{"id":7917,"date":"2025-03-12T20:13:14","date_gmt":"2025-03-13T00:13:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=7917"},"modified":"2025-03-12T20:13:14","modified_gmt":"2025-03-13T00:13:14","slug":"stockage-investissement-et-desir","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/stockage-investissement-et-desir\/","title":{"rendered":"Stockage, investissement et d\u00e9sir : un entretien avec Jonathan Levy"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1200\" height=\"888\" src=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Grain_storage_Ramesseum_New_Kingdom_-_panoramio-1200x888.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-7918\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Grain_storage_Ramesseum_New_Kingdom_-_panoramio-1200x888.jpg 1200w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Grain_storage_Ramesseum_New_Kingdom_-_panoramio-744x551.jpg 744w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Grain_storage_Ramesseum_New_Kingdom_-_panoramio-420x311.jpg 420w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Grain_storage_Ramesseum_New_Kingdom_-_panoramio-768x568.jpg 768w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Grain_storage_Ramesseum_New_Kingdom_-_panoramio-1536x1137.jpg 1536w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/Grain_storage_Ramesseum_New_Kingdom_-_panoramio.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Traduction de <a href=\"https:\/\/www.jhiblog.org\/2025\/02\/24\/storage-investment-and-desire-an-interview-with-jonathan-levy\/\">Storage, Investment, and Desire: An Interview with Jonathan Levy<\/a> <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">par Daniel Judt<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cet entretien, Daniel Judt s&rsquo;entretient avec Jonathan Levy, historien renomm\u00e9 de la vie \u00e9conomique aux \u00c9tats-Unis, au sujet de son livre r\u00e9cemment publi\u00e9, [<em>The Real Economy : History and Theory][1]<\/em> (Princeton University Press, 2025). L&rsquo;ouvrage rassemble des essais, publi\u00e9s ou non, que Levy a r\u00e9dig\u00e9s au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie. Nombre d&rsquo;entre eux \u00e9laborent une toile de fond th\u00e9orique pour son livre pr\u00e9c\u00e9dent, <em>Ages of American Capitalism<\/em> (Random House, 2021). Partant du principe qu&rsquo;\u00ab aucune discipline des sciences humaines ou sociales ne dispose aujourd&rsquo;hui d&rsquo;une th\u00e9orie convaincante de l&rsquo;\u00e9conomie \u00bb, Levy construit un nouveau r\u00e9cit de la vie \u00e9conomique \u00e0 partir de la base. Pour ce faire, les essais de <em>The Real Economy<\/em> rassemblent des sources \u00e9clectiques. Les anciennes pratiques comptables \u00e9clairent l&rsquo;histoire de l&rsquo;entreprise moderne ; de nouvelles lectures des th\u00e9ories keyn\u00e9siennes de l&rsquo;investissement accompagnent les r\u00e9cits psychanalytiques du d\u00e9sir ; les approches pragmatistes de la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9clairent le processus du capital. Dans ce qui suit, nous commen\u00e7ons par une discussion sur la m\u00e9thodologie de Levy avant de passer \u00e0 sa conception de \u00ab l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle \u00bb et \u00e0 ses implications pour l&rsquo;histoire intellectuelle et la th\u00e9orie critique.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Daniel Judt<\/strong> : J&rsquo;aimerais commencer par une question sur la m\u00e9thode. Dans <em>The Real Economy<\/em>, vous adoptez une approche m\u00e9thodologique particuli\u00e8re, et peut-\u00eatre m\u00eame philosophique, pour penser l&rsquo;\u00e9conomie, \u00e0 savoir le pragmatisme. Tel que je le lis, vous utilisez le pragmatisme sur deux registres dans L&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle. Le premier est une m\u00e9thode qui encourage \u00e0 la fois la \u00ab critique \u00bb et la \u00ab construction \u00bb &#8211; les titres des deux parties du livre &#8211; de l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle \u00bb. La seconde, sous-jacente, est l&rsquo;affirmation selon laquelle le pragmatisme nous aide \u00e0 comprendre le fonctionnement de l&rsquo;\u00e9conomie. D&rsquo;une certaine mani\u00e8re, le processus de la vie \u00e9conomique, en particulier dans le cadre du capitalisme, [s&rsquo;accorde avec un processus d&rsquo;enqu\u00eate pragmatique][2]. Qu&rsquo;est-ce qui rend le pragmatisme utile lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de th\u00e9oriser l&rsquo;\u00e9conomie ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Jonathan Levy<\/strong> : Le titre du livre, \u00ab l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle \u00bb, est une construction issue de l&rsquo;\u00e9conomie n\u00e9oclassique d&rsquo;apr\u00e8s-guerre. Afin de mod\u00e9liser l&rsquo;\u00e9conomie et d&rsquo;obtenir le type de traction analytique que l&rsquo;\u00e9conomie d&rsquo;apr\u00e8s-guerre souhaitait atteindre math\u00e9matiquement, certains ph\u00e9nom\u00e8nes devaient \u00eatre exclus : principalement l&rsquo;incertitude, l&rsquo;argent et les pr\u00e9f\u00e9rences d\u00e9riv\u00e9es d&rsquo;un contexte social. C&rsquo;est la vision n\u00e9oclassique de l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre que mon livre critique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais je ne pense pas que l&rsquo;\u00e9conomie en tant que corpus de connaissances puisse \u00eatre simplement rejet\u00e9e par une critique id\u00e9ologique ou une critique de son \u00ab individualisme m\u00e9thodologique \u00bb. Je suis beaucoup plus int\u00e9ress\u00e9 par le fait de jouer avec elle. Le pragmatisme est une fa\u00e7on tr\u00e8s ludique d&rsquo;aborder la vie. Je ne pense pas que nous puissions simplement dire \u00ab les cent derni\u00e8res ann\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 une erreur, revenons \u00e0 la p\u00e9riode d&rsquo;avant-guerre et recommen\u00e7ons \u00bb. Un engagement critique envers l&rsquo;\u00e9conomie d&rsquo;apr\u00e8s-guerre est n\u00e9cessaire. La premi\u00e8re partie du livre examine donc ce que l&rsquo;\u00e9conomie n\u00e9oclassique a exclu et tente de donner un sens \u00e0 ces sujets, d&rsquo;\u00e9crire leur histoire afin d&rsquo;\u00e9laborer une th\u00e9orie positive diff\u00e9rente de l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle. Mes m\u00e9thodes dans la premi\u00e8re partie du livre sont principalement historiques et empiriques. Il y a une sensibilit\u00e9 pragmatique derri\u00e8re cela : si nos concepts ne fonctionnent pas correctement, nous devons nous ouvrir au monde au lieu de passer imm\u00e9diatement \u00e0 un niveau d&rsquo;abstraction plus \u00e9lev\u00e9 !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la deuxi\u00e8me partie du livre, intitul\u00e9e \u00ab construction \u00bb, j&rsquo;essaie d&rsquo;aller au-del\u00e0 de la critique et de proposer un concept d&rsquo;\u00e9conomie th\u00e9oris\u00e9 de mani\u00e8re positive. Mais mon but ici n&rsquo;est pas d&rsquo;\u00e9tablir une d\u00e9finition objective et transcendante de l&rsquo;\u00e9conomie sur laquelle nous pourrions tous nous mettre d&rsquo;accord et qui existerait pour toujours. Au contraire, l&rsquo;intention est de garder ce concept positif ouvert \u00e0 la critique elle-m\u00eame, tout en consid\u00e9rant que cet effort de construction en vaut la peine, qu&rsquo;il est productif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n&rsquo;avais pas pens\u00e9 \u00e0 ce deuxi\u00e8me registre, le lien entre le pragmatisme et le processus du capitalisme, mais cela me semble juste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>DJ<\/strong> : Pour r\u00e9ussir ce double mouvement de critique et de construction, vous faites appel \u00e0 un moment de la pens\u00e9e \u00e9conomique du d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle &#8211; une p\u00e9riode que l&rsquo;\u00e9conomiste britannique G. L. S Shackle a appel\u00e9e \u00ab [les ann\u00e9es de la haute th\u00e9orie][3] \u00bb. La plupart des protagonistes de votre livre sont issus de cette p\u00e9riode. Thorstein Veblen et J. M. Keynes sont particuli\u00e8rement importants, mais il y en a d&rsquo;autres aussi : Des \u00e9conomistes am\u00e9ricains comme Irving Fisher et Frank Knight, mais aussi Sigmund Freud, qui joue un r\u00f4le essentiel dans votre examen de Keynes. Qu&rsquo;est-ce que vous trouvez de g\u00e9n\u00e9reux dans cette p\u00e9riode du d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle ? Comment ses th\u00e9oriciens nous aident-ils \u00e0 prendre la mesure de \u00ab l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle \u00bb ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>JL<\/strong> : Les disciplines universitaires modernes sont apparues \u00e0 la fin du XIXe et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, mais elles ne se sont consolid\u00e9es que dans l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. Avant la Seconde Guerre mondiale, il y avait encore des disciplines &#8211; Keynes et Veblen \u00e9taient professeurs d&rsquo;\u00e9conomie &#8211; mais elles \u00e9taient beaucoup plus poreuses. Il y avait plus de circulation entre elles et beaucoup de d\u00e9bats sur la mani\u00e8re dont les nouvelles disciplines allaient s&rsquo;articuler les unes avec les autres. Pour moi, l&rsquo;une des raisons de revisiter cette p\u00e9riode de l&rsquo;entre-deux-guerres, ces \u00ab ann\u00e9es de haute th\u00e9orie \u00bb, est que de nombreux penseurs ont pos\u00e9 des questions telles que \u00ab qu&rsquo;\u00e9tudions-nous, et comment savons-nous que nous l&rsquo;\u00e9tudions ? \u00bb Ce sont ces d\u00e9bats que je trouve particuli\u00e8rement g\u00e9n\u00e9rateurs pour reposer la question de ce qu&rsquo;est l&rsquo;\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, l&rsquo;\u00e9conomie en tant que discipline est devenue obs\u00e9d\u00e9e par la m\u00e9thode. Cette d\u00e9marche a \u00e9t\u00e9 en partie couronn\u00e9e de succ\u00e8s. Permettant de parcourir une grande vari\u00e9t\u00e9 de sujets, l&rsquo;\u00e9conomie est devenue, \u00e0 bien des \u00e9gards, la m\u00e9thodologie de r\u00e9f\u00e9rence des sciences sociales (et elle le reste encore aujourd&rsquo;hui). Mais le prix \u00e0 payer pour l&rsquo;obsession m\u00e9thodologique de l&rsquo;\u00e9conomie est qu&rsquo;elle a compl\u00e8tement perdu de vue son sujet : l&rsquo;\u00e9conomie elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>DJ<\/strong> : Vous appelez \u00e0 \u00ab une nouvelle \u00e8re de pluralisme m\u00e9thodologique \u00bb en partie parce que \u00ab \u00e0 notre \u00e9poque, l&rsquo;\u00e9conomie doit \u00e0 nouveau \u00eatre fix\u00e9e \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire maintenue stable en tant qu&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9tude. Je me demande si ce que vous dites ici n&rsquo;est pas un corollaire de cela : nous devons <em>d\u00e9fixer<\/em> nos disciplines. Il faut un peu plus d&rsquo;itin\u00e9rance entre les fronti\u00e8res disciplinaires durcies et calcifi\u00e9es si nous voulons avoir une prise sur ce qu&rsquo;est notre sujet d&rsquo;\u00e9tude.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1200\" height=\"1800\" src=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/real_economy_cover-1200x1800.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-7919\" style=\"width:221px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/real_economy_cover-1200x1800.jpeg 1200w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/real_economy_cover-744x1116.jpeg 744w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/real_economy_cover-420x630.jpeg 420w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/real_economy_cover-768x1152.jpeg 768w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/real_economy_cover-1024x1536.jpeg 1024w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/real_economy_cover.jpeg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>JL<\/strong> : C&rsquo;est tr\u00e8s bien pr\u00e9sent\u00e9. Il y a un aspect autobiographique \u00e0 mon argumentation. J&rsquo;ai obtenu mon doctorat en 2008, au moment m\u00eame o\u00f9 la crise financi\u00e8re \u00e9clatait et o\u00f9 les d\u00e9partements d&rsquo;histoire, en particulier les d\u00e9partements d&rsquo;histoire des \u00c9tats-Unis, s&rsquo;int\u00e9ressaient de nouveau aux sujets \u00e9conomiques au sens large. \u00c0 cette \u00e9poque, l&rsquo;\u00ab histoire \u00e9conomique \u00bb en tant que sous-domaine n&rsquo;\u00e9tait pas du tout pr\u00e9sente dans les d\u00e9partements d&rsquo;histoire. Au cours des ann\u00e9es 1970 et 1980, ce que l&rsquo;on a appel\u00e9 la nouvelle histoire \u00e9conomique aux \u00c9tats-Unis a plac\u00e9 l&rsquo;histoire \u00e9conomique dans les d\u00e9partements d&rsquo;\u00e9conomie, l&rsquo;id\u00e9e \u00e9tant qu&rsquo;en utilisant la m\u00e9thodologie de l&rsquo;\u00e9conomie, on pouvait mieux \u00e9crire l&rsquo;histoire \u00e9conomique. En cons\u00e9quence, les historiens (moi y compris) ne se sentaient pas \u00e0 l&rsquo;aise en se d\u00e9crivant comme des historiens \u00e9conomiques. Cela ressemblait trop \u00e0 une m\u00e9thodologie qui appartenait aux d\u00e9partements d&rsquo;\u00e9conomie et non aux d\u00e9partements d&rsquo;histoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, je trouvais ce clivage assez \u00e9trange. Pourquoi les historiens n&rsquo;ont-ils pas laiss\u00e9 l&rsquo;histoire politique aux d\u00e9partements de sciences politiques ? Pourquoi les historiens n&rsquo;ont-ils pas laiss\u00e9 l&rsquo;histoire culturelle aux d\u00e9partements d&rsquo;anthropologie ou l&rsquo;histoire sociale aux d\u00e9partements de sociologie ? Qu&rsquo;y a-t-il de si sp\u00e9cial dans l&rsquo;histoire \u00e9conomique ? Et qu&rsquo;est-ce que \u00ab l&rsquo;\u00e9conomie \u00bb a de si particulier ? Est-elle diff\u00e9rente des autres sujets \u00e9tudi\u00e9s par les historiens, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la soci\u00e9t\u00e9, de la culture ou de la politique ? Par ailleurs, est-il vrai qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien dans la discipline moderne de l&rsquo;\u00e9conomie qui soit utile aux historiens ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce livre est le r\u00e9sultat de ces questions. J&rsquo;ai le sentiment que les historiens ont besoin de s&rsquo;engager de mani\u00e8re productive dans l&rsquo;\u00e9conomie et l&rsquo;histoire \u00e9conomique (telles qu&rsquo;elles sont pratiqu\u00e9es dans les d\u00e9partements d&rsquo;\u00e9conomie) &#8211; m\u00eame les historiens qui, comme moi, critiquent la m\u00e9thodologie de l&rsquo;\u00e9conomie n\u00e9oclassique dominante. En d&rsquo;autres termes, une partie de ma motivation ici est d&rsquo;affirmer qu&rsquo;il existe des traditions litt\u00e9raires dans la th\u00e9orie \u00e9conomique qui pr\u00e9sentent un int\u00e9r\u00eat \u0153cum\u00e9nique. Keynes et Veblen, tous deux th\u00e9oriciens de l&rsquo;\u00e9conomie, sont de bons exemples pour la raison pr\u00e9cise que vous sugg\u00e9rez. Ils ont pens\u00e9 et \u00e9crit \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 les fronti\u00e8res \u00e9taient floues entre ce qui \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme tel et ce qui ne l&rsquo;\u00e9tait pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>DJ<\/strong> : Je pense qu&rsquo;il serait utile de passer maintenant \u00e0 votre image de l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle, puis de revenir aux critiques et aux r\u00e9cits historiques que vous proposez dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du livre. Le chapitre 8, \u00ab La th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;\u00e9conomie \u00bb, s&rsquo;appuie sur Keynes pour proposer une d\u00e9finition pratique de \u00ab l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle \u00bb : \u00ab un ordre spatio-temporel limit\u00e9 de production sous contrainte de demande, d\u00e9termin\u00e9 par des relations comptables logiques entre les diff\u00e9rents stocks de richesse dans l&rsquo;\u00e9conomie qui g\u00e9n\u00e8rent les diff\u00e9rents flux de revenus dans le temps au sein de celle-ci \u00bb. Pouvez-vous nous expliquer cette construction ? Qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>JL:<\/strong> Dans tout le livre, s&rsquo;il y a une source \u00e0 laquelle je puise, c&rsquo;est bien la <em>comptabilit\u00e9<\/em>. Je pense vraiment que l&rsquo;\u00e9conomie vient de la comptabilit\u00e9. Les pratiques comptables sont n\u00e9es en m\u00eame temps que l&rsquo;\u00e9criture humaine dans l&rsquo;ancienne M\u00e9sopotamie et l&rsquo;\u00c9gypte, o\u00f9 les dirigeants ont d\u00e9velopp\u00e9 des syst\u00e8mes de comptabilit\u00e9 pour rendre compte de la mani\u00e8re dont ils stockaient les richesses au fil du temps. Quel est le premier acte qui cr\u00e9e l&rsquo;\u00e9conomie ? Ce n&rsquo;est ni la production ni l&rsquo;\u00e9change (marchand ou autre). C&rsquo;est le stockage de la richesse dans le temps, auquel j&rsquo;associe l&rsquo;investissement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour moi, l&rsquo;investissement est une cat\u00e9gorie large qui a trait \u00e0 la mani\u00e8re dont nous nous situons par rapport \u00e0 l&rsquo;avenir. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une sc\u00e8ne d&rsquo;action tr\u00e8s importante. Ce qui est unique dans l&rsquo;essor de la civilisation humaine s\u00e9dentaire, c&rsquo;est le stockage des choses dans le temps. Nous avons commenc\u00e9 \u00e0 stocker des choses lorsque nous avons cr\u00e9\u00e9 les premiers \u00c9tats du monde et, selon moi, les premi\u00e8res \u00e9conomies du monde. Comment \u00e9valuer, comptabiliser, distribuer et conceptualiser ce que nous stockons au fil du temps ? C&rsquo;est l\u00e0 que na\u00eet l&rsquo;\u00e9conomie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>DJ<\/strong> : Bien que vous visiez une th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9conomie en g\u00e9n\u00e9ral, vous consacrez \u00e9galement plusieurs essais \u00e0 la th\u00e9orisation du capitalisme en tant que forme historiquement sp\u00e9cifique, et peut-\u00eatre unique, de la vie \u00e9conomique. Dans le chapitre trois, \u00ab Le capital en tant que processus \u00bb, vous d\u00e9finissez le capital comme suit : \u00ab Le capital est un type particulier de processus d&rsquo;\u00e9valuation p\u00e9cuniaire, associ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;investissement, dans lequel le capital peut (ou non) devenir un facteur de production. Vous poursuivez en affirmant que la \u00ab plus grande transformation \u00bb du capitalisme consiste \u00e0 \u00ab ordonner l&rsquo;action \u00e9conomique actuelle vers un avenir incertain, par opposition \u00e0 la simple reproduction du pass\u00e9 \u00e9conomique \u00bb. Peut-\u00eatre pourrions-nous d\u00e9velopper chacune de ces affirmations. Le capital est-il une forme particuli\u00e8re dans laquelle nous stockons la richesse au fil du temps, une forme qui s&rsquo;accompagne d&rsquo;un type particulier d&rsquo;orientation vers l&rsquo;avenir ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>JL<\/strong> : Il serait peut-\u00eatre pr\u00e9f\u00e9rable de dire que le capital est la mani\u00e8re dont nous stockons la valeur dans le temps. Je consid\u00e8re la richesse comme quelque chose de mat\u00e9riellement incarn\u00e9 qui a une utilit\u00e9 &#8211; on pourrait parler de \u00ab valeur d&rsquo;usage \u00bb si l&rsquo;on veut. Le capital est, je pense, d\u00e9j\u00e0 plus intangible. Il peut \u00eatre simplement captur\u00e9 dans les comptes, dans les grands livres, sur un \u00e9cran d&rsquo;ordinateur, ou sous la forme de valeur sans n\u00e9cessairement correspondre \u00e0 la richesse. L&rsquo;un des aspects \u00e9tranges du capitalisme est que nous ne comprenons pas encore tout \u00e0 fait comment ces relations de valeur interagissent avec la production de richesse. Nous savons qu&rsquo;il y a eu un moment dans l&rsquo;histoire du capitalisme, \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de la r\u00e9volution industrielle, o\u00f9 ces processus se d\u00e9roulaient de mani\u00e8re tout \u00e0 fait parall\u00e8le. L&rsquo;accumulation de capital sous forme de valeur conduisait \u00e0 des augmentations de la productivit\u00e9 en ce qui concerne la production de richesses. Aujourd&rsquo;hui, la situation semble beaucoup plus compliqu\u00e9e. Ces deux dynamiques sont beaucoup plus distendues.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;argent \u00e9tant une r\u00e9serve de valeur dans le cadre du capitalisme, les d\u00e9tenteurs d&rsquo;argent sont toujours confront\u00e9s au choix de l&rsquo;investir dans la production ou de continuer \u00e0 le stocker dans des formes liquides de richesse. Ainsi, ce premier acte &#8211; d\u00e9cider comment la richesse \u00e9volue dans le temps, et donc comment l&rsquo;\u00e9conomie \u00e9volue dans le temps &#8211; est toujours en train de se reproduire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon sentiment qu&rsquo;il faut faire une distinction tr\u00e8s nette entre la richesse et la valeur vient probablement de ce que j&rsquo;ai entendu [Moishe Postone][6] dire lors d&rsquo;un s\u00e9minaire \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Chicago il y a 20 ans. C&rsquo;est une id\u00e9e qui vient de Marx. Mais je pense aussi que la valeur provient des attentes futures. Il est possible d&rsquo;y parvenir gr\u00e2ce \u00e0 Marx, mais il faut pour cela contourner de nombreuses discussions sur la th\u00e9orie de la valeur du travail : le travail mort incarn\u00e9 dans les marchandises.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans un passage de la <em>Th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> de Keynes, que je cite dans le livre, il affirme que toute richesse est produite par le travail, critiquant ainsi la notion de capital en tant que \u00ab facteur de production \u00bb. Pour Keynes, il n&rsquo;y a qu&rsquo;un seul facteur de production &#8211; le travail &#8211; et je suis d&rsquo;accord avec lui. Keynes a une th\u00e9orie de la <em>richesse<\/em> bas\u00e9e sur le travail, mais la <em>valeur<\/em> est une question diff\u00e9rente. Il n&rsquo;a pas du tout de th\u00e9orie axiomatique de la valeur, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de travail, de marginalisme ou autre. Au lieu de cela, il affirme, en s&rsquo;inspirant d&rsquo;une ligne pragmatique issue de Cambridge \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, particuli\u00e8rement \u00e9vidente chez Wittgenstein, que la valeur est une question de \u00ab convention \u00bb. Essayer de th\u00e9oriser un processus subreptice par lequel des valeurs plus r\u00e9ellement objectives existent dans l&rsquo;\u00e9conomie, en dehors de nos tentatives actives d&rsquo;\u00e9valuer les choses par le biais de pratiques telles que la comptabilit\u00e9, n&rsquo;est pas une fa\u00e7on utile de penser la valeur dans l&rsquo;\u00e9conomie, \u00e0 mon avis. En tout cas, elle peut tr\u00e8s facilement basculer dans la m\u00e9taphysique. Quelle est la v\u00e9ritable valeur d&rsquo;une marchandise ? Je ne pense pas qu&rsquo;il y en ait une.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>DJ<\/strong> : L&rsquo;argent est l&rsquo;un des concepts que vous nous exhortez \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer dans l&rsquo;image de l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle, car il a \u00e9t\u00e9 largement exclu par l&rsquo;\u00e9conomie n\u00e9oclassique. Je me demande si nous pourrions parler du r\u00f4le que vous voyez jouer \u00e0 l&rsquo;argent dans l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle, et aborder \u00e9galement un autre concept cl\u00e9 de votre livre : le d\u00e9sir. Si l&rsquo;argent est une r\u00e9serve de richesse au fil du temps et si, en particulier sous le capitalisme, la question de savoir s&rsquo;il faut stocker la richesse dans l&rsquo;argent ou l&rsquo;investir dans des placements fixes \u00e0 long terme se pose constamment, les d\u00e9sirs des d\u00e9tenteurs de richesse quant \u00e0 la mani\u00e8re de d\u00e9tenir cette richesse semblent jouer un r\u00f4le crucial dans la vie \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>JL<\/strong> : Je pense qu&rsquo;il y a une question int\u00e9ressante avant cela. Comment en arriver \u00e0 une th\u00e9orisation de l&rsquo;\u00e9conomie dans laquelle l&rsquo;argent est exclu ? L&rsquo;argent semble tr\u00e8s important dans la vie \u00e9conomique. C&rsquo;est une \u00e9trange r\u00e9ussite que de l&rsquo;avoir conceptualis\u00e9e comme \u00e9tant en dehors de l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle ! Mais il y a tout de m\u00eame quelques raisons de le faire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re est que la monnaie est un symbole, un signe. Il est donc facile de la classer, d&rsquo;un point de vue \u00e9pist\u00e9mologique, comme \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne : elle ne fait pas partie du monde mat\u00e9riel, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la \u00ab base \u00bb. Une deuxi\u00e8me raison est que l&rsquo;on peut int\u00e9grer la monnaie dans le marxisme, dont nous avons parl\u00e9, ou dans l&rsquo;\u00e9conomie n\u00e9oclassique, mais il doit s&rsquo;agir d&rsquo;un type de monnaie tr\u00e8s sp\u00e9cifique : soit un \u00e9quivalent universel, soit un moyen d&rsquo;\u00e9change. Pourtant, nous savons que la monnaie a d&rsquo;autres fonctions dans l&rsquo;\u00e9conomie dans laquelle nous vivons. L&rsquo;une de ces fonctions consiste \u00e0 stocker de la valeur. De ce point de vue, le capitalisme se distingue en partie par le fait que l&rsquo;argent devient une r\u00e9serve de valeur dominante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je tiens \u00e0 souligner \u00e0 quel point le probl\u00e8me de la monnaie est \u00e9pineux. Keynes \u00e9tait un \u00e9conomiste mon\u00e9taire. Il a \u00e9crit le <em>Trait\u00e9 de la monnaie<\/em>, qu&rsquo;il pensait \u00eatre son couronnement, puis il l&rsquo;a abandonn\u00e9 et a \u00e9crit la <em>Th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale<\/em>. Dans cette derni\u00e8re, il voulait notamment montrer comment la monnaie \u00e9tait li\u00e9e \u00e0 la sph\u00e8re de la production. Il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;un d\u00e9fi de taille, et personne n&rsquo;est parvenu \u00e0 \u00e9laborer un concept \u00e9conomique qui int\u00e8gre pleinement la dynamique mon\u00e9taire et le domaine de la production. Ce n&rsquo;est tout simplement pas facile \u00e0 faire en raison de l&rsquo;\u00e9quipement conceptuel dont nous avons tous h\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Donc, pour r\u00e9pondre \u00e0 votre question : dans une \u00e9conomie capitaliste, l&rsquo;argent doit \u00eatre investi dans la production pour qu&rsquo;il y ait production. La production dans son ensemble, l&#8217;emploi dans son ensemble, sont d\u00e9termin\u00e9s par l&rsquo;incitation \u00e0 investir. Mais l&rsquo;incitation \u00e0 investir est toujours en concurrence avec ce que Keynes appelle la pr\u00e9f\u00e9rence pour la liquidit\u00e9, qui est une pr\u00e9f\u00e9rence psychologique sous le capitalisme qui peut \u00eatre exerc\u00e9e par l&rsquo;\u00e9pargne et la th\u00e9saurisation de l&rsquo;argent, la \u00ab propension \u00e0 th\u00e9sauriser \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelle est la place du d\u00e9sir dans tout cela ? Dans le livre, le \u00ab sujet \u00e9conomique \u00bb paradigmatique n&rsquo;est pas un travailleur. Il s&rsquo;agit plut\u00f4t du type de sujet d\u00e9sirant dont il est question dans Freud ou dans l&rsquo;<em>Anti-Oedipe<\/em> de Deleuze et Guattari, que je pr\u00e9sente dans un chapitre sur la mani\u00e8re de conceptualiser le \u00ab flux \u00bb dans la vie \u00e9conomique. Si nous utilisons l&rsquo;argent comme moyen d&rsquo;\u00e9change, il s&rsquo;agit alors d&rsquo;un moyen pour atteindre une fin, o\u00f9 ce que nous d\u00e9sirons est ce que nous achetons avec de l&rsquo;argent. Mais une fois que l&rsquo;argent devient une r\u00e9serve de valeur, il est possible qu&rsquo;il soit d\u00e9sir\u00e9 comme une fin en soi, m\u00eame de mani\u00e8re pathologique. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment le diagnostic de Keynes sur le capitalisme : il nous permet de th\u00e9sauriser pathologiquement de l&rsquo;argent, face \u00e0 l&rsquo;incertitude, de sorte que nous ne r\u00e9alisons pas notre potentiel \u00e9conomique dans les domaines actuels de la production et de la consommation. Dans ces conditions, il est tr\u00e8s important de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re dont le d\u00e9sir fonctionne pour les sujets \u00e9conomiques, car dans des conditions d&rsquo;incertitude, il va d\u00e9terminer o\u00f9 l&rsquo;investissement se d\u00e9place. S&rsquo;oriente-t-il vers la production ? Est-il th\u00e9sauris\u00e9 sous forme d&rsquo;argent ? Le d\u00e9sir devient crucial pour la dynamique qui cr\u00e9e l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle telle que nous la connaissons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>DJ<\/strong> : Il y a deux essais dans le livre qui font intervenir la psychanalyse de la mani\u00e8re la plus explicite. Dans l&rsquo;un, \u00ab Primal Capital \u00bb, vous utilisez le r\u00e9cit de Freud sur la n\u00e9vrose obsessionnelle pour expliquer le concept de Keynes sur la \u00ab propension \u00e0 th\u00e9sauriser \u00bb. Dans l&rsquo;autre, \u00ab Stocks et flux \u00bb, vous utilisez l&rsquo;<em>Anti-Oedipe<\/em> de Deleuze et Guattari comme moyen de reconceptualiser l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab flux \u00bb dans l&rsquo;\u00e9conomie. Plut\u00f4t que de consid\u00e9rer le capital comme un \u00e9l\u00e9ment qui circule dans l&rsquo;espace \u00e0 l&rsquo;\u00e8re de la mondialisation, comme c&rsquo;\u00e9tait le cas \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle, vous consid\u00e9rez le capital comme un stock qui peut d\u00e9tourner ou r\u00e9guler les flux de revenus au fil du temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces affirmations sont au c\u0153ur des chapitres les plus historiques de <em>The Real Economy<\/em>. Ici, je vous interpr\u00e8te comme racontant l&rsquo;histoire du capitalisme am\u00e9ricain au vingti\u00e8me si\u00e8cle comme une histoire de pr\u00e9f\u00e9rence pour la liquidit\u00e9. A certains moments ou \u00e0 certaines \u00e9poques, la propension \u00e0 th\u00e9sauriser est surmont\u00e9e et, pour un certain nombre de raisons contingentes, il y a une incitation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00e0 investir. \u00c0 d&rsquo;autres moments, dont le n\u00f4tre, la vie \u00e9conomique est en proie \u00e0 ce que vous appelez la \u00ab loi de Keynes \u00bb : la propension \u00e0 th\u00e9sauriser l&#8217;emporte, la richesse est \u00e9pargn\u00e9e en pr\u00e9vision d&rsquo;un avenir incertain et une contrainte de demande commence \u00e0 se faire sentir dans le pr\u00e9sent. Pourriez-vous expliquer comment votre th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle nous aide \u00e0 comprendre les transformations du capitalisme au cours du dernier demi-si\u00e8cle ? En quoi ce cadre est-il utile aux historiens ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>JL<\/strong> : Permettez-moi d&rsquo;insister sur la n\u00e9vrose et la \u00ab propension \u00e0 th\u00e9sauriser \u00bb, car je pense que c&rsquo;est tr\u00e8s difficile \u00e0 comprendre, ou du moins il m&rsquo;a fallu beaucoup de temps pour penser que je l&rsquo;avais compris. Le point essentiel est que nous devrions consid\u00e9rer la th\u00e9saurisation comme quelque chose qui va au-del\u00e0 des cas \u00e9vidents (mettre de l&rsquo;argent sous le matelas, par exemple). Keynes pensait que la sp\u00e9culation elle-m\u00eame \u00e9tait une sorte de th\u00e9saurisation &#8211; un mouvement d&rsquo;argent entre diff\u00e9rents objets de d\u00e9sir, mais rien ne se fixe jamais, tout va si vite que l&rsquo;investissement r\u00e9el, l&rsquo;engagement r\u00e9el, n&rsquo;a jamais lieu. J&rsquo;ai eu un v\u00e9ritable d\u00e9clic lorsque j&rsquo;ai lu la <em>Th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> en m\u00eame temps que je donnais un cours dans lequel je lisais beaucoup de Freud. Freud parle du d\u00e9sir du n\u00e9vros\u00e9 obsessionnel de cr\u00e9er de l&rsquo;incertitude, ce qui l&#8217;emp\u00eache d&rsquo;entrer dans le monde et de vivre sa vie d&rsquo;une mani\u00e8re significative et riche. Je pense que c&rsquo;est aussi ce que Keynes disait. Peut-\u00eatre avons-nous tous connu des p\u00e9riodes de notre vie qui nous ont sembl\u00e9 pleines d&rsquo;activit\u00e9, mais qui, avec le recul, nous ont fait r\u00e9aliser que nous n&rsquo;avions pas grandi ou \u00e9volu\u00e9 du tout. Rien ne s&rsquo;est vraiment pass\u00e9. Je pense que c&rsquo;est l\u00e0 le diagnostic le plus original de Keynes sur la pathologie du capitalisme. Le capitalisme conna\u00eet la th\u00e9saurisation traditionnelle, mais il y a aussi ce revers de la m\u00e9daille : la sp\u00e9culation, o\u00f9 les investisseurs ne peuvent pas fixer leurs d\u00e9sirs sur un objet suffisamment longtemps pour s&rsquo;engager dans un investissement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si l&rsquo;on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 l&rsquo;arc du vingti\u00e8me si\u00e8cle, on constate un taux \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;investissements fixes dans les structures industrielles pendant et apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. Cela a fait pr\u00e9cis\u00e9ment ce que Keynes avait dit que cela ferait. Il a augment\u00e9 la production et l&#8217;emploi, entra\u00eenant une hausse des salaires et des profits. Mais quelque chose s&rsquo;est produit dans les ann\u00e9es 1980 : une pr\u00e9f\u00e9rence beaucoup plus marqu\u00e9e pour la liquidit\u00e9, ce qui est toujours le cas aujourd&rsquo;hui. Le capital est beaucoup plus mobile, plus instable, et nous souffrons d&rsquo;une incitation insuffisante \u00e0 l&rsquo;investissement. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette \u00e9poque que la science \u00e9conomique (et d&rsquo;autres disciplines \u00e9galement) a commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9crire le capital comme un \u00ab flux \u00bb, par opposition \u00e0 un \u00ab stock \u00bb. Cette obsession du flux dans le discours acad\u00e9mique et politique de la fin du vingti\u00e8me si\u00e8cle indique que le capital a chang\u00e9. Le capital est devenu un indice de pr\u00e9f\u00e9rence croissante pour la liquidit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quant \u00e0 la valeur de ce r\u00e9cit, c&rsquo;est \u00e0 d&rsquo;autres de d\u00e9cider, mais je dirais que le d\u00e9fi, peut-\u00eatre une faiblesse, de mon r\u00e9cit est qu&rsquo;il semble pointer vers un registre tr\u00e8s psychologique et subjectif. L&rsquo;une des raisons pour lesquelles j&rsquo;ai voulu consacrer du temps \u00e0 la psychanalyse dans ce livre est que ce registre psychique est important pour le capitalisme et que nous devrions l&rsquo;analyser en tant que tel. Mais lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00e9crire l&rsquo;histoire, la question est de savoir si l&rsquo;on peut relier le registre psychologique \u00e0 d&rsquo;autres registres : ce qui se passe dans la politique, la culture et les mouvements sociaux. Il faut \u00e9quilibrer ces registres et les relier dans un r\u00e9cit convaincant. L&rsquo;un des enjeux du livre est que nous pourrions \u00eatre en mesure de le faire. Je pense qu&rsquo;il existe des r\u00e9cits puissants que nous pourrions \u00e9crire en nous appuyant sur cette perspective th\u00e9orique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>DJ<\/strong> : D\u00e8s que l&rsquo;on pose la question de savoir <em>qui surmonte la propension \u00e0 th\u00e9sauriser dans les \u00c9tats-Unis du XXe si\u00e8cle, quelles sont les incitations \u00e0 investir qui finissent par l&#8217;emporter <\/em>, on est plong\u00e9 dans des questions sociales et historiques. En particulier, vous \u00eates plong\u00e9 dans des questions relatives \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat. Que peut faire l&rsquo;\u00c9tat pour inciter les d\u00e9tenteurs de richesses \u00e0 en faire usage ? Qui contr\u00f4le l&rsquo;incitation \u00e0 investir ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;un des chapitres les plus importants de votre pr\u00e9c\u00e9dent ouvrage, [<em>Ages of American Capitalism<\/em>][7], est un compte-rendu de la r\u00e9ponse \u00e0 ces questions dans les \u00c9tats-Unis de l&rsquo;imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre, lorsque le mouvement ouvrier a tent\u00e9, en vain, d&rsquo;obtenir un minimum de contr\u00f4le sur le processus d&rsquo;investissement. Il me semble que les enjeux politiques de <em>The Real Economy<\/em> sont similaires. Les questions centrales qui d\u00e9terminent la forme de notre vie \u00e9conomique concernent le contr\u00f4le du processus d&rsquo;investissement : si ce contr\u00f4le est socialis\u00e9 ou individualis\u00e9, comment il est d\u00e9termin\u00e9, comment nous pourrions le reconfigurer \u00e0 notre \u00e9poque. Diriez-vous que c&rsquo;est juste ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>JL<\/strong> : Oui, je suis d&rsquo;accord. Le livre comporte un aspect normatif. Si la pr\u00e9f\u00e9rence pour la liquidit\u00e9 est \u00e9lev\u00e9e, si les d\u00e9tenteurs de richesses s&rsquo;accrochent essentiellement \u00e0 leur patrimoine, cela va accro\u00eetre les in\u00e9galit\u00e9s. Il y a toutes sortes de raisons de s&rsquo;y opposer. Mais il ne suffit pas de dire que tant que l&rsquo;on investit dans le capital fixe, c&rsquo;est bon. Non seulement le montant de l&rsquo;investissement, mais aussi ce dans quoi nous investissons, devraient \u00eatre soumis \u00e0 un test d\u00e9mocratique de l\u00e9gitimit\u00e9. Mais m\u00eame dans ce cas, on peut supposer qu&rsquo;il y aurait une proc\u00e9dure d\u00e9mocratique par laquelle nous continuerions \u00e0 investir dans des choses comme un syst\u00e8me \u00e9nerg\u00e9tique \u00e0 base de combustibles fossiles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour revenir \u00e0 un point pr\u00e9c\u00e9dent : l&rsquo;un des aspects de la th\u00e9saurisation &#8211; et ici l&rsquo;image des gens qui fourrent des pi\u00e8ces de monnaie sous le matelas ou dans le sol est en fait utile &#8211; est que si vous ne pouvez pas acc\u00e9der au capital, vous ne pouvez pas le contester. Nous souffrons encore de nostalgie dans nos politiques de production industrielle. Est-ce que je veux \u00e0 nouveau construire des usines g\u00e9antes et magnifiques ? Non, je ne le souhaite pas. Mais j&rsquo;aimerais que le capital soit litt\u00e9ralement fix\u00e9 dans des espaces o\u00f9 les gens, en particulier ceux qui sont priv\u00e9s de pouvoir, peuvent le contester. Sinon, on se retrouve dans une situation o\u00f9 les gens ordinaires n&rsquo;ont pas d&rsquo;influence r\u00e9elle sur le capital, ce qui s&rsquo;est produit au cours des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es. Cela n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 une bonne chose.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>DJ<\/strong> : Cela nous am\u00e8ne \u00e0 deux autres moments historiques sur lesquels vous revenez \u00e0 plusieurs reprises dans <em>The Real Economy<\/em>. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;\u00e9mergence <em>du<\/em> capitalisme et, potentiellement, de notre \u00e9mergence <em>de<\/em> lui. Dans les deux cas, la relation entre le capitalisme et la contingence, c&rsquo;est-\u00e0-dire notre capacit\u00e9 \u00e0 exercer un certain contr\u00f4le sur ce qui est, \u00e0 bien des \u00e9gards, un syst\u00e8me compulsif, constitue une pr\u00e9occupation majeure. Le d\u00e9but et la fin du capitalisme semblent \u00eatre des p\u00e9riodes de contingence accrue que vous souhaitez explorer. Commen\u00e7ons par le d\u00e9but. Les historiens et les th\u00e9oriciens sociaux ont propos\u00e9 un grand nombre de r\u00e9cits concurrents sur l&rsquo;\u00e9mergence du capitalisme. Dans le livre, vous proposez deux histoires d&rsquo;origine ou g\u00e9n\u00e9alogies diff\u00e9rentes. La premi\u00e8re est le d\u00e9veloppement de l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00ab incertitude radicale \u00bb, qui est li\u00e9e \u00e0 la transformation de la monnaie en r\u00e9serve de richesse, dans le bassin m\u00e9diterran\u00e9en du XIIIe si\u00e8cle. Une autre est l&rsquo;essor des investissements \u00e9tatiques dans l&rsquo;Empire britannique du XVIIe si\u00e8cle, que vous attribuez \u00e0 l&rsquo;\u00e9largissement spatial de l&rsquo;\u00e9conomie par la colonisation. Je me demande si vous pourriez nous parler de ces deux histoires d&rsquo;origine. Pourquoi se concentrer sur eux ? Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un r\u00e9cit ad\u00e9quat de l&rsquo;\u00e9mergence du capitalisme devrait d\u00e9montrer, selon vous ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>JL<\/strong> : Ces deux r\u00e9cits d\u00e9coulent de ma th\u00e9orisation d&rsquo;une \u00e9conomie capitaliste dans laquelle la valeur du capital est li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;avenir par le biais d&rsquo;une certaine forme d&rsquo;attente habituelle. Comment en arrive-t-on l\u00e0, historiquement ? Comment nous attendons-nous \u00e0 avoir un certain type d&rsquo;avenir qui se r\u00e9alise ensuite ? Cela diff\u00e8re d&rsquo;une approche typique des origines du capitalisme, qui recherche les origines de l&rsquo;accumulation du capital. \u00c0 cet \u00e9gard, je pense que Marx a la meilleure approche. Il affirme que vous n&rsquo;avez pas besoin d&rsquo;une accumulation primitive (richesse du pass\u00e9 stock\u00e9e sous forme de capital), mais plut\u00f4t d&rsquo;un certain type de soci\u00e9t\u00e9. Pour Marx, cela signifie un type particulier de relation sociale, le travail salari\u00e9, mais mon point de vue est diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;ai \u00e9crit le dernier chapitre du livre alors que je participais \u00e0 un groupe de lecture sur la <em>Th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> avec des \u00e9tudiants de troisi\u00e8me cycle ici \u00e0 Chicago. L&rsquo;un d&rsquo;entre eux, Patrick Graham, m&rsquo;a demand\u00e9 un jour : \u00ab Lorsque Keynes parle de la valeur du capital qui vient de l&rsquo;avenir et du fait que le pr\u00e9sent est d\u00e9termin\u00e9 par l&rsquo;avenir, veut-il dire que nos id\u00e9es sur l&rsquo;avenir d\u00e9terminent le pr\u00e9sent ? Ou veut-il dire <em>litt\u00e9ralement<\/em> qu&rsquo;il y a un chemin causal qui va de l&rsquo;avenir au pr\u00e9sent ? \u00bb Je pense que c&rsquo;est peut-\u00eatre la deuxi\u00e8me hypoth\u00e8se ! Pour en revenir \u00e0 la formation de l&rsquo;\u00ab incertitude radicale \u00bb, on trouve dans l&rsquo;Europe m\u00e9di\u00e9vale une conception moralis\u00e9e de l&rsquo;incertitude qui entre en concurrence avec les notions religieuses d&rsquo;un avenir qui n&rsquo;est pas ouvert \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique capitaliste telle que nous la concevons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La deuxi\u00e8me explication que je propose concerne l&rsquo;\u00e9largissement g\u00e9ographique du monde \u00e9conomique, qui est en soi un moyen d&rsquo;introduire une nouvelle notion d&rsquo;avenir dans la vie \u00e9conomique. Dans le livre, j&rsquo;appelle l&rsquo;\u00e9conomie un \u00ab ordre spatio-temporel limit\u00e9 \u00bb, ce qui signifie qu&rsquo;elle peut int\u00e9grer une demande \u00ab externe \u00bb soit en modifiant les attentes futures, soit en \u00e9largissant les fronti\u00e8res spatiales de la vie \u00e9conomique. Voil\u00e0 donc l&rsquo;origine du XVIIe si\u00e8cle que je propose. La d\u00e9couverte des Am\u00e9riques et la conqu\u00eate europ\u00e9enne du monde ont \u00e9t\u00e9 des moyens d&rsquo;ouvrir et d&rsquo;exploiter une source externe de demande, qui a ensuite d\u00e9clench\u00e9 un nouvel ensemble d&rsquo;attentes \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;avenir, avec des implications pour ce que j&rsquo;appelle le \u00ab c\u00f4t\u00e9 offre \u00bb de l&rsquo;\u00e9conomie, en rapport avec la structure de l&rsquo;entreprise, l&rsquo;utilisation du travail salari\u00e9 et le recours aux combustibles fossiles (en plus des facteurs traditionnellement consid\u00e9r\u00e9s comme relevant de cette cat\u00e9gorie). Je vois le capitalisme \u00e9merger de mani\u00e8re contingente comme la cons\u00e9quence involontaire de ces d\u00e9veloppements.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>DJ<\/strong> : Comment les historiens devraient-ils envisager la contingence apr\u00e8s ce moment &#8211; apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9mergence du capitalisme ? Dans <em>The Real Economy<\/em>, vous affirmez que \u00ab le capitalisme est intrins\u00e8quement vuln\u00e9rable aux efforts collectifs visant \u00e0 imaginer et \u00e0 r\u00e9aliser des avenirs \u00e9conomiques diff\u00e9rents du pass\u00e9 \u00bb. Vous poursuivez en affirmant que les r\u00e9cits des historiens sur le capitalisme pourraient nous aider \u00e0 exploiter cette vuln\u00e9rabilit\u00e9 dans le pr\u00e9sent. Une fois que l&rsquo;\u00e9conomie devient capitaliste, o\u00f9 voyez-vous des moments de contingence qui pourraient conduire non seulement \u00e0 des changements au sein du capitalisme, mais aussi \u00e0 une \u00e9mergence <em>de<\/em> celui-ci ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>JL:<\/strong> Je pense que cette question est li\u00e9e \u00e0 un certain nombre de probl\u00e8mes. Il y a une pens\u00e9e tr\u00e8s marxiste selon laquelle le capitalisme \u00e9tait, dans son propre contexte, lib\u00e9rateur. Il nous fait envisager l&rsquo;avenir comme ouvert et contingent, et quelque chose \u00e0 ce sujet est au moins potentiellement \u00e9mancipateur. Mais je pense que la r\u00e9ponse de Keynes serait de dire qu&rsquo;une partie de ce qui bloque le potentiel \u00e9mancipateur du capitalisme est la manipulation de cette incertitude par les d\u00e9tenteurs de richesses. En d&rsquo;autres termes, nous devrions r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re de distinguer les diff\u00e9rents types d&rsquo;incertitude que le capitalisme engendre. Il peut engendrer des attachements pathologiques \u00e0 l&rsquo;incertitude qui sont li\u00e9s aux in\u00e9galit\u00e9s et \u00e0 la r\u00e9partition in\u00e9gale du pouvoir. Celles-ci bloquent toute forme de cr\u00e9ativit\u00e9, ce qui nous ram\u00e8ne au th\u00e8me pragmatique de l&rsquo;incertitude en tant qu&rsquo;invitation \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation : g\u00e9n\u00e9rer de nouvelles possibilit\u00e9s et de nouveaux avenirs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;une des choses que j&rsquo;aime beaucoup dans <em>Anti-Oedipus<\/em>, dans sa critique de Lacan, est l&rsquo;argument de Deleuze et Guattari selon lequel aucun sujet ne souffre jamais d&rsquo;un manque d&rsquo;objet. Les d\u00e9sirs de chacun se fixent sur un objet, m\u00eame si c&rsquo;est de fa\u00e7on temporaire. Si vous travaillez \u00e0 partir de cet argument et que vous le reliez \u00e0 d&rsquo;autres points de ce chapitre, vous constaterez que m\u00eame si vous ne poss\u00e9dez pas de richesses, votre d\u00e9sir est toujours situ\u00e9 ou fix\u00e9 quelque part. Je pense que ma conception de l&rsquo;\u00e9conomie dans le livre est ouverte \u00e0 ce type de r\u00e9flexion. Cela permettrait une vision plus large et sociale de l&rsquo;\u00e9conomie, au-del\u00e0 de la dynamique de la propri\u00e9t\u00e9 des richesses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si vous envisagez les choses de cette mani\u00e8re, l&rsquo;une des possibilit\u00e9s que cela ouvre serait une histoire sociale du capitalisme qui ne soit pas \u00e9crite comme un r\u00e9cit d\u00e9cliniste (la plupart des gens ne voulaient pas du capitalisme, puis on le leur a fait avaler), comme une fausse nostalgie d&rsquo;une classe ouvri\u00e8re dont les aspirations r\u00e9volutionnaires ont \u00e9t\u00e9 contrari\u00e9es, ou, ce qui est tout aussi important, comme un r\u00e9cit cynique sur la complicit\u00e9 des travailleurs ou de la classe ouvri\u00e8re avec le capital. Certains chercheurs, comme Gabriel Winant, travaillent sur ce sujet, ce qui est une bonne chose, car c&rsquo;est une t\u00e2che \u00e9norme que de rompre avec ces r\u00e9cits d\u00e9pass\u00e9s et \u00e9cul\u00e9s qui ont domin\u00e9 l&rsquo;\u00e9criture de l&rsquo;histoire sociale du capitalisme au vingti\u00e8me si\u00e8cle. Le besoin de nouvelles formes \u00e9mancipatrices de r\u00e9flexion sur le capitalisme, y compris sous la forme de nouvelles histoires, ne pourrait \u00eatre plus urgent aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Jonathan Levy<\/strong> est professeur au Centre d&rsquo;histoire de Sciences Po, Paris. Il est l&rsquo;auteur de <em>Freaks of Fortune : The Emerging World of Capitalism and Risk in America<\/em> (Harvard UP, 2012) et de <em>Ages of American Capitalism : A History of the United States<\/em> (Random House, 2021). Il a obtenu son doctorat \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Chicago.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Daniel Judt<\/strong> est doctorant en histoire \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Yale. Ses recherches portent sur la th\u00e9orie sociale de gauche et l&rsquo;\u00e9conomie politique dans les \u00c9tats-Unis de la fin du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Image en vedette : \u00ab Stockage de c\u00e9r\u00e9ales, Ramesseum, Nouvel Empire, par Flemming Ubbesen, [CC BY 3.0][8] via [Wikimedia Commons][9].<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">[1] : https:\/\/press.princeton.edu\/books\/hardcover\/9780691252551\/the-real-economy?srsltid=AfmBOoreqH4-1Jdvp79GLmJjFjVPpRWYiVNVus8EThsps3o6H7MAp2Ew<br>[2] : https:\/\/www.jhiblog.org\/2023\/11\/28\/capitalizing-truth-pragmatism-and-the-logics-of-capital\/<br>[3] : https:\/\/www.cambridge.org\/us\/universitypress\/subjects\/economics\/history-economic-thought-and-methodology\/years-high-theory-invention-and-tradition-economic-thought-19261939?format=PB&amp;isbn=9780521274784<br>[4] : https:\/\/www.jhiblog.org\/files\/2025\/02\/real_economy_cover-683&#215;1024.jpeg<br>[5] :<br>[6] : https:\/\/www.cambridge.org\/core\/books\/time-labor-and-social-domination\/B2429FE0E1B401CC2F775DC2683C2025<br>[7] : https:\/\/www.penguinrandomhouse.com\/books\/227741\/ages-of-american-capitalism-by-jonathan-levy\/<br>[8] : https:\/\/creativecommons.org\/licenses\/by\/3.0,<br>[9] : https:\/\/commons.wikimedia.org\/wiki\/File:Grain_storage,<em>Ramesseum,_New_Kingdom<\/em>-_panoramio.jpg<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Traduction de Storage, Investment, and Desire: An Interview with Jonathan Levy par Daniel Judt Dans cet entretien, Daniel Judt s&rsquo;entretient avec Jonathan Levy, historien renomm\u00e9 de la vie \u00e9conomique aux \u00c9tats-Unis, au sujet de son livre r\u00e9cemment publi\u00e9, [The Real Economy : History and Theory][1] (Princeton University Press, 2025). L&rsquo;ouvrage rassemble des essais, publi\u00e9s ou &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/stockage-investissement-et-desir\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Stockage, investissement et d\u00e9sir : un entretien avec Jonathan Levy&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-7917","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack-related-posts":[{"id":7873,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/traductions-2\/","url_meta":{"origin":7917,"position":0},"title":"Traductions","author":"Gilles Beauchamp","date":"21 f\u00e9vrier 2025","format":false,"excerpt":"Les derniers articles traduits (avec l'aide de DeepL) -liste \u00e9volutive en format Excel pour 2025 & un nouveau fichier Excel pour 2026 Pour la liste des articles traduits en 2026, SVP consultez ce fichier Excel qui est r\u00e9guli\u00e8rement mis \u00e0 jour. 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