cor\u00e9e la pr\u00e9sence d\u2019un syst\u00e8me bancaire plus diversifi\u00e9. Alors que dans des pays comme le Royaume-Uni, les banques commerciales \u00e0 actionnariat priv\u00e9 dominent, dans les premiers, le secteur bancaire public et coop\u00e9ratif occupe une place importante. Cela inclut de grandes banques d\u2019investissement d\u2019\u00c9tat qui accordent des pr\u00eats \u00e0 des secteurs align\u00e9s sur les objectifs de la politique industrielle et \u00e9conomique (Mazzucato, 2021), \u00e0 l\u2019instar du <em>Cr\u00e9dit Mobilier<\/em> mis au point par les disciples de Saint-Simon \u2014 ainsi que des banques coop\u00e9ratives et locales o\u00f9 les relations solides avec les emprunteurs permettent aux banques de r\u00e9duire le risque li\u00e9 \u00e0 leurs pr\u00eats plut\u00f4t que de s\u2019appuyer sur des garanties immobili\u00e8res, comme cela a \u00e9t\u00e9 le cas pour les banques \u00e0 actionnariat priv\u00e9 (Ferri <em>et al.<\/em>, 2014; Ryan-Collins, 2018). Ces diff\u00e9rences institutionnelles et politiques quant \u00e0 la mani\u00e8re dont l\u2019\u00c9tat fa\u00e7onne les march\u00e9s financiers et fonciers m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre approfondies afin de comprendre comment nous pourrions r\u00e9duire les rentes fonci\u00e8res et financi\u00e8res et contribuer \u00e0 inverser la tendance \u00e0 la hausse de l\u2019endettement des m\u00e9nages ainsi que le frein qui en r\u00e9sulte sur la demande de consommation.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">3.2 Rentes des ressources naturelles et changement climatique<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les premiers auteurs classiques d\u00e9finissaient la terre au sens large, en y incluant implicitement ou explicitement la propri\u00e9t\u00e9 des ressources naturelles. Une d\u00e9finition plus large de la terre englobe les ressources naturelles \u2014 \u00e9nergie, eau, puits de carbone, \u00e9cosyst\u00e8mes \u2014 qui sont tout aussi vitales pour la production capitaliste que pour la survie humaine. Contrairement \u00e0 la terre en tant qu\u2019espace de localisation, qui peut \u00eatre r\u00e9utilis\u00e9e \u00e0 des fins diff\u00e9rentes au fil du temps, les ressources naturelles non renouvelables peuvent \u00eatre \u2014 et sont d\u2019ailleurs \u2014 \u00e9puis\u00e9es. Ainsi, la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019une ressource aussi rare conf\u00e8re un pouvoir de monopole consid\u00e9rable et la possibilit\u00e9 de tirer des revenus de rente importants. L\u2019augmentation des rentes tir\u00e9es des ressources naturelles qui reviennent aux acteurs priv\u00e9s entra\u00eenera en effet une hausse des co\u00fbts de production, r\u00e9duisant ainsi l\u2019investissement, l\u2019innovation et la demande globale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les ressources naturelles peuvent \u00eatre une b\u00e9n\u00e9diction ou une mal\u00e9diction, selon l\u2019interaction entre l\u2019\u00c9tat et le march\u00e9. Certains pays, comme la Norv\u00e8ge, ont capt\u00e9 les rentes tir\u00e9es des ressources gr\u00e2ce \u00e0 la cr\u00e9ation de fonds souverains qui soutiennent des niveaux \u00e9lev\u00e9s de bien-\u00eatre public et jouent un r\u00f4le d\u00e9terminant sur le march\u00e9 en favorisant l\u2019investissement durable dans l\u2019activit\u00e9 productive. D\u2019autres \u00e9conomies avanc\u00e9es, comme le Royaume-Uni et le p\u00e9trole de la mer du Nord, ont laiss\u00e9 passer des occasions similaires et ont permis la privatisation de ces rentes (Christophers, 2020, chap. 2)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour de nombreux pays en d\u00e9veloppement, la possession de ressources naturelles dans un monde globalis\u00e9 n\u2019a pas conduit \u00e0 une am\u00e9lioration du bien-\u00eatre (pour une \u00e9tude, voir Frankel, 2010), mais \u00e0 une hausse des rentes et \u00e0 l\u2019exploitation. Par exemple, l\u2019important secteur p\u00e9trolier en Afrique s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00eatre une mal\u00e9diction, car la faiblesse des institutions politiques et la mondialisation ont conduit les conglom\u00e9rats nationaux et les multinationales \u00e0 monopoliser ces rentes, n\u2019apportant que des avantages \u00e9conomiques minimes \u2014 voire aucun \u2014 aux populations locales (Duruigbo, 2005) . De m\u00eame, les pays riches en p\u00e9trole du Moyen-Orient ont vu \u00e9merger \u00ab l\u2019\u00c9tat rentier \u00bb, dans lequel une petite \u00e9lite politique s\u2019accapare la majeure partie des profits tir\u00e9s de l\u2019exploitation p\u00e9troli\u00e8re (Beblawi et Luciani, 2015) . La socialisation des rentes issues des ressources n\u2019est donc pas toujours la solution politique \u00e9vidente, puisqu\u2019elle d\u00e9pend de l\u2019existence d\u2019institutions politiques et d\u00e9mocratiques bien \u00e9tablies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le changement climatique soul\u00e8ve de nouvelles questions importantes quant \u00e0 la fa\u00e7on dont nous concevons les rentes issues des ressources. Une entreprise \u00e9nerg\u00e9tique (qu\u2019elle soit d\u2019\u00c9tat ou priv\u00e9e) qui g\u00e9n\u00e8re des profits de rente gr\u00e2ce \u00e0 son contr\u00f4le sur l\u2019extraction p\u00e9troli\u00e8re dans un pays donn\u00e9 peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme tirant de la valeur non seulement des richesses naturelles de ce pays ou de cette r\u00e9gion dans le pr\u00e9sent (en supposant qu\u2019elle ne les redistribue pas \u00e9quitablement). Parall\u00e8lement, elle r\u00e9duit \u00e9galement le bien-\u00eatre des g\u00e9n\u00e9rations futures \u00e0 l\u2019\u00e9chelle internationale, puisque le changement climatique a des r\u00e9percussions mondiales. Pourtant, les rentes g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par la production d\u2019\u00e9nergie renouvelable pourraient \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme hautement souhaitables, en particulier \u00e0 court terme, en tant que moyen de soutenir la d\u00e9carbonisation rapide de l\u2019\u00e9conomie et l\u2019investissement dans l\u2019innovation en mati\u00e8re d\u2019\u00e9nergie verte. En effet, dans des pays comme l\u2019Allemagne, l\u2019intervention active du gouvernement et les subventions en faveur d\u2019une production plus propre dans des secteurs comme la sid\u00e9rurgie et le gaz ont jou\u00e9 un r\u00f4le cl\u00e9 dans la r\u00e9ussite de la transition vers l\u2019\u00e9nergie propre (Mazzucato, 2015). Plut\u00f4t que d\u2019adopter des politiques g\u00e9n\u00e9rales visant \u00e0 r\u00e9duire les rentes issues des ressources naturelles, les d\u00e9cideurs doivent donc orienter les march\u00e9s vers des mod\u00e8les plus durables o\u00f9 des rentes transitoires peuvent s\u2019av\u00e9rer n\u00e9cessaires \u00e0 court terme pour soutenir l\u2019innovation.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">3.3 Les rentes des actionnaires et la financiarisation de la gouvernance d\u2019entreprise<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis les ann\u00e9es 1980, l\u2019orientation vers la maximisation de la valeur pour les actionnaires, en tant que forme dominante de gouvernance d\u2019entreprise, a entra\u00een\u00e9 une augmentation des rentes dans certaines parties du secteur des entreprises non financi\u00e8res. Cela a \u00e9t\u00e9 rendu possible par des r\u00e9formes juridiques qui ont favoris\u00e9 la lib\u00e9ralisation de la finance et permis une restructuration au sein du syst\u00e8me de gouvernance d\u2019entreprise des soci\u00e9t\u00e9s non financi\u00e8res. Les entreprises n\u2019appartiennent plus \u00e0 une seule personne ou \u00e0 un petit groupe de capitalistes industriels, mais \u00e0 un groupe plus diffus d\u2019actionnaires dont les int\u00e9r\u00eats ne correspondent pas n\u00e9cessairement \u00e0 ceux de la direction directe de l\u2019entreprise. En particulier, les actionnaires modernes (ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment les fonds qui g\u00e8rent les actions) en sont venus \u00e0 accorder une grande importance \u00e0 la valeur \u00e0 court terme du cours des actions des entreprises, au d\u00e9triment des investissements \u00e0 long terme (Lazonick et O\u2019Sullivan, 2000; Haldane, 2011). Cela a conduit les entreprises \u00e0 consacrer leurs b\u00e9n\u00e9fices \u00e0 faire grimper le cours de leurs actions par le biais de rachats d\u2019actions, de fusions et d\u2019acquisitions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aux \u00c9tats-Unis, par exemple, au cours de la d\u00e9cennie 2006\u20132017, les \u00e9missions nettes d\u2019actions des soci\u00e9t\u00e9s non financi\u00e8res se sont \u00e9lev\u00e9es en moyenne \u00e0 \u2212412 milliards de dollars par ann\u00e9e (Lazonick, 2018), ce qui signifie que davantage d\u2019argent a \u00e9t\u00e9 inject\u00e9 dans le march\u00e9 boursier qu\u2019il n\u2019en a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9. L\u00e0 encore, le secteur financier a jou\u00e9 un r\u00f4le cl\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard. Une \u00e9tude r\u00e9cente a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que plus de <em>la moiti\u00e9<\/em> de tous les rachats d\u2019actions aux \u00c9tats-Unis sont d\u00e9sormais financ\u00e9s par l\u2019endettement (Light, 2019). En effet, il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une cr\u00e9ation de cr\u00e9dit visant \u00e0 gonfler directement les actifs financiers (les cours boursiers). Les gains en capital d\u00e9coulant de la hausse des cours boursiers due aux rachats d\u2019actions ou aux activit\u00e9s de fusion et d\u2019acquisition n\u2019ajoutent rien \u00e0 la valeur de l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle \u2014 il s\u2019agit d\u2019une rente \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En plus de r\u00e9duire les fonds disponibles pour l\u2019investissement, ce processus peut alimenter une pression \u00e0 la baisse sur les salaires. Les actionnaires exercent des pressions sur les dirigeants d\u2019entreprise pour qu\u2019ils maintiennent les cours boursiers \u00e0 un niveau \u00e9lev\u00e9, car cela leur permet de maximiser leurs revenus provenant des versements de dividendes. Si la demande d\u2019actions n\u2019est pas suffisante pour maintenir les cours boursiers \u00e0 un niveau \u00e9lev\u00e9, les dirigeants d\u2019entreprise augmentent les ratios d\u2019endettement des soci\u00e9t\u00e9s afin de racheter des actions dans le but de stimuler la demande et, par cons\u00e9quent, le niveau des cours boursiers. \u00c0 mesure que la situation financi\u00e8re des entreprises se d\u00e9t\u00e9riore en raison de la hausse des ratios d\u2019endettement n\u00e9cessaire pour maintenir des cours boursiers \u00e9lev\u00e9s et le versement de dividendes, les dirigeants d\u2019entreprise (dans les pays dot\u00e9s de march\u00e9s du travail flexibles) r\u00e9duiront les salaires afin de diminuer les co\u00fbts (Alvarez, 2015; D\u00fcnhaupt, 2017; Kohler <em>et al.<\/em>, 2019). De m\u00eame, les fusions et acquisitions agressives (l\u00e0 encore souvent financ\u00e9es par un effet de levier) ou les prises de contr\u00f4le par des soci\u00e9t\u00e9s de capital de risque s\u2019accompagnent souvent d\u2019activit\u00e9s de \u00ab d\u00e9mant\u00e8lement des actifs \u00bb qui am\u00e9liorent l\u2019efficacit\u00e9 \u00e0 court terme de l\u2019entreprise, mais entra\u00eenent des pertes d\u2019emplois et des r\u00e9ductions salariales \u2014 ainsi qu\u2019une augmentation de la dette \u2014 qui, en fin de compte, r\u00e9duisent la viabilit\u00e9 \u00e0 long terme de l\u2019entreprise. D\u2019un point de vue macro\u00e9conomique, cela se traduit par une baisse suppl\u00e9mentaire de la consommation, et donc de la demande effective, de l\u2019investissement et de l\u2019innovation, ce qui entra\u00eene un ralentissement plus marqu\u00e9 de l\u2019accumulation, aliment\u00e9 par l\u2019extraction de valeur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme le montre la figure 2, le ratio des versements de dividendes par rapport au revenu du capital des soci\u00e9t\u00e9s non financi\u00e8res \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire le revenu de rente des actionnaires \u2013 aux \u00c9tats-Unis a augment\u00e9 rapidement depuis le milieu des ann\u00e9es 1980. Parall\u00e8lement, la tendance \u00e0 long terme de la formation brute de capital fixe (en pourcentage du PIB), malgr\u00e9 quelques reprises \u00e0 moyen terme, sont en baisse depuis la fin des ann\u00e9es 1970. Cette \u00e9volution montre clairement que, au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, l\u2019objectif des soci\u00e9t\u00e9s non financi\u00e8res s\u2019est d\u00e9plac\u00e9 de l\u2019investissement r\u00e9el (et de la cr\u00e9ation de valeur) vers la maximisation de la rente.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"520\" height=\"420\" src=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/RentFig2.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-11267\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/RentFig2.jpeg 520w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/RentFig2-420x339.jpeg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 520px) 100vw, 520px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Fig. 2.<\/strong> Versements de dividendes des entreprises non financi\u00e8res et formation brute de capital fixe aux \u00c9tats-Unis, 1970\u20132020. <em>Source<\/em> : OCDE \u2014 stats.oecd.org; FRED \u2014 fred.stlouisfed.org; <em>Consult\u00e9 en<\/em> juin 2020.<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelles questions la primaut\u00e9 de la valeur pour les actionnaires soul\u00e8ve-t-elle quant \u00e0 l\u2019identification des rentes \u00e9conomiques? Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, il faut examiner s\u00e9par\u00e9ment les rentes des actionnaires et les rentes des services bancaires aux entreprises. Premi\u00e8rement, les dividendes vers\u00e9s aux actionnaires, \u00e0 l\u2019instar des rentes fonci\u00e8res, consistent \u00e0 extraire de la valeur d\u2019actifs existants, en l\u2019occurrence, le cours des actions de l\u2019entreprise. Comme indiqu\u00e9, ceux-ci peuvent \u00eatre augment\u00e9s par le biais de rachats d\u2019actions, financ\u00e9s soit par les b\u00e9n\u00e9fices, soit par des emprunts bancaires, soit par l\u2019\u00e9mission d\u2019obligations de soci\u00e9t\u00e9. En cas d\u2019emprunt, on observe un parall\u00e8le avec l\u2019inflation des prix des actifs li\u00e9e \u00e0 l\u2019endettement hypoth\u00e9caire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par cons\u00e9quent, les versements de dividendes financ\u00e9s par l\u2019endettement peuvent \u00eatre class\u00e9s comme des rentes, car ils constituent une r\u00e9compense sans contribution au processus de production ou de circulation. Parall\u00e8lement, les entreprises doivent r\u00e9duire leurs d\u00e9penses productives, c\u2019est-\u00e0-dire leurs investissements \u00e0 long terme et leurs d\u00e9penses en R-D, afin de rembourser les pr\u00eats qu\u2019elles ont contract\u00e9s pour alimenter la bulle boursi\u00e8re. Elles limitent ainsi davantage la capacit\u00e9 productive de l\u2019\u00e9conomie. Deuxi\u00e8mement, les rentes bancaires des entreprises (c\u2019est-\u00e0-dire les paiements d\u2019int\u00e9r\u00eats sur les pr\u00eats aux entreprises) pourraient, en principe, soit favoriser, soit d\u00e9courager l\u2019innovation selon la destination du cr\u00e9dit. Si les entreprises ont recours \u00e0 l\u2019endettement pour financer des investissements productifs \u00e0 long terme, cela peut soutenir la cr\u00e9ation de valeur et la rentabilit\u00e9. Dans ce sc\u00e9nario, les paiements d\u2019int\u00e9r\u00eats aux banques commerciales pourraient en effet \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme une r\u00e9compense vers\u00e9e aux banques pour avoir fait preuve de patience et pris des risques en investissant dans des projets d\u2019investissement \u00e0 long terme. Il est donc n\u00e9cessaire de mener des recherches plus approfondies sur l\u2019utilisation que font les entreprises non financi\u00e8res du cr\u00e9dit bancaire dans les \u00e9conomies avanc\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">3.4 Innovation et rentes de brevet<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La notion de rentes technologiques avanc\u00e9e par Schumpeter (1942) comme incitatif \u00e0 l\u2019innovation et \u00e0 la croissance poss\u00e8de un pouvoir explicatif important quant \u00e0 la dynamique des d\u00e9penses de recherche et d\u00e9veloppement. Les nouvelles technologies m\u00e8nent \u00e0 la diff\u00e9renciation des produits, et donc \u00e0 des gains monopolistiques \u00e0 court terme jusqu\u2019\u00e0 ce que la nouvelle technologie se diffuse. Cela incite d\u2019autres entreprises \u00e0 intensifier leurs efforts en R&amp;D afin de percevoir de telles rentes \u00e0 court terme \u00e0 l\u2019avenir; par cons\u00e9quent, l\u2019innovation favorise la concurrence, qui \u00e0 son tour favorise davantage l\u2019innovation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les brevets se justifient traditionnellement par le fait qu\u2019ils incitent les entrepreneurs \u00e0 d\u00e9ployer des efforts en leur permettant de s\u2019approprier les retomb\u00e9es \u2014 les rentes schump\u00e9t\u00e9riennes \u2014 de leur innovation. N\u00e9anmoins, pour que les brevets stimulent l\u2019innovation, ils devraient \u00eatre \u00e9troits (limit\u00e9s \u00e0 la partie en aval de la cha\u00eene d\u2019innovation pertinente pour la nouvelle invention) et faibles (facilement conc\u00e9dables sous licence) \u2014 et non forts et larges (Mazzoleni et Nelson, 1998). Or, dans la pratique, ils sont trop forts et trop larges, ce qui entrave l\u2019innovation et conduit \u00e0 ce que Baumol (1990) a appel\u00e9 \u00ab l\u2019entrepreneuriat improductif \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Selon l\u2019Organisation mondiale de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle (OMPI), les brevets sont g\u00e9n\u00e9ralement accord\u00e9s pour une dur\u00e9e de 20 ans, la dur\u00e9e minimale \u00e9tant de 14 ans pour les brevets de conception (Acte de 1995) . La dur\u00e9e moyenne des brevets est si longue qu\u2019elle a un effet dissuasif sur l\u2019investissement, car d\u00e8s qu\u2019une entreprise innove et que le brevet est accord\u00e9, elle s\u2019assure un revenu provenant de celui-ci pendant environ deux d\u00e9cennies. Parall\u00e8lement, les entreprises concurrentes doivent payer des redevances pour utiliser ces brevets, ce qui r\u00e9duit les fonds dont elles disposent pour leurs d\u00e9penses en R-D. \u00c0 cet \u00e9gard, on peut conclure qu\u2019une grande partie des revenus tir\u00e9s des brevets depuis le milieu des ann\u00e9es 1990 constitue en effet une rente. \u00c0 cet \u00e9gard, les brevets de longue dur\u00e9e ne r\u00e9compensent pas l\u2019investissement et l\u2019innovation \u00e0 long terme, mais prot\u00e8gent ceux qui ne prennent plus de risques apr\u00e8s avoir innov\u00e9 avec succ\u00e8s une seule fois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Selon la th\u00e9orie de la recherche de rente, les brevets ne g\u00e9n\u00e8rent des rentes que s\u2019ils entra\u00eenent une hausse des prix. Cependant, les rentes de monopole d\u00e9coulant des brevets peuvent nuire \u00e0 l\u2019\u00e9conomie m\u00eame lorsque les prix restent inchang\u00e9s. \u00c0 l\u2019instar de notre analyse des rentes issues des ressources naturelles, les redevances de brevets font partie des co\u00fbts g\u00e9n\u00e9raux de l\u2019\u00e9conomie (m\u00eame si toutes les entreprises n\u2019ont pas besoin de produits brevet\u00e9s). Par cons\u00e9quent, les entreprises peuvent tenter de rester concurrentielles (c\u2019est-\u00e0-dire en n\u2019augmentant pas leurs prix) en r\u00e9duisant les salaires ou en diminuant leurs marges b\u00e9n\u00e9ficiaires. Dans les deux cas, cela pourrait entra\u00eener un ralentissement de l\u2019accumulation et de l\u2019investissement, respectivement en raison des effets sur la demande d\u2019une in\u00e9galit\u00e9 accrue ou d\u2019une baisse des b\u00e9n\u00e9fices non r\u00e9partis (\u00e9tant donn\u00e9 que ceux-ci sont r\u00e9investis). Comme le montre la figure 3, les rentes globales li\u00e9es aux brevets augmentent tant aux \u00c9tats-Unis qu\u2019au Royaume-Uni depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, mais de mani\u00e8re nettement plus rapide aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"520\" height=\"315\" src=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/RentFig3.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-11268\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/RentFig3.jpeg 520w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/RentFig3-420x254.jpeg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 520px) 100vw, 520px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><strong>Fig. 3.<\/strong> Frais li\u00e9s \u00e0 l\u2019utilisation de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle, paiements (balance des paiements, en milliards de dollars am\u00e9ricains de 2010), 1980\u20132018. <em>Source<\/em> : Banque mondiale \u2014 data.worldbank.org, <em>consult\u00e9 le<\/em> : juin 2020.<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Compte tenu de ce fait stylis\u00e9, il est essentiel, pour notre compr\u00e9hension de la dynamique de l\u2019innovation, que de futures recherches v\u00e9rifient si la brevetisation de l\u2019innovation a effectivement contribu\u00e9 \u00e0 la stagnation, soit en r\u00e9duisant les marges b\u00e9n\u00e9ficiaires, soit en comprimant les salaires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019un point de vue politique, il est essentiel de repenser et de fa\u00e7onner la l\u00e9gislation sur les brevets, tant au niveau national qu\u2019international, de mani\u00e8re \u00e0 encourager l\u2019entrepreneuriat productif plut\u00f4t que non productif. Premi\u00e8rement, la dur\u00e9e du brevet doit \u00eatre consid\u00e9rablement plus courte qu\u2019elle ne l\u2019est actuellement. Deuxi\u00e8mement, les revenus tir\u00e9s de ces brevets doivent \u00eatre r\u00e9investis \u00e0 la fois dans le d\u00e9veloppement du capital humain au sein de l\u2019entreprise et dans de nouveaux projets d\u2019investissement \u00e0 haut risque ax\u00e9s sur l\u2019innovation, plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre redistribu\u00e9s aux actionnaires. Troisi\u00e8mement, lorsqu\u2019une entreprise obtient un brevet gr\u00e2ce \u00e0 un projet ayant b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019un soutien de l\u2019\u00c9tat ou s\u2019appuyant sur des connaissances existantes cr\u00e9\u00e9es par le secteur public, il devrait exister un m\u00e9canisme permettant au secteur public de participer \u00e9galement aux b\u00e9n\u00e9fices tir\u00e9s de ce brevet. Enfin, les brevets \u00e0 long terme peuvent en effet s\u2019av\u00e9rer utiles et \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme une \u00ab rente positive \u00bb dans le cadre d\u2019une strat\u00e9gie de d\u00e9veloppement visant \u00e0 favoriser l\u2019essor de certaines industries sous-d\u00e9velopp\u00e9es. Autoriser des brevets \u00e0 plus long terme dans ces secteurs pourrait attirer des capitaux, augmenter le niveau global d\u2019emploi dans l\u2019\u00e9conomie et favoriser un mod\u00e8le de croissance mieux coordonn\u00e9. Il est toutefois important que l\u2019\u00c9tat supervise et intervienne activement dans le processus afin de s\u2019assurer que ces rentes ne conduisent pas \u00e0 une monopolisation du secteur, ce qui aurait des effets n\u00e9fastes sur l\u2019emploi et la croissance.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">3.5 \u00ab Capitalisme de plateforme \u00bb et rentes num\u00e9riques<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La croissance r\u00e9cente des monopoles des plateformes num\u00e9riques et leur influence croissante sur la sph\u00e8re de la circulation ont soulev\u00e9 des pr\u00e9occupations concernant l\u2019extraction de rentes dans l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle (Langley et Leyshon, 2017; Sadowski, 2020; Mazzucato <em>et al.<\/em>, 2021; Mazzucato <em>et al.<\/em>, 2023). La th\u00e9orie n\u00e9oclassique sugg\u00e8re que plus le nombre d\u2019utilisateurs d\u2019une plateforme est \u00e9lev\u00e9, plus le prix pour le consommateur devrait \u00eatre bas (Katz et Shapiro, 1985). En r\u00e9alit\u00e9, les donn\u00e9es indiquent qu\u2019en raison d\u2019importants effets de r\u00e9seau, les plateformes num\u00e9riques \u2014 une fois qu\u2019elles atteignent une taille critique et un nombre critique d\u2019utilisateurs \u2014 connaissent des rendements marginaux <em>croissants<\/em>, plut\u00f4t que d\u00e9croissants (Langley et Leyshon, 2017; Srnicek, 2017; Zuboff, 2019). Les plateformes num\u00e9riques agissent comme des interm\u00e9diaires entre le producteur et le consommateur, pr\u00e9levant des frais sur le prix final. Bien qu\u2019elles puissent, dans certains cas, faciliter la circulation des produits, favorisant ainsi les \u00e9changes et la croissance \u00e9conomique, les frais factur\u00e9s au producteur pour l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la plateforme constituent un revenu non productif, car ils sont d\u00e9termin\u00e9s en grande partie par le pouvoir de march\u00e9 et n\u2019ajoutent rien \u00e0 la valeur du produit final.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien que les prix des biens et services finaux puissent \u00eatre r\u00e9duits gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019interm\u00e9diation et \u00e0 la circulation num\u00e9riques, plus une plateforme gagne en popularit\u00e9, plus elle peut accro\u00eetre sa part de revenu en r\u00e9duisant celui des producteurs par le biais de frais et d\u2019autres politiques agressives (O\u2019Reilly, 2019). En ce sens, alors que les consommateurs peuvent se procurer des produits \u00e0 des prix relativement stables ou plus bas, les profits des producteurs peuvent diminuer, et par cons\u00e9quent, leur incitation \u00e0 r\u00e9investir et \u00e0 innover. Les consommateurs peuvent sembler y gagner \u00e0 court terme en b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019un choix plus vaste sur une plateforme facile d\u2019acc\u00e8s, mais, \u00e0 terme, ils risquent de souffrir d\u2019une baisse de la qualit\u00e9 et d\u2019une diminution de la vari\u00e9t\u00e9 des choix, les entreprises concurrentes \u00e9tant contraintes de quitter le march\u00e9 en raison de la chute de leurs profits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par exemple, les plateformes num\u00e9riques comme Uber et Lyft, qui sont devenues des monopoles dans le secteur du taxi, pr\u00e9l\u00e8vent en moyenne environ 25 \u00e0 35 % du tarif total (Mishel, 2018; Mehotra et Gordon, 2019; Rapier, 2019). Les professionnels ind\u00e9pendants doivent payer des frais pour \u00eatre int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 ces plateformes, car, sinon, ils ne pourront pas acc\u00e9der \u00e0 une client\u00e8le suffisante pour \u00eatre concurrentiels sur le march\u00e9. Pourtant, ces processus n\u2019apportent aucune valeur ajout\u00e9e manifeste \u00e0 l\u2019\u00e9conomie. De fa\u00e7on quelque peu paradoxale, la valeur que ces plateformes cr\u00e9ent en mettant en relation les utilisateurs au sein de nouveaux r\u00e9seaux n\u2019est pas prise en compte dans les comptes nationaux, en partie parce qu\u2019il n\u2019y a rien \u00e0 \u00ab compter \u00bb, les utilisateurs c\u00e9dant leurs renseignements gratuitement. Ainsi, la marchandisation des renseignements personnels \u2014 et, en fait, des services de l\u2019\u00ab \u00e9conomie collaborative \u00bb \u2014 est une source de rentes \u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Amazon illustre bien une forme connexe de renti\u00e9risme num\u00e9rique. Agissant \u00e0 titre d\u2019interm\u00e9diaire pour les entreprises qui n\u2019ont pas la capacit\u00e9 de distribuer leurs produits, Amazon facture des frais pour entreposer et exp\u00e9dier les produits d\u2019une entreprise \u00e0 partir de ses entrep\u00f4ts, sur demande, via sa plateforme \u00ab Vendu par Amazon \u00bb (SBA) (Milnes, 2019) . Le syst\u00e8me SBA offre \u00e9galement un service suppl\u00e9mentaire : l\u2019ajustement dynamique et automatique des prix, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019Amazon abaisse ou augmente le prix des marchandises de certains vendeurs en fonction des d\u00e9cisions de tarification de leurs concurrents afin de les maintenir comp\u00e9titifs. Amazon tire une rente sous forme de frais d\u2019adh\u00e9sion \u00e0 SBA en \u00e9change de la \u00ab vente \u00bb de son acc\u00e8s aux donn\u00e9es sur les strat\u00e9gies de tarification des concurrents et de la r\u00e9alisation d\u2019ajustements dynamiques des prix en fonction de ces renseignements. Amazon utilise efficacement son pouvoir de monopole sur la distribution des produits et les donn\u00e9es de tarification pour fournir un service suppl\u00e9mentaire visant \u00e0 \u00ab minimiser \u00bb l\u2019incertitude et la concurrence pour ceux qui adh\u00e8rent \u00e0 SBA. Cela nous donne deux types de rentes num\u00e9riques : (i) le paiement pour les services de distribution des produits; (ii) le paiement pour l\u2019acc\u00e8s aux donn\u00e9es sur les d\u00e9cisions et strat\u00e9gies des concurrents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En utilisant le calculateur de frais en ligne d\u2019Amazon<sup id=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-5\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008600000000000000000_11265\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-5\">5<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Voir : <a href=\"https:\/\/services.amazon.co.uk\/services\/sell-online\/pricing.html.\">https:\/\/services.amazon.co.uk\/services\/sell-online\/pricing.html.<\/a><\/span>, nous constatons que pour une entreprise qui vend un total de 100 produits (dans notre exemple, des livres) \u00e0 un prix moyen de 10 \u00a3, le montant total pay\u00e9 par les clients s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 1 400 \u00a3 et le revenu final du producteur est de 1 140 \u00a3, ce qui laisse \u00e0 Amazon une rente de 260 \u00a3 (soit 22 %). Ce calcul ne tient pas compte des frais d\u2019abonnement mensuels de 25 \u00a3 (hors TPS) par mois, des frais de TPS ni d\u2019aucuns autres frais de service, tels que les frais SBA. Parall\u00e8lement, Amazon est \u00e9galement devenue productrice d\u2019une grande vari\u00e9t\u00e9 de produits, ce qui constitue un conflit d\u2019int\u00e9r\u00eats majeur puisqu\u2019elle est d\u00e9sormais la distributrice des produits de ses concurrents (Edelman, 2019). Cela lui permet de dompter la concurrence en imposant des frais qu\u2019Amazon n\u2019a pas \u00e0 payer pour ses propres produits de marque et d\u2019\u00e9tendre son pouvoir monopolistique de la sph\u00e8re de la distribution au march\u00e9 des produits. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s\u2019apparente au mod\u00e8le d\u2019extraction de rente algorithmique de l\u2019App Store d\u2019Apple (Nicas et Collins, 2019).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Google constitue un autre exemple int\u00e9ressant de <strong>rentierisme num\u00e9rique<\/strong> : l\u2019entreprise a \u00e9tabli un monopole mondial sur la distribution de l\u2019information gr\u00e2ce \u00e0 la popularit\u00e9 de son moteur de recherche et est, parall\u00e8lement, devenue un monopoleur de la publicit\u00e9 num\u00e9rique. Du point de vue du producteur, bien que l\u2019inclusion dans les r\u00e9sultats de recherche de Google soit gratuite, Google impose des frais pour la \u00ab promotion \u00bb vers une position plus \u00e9lev\u00e9e dans les r\u00e9sultats de recherche (O\u2019Reilly, 2019). Ces frais constituent un revenu de rente, car Google exploite son pouvoir de march\u00e9 pour pr\u00e9lever des paiements sans offrir de service sp\u00e9cifique autre que la discrimination entre les utilisateurs qui paient et ceux qui ne paient pas. Encore une fois, le \u00ab travail \u00bb de classement est effectu\u00e9 par des algorithmes dont le co\u00fbt est relativement n\u00e9gligeable. Du point de vue du consommateur, les entreprises productives ont \u00e9galement tendance \u00e0 utiliser ces services num\u00e9riques pour orienter les clients vers des choix plus rentables. Un exemple typique est le manque \u00e0 gagner subi par les clients qui ont droit \u00e0 des services gratuits de production de d\u00e9claration de revenus, mais qui ne disposent pas d\u2019informations suffisantes sur leurs droits. Elliot (2019) d\u00e9montre que les clients finissent souvent par payer des services de d\u00e9claration d\u2019imp\u00f4ts co\u00fbteux dont ils n\u2019ont pas besoin, car les entreprises de d\u00e9claration d\u2019imp\u00f4ts font la promotion en ligne de services sp\u00e9cifiques \u00e0 co\u00fbt \u00e9lev\u00e9, limitant ainsi indirectement l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019information essentielle sur les services gratuits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les entreprises de technologie num\u00e9rique semblent offrir des services subventionn\u00e9s ou gratuits aux utilisateurs. En r\u00e9alit\u00e9, elles tirent essentiellement leurs profits en permettant aux annonceurs d\u2019atteindre plus rapidement leur public cible, gr\u00e2ce \u00e0 la vente d\u2019informations fournies gratuitement sur leurs utilisateurs, qui aident \u00e0 pr\u00e9dire leurs activit\u00e9s futures. Zuboff (2019) a d\u00e9crit ce ph\u00e9nom\u00e8ne comme la cr\u00e9ation d\u2019un \u00ab surplus comportemental \u00bb, puisqu\u2019il ne co\u00fbte pratiquement rien \u00e0 l\u2019entreprise de plateforme de recueillir, de traiter et de partager ces donn\u00e9es \u00e0 l\u2019aide d\u2019algorithmes et d\u2019apprentissage automatique de plus en plus sophistiqu\u00e9s.Par exemple, Baiman (2020) estime qu\u2019en 2014, Facebook a tir\u00e9 une rente absolue de 3,8 milliards de dollars (y compris les rentes intra-secteur, intra-pays et interentreprises). Les frais qu\u2019elles facturent aux annonceurs sont inclus dans les chiffres du PIB \u2014 mais les renseignements fournis gratuitement par les utilisateurs ne le sont pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans l\u2019ensemble, l\u2019essor du capitalisme de plateforme constitue un \u00e9l\u00e9ment cl\u00e9 du processus contemporain de renti\u00e9risation. Ce qui rend ce secteur sp\u00e9cifique unique, par rapport \u00e0 d\u2019autres secteurs rentiers, c\u2019est que les entreprises qui le composent dominent de plus en plus la circulation des produits et de l\u2019information, ce qui leur permet d\u2019extraire des rentes gr\u00e2ce \u00e0 la mon\u00e9tisation des renseignements fournis gratuitement par les consommateurs et en facturant aux producteurs des frais d\u2019utilisation de leurs plateformes de plus en plus monopolistiques, ce qui p\u00e8se sur leurs b\u00e9n\u00e9fices. Bien que ce processus d\u2019extraction de valeur ne se traduise pas n\u00e9cessairement par une hausse du niveau global des prix, la restructuration des frais g\u00e9n\u00e9raux pourrait bien accro\u00eetre la part de la rente au d\u00e9triment des parts des salaires et des profits, ce qui entra\u00eenerait une stagnation \u00e0 long terme. Compte tenu de l\u2019\u00e9mergence r\u00e9cente des plateformes technologiques num\u00e9riques, un programme de recherche s\u2019impose pour tester empiriquement ces hypoth\u00e8ses dans ce secteur, peut-\u00eatre plus que dans tout autre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">4. Discussion et conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Marx a soulign\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une th\u00e9orie de la rente \u00e9conomique : \u00ab<em>Sans cela, notre analyse du capital ne serait pas compl\u00e8te<\/em> \u00bb (Marx, 1894 [1991], chap. 37). Le pr\u00e9sent article visait \u00e0 contribuer \u00e0 une compr\u00e9hension plus nuanc\u00e9e des rentes \u00e9conomiques modernes, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019on s\u2019inqui\u00e8te largement du fait que le capitalisme soit \u00ab truqu\u00e9 \u00bb en faveur d\u2019une \u00e9lite d\u2019affaires et financi\u00e8re de plus en plus restreinte (Wolf, 2019) . Notre hypoth\u00e8se de travail, \u00e0 l\u2019instar de celle de nombreux autres chercheurs en sciences sociales critiques, est qu\u2019<strong>une grande partie du surplus de la soci\u00e9t\u00e9<\/strong> dans les \u00e9conomies capitalistes est <strong>pr\u00e9lev\u00e9e sous forme de paiements de rente<\/strong>, en particulier au profit des secteurs<strong> financier et immobilier<\/strong>, mais aussi, de plus en plus, au profit de grandes <strong>soci\u00e9t\u00e9s non financi\u00e8res<\/strong> qui ont d\u00e9velopp\u00e9 de nouveaux mod\u00e8les d\u2019affaires permettant de contourner les \u00ab r\u00e8gles du jeu \u00bb existantes, selon la terminologie de Baumol (1990). Toutefois, \u00e0 la suite de Schumpeter, nous admettons \u00e9galement que certains types de rentes constituent une caract\u00e9ristique in\u00e9vitable d\u2019une \u00e9conomie capitaliste dynamique et qu\u2019elles d\u00e9coulent naturellement des innovations. De plus, les rentes vers\u00e9es \u00e0 certains secteurs \u2014 par exemple celui des \u00e9nergies renouvelables \u2014 peuvent s\u2019av\u00e9rer globalement b\u00e9n\u00e9fiques pour la demande et la croissance \u00e9conomique \u00e0 court et \u00e0 moyen terme. La question est donc de savoir <strong>comment mieux distinguer les bonnes rentes des mauvaises<\/strong>, les mesurer, puis \u00e9laborer des cadres comptables et des politiques pour y faire face?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avons d\u00e9fini la rente \u00e9conomique, \u00e0 la suite des classiques, comme le revenu tir\u00e9 de la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019un actif rare ou du contr\u00f4le d\u2019une activit\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 la production \u00e9conomique, au-del\u00e0 du co\u00fbt d\u2019exploitation ou d\u2019entretien de cet actif. Dans un premier temps, nous avons pass\u00e9 en revue les th\u00e9ories existantes sur les rentes \u00e9conomiques issues de l\u2019\u00e9conomie politique classique, de l\u2019institutionnalisme du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, la th\u00e9orie n\u00e9oclassique de la \u00ab recherche de rente \u00bb et l\u2019analyse keyn\u00e9sienne des rentiers financiers. Par la suite, nous avons explor\u00e9 les rentes \u00e9conomiques dans diff\u00e9rents secteurs du capitalisme contemporain en mettant l\u2019accent sur la distinction entre \u00ab bonnes \u00bb et \u00ab mauvaises \u00bb rentes. Cette \u00e9tude, bien que limit\u00e9e en port\u00e9e et en profondeur, d\u00e9montre comment les derni\u00e8res d\u00e9cennies ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es par <strong>une augmentation rapide des mauvaises rentes<\/strong>. Malheureusement, la dynamique d\u2019accumulation des rentes semble une proph\u00e9tie auto-r\u00e9alisatrice. L\u2019accumulation de rentes encourage davantage la recherche de rentes ou la \u00ab consommation ostentatoire \u00bb plut\u00f4t que l\u2019investissement productif (Stiglitz, 2016), comme nous l\u2019avons observ\u00e9 tant dans le secteur immobilier que dans celui des entreprises non financi\u00e8res, o\u00f9 la financiarisation a conduit \u00e0 des cycles de r\u00e9troaction positive aliment\u00e9s par l\u2019inflation des prix des actifs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il en r\u00e9sulte que la structure des co\u00fbts de l\u2019\u00e9conomie est port\u00e9e \u00e0 un niveau artificiellement \u00e9lev\u00e9. Cela sape l\u2019investissement productif et l\u2019innovation et, paradoxalement, la cr\u00e9ation des rentes d\u2019innovation schump\u00e9t\u00e9riennes qui sont si importantes pour la croissance \u00e9conomique. Cela freine \u00e9galement la demande dans le secteur des m\u00e9nages, avec des r\u00e9percussions sur la consommation, tandis que les entreprises se font de plus en plus concurrence en fonction du cours de leurs actions \u00e0 court terme plut\u00f4t qu\u2019en mati\u00e8re d\u2019innovation. De nouvelles formes de rentes \u00e9conomiques \u00e9mergent \u00e9galement, qui menacent notre existence physique (rentes li\u00e9es aux ressources non renouvelables), notre vie priv\u00e9e et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, le capitalisme industriel (les rentes num\u00e9riques).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il devrait \u00eatre possible de mieux cerner et mesurer ces rentes, au-del\u00e0 des simples agr\u00e9gats macro\u00e9conomiques tels que la valeur ajout\u00e9e brute. Dans le secteur financier, il est important d\u2019\u00e9tudier l\u2019affectation du cr\u00e9dit et des investissements ainsi que leur volume, puis de d\u00e9terminer ce que les entreprises \u2014 en particulier les entreprises non financi\u00e8res \u2014 en font r\u00e9ellement. Cela permettra de comprendre de mani\u00e8re plus nuanc\u00e9e dans quelle mesure les profits du secteur financier (g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par les int\u00e9r\u00eats et, de plus en plus, par les frais) repr\u00e9sentent des rentes \u00e9conomiques ou soutiennent des activit\u00e9s plus productives.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019examen de la r\u00e9partition des rentes est \u00e9galement essentiel pour d\u00e9terminer si le mod\u00e8le d\u2019affaires d\u2019une entreprise peut v\u00e9ritablement \u00eatre qualifi\u00e9 de \u00ab renti\u00e8re \u00bb ou non. La multiplication des rachats d\u2019actions et d\u2019autres investissements visant \u00e0 gonfler les prix des actifs financiers sugg\u00e8re que de nombreuses entreprises am\u00e9ricaines ont sombr\u00e9 dans le renti\u00e9risme. Les rentes de ressources peuvent \u00eatre utilis\u00e9es efficacement pour soutenir la croissance et l\u2019innovation, mais elles ont plus souvent \u00e9t\u00e9 d\u00e9tourn\u00e9es au d\u00e9triment des populations nationales. La menace pos\u00e9e par les changements climatiques et la perte de biodiversit\u00e9 justifie fortement de mettre davantage l\u2019accent sur la r\u00e9duction des ressources non renouvelables, qui privent de valeur tant les g\u00e9n\u00e9rations actuelles que futures. Favoriser la cr\u00e9ation de rentes schump\u00e9t\u00e9riennes dans les secteurs verts afin d\u2019encourager l\u2019innovation et l\u2019investissement sera probablement essentiel pour permettre une transition structurelle vers une \u00e9conomie plus durable. L\u2019\u00e9mergence des rentes num\u00e9riques soul\u00e8ve plusieurs nouvelles questions pour les chercheurs, mais l\u2019acc\u00e8s aux donn\u00e9es pourrait constituer un enjeu particulier, \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019une grande partie des donn\u00e9es brutes (les donn\u00e9es personnelles) que ces entreprises utilisent pour g\u00e9n\u00e9rer des revenus n\u2019est pas soumise aux m\u00e9canismes du march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">4.1 Implications politiques<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela nous am\u00e8ne \u00e0 la question des politiques publiques. Bien que nous ayons soulign\u00e9 que les rentes constituent, dans une certaine mesure, une caract\u00e9ristique in\u00e9vitable des \u00e9conomies capitalistes, l\u2019explosion actuelle des \u00ab mauvaises \u00bb rentes n\u2019est certainement pas une fatalit\u00e9. Au contraire, les interventions \u2014 ou la non-intervention \u2014 des pouvoirs publics ont jou\u00e9 un r\u00f4le cl\u00e9. Les propri\u00e9taires dans les grandes villes peuvent \u00ab gagner \u00bb davantage gr\u00e2ce aux gains en capital sur leur propri\u00e9t\u00e9 qu\u2019\u00e0 travers leur travail r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 (Ryan-Collins et Murray, 2021), en partie parce qu\u2019ils ne paient aucun imp\u00f4t sur l\u2019augmentation consid\u00e9rable et non m\u00e9rit\u00e9e de la valeur fonci\u00e8re de leur r\u00e9sidence principale. Le processus de financiarisation des entreprises, motiv\u00e9 par la valeur pour les actionnaires, est exacerb\u00e9 par le fait que le recours \u00e0 l\u2019endettement \u2014 souvent n\u00e9cessaire pour des fusions et acquisitions agressives \u2014 est en r\u00e9alit\u00e9 moins co\u00fbteux que l\u2019investissement en actions en raison des all\u00e9gements fiscaux sur les paiements d\u2019int\u00e9r\u00eats. La politique de \u00ab patent box \u00bb, d\u00e9sormais largement utilis\u00e9e dans l\u2019UE, accorde un all\u00e8gement fiscal sur les b\u00e9n\u00e9fices d\u00e9coulant de l\u2019enregistrement d\u2019un brevet, ce qui constitue en soi une r\u00e9compense de monopole visant \u00e0 prot\u00e9ger le gain d\u2019appropriation de l\u2019innovateur face \u00e0 d\u2019\u00e9ventuels concurrents. Les organismes de r\u00e9glementation et les gouvernements ont ferm\u00e9 les yeux sur les profits de rentiers issus d\u2019activit\u00e9s non durables dans le secteur des ressources naturelles et de mod\u00e8les d\u2019affaires hautement intrusifs et monopolistiques dans le secteur des technologies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui fait souvent d\u00e9faut dans les discussions actuelles, c\u2019est la compr\u00e9hension de la mani\u00e8re dont les diff\u00e9rents acteurs de l\u2019\u00e9conomie contribuent \u00e0 la cr\u00e9ation de nouveaux march\u00e9s et de nouvelles rentes, puis de la fa\u00e7on dont ces acteurs sont r\u00e9compens\u00e9s pour leurs contributions \u2014 le \u00ab lien risque-r\u00e9compense \u00bb du syst\u00e8me capitaliste (Lazonick et Mazzucato, 2013) . Il manque notamment une compr\u00e9hension du r\u00f4le positif que le secteur public peut jouer dans la r\u00e9duction ou la socialisation des rentes, une caract\u00e9ristique mise en avant par les \u00e9coles allemande et institutionnaliste au XIXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, comme le souligne la <a href=\"https:\/\/academic.oup.com\/cje\/article\/47\/3\/507\/7160981#s2\">section 2<\/a>. Qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un investissement dans une nouvelle station de m\u00e9tro qui augmente consid\u00e9rablement la valeur fonci\u00e8re des quartiers avoisinants ou d\u2019un investissement dans la recherche et le d\u00e9veloppement (R&amp;D) militaire ou universitaire \u00e0 un stade pr\u00e9coce pour une nouvelle technologie telle que le t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 \u00e9cran tactile qui r\u00e9volutionne de multiples secteurs (Mazzucato, 2013), le r\u00e9sultat tend \u00e0 \u00eatre le m\u00eame. Les rentes d\u00e9coulant de ces investissements sont accapar\u00e9es par d\u2019autres parties qui, soit n\u2019ont pas du tout contribu\u00e9 aux rentes qu\u2019elles per\u00e7oivent (dans le cas des propri\u00e9taires fonciers existants), soit ne se sont impliqu\u00e9es qu\u2019\u00e0 un stade ult\u00e9rieur, lorsque les profits sont plus certains (comme c\u2019est le cas dans de nombreux exemples d\u2019innovations technologiques r\u00e9ussies).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les cadres politiques doivent donc reconna\u00eetre le r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat dans le processus de cr\u00e9ation de valeur et garantir une r\u00e9mun\u00e9ration pour sa contribution lorsque le d\u00e9veloppement \u00e9conomique et les innovations sont couronn\u00e9s de succ\u00e8s. Parmi les options possibles, on peut citer le fait que l\u2019\u00c9tat conserve ou acqui\u00e8re des terrains pour le compte du domaine public afin de socialiser les hausses de la valeur fonci\u00e8re r\u00e9sultant de la croissance \u00e9conomique, comme Singapour l\u2019a fait avec beaucoup de succ\u00e8s (Haila, 2015), ou encore la prise de participations dans les investissements publics en R&amp;D (Detter <em>et al.<\/em>, 2020) ou encore le partage des b\u00e9n\u00e9fices et l\u2019imposition de conditions li\u00e9es \u00e0 l\u2019investissement (Laplane et Mazzucato, 2020; Mazzucato et Li, 2020; Mazzucato, 2022). La r\u00e9cente nationalisation de grandes soci\u00e9t\u00e9s \u00e9nerg\u00e9tiques nationales par certains pays europ\u00e9ens, \u00e0 la lumi\u00e8re de la crise \u00e9nerg\u00e9tique provoqu\u00e9e par la guerre en Ukraine, constitue un exemple de socialisation des rentes, mais uniquement sous l\u2019effet d\u2019une pression politique extr\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fiscalit\u00e9 peut \u00e9galement \u00eatre beaucoup mieux adapt\u00e9e pour socialiser les rentes. Dans la plupart des \u00e9conomies avanc\u00e9es, le gros de l\u2019imp\u00f4t p\u00e8se actuellement sur la production (imp\u00f4ts sur les soci\u00e9t\u00e9s), sur les revenus et la consommation (taxes sur la valeur ajout\u00e9e) plut\u00f4t que sur les rentes et la richesse.<sup id=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-6\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008600000000000000000_11265\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-6\">6<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Aux \u00c9tats-Unis, la plupart des \u00c9tats continuent d\u2019imposer un imp\u00f4t foncier sur les r\u00e9sidences principales, bien que la part de cet imp\u00f4t dans le total des recettes fiscales soit en baisse depuis de nombreuses ann\u00e9es (Ryan-Collins, 2018, p. 26).<\/span> Il est toutefois d\u00e9sormais bien \u00e9tabli que l\u2019imposition des rentes \u00e9conomiques (en particulier les rentes de raret\u00e9 telles que celles sur le terrain) n\u2019a que tr\u00e8s peu, voire aucun effet de distorsion sur l\u2019\u00e9conomie, puisqu\u2019il n\u2019y a aucun co\u00fbt associ\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9gration d\u2019un facteur tel que le terrain dans la production (Bl\u00f6chliger, 2015). Un argument similaire peut \u00eatre avanc\u00e9 concernant l\u2019information recueillie \u00e9lectroniquement \u2014 \u00e0 des co\u00fbts n\u00e9gligeables \u2014 par les entreprises de l\u2019\u00e9conomie de plateforme qui b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019externalit\u00e9s de r\u00e9seau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La politique de r\u00e9glementation a \u00e9t\u00e9 fortement influenc\u00e9e par la th\u00e9orie n\u00e9oclassique et s\u2019est centr\u00e9e sur les questions de concurrence, celle-ci \u00e9tant d\u00e9finie de mani\u00e8re restrictive autour du \u00ab choix \u00bb du consommateur (et de la valeur subjective) et d\u2019une compr\u00e9hension limit\u00e9e de la structure et de l\u2019efficacit\u00e9 de la fixation des prix. La politique de concurrence devrait plut\u00f4t viser \u00e0 maintenir les prix pratiqu\u00e9s par les organisations de type monopolistique \u00e0 un niveau plus proche des co\u00fbts de production r\u00e9els, major\u00e9s d\u2019un b\u00e9n\u00e9fice normal. Au besoin, cela devrait passer par une l\u00e9gislation de type antitrust visant \u00e0 emp\u00eacher la cr\u00e9ation de monopoles, par exemple en d\u00e9mantelant les entreprises qui utilisent leur pouvoir de march\u00e9 sur un march\u00e9 pour en prendre le contr\u00f4le d\u2019autres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, dans certains secteurs, une \u00e9tape pr\u00e9alable \u00e0 la r\u00e9forme de la r\u00e9glementation de la concurrence consiste \u00e0 mieux comprendre les pratiques d\u2019affaires des acteurs rentiers modernes et la mani\u00e8re dont ils cr\u00e9ent et extraient de la valeur. Cela s\u2019applique en particulier aux entreprises de plateformes modernes, o\u00f9 les cadres de pr\u00e9sentation de l\u2019information financi\u00e8re partent du principe d\u2019un monde o\u00f9 les consommateurs ach\u00e8tent des biens physiques sur des march\u00e9s plus ou moins concurrentiels, plut\u00f4t que d\u2019un monde o\u00f9 les profits (rentiers) sont g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par la mon\u00e9tisation des donn\u00e9es fournies gratuitement par les utilisateurs qui acc\u00e8dent \u00e0 des services en ligne gratuits (Petit et Teece, 2021; Mazzucato <em>et al.<\/em>, 2023) . Les organismes de r\u00e9glementation pourraient instaurer des exigences en mati\u00e8re de d\u00e9claration d\u2019indicateurs d\u2019exploitation non financiers, tels que le nombre d\u2019utilisateurs actifs mensuels au sein de segments de march\u00e9 majeurs bien d\u00e9finis (les r\u00e8gles actuelles permettent aux entreprises de d\u00e9finir leurs propres segments). Gr\u00e2ce \u00e0 des renseignements op\u00e9rationnels et financiers am\u00e9lior\u00e9s par segment de produit, les autorit\u00e9s antitrust peuvent mieux \u00e9valuer l\u2019\u00e9tendue et la p\u00e9rennit\u00e9 du pouvoir de march\u00e9 des entreprises vis-\u00e0-vis des consommateurs et des producteurs. En cartographiant plus rigoureusement ces rentes de monopole plus complexes, les chercheurs peuvent fournir une justification solide en faveur d\u2019une r\u00e9glementation antitrust plus stricte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De plus, alors que les auteurs classiques identifiaient les propri\u00e9taires fonciers comme la principale classe de rentiers et que Keynes ciblait le secteur financier, notre analyse sugg\u00e8re que le renti\u00e9risme contemporain est un ph\u00e9nom\u00e8ne omnipr\u00e9sent, avec diff\u00e9rents mod\u00e8les d\u2019affaires d\u2019extraction de rentes existant dans divers secteurs et classes sociales, chacun ayant des int\u00e9r\u00eats rentiers distincts. Ces constatations viennent compl\u00e9ter les efforts r\u00e9cents visant \u00e0 red\u00e9finir les notions de classe, compte tenu de l\u2019importance croissante de la propri\u00e9t\u00e9 d\u2019actifs pour l\u2019acc\u00e8s aux occasions (Piketty, 2014; Adkins <em>et al.<\/em>, 2021). Par exemple, les m\u00e9nages de la classe moyenne dans les \u00e9conomies avanc\u00e9es investissent dans l\u2019habitation en tant qu\u2019actif financier, profitant soit de gains en capital exceptionnels (puisque les r\u00e9sidences principales ne sont g\u00e9n\u00e9ralement pas impos\u00e9es), soit d\u2019une hausse des rentes fonci\u00e8res s\u2019ils deviennent propri\u00e9taires. En prenant un taxi Uber ou en commandant un produit sur Amazon, nous, en tant que consommateurs, soutenons et tirons profit d\u2019un mod\u00e8le num\u00e9rique d\u2019extraction de rente qui peut entra\u00eener des pertes d\u2019emplois et une stagnation de la demande. Cette dynamique rend probablement la r\u00e9forme des politiques difficile, car l\u2019identification des int\u00e9r\u00eats parmi les groupes socio-\u00e9conomiques devient plus complexe, et que se forment des coalitions diverses entre les m\u00e9nages \u00e0 revenu interm\u00e9diaire et les rentiers d\u2019\u00e9lite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous esp\u00e9rons que le pr\u00e9sent document ouvrira la voie \u00e0 un nouveau programme de recherche visant \u00e0 mieux d\u00e9finir et cartographier les rentes \u00e9conomiques modernes au-del\u00e0 du paradigme n\u00e9oclassique dominant et, ce faisant, \u00e0 \u00e9laborer des politiques mieux \u00e0 m\u00eame d\u2019y faire face. Les recherches futures devraient chercher \u00e0 tester empiriquement comment la hausse des co\u00fbts rentiers influence l\u2019investissement, l\u2019innovation et les salaires dans le contexte d\u2019\u00e9conomies pr\u00e9sentant des structures institutionnelles diff\u00e9rentes en raison de droits de propri\u00e9t\u00e9 et de droits juridiques vari\u00e9s. Afin que les propositions de politiques qui en d\u00e9coulent soient r\u00e9alistes, des \u00e9tudes de cas plus approfondies sont \u00e9galement n\u00e9cessaires pour cerner plus en d\u00e9tail les mod\u00e8les d\u2019affaires rentiers. Cela s\u2019applique notamment au secteur num\u00e9rique, o\u00f9 de nouveaux types de mod\u00e8les d\u2019affaires rentiers prennent de plus en plus d\u2019importance, tant \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale qu\u2019internationale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce travail a \u00e9t\u00e9 soutenu par des subventions de la Fondation Thirty Percy et du R\u00e9seau Omidyar. Nous remercions Antonio Andreoni, Giovanni Dosi ainsi que les participants \u00e0 l\u2019atelier du Data Paradigm Forum (7 et 8 d\u00e9cembre 2020) et \u00e0 la s\u00e9rie de s\u00e9minaires de recherche de l\u2019IIPP (2 novembre 2020) pour leurs commentaires sur les versions pr\u00e9liminaires.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences <\/h2>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Adkins, L., Cooper, M. and Konings, M. 2021. Class in the 21st century: asset inflation and the new logic of inequality, Environment and Planning A, vol. 53, no. 3, 548\u201372<\/li>\n\n\n\n<li>Aghion, P. and Howitt, P. 1992. A model of growth through creative destruction, Econometrica, vol. 60, no. 2, 323\u201351<\/li>\n\n\n\n<li>Ahmadov, A. K. and van der Borg, C. 2019. Do natural resources impede renewable energy production in the EU? A mixed-methods analysis, Energy Policy, vol. 126, 361\u20139<\/li>\n\n\n\n<li>Alvarez, I. 2015. Financialization, non-financial corporations and income inequality: the case of France, Socio-economic Review, vol. 13, no. 3, 449\u201375<\/li>\n\n\n\n<li>Amin, S. 1976. Unequal Development, New York, Monthly Review Press<\/li>\n\n\n\n<li>Baiman, R. 2014. Unequal exchange and the Rentier economy, Review of Radical Political Economics, vol. 46, no. 4, 536\u201357<\/li>\n\n\n\n<li>Baiman, R. 2020. The impact of rent from unequal exchange on Shaikh\u2019s classical-Keynesian<\/li>\n\n\n\n<li>political economic analysis: the example of Facebook, Review of Radical Political Economics, vol. 52, no. 2, 239\u201358<\/li>\n\n\n\n<li>Baumol, W. J. 1990. Entrepreneurship: productive, unproductive, and destructive, Journal of Political Economy, vol. 98, no. 5, 893\u2013921<\/li>\n\n\n\n<li>Beblawi, H. and Luciani, G. (eds.). 2015. The Rentier State, London, Routledge<\/li>\n\n\n\n<li>Bezemer, D., Grydaki, M. and Zhang, L. 2016. More mortgages, lower growth? Economic Inquiry, vol. 54, no. 1, 652\u201374<\/li>\n\n\n\n<li>Bezemer, D. and Hudson, M. 2016. Finance is not the economy: reviving the conceptual distinction, Journal of Economic Issues, vol. 50, no. 3, 745\u201368<\/li>\n\n\n\n<li>Bezemer, D., Ryan-Collins, J., van Lerven, F. and Zhang, L. 2023. Credit policy and the \u2018debt shift\u2019 in advanced economies, Socio-Economic Review, vol. 20, no. 1, 437\u201378<\/li>\n\n\n\n<li>Bl\u00f6chliger, H. 2015. Reforming the Tax on Immovable Property: Taking Care of the Unloved, Paris, OECD Economics Department Working Papers No. 1205<\/li>\n\n\n\n<li>Boyer, R. 2000. Is a finance-led growth regime a viable alternative to Fordism? A preliminary analysis, Economy and Society, vol. 29, no. 1, 111\u201345<\/li>\n\n\n\n<li>Christophers, B. 2013. Banking across Boundaries: Placing Finance in Capitalism, London, John Wiley &amp; Sons<\/li>\n\n\n\n<li>Christophers, B. 2020. Rentier Capitalism: Who Owns the Economy and Who Pays for It? 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The scope and method of political economy in the light of the marginal theory of value and of distribution, The Economic Journal, vol. 24, no. 93, 1\u201323<\/li>\n\n\n\n<li>Wolf, M. 2019. Why rigged capitalism is damaging liberal democracy, Financial Times, 18 September 2019, https:\/\/www.ft.com\/content\/5a8ab27e-d470-11e9-8367-807ebd53ab77<\/li>\n\n\n\n<li>Zuboff, S. 2019. The Age of Surveillance Capitalism, London, Profile Book<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size wp-block-paragraph\">Fichier Excel des\u00a0<a href=\"https:\/\/1drv.ms\/x\/c\/52b2e58f9a01f490\/IQBNOTq3uISSRr4KrP9JoB-QAYl77ixhpKkjm1SZpu5-bUE?e=SAPhd3\">traductions<\/a> par\u00a0<em>Gilles en vrac<\/em> <br><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/trad\/\">Fiches<\/a> avec les premi\u00e8res phrases (et non seulement les titres)<br>Les<strong>\u00a0caract\u00e8res gras<\/strong>\u00a0dans le texte sont de Gilles.<\/p>\n<h3 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes <\/h3><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li id=\"footnote-00000000000008600000000000000000_11265-1\"><span>1<\/span><div>Voir Ward et Aalbers (2016) pour une analyse approfondie des conceptions marxistes sur les rentes fonci\u00e8res urbaines. <a href=\"#mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-1\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 1 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000008600000000000000000_11265-2\"><span>2<\/span><div>L\u2019utilisation du terme \u00ab rente \u00bb peut pr\u00eater \u00e0 confusion au sens classique du terme, puisque les travailleurs tirent davantage de ce \u00e0 quoi ils ont droit plut\u00f4t que de percevoir un revenu sup\u00e9rieur \u00e0 leur contribution \u00e0 la cr\u00e9ation de valeur. <a href=\"#mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-2\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 2 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000008600000000000000000_11265-3\"><span>3<\/span><div>Voir McKibbin (2013) pour une analyse de l\u2019utilisation que fait Keynes de ce terme. <a href=\"#mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-3\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 3 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000008600000000000000000_11265-4\"><span>4<\/span><div>Les taux d\u2019int\u00e9r\u00eat historiquement bas observ\u00e9s au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies ont quelque peu all\u00e9g\u00e9 les co\u00fbts annuels du service de la dette des m\u00e9nages dans les \u00e9conomies avanc\u00e9es. Cependant, ces faibles taux ont accru la capacit\u00e9 des m\u00e9nages \u00e0 s\u2019endetter davantage, ce qui a entra\u00een\u00e9 une hausse des ratios d\u2019endettement total par rapport au revenu, des remboursements de capital et des prix immobiliers; de sorte que les effets globaux sur la demande ont probablement tout de m\u00eame \u00e9t\u00e9 n\u00e9gatifs. <a href=\"#mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-4\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 4 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000008600000000000000000_11265-5\"><span>5<\/span><div>Voir : <a href=\"https:\/\/services.amazon.co.uk\/services\/sell-online\/pricing.html.\">https:\/\/services.amazon.co.uk\/services\/sell-online\/pricing.html.<\/a> <a href=\"#mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-5\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 5 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000008600000000000000000_11265-6\"><span>6<\/span><div>Aux \u00c9tats-Unis, la plupart des \u00c9tats continuent d\u2019imposer un imp\u00f4t foncier sur les r\u00e9sidences principales, bien que la part de cet imp\u00f4t dans le total des recettes fiscales soit en baisse depuis de nombreuses ann\u00e9es (Ryan-Collins, 2018, p. 26). <a href=\"#mfn-content-00000000000008600000000000000000_11265-6\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 6 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Traduction de Mapping modern economic rents: the good, the bad, and the grey areas par Mariana Mazzucato, Josh Ryan-Collins et Giorgos Gouzoulis. Paru dans Cambridge Journal of Economics, volume 47, num\u00e9ro 3, mai 2023. R\u00e9sum\u00e9 Il existe un consensus croissant sur le fait que les \u00e9conomies capitalistes modernes souffrent d\u2019un pr\u00e9l\u00e8vement excessif de rentes, tant &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/trad\/cartographie-des-rentes-modernes\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Cartographie des rentes \u00e9conomiques modernes : le bon, le mauvais et les zones d\u2019ombre&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":11825,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-11265","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack-related-posts":[{"id":8638,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/capitalisme-rentier-technofascisme\/","url_meta":{"origin":11265,"position":0},"title":"Capitalisme rentier, technofascisme et destruction du bien commun","author":"Gilles Beauchamp","date":"26 octobre 2025","format":false,"excerpt":"Par Kohei Saito & Ryuji SasakiTraduction de l'article Rentier capitalism, technofascism and the destruction of the common, 13 octobre 2025 1. Introduction \u00ab Un spectre hante le monde : le spectre du f\u00e9odalisme \u00bb. Cette affirmation peut sembler \u00e9trange, compte tenu de l'optimisme qui r\u00e8gne actuellement autour des technologies num\u00e9riques.\u2026","rel":"","context":"Article similaire","block_context":{"text":"Article similaire","link":""},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig-1.png?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200,"srcset":"https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig-1.png?resize=350%2C200&ssl=1 1x, https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig-1.png?resize=525%2C300&ssl=1 1.5x, https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig-1.png?resize=700%2C400&ssl=1 2x, https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig-1.png?resize=1050%2C600&ssl=1 3x, https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig-1.png?resize=1400%2C800&ssl=1 4x"},"classes":[]},{"id":11250,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/trad\/rente-et-monopole-intellectuel\/","url_meta":{"origin":11265,"position":1},"title":"La rente et le monopole intellectuel dans le capitalisme contemporain : d\u00e9fis conceptuels et possibilit\u00e9s empiriques","author":"Gilles Beauchamp","date":"19 ao\u00fbt 2026","format":false,"excerpt":"Traduction de Rentiership and intellectual monopoly in contemporary capitalism: conceptual challenges and empirical possibilities par Joseph Baines et Sandy Brian Hager. Socio-Economic Review, volume 23, num\u00e9ro 4, octobre 2025. R\u00e9sum\u00e9 : Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, les concepts de \u00ab renti\u00e9risme \u00bb et de \u00ab monopole intellectuel \u00bb ont pris une place\u2026","rel":"","context":"Article similaire","block_context":{"text":"Article similaire","link":""},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Fig10.jpeg?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":9609,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/trad\/rentes-dattention-pouvoir-plateformes\/","url_meta":{"origin":11265,"position":2},"title":"Rentes algorithmiques d&rsquo;attention : une th\u00e9orie du pouvoir de march\u00e9 des plateformes num\u00e9riques","author":"Gilles Beauchamp","date":"11 mars 2026","format":false,"excerpt":"Donn\u00e9es et politiques | Cambridge Core Traduction de Algorithmic attention rents: A theory of digital platform market power par Tim O'Reilly, Ilan Strauss et Mariana Mazzucato. 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