{"id":8289,"date":"2025-06-26T14:50:17","date_gmt":"2025-06-26T18:50:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=8289"},"modified":"2025-07-12T16:01:29","modified_gmt":"2025-07-12T20:01:29","slug":"conversation-nancy-fraser","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/conversation-nancy-fraser\/","title":{"rendered":"Capitalisme et publicit\u00e9 contest\u00e9e. Une conversation avec Nancy Fraser"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Original :&nbsp;<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/10.1177\/01914537231203555\">Capitalism and contested publicity. A conversation with Nancy Fraser<\/a>. Un article dans le num\u00e9ro sp\u00e9cial&nbsp;<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/toc\/pscb\/50\/1\">Structural Transformation of the Public Sphere<\/a>, de la revue&nbsp;<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/home\/PSC\">Philosophy &amp; Social Criticism<\/a>, par Victor Kempf et Sebastian Sevignani. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\">Les <em>italiques<\/em> et <strong>gras<\/strong> sont de GB. <\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9sum\u00e9<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la suite d&rsquo;un atelier sur le th\u00e8me \u00ab Wildening the public sphere \u00bb (Renaturer la sph\u00e8re publique) organis\u00e9 avec Nancy Fraser au Centre pour la critique sociale de Berlin en juin 2022, nous avons eu l&rsquo;occasion de poursuivre la discussion via Zoom en novembre 2022.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous commen\u00e7ons par mettre en lumi\u00e8re la relation entre les \u00ab <strong>contre-publics subalternes<\/strong> \u00bb et le grand public, la mont\u00e9e des contre-publics de droite et l&rsquo;impact des \u00ab r\u00e9seaux sociaux \u00bb sur la sph\u00e8re publique. Cela nous am\u00e8ne \u00e0 nous interroger sur la place des publics dans le capitalisme et sur leur capacit\u00e9 \u00e0 <strong>politiser des questions traditionnellement consid\u00e9r\u00e9es comme priv\u00e9es<\/strong> dans les soci\u00e9t\u00e9s capitalistes. Cela est particuli\u00e8rement int\u00e9ressant au regard de la t\u00e2che politique urgente qui consiste \u00e0 former une identit\u00e9 de classe ouvri\u00e8re \u00e9largie et non essentialiste, capable de m\u00e9diatiser les diff\u00e9rentes \u00ab faces du travail \u00bb, comme le dit Fraser dans sa r\u00e9cente Benjamin Lecture (2022a).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Mots-cl\u00e9s<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">sph\u00e8re publique, contre-public, h\u00e9g\u00e9monie, capitalisme, classe, race, intersectionnalit\u00e9, r\u00e9seaux sociaux<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le mod\u00e8le classique de la \u00ab sph\u00e8re publique bourgeoise \u00bb est en train de se d\u00e9sagr\u00e9ger. D\u00e8s 1990, Nancy Fraser (1992) analysait comment les \u00ab contre-publics subalternes \u00bb issus du f\u00e9minisme contestaient l&rsquo;ordre discursif bourgeois domin\u00e9 par les hommes. C&rsquo;\u00e9tait une bonne nouvelle, car cela permettait non seulement de rendre visibles des fronti\u00e8res jusqu&rsquo;alors invisibles de l&rsquo;espace public, mais aussi de les abattre en partie. D&rsquo;autres contre-publics subalternes, tels que les <strong>contre-publics queer<\/strong> (Warner 2002) ou <strong>antiracistes<\/strong> (Squires 2002), se sont joints \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution esquiss\u00e9e par Fraser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00e9cemment, cependant, des tendances de plus en plus marqu\u00e9es viennent assombrir cette perspective optimiste. Premi\u00e8rement, toute une vague de <strong>contre-publics populistes de droite, d&rsquo;extr\u00eame droite et adeptes des th\u00e9ories du complot<\/strong> a \u00e9merg\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es, qui peuvent peut-\u00eatre \u00eatre qualifi\u00e9s \u00e0 juste titre de \u00ab subalternes \u00bb, mais qui ne veulent pas abattre les fronti\u00e8res traditionnelles de la sph\u00e8re publique bourgeoise, mais plut\u00f4t lutter pour leur r\u00e9tablissement. Dans ce contexte, l&rsquo;expression d&rsquo;une perspective subalterne se m\u00eale de mani\u00e8re erron\u00e9e et mena\u00e7ante \u00e0 la d\u00e9fense agressive d&rsquo;autres voix subalternes. Deuxi\u00e8mement, <strong>la prolif\u00e9ration actuelle des contre-publics <\/strong>subalternes s&rsquo;inscrit dans le contexte de <strong>la num\u00e9risation capitaliste <\/strong>(voir les contributions de Ritzi, Maschewski et Nosthoff, Baum et Selliger, Jarren et Fischer dans ce num\u00e9ro sp\u00e9cial, ainsi que Sevignani 2022 ; Staab et Thiel 2022). D&rsquo;une part, les \u00ab r\u00e9seaux sociaux \u00bb permettent la formation d&rsquo;<em>espaces publics alternatifs<\/em>. D&rsquo;autre part, en raison de la logique capitaliste d&rsquo;expropriation et d&rsquo;exploitation, ils sont contr\u00f4l\u00e9s par des algorithmes de telle sorte que <strong>les diff\u00e9rents milieux finissent par rester entre eux<\/strong>. Cela favorise une fragmentation de l&rsquo;espace public, qui non seulement fige la confrontation entre les camps politiques, mais rend \u00e9galement plus difficile l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;associations contre-h\u00e9g\u00e9moniques, par exemple \u00e0 travers la politique de la post-v\u00e9rit\u00e9 (voir van Dyk 2022).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans l&rsquo;interview qui suit, Nancy Fraser poursuit son analyse de l&rsquo;espace public \u00e0 la lumi\u00e8re de ces d\u00e9veloppements. Elle commente l&rsquo;\u00e9mergence de contre-publics de droite et plaide pour une approche politique qui prenne au s\u00e9rieux les exp\u00e9riences d&rsquo;exclusion v\u00e9cues par exemple par les partisans de Trump, mais qui tente de les dissocier de leur interpr\u00e9tation ressentimentale et raciste par le biais d&rsquo;une discussion d&rsquo;\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal. Fraser reconna\u00eet la fragmentation de l&rsquo;espace public, mais ne la consid\u00e8re pas comme une tendance qui aurait d\u00e9j\u00e0 rendu impossible toute communication entre les diff\u00e9rents publics. Ainsi, le point de fuite d&rsquo;une contre-h\u00e9g\u00e9monie de gauche demeure, qui permet de mettre en conversation et d&rsquo;unir les diff\u00e9rents \u00ab contre-publics subalternes \u00bb, dont certains sont aujourd&rsquo;hui en opposition farouche, mais pas \u00e0 travers le \u00ab signifiant vide \u00bb du \u00ab peuple \u00bb, comme dans <strong>les approches populistes de gauche<\/strong> (<strong>Laclau<\/strong> 2007 ; voir aussi Kempf 2020 ; Marchart 2018), mais \u00e0 travers<strong> le concept de classe<\/strong>, qui est mat\u00e9riellement d\u00e9termin\u00e9 mais lib\u00e9r\u00e9 de son confinement au travail salari\u00e9 (Fraser 2022a). Fraser est convaincue que la contradiction entre les \u00ab travailleurs de la rust belt \u00bb et les \u00ab travailleurs migrants dans le secteur des soins \u00bb (pour ne citer qu&rsquo;un exemple), qui a \u00e9t\u00e9 port\u00e9e jusqu&rsquo;au point de rupture du d\u00e9bat, s&rsquo;av\u00e9rera \u00eatre une imposture et pourra \u00eatre <strong>r\u00e9solue de mani\u00e8re rationnelle si<\/strong> l&rsquo;on met suffisamment en \u00e9vidence <strong>le d\u00e9savantage commun au sein du syst\u00e8me capitaliste<\/strong>. Fraser soutient qu&rsquo;une politique de gauche durable doit mettre l&rsquo;accent sur ce point commun plut\u00f4t que de trop insister sur le racisme de la classe ouvri\u00e8re blanche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Que l&rsquo;on partage ou non cette approche, la question g\u00e9n\u00e9rale est de savoir <strong>comment une contre-h\u00e9g\u00e9monie socialiste peut s&rsquo;articuler dans la sph\u00e8re publique <\/strong>alors que celle-ci est pr\u00e9cis\u00e9ment <em>domin\u00e9e par la logique capitaliste de la croissance<\/em>. Pour Fraser, l&rsquo;alternative au contr\u00f4le capitaliste des r\u00e9seaux sociaux ne r\u00e9side pas dans leur r\u00e9glementation par l&rsquo;\u00c9tat. Il s&rsquo;agit plut\u00f4t d&rsquo;arracher <strong>la r\u00e9glementation des r\u00e9seaux sociaux <\/strong>au pouvoir cr\u00e9atif priv\u00e9 de Facebook de mani\u00e8re \u00e0 ce qu&rsquo;elle devienne <strong>elle-m\u00eame une question publique<\/strong>. \u00c0 ce stade, Fraser relie son analyse des publics \u00e0 sa th\u00e9orie du capitalisme (Fraser 2014a ; Fraser 2022b ; Fraser et Jaeggi 2018) : Bien plus qu&rsquo;un simple syst\u00e8me \u00e9conomique, le capitalisme repose sur des conditions sociales, politiques, culturelles et \u00e9cologiques qu&rsquo;il rend simultan\u00e9ment invisibles. Cette invisibilisation est \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 une s\u00e9paration entre la sph\u00e8re publique et la sph\u00e8re priv\u00e9e : le travail de soins, qui est principalement effectu\u00e9 par les femmes et indispensable \u00e0 la poursuite de l&rsquo;exploitation capitaliste, est <strong>rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la sph\u00e8re priv\u00e9e et donc retir\u00e9 du d\u00e9bat public<\/strong>, tout comme le contr\u00f4le des entreprises sur le fonctionnement des r\u00e9seaux sociaux. Mais l\u00e0 encore, Fraser ne voit pas une situation sans issue, mais la possibilit\u00e9 de \u00ab luttes frontali\u00e8res \u00bb qui politisent ce qui semble priv\u00e9 et le ram\u00e8nent \u00e0 la lumi\u00e8re publique. <strong>Selon Fraser<\/strong>, malgr\u00e9 la fragmentation politique et les restrictions capitalistes, <strong>l&rsquo;espace public conserve sa caract\u00e9ristique d&rsquo;\u00eatre un contexte de communication sociale global, amorphe et incontr\u00f4lable<\/strong>. Cela d\u00e9pendra notamment de la strat\u00e9gie politique de la gauche, qui pourra le faire r\u00e9\u00e9merger entre les sph\u00e8res publiques individuelles encapsul\u00e9es et s&#8217;emparer de ses propres conditions et d\u00e9formations capitalistes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00ab Contre-publics subalternes \u00bb et grand public<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Q : Dans votre essai fondateur Rethinking the Public Sphere (1990, 1992), vous diagnostiquez et d\u00e9fendez de mani\u00e8re normative l&rsquo;\u00e9mergence de ce que vous appelez les \u00ab contre-publics subalternes \u00bb, qui remettent en cause l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie de la sph\u00e8re publique bourgeoise. D&rsquo;une part, il existe une multitude de publics diff\u00e9rents issus de contextes sociaux, culturels et politiques vari\u00e9s. D&rsquo;autre part, en tant que publics, ils s&rsquo;adressent tous \u00e0 un \u00ab grand public \u00bb global, au sein duquel ils peuvent discursivement s&rsquo;entendre. Pourriez-vous expliquer comment vous concevez la relation entre les contre-publics subalternes et ce que vous appelez le grand public ? Qu&rsquo;est-ce que ce dernier ? S&rsquo;agit-il de quelque chose comme le discours universel \u00e0 la Habermas, ancr\u00e9 dans le tissu de l&rsquo;action communicative qui int\u00e8gre la soci\u00e9t\u00e9 dans sa totalit\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R : Je ne souhaite pas n\u00e9cessairement m&rsquo;engager dans le lourd bagage th\u00e9orique de l&rsquo;action communicative en tant que th\u00e9orie de ce qui maintient la coh\u00e9sion de la soci\u00e9t\u00e9 ou de ce \u00e0 quoi toute action communicative vise en fin de compte, ou quoi que ce soit de ce genre. Je pense que c&rsquo;est une autre question, et je ne pense pas que nous ayons besoin d&rsquo;entrer dans ce d\u00e9bat ici. Mais je voudrais aborder votre question sous deux angles. Je dirai d&rsquo;abord quelques mots sur le concept de contre-publics subalternes, puis sur la notion de public au sens large.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En qualifiant certains publics de contre-publics subalternes, je voulais sugg\u00e9rer qu&rsquo;ils sont avant tout relativement d\u00e9pourvus de pouvoir par rapport \u00e0 des publics plus larges, plus officiels et plus influents. Ils sont en quelque sorte d\u00e9favoris\u00e9s d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre. Et en utilisant le mot \u00ab contre \u00bb, je voulais sugg\u00e9rer qu&rsquo;ils sont en relation de contestation ou d&rsquo;opposition avec les discours publics dominants. Il ne s&rsquo;agit donc pas simplement de petits ou m\u00eame de grands groupes de personnes qui s&rsquo;int\u00e9ressent tous aux \u00e9checs ou \u00e0 autre chose et forment une communaut\u00e9 autour de cela. Il s&rsquo;agit plut\u00f4t d&rsquo;opposition. L&rsquo;\u00e9mergence des contre-publics subalternes est d\u00e9clench\u00e9e par le d\u00e9sir de faire entendre son point de vue dans les processus normaux de communication.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 ce stade, on voit d\u00e9j\u00e0 qu&rsquo;il y a une orientation vers une communaut\u00e9 discursive plus large. C&rsquo;est l\u00e0 que j&rsquo;introduis l&rsquo;id\u00e9e du <strong>grand public<\/strong>, con\u00e7u comme <em>un espace global o\u00f9 se forment l&rsquo;opinion publique et le sens commun h\u00e9g\u00e9monique<\/em>. Je pars du principe que dans les soci\u00e9t\u00e9s modernes, o\u00f9 l&rsquo;interd\u00e9pendance d\u00e9passe de loin la communication en face \u00e0 face, il existe <strong>une force amorphe qu&rsquo;est l&rsquo;opinion publique<\/strong>, qui rev\u00eat une certaine forme d&rsquo;anonymat. Cela ne signifie pas que tout le monde y participe activement, mais il s&rsquo;agit d&rsquo;une force qui poss\u00e8de une sorte d&rsquo;inertie, ainsi que des routines et des limites, pour ainsi dire. Dans ce contexte, il serait tout \u00e0 fait normal que toutes sortes de personnes se sentent ignor\u00e9es. La plupart du temps, ces sentiments d&rsquo;\u00eatre ignor\u00e9 sont mis de c\u00f4t\u00e9, marginalis\u00e9s. Ils ne prennent pas d&rsquo;importance. Ils ne s&rsquo;accumulent pas, ne s&rsquo;organisent pas, ne s&rsquo;expriment pas. Mais lorsque des mouvements sociaux se forment dans cette relation d&rsquo;opposition fond\u00e9e sur un grief li\u00e9 \u00e0 leur d\u00e9savantage structurel, alors il y a une possibilit\u00e9 de contre-publicit\u00e9, de mise en lumi\u00e8re des voix subalternes. C&rsquo;est la question c\u00e9l\u00e8bre pos\u00e9e par Gayatri Spivak : \u00ab Les subalternes peuvent-ils parler ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La relation entre les contre-publics subalternes et le grand public est li\u00e9e au concept de d\u00e9mocratie. Il fait partie de notre sens commun de croire, du moins en th\u00e9orie, que tout le monde devrait avoir une voix \u00e9gale dans le processus de formation de la volont\u00e9 politique, m\u00eame si nous savons que ce n&rsquo;est pas ainsi que fonctionne la r\u00e9alit\u00e9 sociale. Mais cette id\u00e9e normative fait partie des hypoth\u00e8ses de base de la formation de l&rsquo;opinion publique. Si un public veut \u00eatre \u00e0 la hauteur de ses aspirations d\u00e9mocratiques sous-jacentes, il ne peut pas emp\u00eacher structurellement des groupes importants de personnes de faire entendre leur voix.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Q : M\u00eame s&rsquo;il est difficile de saisir la nature socio-th\u00e9orique du grand public, l&rsquo;utilisation de ce concept semble impliquer l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il existe une relation dialogique entre les publics singuliers. Ils peuvent se disputer violemment, mais, du moins en principe, la contestation s&rsquo;inscrit dans une orientation mutuelle vers un accord qui sert de terrain d&rsquo;entente et de base sous-jacente au conflit. \u00cates-vous d&rsquo;accord pour dire que c&rsquo;est ce qui est sous-entendu lorsque nous parlons du grand public ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R : C&rsquo;est int\u00e9ressant que vous posiez cette question. Nous venons d&rsquo;organiser une conf\u00e9rence \u00e0 la m\u00e9moire de Richard J. Bernstein la semaine derni\u00e8re \u00e0 la New School, o\u00f9 toute cette question du dialogue et de l&rsquo;orientation vers un accord a \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9e. Je veux dire, personne ne va refuser cette id\u00e9e. C&rsquo;est comme dire que vous \u00eates contre la tarte aux pommes ou quelque chose comme \u00e7a, vous voyez ? Mais ce que je veux souligner, c&rsquo;est que si vous ne contextualisez pas cette id\u00e9e d&rsquo;orientation vers un accord, vous pouvez vous retrouver dans une position tr\u00e8s probl\u00e9matique. Ce que je veux dire, c&rsquo;est que la pression pour s&rsquo;orienter vers un accord dans une situation d&rsquo;exclusion ou de subordination structurelle sert \u00e0 mystifier, \u00e0 exclure davantage ou \u00e0 intimider les sujets subalternes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il me semble que nous devrions \u00e9galement parler de <strong>l&rsquo;importance du d\u00e9saccord et de la dissidence<\/strong> comme moyen de clarifier la situation (par opposition \u00e0 toute cette pression apparemment \u00e9thique et \u00ab donc \u00bb justifi\u00e9e pour parvenir \u00e0 un accord). La situation que je d\u00e9cris est celle dans laquelle les points de vue des groupes marginalis\u00e9s ou subordonn\u00e9s, s&rsquo;ils sont disponibles, sont rapidement caricatur\u00e9s et pr\u00e9sent\u00e9s de mani\u00e8re \u00e0 les rendre tout \u00e0 fait ridicules. Un exemple tir\u00e9 du discours public am\u00e9ricain r\u00e9cent serait la fa\u00e7on dont la formulation certes probl\u00e9matique \u00ab <em>defund the police<\/em> \u00bb (supprimer les fonds allou\u00e9s \u00e0 la police) a \u00e9t\u00e9 instantan\u00e9ment pr\u00e9sent\u00e9e comme favorable \u00e0 la criminalit\u00e9, alors qu&rsquo;il s&rsquo;agissait en r\u00e9alit\u00e9 de la n\u00e9cessit\u00e9 de redistribuer les ressources publiques entre les services de police, les programmes de sant\u00e9 mentale et d&rsquo;autres institutions charg\u00e9es de lutter contre les troubles. Nous devrions donc \u00eatre capables d&rsquo;exprimer notre d\u00e9saccord avant d&rsquo;insister sur le fait que nous devrions tous essayer de trouver un accord.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Q : Dans votre r\u00e9ponse (voir Fraser 2014b) \u00e0 la discussion qui a suivi votre article sur la transnationalisation de la sph\u00e8re publique (2007), vous parlez d&rsquo;une subjectivit\u00e9 moderne typique qui s&rsquo;oppose fondamentalement \u00e0 toute forme de domination et d&rsquo;assujettissement social injustifi\u00e9. Est-ce la raison pour laquelle les mouvements sociaux se forment et pourquoi les contre-publics subalternes s&rsquo;orientent vers la sph\u00e8re publique au sens large ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R : Commen\u00e7ons par la dimension empirique de votre question. Je pense que les contre-publics subalternes existent depuis aussi longtemps que les publics. D\u00e8s que vous entrez dans le cadre moderne avec une orientation quasi ou pseudo-d\u00e9mocratique, vous \u00eates \u00e9galement confront\u00e9 \u00e0 une pluralit\u00e9 de publics diff\u00e9rents. D&rsquo;un point de vue empirique, le mod\u00e8le du \u00ab public unique \u00bb n&rsquo;est tout simplement pas utile. Il jette \u00e9galement un voile obscur sur ce qui se passe r\u00e9ellement d&rsquo;un point de vue normatif. L&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de publicit\u00e9 inclut celle d&rsquo;inclusivit\u00e9 et de parit\u00e9 de participation. Il n&rsquo;est donc pas surprenant que des gens viennent dire : \u00ab Attendez une minute ! Ces conditions ne sont pas r\u00e9ellement remplies ici \u00bb. Ils ne se retirent pas pour construire leur propre petit monde s\u00e9par\u00e9. Il y a des gens comme les Amish ou d&rsquo;autres communaut\u00e9s religieuses fondamentalistes qui font cela, mais ce ne sont pas des contre-publics subalternes. D\u00e9crire un contre-public subalterne, c&rsquo;est dire que des personnes contestent un statut d\u00e9favoris\u00e9, marginalis\u00e9 ou subordonn\u00e9 qu&rsquo;elles occupent dans la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral et dans la formation de l&rsquo;opinion publique en particulier. Il s&rsquo;agit de d\u00e9crire comment elles essaient de trouver un moyen d&rsquo;amplifier leur voix.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Q : Nous sommes d&rsquo;accord sur le fait qu&rsquo;il faut \u00eatre tr\u00e8s sceptique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une sph\u00e8re publique universelle. Il faut en effet contextualiser cette id\u00e9e et \u00eatre conscient des <strong>exclusions implicites<\/strong> qui, d&rsquo;un point de vue historique, ont \u00e9t\u00e9 <strong>inh\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;universalisme bourgeois<\/strong>. Nous sommes \u00e9galement d&rsquo;accord sur le fait qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas toujours de parvenir \u00e0 un consensus, mais avant tout de disposer d&rsquo;un espace de communication dans lequel l&rsquo;articulation du dissensus est possible. Mais pour ne pas \u00eatre simplement destructrice, l&rsquo;articulation du dissensus doit \u00eatre fond\u00e9e sur une <strong>relation sous-jacente de reconnaissance r\u00e9ciproque<\/strong>, en ce sens que je suis pr\u00eat \u00e0 discuter avec l&rsquo;autre m\u00eame si je suis en total d\u00e9saccord avec lui. Aujourd&rsquo;hui, nous constatons que cette condition normative pr\u00e9alable \u00e0 une articulation discursive du dissensus est en train de dispara\u00eetre, \u00e9tant donn\u00e9 que l&rsquo;intensification des confrontations politiques et culturelles ne conduit pas \u00e0 un approfondissement du discours, mais \u00e0 la cr\u00e9ation de bulles de filtrage, de chambres d&rsquo;\u00e9cho, etc.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R : Je dirais que le type de reconnaissance dont nous parlons ici est extr\u00eamement mince. Je peux \u00eatre dans une sorte de relation communicative dissensuelle avec des personnes que je d\u00e9teste, dont je consid\u00e8re les opinions comme abominables. Lorsque je suis dans cette relation, je n&rsquo;essaie vraiment pas de les convaincre. Je pense qu&rsquo;ils sont hors limites. Je parle \u00e0 d&rsquo;autres personnes et j&rsquo;essaie de les convaincre : \u00ab N&rsquo;\u00e9coutez pas ces gens, n&rsquo;\u00e9coutez pas les racistes, n&rsquo;\u00e9coutez pas les fascistes ! \u00bb Je pourrais accepter de d\u00e9battre avec une telle personne, m\u00eame si je me demanderais si je ne lui donne pas une l\u00e9gitimit\u00e9 en discutant avec elle. Mais supposons que j&rsquo;accepte, ce serait pour des raisons strat\u00e9giques, pas parce que je souhaite parvenir \u00e0 une compr\u00e9hension mutuelle. Je ne voudrais pas supposer qu&rsquo;il existe une quelconque forme de reconnaissance profonde.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une nouvelle vague de contre-publicit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Q : Nous avons commenc\u00e9 notre conversation en parlant des \u00ab contre-publics subalternes \u00bb et de leur relation avec le grand public. La position sociale subjugu\u00e9e \u00e9tait cruciale, tout comme leur orientation plus ou moins \u00e9mancipatrice. Cependant, nous assistons aujourd&rsquo;hui \u00e0 la mont\u00e9e d&rsquo;<strong>une autre vague de contre-publicit\u00e9, celle de la droite,<\/strong> qui promeut des programmes nationalistes, x\u00e9nophobes, sexistes, etc. Comment analysez-vous cette tendance ? Comment pouvons-nous distinguer conceptuellement, par exemple, les <strong>contre-publics progressistes et r\u00e9gressifs<\/strong> ? Nous pouvons bien s\u00fbr nous concentrer sur le contenu politique. Mais il existe peut-\u00eatre une mani\u00e8re plus formelle d&rsquo;aborder cette question, une mani\u00e8re plus immanente \u00e0 la th\u00e9orie de la sph\u00e8re publique. Nous pouvons peut-\u00eatre faire la distinction en examinant comment les contre-publics se comportent en tant que publics et s&rsquo;ils sont capables de g\u00e9rer la pluralit\u00e9 et la critique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R : Il s&rsquo;agit en effet d&rsquo;un d\u00e9fi relativement nouveau. Lorsque j&rsquo;ai \u00e9crit sur les \u00ab contre-publics subalternes \u00bb dans <em>Rethinking the Public Sphere<\/em>, j&rsquo;avais particuli\u00e8rement \u00e0 l&rsquo;esprit les mouvements f\u00e9ministes, auxquels j&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s sympathique, sans pour autant m&rsquo;identifier de mani\u00e8re inconditionnelle. Vous avez raison de dire qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, nous avons beaucoup de mouvements racistes, chauvins, nationalistes, n\u00e9gationnistes, etc. qui acqui\u00e8rent une contre-publicit\u00e9. Supposons, au moins pour un instant, que ces contre-publics soient vraiment subalternes. M\u00eame si c&rsquo;est souvent une question assez confuse et ambigu\u00eb, je pense que beaucoup de personnes qui participent \u00e0 ces contre-publics d\u00e9plaisants ont des griefs r\u00e9els, car elles sont structurellement d\u00e9favoris\u00e9es et marginalis\u00e9es d&rsquo;une mani\u00e8re ou d&rsquo;une autre. Mais je tiens \u00e0 pr\u00e9ciser que ce n&rsquo;est pas le cas de tous les participants \u00e0 ce type de contre-publics. Il y a beaucoup d&rsquo;autres personnes qui s&rsquo;y m\u00ealent, qui font autre chose et qui viennent d&rsquo;ailleurs, d&rsquo;un point de vue sociologique. Il ne faut pas confondre deux choses. La premi\u00e8re est de savoir s&rsquo;il s&rsquo;agit de la voix de personnes qui n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 suffisamment entendues pour des raisons li\u00e9es \u00e0 leur position structurelle dans la soci\u00e9t\u00e9, leur position structurelle subordonn\u00e9e ou d\u00e9favoris\u00e9e. L&rsquo;autre est de savoir si les opinions qu&rsquo;ils expriment sont celles que nous consid\u00e9rons comme ad\u00e9quates pour exprimer leurs griefs. De mon point de vue, il y a souvent une erreur totale dans le diagnostic du probl\u00e8me. Si vous pensez que votre probl\u00e8me est caus\u00e9 par la pr\u00e9sence d&rsquo;un trop grand nombre de personnes noires ou homosexuelles, d&rsquo;immigrants, de musulmans, de juifs ou autres, il s&rsquo;agit sans aucun doute d&rsquo;un diagnostic erron\u00e9. Mais je peux tout de m\u00eame dire : \u00ab Oui, vous avez raison, vous avez un probl\u00e8me, votre voix n&rsquo;est pas entendue, vous \u00eates structurellement d\u00e9favoris\u00e9s \u00bb. Donc, de mon point de vue, <strong>il s&rsquo;agit de contre-publics subalternes dans la mesure o\u00f9 ils ne sont pas simplement des inventions de certaines \u00e9lites manipulatrices<\/strong>. Cependant, la question de savoir comment les \u00e9lites manipulatrices fonctionnent par rapport \u00e0 ces contre-publics est une autre question.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vous demandez ensuite comment distinguer les contre-publics progressistes des contre-publics r\u00e9gressifs. Je ne pense pas rechercher exactement des crit\u00e8res formels en termes de th\u00e9orie de la sph\u00e8re publique que vous venez de mentionner. Il existe probablement certains crit\u00e8res formels. Les n\u00e9gationnistes \u00e9lectoraux trumpistes aux \u00c9tats-Unis sont moins dispos\u00e9s \u00e0 \u00e9couter et \u00e0 d\u00e9battre avec leurs adversaires que les membres du mouvement Black Lives Matter. Mais je ne pense pas non plus que beaucoup de membres de Black Lives Matter aient tout \u00e0 fait raison. Je ne sais pas trop quoi dire sur l&rsquo;aspect formel, c&rsquo;est plut\u00f4t une question d&rsquo;analyse th\u00e9orique. Je dirais simplement qu&rsquo;il y a <strong>d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 <\/strong>la question de <strong>s&rsquo;exprimer depuis une position d\u00e9favoris\u00e9e<\/strong>. Et <strong>de l&rsquo;autre<\/strong>, il y a la question de savoir comment <strong>\u00e9valuer le contenu de ce que les gens disent<\/strong>. Ce sont deux questions diff\u00e9rentes. Et je distinguerais les r\u00e9actionnaires des progressistes en termes de contenu. Je pense qu&rsquo;<strong>il y a beaucoup de personnes structurellement d\u00e9favoris\u00e9es qui tiennent des propos tr\u00e8s r\u00e9gressifs<\/strong>. Mais pour moi, la solution n&rsquo;est pas de les faire taire, mais de les convaincre d&rsquo;un autre diagnostic de ce dont elles souffrent. C&rsquo;est ce que la gauche devrait faire aujourd&rsquo;hui, selon moi. On ne peut pas simplement dire : \u00ab Vous \u00eates horribles, nous ne voulons rien avoir \u00e0 faire avec vous \u00bb. Mais bien s\u00fbr, je fais une distinction entre les racistes de principe et les racistes opportunistes au sein de ces contre-publics n\u00e9fastes ou d\u00e9sagr\u00e9ables. Ce que je veux dire par l\u00e0, c&rsquo;est qu&rsquo;il y a des gens qui sont tout simplement antis\u00e9mites ou supr\u00e9macistes blancs, du moins pour autant que je puisse en juger. En ce qui concerne ces personnes, je ne cherche vraiment pas \u00e0 les convaincre de quoi que ce soit, comme je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit. Mais beaucoup de gens ont des opinions mitig\u00e9es. Je vous donne un exemple : huit millions de travailleurs (syndiqu\u00e9s) de la Rust Belt ont vot\u00e9 pour Obama avant de voter pour Trump. Cela me dit que ce ne sont pas des racistes convaincus. Ils sont instables. Ils cherchent un moyen d&rsquo;exprimer leur situation difficile, leurs griefs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je m&rsquo;\u00e9loigne peut-\u00eatre un peu de votre question, mais je voulais essayer de la replacer dans le contexte politique actuel, puisque vous y faites r\u00e9f\u00e9rence. La r\u00e9ponse \u00e0 votre question d\u00e9pend en partie de la fa\u00e7on dont nous percevons les personnes qui sont attir\u00e9es par ces courants r\u00e9gressifs et des perspectives que nous avons, le cas \u00e9ch\u00e9ant, de <strong>les faire basculer vers la gauche<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les \u00ab r\u00e9seaux sociaux \u00bb et la transformation de la sph\u00e8re publique<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Q : Passons \u00e0 une autre transformation de la sph\u00e8re publique qui se produit actuellement et qui est li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;utilisation de plus en plus r\u00e9pandue des \u00ab r\u00e9seaux sociaux \u00bb. Habermas (2022) a longuement discut\u00e9 de cette question tout r\u00e9cemment. Il soutient que les r\u00e9seaux sociaux d\u00e9mocratisent la communication publique, mais au prix de sa marchandisation et de sa fragmentation. Nous nous demandons : quelle est votre opinion sur les r\u00e9seaux sociaux et leur impact sur la communication publique ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R : Tout d&rsquo;abord, je dois avouer que <strong>je n&rsquo;utilise pas du tout les r\u00e9seaux sociaux<\/strong>. J&rsquo;utilise \u00e0 peine le courrier \u00e9lectronique. Cela vous en dit probablement long sur mon opinion \u00e0 ce sujet, d&rsquo;un point de vue purement personnel. Je ne sais pas o\u00f9 les gens trouvent le temps. C&rsquo;est vraiment int\u00e9ressant en tant que <strong>\u00e9norme perte de temps<\/strong>. Qu&rsquo;est-ce que cela signifie pour notre mode de vie ? Que les gens consacrent chaque minute de leur temps libre, ou chaque instant pass\u00e9 dans le bus ou ailleurs, \u00e0 cette activit\u00e9. Il se passe quelque chose d&rsquo;int\u00e9ressant au niveau de l&rsquo;exp\u00e9rience. Je constate qu&rsquo;il existe une sorte de <strong>compulsion \u00e0 \u00eatre connect\u00e9<\/strong> en permanence. Cela va bien au-del\u00e0 de la question de la sph\u00e8re publique. Il s&rsquo;agit vraiment du mode de vie dans lequel nous sommes. Il est tout \u00e0 fait vrai que tout cela est li\u00e9 \u00e0 la marchandisation. Le meilleur ouvrage que je connaisse sur ce sujet est Surveillance Capitalism de <strong>Shoshana Zuboff <\/strong>(2019). Il traite essentiellement du data mining et des formes correspondantes de marchandisation de l&rsquo;exp\u00e9rience. C&rsquo;est comme si ce que les gens font au premier plan de leurs \u00e9changes sur les r\u00e9seaux sociaux \u00e9tait une sorte de spectacle secondaire, et qu&rsquo;il se passait autre chose en arri\u00e8re-plan, l&rsquo;extractivisme des donn\u00e9es. Il y a donc deux niveaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais il y a aussi la question de la fragmentation. Pour moi, <strong>le probl\u00e8me n&rsquo;est pas tant la fragmentation<\/strong> que la mani\u00e8re dont <strong>les algorithmes pr\u00e9s\u00e9lectionnent le contenu<\/strong> pour les personnes qui sont d\u00e9j\u00e0 sur cette page. C&rsquo;est un cercle vicieux. C&rsquo;est comme si le renforcement des positions \u00e9tait renforc\u00e9. Les mondes v\u00e9cus donn\u00e9s et, dans une certaine mesure, encore isol\u00e9s sont reconfirm\u00e9s de telle sorte que leur avenir sera comme leur pass\u00e9, mais en pire. C&rsquo;est un aspect tr\u00e8s troublant du fonctionnement des flux des r\u00e9seaux sociaux. Cela va <strong>de pair avec la polarisation politique<\/strong> que nous connaissons aux \u00c9tats-Unis. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, nous avons \u00e9galement connu des p\u00e9riodes tr\u00e8s polaris\u00e9es bien avant l&rsquo;\u00e8re num\u00e9rique. Je ne sais donc pas dans quelle mesure cela est li\u00e9 \u00e0 la num\u00e9risation. Mais il existe au moins cette dynamique de renforcement par le fonctionnement des algorithmes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour moi, le probl\u00e8me le plus grave r\u00e9side dans le fait que <strong>toute forme de mod\u00e9ration des contenus<\/strong> est soit <strong>absente<\/strong>, soit exerc\u00e9e dans des conditions <strong>capitalistes<\/strong>. Elon Musk a d\u00e9sormais pris le contr\u00f4le de Twitter et a tout simplement supprim\u00e9 l&rsquo;ensemble du syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9valuation des contenus qui \u00e9tait cens\u00e9 signaler les fausses informations, les replacer dans leur contexte, etc. C&rsquo;est une question tr\u00e8s complexe, car d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, je ne suis pas \u00e0 l&rsquo;aise avec l&rsquo;id\u00e9e que les m\u00e9ga-entreprises aient la responsabilit\u00e9 de d\u00e9cider ce qui est ou n&rsquo;est pas de la d\u00e9sinformation. Mais de nombreux \u00c9tats ne devraient pas non plus avoir cette responsabilit\u00e9 ou ce pouvoir. Il est tr\u00e8s discutable que quiconque puisse avoir l&rsquo;autorit\u00e9 l\u00e9gitime pour le faire. <strong>L&rsquo;id\u00e9e centrale de la publicit\u00e9 est qu&rsquo;elle doit \u00eatre autocorrectrice.<\/strong> Il ne devrait y avoir aucun pouvoir qui puisse dire : \u00ab Ceci est une fausse information, cela n&rsquo;en est pas \u00bb. <strong>Il n&rsquo;y a pas de point de vue ext\u00e9rieur, au-del\u00e0 du discours public lui-m\u00eame.<\/strong> Il n&rsquo;y a que la <em>force du meilleur argument<\/em>. Mais nous sommes dans une situation assez effrayante aux \u00c9tats-Unis, et peut-\u00eatre ailleurs, o\u00f9 les gens veulent qu&rsquo;un pouvoir ext\u00e9rieur fasse cela parce que la situation est si grave.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La sph\u00e8re publique dans une conception \u00e9largie du capitalisme<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Q : Vous venez d&rsquo;\u00e9voquer les conditions capitalistes dans lesquelles fonctionnent les r\u00e9seaux sociaux. Cela nous am\u00e8ne \u00e0 une autre question cl\u00e9, \u00e0 savoir la relation entre la sph\u00e8re publique et le capitalisme. Si vous vous \u00eates fortement int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la sph\u00e8re publique dans les ann\u00e9es 1990 et par la suite, vous vous \u00eates ensuite concentr\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9laboration d&rsquo;une <strong>notion \u00e9largie du capitalisme <\/strong>(Fraser 2022b). Nous sommes curieux de savoir comment ces deux aspects de votre r\u00e9flexion s&rsquo;articulent. Quel est le lien entre vos travaux ant\u00e9rieurs et vos travaux r\u00e9cents ? Quel r\u00f4le jouent les concepts de sph\u00e8re publique et de contre-publicit\u00e9 dans votre vision \u00e9largie du capitalisme ? Quelle place occupent la publicit\u00e9 et la contre-publicit\u00e9 dans votre analyse du capitalisme en tant que syst\u00e8me complexe fond\u00e9 sur des conditions culturelles, sociales et politiques ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R : Je pense que c&rsquo;est une question de perspective. Je ne pense pas avoir chang\u00e9 d&rsquo;avis sur le r\u00f4le et l&rsquo;importance de la publicit\u00e9. Ce qui m&rsquo;a toujours attir\u00e9 dans <em>La transformation structurelle de la sph\u00e8re publique<\/em> (1989) de Habermas, c&rsquo;est sa mani\u00e8re de situer fermement <strong>la publicit\u00e9 comme un espace institutionnalis\u00e9 au sein des soci\u00e9t\u00e9s capitalistes<\/strong>. Dans la mesure o\u00f9 il y avait un argument normatif, il \u00e9mergeait de ce contexte socio-institutionnel. D&rsquo;une certaine mani\u00e8re, c&rsquo;est l&rsquo;un de mes livres pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s de Habermas pour cette raison. C&rsquo;est un livre profond\u00e9ment historique et socio-th\u00e9orique. Je suis dans cette veine. J&rsquo;ai toujours consid\u00e9r\u00e9 la <em>th\u00e9orie de la sph\u00e8re publique<\/em> comme une contribution \u00e0 la <strong>th\u00e9orie sociale du capitalisme<\/strong>. Je dirais que Structural Transformation est quelque chose de remarquablement diff\u00e9rent d&rsquo;une contribution \u00e0 la philosophie morale. Ce qui ne veut pas dire qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e par Habermas pour devenir plus tard une th\u00e9orie \u00e9thique du discours. Mais j&rsquo;ai toujours \u00e9t\u00e9 moins int\u00e9ress\u00e9 par cette \u00e9volution que par ce que je consid\u00e9rais comme une nouvelle fa\u00e7on de faire de la th\u00e9orie sociale critique. Et je pensais, et je pense toujours, que Habermas a fait une v\u00e9ritable d\u00e9couverte, et ce n&rsquo;est pas un mot que nous utilisons souvent. Si Marx a d\u00e9couvert l&rsquo;exploitation et Freud l&rsquo;inconscient, alors <strong>Habermas a d\u00e9couvert la sph\u00e8re publique <\/strong>en tant qu&rsquo;institution r\u00e9elle qui n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 th\u00e9matis\u00e9e auparavant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans mes travaux plus r\u00e9cents, j&rsquo;ai continu\u00e9 \u00e0 essayer de repenser la mani\u00e8re d&rsquo;aborder la th\u00e9orie sociale du capitalisme, comme vous venez de le r\u00e9sumer. Il est tr\u00e8s clair pour moi que la publicit\u00e9 et la sph\u00e8re publique font partie de cette histoire. Mais o\u00f9 situer la sph\u00e8re publique dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, je veux dire conceptuellement ? O\u00f9 se situe<strong> la sph\u00e8re publique ?<\/strong> \u00c0 un certain niveau, elle s&rsquo;inscrit dans le domaine politique, au m\u00eame titre que les pouvoirs de l&rsquo;\u00c9tat, les biens publics, etc. Et elle s&rsquo;y inscrit \u00e0 de nombreux autres niveaux, car elle est beaucoup moins li\u00e9e aux institutions que d&rsquo;autres aspects du domaine politique dans le capitalisme. C&rsquo;est ce qui la rend int\u00e9ressante. C&rsquo;est comme des mol\u00e9cules libres qui flottent dans l&rsquo;air. Elle influence la fa\u00e7on dont les gens comprennent leur vie, leur situation, leurs difficult\u00e9s et leurs r\u00e9alisations dans tous les domaines. Elle influence la vie familiale, la vie culturelle, la vie professionnelle, la vie politique, etc. Cela se produit de mani\u00e8re difficile \u00e0 cerner. <strong>L&rsquo;opinion publique<\/strong> n&rsquo;est pas seulement le r\u00e9sultat d&rsquo;un \u00e9change explicite d&rsquo;arguments discursifs. Il existe <em>tout un ensemble d&rsquo;exp\u00e9riences qui entrent en jeu<\/em>. Mais l&rsquo;opinion publique a \u00e9galement un effet formateur sur l&rsquo;exp\u00e9rience qui vient ensuite. C&rsquo;est donc un cercle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien que la r\u00e9flexion sur le r\u00f4le et la production de l&rsquo;opinion publique dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste soit une t\u00e2che importante, je m&rsquo;\u00e9loigne de plus en plus de cette question socio-\u00e9pist\u00e9mologique pour m&rsquo;orienter vers une <strong>r\u00e9flexion sur l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie et la contre-h\u00e9g\u00e9monie<\/strong>. Je vois cette probl\u00e9matique <em>gramscienne<\/em> comme \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 la probl\u00e9matique habermasienne de la publicit\u00e9 et de la sph\u00e8re publique. C&rsquo;est juste que la probl\u00e9matique gramscienne est plus centr\u00e9e que celle de Habermas sur le probl\u00e8me politique de la construction d&rsquo;un <strong>bloc de forces sociales diff\u00e9rentes<\/strong>, mobilis\u00e9es et positionn\u00e9es diff\u00e9remment. C&rsquo;est un projet politique qui diff\u00e8re de la simple formation de l&rsquo;opinion publique. Il s&rsquo;agit de prendre au s\u00e9rieux <strong>l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;opinion publique est ou peut \u00eatre une force politique, et pas seulement une opinion<\/strong>. Elle doit \u00eatre organis\u00e9e, que ce soit au sein de partis politiques ou de coalitions. Je m&rsquo;int\u00e9resse donc davantage \u00e0 la mani\u00e8re dont l&rsquo;opinion publique est mobilis\u00e9e et organis\u00e9e, car je constate que des formes tr\u00e8s n\u00e9fastes d&rsquo;opinion sont mobilis\u00e9es et organis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Q : Nous reviendrons sur la politique \u00e9mancipatrice de la contre-publicit\u00e9 \u00e0 la fin de l&rsquo;entretien. Mais avant cela, nous aimerions vous poser une question compl\u00e9mentaire concernant la relation entre la sph\u00e8re publique et le capitalisme. Vous avez soulign\u00e9 et approuv\u00e9 la mani\u00e8re dont Habermas a th\u00e9oriquement ancr\u00e9 la sph\u00e8re publique dans le capitalisme. Mais que signifie \u00ab ancr\u00e9 \u00bb, \u00ab situ\u00e9 \u00bb ou \u00ab positionn\u00e9 \u00bb dans le capitalisme ? <strong>Oskar Negt et Alexander Kluge <\/strong>(1993) se sont \u00e9galement pench\u00e9s sur la relation entre le capitalisme et la sph\u00e8re publique, mais ils avaient une vision tr\u00e8s diff\u00e9rente et beaucoup plus mat\u00e9rialiste de cette relation. En opposition au tournant communicatif qui s&rsquo;op\u00e9rait alors dans la th\u00e9orie sociale et critique, ils ont tent\u00e9 de d\u00e9fendre l&rsquo;id\u00e9e que la sph\u00e8re publique peut, en fin de compte, \u00eatre d\u00e9riv\u00e9e du mode de production qui pr\u00e9vaut dans la soci\u00e9t\u00e9. Pour Negt et Kluge, le public bourgeois est en quelque sorte le reflet id\u00e9ologique et la synth\u00e8se illusoire de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise. Et il est \u00e9galement confin\u00e9 \u00e0 ce r\u00f4le. Par cons\u00e9quent, pour surmonter ces exclusions sociales d&rsquo;exp\u00e9riences qui caract\u00e9risent la sph\u00e8re publique dans sa forme bourgeoise, <strong>nous devons tout d&rsquo;abord inventer et rendre possibles des modes de production post-capitalistes qui donneront naissance \u00e0 une sph\u00e8re publique diff\u00e9rente <\/strong>o\u00f9 diff\u00e9rentes exp\u00e9riences pourront s&rsquo;articuler. Nous voyons donc ici une forte insistance sur la base \u00e9conomique dont d\u00e9coule en quelque sorte la sph\u00e8re publique. Cela diff\u00e8re nettement du point de vue de Habermas, qui dit : \u00ab Oui, bien s\u00fbr, il existe un contexte capitaliste de la sph\u00e8re publique, et nous devons en \u00eatre conscients. Mais, du point de vue de sa reproduction communicative, la sph\u00e8re publique en tant que sph\u00e8re suit sa propre logique et n&rsquo;est donc pas r\u00e9ductible \u00e0 la base \u00e9conomique \u00bb. La question est donc, une fois encore, de savoir <strong>comment penser la base sociale<\/strong>, la r\u00e9alisation pratique <strong>de ce que l&rsquo;on appelle ici le public.<\/strong> Que pensez-vous de l&rsquo;approche mat\u00e9rialiste \u00e0 cet \u00e9gard ? Ou, en d&rsquo;autres termes, quel r\u00f4le joue exactement le facteur \u00e9conomique dans la compr\u00e9hension de la sph\u00e8re publique ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R : Je rejetterais toute id\u00e9e strictement \u00e9conomiste-d\u00e9terministe, tout mod\u00e8le base-superstructure. C&rsquo;est en partie pour cela que j&rsquo;insiste sur une vision \u00e9largie du capitalisme. Le pouvoir des entreprises, des investisseurs, etc. est tr\u00e8s grand. On pourrait dire qu&rsquo;ils d\u00e9terminent dans une large mesure notre relation \u00e0 la nature et beaucoup d&rsquo;autres choses. Mais leur <strong>logique \u00e9conomique<\/strong> est elle-m\u00eame marqu\u00e9e par le <strong>cadre institutionnel plus large <\/strong>dans lequel elle s&rsquo;inscrit, un cadre qui comprend \u00e9galement les \u00c9tats et les pouvoirs politiques, les biens publics, les familles, les relations de parent\u00e9 et les communaut\u00e9s. Pour moi, ce paysage plus large est tr\u00e8s important.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parlons de la division entre le politique et l&rsquo;\u00e9conomique. Negt et Kluge ont sans doute raison. Le pouvoir du grand capital a beaucoup d&rsquo;influence ou de pouvoir dans la politique et dans la sph\u00e8re publique. Mais tout aussi important est le fait que la division m\u00eame entre le politique et l&rsquo;\u00e9conomique pr\u00e9d\u00e9finit en quelque sorte ce qui rel\u00e8ve l\u00e9gitimement de l&rsquo;agenda public et ce qui rel\u00e8ve r\u00e9ellement du march\u00e9, sauf que cette division est elle-m\u00eame contest\u00e9e. C&rsquo;est ce que j&rsquo;entends par \u00ab luttes frontali\u00e8res \u00bb. O\u00f9 ont-elles lieu ? Bien s\u00fbr, elles ont lieu dans la sph\u00e8re publique, ou plus exactement \u00e0 ses limites historiques et \u00e0 ses marges sociales. Les gens se demandent si une question donn\u00e9e doit \u00eatre laiss\u00e9e au march\u00e9 ou si elle rel\u00e8ve de la comp\u00e9tence de l&rsquo;\u00c9tat ou d&rsquo;une autre instance politique. Nous devons garder plusieurs id\u00e9es \u00e0 l&rsquo;esprit en m\u00eame temps. Oui, le capital a un pouvoir \u00e9norme. Le syst\u00e8me s\u00e9pare le politique de l&rsquo;\u00e9conomique d&rsquo;une mani\u00e8re qui rend difficile la d\u00e9fense, par exemple, d&rsquo;une perspective socialiste sur la production et la reproduction sociales. Mais m\u00eame cette lutte difficile est possible. La situation n&rsquo;est pas toujours la m\u00eame ; elle d\u00e9pend du temps et du lieu. Des questions apparemment priv\u00e9es peuvent devenir tr\u00e8s controvers\u00e9es et \u00eatre port\u00e9es au premier plan dans la sph\u00e8re publique, ce qui montre une fois de plus que la sph\u00e8re publique, m\u00eame si nous la consid\u00e9rons comme relevant du domaine politique, a la capacit\u00e9 de changer de lieu, pour ainsi dire. Ce n&rsquo;est pas parce que, d&rsquo;un point de vue institutionnel, le public fait principalement partie du domaine politique que nous ne pouvons parler en public que d&rsquo;une notion pr\u00e9d\u00e9finie de ce qu&rsquo;est le politique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00ab La classe au-del\u00e0 de la classe \u00bb et la politique \u00e9mancipatrice de la contre-publicit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Q : Dans vos r\u00e9centes Benjamin Lectures (2022a), vous affirmez que <strong>le travail capitaliste <\/strong>a trois visages \u2013 <strong>exploit\u00e9, expropri\u00e9 et domestiqu\u00e9<\/strong> \u2013 qui doivent se reconna\u00eetre mutuellement comme faisant partie d&rsquo;une classe ouvri\u00e8re \u00e9largie. Quel <em>r\u00f4le jouent les publics dans ce processus de reconnaissance<\/em> ? De quel <strong>type de sph\u00e8re publique<\/strong> avons-nous besoin pour faciliter ce processus ? De quel type de <strong>politique contre-publique<\/strong> avons-nous besoin, compte tenu de la n\u00e9cessit\u00e9 de prendre en compte la dimension <em>affective<\/em> de la formation de <em>l&rsquo;identit\u00e9<\/em> ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R : <strong>La publicit\u00e9 ou la formation de l&rsquo;opinion publique <\/strong>est le moyen non seulement de la prise de d\u00e9cision politique, mais aussi de la contestation et de la lutte politiques. C&rsquo;est le moyen par lequel les luttes frontali\u00e8res se livrent \u00e0 travers l&rsquo;argumentation discursive et la contestation. Mais c&rsquo;est aussi <em>le moyen de l&rsquo;organisation politique,<\/em> de la formation et de la <em>transformation de l&rsquo;identit\u00e9 politique<\/em>. Dans mes conf\u00e9rences Benjamin, je r\u00e9ponds au probl\u00e8me de la <strong>dispersion des mouvements sociaux<\/strong> potentiellement \u00e9mancipateurs. Je propose un moyen de changer la perception que les gens ont d&rsquo;eux-m\u00eames afin qu&rsquo;ils essaient r\u00e9ellement de se consid\u00e9rer comme faisant <strong>partie d&rsquo;une classe ouvri\u00e8re \u00e9largie <\/strong>et multiforme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avons travers\u00e9 une phase o\u00f9 les gens disaient : \u00ab Formons simplement des coalitions de tous ces mouvements sociaux particuliers sans essayer de sugg\u00e9rer une identit\u00e9 globale \u00bb. Toute <em>identit\u00e9 globale \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme h\u00e9g\u00e9monique dans le sens n\u00e9gatif <\/em>du terme. La crainte pr\u00e9valait que la recherche d&rsquo;une identit\u00e9 globale soit exclusive et conduise \u00e0 normaliser ou \u00e0 privil\u00e9gier un aspect tout en traitant les autres comme secondaires. Ces craintes sont justifi\u00e9es. Mais une politique \u00e9mancipatrice trop pr\u00e9occup\u00e9e par ces inqui\u00e9tudes risque de perdre toute force et toute coh\u00e9sion au-del\u00e0 de tel ou tel sommet de protestation. Elle ne contient en fait pas suffisamment de ciment efficace, pour ainsi dire. Elle n&rsquo;est <strong>pas vraiment puissante.<\/strong> Elle repose sur l&rsquo;id\u00e9e que nous avons des identit\u00e9s diff\u00e9rentes : \u00ab Nous ne nous identifions pas, <strong>nous ne partageons pas d&rsquo;identit\u00e9, mais<\/strong> nous savons tous que <strong>nous avons le m\u00eame ennemi : le capitalisme <\/strong>\u00bb. Mais c&rsquo;est une question purement cognitive. Le cognitif est tr\u00e8s important. Je ne veux pas que vous pensiez que je le minimise. Je propose un argument cognitif solide pour comprendre le capitalisme sur le plan structurel. Mais j&rsquo;essaie d&rsquo;en tirer une sorte de proposition arendtienne : nous devons consid\u00e9rer le capitalisme et ce que nous entendons par classe ouvri\u00e8re sous l&rsquo;angle d&rsquo;au moins trois types de travail diff\u00e9rents. C&rsquo;est la seule fa\u00e7on d&rsquo;\u00e9viter que, comme dans le marxisme traditionnel, le prol\u00e9tariat industriel soit identifi\u00e9 \u00e0 la classe ouvri\u00e8re en tant que telle. Il existe une identit\u00e9 de cette derni\u00e8re, mais cette identit\u00e9 ne peut \u00eatre v\u00e9ritablement comprise et articul\u00e9e que si nous acceptons la pluralit\u00e9 et commen\u00e7ons \u00e0 mettre en dialogue les diff\u00e9rentes facettes du travail. Je pense que la publicit\u00e9 est tr\u00e8s importante lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de <strong>trianguler la classe ouvri\u00e8re \u00e0 partir de points de vue multiples<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Q : La conception de la publicit\u00e9 se transforme-t-elle si l&rsquo;on adopte la perspective arendtienne (voir par exemple Benhabib 1997) ? Du point de vue habermasien, la <strong>formation discursive de l&rsquo;opinion publique<\/strong> \u00e9tait au centre de l&rsquo;attention. Du point de vue gramscien, la formation de forces publiques \u00e0 travers des luttes contre-h\u00e9g\u00e9moniques \u00e9tait au c\u0153ur de l&rsquo;attention. Aujourd&rsquo;hui, une nouvelle dimension ou un nouvel aspect appara\u00eet. La dimension de \u00ab l&rsquo;action concert\u00e9e \u00bb devient importante. C&rsquo;est ce que font les rassemblements de protestation comme Occupy Wall Street. Il ne s&rsquo;agit pas tant de discuter que d&rsquo;agir, de conqu\u00e9rir ensemble l&rsquo;espace public et d&rsquo;exprimer ainsi collectivement sa voix. Un autre aspect qui est mal pris en compte dans la perspective habermasienne, gramscienne, mais aussi arendtienne, est <strong>le r\u00f4le que jouent les besoins<\/strong> dans l&rsquo;\u00e9mergence des contre-publics subalternes, mais aussi dans le contenu de ce qu&rsquo;ils expriment. Avant d&rsquo;entrer dans l&rsquo;argumentation publique sur les revendications de validit\u00e9 universelle, les contre-publics subalternes sont d&rsquo;abord centr\u00e9s sur l&rsquo;articulation de besoins particuli\u00e8rement situ\u00e9s et r\u00e9prim\u00e9s, et sur leur interpr\u00e9tation contre-h\u00e9g\u00e9monique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R : Eh bien, les assembl\u00e9es sont une forme de publicit\u00e9. Je veux dire par l\u00e0 que nous devons consid\u00e9rer <strong>la publicit\u00e9 comme \u00e9tant \u00e0 la fois ontologiquement compos\u00e9e de discours et d&rsquo;actions.<\/strong> Nous parlons d&rsquo;actes de langage, ce qui inclut l&rsquo;occupation d&rsquo;une place publique ou toutes sortes d&rsquo;autres choses : la d\u00e9sob\u00e9issance civile, pratiquer des avortements ill\u00e9gaux et dire : \u00ab J&rsquo;ai avort\u00e9 ! \u00bb Ce sont toutes des actions qui en disent long. Pour rendre aussi claire que possible la connexion entre l&rsquo;action et la parole, entre l&rsquo;agir et le discuter, je pense qu&rsquo;une assembl\u00e9e est une discussion. \u00c0 un certain niveau, c&rsquo;est une discussion tr\u00e8s intense, car les gens mettent leur corps au service de leurs pens\u00e9es, de leurs conclusions. C&rsquo;est comme crier pour faire entendre son argument.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis heureux que vous ayez soulev\u00e9 la question de l&rsquo;interpr\u00e9tation des besoins. Cette question figurait parmi mes tout premiers travaux (Fraser 1989). Ma r\u00e9flexion sur l&rsquo;interpr\u00e9tation des besoins portait pr\u00e9cis\u00e9ment sur les processus par lesquels <strong>les acteurs subalternes rejettent les interpr\u00e9tations des besoins donn\u00e9es par les experts ou les autorit\u00e9s officielles<\/strong>. Ils disent : \u00ab Non, ce n&rsquo;est pas ce dont nous avons besoin ! \u00bb Cela reste en tension avec ce que je disais pr\u00e9c\u00e9demment \u00e0 propos des acteurs subalternes qui ont de r\u00e9elles revendications, mais qui, de mon point de vue, se trompent lourdement sur les causes de leurs revendications. Ces interpr\u00e9tations des besoins doivent \u00e9galement \u00eatre contest\u00e9es, il ne faut pas prendre pour acquise la perspective \u00e0 la premi\u00e8re personne ! Mais elles doivent \u00eatre contest\u00e9es <strong>non pas d&rsquo;un point de vue expertocratique<\/strong>, mais par un <em>activisme contre-h\u00e9g\u00e9monique<\/em> capable d&rsquo;aborder ces acteurs et leurs griefs sur le plan politique et sur un pied d&rsquo;\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Q : Je voudrais revenir sur ce que vous avez dit il y a quelques minutes. Vous avez parl\u00e9 de la sph\u00e8re publique comme d&rsquo;un terrain de contestation o\u00f9 la <strong>formation d&rsquo;un bloc contre-h\u00e9g\u00e9monique<\/strong> contre le capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral ou le capitalisme en g\u00e9n\u00e9ral <strong>devient possible<\/strong>. Dans le processus de cette contestation, une identit\u00e9 non essentialiste et pluraliste de \u00ab classe au-del\u00e0 de la classe \u00bb finit par \u00e9merger. Mais quels types de contestation sont importants ici ? Bien s\u00fbr, il est n\u00e9cessaire de contester les structures donn\u00e9es de la production capitaliste et les mod\u00e8les culturels h\u00e9g\u00e9moniques qui stabilisent ces structures. Mais nous pensons qu&rsquo;il existe \u00e9galement une autre fronti\u00e8re de contestation, une <strong>contestation au sein m\u00eame de la classe ouvri\u00e8re \u00e9largie<\/strong>, entre <em>les trois visages du travail<\/em>, pour ainsi dire. Une contestation est n\u00e9cessaire pour avoir une identit\u00e9 qui ne soit pas unilat\u00e9rale, ni implicitement exclusive. Nous devons donc, pour prendre un exemple tr\u00e8s urgent et d\u00e9primant, aborder et critiquer certaines formes de racisme pr\u00e9sentes dans la vie quotidienne, qui font partie non seulement de la culture ouvri\u00e8re, mais aussi, dans une mesure significative, de la culture dominante. Vous venez d&rsquo;\u00e9voquer cette autre ligne de contestation lorsque vous avez parl\u00e9 de contester les interpr\u00e9tations de droite des besoins et des griefs des subalternes. \u00c0 quoi devrait ressembler ce type de contestation ? Quel type d&rsquo;antiracisme est n\u00e9cessaire \u00e0 ce stade ? Il existe actuellement des discours antiracistes tr\u00e8s vivants et engag\u00e9s. Mais comment pouvons-nous nous connecter \u00e0 cette vague actuelle d&rsquo;antiracisme sans tomber dans <em>le pi\u00e8ge du n\u00e9olib\u00e9ralisme progressiste et de la moralisation individualiste <\/em>qui l&rsquo;accompagne souvent ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R : Je ne peux pas m&rsquo;exprimer beaucoup \u00e0 ce sujet, car cela d\u00e9pend beaucoup du contexte et de la situation. D&rsquo;une mani\u00e8re tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rale, je dirais qu&rsquo;il vaut mieux \u00e9viter toute forme de sup\u00e9riorit\u00e9 morale et de condescendance. Il est tr\u00e8s important de reconna\u00eetre les griefs r\u00e9els des gens. Et il ne faut pas sugg\u00e9rer que le racisme au sein de la classe ouvri\u00e8re blanche signifie que ces personnes sont privil\u00e9gi\u00e9es. Elles ne le sont pas, certainement pas aux \u00c9tats-Unis. Leurs communaut\u00e9s sont ravag\u00e9es par la d\u00e9pendance aux opiac\u00e9s, le suicide, le ch\u00f4mage et l&rsquo;anomie. Parler de \u00ab privil\u00e8ge blanc \u00bb dans ce contexte est franchement un peu obsc\u00e8ne. Donc, si vous pensez vraiment avoir affaire \u00e0 des membres d&rsquo;une classe socialement diff\u00e9renci\u00e9e qui produit essentiellement toute la richesse sociale dans le monde et qui re\u00e7oit tr\u00e8s peu en \u00e9change, alors vous devez trouver un moyen de valider ce lien sans m\u00e2cher vos mots.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\">Retour \u00e0 la table des mati\u00e8res du num\u00e9ro sp\u00e9cial <br><a href=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/transformation-sphere-publique\/\">Transformation structurelle de la sph\u00e8re publique<\/a><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences<\/h3>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table class=\"has-fixed-layout\"><tbody><tr><td>Benhabib Seyla. 1997. \u201cThe Embattled Public Sphere: Hannah Arendt, Juergen Habermas and Beyond.\u201d Theoria: A Journal of Social and Political Theory 44, no. 90: 1\u201324.<\/td><\/tr><tr><td>Fraser Nancy. 1989. \u201cStruggle over Needs. Outline of a Socialist-Feminist Critical Theory of Late Capitalist Political Culture.\u201d In Unruly Practices: Power, Discourse and Gender in Contemporary Social Theory, 161\u2013187. Minneapolis, MN: University of Minnesota Press.<\/td><\/tr><tr><td>Fraser Nancy. 1992. \u201cRethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy.\u201d In Habermas and the Public Sphere, edited by Calhoun Craig, 1st ed., 109\u2013142. 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Cambridge, MA: MIT Press.<\/td><\/tr><tr><td>Habermas J\u00fcrgen. 2022. \u201cReflections and Hypotheses on a Further Structural Transformation of the Political Public Sphere.\u201d Theory, Culture and Society 39: 145\u2013171. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/02632764221112341\">Crossref<\/a>.<\/td><\/tr><tr><td>Laclau Ernesto. 2007. Emancipation(s). 1st ed. London: Verso.<\/td><\/tr><tr><td>Kempf Victor. 2020. \u201cIs There Another People? Populism, Radical Democracy and Immanent Critique.\u201d Philosophy and Social Criticism 47: 283\u2013303. March, 0191453720910450. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0191453720910450\">Crossref<\/a>.<\/td><\/tr><tr><td>Marchart Oliver. 2018. Thinking Antagonism: Political Ontology after Laclau. 1st ed. Edinburgh: Edinburgh University Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1515\/9781474413329\">Crossref<\/a>.<\/td><\/tr><tr><td>Negt Oskar, Alexander Kluge. 1993. 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Minneapolis, MN: University of Minnesota Press.<\/td><\/tr><tr><td>Sevignani Sebastian. 2022. \u201cDigital Transformations and the Ideological Formation of the Public Sphere: Hegemonic, Populist, or Popular Communication?\u201d Theory, Culture and Society 39, no. 4: 91\u2013109. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/02632764221103516\">Crossref<\/a>.<\/td><\/tr><tr><td>Squires Catherine R. 2002. \u201cRethinking the Black Public Sphere: An Alternative Vocabulary for Multiple Public Spheres.\u201d Communication Theory 12, no. 4: 446\u2013468. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1468-2885.2002.tb00278.x\">Crossref<\/a>. <a href=\"https:\/\/gateway.webofknowledge.com\/gateway\/Gateway.cgi?GWVersion=2&amp;DestApp=WOS_CPL&amp;UsrCustomerID=5e3815c904498985e796fc91436abd9a&amp;SrcAuth=atyponcel&amp;SrcApp=literatum&amp;DestLinkType=FullRecord&amp;KeyUT=WOS%3A000179251200004\">Web of Science<\/a>.<\/td><\/tr><tr><td>Staab Philipp, Thiel Thorsten. 2022. \u201cSocial Media and the Digital Structural Transformation of the Public Sphere.\u201d Theory, Culture and Society 39: 129\u2013143. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/02632764221103527\">Crossref<\/a>.<\/td><\/tr><tr><td>Van Dyk Silke. 2022. \u201cPost-Truth, the Future of Democracy and the Public Sphere.\u201d Theory, Culture and Society 39: 37\u201350. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/02632764221103514\">Crossref<\/a>.<\/td><\/tr><tr><td>Warner Michael. 2002. Publics and Counterpublics. Cambridge, Mass: MIT Press. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1215\/08992363-14-1-49\">Crossref<\/a>.<\/td><\/tr><tr><td>Zuboff Shoshana. 2019. The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power. New York, NY: PublicAffairs.<\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Original :&nbsp;Capitalism and contested publicity. A conversation with Nancy Fraser. Un article dans le num\u00e9ro sp\u00e9cial&nbsp;Structural Transformation of the Public Sphere, de la revue&nbsp;Philosophy &amp; Social Criticism, par Victor Kempf et Sebastian Sevignani. Les italiques et gras sont de GB. R\u00e9sum\u00e9 \u00c0 la suite d&rsquo;un atelier sur le th\u00e8me \u00ab Wildening the public sphere \u00bb &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/conversation-nancy-fraser\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Capitalisme et publicit\u00e9 contest\u00e9e. 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Un * ou deux ** = lu ou\u2026","rel":"","context":"Article similaire","block_context":{"text":"Article similaire","link":""},"img":{"alt_text":"","src":"","width":0,"height":0},"classes":[]},{"id":8273,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/sphere-publique-proletarienne\/","url_meta":{"origin":8289,"position":1},"title":"La sph\u00e8re publique prol\u00e9tarienne revisit\u00e9e : propositions conceptuelles sur la transformation structurelle des publics dans la politique du travail","author":"Gilles Beauchamp","date":"25 juin 2025","format":false,"excerpt":"Heiner HeilandGeorg-August-Universit\u00e4t G\u00f6ttingen, G\u00f6ttingen, Allemagne, Martin SeeligerUniversit\u00e4t Bremen, Br\u00eame, Allemagne et Sebastian SevignaniFriedrich-Schiller-Universitat Jena, I\u00e9na, Allemagne Traduction de l'article The proletarian public sphere revisited: Conceptual propositions on the structural transformation of publics in labour policy, dans le num\u00e9ro sp\u00e9cial de Philosophy & Social Criticism sur Structural Transformation of the Public\u2026","rel":"","context":"Article similaire","block_context":{"text":"Article similaire","link":""},"img":{"alt_text":"","src":"","width":0,"height":0},"classes":[]},{"id":8359,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/chronique-habermassienne\/","url_meta":{"origin":8289,"position":2},"title":"chroniques habermassiennes","author":"Gilles Beauchamp","date":"7 ao\u00fbt 2025","format":false,"excerpt":"[2025.08.07] Apr\u00e8s avoir traduit et lu la douzaine d'articles du num\u00e9ro sp\u00e9cial de la revue Philosophy & Social Criticism sur la Transformation structurelle de la sph\u00e8re publique (2024), j'ai poursuivi avec les traductions d'un num\u00e9ro sp\u00e9cial d'une autre revue (Theory, Culture & Society) sur un th\u00e8me semblable \u00a0A New Structural\u2026","rel":"","context":"Article similaire","block_context":{"text":"Article similaire","link":""},"img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/sepassernumerique.jpg?resize=350%2C200&ssl=1","width":350,"height":200,"srcset":"https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/sepassernumerique.jpg?resize=350%2C200&ssl=1 1x, https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/sepassernumerique.jpg?resize=525%2C300&ssl=1 1.5x, https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/sepassernumerique.jpg?resize=700%2C400&ssl=1 2x, https:\/\/i0.wp.com\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/sepassernumerique.jpg?resize=1050%2C600&ssl=1 3x"},"classes":[]},{"id":8270,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/sphere-publique\/","url_meta":{"origin":8289,"position":3},"title":"Sph\u00e8re publique et d\u00e9mocratie en transformation","author":"Gilles Beauchamp","date":"24 juin 2025","format":false,"excerpt":"Un d\u00e9bat qui se poursuit - introduction Traduction de The public sphere and democracy in transformation: Continuing the debate \u2013 An introduction Introduction au num\u00e9ro th\u00e9matique de la revue Philosophy & Social Criticism : Structural Transformation of the Public Sphere R\u00e9sum\u00e9 Tous les aspects et dimensions qui peuvent \u00eatre l\u00e9gitimement\u2026","rel":"","context":"Article similaire","block_context":{"text":"Article similaire","link":""},"img":{"alt_text":"","src":"","width":0,"height":0},"classes":[]},{"id":8272,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/sphere-deformee\/","url_meta":{"origin":8289,"position":4},"title":"La sph\u00e8re publique et le mode de communication syst\u00e9matiquement d\u00e9form\u00e9e","author":"Gilles Beauchamp","date":"25 juin 2025","format":false,"excerpt":"Original : The public sphere in the mode of systematically distorted communication. 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