{"id":8268,"date":"2025-06-24T15:26:40","date_gmt":"2025-06-24T19:26:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=8268"},"modified":"2025-06-24T15:26:40","modified_gmt":"2025-06-24T19:26:40","slug":"secret-sphere-publique","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/secret-sphere-publique\/","title":{"rendered":"Garder le secret &#8211; La sph\u00e8re publique dans la soci\u00e9t\u00e9 des plates-formes"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/epub\/10.1177\/02632764221104681\">Staying with the secret &#8211; The Public Sphere in Platform Society<\/a><br><em>Theory, Culture &amp; Society<\/em><br>Volume 39, Issue 4, July 2022<br>Timon Beyes<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Arcanisation<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a quelques ann\u00e9es, l&rsquo;historien des sciences Peter Galison s&rsquo;est livr\u00e9 \u00e0 un jeu de chiffres remarquable afin de quantifier le rapport entre les documents classifi\u00e9s et d\u00e9classifi\u00e9s. En additionnant les taux d&rsquo;acquisition et les inventaires des grandes biblioth\u00e8ques am\u00e9ricaines et de la Biblioth\u00e8que du Congr\u00e8s, et en calculant \u00e0 partir des donn\u00e9es officielles fournies par l&rsquo;Information Security Oversight Office, Galison a estim\u00e9 que <strong>\u00ab l&rsquo;univers classifi\u00e9 \u00bb \u00e9tait cinq \u00e0 dix fois plus vaste que l&rsquo;ensemble des textes accessibles au public<\/strong> (Galison a estim\u00e9 qu&rsquo;il existait environ 8 milliards de pages de documents classifi\u00e9s entre 1978 et 2003). Contredisant les id\u00e9es re\u00e7ues, \u00ab [l]e monde ferm\u00e9 n&rsquo;est pas un petit bastion isol\u00e9 dans un coin de notre maison collective du savoir codifi\u00e9 et stock\u00e9 \u00bb (Galison, 2004 : 231). Il existe plut\u00f4t une sph\u00e8re de secret et d&rsquo;inaccessibilit\u00e9 qui s&rsquo;est consid\u00e9rablement d\u00e9velopp\u00e9e dans un climat de \u00ab secret accru \u00bb sous l&rsquo;influence des technologies num\u00e9riques, un climat favoris\u00e9 par le d\u00e9sir des entreprises priv\u00e9es et des administrations gouvernementales de surveiller et de dissimuler. Le jeu des chiffres de Galison remet en question une hypoth\u00e8se largement incontest\u00e9e qui sous-tend les \u00e9tudes populaires et universitaires sur la culture num\u00e9rique : celle selon laquelle le pouvoir sans cesse croissant du traitement des donn\u00e9es s&rsquo;accompagnera de <strong>la publicit\u00e9 et de la transparence de l&rsquo;information<\/strong>. Selon la th\u00e9oricienne des m\u00e9dias Wendy Chun, l&rsquo;amalgame entre les op\u00e9rations informatis\u00e9es et les id\u00e9es de transparence est paradoxal, car il tend \u00e0 dissimuler le fait \u00ab qu&rsquo;elles calculent \u00bb. D&rsquo;une part, la transformation des donn\u00e9es informatis\u00e9es en informations est un acte d&rsquo;abstraction dont les r\u00e8gles et les protocoles restent cach\u00e9s. De plus en plus, les machines lisent, \u00e9crivent, classifient et discriminent (et apprennent \u2013 telle est la promesse de l&rsquo;apprentissage automatique) sans aucune aide humaine ; elles sont devenues illisibles pour la conscience humaine. Il est important de noter que les ordinateurs ne se contentent pas d&rsquo;afficher ou de rendre transparent ce qui existe ailleurs ; leurs calculs g\u00e9n\u00e8rent des textes et des images (Chun, 2004 : 27) . Selon Chun, la pr\u00e9dominance du vocabulaire de la transparence est donc un geste compensatoire. La s\u00e9rie d&rsquo;images de Trevor Paglen intitul\u00e9e \u00ab Cable Landing Sites and Undersea Cables \u00bb, r\u00e9alis\u00e9e par l&rsquo;artiste en 2015 et 2016, peut \u00eatre comprise comme une visualisation des th\u00e8ses de Galison et Chun. Consacr\u00e9es aux \u00ab paysages du secret \u00bb, ces images reprennent le format m\u00e9di\u00e9val et antique tardif du diptyque. Chaque diptyque comporte une photographie de c\u00f4tes, sous laquelle on aper\u00e7oit les \u00ab points d&rsquo;\u00e9tranglement \u00bb o\u00f9 les c\u00e2bles de communication disparaissent dans la terre. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de chacune de ces images se trouve une carte marine de la r\u00e9gion, sur laquelle sont coll\u00e9es les informations divulgu\u00e9es par Edward Snowden et d&rsquo;autres sources sur les acteurs et les connexions des r\u00e9seaux de s\u00e9curit\u00e9 et de surveillance bas\u00e9s sur les donn\u00e9es. \u00ab Plut\u00f4t que d&rsquo;essayer de d\u00e9couvrir ce qui se passe r\u00e9ellement derri\u00e8re des portes closes [.\u2004.\u2004.], j&rsquo;essaie d&rsquo;examiner attentivement la porte elle-m\u00eame. \u00bb Paglen ne se pr\u00e9occupe pas de divulguer ou de r\u00e9v\u00e9ler des secrets sp\u00e9cifiques, mais plut\u00f4t de l&rsquo;organisation et des infrastructures de l&rsquo;\u00e9sot\u00e9rique, avec <strong>le secret comme principe fondamental d&rsquo;ordre<\/strong> (Jacob, 2018 : 28). Les images de Paglen refl\u00e8tent la disparition de ce qui peut \u00eatre exp\u00e9riment\u00e9 et repr\u00e9sent\u00e9 dans les soci\u00e9t\u00e9s \u00ab num\u00e9riques \u00bb de contr\u00f4le et de surveillance (Foster, 2020).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Rendre les choses secr\u00e8tes<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces conclusions et ces images sont r\u00e9v\u00e9latrices d&rsquo;une expansion du secret qui va de pair avec les infrastructures, les plateformes et les applications des technologies num\u00e9riques, peut-\u00eatre r\u00e9sum\u00e9es par la notion de \u00ab soci\u00e9t\u00e9 bo\u00eete noire \u00bb de Frank Pasquale. Pasquale (2015) actualise le d\u00e9sir de transparence et de responsabilit\u00e9 comme panac\u00e9e. Cependant, en recourant \u00e0 une typologie pr\u00e9moderne du secret (Horn, 2011) et en sch\u00e9matisant, Galison fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;expansion des secrets trahissables ; Chun \u00e9voque la condition m\u00e9diatico-technologique des myst\u00e8res insondables ; et Paglen recherche des images d&rsquo;arcane cach\u00e9es en toute s\u00e9curit\u00e9, enferm\u00e9es \u00e0 double tour. Ce qui est rendu public ici, c&rsquo;est une transformation structurelle du secret, une \u00ab sph\u00e8re cach\u00e9e \u00bb (Melley, 2012) <sup id=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-1\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"000000000000088b0000000000000000_8268\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Adoptant la notion de sph\u00e8re secr\u00e8te de Melley, les calculs de Galison se r\u00e9f\u00e8rent au \u00a0\u00bb secteur secret \u00ab\u00a0, aux appareils institutionnels du secret d&rsquo;\u00c9tat ; et les images de Paglen alimentent l&rsquo;imaginaire culturel tentaculaire de la sph\u00e8re secr\u00e8te et ses nombreux r\u00e9cits d&rsquo;op\u00e9rations secr\u00e8tes, qui \u00a0\u00bb permet au public de savoir au niveau de la fantaisie ce qu&rsquo;il ne peut pas savoir dans un sens op\u00e9rationnel \u00a0\u00bb (2012 : 8).<\/span> m\u00e9diatis\u00e9e par la technologie, qui ne peut \u00eatre enti\u00e8rement soumise aux imp\u00e9ratifs de transparence et de publicit\u00e9. Au contraire, <strong>le secret et ses modes d&rsquo;organisation semblent \u00eatre constitutifs de la sph\u00e8re publique.<\/strong> L&rsquo;\u00e9tude d&rsquo;une nouvelle transformation structurelle de la sph\u00e8re publique doit donc tenir compte du secret en tant que force technologique et organisationnelle.<br>Si l&rsquo;\u00e9mergence de nouveaux publics fait l&rsquo;objet de nombreuses recherches, il est frappant de constater que la question du secret est rest\u00e9e dans l&rsquo;ombre. La remarque de Bruno Latour, selon laquelle son projet <em>Making Things Public<\/em> doit \u00ab m\u00eame \u00bb tenir compte du secret, en est symptomatique : \u00ab M\u00eame dans nos contr\u00e9es obs\u00e9d\u00e9es par la r\u00e9publique transparente, on s&rsquo;efforce de faire exactement le contraire, c&rsquo;est-\u00e0-dire de rendre les choses secr\u00e8tes \u00bb (Latour, 2005 : 35 ; italiques dans l&rsquo;original). Dans ce qui suit, la compr\u00e9hension et la transformation de la sph\u00e8re publique sont syst\u00e9matiquement et historiquement mises en relation avec son antonyme et son pendant. \u00ab [R]ester avec le secret en tant que secret \u00bb (Birchall, 2014 : 26 ; italique dans l&rsquo;original) implique de positionner le secret comme une force sociale et m\u00e9diatico-technologique constitutive \u00e0 la lumi\u00e8re de laquelle les investigations affirmatives et critiques des anciens et nouveaux publics doivent \u00eatre interrog\u00e9es. \u00c0 cet \u00e9gard, <strong>le secret<\/strong> est consid\u00e9r\u00e9 comme <em>une forme fondamentale d&rsquo;organisation sociale<\/em> (Assmann et Assmann, 1997 : 10) et donc comme un \u00ab <strong>principe organisateur de la communication sociale<\/strong> \u00bb \u00e9troitement li\u00e9 au \u00ab principe organisateur de la sph\u00e8re publique \u00bb (Habermas, 1989 [1962] : 57, 142). L&rsquo;\u00e9mergence de \u00ab publics num\u00e9riques \u00bb m\u00e9diatis\u00e9s par la technologie est alors li\u00e9e \u00e0 une conception organisationnelle et m\u00e9diatique des m\u00e9dias (num\u00e9riques) en tant que mat\u00e9riaux permettant d&rsquo;organiser l&rsquo;espace, le temps et le pouvoir (et non, ou seulement de mani\u00e8re secondaire, en termes de messages et de significations) (Peters, 2015). <sup id=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-2\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"000000000000088b0000000000000000_8268\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">En ce sens, les m\u00e9dias sont des \u00ab\u00a0dispositifs d&rsquo;ordonnancement civilisationnel\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0constituants fondamentaux de l&rsquo;organisation\u00a0\u00bb, et \u00ab\u00a0[l]es m\u00e9dias num\u00e9riques font revivre d&rsquo;anciennes fonctions de navigation : ils nous orientent dans le temps et l&rsquo;espace, indexent nos donn\u00e9es et nous maintiennent sur le r\u00e9seau\u00a0\u00bb (Peters, 2015 : 19, 7). Sur une \u00ab\u00a0th\u00e9orie m\u00e9diatique de l&rsquo;organisation\u00a0\u00bb, voir Beverungen, Beyes et Conrad (2019), Beyes, Conrad et Martin (2019) et Beyes, Holt et Pias (2019). En ce qui concerne la sph\u00e8re publique en tant que principe d&rsquo;organisation, voir en particulier l'\u00a0\u00bbanalyse de l&rsquo;organisation\u00a0\u00bb de Negt et Kluge (Negt et Kluge, 1993 [1972]).<\/span><br>L&rsquo;ouvrage de J\u00fcrgen Habermas, <em>Structural Transformation of the Public Sphere<\/em> (1989 [1962]) est marqu\u00e9e par une prise de conscience de la condition mutuelle du secret et de la publicit\u00e9 qui fait d\u00e9faut dans les recherches contemporaines sur les publics num\u00e9riques et mat\u00e9riels. Je propose donc tout d&rsquo;abord une relecture de la Transformation structurelle qui tient compte du principe organisationnel du secret. Sur cette base, je peux discuter bri\u00e8vement de la prolif\u00e9ration des publics num\u00e9riques dans les recherches r\u00e9centes. En juxtaposant ce travail aux diagnostics r\u00e9cents sur l&rsquo;essor de la soci\u00e9t\u00e9 des plateformes \u2013 plateformisation du social, contr\u00f4le algorithmique et capitalisme de surveillance \u2013, je r\u00e9fl\u00e9chis au renforcement du secret m\u00e9diatico-technique et organisationnel qui fa\u00e7onne les \u00ab publics calcul\u00e9s \u00bb de la culture num\u00e9rique (Gillespie, 2014). De plus, cette <strong>transformation structurelle du secret conduit (\u00e0 nouveau) aux soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes, \u00e0 leurs pratiques d&rsquo;anonymat<\/strong>, de d\u00e9connexion, d&rsquo;obscurcissement et d&rsquo;opacit\u00e9 \u2013 et \u00e0 de nouvelles luttes sur l&rsquo;ancien champ de bataille du secret et de la publicit\u00e9. Secret, soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes et sph\u00e8re publique Les conclusions et sp\u00e9culations de Galison, Chun et Paglen sugg\u00e8rent de reconsid\u00e9rer la relation entre secret et publicit\u00e9. Cela ne peut prendre la forme d&rsquo;une exclusion mutuelle, comme si le secret devait dispara\u00eetre au cours d&rsquo;une transformation structurelle de la sph\u00e8re publique. Une fa\u00e7on d&rsquo;appr\u00e9hender l&rsquo;interd\u00e9pendance du secret et de la sph\u00e8re publique consiste \u00e0 consid\u00e9rer le secret comme la \u00ab base reni\u00e9e \u00bb, comme la condition non reconnue d&rsquo;un <strong>fantasme de la sph\u00e8re publique avec son id\u00e9al normatif de publicit\u00e9<\/strong>, qui produit des sujets m\u00e9fiants qui partent toujours du principe qu&rsquo;ils doivent r\u00e9v\u00e9ler les secrets (Dean, 2002 : 16) Une approche peut-\u00eatre plus fructueuse sur le plan sociologique consiste \u00e0 comprendre le <strong>secret selon Georg Simmel<\/strong> comme une \u00ab forme sociologique universelle qui, en tant que telle, n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec les \u00e9valuations morales de son contenu \u00bb (Simmel, 1906 : 463). Simmel a formul\u00e9 une dialectique insoluble du d\u00e9veloppement social li\u00e9e \u00e0 la forme du secret : \u00ab Nous pourrions ainsi aboutir \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e paradoxale que, dans des circonstances par ailleurs similaires, les relations humaines n\u00e9cessitent un certain degr\u00e9 de secret qui ne fait que changer d&rsquo;objet \u00bb (pp. 467-468) . Si la sp\u00e9culation de Simmel selon laquelle \u00ab les affaires des gens en g\u00e9n\u00e9ral deviennent de plus en plus publiques, celles des individus [deviennent] de plus en plus secr\u00e8tes \u00bb (p. 468) a mal vieilli \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;utilisation actuelle des m\u00e9dias sociaux, ses r\u00e9flexions sur la relation r\u00e9ciproque entre secret et publicit\u00e9 restent un point de d\u00e9part important. Chaque \u00e9volution pr\u00e9sum\u00e9e vers la transparence et la publicit\u00e9 correspond \u00e0 des formes sp\u00e9cifiques d&rsquo;\u00ab arcanisation \u00bb (Assmann et Assmann, 1997 : 16). On trouve des traces du r\u00f4le constitutif du secret dans l&rsquo;histoire de la sph\u00e8re publique dans L&rsquo;\u00e9mergence de la sph\u00e8re publique de Habermas. D\u00e9j\u00e0, le d\u00e9veloppement de la subjectivit\u00e9 bourgeoise dans le contexte de la famille conjugale patriarcale, o\u00f9 les individus ont appris \u00e0 se percevoir comme des acteurs ind\u00e9pendants, renvoie \u00e0 une sph\u00e8re quotidienne d&rsquo;opacit\u00e9 \u00e0 partir de laquelle s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e la sph\u00e8re publique bourgeoise. \u00c9largie par \u00ab la sph\u00e8re publique d&rsquo;un d\u00e9bat rationnel et critique dans le monde des lettres \u00bb, o\u00f9 la subjectivit\u00e9 bourgeoise communiquait avec elle-m\u00eame et \u00ab atteignait la clart\u00e9 avec elle-m\u00eame \u00bb, l&rsquo;espace protecteur opaque des relations familiales intimes et le secret sous forme de privatisation ont servi de condition \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique bourgeoise (Habermas, 1989 [1962] : 51). Cependant, le principe organisationnel du secret a principalement pr\u00e9par\u00e9 la sph\u00e8re publique bourgeoise par l&rsquo;<strong>\u00e9mergence des soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes au XVIIIe si\u00e8cle<\/strong>, un ph\u00e9nom\u00e8ne que Habermas a trait\u00e9 comme une question secondaire par rapport \u00e0 la subjectivation de la vie familiale et \u00e0 la sph\u00e8re publique litt\u00e9raire. Si, dans les pratiques obscures de l&rsquo;\u00c9tat absolutiste et de sa bureaucratie, la sph\u00e8re publique n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une simple repr\u00e9sentation rituelle du pouvoir destin\u00e9e \u00e0 d\u00e9montrer l&rsquo;aura du souverain, c&rsquo;est donc dans les soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes qu&rsquo;est n\u00e9e une pratique obscure de discours \u00e9clair\u00e9 et critique. Selon les termes de Habermas :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab Le rassemblement de personnes priv\u00e9es en un public \u00e9tait donc anticip\u00e9 en secret, sous la forme d&rsquo;une sph\u00e8re publique existant encore largement \u00e0 huis clos. La promulgation secr\u00e8te des Lumi\u00e8res, typique des loges mais \u00e9galement largement pratiqu\u00e9e par d&rsquo;autres associations et Tischgesellschaften, avait un caract\u00e8re dialectique. La raison [.\u2004.\u2004.] devait \u00eatre prot\u00e9g\u00e9e contre toute divulgation publique, car elle constituait une menace pour toutes les relations de domination. Tant que la publicit\u00e9 avait son si\u00e8ge dans les chancelleries secr\u00e8tes du prince, la raison ne pouvait se r\u00e9v\u00e9ler directement. Sa sph\u00e8re de publicit\u00e9 devait encore s&rsquo;appuyer sur le secret ; son public, m\u00eame en tant que public, restait interne. [.\u2004.\u2004.] Cela rappelle la c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9claration de Lessing sur la franc-ma\u00e7onnerie, qui \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque un ph\u00e9nom\u00e8ne europ\u00e9en plus large : elle \u00e9tait aussi ancienne que la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise \u2013 \u00ab si tant est que la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise ne soit pas simplement le fruit de la franc-ma\u00e7onnerie \u00bb. (Habermas, 1989 [1962] : 35)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la pr\u00e9face \u00e0 la r\u00e9\u00e9dition allemande de son livre en 1990, Habermas souligne avec plus de force cette dialectique entre le secret et la sph\u00e8re publique, dans laquelle les clubs, \u00ab les soci\u00e9t\u00e9s des Lumi\u00e8res, les associations \u00e9ducatives, les soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes des francs-ma\u00e7ons et l&rsquo;ordre des Illuminati \u00bb avaient eu plus d&rsquo;importance en raison de leurs modes d&rsquo;organisation que de leurs \u00ab fonctions manifestes \u00bb. Rejoints volontairement et recrut\u00e9s sur la base de d\u00e9cisions priv\u00e9es de leurs membres, les cercles restreints de ces associations pratiquaient \u00ab des formes \u00e9galitaires d&rsquo;\u00e9change, la libert\u00e9 de discussion et la prise de d\u00e9cision \u00e0 la majorit\u00e9 \u00bb et mettaient ainsi en \u0153uvre les \u00ab normes politiques d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 future \u00bb (Habermas, 1990 [1962] : 14 ; traduction de l&rsquo;auteur).<br>Tout cela rappelle Simmel, qui attribuait une valeur particuli\u00e8re \u00e0 l&rsquo;organisation des soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes et formulait en passant une br\u00e8ve th\u00e9orie organisationnelle du secret. Cependant, c&rsquo;est apparemment l&rsquo;ouvrage <em>Critique et crise<\/em> de Reinhart Koselleck qui a inspir\u00e9 les expos\u00e9s de Habermas. <sup id=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-3\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"000000000000088b0000000000000000_8268\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-3\">3<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Le titre original de <em>Critique et crise<\/em> de Koselleck \u00e9tait <em>Dialektik der Aufkl\u00e4rung<\/em> (Dialectique des Lumi\u00e8res), mais Horkheimer et Adorno y sont arriv\u00e9s les premiers (Neugebauer-W\u00f6lk, 2003 : 9).<\/span> Ici, le secret est consid\u00e9r\u00e9 comme se situant au tout d\u00e9but des Lumi\u00e8res et de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise. La forme sociale du \u00ab jumeau historique \u00bb des Lumi\u00e8res est la soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te sous toutes ses formes, des loges \u00e0 la franc-ma\u00e7onnerie. Au sein de l&rsquo;\u00c9tat encore absolutiste, mais autant que possible soustraite \u00e0 son emprise, est apparue \u00ab une forme d&rsquo;organisation propre \u00e0 la nouvelle soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise \u00bb, r\u00e9gie par le secret et la discr\u00e9tion (Koselleck, 1988 [1973] : 62, 71). Il s&rsquo;agissait l\u00e0 de <strong>l&rsquo;arcane propre \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 civile<\/strong>, qui est alors apparu \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du myst\u00e8re de l&rsquo;\u00c9glise et de l&rsquo;<em>arcana imperii<\/em> du pouvoir absolutiste. \u00c0 l&rsquo;origine de cet arcane, <strong>le secret avait une fonction protectrice<\/strong> qui dissimulait les cons\u00e9quences politiques indirectes des soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes, dont les conflits avec l&rsquo;\u00c9tat et l&rsquo;\u00c9glise pouvaient se d\u00e9rouler sous le couvert de rassemblements ostensiblement apolitiques. De plus, le secret assurait une coh\u00e9sion affective et morale. Koselleck parle m\u00eame du \u00ab myst\u00e8re ma\u00e7onnique \u00bb, cr\u00e9\u00e9 par l&rsquo;aura et la promesse d&rsquo;une nouvelle vie. Les Lumi\u00e8res se fondaient sur l&rsquo;arcane des loges, o\u00f9 la critique bourgeoise s&rsquo;est invent\u00e9e, s&rsquo;est \u00e9panouie et est finalement devenue elle-m\u00eame une forme de domination publique qui a tout entra\u00een\u00e9 dans son sillage. Koselleck affirme que \u00ab les Lumi\u00e8res et leur secret politique semblaient avoir repris les fonctions de l&rsquo;\u00c9tat et de son arcane \u00bb (Koselleck, 1988 [1973] : 121).<br>Dans l&rsquo;\u0153uvre de Habermas, \u00ab la lumi\u00e8re de la raison, ainsi voil\u00e9e pour se prot\u00e9ger \u00bb, a alors commenc\u00e9 \u00e0 briller de mille feux (Habermas, 1989 [1962] : 35). <strong>Les soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes sont devenues les premiers projets fond\u00e9s sur la raison<\/strong> qui ont progressivement perdu l&rsquo;espace protecteur du secret et ont aid\u00e9 la sph\u00e8re publique bourgeoise \u00e0 se mettre sur pied. Il s&rsquo;agissait de proto-publics rationnels qui se sont retourn\u00e9s contre la sph\u00e8re publique purement repr\u00e9sentative du souverain. Habermas a donc r\u00e9duit le r\u00f4le du secret \u00e0 une condition fonctionnelle et temporaire (et \u00e0 surmonter) pour le d\u00e9veloppement de la publicit\u00e9 de la raison, tandis que la \u00ab pathogen\u00e8se \u00bb de Koselleck a soulign\u00e9 l&rsquo;arcane de la soci\u00e9t\u00e9 civile comme un \u00ab facteur politique indirectement efficace \u00bb \u00e0 long terme qui a permis le d\u00e9veloppement de certitudes, de connaissances et de jugements, au prix toutefois d&rsquo;une logique divis\u00e9e (et hypocrite) (Koselleck, 1988 [1973] : 60).<br>Au-del\u00e0 du contexte historique (allemand) du \u00ab d\u00e9sir conservateur d&rsquo;affirmation de soi au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950 \u00bb, dont l&rsquo;\u00e9tude de Koselleck peut \u00eatre un exemple (Neugebauer-W\u00f6lk, 2003 : 12), il est instructif que Koselleck et les recherches historiques sur les soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes men\u00e9es apr\u00e8s lui aient clairement montr\u00e9 qu&rsquo;il fallait s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 <strong>l&rsquo;importance fondamentale des modes d&rsquo;organisation secrets pour la constitution des int\u00e9r\u00eats publics<\/strong>. Cela implique, pour combler une lacune laiss\u00e9e par Koselleck, de prendre en compte l&rsquo;importance du monopole permanent de l&rsquo;\u00c9tat sur le secret (Caygill, 2015), et donc la \u00ab contradiction centrale \u00bb mise en \u0153uvre par \u00ab l&rsquo;\u00c9tat secret \u00bb, \u00e0 savoir que \u00ab <strong>la d\u00e9mocratie occidentale ne peut se pr\u00e9server que par la suspension de la d\u00e9mocratie<\/strong> \u00bb (Melley, 2012 : 6). \u00c0 cet \u00e9gard, un d\u00e9bat a eu lieu sur le caract\u00e8re proto-d\u00e9mocratique des comportements bourgeois pratiqu\u00e9s dans les cultes secrets des associations du d\u00e9but de l&rsquo;\u00e9poque moderne et sur le caract\u00e8re monolithique du pouvoir absolutiste du souverain (avec son <em>arcana imperii<\/em>). Il semble plut\u00f4t que \u00ab deux mondes obscurs \u00bb se soient affront\u00e9s, car la prise de d\u00e9cision au sein des \u00ab plateformes organisationnelles hyperlocales \u00bb des soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes et de leur \u00ab infrastructure de mise en r\u00e9seau \u00bb et des modes de communication obscurs n&rsquo;\u00e9tait ni transparente pour leurs membres, ni n\u00e9cessairement caract\u00e9ris\u00e9e par des pratiques \u00e9galitaires (Neugebauer-W\u00f6lk, 2003 : 27-33). De plus, gr\u00e2ce \u00e0 leur r\u00e9seau secret et ax\u00e9 sur des projets, les loges et les soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes ont pu, dans une certaine mesure, s&rsquo;int\u00e9grer dans un complexe organisationnel destin\u00e9 \u00e0 la formation et \u00e0 la mise en \u0153uvre de la politique \u00e9tatique en formant une alliance entre la bourgeoisie et la noblesse (Neugebauer-W\u00f6lk, 2003) . Ainsi, les sph\u00e8res occultes de l&rsquo;\u00c9tat et des soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 interconnect\u00e9es lors de l&rsquo;\u00e9mergence de la sph\u00e8re publique bourgeoise et de ses m\u00e9canismes de pouvoir et d&rsquo;exclusion.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le complexe m\u00e9diatico-organisationnel<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je reviendrai plus tard sur la figure de la collision entre deux mondes occultes. Il convient tout d&rsquo;abord d&rsquo;aborder une autre trace du secret en tant que principe organisationnel, qui ne concerne pas la gen\u00e8se mais plut\u00f4t le d\u00e9clin de la sph\u00e8re publique bourgeoise. Habermas consid\u00e9rait que le mod\u00e8le de la sph\u00e8re publique bourgeoise \u00e9tait devenu \u00ab inapplicable \u00bb parce que la sph\u00e8re publique litt\u00e9raire et la s\u00e9paration entre sph\u00e8re publique et sph\u00e8re priv\u00e9e s&rsquo;\u00e9taient d\u00e9sint\u00e9gr\u00e9es : \u00ab La caisse de r\u00e9sonance d&rsquo;une couche \u00e9duqu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;usage public de la raison a \u00e9t\u00e9 bris\u00e9e ; le public est divis\u00e9 en minorit\u00e9s de sp\u00e9cialistes qui utilisent leur raison de mani\u00e8re non publique et en une grande masse de consommateurs dont la r\u00e9ceptivit\u00e9 est publique mais non critique \u00bb (1989 [1962] : 175). Les sp\u00e9cialistes qui raisonnent de mani\u00e8re non publique se regroupent en organisations, et <strong>l&rsquo;effondrement de la sph\u00e8re publique correspond<\/strong>, comme l&rsquo;\u00e9crit Habermas dans l&rsquo;\u00e9dition de 1990 de Strukturwandel der \u00d6ffentlichkeit, <strong>\u00e0 l&rsquo;essor de la \u00ab soci\u00e9t\u00e9 organisationnelle \u00bb<\/strong> et au fait que <strong>le \u00ab niveau organisationnel est devenu ind\u00e9pendant \u00bb<\/strong> (1990 [1962] : 24). Les associations et les partis politiques ont commenc\u00e9 \u00e0 \u00ab s&rsquo;engager dans l&rsquo;exercice et l&rsquo;\u00e9quilibrage du pouvoir en coop\u00e9ration avec l&rsquo;appareil d&rsquo;\u00c9tat, en traitant cela comme une question interne \u00e0 leurs organisations \u00bb, tandis que les m\u00e9dias de masse g\u00e9n\u00e9raient une publicit\u00e9 \u00ab d&rsquo;en haut \u00bb et rempla\u00e7aient la \u00ab publicit\u00e9 critique \u00bb par une \u00ab publicit\u00e9 manipulatrice \u00bb (Habermas, 1986 [1962] : 177-178). Les <strong>organisations<\/strong>, que Simmel consid\u00e9rait comme <strong><em>la forme sociale discr\u00e8te par excellence<\/em><\/strong> (caract\u00e9ris\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur et \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur par divers degr\u00e9s de secret et d&rsquo;opacit\u00e9 ; voir Parker, 2016), sont d\u00e9sormais devenues les agents responsables de la d\u00e9sorganisation de la sph\u00e8re publique. Alors que l&rsquo;organisation des soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes avait constitu\u00e9 le fondement des proto-publics bourgeois, la mont\u00e9e en puissance d&rsquo;int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s organis\u00e9s a conduit \u00e0 la \u00ab ref\u00e9odalisation de la sph\u00e8re publique \u00bb et \u00e0 son \u00ab climat de conformisme \u00bb \u2013 des formulations qui, sans surprise, font allusion aux caract\u00e9ristiques de l&rsquo;\u00e8re absolutiste et repr\u00e9sentative, ainsi qu&rsquo;\u00e0 ses rituels et ses spectacles. Dans le contexte de l&rsquo;id\u00e9al d&rsquo;une sph\u00e8re publique, il ne reste plus que l&rsquo;espoir d&rsquo;une \u00ab d\u00e9mocratisation des organisations sociales engag\u00e9es dans des activit\u00e9s li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat \u00bb et d&rsquo;un \u00ab contr\u00f4le mutuel des organisations rivales elles-m\u00eames engag\u00e9es dans la publicit\u00e9 \u00bb (Habermas, 1989 [1962] : 195, 209-210). Plus tard, Habermas divisera <strong>le principe organisationnel<\/strong> de la sph\u00e8re publique en <strong>deux formes d&rsquo;institutionnalisation<\/strong>, l&rsquo;une <strong>forte<\/strong> et l&rsquo;autre <strong>faible<\/strong>. Les m\u00e9canismes institutionnels h\u00e9rit\u00e9s de construction du consensus devaient alors \u00eatre distingu\u00e9s des \u00ab courants spontan\u00e9s et non h\u00e9rit\u00e9s de communication d&rsquo;une sph\u00e8re publique <em>d\u00e9sorganis\u00e9e<\/em> \u00bb (Habermas, 1990 [1962] : 43 ; traduction de l&rsquo;auteur, italiques ajout\u00e9s) .<br>Il est important de noter que cette histoire d&rsquo;effondrement et de faible r\u00e9demption conf\u00e8re une valeur particuli\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00ab infrastructure changeante de la sph\u00e8re publique \u00bb (Habermas, 1990 [1962] : 27). Le <strong>public litt\u00e9raire, en tant que pr\u00e9curseur de la sph\u00e8re publique bourgeoise<\/strong>, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 conditionn\u00e9 par les m\u00e9dias et inconcevable sans la circulation des livres et des pamphlets. L&rsquo;infrastructure de la production \u00e9largie de livres et l&rsquo;apparition des journaux et des revues avaient d\u00e9j\u00e0 modifi\u00e9 les interactions entre ceux qui avaient donn\u00e9 naissance \u00e0 la sph\u00e8re publique. Si, selon Habermas, \u00ab le degr\u00e9 de concentration \u00e9conomique et de coordination technologique et organisationnelle \u00bb semblait autrefois minime dans l&rsquo;industrie de l&rsquo;\u00e9dition, la situation \u00e9tait d\u00e9sormais diff\u00e9rente dans les \u00ab <strong>nouveaux m\u00e9dias du XXe si\u00e8cle \u2013 le cin\u00e9ma, la radio et la t\u00e9l\u00e9vision<\/strong> \u00bb. En tant que si\u00e8ge de la \u00ab publicit\u00e9 manipulatrice \u00bb, ces derniers \u00ab se sont transform\u00e9s au cours des cent derni\u00e8res ann\u00e9es en complexes de pouvoir soci\u00e9tal [.\u2004.\u2004.] [\u00e0] tel point qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 commercialis\u00e9s et ont subi une concentration \u00e9conomique, technologique et organisationnelle \u00bb (Habermas, 1989 [1962] : 187-8).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les publics num\u00e9riques et la sph\u00e8re publique cumulative<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par rapport \u00e0 l&rsquo;organisation opaque des \u00ab sph\u00e8res publiques de production \u00bb conditionn\u00e9es par les technologies m\u00e9diatiques (selon les termes d&rsquo;Oskar Negt et Alexander Kluge), la r\u00e9flexion sur les publics num\u00e9riques d&rsquo;aujourd&rsquo;hui reste \u00e9trangement silencieuse. Dans son examen des <strong>publics de la sociologie num\u00e9rique<\/strong>, Noortje Marres (2017 : 143\u201372) consid\u00e8re des concepts tels que la transparence, la publicit\u00e9 et la participation comme une constellation d&rsquo;id\u00e9aux l\u00e9gitimants qui ont donn\u00e9 <strong>une orientation normative \u00e0 la \u00ab transformation num\u00e9rique \u00bb<\/strong> et influenc\u00e9 la recherche sociologique sur les publics num\u00e9riques. Une sorte de potentiel messianique est ainsi associ\u00e9 \u00e0 <strong>l&rsquo;id\u00e9al de transparence et aux id\u00e9es d&rsquo;organisations transparentes<\/strong>, de science en libre acc\u00e8s et de mise \u00e0 jour constante de son profil sur les r\u00e9seaux sociaux (Schneider, 2013). L&rsquo;id\u00e9al de participation est devenu un terme standard pour postuler les cons\u00e9quences de l&rsquo;utilisation sociale des technologies num\u00e9riques (Marres, 2017). Et, comme l&rsquo;a fait valoir Jodi Dean, <strong>l&rsquo;id\u00e9al de publicit\u00e9<\/strong> peut \u00eatre compris comme un <strong>concept directeur<\/strong> de l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;information. En invoquant les normes et les pratiques de la publicit\u00e9, le discours critique de la d\u00e9mocratie s&rsquo;aligne (trop) \u00e9troitement sur les promesses du capitalisme num\u00e9rique : \u00ab La publicit\u00e9 est l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment organisateur de la politique d\u00e9mocratique et l&rsquo;anneau d&rsquo;or de la soci\u00e9t\u00e9 de l&rsquo;infodivertissement \u00bb (Dean, 2002 : 15). De diverses mani\u00e8res, les id\u00e9es de transparence, de participation et de publicit\u00e9 influencent <strong>la renaissance de la notion de public<\/strong>, qui s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;omnipr\u00e9sence des infrastructures num\u00e9riques et des m\u00e9dias sociaux (Sch\u00e4fer, 2016) . Ainsi, les pratiques et les visions de multiples publics en r\u00e9seau et de leurs fl\u00e2neurs num\u00e9riques ont \u00e9t\u00e9 rendues possibles et fa\u00e7onn\u00e9es par les espaces des r\u00e9seaux sociaux (boyd, 2014 : 203). Les publics algorithmiques d&rsquo;une audience suppos\u00e9e transparente ont reconfigur\u00e9 la perception de soi et la pratique du travail journalistique (Anderson, 2011). Les publics r\u00e9cursifs de <strong>groupes technophiles tels que le mouvement du logiciel libre<\/strong> se sont constitu\u00e9s au moyen de formes transparentes et participatives de d\u00e9veloppement d&rsquo;applications et d&rsquo;infrastructures techniques (Kelty, 2005). Dans les publics augment\u00e9s, la nature <strong>\u00e9ph\u00e9m\u00e8re des sph\u00e8res publiques \u00e9mergentes<\/strong>, circulantes et situ\u00e9es est radicalis\u00e9e par la m\u00e9diation des <strong>technologies mobiles<\/strong> telles que les smartphones et aliment\u00e9e par la profanation des images, des textes et des sons (Boyle et Rivers, 2018). Le potentiel antagoniste des cyberpublics fragment\u00e9s a \u00e9t\u00e9 soulign\u00e9 comme un contre-mouvement \u00e0 la conception suppos\u00e9e dominante de la sph\u00e8re publique comme sph\u00e8re consensuelle d&rsquo;\u00e9change d\u00e9lib\u00e9ratif (Dahlberg, 2007). Dans le m\u00eame temps, <strong>les r\u00e9seaux sociaux (avec leurs pratiques d&rsquo;acclamation et d&rsquo;approbation)<\/strong> ont vu rena\u00eetre le motif s\u00e9culaire d&rsquo;un public acclamatoire et de ses rites de participation ax\u00e9s sur la technologie (Dean, 2017). L&rsquo;infrastructure narrative de plateformes telles que Twitter a mobilis\u00e9 des publics affectifs ou \u00e9ph\u00e9m\u00e8res dont les \u00ab structures douces du sentiment \u00bb peuvent \u00eatre contraires \u00e0 la logique communicative de l&rsquo;\u00e9change d\u00e9lib\u00e9ratif (Papacharissi, 2015 : 37, 116), mais dont le pouvoir affectif est exploit\u00e9 de mani\u00e8re inqui\u00e9tante par les populistes autoritaires. Enfin, il convient de mentionner le <strong>tournant n\u00e9o-mat\u00e9rialiste<\/strong> vers les publics mat\u00e9riels, qui va au-del\u00e0 de la technologie num\u00e9rique et qui esp\u00e8re donner <strong>une voix aux agents et aux choses non humains<\/strong>. Il s&rsquo;agirait d&rsquo;un \u00ab espace public profond\u00e9ment diff\u00e9rent \u00bb, rempli d&rsquo;\u00ab une multitude d&rsquo;objets \u00bb mis \u00e0 la disposition du public (Latour, 2005 : 15, 17 ; Marres, 2012). L&rsquo;\u00e9tude extr\u00eamement influente de Habermas sur la transformation structurelle de la sph\u00e8re publique sert souvent de contrepoint (et est parfois interpr\u00e9t\u00e9e comme une caricature d&rsquo;elle-m\u00eame) \u00e0 partir duquel la formation de nouveaux publics peut \u00eatre d\u00e9finie. Cela implique g\u00e9n\u00e9ralement un tournant vers une conception plurielle des publics, qui, \u00e0 premi\u00e8re vue, ne peuvent \u00eatre subordonn\u00e9s \u00e0 aucune n\u00e9gociation rationnelle ou fond\u00e9e sur la raison entre diff\u00e9rents int\u00e9r\u00eats, et qui ne peuvent donc \u00eatre compris en eux-m\u00eames comme un sympt\u00f4me de la d\u00e9sint\u00e9gration d&rsquo;une sph\u00e8re publique autrefois int\u00e9grative, et qui, sous leurs formes fragment\u00e9es, fonctionnent de mani\u00e8re plus inclusive (et plus participative) que les formes historiques de la sph\u00e8re publique bourgeoise europ\u00e9enne, fa\u00e7onn\u00e9e par le patriarcat. En empruntant l&rsquo;un des concepts tardifs de Habermas, on pourrait les qualifier de publics institutionnellement faibles et relativement d\u00e9sorganis\u00e9s, la sph\u00e8re publique constituant le milieu amorphe et l&rsquo;horizon normatif de cette polyphonie. Comme l&rsquo;ont fait valoir Negt et Kluge il y a 50 ans, la sph\u00e8re publique pourrait alors \u00eatre comprise comme un r\u00e9seau instable de divers types de publicit\u00e9, de transparence et de participation qui vont de pair avec diff\u00e9rents modes d&rsquo;organisation technologiques, \u00e9conomiques et politiques (Hansen, 1993 ; Negt et Kluge, 1993 [1972]).<br>Il est toutefois frappant de constater que le fait d&rsquo;adh\u00e9rer \u00e0 <strong>l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une sph\u00e8re publique<\/strong> (m\u00e9diatis\u00e9e par les technologies et plus ou moins fragmentaire) en tant que <strong>\u00ab sph\u00e8re publique cumulative \u00bb<\/strong> (selon les termes de Negt et Kluge) oblige toute \u00e9tude des publics num\u00e9riques \u00e0 osciller entre hypoth\u00e8ses normatives et descriptions empiriques. Habermas peut donc \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme le fondateur d&rsquo;un discours dont il pourrait \u00eatre n\u00e9cessaire de se distancier, mais qui constitue n\u00e9anmoins l&rsquo;horizon dans lequel s&rsquo;inscrivent les recherches ult\u00e9rieures. Sa th\u00e8se fondamentale sur la sph\u00e8re publique en tant que principe organisateur de l&rsquo;ordre politique reste ainsi pr\u00e9serv\u00e9e. <sup id=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-4\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"000000000000088b0000000000000000_8268\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-4\">4<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Ainsi, m\u00eame des approches aussi diff\u00e9rentes (et pr\u00e9tendument anti-habermassiennes) que les th\u00e9ories de la d\u00e9mocratie radicale et de la \u00ab\u00a0politique des choses\u00a0\u00bb affirment l&rsquo;id\u00e9al de la sph\u00e8re publique : qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de plaider &#8211; au nom de publics antagonistes, pluriels et divers &#8211; pour la cr\u00e9ation de plates-formes pour des sujets et des pr\u00e9occupations pr\u00e9c\u00e9demment inconnus et invisibles ; ou qu&rsquo;il s&rsquo;agisse &#8211; au nom d&rsquo;un concept plus large de l&rsquo;agentivit\u00e9 &#8211; de trouver des formes de repr\u00e9sentation pour divers sujets d&rsquo;inqui\u00e9tude.<\/span> Cependant, les \u00e9tudes sur les publics num\u00e9riques et mat\u00e9riels risquent de s&rsquo;effacer derri\u00e8re l&rsquo;accent mis par Habermas sur la coordination technologique et organisationnelle et son caract\u00e8re non public. Habermas a accord\u00e9 plus d&rsquo;attention aux conditions organisationnelles de la sph\u00e8re publique fond\u00e9es sur les technologies m\u00e9diatiques \u2013 comprises comme un complexe de pouvoir \u2013 que ne le font g\u00e9n\u00e9ralement les \u00e9tudes actuelles sur les publics en r\u00e9seau, augment\u00e9s, affectifs et mat\u00e9riels. <sup id=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-5\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"000000000000088b0000000000000000_8268\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-5\">5<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Walters (2021) montre comment l&rsquo;ontologie plate qui consiste \u00e0 rendre les choses publiques, et donc \u00e0 retracer ses m\u00e9diateurs humains et non humains, doit \u00eatre \u00e9largie aux pratiques et mat\u00e9rialit\u00e9s secr\u00e8tes qui consistent \u00e0 rendre les choses secr\u00e8tes.<\/span> En ce sens, <strong>rendre le secret tabou et adopter sans critique ou inconsciemment des notions de transparence et de publicit\u00e9 \u00e9voque une sph\u00e8re de pouvoir incontr\u00f4lable<\/strong>, \u00e0 savoir les op\u00e9rations opaques de l&rsquo;ordre algorithmique et du capitalisme de surveillance.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le complexe organisationnel des m\u00e9dias num\u00e9riques<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme cela a \u00e9t\u00e9 soulign\u00e9 \u00e0 propos de l&rsquo;omnipr\u00e9sence et de l&rsquo;ubiquit\u00e9 de la m\u00e9diation num\u00e9rique, la transparence et l&rsquo;opacit\u00e9 sont reconfigur\u00e9es et nouvellement entrelac\u00e9es, appelant une gestion continue de la visibilit\u00e9 en tant que pratique organisationnelle (Flyverbom, 2019) . Pourtant, ce qui est rendu visible repose lui-m\u00eame sur \u00ab un champ d&rsquo;<em>invisibilit\u00e9<\/em> [technologiquement] distribu\u00e9e \u00bb, une \u00ab plateforme qui voit \u00bb (MacKenzie et Munster, 2019 : 18-19 ; italiques dans l&rsquo;original). La transformation structurelle du secret est li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;essor et \u00e0 l&rsquo;omnipr\u00e9sence des m\u00e9dias computationnels \u2013 leur infrastructure, leurs plateformes et leurs algorithmes \u2013 qui fa\u00e7onnent les conditions de \u00ab l&rsquo;opacit\u00e9, la partialit\u00e9 et l&rsquo;illisibilit\u00e9 \u00bb (Amoore, 2020 : 8), de ce qui peut \u00eatre trahi, de ce qui reste cach\u00e9 et de ce qui est inaccessible et ne peut \u00eatre justifi\u00e9. L&rsquo;infrastructure et les algorithmes de l&rsquo;ordre m\u00e9diatis\u00e9 actualisent des notions plus radicales et plus anciennes de secret et de non-apparition sous la forme d&rsquo;arcane enferm\u00e9s, voire de myst\u00e8res insondables, d&rsquo;une \u00ab arcanit\u00e9 m\u00e9diatique \u00bb en quelque sorte (Beyes et Pais, 2019), ou d&rsquo;une sph\u00e8re secr\u00e8te m\u00e9diatis\u00e9e par la technologie. Consid\u00e9rons <strong>l&rsquo;ordre algorithmique<\/strong> et la plateforme comme la forme organisationnelle et <strong>le r\u00e9gime de visibilit\u00e9 et d&rsquo;invisibilit\u00e9<\/strong> contemporains les plus importants (Stark et Pais, 2020). En tant qu&rsquo;\u00ab appareils de gestion des relations \u00bb (Steinberg, 2019 : 120), les plateformes sont des sites qui mettent en relation les utilisateurs et enregistrent simultan\u00e9ment ces relations afin d&rsquo;extraire et de commercialiser les donn\u00e9es. En canalisant toutes sortes de trafics bas\u00e9s sur les donn\u00e9es, elles ont inaugur\u00e9 une \u00ab soci\u00e9t\u00e9 de plateformes \u00bb domin\u00e9e par un \u00ab \u00e9cosyst\u00e8me mondial [.\u2004.\u2004.] de plateformes \u00bb principalement corporatif (van Dijck et al., 2018 : 4). Dans la soci\u00e9t\u00e9 des plateformes, le comportement des utilisateurs et des fournisseurs est enregistr\u00e9, surveill\u00e9 et modul\u00e9 par des processus opaques et illisibles de gestion algorithmique. Parmi les diff\u00e9rentes analyses critiques de l&rsquo;organisation bas\u00e9e sur les plateformes (Beyes, 2020), l&rsquo;\u00e9tude de Shoshana Zuboff (2019) sur le capitalisme de surveillance est peut-\u00eatre celle qui aborde le plus directement le ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;opacit\u00e9 organis\u00e9e et m\u00e9diatico-technologique, comprise comme un complexe organisationnel de pouvoir et de contr\u00f4le. Zuboff s&rsquo;en prend au \u00ab capitalisme voyou \u00bb actuel \u2013 dont Google est le principal acteur et donc, a priori, les m\u00e9dias contemporains (Peters, 2015 : 9) \u2013 comme une forme de domination qui op\u00e8re elle-m\u00eame dans l&rsquo;obscurcissement. \u00c0 partir de la mati\u00e8re premi\u00e8re que constituent les donn\u00e9es, des actifs de surveillance sont extraits et rendus commercialement exploitables gr\u00e2ce \u00e0 une reconnaissance de mod\u00e8les et \u00e0 une analyse pr\u00e9dictive organis\u00e9es de mani\u00e8re algorithmique. Ces moyens sont utilis\u00e9s pour produire un \u00ab surplus comportemental \u00bb secret, au sens d&rsquo;un exc\u00e8s de donn\u00e9es comportementales, qui est ensuite commercialis\u00e9 en pr\u00e9disant et en stimulant les comportements futurs. Le m\u00e9canisme de commande d\u00e9cisif prend ainsi la forme d&rsquo;une modification du comportement rendue possible par une surveillance compl\u00e8te et bas\u00e9e sur les donn\u00e9es \u2013 une mani\u00e8re de contr\u00f4ler la vie qui repose sur l&rsquo;automatisation, l&rsquo;auto-apprentissage et des algorithmes inaccessibles et leur \u00ab texte fant\u00f4me \u00bb :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La marchandisation du comportement dans les conditions du capitalisme de surveillance nous oriente vers un avenir soci\u00e9tal dans lequel une division exclusive de l&rsquo;apprentissage est prot\u00e9g\u00e9e par <strong>le secret, l&rsquo;ind\u00e9chiffrabilit\u00e9 et l&rsquo;expertise<\/strong>. M\u00eame lorsque les connaissances tir\u00e9es de votre comportement vous sont renvoy\u00e9es dans le premier texte en contrepartie de votre participation, les op\u00e9rations secr\u00e8tes parall\u00e8les du texte fant\u00f4me capturent le surplus pour le transformer en produits de pr\u00e9diction destin\u00e9s \u00e0 d&rsquo;autres march\u00e9s qui concernent <em>votre personne plut\u00f4t que vous-m\u00eame<\/em>. Ces march\u00e9s ne d\u00e9pendent pas de vous, sauf dans un premier temps en tant que source de mati\u00e8re premi\u00e8re \u00e0 partir de laquelle le surplus est tir\u00e9, puis en tant que cible pour des r\u00e9sultats garantis. (Zuboff, 2019 : 328 ; italiques dans l&rsquo;original)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La consternation de Zuboff face aux machinations du capitalisme de surveillance est explicitement formul\u00e9e en termes de <strong>perte d&rsquo;un avenir ouvert<\/strong>, compris comme l&rsquo;h\u00e9ritage des Lumi\u00e8res, o\u00f9 les individus agissant de mani\u00e8re autonome et les processus d\u00e9cisionnels publics sont remplac\u00e9s par la temporalit\u00e9 cybern\u00e9tique de la pr\u00e9diction et du conditionnement du comportement humain. <strong>Les id\u00e9aux de transparence, de participation et de publicit\u00e9 sont ainsi pervertis<\/strong> par un arcane de modification du comportement rendu possible par les technologies m\u00e9diatiques. La \u00ab radicalit\u00e9 collective \u00bb en tant que finalit\u00e9 de la mod\u00e9lisation, de la pr\u00e9diction et du contr\u00f4le bas\u00e9s sur les donn\u00e9es correspond \u00e0 la \u00ab radicalit\u00e9 indiff\u00e9rente \u00bb en tant que \u00ab mode de connaissance fondamentalement asocial \u00bb et \u00ab discipline manag\u00e9riale \u00bb (Zuboff, 2019 : 505, 512). La transparence absolue devient une exigence impos\u00e9e au sujet datifi\u00e9, pour lequel il n&rsquo;y a plus de coulisses ni de cachettes ; cette \u00ab transparence zombie \u00bb (Birchall, 2021 : 2) correspond \u00e0 l&rsquo;opacit\u00e9 du complexe m\u00e9diatico-organisationnel. Les pratiques de participation sociale sont conditionn\u00e9es \u2013 \u00e0 la fois encourag\u00e9es et paralys\u00e9es \u2013 par des int\u00e9r\u00eats commerciaux ; les moyens de participation sont donc supplant\u00e9s par ceux de la modification du comportement. <sup id=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-6\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"000000000000088b0000000000000000_8268\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-6\">6<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Se tourner vers les notions pr\u00e9modernes de secret, comme je le sugg\u00e8re ici, revient \u00e0 th\u00e9oriser <strong>le contr\u00f4le algorithmique comme une mise \u00e0 jour machinale du pouvoir pastoral<\/strong>, mettant en \u0153uvre une \u00ab\u00a0\u00e9conomie des \u00e2mes\u00a0\u00bb (Foucault) : Les techniques d&rsquo;anticipation qui sous-tendent la conduite des \u00e2mes m\u00e9diatis\u00e9e par les logiciels \u00e9tendent et intensifient ainsi la double pr\u00e9occupation pastorale de <strong>produire une servitude ob\u00e9issante et d&rsquo;exclure la volont\u00e9 humaine<\/strong>\u00a0\u00bb (Cooper, 2020 : 40).<\/span> Et, comme le note Zuboff (2019 : 455) en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de publics en r\u00e9seau, la promesse de publicit\u00e9 est devenue un paradoxe, car la visibilit\u00e9 est subordonn\u00e9e \u00e0 une logique commerciale visant \u00e0 influencer les comportements et \u00e0 maximiser la surveillance. Avec Clare Birchall (2017 ; 2021 : 93-117), il serait peut-\u00eatre plus appropri\u00e9 de parler de \u00ab shareveillance \u00bb pour r\u00e9fl\u00e9chir aux conditions opaques de surveillance et de contr\u00f4le dans lesquelles l&rsquo;information est constamment et automatiquement partag\u00e9e. Le probl\u00e8me r\u00e9side alors moins dans l&rsquo;intrusion dans une sph\u00e8re suppos\u00e9e priv\u00e9e et sa \u00ab datafication \u00bb que dans l&rsquo;absence de reconnaissance et d&rsquo;opposition d&rsquo;une sph\u00e8re publique qui devrait \u00eatre plus qu&rsquo;un simple ensemble de donn\u00e9es \u00e0 partager. Pour reprendre les termes utilis\u00e9s ici, la <strong>sph\u00e8re publique elle-m\u00eame est devenue l&rsquo;arcane d&rsquo;une \u00e9conomie fond\u00e9e sur les donn\u00e9es<\/strong>. Elle prend la forme d&rsquo;une \u00ab masse de donn\u00e9es \u00bb ind\u00e9chiffrable, dans laquelle les sujets sont configur\u00e9s et modul\u00e9s comme de simples fournisseurs de donn\u00e9es.<br>Zuboff m\u00e8ne le r\u00e9cit du d\u00e9clin de Habermas \u00e0 sa conclusion. Pour Habermas, le monde fa\u00e7onn\u00e9 par les m\u00e9dias de masse a pris la forme d&rsquo;une sph\u00e8re publique pr\u00e9structur\u00e9e dans laquelle \u00ab se d\u00e9roule une lutte pour obtenir [.\u2004.\u2004.] le contr\u00f4le le plus cryptique possible sur les courants de communication qui influencent le comportement \u00bb (1990 [1962] : 28). Pour Zuboff, cette lutte pour des formes cach\u00e9es de contr\u00f4le s&rsquo;est transform\u00e9e en un appareil opaque de surveillance, de pr\u00e9diction et de manipulation du comportement humain. Il est donc coh\u00e9rent de d\u00e9passer <strong>la lamentation habermasienne sur la ref\u00e9odalisation<\/strong> de l&rsquo;ordre social et de pr\u00e9senter cette \u00ab annexion de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine \u00bb comme <strong>un retour \u00e0 \u00ab l&rsquo;autorit\u00e9 absolutiste pr\u00e9moderne \u00bb<\/strong> (Zuboff, 2019 : 513).<br>En r\u00e9f\u00e9rence au concept d&rsquo;affinit\u00e9 \u00e9lective de Max Weber, Zuboff admet que, sous la protection d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;exception technique de surveillance, \u00ab les contours d&rsquo;une nouvelle interd\u00e9pendance entre les agents publics et priv\u00e9s de la domination de l&rsquo;information ont commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9merger \u00bb (2019 : 115). <sup id=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-7\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"000000000000088b0000000000000000_8268\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-7\">7<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">L&rsquo;affinit\u00e9 \u00e9lective va dans les deux sens. Weber a g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 le fait que le secret \u00e9tait devenu un \u00e9l\u00e9ment central de la r\u00e8gle bureaucratique : \u00ab\u00a0Le concept de \u00ab\u00a0secret de bureau\u00a0\u00bb est l&rsquo;invention sp\u00e9cifique de la bureaucratie, et il est peu de choses qu&rsquo;elle d\u00e9fend avec autant de fanatisme que cette attitude\u00a0\u00bb (Weber, 1978 [1921] : 992). Et l&rsquo;histoire administrative de la technologie m\u00e9diatique des dossiers montre comment <strong>le classement a constitu\u00e9 un arcanum bureaucratique<\/strong> (Vismann, 2008 [2000]).<\/span> \u00ab L&rsquo;extraction et la r\u00e9tention impitoyables d&rsquo;informations \u00bb (selon les termes de Zuboff) unissent les \u00ab datapreneurs \u00bb et l&rsquo;\u00c9tat secret. Cela actualise un mode plus parano\u00efaque de sp\u00e9culation sur un nouveau complexe organisationnel, par exemple sous la forme du \u00ab complexe s\u00e9curit\u00e9-divertissement \u00bb, qui d\u00e9signerait \u00ab une \u00e8re de guerre permanente et omnipr\u00e9sente et de divertissement permanent et omnipr\u00e9sent \u00bb (Thrift, 2011 : 11). Les secteurs de la s\u00e9curit\u00e9 et du divertissement ont en commun le fait que leur travail repose sur l&rsquo;omnipr\u00e9sence et la disponibilit\u00e9 des donn\u00e9es. Ils partagent les formes et les r\u00e9sultats de la \u00ab collecte de renseignements \u00bb \u2013 ses r\u00e9sultats de recherche, ses infrastructures et ses codes logiciels. Et, ajoute Thrift (2011 : 11), ils se caract\u00e9risent par une vigilance parano\u00efaque et une attention particuli\u00e8re \u00e0 identifier correctement le potentiel de chaque instant afin de d\u00e9terminer et d&rsquo;influencer son r\u00e9sultat futur.<br>Les strat\u00e9gies, les m\u00e9thodes et les codes sont secrets, tout comme les connaissances acquises gr\u00e2ce \u00e0 eux. Cependant, il ne s&rsquo;agit en aucun cas de secrets d&rsquo;entreprise ou institutionnels faibles (car susceptibles d&rsquo;\u00eatre trahis), tels que ceux de Google, Facebook et de la NSA. Le complexe s\u00e9curit\u00e9-divertissement repose plut\u00f4t sur des <em>machines \u00e0 gouverner<\/em> inaccessibles, qui extraient et ciblent les donn\u00e9es. Ses processus d&rsquo;accumulation, de connexion et d&rsquo;\u00e9valuation des donn\u00e9es et des traces de donn\u00e9es \u00e9chappent \u00e0 toute inspection et intelligibilit\u00e9. Dans ce contexte, Howard Caygill a actualis\u00e9 un ancien registre du secret pour parler d&rsquo;un arcanum de la chasse \u00e0 l&rsquo;homme. Le complexe organisationnel se caract\u00e9rise par l&rsquo;accumulation de connaissances pr\u00e9sum\u00e9es pr\u00e9cises et pr\u00e9dictives sur des proies potentielles (commerciales, politiques et militaires), sur leur degr\u00e9 de d\u00e9viation par rapport aux normes de conformit\u00e9, de normalit\u00e9 et de soumission, et sur les moyens automatis\u00e9s de contr\u00f4le des stimuli et des r\u00e9actions (Caygill, 2015 : 24, 36).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Organisation clandestine, collectifs anonymes<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le motif de la collision entre des mondes obscurs s&rsquo;\u00e9tend \u00e0 \u00ab la r\u00e9\u00e9valuation de la soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te en tant que technique culturelle \u00bb (Lovink et Rossiter, 2018 : 5). Un champ de bataille politico-\u00e9sot\u00e9rique a \u00e9merg\u00e9, aliment\u00e9 par des pratiques d&rsquo;anonymisation, d&rsquo;opacit\u00e9, de cryptage et de d\u00e9connexion. Jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, le cas d&rsquo;Anonymous est peut-\u00eatre la tentative la plus frappante d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;appareil de surveillance par le biais de l&rsquo;anonymat et de l&rsquo;ind\u00e9terminabilit\u00e9, tandis qu&rsquo;au moins certains membres de ce mouvement de hackers ont continu\u00e9 \u00e0 s&rsquo;adresser \u00e0 une sph\u00e8re publique ind\u00e9finie (Beran, 2020). L&rsquo;anthropologue Gabriella Coleman d\u00e9crit Anonymous comme la \u00ab marque anti-marque par excellence \u00bb, un \u00ab collectif de collectifs \u00bb opaque dont le nom est accessible \u00e0 tous et dans lequel l&rsquo;accumulation de pouvoir et de prestige est mal vue. Ici, le secret est devenu un principe organisationnel permettant d&rsquo;\u00e9chapper aux arcanes du contr\u00f4le \u00e9conomique des comportements et de l&rsquo;identification humaine par les donn\u00e9es. Dans les conditions m\u00e9diatiques et technologiques actuelles, les fonctions secr\u00e8tes de la loge ma\u00e7onnique, des formes \u00e9galitaires d&rsquo;\u00e9change et de la coh\u00e9sion affective ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9organis\u00e9es, jusqu&rsquo;au myst\u00e8re de l&rsquo;aura d&rsquo;un mouvement anonyme, qui, \u00e0 cet \u00e9gard, est ind\u00e9fectible (Coleman, 2015 : 300). \u00c9viter d&rsquo;\u00eatre traqu\u00e9 et surveill\u00e9 en se cachant, en changeant d&rsquo;identit\u00e9 et en devenant anonyme : ce n&rsquo;\u00e9tait pas seulement la premi\u00e8re pratique occulte mise en \u0153uvre par les anciennes soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes, c&rsquo;est aussi la tactique des \u00ab soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes exp\u00e9rimentales et collectifs anonymes \u00bb d&rsquo;aujourd&rsquo;hui dans leurs conflits avec la souverainet\u00e9 des donn\u00e9es et les connaissances pr\u00e9dictives et manipulatrices du capitalisme de surveillance (Birchall, 2017 : 55). Ces modes clandestins d&rsquo;organisation (ou de d\u00e9sorganisation) prennent diff\u00e9rentes formes. Ils peuvent se caract\u00e9riser par des pratiques d&rsquo;anonymisation, d&rsquo;illisibilit\u00e9 et d&rsquo;invisibilit\u00e9 face \u00e0 une invisibilit\u00e9 technologiquement distribu\u00e9e ; par des jeux tactiques d&rsquo;obfuscation et de diffusion massive d&rsquo;informations trompeuses, inutiles ou distrayantes (Brunton et Nissenbaum, 2016) ; par la provocation et la mise en \u0153uvre de glitches comme strat\u00e9gie de refus, de d\u00e9construction ou de d\u00e9mant\u00e8lement des performances de genre et d&rsquo;identit\u00e9 (Russell, 2020) ; par des pratiques de d\u00e9connexion et de coupure ou de d\u00e9mant\u00e8lement temporaire des r\u00e9seaux (Karppi et al., 2020) ; ou par la mise en \u0153uvre d&rsquo;<strong>un droit \u00e0 l&rsquo;opacit\u00e9 informatique<\/strong> (Blas, 2018). Ces modes ne doivent pas \u00eatre compris comme des aberrations ou des anomalies sur la voie vers une sph\u00e8re publique plus cumulative, une plus grande connectivit\u00e9 et des processus plus transparents. Le secret est la condition de possibilit\u00e9 de ces associations ; il est \u00e9galement devenu, \u00e0 son tour, un principe organisateur de la communaut\u00e9. Ce qu&rsquo;une communaut\u00e9 partage, selon Clare Birchall, \u00ab c&rsquo;est la non-appartenance et l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 \u00bb (2011 : 74). Par rapport aux <strong>soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes de la fin de l&rsquo;absolutisme et du d\u00e9but de la modernit\u00e9<\/strong>, les conditions de possibilit\u00e9 d&rsquo;une action secr\u00e8te se sont intensifi\u00e9es en ce sens. L&rsquo;exp\u00e9rimentation de pratiques organisationnelles de d\u00e9sorganisation se produit invariablement dans des r\u00e9seaux ou dans des conditions de connectivit\u00e9 omnipr\u00e9sente (St\u00e4heli, 2021).<sup id=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-8\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"000000000000088b0000000000000000_8268\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-8\">8<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Dans les pratiques de d\u00e9connexion, d&rsquo;interruption, de dissimulation temporaire et de silence, il est peut-\u00eatre possible d&rsquo;identifier une nouvelle th\u00e9orie de la prudence. Quand est-il b\u00e9n\u00e9fique de s&rsquo;arr\u00eater, de s&rsquo;interrompre, d&rsquo;\u00eatre inactif, de se cacher ? \u00c0 cet \u00e9gard, il serait \u00e9galement fructueux d&rsquo;\u00e9tudier plus en profondeur la \u00ab\u00a0nouvelle structure de privil\u00e8ges qui permet de se soustraire \u00e0 l&rsquo;imposition de la communication publique [\u2026] et de choisir en fait ses interactions de mani\u00e8re tr\u00e8s s\u00e9lective\u00a0\u00bb (Demirovi\u0107, 2005 : 47 ; trad. par l&rsquo;auteur).<\/span> Il ne s&rsquo;agit donc pas de revenir avec nostalgie \u00e0 des id\u00e9es pr\u00e9modernes ou analogues de soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes \u00ab d\u00e9connect\u00e9es \u00bb, mais plut\u00f4t de r\u00e9duire, de d\u00e9former, de couper ou de <strong>reconfigurer les connexions en fonction de la situation<\/strong> et d&rsquo;exp\u00e9rimenter les possibilit\u00e9s du secret au sein du complexe m\u00e9diatico-organisationnel. Dans le vocabulaire de l&rsquo;arcane de la chasse \u00e0 l&rsquo;homme, il reste \u00e0 voir si ces \u00ab bo\u00eetes noires \u00bb situationnelles et temporaires pourront pr\u00e9valoir avant que les appareils automatis\u00e9s de ciblage et de modification du comportement ne soient capables d&rsquo;identifier les subjectivit\u00e9s clandestines et dispers\u00e9es, de pr\u00e9dire leurs prochains pas, de les rendre commercialement ou politiquement viables, ou de les \u00e9liminer compl\u00e8tement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La politique de la non-apparition<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au-del\u00e0 des aper\u00e7us syst\u00e9matiques et historiques sur la dialectique du secret et de la publicit\u00e9, l&rsquo;arcane m\u00e9diatique actuel exige une r\u00e9flexion approfondie sur les notions de secret pour appr\u00e9hender la culture num\u00e9rique. Les diff\u00e9rentes vari\u00e9t\u00e9s de publics num\u00e9riques, leurs structures et leurs imaginaires de participation, de transparence et de publicit\u00e9 s&rsquo;inscrivent dans ce contexte. Selon Negt et Kluge, \u00ab toutes les sous-stations de cette sph\u00e8re publique [cumulative] sont organis\u00e9es comme des domaines occultes \u00bb (1993 [1972] : 16), ce qui inclut d\u00e9sormais \u00e0 la fois les sous-stations informatis\u00e9es du traitement des donn\u00e9es et les sous-stations m\u00e9taphoriques du capitalisme de surveillance. La radicalit\u00e9 de la conception du secret comme constitutif de la publicit\u00e9 d\u00e9passe alors les imaginaires de la r\u00e9tention et de la divulgation ou de la trahison \u00e9ventuelle de l&rsquo;information (Birchall, 2021). Dans la sph\u00e8re machinique secr\u00e8te, <strong>les appels \u00e0 rendre l&rsquo;ordre algorithmique responsable \u2013 \u00e0 ouvrir la bo\u00eete noire<\/strong>, \u00e0 divulguer les codes \u2013 ressemblent \u00e0 <strong><em>de jolies fictions<\/em><\/strong>, nous ramenant peut-\u00eatre \u00e0 un \u00e9tat suppos\u00e9 b\u00e9nin de capitalisme r\u00e9ciproque tel que celui envisag\u00e9 et projet\u00e9 par Zuboff. Ils ressemblent aussi \u00e9trangement \u00e0 une mise \u00e0 jour machinique du sujet bourgeois de Habermas qui se rend transparent \u00e0 lui-m\u00eame, atteignant la clart\u00e9 et rendant compte de lui-m\u00eame. Mais que se passerait-il si une telle divulgation n&rsquo;\u00e9tait pas \u2013 et n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 \u2013 \u00e0 la disposition de quiconque, ni humaine ni machinique (Amoore, 2020) ? Une r\u00e9ponse \u00e0 ces d\u00e9veloppements consiste \u00e0 d\u00e9river <strong>un postulat \u00e9thique en faveur du secret<\/strong> \u2013 comme <strong>fondement, par exemple, des libert\u00e9s individuelles et des informations classifi\u00e9es l\u00e9gitimes de l&rsquo;\u00c9tat<\/strong> (Broeders, 2016) ; ou, plus en phase avec les configurations m\u00e9diatiques et technologiques, d&rsquo;envisager <strong>une \u00ab \u00e9thique du cloud \u00bb<\/strong> fond\u00e9e sur une exigence d&rsquo;opacit\u00e9, qui accepte le pouvoir cr\u00e9ateur des algorithmes comme une pratique \u00e9thico-politique non n\u00e9gociable et irr\u00e9soluble en soi (Amoore, 2020). Une autre r\u00e9ponse consiste \u00e0 rejeter le concept de public en tant qu&rsquo;id\u00e9olog\u00e8me du capitalisme de surveillance. En ce sens, Dean a fait valoir que la publicit\u00e9 critique est devenue une norme incontr\u00f4lable parce qu&rsquo;elle est produite de mani\u00e8re technologique et automatique (Dean, 2001 : 254-255). La croyance en l&rsquo;id\u00e9al de la sph\u00e8re publique sous la forme des publics pluriels de la soci\u00e9t\u00e9 des plateformes constitue alors un <strong>\u00ab habermasochisme \u00bb<\/strong> (Dean, 2002 : 37). Il semble plus fructueux sur le plan sociologique de ne pas r\u00e9soudre de mani\u00e8re normative la dialectique entre secret et sph\u00e8re publique en faveur d&rsquo;un camp ou de l&rsquo;autre, ni de la rejeter purement et simplement. La notion de publics multiples et en r\u00e9seau, li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al normatif de la sph\u00e8re publique cumulative, gagnerait \u00e0 \u00eatre accompagn\u00e9e d&rsquo;une terminologie du secret, non seulement pour \u00e9viter le \u00ab habermasochisme \u00bb, mais aussi pour rappeler les id\u00e9es fondamentales de Habermas sur <strong>les conditions m\u00e9diatiques, technologiques et organisationnelles de la communaut\u00e9 publique<\/strong>. Comment l&rsquo;illisibilit\u00e9, l&rsquo;opacit\u00e9 et l&rsquo;indisponibilit\u00e9 sont-elles organis\u00e9es ? Au lieu de consid\u00e9rer la responsabilit\u00e9, la publicit\u00e9 et la transparence comme des a priori \u00e9pist\u00e9mologiques, <strong>l&rsquo;\u00e9tude de la transformation de la sph\u00e8re publique adopterait des \u00e9pist\u00e9mologies du secret et de l&rsquo;opacit\u00e9<\/strong> (Amoore, 2020 ; Beyes et Pias, 2019 ; Birchall, 2021 ; Walters, 2021), par exemple \u00e0 travers les distinctions entre <em>secreta, arcana<\/em> et <em>mysteria<\/em>, qui ont inspir\u00e9 cet article. La politique de l&rsquo;arcane m\u00e9diatique n&rsquo;est peut-\u00eatre pas avant tout une politique de l&rsquo;espace (avec une sph\u00e8re priv\u00e9e et une sph\u00e8re publique). Selon Alexander Galloway, la transformation structurelle du secret va de pair avec une \u00ab politique de l&rsquo;apparence \u00bb, ou mieux encore, de la non-apparence, car \u00ab nous assistons \u00e0 une politisation croissante des th\u00e8mes li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;absence et \u00e0 la pr\u00e9sence, tels que l&rsquo;invisibilit\u00e9, l&rsquo;opacit\u00e9 et l&rsquo;anonymat, ou la relation entre identification et lisibilit\u00e9, ou encore les tactiques de non-existence et de disparition \u00bb (Galloway, 2011 : 246-7). Cela implique ce que Birchall (2021 : 184) appelle une politique de l&rsquo;apr\u00e8s-secret qui accepterait un registre plus complexe du secret, incluant l&rsquo;inconnaissabilit\u00e9 des arcanes m\u00e9diatiques, et qui serait capable d&rsquo;imaginer et de mettre en place des <strong>\u00ab communaut\u00e9s capables de tol\u00e9rer et de travailler avec l&rsquo;opacit\u00e9 \u00bb<\/strong>. Si la transformation de la sph\u00e8re publique est comprise comme une nouvelle mise en \u0153uvre de la tension constitutive entre secret et publicit\u00e9, il reste \u00e0 voir si un m\u00e9canisme civique de socialisation \u00e9sot\u00e9rique se d\u00e9veloppera, susceptible de donner naissance \u00e0 un public plus large. Car il est vrai que les modes d&rsquo;organisation et les technologies m\u00e9diatiques de l&rsquo;arcane, les pratiques de mise au secret et les politiques de secret radical et de non-apparition sont \u00e9galement <strong>inconcevables sans l&rsquo;horizon de la sph\u00e8re publique<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Remerciements<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je remercie Valentine Pakis pour la traduction d&rsquo;une version ant\u00e9rieure de ce texte, Claus Pias pour les notions pr\u00e9modernes de secret, ainsi que Martin Seeliger et Sebastian Sevignani pour leurs encouragements, leurs commentaires et leur accompagnement. Je tiens \u00e9galement \u00e0 remercier les pairs anonymes qui ont relu une version ant\u00e9rieure de ce texte et m&rsquo;ont fait part de leurs commentaires int\u00e9ressants. ORCID iD Timon Beyes https:\/\/orcid.org\/0000-0001-7114-2717NotesTCS Forum en ligne : https:\/\/www.theoryculturesociety.org<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>Reprenant la notion de sph\u00e8re cach\u00e9e de Melley, les calculs de Galison font r\u00e9f\u00e9rence au \u00ab secteur cach\u00e9 \u00bb, les appareils institutionnels du secret d&rsquo;\u00c9tat ; et les images de Paglen alimentent l&rsquo;imaginaire culturel tentaculaire de la sph\u00e8re cach\u00e9e et ses nombreux r\u00e9cits d&rsquo;op\u00e9rations secr\u00e8tes, qui \u00ab permettent au public de savoir, au niveau du fantasme, ce qu&rsquo;il ne peut pas savoir au sens op\u00e9rationnel \u00bb (2012 : 8).<\/li>\n\n\n\n<li>Dans ce sens, les m\u00e9dias sont des \u00ab dispositifs d&rsquo;ordonnancement civilisationnel \u00bb et des \u00ab constituants fondamentaux de l&rsquo;organisation \u00bb, et \u00ab les m\u00e9dias num\u00e9riques font revivre d&rsquo;anciennes fonctions de navigation : ils nous orientent dans le temps et l&rsquo;espace, indexent nos donn\u00e9es et nous maintiennent dans le r\u00e9seau \u00bb (Peters, 2015 : 19, 7). Sur une \u00ab th\u00e9orie m\u00e9diatique de l&rsquo;organisation \u00bb, voir Beverungen, Beyes et Conrad (2019), Beyes, Conrad et Martin (2019) et Beyes, Holt et Pias (2019). En ce qui concerne la sph\u00e8re publique en tant que principe d&rsquo;organisation, voir en particulier l&rsquo;\u00ab analyse organisationnelle \u00bb de Negt et Kluge (Negt et Kluge, 1993 [1972]).<\/li>\n\n\n\n<li>Le titre original de Critique et crise de Koselleck \u00e9tait Dialektik der Aufkl\u00e4rung (Dialectique de la raison), mais Horkheimer et Adorno l&rsquo;ont utilis\u00e9 avant lui (Neugebauer-W\u00f6lk, 2003 : 9).<\/li>\n\n\n\n<li>De cette mani\u00e8re, m\u00eame des approches aussi diff\u00e9rentes (et pr\u00e9tendument anti-habermasiennes) que les th\u00e9ories radicalement d\u00e9mocratiques et \u00ab politiques des choses \u00bb affirment l&rsquo;id\u00e9al de la sph\u00e8re publique : s&rsquo;il faut plaider \u2013 au nom de publics antagonistes, pluriels et divers \u2013 pour la cr\u00e9ation de plateformes pour des sujets et des pr\u00e9occupations jusqu&rsquo;alors ignor\u00e9s et invisibles ; ou bien, au nom d&rsquo;un concept plus large d&rsquo;agence, de trouver des formes de repr\u00e9sentation pour diverses questions pr\u00e9occupantes.<\/li>\n\n\n\n<li>Walters (2021) d\u00e9montre comment l&rsquo;ontologie plate de la mise au public, et donc la tra\u00e7abilit\u00e9 de ses m\u00e9diateurs humains et non humains, doit \u00eatre \u00e9largie aux pratiques et mat\u00e9rialit\u00e9s cach\u00e9es de la mise au secret.<\/li>\n\n\n\n<li>Le retour aux notions pr\u00e9modernes de secret, comme je le sugg\u00e8re ici, s&rsquo;apparente \u00e0 une th\u00e9orisation du contr\u00f4le algorithmique comme mise \u00e0 jour machinique du pouvoir pastoral, mettant en \u0153uvre une \u00ab \u00e9conomie des \u00e2mes \u00bb (Foucault) : \u00ab Les techniques anticipatrices qui sous-tendent la conduite des \u00e2mes par le biais de logiciels \u00e9tendent et intensifient ainsi le double souci pastoral de produire une servitude ob\u00e9issante et de priver l&rsquo;\u00eatre humain de sa volont\u00e9 \u00bb (Cooper, 2020 : 40).<\/li>\n\n\n\n<li>L&rsquo;affinit\u00e9 \u00e9lective fonctionne dans les deux sens. Weber a g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 le fait que le secret \u00e9tait devenu un \u00e9l\u00e9ment central de la r\u00e8gle bureaucratique : \u00ab Le concept de \u00ab secret de fonction \u00bb est une invention sp\u00e9cifique de la bureaucratie, et peu de choses sont d\u00e9fendues aussi fanatiquement que cette attitude \u00bb (Weber, 1978 [1921] : 992). Et l&rsquo;histoire administrative de la technologie m\u00e9diatique des fichiers montre comment le classement constituait un arcane bureaucratique (Vismann, 2008 [2000]).<\/li>\n\n\n\n<li>Dans les pratiques de d\u00e9connexion, d&rsquo;interruption, de dissimulation temporaire et de silence, il est peut-\u00eatre possible d&rsquo;identifier une nouvelle th\u00e9orie de la prudence. Quand est-il b\u00e9n\u00e9fique de faire une pause, d&rsquo;interrompre, d&rsquo;\u00eatre inactif, de se cacher ? \u00c0 cet \u00e9gard, il serait \u00e9galement utile d&rsquo;\u00e9tudier plus en profondeur \u00ab la nouvelle structure de privil\u00e8ges qui permet de se soustraire \u00e0 l&rsquo;imposition de la communication publique [.\u2004.\u2004.] et, en fait, de choisir ses interactions de mani\u00e8re tr\u00e8s s\u00e9lective \u00bb (Demirovi\u0107, 2005 : 47 ; traduction de l&rsquo;auteur).<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Amoore Louise (2020) Cloud Ethics: Algorithms and the Attributes of Ourselves and Others. Durham: Duke University Press.<\/li>\n\n\n\n<li>Anderson Chris (2011) Deliberative, agonistic, and algorithmic audiences: Journalism\u2019s vision of its public in an age of audience transparency. 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Sur une \u00ab\u00a0th\u00e9orie m\u00e9diatique de l&rsquo;organisation\u00a0\u00bb, voir Beverungen, Beyes et Conrad (2019), Beyes, Conrad et Martin (2019) et Beyes, Holt et Pias (2019). En ce qui concerne la sph\u00e8re publique en tant que principe d&rsquo;organisation, voir en particulier l'\u00a0\u00bbanalyse de l&rsquo;organisation\u00a0\u00bb de Negt et Kluge (Negt et Kluge, 1993 [1972]). <a href=\"#mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-2\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 2 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000088b0000000000000000_8268-3\"><span>3<\/span><div>Le titre original de <em>Critique et crise<\/em> de Koselleck \u00e9tait <em>Dialektik der Aufkl\u00e4rung<\/em> (Dialectique des Lumi\u00e8res), mais Horkheimer et Adorno y sont arriv\u00e9s les premiers (Neugebauer-W\u00f6lk, 2003 : 9). <a href=\"#mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-3\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 3 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000088b0000000000000000_8268-4\"><span>4<\/span><div>Ainsi, m\u00eame des approches aussi diff\u00e9rentes (et pr\u00e9tendument anti-habermassiennes) que les th\u00e9ories de la d\u00e9mocratie radicale et de la \u00ab\u00a0politique des choses\u00a0\u00bb affirment l&rsquo;id\u00e9al de la sph\u00e8re publique : qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de plaider &#8211; au nom de publics antagonistes, pluriels et divers &#8211; pour la cr\u00e9ation de plates-formes pour des sujets et des pr\u00e9occupations pr\u00e9c\u00e9demment inconnus et invisibles ; ou qu&rsquo;il s&rsquo;agisse &#8211; au nom d&rsquo;un concept plus large de l&rsquo;agentivit\u00e9 &#8211; de trouver des formes de repr\u00e9sentation pour divers sujets d&rsquo;inqui\u00e9tude. <a href=\"#mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-4\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 4 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000088b0000000000000000_8268-5\"><span>5<\/span><div>Walters (2021) montre comment l&rsquo;ontologie plate qui consiste \u00e0 rendre les choses publiques, et donc \u00e0 retracer ses m\u00e9diateurs humains et non humains, doit \u00eatre \u00e9largie aux pratiques et mat\u00e9rialit\u00e9s secr\u00e8tes qui consistent \u00e0 rendre les choses secr\u00e8tes. <a href=\"#mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-5\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 5 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000088b0000000000000000_8268-6\"><span>6<\/span><div>Se tourner vers les notions pr\u00e9modernes de secret, comme je le sugg\u00e8re ici, revient \u00e0 th\u00e9oriser <strong>le contr\u00f4le algorithmique comme une mise \u00e0 jour machinale du pouvoir pastoral<\/strong>, mettant en \u0153uvre une \u00ab\u00a0\u00e9conomie des \u00e2mes\u00a0\u00bb (Foucault) : Les techniques d&rsquo;anticipation qui sous-tendent la conduite des \u00e2mes m\u00e9diatis\u00e9e par les logiciels \u00e9tendent et intensifient ainsi la double pr\u00e9occupation pastorale de <strong>produire une servitude ob\u00e9issante et d&rsquo;exclure la volont\u00e9 humaine<\/strong>\u00a0\u00bb (Cooper, 2020 : 40). <a href=\"#mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-6\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 6 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000088b0000000000000000_8268-7\"><span>7<\/span><div>L&rsquo;affinit\u00e9 \u00e9lective va dans les deux sens. Weber a g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 le fait que le secret \u00e9tait devenu un \u00e9l\u00e9ment central de la r\u00e8gle bureaucratique : \u00ab\u00a0Le concept de \u00ab\u00a0secret de bureau\u00a0\u00bb est l&rsquo;invention sp\u00e9cifique de la bureaucratie, et il est peu de choses qu&rsquo;elle d\u00e9fend avec autant de fanatisme que cette attitude\u00a0\u00bb (Weber, 1978 [1921] : 992). Et l&rsquo;histoire administrative de la technologie m\u00e9diatique des dossiers montre comment <strong>le classement a constitu\u00e9 un arcanum bureaucratique<\/strong> (Vismann, 2008 [2000]). <a href=\"#mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-7\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 7 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-000000000000088b0000000000000000_8268-8\"><span>8<\/span><div>Dans les pratiques de d\u00e9connexion, d&rsquo;interruption, de dissimulation temporaire et de silence, il est peut-\u00eatre possible d&rsquo;identifier une nouvelle th\u00e9orie de la prudence. Quand est-il b\u00e9n\u00e9fique de s&rsquo;arr\u00eater, de s&rsquo;interrompre, d&rsquo;\u00eatre inactif, de se cacher ? \u00c0 cet \u00e9gard, il serait \u00e9galement fructueux d&rsquo;\u00e9tudier plus en profondeur la \u00ab\u00a0nouvelle structure de privil\u00e8ges qui permet de se soustraire \u00e0 l&rsquo;imposition de la communication publique [\u2026] et de choisir en fait ses interactions de mani\u00e8re tr\u00e8s s\u00e9lective\u00a0\u00bb (Demirovi\u0107, 2005 : 47 ; trad. par l&rsquo;auteur). <a href=\"#mfn-content-000000000000088b0000000000000000_8268-8\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 8 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Staying with the secret &#8211; The Public Sphere in Platform SocietyTheory, Culture &amp; SocietyVolume 39, Issue 4, July 2022Timon Beyes Arcanisation Il y a quelques ann\u00e9es, l&rsquo;historien des sciences Peter Galison s&rsquo;est livr\u00e9 \u00e0 un jeu de chiffres remarquable afin de quantifier le rapport entre les documents classifi\u00e9s et d\u00e9classifi\u00e9s. En additionnant les taux d&rsquo;acquisition &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/secret-sphere-publique\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Garder le secret &#8211; La sph\u00e8re publique dans la soci\u00e9t\u00e9 des plates-formes&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_jetpack_hide_featured_image":false,"_jetpack_featured_image_duplicate_dismissed":0,"footnotes":""},"class_list":["post-8268","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack-related-posts":[{"id":8359,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/chronique-habermassienne\/","url_meta":{"origin":8268,"position":0},"title":"chroniques habermassiennes","author":"Gilles Beauchamp","date":"7 ao\u00fbt 2025","format":false,"excerpt":"[2025.08.07] Apr\u00e8s avoir traduit et lu la douzaine d'articles du num\u00e9ro sp\u00e9cial de la revue Philosophy & Social Criticism sur la Transformation structurelle de la sph\u00e8re publique (2024), j'ai poursuivi avec les traductions d'un num\u00e9ro sp\u00e9cial d'une autre revue (Theory, Culture & Society) sur un th\u00e8me semblable \u00a0A New Structural\u2026","rel":"","context":"Article similaire","block_context":{"text":"Article similaire","link":""},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/sepassernumerique.jpg?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200,"srcset":"https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/sepassernumerique.jpg?resize=350%2C200&ssl=1 1x, https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/sepassernumerique.jpg?resize=525%2C300&ssl=1 1.5x, https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/sepassernumerique.jpg?resize=700%2C400&ssl=1 2x, https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/sepassernumerique.jpg?resize=1050%2C600&ssl=1 3x"},"classes":[]},{"id":8274,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/sphere-publique-scientifique\/","url_meta":{"origin":8268,"position":1},"title":"La transformation structurelle de la sph\u00e8re publique scientifique : constitution et cons\u00e9quences de la transition vers le libre acc\u00e8s","author":"Gilles Beauchamp","date":"25 juin 2025","format":false,"excerpt":"Leonhard Dobusch and Maximilian Heimst\u00e4dt Traduction de l'article The structural transformation of the scientific public sphere: Constitution and consequences of the path towards open access, dans le num\u00e9ro sp\u00e9cial de Philosophy & Social Criticism sur Structural Transformation of the Public Sphere R\u00e9sum\u00e9 Nous assistons actuellement \u00e0 une transformation structurelle fondamentale\u2026","rel":"","context":"Article similaire","block_context":{"text":"Article similaire","link":""},"img":{"alt_text":"","src":"","width":0,"height":0},"classes":[]},{"id":8281,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/transformation-sphere-publique\/","url_meta":{"origin":8268,"position":2},"title":"Transformation structurelle de la sph\u00e8re publique","author":"Gilles Beauchamp","date":"26 juin 2025","format":false,"excerpt":"Revue Philosophy & Social Criticism, Vol. 50, no. 1, janvier 2024 : Special Issue: Structural Transformation of the Public Sphere NOTE \u00e0 propos des traductions : ce sont des documents de travail. 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