{"id":8292,"date":"2025-06-26T15:23:33","date_gmt":"2025-06-26T19:23:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=8292"},"modified":"2025-06-26T15:26:43","modified_gmt":"2025-06-26T19:26:43","slug":"sphere-et-gouvernance-mondiale","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/sphere-et-gouvernance-mondiale\/","title":{"rendered":"Sph\u00e8re publique et gouvernance mondiale"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Original :\u00a0<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/10.1177\/01914537231203547\">Public sphere and global governance<\/a>. Un article dans le num\u00e9ro sp\u00e9cial,\u00a0<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/toc\/pscb\/50\/1\">Structural Transformation of the Public Sphere<\/a>, de la revue\u00a0<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/home\/PSC\">Philosophy &amp; Social Criticism<\/a>, par Michael Z\u00fcrn<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00e9sum\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet article traite des effets de l&rsquo;absence et de la possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique politique normativement significative. Les effets de l&rsquo;absence d&rsquo;une sph\u00e8re publique mondiale sont consid\u00e9rables. En effet, la crise actuelle de la gouvernance mondiale et du syst\u00e8me politique mondial peut \u00eatre attribu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;absence d&rsquo;une sph\u00e8re publique normativement significative capable de servir de m\u00e9diateur entre la soci\u00e9t\u00e9 mondiale et les institutions faisant autorit\u00e9 en mati\u00e8re de gouvernance mondiale. Dans le m\u00eame temps, je soutiens que l&rsquo;absence de sph\u00e8re publique n&rsquo;est pas principalement due \u00e0 l&rsquo;attitude de la population, prisonni\u00e8re des horizons nationaux, mais doit \u00eatre attribu\u00e9e avant tout \u00e0 la structure institutionnelle d\u00e9ficiente du syst\u00e8me politique mondial.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mots cl\u00e9s<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">autorit\u00e9, d\u00e9lib\u00e9ration, gouvernance mondiale, soci\u00e9t\u00e9 mondiale, l\u00e9gitimit\u00e9, institutions internationales, sph\u00e8re publique<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1. Introduction<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 premi\u00e8re vue, le r\u00f4le et la fonction de la sph\u00e8re publique dans le contexte de la gouvernance mondiale semblent n&rsquo;\u00eatre trait\u00e9s que bri\u00e8vement. Si l&rsquo;on entend par sph\u00e8re publique un espace d&rsquo;action communicative dot\u00e9 de certaines caract\u00e9ristiques et fonctions sophistiqu\u00e9es (cf. Peters 2007, 56), le verdict pour le niveau mondial est n\u00e9gatif. Elle n&rsquo;existe pas aujourd&rsquo;hui et n&rsquo;existera pas dans un avenir pr\u00e9visible. J\u00fcrgen Habermas a d\u00e9crit ce concept dans son ouvrage fondateur Strukturwandel der \u00d6ffentlichkeit (1991)1, puis en a d\u00e9velopp\u00e9 la normativit\u00e9 dans Between Facts and Norms (1996). Les approches empiriques utilisant une notion normativement exigeante de la sph\u00e8re publique (cf. Gerhards, Neidhardt et Rucht 1998) n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 men\u00e9es que dans le contexte de l&rsquo;\u00c9tat lib\u00e9ral-d\u00e9mocratique. Selon l&rsquo;opinion largement r\u00e9pandue, les conditions pr\u00e9alables \u00e0 l&rsquo;existence d&rsquo;une sph\u00e8re publique font d\u00e9faut au niveau mondial : une autodescription de la soci\u00e9t\u00e9 mondiale comme un collectif ayant des id\u00e9es sur le bien commun. N\u00e9anmoins, je vise une analyse fond\u00e9e sur la possibilit\u00e9 contrefactuelle de \u00ab publics mondiaux \u00bb. Deux objections bien connues \u00e0 une telle approche ne tiennent pas. La premi\u00e8re objection est que la distance entre l&rsquo;id\u00e9al contrefactuel et la r\u00e9alit\u00e9 observ\u00e9e est trop grande. Selon cette objection, le concept de sph\u00e8re publique mondiale en tant qu&rsquo;id\u00e9al normatif et contrefactuel ne pourrait m\u00eame pas \u00eatre appliqu\u00e9, car il d\u00e9g\u00e9n\u00e9rerait alors en une pure utopie. On peut r\u00e9torquer \u00e0 cela que, dans de nombreuses d\u00e9mocraties \u00e9tatiques \u00e9galement, la pratique et l&rsquo;id\u00e9al normatif sont aujourd&rsquo;hui tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s l&rsquo;un de l&rsquo;autre. Lorsque l&rsquo;information est utilis\u00e9e exclusivement comme une arme et que la pr\u00e9tention \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 est compl\u00e8tement abandonn\u00e9e dans le d\u00e9bat politique, il est d\u00e9sormais difficile de reconna\u00eetre ne serait-ce que des traces d&rsquo;une sph\u00e8re publique normativement exigeante. Une sph\u00e8re publique qui contient au moins des \u00e9l\u00e9ments de d\u00e9lib\u00e9ration n&rsquo;existe alors pratiquement plus dans le contexte national. Le premier d\u00e9bat t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 entre les deux candidats \u00e0 la pr\u00e9sidence am\u00e9ricaine en octobre 2020 est peut-\u00eatre embl\u00e9matique de cette triste \u00e9volution. Cependant, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment la critique de telles pratiques du d\u00e9bat politique qui montre clairement qu&rsquo;un mod\u00e8le normativement exigeant de la sph\u00e8re publique peut \u00eatre utile sur le plan analytique, car ces pratiques rendent d&rsquo;autant plus n\u00e9cessaire de parler de la sph\u00e8re publique (voir aussi Peters 2007, 98). En d&rsquo;autres termes, m\u00eame si l&rsquo;\u00e9cart entre l&rsquo;id\u00e9al contrefactuel et le monde tel qu&rsquo;il est semble insurmontable, cela ne disqualifie pas la norme normative. Qui oserait affirmer que le concept normatif d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 est moins utile en Afrique du Sud (le pays o\u00f9 les in\u00e9galit\u00e9s sont les plus fortes selon l&rsquo;indice de GINI) qu&rsquo;en Slov\u00e9nie (le pays o\u00f9 les in\u00e9galit\u00e9s sont actuellement les plus faibles) ?La deuxi\u00e8me objection est que la condition pr\u00e9alable m\u00eame \u00e0 une sph\u00e8re publique normativement exigeante, \u00e0 savoir une communaut\u00e9 politique constitu\u00e9e par l&rsquo;\u00c9tat, fait d\u00e9faut. Certes, on ne peut pas parler d&rsquo;une communaut\u00e9 politique constitu\u00e9e par l&rsquo;\u00c9tat au niveau mondial. Un \u00c9tat mondial n&rsquo;est pas non plus la perspective normative sur laquelle se fonde cet article. Il existe plut\u00f4t un syst\u00e8me politique mondial qui, sur le plan normatif et fonctionnel, n\u00e9cessite une sph\u00e8re publique. En ce sens, je consid\u00e8re qu&rsquo;une communaut\u00e9 politique, et non l&rsquo;\u00c9tat territorial, est une condition pr\u00e9alable \u00e0 l&rsquo;existence d&rsquo;une sph\u00e8re publique politique. Je m&rsquo;inscris ainsi dans le d\u00e9bat sur la sph\u00e8re publique europ\u00e9enne, qui s&rsquo;abstient \u00e9galement de consid\u00e9rer l&rsquo;\u00c9tat comme une condition pr\u00e9alable \u00e0 l&rsquo;existence d&rsquo;une sph\u00e8re publique. Dans ce contexte \u00e9galement, le mod\u00e8le normatif n&rsquo;est pas d\u00e9pass\u00e9 tant qu&rsquo;il trouve son expression dans les attentes sociales.Afin de rendre la th\u00e9orie de la sph\u00e8re publique fructueuse dans le contexte de la gouvernance mondiale, un changement analytique s&rsquo;impose. Il s&rsquo;agit moins de savoir si une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e d\u00e9veloppe une structure de communication sophistiqu\u00e9e qui r\u00e9pond de facto aux exigences normatives d&rsquo;une sph\u00e8re publique politique (selon les premi\u00e8res recherches sur la sph\u00e8re publique, telles que Gerhards, Neidhardt et Rucht 1998 ; Habermas 1991 ; Peters 2007), mais plut\u00f4t d&rsquo;une question de potentialit\u00e9 : quelles sont les conditions qu&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 doit remplir pour pouvoir d\u00e9velopper une sph\u00e8re publique ? La condition pr\u00e9alable \u00e0 la pertinence de la question n&rsquo;est alors plus l&rsquo;existence d&rsquo;une autorit\u00e9 m\u00e9diatrice entre un syst\u00e8me de r\u00e8gles et ceux qui y sont soumis. Au contraire, la simple existence d&rsquo;un syst\u00e8me de r\u00e8gles qui rend une sph\u00e8re publique normativement souhaitable est suffisante (cf. \u00e9galement Habermas 1996). Cela met \u00e9galement en \u00e9vidence les caract\u00e9ristiques du syst\u00e8me de r\u00e8gles qui sont en partie responsables de l&rsquo;absence de formation d&rsquo;une sph\u00e8re publique politique normativement exigeante. \u00c0 cet \u00e9gard, il est possible de s&rsquo;appuyer sur les \u00e9tudes et les discussions qui ont \u00e9merg\u00e9, notamment \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, sur l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique europ\u00e9enne (Eder et Kantner 2000 ; Peters et al. 2006 ; Risse 2010 ; Trenz 2005 ; Wessler et al. 2008).Que signifie alors le terme \u00ab sph\u00e8re publique politique \u00bb ? Au cours de la diff\u00e9renciation fonctionnelle des soci\u00e9t\u00e9s, diff\u00e9rentes sph\u00e8res publiques sectorielles apparaissent. Par exemple, la sph\u00e8re publique scientifique et la sph\u00e8re publique artistique sont d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablies comme transnationales. Dans ce qui suit, je m&rsquo;int\u00e9resse toutefois \u00e0 la sph\u00e8re publique politique mondiale. Une caract\u00e9ristique centrale de la sph\u00e8re publique politique est qu&rsquo;elle peut rassembler diff\u00e9rents segments du public d\u00e9termin\u00e9s de mani\u00e8re fonctionnelle et sectorielle. La sph\u00e8re publique politique est donc potentiellement ouverte \u00e0 tous les th\u00e8mes et toutes les questions. Elle peut aborder des questions qui seraient normalement n\u00e9goci\u00e9es dans un autre segment public. C&rsquo;est toujours le cas lorsque des questions sectorielles \u2013 telles que la libert\u00e9 scientifique dans la recherche g\u00e9n\u00e9tique \u2013 trouvent leur chemin dans la sph\u00e8re politique et sont ainsi politis\u00e9es.Dans mon analyse, je distingue quatre formes de sph\u00e8re politique (non) publique, en m&rsquo;appuyant sur la distinction entre sph\u00e8re publique d\u00e9lib\u00e9rative et sph\u00e8re publique lib\u00e9rale, introduite par le groupe WZB de Friedhelm Neidhardt (Gerhards, Neidhardt et Rucht 1998). Ce faisant, bien que ces quatre formes soient normativement viables de diff\u00e9rentes mani\u00e8res, je pars du principe qu&rsquo;elles peuvent toutes \u00eatre observ\u00e9es. La \u00ab sph\u00e8re publique politique normativement exigeante et l\u00e9gitimante \u00bb pr\u00e9sente quatre caract\u00e9ristiques. Premi\u00e8rement, elle doit pouvoir fonctionner comme un lien de transmission entre la mati\u00e8re premi\u00e8re de la soci\u00e9t\u00e9 mondiale et un syst\u00e8me politique mondial. Dans ce mod\u00e8le de sph\u00e8re publique, il doit donc exister un canal de participation qui relie la p\u00e9riph\u00e9rie de toutes les personnes concern\u00e9es par la prise de d\u00e9cision au centre de d\u00e9cision politique des deux c\u00f4t\u00e9s. Deuxi\u00e8mement, il doit exister une condition minimale lib\u00e9rale pour la publicit\u00e9, selon laquelle toutes les positions sur les questions normatives touchant au bien commun doivent \u00eatre rendues communicativement transparentes afin d&rsquo;\u00eatre observables par tous les autres acteurs (Gerhards, Neidhardt et Rucht 1998, 29). L&rsquo;ouverture n&rsquo;est toutefois pas suffisante. Troisi\u00e8mement, la communication doit \u00eatre discursive, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elle doit \u00eatre accompagn\u00e9e de justifications logiques et \u00eatre interreli\u00e9e de mani\u00e8re respectueuse. Cela permet d&rsquo;affirmer qu&rsquo;une telle sph\u00e8re publique g\u00e9n\u00e8re une opinion majoritaire \u00e9tay\u00e9e par des arguments sans d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en une \u00ab verschleierten Macht der Majorit\u00e4t \u00bb (pouvoir voil\u00e9 de la majorit\u00e9) (Habermas 1991, 32). Dans ce contexte, il est \u00e9vident que le dialogue public et la discussion sur toutes les d\u00e9cisions et r\u00e9glementations politiques sont factuellement impossibles. \u00ab La distinction entre les modes normaux et extraordinaires de poser et de r\u00e9soudre les probl\u00e8mes \u00bb (Habermas 1996, 358) est tr\u00e8s importante. Lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de questions majeures dans une soci\u00e9t\u00e9 qui d\u00e9passent le mode normal des pr\u00e9occupations sectorielles (mode extraordinaire), un discours largement \u00e9tay\u00e9 est n\u00e9cessaire. Quatri\u00e8mement, les trois premi\u00e8res caract\u00e9ristiques de la sph\u00e8re publique \u00e9clair\u00e9e mentionn\u00e9es ci-dessus doivent donc \u00eatre particuli\u00e8rement \u00e9videntes lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de questions et de probl\u00e8mes soci\u00e9taux \u00e0 grande \u00e9chelle et intersectoriels. Ce mod\u00e8le normativement exigeant de la sph\u00e8re publique d\u00e9crit un id\u00e9al normatif. Empiriquement parlant, il remplit d\u00e9j\u00e0 une fonction de l\u00e9gitimation en se rapprochant de l&rsquo;id\u00e9al.Dans les autres formes de sph\u00e8re publique, on observe des \u00e9carts par rapport \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al dans au moins l&rsquo;une des quatre caract\u00e9ristiques de la sph\u00e8re publique normativement exigeante. La sph\u00e8re publique politique lib\u00e9rale autorise toutes les expressions sur tous les sujets. Elle est donc ouverte et, dans le meilleur des cas, elle offre \u00e9galement un canal de communication bidirectionnel. Cependant, elle est \u00e0 la tra\u00eene en termes d&rsquo;exigences d\u00e9lib\u00e9ratives et a \u00e9galement du mal \u00e0 distinguer les grandes questions des petites.3 Sa l\u00e9gitimit\u00e9 est donc limit\u00e9e. La sph\u00e8re publique politique pilonni\u00e8re est s\u00e9lective. Elle se compose de diff\u00e9rentes sph\u00e8res de communication qui ne sont pas ouvertes \u00e0 tous et qui ont tendance \u00e0 se fermer les unes aux autres. Des processus d\u00e9lib\u00e9ratifs peuvent \u00eatre possibles au sein des sph\u00e8res publiques partielles encapsul\u00e9es, mais ils ne sont pas r\u00e9unis pour traiter des questions importantes qui font ensuite l&rsquo;objet d&rsquo;un large d\u00e9bat dans la soci\u00e9t\u00e9. Dans ces sous-publics sectoriels, le moyen d&rsquo;interaction est souvent l&rsquo;internet, la presse sp\u00e9cialis\u00e9e ou les \u00e9changes ou communications personnels lors de conf\u00e9rences et de r\u00e9unions. Enfin, dans le cas de la sph\u00e8re publique politique repr\u00e9sentative, la communication est \u00e0 sens unique. Comme dans la soci\u00e9t\u00e9 courtoise, la sph\u00e8re publique est constitu\u00e9e par la repr\u00e9sentation des dirigeants. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une sph\u00e8re publique symbolique qui ne remplit pas la fonction de courroie de transmission et qui, au sens normatif, ne peut \u00e9tablir de l\u00e9gitimit\u00e9. Chaque individu et chaque acteur public peut communiquer dans plusieurs sph\u00e8res publiques. Cela vaut tant sur le plan fonctionnel que spatial. La participation multiple \u00e0 une sph\u00e8re publique nationale et mondiale (\u00e9ventuellement aussi \u00e0 une sph\u00e8re publique europ\u00e9enne et urbaine) est m\u00eame la condition pr\u00e9alable essentielle pour parvenir \u00e0 l&rsquo;imbrication n\u00e9cessaire des diff\u00e9rentes sph\u00e8res publiques. Dans un essai r\u00e9cent, J\u00fcrgen Habermas a d\u00e9crit avec justesse ce probl\u00e8me en ce qui concerne les nouveaux L\u00e4nder, qui ont \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9s du jour au lendemain dans la sph\u00e8re publique panallemande. Il affirme qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, la sph\u00e8re publique de la R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale s&rsquo;est ouverte \u00e0 ses nouveaux citoyens, mais que ceux-ci se sont vu refuser leur propre sph\u00e8re publique ; il manquait donc un espace prot\u00e9g\u00e9 pour la construction tardive d&rsquo;une identit\u00e9 commune (Habermas 2020, 35). \u00c0 cette fin, m\u00eame les sph\u00e8res publiques nationales \u2013 surtout si elles sont raisonnablement proches des id\u00e9aux normatifs \u2013 doivent persister apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique mondiale (normativement d\u00e9ficiente). Dans le contexte de cette conception de la sph\u00e8re publique politique, je voudrais d\u00e9velopper de mani\u00e8re argument\u00e9e les quatre th\u00e8ses suivantes, qui sont li\u00e9es entre elles, et les illustrer empiriquement. Premi\u00e8rement, j&rsquo;aimerais aborder la th\u00e8se selon laquelle un syst\u00e8me politique mondial a \u00e9merg\u00e9 au plus tard dans les ann\u00e9es 1990, qui, en raison de sa pr\u00e9tention \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9, n\u00e9cessite une sph\u00e8re publique normativement exigeante. Deuxi\u00e8mement, ce syst\u00e8me mondial traverse actuellement une crise profonde, qui s&rsquo;exprime par une multitude et une diversit\u00e9 de d\u00e9fis et de contestations de la gouvernance mondiale.4 La troisi\u00e8me th\u00e8se affirme que l&rsquo;absence d&rsquo;une sph\u00e8re publique normativement exigeante, qui agisse comme instance de m\u00e9diation entre la soci\u00e9t\u00e9 mondiale et les instances autoritaires de la gouvernance mondiale, est l&rsquo;une des raisons centrales de la crise de l\u00e9gitimit\u00e9. La quatri\u00e8me et derni\u00e8re th\u00e8se centrale est que l&rsquo;absence de sph\u00e8re publique n&rsquo;est pas principalement due \u00e0 l&rsquo;attitude des populations enferm\u00e9es dans l&rsquo;horizon national, mais qu&rsquo;elle doit \u00eatre attribu\u00e9e en premier lieu \u00e0 la structure institutionnelle sp\u00e9cifique du syst\u00e8me politique mondial. En d&rsquo;autres termes, parmi les d\u00e9terminants empiriques d&rsquo;une sph\u00e8re publique normativement exigeante, les conditions pr\u00e9alables en termes d&rsquo;attitudes sont plus susceptibles d&rsquo;\u00eatre remplies que celles en termes institutionnels. Cette quatri\u00e8me th\u00e8se ne remet pas en cause le fait que la sph\u00e8re publique mondiale au sens normativement exigeant est \u00e0 peine form\u00e9e et qu&rsquo;un changement de cet \u00e9tat de fait est difficilement envisageable \u00e0 court terme. Elle affirme toutefois que des formes plus faibles de sph\u00e8re publique mondiale peuvent \u00eatre observ\u00e9es et que les acteurs politiquement actifs pourraient cr\u00e9er les conditions pr\u00e9alables \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique mondiale normativement exigeante ; elle n&rsquo;\u00e9choue donc pas en soi \u00e0 cause des personnes ou de la condition humaine. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;une maigre consolation. Cependant, compte tenu du scepticisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 et croissant \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard d&rsquo;un projet politique progressiste au-del\u00e0 de l&rsquo;\u00c9tat-nation, elle est pertinente. Il s&rsquo;agit de rejeter le th\u00e9or\u00e8me de l&rsquo;impossibilit\u00e9 (voir \u00e9galement Koenig-Archibugi 2011). En d&rsquo;autres termes, ce n&rsquo;est pas d\u00fb \u00e0 la pr\u00e9dominance des attitudes nationalistes, mais \u00e0 l&rsquo;utilisation insuffisante des potentiels d&rsquo;attitudes cosmopolites existants.2. Le syst\u00e8me politique mondial en crise La crise actuelle du syst\u00e8me politique mondial est palpable. On peut dire qu&rsquo;un syst\u00e8me politique mondial existe lorsque trois conditions sont r\u00e9unies : Premi\u00e8rement, les membres du syst\u00e8me reconnaissent qu&rsquo;il existe au moins un bien commun mondial rudimentaire (par exemple la paix) ainsi qu&rsquo;au moins certains biens publics mondiaux (par exemple un \u00e9cosyst\u00e8me durable), dont la r\u00e9alisation ne peut \u00eatre atteinte qu&rsquo;ensemble. Deuxi\u00e8mement, il existe des institutions et des organisations internationales, telles que l&rsquo;Organisation mondiale du commerce (OMC) ou les Nations unies (ONU), qui, en cas de doute, peuvent faire respecter le bien commun m\u00eame contre les int\u00e9r\u00eats \u00e0 court terme de certains de leurs membres. Cette capacit\u00e9 \u00e0 faire respecter le bien commun repose en grande partie sur une contrainte non coercitive, \u00e0 savoir la reconnaissance de ces institutions en tant qu&rsquo;autorit\u00e9s. Troisi\u00e8mement, ces autorit\u00e9s internationales se justifient aupr\u00e8s des personnes concern\u00e9es par ces politiques, que ce soit par de bons arguments ou par des tentatives de manipulation. Les politiques internationales doivent \u00eatre l\u00e9gitim\u00e9es devant un large public, qui comprend les populations et les gouvernements nationaux ainsi qu&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 mondiale imaginaire. Un syst\u00e8me politique mondial pr\u00e9sentant ces trois caract\u00e9ristiques a vu le jour de mani\u00e8re rudimentaire apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, mais il n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 pleinement mis en place qu&rsquo;avec la chute du mur de Berlin et la fin de la division de l&rsquo;Europe. Les \u00c9tats-Unis l&rsquo;ont fa\u00e7onn\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9cisive dans les deux phases. Apr\u00e8s la fin de la Seconde Guerre mondiale, ils ont cr\u00e9\u00e9 un nouvel ordre mondial avec la fondation des institutions de Bretton Woods et de l&rsquo;ONU, qui a ensuite \u00e9t\u00e9 \u00e9largi et approfondi dans le \u00ab moment unipolaire \u00bb (Krauthammer 1990) apr\u00e8s la fin de la guerre froide. Apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, un ordre international pouvant \u00eatre qualifi\u00e9 de \u00ab multilat\u00e9ralisme fond\u00e9 sur des r\u00e8gles \u00bb a vu le jour. Son objectif social \u00e9tait de promouvoir le libre-\u00e9change tout en prot\u00e9geant l&rsquo;autonomie des \u00c9tats afin d&rsquo;amortir les effets n\u00e9gatifs du march\u00e9 mondial. Ce \u00ab lib\u00e9ralisme int\u00e9gr\u00e9 \u00bb (Ruggie 1983, 281) dans la sph\u00e8re \u00e9conomique \u00e9tait confin\u00e9 au monde occidental et compl\u00e9t\u00e9 par des institutions mondiales mais relativement faibles, telles que l&rsquo;ONU.Ce n&rsquo;est que dans les ann\u00e9es 1990 que le syst\u00e8me politique mondial s&rsquo;est pleinement constitu\u00e9. Apr\u00e8s la fin de la guerre froide, le Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations unies a \u00e9largi ses activit\u00e9s et est intervenu dans des conflits inter\u00e9tatiques et intra-\u00e9tatiques. Bon nombre de ces interventions visaient \u00e0 pr\u00e9venir des catastrophes humanitaires. Ainsi, la notion de responsabilit\u00e9 de la communaut\u00e9 internationale pour la s\u00e9curit\u00e9 des personnes plut\u00f4t que pour la seule s\u00e9curit\u00e9 des \u00c9tats a pris de l&rsquo;importance. C&rsquo;est ainsi que la Cour p\u00e9nale internationale (CPI) a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e pour traduire les criminels de guerre devant la justice internationale. L&rsquo;ordre commercial mondial a \u00e9galement continu\u00e9 \u00e0 se lib\u00e9raliser et a \u00e9t\u00e9 compl\u00e9t\u00e9 par une OMC forte. Le Fonds mon\u00e9taire international (FMI) et la Banque mondiale sont devenus les acteurs centraux de la politique financi\u00e8re internationale. En outre, les \u00c9tats ont sign\u00e9 divers autres accords et cr\u00e9\u00e9 des organismes politiques dans les domaines de l&rsquo;environnement, des communications et des transports. Dans l&rsquo;ensemble, l&rsquo;autorit\u00e9 des institutions internationales s&rsquo;est consid\u00e9rablement accrue apr\u00e8s 1990, tout comme apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. Ce processus a non seulement renforc\u00e9 les organisations internationales, mais les a \u00e9galement rendues beaucoup plus lib\u00e9rales (B\u00f6rzel et Z\u00fcrn 2021). Alors que l&rsquo;ordre d&rsquo;apr\u00e8s-guerre \u00e9tait principalement \u00ab fond\u00e9 sur des r\u00e8gles \u00bb, le lib\u00e9ralisme postnational est intervenu plus profond\u00e9ment dans les soci\u00e9t\u00e9s nationales. Ce changement a accru le besoin de justification. L&rsquo;autorit\u00e9 des organisations internationales s&rsquo;est accrue et a n\u00e9cessit\u00e9 de plus en plus de justifications par r\u00e9f\u00e9rence aux biens mondiaux et au bien commun mondial. La majorit\u00e9 des nouveaux trait\u00e9s et organisations internationaux contiennent des pr\u00e9ambules qui mettent l&rsquo;accent non seulement sur des objectifs de coop\u00e9ration sp\u00e9cifiques, mais aussi sur des biens communs mondiaux tels que la paix, le progr\u00e8s mondial, la libert\u00e9 politique, la justice mondiale, l&rsquo;humanit\u00e9 mondiale, etc. Dans le m\u00eame temps, les destinataires des communications des organisations internationales changent. Elles s&rsquo;adressent aux gouvernements ainsi qu&rsquo;aux soci\u00e9t\u00e9s nationales et transnationales pour justifier leur autorit\u00e9 (Ecker-Ehrhardt 2020). Ces justifications supposent un espace d&rsquo;interactions communicatives entre les \u00c9tats et les acteurs non \u00e9tatiques sur les affaires internationales. Au cours de cette p\u00e9riode faste, les contours d&rsquo;une sph\u00e8re publique ont \u00e9galement \u00e9merg\u00e9 (Ruggie 2004, 519), m\u00eame si celle-ci \u00e9tait encore tr\u00e8s compartiment\u00e9e et, en particulier dans le contexte des r\u00e9unions du G8 et du G20, comportait \u00e9galement des \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;une sph\u00e8re publique repr\u00e9sentative. Cependant, le syst\u00e8me politique mondial n&rsquo;a pas r\u00e9ussi \u00e0 se consolider au cours de la p\u00e9riode qui a suivi. Les perspectives critiques ont mis en \u00e9vidence les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques et politiques. Dans les pays du Sud, les structures postcoloniales inscrites dans cet ordre ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9es. Les puissances \u00e9mergentes ont de plus en plus revendiqu\u00e9 une voix. En outre, au sein du monde occidental, les in\u00e9galit\u00e9s croissantes ont \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9es aux institutions n\u00e9olib\u00e9rales de Bretton Woods.5 Dans ce contexte, l&rsquo;\u00e9lection de Donald Trump \u00e0 la pr\u00e9sidence des \u00c9tats-Unis s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9e particuli\u00e8rement lourde de cons\u00e9quences pour le syst\u00e8me politique mondial. Avec Trump, le pr\u00e9sident du pays qui incarnait cet ordre a explicitement remis en question les fondements normatifs mentionn\u00e9s ci-dessus. La simple id\u00e9e d&rsquo;un bien commun mondial a \u00e9t\u00e9 purement et simplement rejet\u00e9e. \u00ab America First \u00bb \u00e9tait d\u00e9sormais le mot d&rsquo;ordre. Trump voyait avant tout un ordre mondial caract\u00e9ris\u00e9 par la concurrence. La Chine et la Russie, en particulier, ont \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9es de \u00ab puissances rivales \u00bb qui mettraient en danger l&rsquo;influence am\u00e9ricaine. Par cons\u00e9quent, les institutions politiques visant \u00e0 la r\u00e9alisation d&rsquo;int\u00e9r\u00eats communs sont \u00e9galement superflues. Le retrait des \u00c9tats-Unis du Partenariat transpacifique (TPP), de l&rsquo;Organisation mondiale de la sant\u00e9, de l&rsquo;accord sur le nucl\u00e9aire iranien et de l&rsquo;accord de Paris a donc \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 par lui comme un succ\u00e8s de sa politique. Enfin, la pr\u00e9sidence \u00e9tait enti\u00e8rement tourn\u00e9e vers l&rsquo;int\u00e9rieur. Il n&rsquo;a m\u00eame pas \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 de justifier cette politique aupr\u00e8s de tous ceux qui en \u00e9taient concern\u00e9s. Au contraire, des normes politiques ont \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9es qui, par leur caract\u00e8re unilat\u00e9ral, ont sap\u00e9 les fondements normatifs du syst\u00e8me politique mondial. Il s&rsquo;agissait exclusivement de prot\u00e9ger le territoire am\u00e9ricain, de promouvoir la prosp\u00e9rit\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9conomique des \u00c9tats-Unis, de d\u00e9fendre les fronti\u00e8res am\u00e9ricaines par la force militaire et d&rsquo;accro\u00eetre l&rsquo;influence am\u00e9ricaine dans le monde. Donald Trump n&rsquo;est toutefois pas le seul \u00e0 remettre en cause l&rsquo;ordre qui vient d&rsquo;\u00eatre \u00e9tabli et \u00e0 le plonger dans la crise par des actions politiques. On peut identifier toute une s\u00e9rie de contestataires du syst\u00e8me politique mondial qui, par ailleurs, ont peu de points communs : \u2022 Des potentats autoritaires tels que Poutine, Erdo\u011fan, Modi et Orb\u00e1n, par exemple, qui mettent particuli\u00e8rement l&rsquo;accent sur la souverainet\u00e9 nationale et critiquent la pratique concr\u00e8te des institutions internationales ; \u2022 Des groupes populistes autoritaires dans des d\u00e9mocraties consolid\u00e9es (dont Le Pen, Gauland et Wilder) qui pr\u00e9sentent les institutions internationales comme des instruments d&rsquo;une classe cosmopolite allant \u00e0 l&rsquo;encontre des int\u00e9r\u00eats nationaux ; \u2022 Les \u00ab puissances montantes \u00bb telles que la Chine, le Br\u00e9sil (qui, sous Bolsonaro, semble avoir gliss\u00e9 dans le premier groupe) et l&rsquo;Inde (avec des tendances similaires \u00e0 celles du Br\u00e9sil), qui reconnaissent la n\u00e9cessit\u00e9 fondamentale des institutions internationales mais veulent les lib\u00e9rer de la domination occidentale ;\u2022 Les mouvements religieux fondamentalistes, en particulier au Moyen-Orient, qui consid\u00e8rent les institutions internationales comme des instruments de domination d&rsquo;un ordre occidental pervers ;\u2022 Les organisations non gouvernementales transnationales telles qu&rsquo;ATTAC ou Occupy, qui, dans une posture critique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du capitalisme, recherchent pour la plupart des institutions internationales diff\u00e9rentes, mais souvent plus fortes. La critique est multiforme. Elle vise \u00e0 la fois les fondements normatifs du syst\u00e8me politique mondial et les institutions internationales concr\u00e8tes et leurs pratiques. Une partie de ces acteurs instrumentalise cyniquement le \u00ab public mondial \u00bb, tandis qu&rsquo;une autre partie s&rsquo;adresse \u00e0 lui avec une intention critique. Le r\u00e9sultat est paradoxal. \u00c0 un moment o\u00f9 un syst\u00e8me politique mondial fort serait particuli\u00e8rement n\u00e9cessaire \u2013 pour \u00e9viter la crise climatique mondiale gr\u00e2ce \u00e0 des politiques actives, stabiliser les march\u00e9s financiers, contenir les nouveaux g\u00e9ants de l&rsquo;\u00e9conomie num\u00e9rique, emp\u00eacher de nouvelles courses aux armements, limiter les guerres commerciales et les rivalit\u00e9s entre les superpuissances que sont les \u00c9tats-Unis et la Chine, et contenir une pand\u00e9mie mondiale \u2013, les institutions de la gouvernance mondiale sont fondamentalement attaqu\u00e9es et leurs fondements normatifs rejet\u00e9s. Judith Kelley et Beth Simmons r\u00e9sument succinctement la situation dans une phrase m\u00e9morable : \u00ab La gouvernance mondiale n&rsquo;a jamais sembl\u00e9 aussi n\u00e9cessaire, et pourtant elle est si attaqu\u00e9e \u00bb (2020, 1). Le syst\u00e8me politique mondial est bel et bien en crise.3. L&rsquo;absence d&rsquo;une sph\u00e8re publique mondiale comme cause de la criseComment la crise du syst\u00e8me politique mondial, encore si jeune, a-t-elle pu se produire ? L&rsquo;explication la plus simple est que le syst\u00e8me politique mondial a produit de mauvais r\u00e9sultats. Cependant, si l&rsquo;on examine certaines \u00e9volutions tr\u00e8s agr\u00e9g\u00e9es depuis 1990, un r\u00e9sultat remarquablement positif se d\u00e9gage. L&rsquo;indice de d\u00e9veloppement humain (IDH) a augment\u00e9 depuis les ann\u00e9es 1990 comme jamais auparavant. Les in\u00e9galit\u00e9s ont consid\u00e9rablement diminu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale, en grande partie parce que de nombreuses personnes en Chine et dans d&rsquo;autres pays d&rsquo;Asie, et dans une certaine mesure en Am\u00e9rique latine et en Afrique, ont \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la pauvret\u00e9 absolue et appartiennent d\u00e9sormais \u00e0 la \u00ab classe moyenne mondiale \u00bb (voir Milanovi\u0107 2018). Le nombre annuel de morts \u00e0 la guerre a \u00e9galement atteint des niveaux historiquement bas. Si l&rsquo;on \u00e9value un syst\u00e8me politique mondial \u00e0 l&rsquo;aune des \u00e9volutions sociales mondiales, la p\u00e9riode depuis 1990 doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un succ\u00e8s. Deux autres explications permettent d&rsquo;approfondir la r\u00e9ponse \u00e0 cette question. L&rsquo;une d&rsquo;elles met en \u00e9vidence le changement profond de la structure du pouvoir international. Avec l&rsquo;\u00e9mergence de nouvelles puissances, la r\u00e9partition du pouvoir entre les \u00c9tats au sein du syst\u00e8me international a radicalement chang\u00e9. La puissance \u00e9conomique des pays industrialis\u00e9s occidentaux a fortement diminu\u00e9 par rapport aux \u00e9conomies en forte croissance d&rsquo;Asie et, dans une certaine mesure, d&rsquo;Am\u00e9rique latine et d&rsquo;Afrique. La Chine peut d\u00e9sormais rivaliser avec les \u00c9tats-Unis sur un pied d&rsquo;\u00e9galit\u00e9, et les puissances r\u00e9gionales du Sud, telles que l&rsquo;Inde, le Br\u00e9sil et l&rsquo;Afrique du Sud, sont devenues des acteurs importants du syst\u00e8me international. Selon cette affirmation, la nouvelle r\u00e9partition du pouvoir conduit les puissances \u00e9mergentes \u00e0 consid\u00e9rer le syst\u00e8me politique mondial comme un produit occidental qui d\u00e9savantage le Sud. Il est donc n\u00e9cessaire d&rsquo;adapter les institutions internationales aux nouvelles r\u00e9alit\u00e9s du pouvoir (Zangl et al. 2016). L&rsquo;autre explication part du principe que l&rsquo;orientation lib\u00e9rale et l&rsquo;ouverture des fronti\u00e8res du syst\u00e8me politique mondial, en particulier au sein des pays industrialis\u00e9s occidentaux, ont cr\u00e9\u00e9 des perdants \u00e9conomiques et culturels. Ce sont donc les perdants de la mondialisation, en particulier au sein des d\u00e9mocraties consolid\u00e9es, qui r\u00e9clament un contr\u00f4le accru des fronti\u00e8res et d\u00e9fendent la souverainet\u00e9 nationale contre les impositions d&rsquo;un syst\u00e8me politique mondial (cf. de Wilde et al. 2019).Ces deux explications ne donnent qu&rsquo;une vision partielle des d\u00e9fis auxquels est confront\u00e9 le syst\u00e8me politique mondial. La th\u00e8se sur la nouvelle r\u00e9partition internationale du pouvoir n\u00e9glige le fait que, \u00e0 bien des \u00e9gards, les d\u00e9fis les plus importants et les plus fondamentaux pour le syst\u00e8me politique mondial se posent dans les anciens pays industrialis\u00e9s. La th\u00e8se sur l&rsquo;accroissement des in\u00e9galit\u00e9s au sein des soci\u00e9t\u00e9s ne tient pas suffisamment compte du fait que de nombreux gagnants de la mondialisation dans les pays du Sud s&rsquo;opposent \u00e9galement au syst\u00e8me politique mondial. Ces deux explications peuvent donc chacune expliquer une partie des d\u00e9fis auxquels est confront\u00e9 le syst\u00e8me politique mondial. Cependant, elles ignorent le changement contextuel qui sous-tend la crise et ne tiennent donc pas compte du m\u00e9canisme crucial qui conduit au m\u00e9contentement et \u00e0 la r\u00e9sistance. Ces consid\u00e9rations conduisent \u00e0 une explication endog\u00e8ne au syst\u00e8me politique mondial qui int\u00e8gre les deux explications partielles dominantes. Cette interpr\u00e9tation prend comme point de d\u00e9part la caract\u00e9ristique centrale du syst\u00e8me politique mondial. \u00c0 savoir, l&rsquo;exercice de l&rsquo;autorit\u00e9 politique. Pour ne citer que quelques exemples, il peut intervenir par des moyens violents pour prot\u00e9ger les droits de l&rsquo;homme, comme l&rsquo;a fait le Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations unies ; il peut imposer des politiques d&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 \u00e0 certains pays, comme dans le cas du FMI et des \u00ab agences de notation \u00bb priv\u00e9es vis-\u00e0-vis des pays d&rsquo;Am\u00e9rique latine et d&rsquo;Europe du Sud ; il peut interdire les politiques nationales visant \u00e0 prot\u00e9ger l&rsquo;industrie nationale par le biais de l&rsquo;Organe de r\u00e8glement des diff\u00e9rends de l&rsquo;OMC ; et il peut appeler \u00e0 des mesures de protection de l&rsquo;environnement mondial (par exemple, l&rsquo;Accord de Paris), parmi beaucoup d&rsquo;autres. L&rsquo;interaction de ces autorit\u00e9s en fait un syst\u00e8me de domination. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un syst\u00e8me politique mondial qui rend plausible la th\u00e8se selon laquelle ce sont les institutions internationales qui sont responsables de l&rsquo;accroissement des in\u00e9galit\u00e9s. Seule l&rsquo;importance de ces institutions justifie la revendication inconditionnelle d&rsquo;avoir un droit de regard \u00e9gal sur les politiques qu&rsquo;elles formulent. La gouvernance mondiale apr\u00e8s 1990 implique donc un degr\u00e9 consid\u00e9rable d&rsquo;autorit\u00e9 et de r\u00e8gle. Cependant, leur exercice doit \u00eatre l\u00e9gitim\u00e9. Ce \u00ab devoir \u00bb doit avoir une signification normative en premier lieu. Depuis Hobbes, la th\u00e9orie politique moderne n&rsquo;a pas seulement soulign\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;autorit\u00e9 politique ; elle a \u00e9galement toujours clairement indiqu\u00e9 que les restrictions collectives \u00e0 la libert\u00e9 d&rsquo;action individuelle ne peuvent \u00eatre l\u00e9gitimes que sous certaines conditions et dans le respect de proc\u00e9dures d\u00e9cisionnelles appropri\u00e9es. Cette obligation normative de justifier l&rsquo;autorit\u00e9 politique (Forst 2007 ; Habermas 1992) s&rsquo;est traduite par un \u00e9quivalent empirique au moins depuis l&rsquo;\u00e9poque moderne. Max Weber l&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 clairement \u00e9tabli. Selon lui, l&rsquo;\u00e9mergence de l&rsquo;autorit\u00e9 est normalement li\u00e9e \u00e0 la tentative constante d&rsquo;\u00e9veiller et de cultiver la croyance en sa l\u00e9gitimit\u00e9 (2013, 451). Cette perspective empirique concerne les croyances en la l\u00e9gitimit\u00e9. Si le syst\u00e8me politique mondial est consid\u00e9r\u00e9 comme influent, ceux qui sont concern\u00e9s ne croient pas en sa l\u00e9gitimit\u00e9. Mais dans quelles conditions le syst\u00e8me politique mondial peut-il atteindre une l\u00e9gitimit\u00e9 empirique ? Un discours convaincant sur la l\u00e9gitimit\u00e9 est n\u00e9cessaire pour justifier la n\u00e9cessit\u00e9 et l&rsquo;opportunit\u00e9 de la domination politique. Un tel discours doit inclure les raisons de la n\u00e9cessit\u00e9 fonctionnelle, transmettre des visions et des objectifs politiques et indiquer des proc\u00e9dures d\u00e9cisionnelles propices \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9. Cependant, ce discours ne peut \u00eatre formul\u00e9 dans le vide et avec une intention exclusivement manipulatrice, mais il doit \u00e9galement se rapprocher de la pratique politique. Il existe aujourd&rsquo;hui deux particularit\u00e9s du syst\u00e8me politique mondial qui rendent difficile, voire impossible, l&rsquo;\u00e9laboration d&rsquo;un discours fondateur de l\u00e9gitimit\u00e9. D&rsquo;une part, il y a un manque de d\u00e9bat public sur les objectifs contradictoires dans une soci\u00e9t\u00e9 mondiale. Les questions de r\u00e9glementation sont discut\u00e9es, pour ainsi dire, de mani\u00e8re encapsul\u00e9e, par des sous-publics fragment\u00e9s qui n&rsquo;ont aucun lien avec le grand public politique. Il n&rsquo;y a pas de d\u00e9bat global qui puisse alimenter la concurrence politique entre les solutions et les visions du monde soutenues par la soci\u00e9t\u00e9 et ainsi promouvoir les objectifs et les visions politiques. Par cons\u00e9quent, les tentatives technocratiques de l\u00e9gitimation dominent au niveau international. La justification de l&rsquo;autorit\u00e9 internationale repose donc principalement sur l&rsquo;expertise et l&rsquo;efficacit\u00e9, et non sur le d\u00e9bat public, la d\u00e9lib\u00e9ration d\u00e9mocratique ou, \u00e0 tout le moins, la participation politique indirecte. Cette l\u00e9gitimit\u00e9 fragile ne parvient souvent pas \u00e0 couvrir la profondeur de l&rsquo;intervention politique des institutions internationales. Le discours technocratique dominant sur la l\u00e9gitimit\u00e9 atteint donc ses limites. Les interventions militaires de la communaut\u00e9 internationale des \u00c9tats ou l&rsquo;application de politiques d&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 ne peuvent \u00eatre justifi\u00e9es uniquement par des arguments technocratiques. D&rsquo;autre part, il y a un manque de fiabilit\u00e9. Ce n&rsquo;est que lorsque le syst\u00e8me politique traite de mani\u00e8re cr\u00e9dible des cas similaires de la m\u00eame mani\u00e8re que les d\u00e9bats publics peuvent se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 la r\u00e8gle plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 un cas individuel. Cependant, les institutions internationales perp\u00e9tuent l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 des \u00c9tats dans la mesure o\u00f9 aucun exercice neutre de l&rsquo;autorit\u00e9 internationale n&rsquo;est possible. Il est structurellement impossible pour le FMI d&rsquo;imposer un programme d&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 aux \u00c9tats-Unis contre leur volont\u00e9. Il y a donc un manque d&rsquo;impartialit\u00e9 dans l&rsquo;exercice de l&rsquo;autorit\u00e9, de sorte que des cas similaires ne sont pas syst\u00e9matiquement trait\u00e9s de la m\u00eame mani\u00e8re. Cela \u00e9rode la source la plus fondamentale de toute l\u00e9gitimit\u00e9 : la croyance dans la forme juridique et la nature normative de l&rsquo;autorit\u00e9 politique. Sans l&rsquo;\u00c9tat de droit, il ne peut y avoir de sph\u00e8re publique normativement exigeante, car il n&rsquo;existe alors qu&rsquo;une multitude de cas, mais aucune r\u00e8gle directrice sur laquelle s&rsquo;appuyer pour d\u00e9lib\u00e9rer.Ces deux probl\u00e8mes de l\u00e9gitimit\u00e9 ont entra\u00een\u00e9 l&rsquo;apparition d&rsquo;un foss\u00e9 dans les ann\u00e9es 1990 : alors que l&rsquo;autorit\u00e9 politique du syst\u00e8me politique mondial s&rsquo;est consid\u00e9rablement renforc\u00e9e dans la plupart des \u00c9tats et des soci\u00e9t\u00e9s, les efforts visant \u00e0 renforcer la l\u00e9gitimit\u00e9 n&rsquo;ont gu\u00e8re produit les effets escompt\u00e9s, malgr\u00e9 tous les efforts des organisations internationales (voir Ecker-Ehrhardt 2020 ; Dingwerth et al. 2019). L&rsquo;\u00e9tendue de l&rsquo;autorit\u00e9 politique qui existait r\u00e9ellement \u00e9tait de moins en moins couverte par la croyance correspondante en la l\u00e9gitimit\u00e9. En particulier, l&rsquo;absence d&rsquo;une sph\u00e8re publique normativement exigeante rend difficile la g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;une croyance suffisante en la l\u00e9gitimit\u00e9. Il en r\u00e9sulte une crise de l\u00e9gitimit\u00e9 endog\u00e8ne du syst\u00e8me politique mondial. En fait, toutes les critiques de la gouvernance mondiale mentionn\u00e9es ci-dessus justifient \u00e9galement leur r\u00e9sistance en se r\u00e9f\u00e9rant aux deux probl\u00e8mes de l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9voqu\u00e9s : l&rsquo;encapsulation technocratique et l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 institutionnalis\u00e9e entre les \u00c9tats. Un autre regard sur la liste des opposants au syst\u00e8me politique mondial le montre clairement.\u2022 Les potentats autoritaires tels que Poutine, Erdo\u011fan, Modi et Orb\u00e1n critiquent principalement le double standard des institutions internationales et exigent donc la souverainet\u00e9 nationale ;\u2022 Les groupes populistes autoritaires dans les d\u00e9mocraties consolid\u00e9es se retournent contre les cosmopolites lib\u00e9raux distants et d\u00e9tach\u00e9s qui ont leur mot \u00e0 dire dans ces pays. Il s&rsquo;agit essentiellement d&rsquo;une critique d&rsquo;un pouvoir apparemment technocratique qui s&rsquo;oppose \u00e0 la volont\u00e9 manifeste de la majorit\u00e9 nationale ;\u2022 Les puissances \u00e9mergentes recherchent d&rsquo;autres institutions internationales qui leur accordent une participation et une voix ad\u00e9quates et r\u00e9duisent les in\u00e9galit\u00e9s inh\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;application des r\u00e8gles ;\u2022 Les mouvements religieux fondamentalistes consid\u00e8rent les institutions internationales comme des instruments de l&rsquo;imp\u00e9rialisme occidental, servant \u00e0 la r\u00e9pression continue de l&rsquo;islam ;\u2022 Les ONG transnationales militent principalement pour une d\u00e9mocratisation des institutions internationales afin de mettre fin \u00e0 leur orientation n\u00e9olib\u00e9rale et \u00e0 leur instrumentalisation par les grandes entreprises am\u00e9ricaines et europ\u00e9ennes. Bien s\u00fbr, ces justifications ne co\u00efncident pas toujours avec les motivations sous-jacentes. Les justifications politiques servent souvent des int\u00e9r\u00eats tr\u00e8s diff\u00e9rents. Les critiques reposent souvent sur les int\u00e9r\u00eats purs des gouvernements autoritaires, la dissimulation des politiques expansionnistes des puissances \u00e9mergentes et, enfin et surtout, la tentative de prot\u00e9ger son \u00e9conomie et son \u00e9lectorat des rigueurs de la concurrence mondiale. \u00c0 cet \u00e9gard, le transfert de pouvoir dans le syst\u00e8me international et les in\u00e9galit\u00e9s croissantes dans la plupart des d\u00e9mocraties consolid\u00e9es renforcent cette critique. Cependant, ces objectifs strat\u00e9giques et le rejet des institutions internationales s&rsquo;expriment presque tous par une critique du manque de l\u00e9gitimit\u00e9 des autorit\u00e9s internationales. \u00c0 cet \u00e9gard, on peut parler d&rsquo;une crise de l\u00e9gitimit\u00e9 du syst\u00e8me politique mondial. Cette explication de la crise actuelle du syst\u00e8me politique mondial n&rsquo;est pas remise en cause uniquement par la conviction que l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique mondiale au sens large est structurellement impossible dans sa variante lib\u00e9rale ou normativement exigeante. Compte tenu de cette explication, ceux qui adh\u00e8rent au th\u00e9or\u00e8me de l&rsquo;impossibilit\u00e9 devront conclure que les institutions internationales dot\u00e9es d&rsquo;autorit\u00e9 ne peuvent en aucun cas reposer sur la reconnaissance \u00e0 moyen et long terme, et doivent donc \u00eatre d\u00e9mantel\u00e9es. Mais le th\u00e9or\u00e8me de l&rsquo;impossibilit\u00e9 est-il tenable ? 4. Conditions socioculturelles pr\u00e9alables \u00e0 l&rsquo;existence d&rsquo;une sph\u00e8re publique politique mondiale L&rsquo;existence d&rsquo;une sph\u00e8re publique d\u00e9lib\u00e9rative ou au moins lib\u00e9rale pourrait contribuer \u00e0 surmonter la crise de l\u00e9gitimit\u00e9 d&rsquo;un syst\u00e8me politique mondial dot\u00e9 d&rsquo;autorit\u00e9. D&rsquo;une part, une sph\u00e8re publique fonctionnelle pourrait permettre aux sous-publics technocratiquement encapsul\u00e9s d&rsquo;\u00eatre reli\u00e9s \u00e0 un d\u00e9bat mondial sur le contenu et la r\u00e9alisation d&rsquo;un bien commun mondial. Elle g\u00e9n\u00e9rerait sans doute \u00e9galement une pression discursive pour r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s institutionnalis\u00e9es. Apr\u00e8s tout, l&rsquo;institutionnalisation de l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 ne peut exister que si elle est prot\u00e9g\u00e9e des publics. Certes, les sph\u00e8res publiques ne pr\u00e9jugent que faiblement des r\u00e9sultats politiques et laissent une large place aux politiques qui g\u00e9n\u00e8rent de facto des in\u00e9galit\u00e9s. Cependant, l&rsquo;exigence d&rsquo;une application \u00e9gale et l\u00e9gale des r\u00e8gles et des lois politiques comme condition minimale d&rsquo;un ordre juste est inscrite dans les principes de la sph\u00e8re publique. Le fait est que le changement du cadre de r\u00e9f\u00e9rence (socio-)spatial de la sph\u00e8re publique ne s&rsquo;accompagne pas d&rsquo;un changement structurel de la sph\u00e8re publique. Mais pourquoi n&rsquo;existe-t-il pas de sph\u00e8re publique politique mondiale qui s&rsquo;articule avec le syst\u00e8me politique mondial pour r\u00e9guler les publics mondiaux ? Pourquoi n&rsquo;y a-t-il pas de formation libre de l&rsquo;opinion et de la volont\u00e9 d&rsquo;une communaut\u00e9 politique sur la r\u00e9gulation des affaires publiques au niveau mondial (Peters 1994, 45) ? Ou pour reprendre une formulation de Habermas (Habermas 1991, 45) : Que faut-il changer pour que l&rsquo;utilisation manipulatrice du pouvoir m\u00e9diatique visant \u00e0 obtenir la loyaut\u00e9 des masses puisse \u00eatre crois\u00e9e avec la g\u00e9n\u00e9ration communicative d&rsquo;un pouvoir l\u00e9gitime, afin de rendre possible une v\u00e9ritable croyance en la l\u00e9gitimit\u00e9 ? La r\u00e9ponse qui pr\u00e9vaut encore \u00e0 l&rsquo;absence d&rsquo;un tel changement socio-spatial dans la structure de la sph\u00e8re publique renvoie aux conditions-cadres socioculturelles et, en fin de compte, \u00e0 l&rsquo;absence de conditions pr\u00e9alables individuelles. La formulation de Peter Graf Kielmansegg (2003, 58, premi\u00e8re \u00e9dition 1994) sur l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;une sph\u00e8re publique europ\u00e9enne peut encore \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme d\u00e9terminante : il affirme que l&rsquo;Europe, m\u00eame l&rsquo;Europe occidentale au sens strict, n&rsquo;est pas une communaut\u00e9 de communication, \u00e0 peine une communaut\u00e9 de m\u00e9moire, et seulement dans une mesure tr\u00e8s limit\u00e9e une communaut\u00e9 d&rsquo;exp\u00e9rience. Dans cette perspective, l&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;Europe s&rsquo;applique d&rsquo;autant plus au syst\u00e8me politique mondial. Il lui manque le demos pour pouvoir former une communaut\u00e9 de communication mondiale ou une sph\u00e8re publique mondiale (cf. Dahl 1994 ; Miller 1995 ; Peters et al. 2006). Dans cette optique, les collectifs identitaires sont prisonniers de l&rsquo;espace national et aucun int\u00e9r\u00eat ne se d\u00e9veloppe pour les sph\u00e8res publiques europ\u00e9ennes ou mondiales. Ainsi, la solidarit\u00e9 avec les autres s&rsquo;arr\u00eate \u00e9galement aux fronti\u00e8res de l&rsquo;\u00c9tat-nation. M\u00eame si l&rsquo;on d\u00e9pouille cet argument de son exc\u00e8s identitaire et culturel (c&rsquo;est-\u00e0-dire du lourd bagage de la m\u00e9moire commune) et que l&rsquo;on se concentre uniquement sur la n\u00e9cessit\u00e9 civique pour un collectif de se d\u00e9crire comme une soci\u00e9t\u00e9, il reste correct : certaines conditions socioculturelles doivent \u00eatre r\u00e9unies avant qu&rsquo;une sph\u00e8re publique politique puisse \u00e9merger. Le th\u00e9or\u00e8me de l&rsquo;impossibilit\u00e9 socioculturelle est-il valable empiriquement ? Avant qu&rsquo;une sph\u00e8re publique puisse se former en tant que collectif dans l&rsquo;espace mondial, trois conditions pr\u00e9alables doivent \u00eatre remplies. Premi\u00e8rement, il faut reconna\u00eetre qu&rsquo;il existe dans l&rsquo;espace mondial des institutions politiques capables de prendre des d\u00e9cisions pertinentes pour les individus concern\u00e9s et de promouvoir ainsi le bien commun. L&rsquo;existence et l&rsquo;opportunit\u00e9 d&rsquo;un syst\u00e8me politique mondial doivent donc se refl\u00e9ter dans les convictions des individus. Deuxi\u00e8mement, il doit y avoir des preuves que des int\u00e9r\u00eats se mobilisent et s&rsquo;organisent en r\u00e9f\u00e9rence au syst\u00e8me politique. Il doit donc exister une volont\u00e9 d&rsquo;organiser les int\u00e9r\u00eats au niveau mondial. Troisi\u00e8mement, et enfin, les membres d&rsquo;une communaut\u00e9 mondiale doivent se reconna\u00eetre mutuellement comme des membres l\u00e9gitimes, au moins de mani\u00e8re att\u00e9nu\u00e9e. Les droits doivent \u00eatre reconnus et il doit exister une certaine solidarit\u00e9 envers tous les membres. La soci\u00e9t\u00e9 mondiale doit se percevoir comme telle. Si ces conditions sont remplies, l&rsquo;absence d&rsquo;une langue commune ne devrait pas constituer un obstacle insurmontable. L&rsquo;histoire de la Suisse, de l&rsquo;Inde et m\u00eame de la France \u00e0 ses d\u00e9buts montre que cet obstacle peut \u00eatre surmont\u00e9, m\u00eame dans des conditions technologiquement beaucoup plus difficiles qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Les nombreuses \u00e9tudes sur l&rsquo;europ\u00e9anisation des soci\u00e9t\u00e9s ont d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9 qu&rsquo;il existe plus d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments d&rsquo;une sph\u00e8re publique europ\u00e9enne que ne le sugg\u00e8rent les th\u00e9oriciens du demos (voir, par exemple, Gerhards 2000 ; Eder et Kantner 2000 ; Koopmans et Statham 2010 ; Risse 2010 ; Trenz 2000 ; Z\u00fcrn 2000). Dans une certaine mesure, on observe une situation similaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale. 4.1. Reconnaissance d&rsquo;un syst\u00e8me politique mondial Existe-t-il des signes d&rsquo;une large reconnaissance de la n\u00e9cessit\u00e9 fonctionnelle de r\u00e9glementations et de processus d\u00e9cisionnels transfrontaliers ? Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, il faut d&rsquo;abord s&rsquo;appuyer sur des enqu\u00eates. On peut certes critiquer ces enqu\u00eates6, mais elles fournissent une premi\u00e8re indication. Contrairement \u00e0 des travaux ant\u00e9rieurs, il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9 que les individus ont d\u00e9sormais des attitudes raisonnablement structur\u00e9es, coh\u00e9rentes et stables \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la politique mondiale (Gravelle, Reifler et Scotto 2017). Dans l&rsquo;ensemble, ces attitudes s&rsquo;av\u00e8rent coh\u00e9rentes avec les convictions politiques nationales (Bayram 2017 ; Hooghe et Marks 2019).En ce qui concerne l&rsquo;Allemagne, il existe deux ensembles de donn\u00e9es plus anciens qui enqu\u00eatent sp\u00e9cifiquement sur les attitudes \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des institutions internationales (cf. Ecker-Ehrhardt et Wessels 2013 ; Mau 2007). Selon ces donn\u00e9es, une proportion importante de la population attribue une importance centrale aux institutions internationales pour une part croissante des probl\u00e8mes. Plus de la moiti\u00e9 (55 %) de la population allemande estime qu&rsquo;elles sont les mieux \u00e0 m\u00eame de r\u00e9soudre les probl\u00e8mes li\u00e9s \u00e0 la mondialisation. En fait, les organisations internationales se voient \u00e9galement attribuer une importance consid\u00e9rable. En ce qui concerne ce qui se passe dans le monde, les citoyens allemands consid\u00e8rent que toutes les organisations internationales observ\u00e9es (UE, Banque mondiale, FMI, OMC, G8, ONU) ont une influence nettement plus importante que le gouvernement allemand. En d&rsquo;autres termes, la population estime non seulement que la r\u00e9solution des probl\u00e8mes li\u00e9s \u00e0 la mondialisation par les institutions internationales est souhaitable, mais elle attribue \u00e9galement d\u00e9j\u00e0 \u00e0 ces institutions une influence consid\u00e9rable en termes politiques concrets.Certes, une telle \u00e9valuation des institutions internationales en Allemagne n&rsquo;implique pas une acceptation mondiale correspondante. Cependant, certains \u00e9l\u00e9ments sugg\u00e8rent que les attitudes \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des institutions internationales ne reposent pas sur un exceptionnalisme europ\u00e9en (Dellmuth et Tallberg 2023 ; Ecker-Ehrhardt 2012 ; 2016 ; Grigorescu 2015). Par exemple, les diff\u00e9rentes vagues de l&rsquo;enqu\u00eate World Value Survey (WVS)7 montrent qu&rsquo;une majorit\u00e9 de la population mondiale accorde une grande confiance \u00e0 l&rsquo;ONU. \u00c0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale, 42,2 % des personnes interrog\u00e9es en 2020 et 42,3 % en 2009 ont \u00e9valu\u00e9 l&rsquo;ONU de mani\u00e8re positive (\u00ab beaucoup \u00bb ou \u00ab assez \u00bb) ; ces chiffres ne changent pas de mani\u00e8re significative lorsque les r\u00e9pondants des \u00c9tats membres de l&rsquo;UE sont exclus.8 En fait, l&rsquo;ONU obtient des r\u00e9sultats nettement moins bons uniquement au Moyen-Orient (l&rsquo;\u00c9gypte a obtenu le score le plus bas en 2020, avec 1,8 % ; l&rsquo;Iran, avec 44,9 %, se situe dans la moyenne). Les exp\u00e9riences men\u00e9es dans le cadre d&rsquo;enqu\u00eates donnent des r\u00e9sultats encore plus clairs. Farsan Ghassim, Mathias Koenig-Archibugi et Luis Cabrera (2020) s&rsquo;appuient sur une enqu\u00eate men\u00e9e dans six pays critiques (Argentine, Chine, Inde, Russie, Espagne et \u00c9tats-Unis) pour montrer qu&rsquo;il existe un niveau \u00e9lev\u00e9 de soutien en faveur du maintien et de l&rsquo;extension de l&rsquo;autorit\u00e9 de l&rsquo;ONU. De plus, l&rsquo;exp\u00e9rience montre que ce soutien augmente lorsque les in\u00e9galit\u00e9s institutionnalis\u00e9es sont r\u00e9duites et qu&rsquo;une participation plus large est rendue possible. Dans un article impressionnant, Farsan Ghassim (2020) \u00e9tend ces conclusions sur la base de diverses donn\u00e9es d&rsquo;enqu\u00eate et d&rsquo;exp\u00e9riences men\u00e9es dans cinq pays : le Br\u00e9sil, l&rsquo;Allemagne, le Japon, les \u00c9tats-Unis et le Royaume-Uni. Il s&rsquo;av\u00e8re que la majorit\u00e9 dans tous ces pays souhaite des institutions internationales fortes, \u00e0 condition qu&rsquo;elles soient \u00e9galement l\u00e9gitimes sur le plan d\u00e9mocratique. Dellmuth et Tallberg (2023), quant \u00e0 eux, montrent dans leurs exp\u00e9riences d&rsquo;enqu\u00eate que, bien que les \u00e9lites politiques aient une influence consid\u00e9rable sur l&rsquo;opinion publique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des institutions internationales, celles-ci sont finalement soumises aux m\u00eames exigences de l\u00e9gitimit\u00e9 que les institutions nationales.Dans l&rsquo;ensemble, ces r\u00e9sultats contredisent assez clairement la vision des organisations internationales comme des agences techniques qui r\u00e9solvent des probl\u00e8mes de coordination pour le compte de gouvernements d\u00e9mocratiquement l\u00e9gitimes, sans que la population ne s&rsquo;y int\u00e9resse (cf. Kahler 2004 ; Moravcsik 2006). En cons\u00e9quence, les institutions internationales se sont impos\u00e9es comme des destinataires pertinents des attentes et des demandes et, dans le m\u00eame temps, elles font l&rsquo;objet d&rsquo;un examen critique de la part de segments plus larges de la population.4.2. Mobilisation La question suivante est de savoir si les groupes sociaux d\u00e9veloppent des attentes et des strat\u00e9gies ind\u00e9pendantes \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des institutions internationales. Peut-on observer une tendance \u00e0 la politisation des affaires internationales ? En effet, les opinions publiques nationales, les parlements et la soci\u00e9t\u00e9 civile transnationale ne sont plus dispos\u00e9s \u00e0 accepter sans discussion les r\u00e9sultats importants des grandes n\u00e9gociations internationales comme un succ\u00e8s indispensable de la coop\u00e9ration internationale (voir Z\u00fcrn et Ecker-Ehrhardt 2013). Les r\u00e9sultats des n\u00e9gociations internationales ne sont plus accueillis favorablement simplement parce qu&rsquo;ils ont abouti \u00e0 un r\u00e9sultat. La gen\u00e8se proc\u00e9durale, le contenu des r\u00e9sultats des processus politiques internationaux et, surtout, les attributions de comp\u00e9tences sous-syst\u00e9miques qui y sont associ\u00e9es doivent \u00eatre justifi\u00e9s. M\u00eame pour les institutions internationales, le \u00ab droit \u00e0 la justification \u00bb (cf. Forst 2007) est d\u00e9sormais revendiqu\u00e9. Cependant, la politisation des institutions internationales ne se fait pas uniquement par le biais de la protestation. Parall\u00e8lement, de nombreuses organisations non gouvernementales transnationales et mouvements sociaux r\u00e9clament des organisations internationales et transnationales plus solides, ciblant ainsi le besoin insatisfait de r\u00e9glementation. C&rsquo;est ce double mouvement, compos\u00e9 de protestations croissantes contre les institutions internationales et, dans le m\u00eame temps, d&rsquo;un recours accru \u00e0 celles-ci, qui t\u00e9moigne d&rsquo;une politisation croissante de la politique mondiale : la th\u00e9matisation publique des affaires internationales et la remise en question publique des r\u00e9glementations politiquement contraignantes des institutions internationales (Z\u00fcrn 2018, chap. 7). Catherine de Vries, Sara Hobolt et Stefanie Walter (2021, 324) le r\u00e9sument ainsi : \u00ab \u00c0 une \u00e9poque de politisation croissante de la politique internationale, le grand public joue un r\u00f4le plus actif dans la politique internationale et ne se comporte pas toujours comme le pr\u00e9voient les gouvernements \u00bb.4.3. Droits et solidarit\u00e9 La constitution d&rsquo;une sph\u00e8re publique pr\u00e9suppose que ses membres se reconnaissent mutuellement comme titulaires de droits. Ceux-ci comprennent le droit \u00e0 la libert\u00e9 d&rsquo;expression, mais aussi la reconnaissance d&rsquo;obligations r\u00e9ciproques. Dans le contexte mondial, certains de ces droits fondamentaux sont inscrits dans des accords internationaux. Des organisations transnationales telles qu&rsquo;Amnesty International ou Human Rights Watch tentent de faire respecter ces droits \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale gr\u00e2ce \u00e0 leurs strat\u00e9gies d&rsquo;information et de d\u00e9nonciation publique. Le fait que ces mesures ne soient que partiellement efficaces ne doit pas occulter le fait qu&rsquo;Amnesty International et Human Rights Watch jouissent d&rsquo;une grande estime \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale et b\u00e9n\u00e9ficient d&rsquo;un large soutien social. Les violations des droits humains, y compris le droit \u00e0 la participation, n&rsquo;ont certainement pas diminu\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Cependant, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce domaine que m\u00eame les gouvernements populistes ouvertement autoritaires brouillent les pistes, dissimulent et tentent d&#8217;emp\u00eacher la circulation transnationale de l&rsquo;information. Cela peut \u00e9galement \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme un signe de reconnaissance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de ces droits. On peut m\u00eame discerner des \u00e9l\u00e9ments de solidarit\u00e9 transnationale. Dans le contexte europ\u00e9en, la r\u00e9cente enqu\u00eate men\u00e9e par Gerhards et al. (2020, 63) dans treize pays de l&rsquo;UE a donn\u00e9 des r\u00e9sultats remarquables : 66 % des personnes interrog\u00e9es sont favorables \u00e0 un soutien financier aux autres pays de l&rsquo;UE touch\u00e9s par la crise, contre 83 % qui sont favorables \u00e0 un soutien aux r\u00e9gions de leur propre pays et 49 % qui le souhaitent m\u00eame pour les pays non europ\u00e9ens. M\u00eame 80 % sont favorables \u00e0 l&rsquo;harmonisation des mesures de politique sociale \u00e0 travers l&rsquo;Europe (Gerhards et al. 2020, 147). \u00c0 cet \u00e9gard, il n&rsquo;est plus surprenant que la prise en charge de la dette europ\u00e9enne afin d&rsquo;aider les r\u00e9gions europ\u00e9ennes particuli\u00e8rement touch\u00e9es \u00e9conomiquement par la pand\u00e9mie de COVID-19 n&rsquo;ait rencontr\u00e9 aucune r\u00e9sistance de la part des populations des pays riches. Il semble donc que l&rsquo;UE vive actuellement un moment hamiltonien (Habermas 2020) et que cette aide soit en train de s&rsquo;institutionnaliser afin de pouvoir \u00eatre mise en \u0153uvre \u00e0 nouveau dans des cas similaires. Dans le contexte mondial, le potentiel de solidarit\u00e9 est plus faible. Ce qui est certain, cependant, c&rsquo;est qu&rsquo;il est suffisant pour fournir une aide d&rsquo;urgence en cas de catastrophes humanitaires dont personne n&rsquo;est responsable, et qu&rsquo;il est alors particuli\u00e8rement prononc\u00e9 (Radtke 2007 ; Binder 2009). Les donn\u00e9es de Gerhards et al. (2020, 63) indiquent en outre que le potentiel de solidarit\u00e9 existe bel et bien dans les situations de crise (49 %), m\u00eame ind\u00e9pendamment de la question de la dette, mais qu&rsquo;il doit encore faire ses preuves dans la pratique. La capacit\u00e9 \u00e0 institutionnaliser une telle aide est toutefois susceptible d&rsquo;\u00eatre limit\u00e9e, comme le montre le statu quo qui pr\u00e9vaut depuis des d\u00e9cennies en mati\u00e8re d&rsquo;aide publique au d\u00e9veloppement. Lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de d\u00e9terminer le lieu appropri\u00e9 pour une correction sociopolitique des r\u00e9sultats du march\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;institutionnalisation des droits sociaux ind\u00e9pendamment de la question de la culpabilit\u00e9, l&rsquo;\u00c9tat-nation semble toujours \u00eatre le premier \u00e0 intervenir, m\u00eame si cela ne contredit pas n\u00e9cessairement la logique fonctionnelle d&rsquo;un syst\u00e8me politique mondial.5. Les causes institutionnelles du d\u00e9ficit de publicit\u00e9 Dans l&rsquo;ensemble, de nombreux \u00e9l\u00e9ments sugg\u00e8rent que les attitudes individuelles et les conditions socioculturelles ne constituent pas un obstacle d\u00e9cisif \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique mondiale. Il existe d\u00e9j\u00e0 des signes d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 mondiale en tant que collectif, qui n&rsquo;a toutefois pas encore \u00e9t\u00e9 en mesure de produire une sph\u00e8re publique politique normativement exigeante. Les attitudes individuelles et les conditions socioculturelles sont manifestement fluides et varient en fonction de facteurs contextuels. Le syst\u00e8me politique mondial est l&rsquo;un des facteurs contextuels les plus importants. Sa structure institutionnelle donn\u00e9e emp\u00eache l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique normativement exigeante qui pourrait \u00e9tablir un lien l\u00e9gitimant entre la soci\u00e9t\u00e9 mondiale et le syst\u00e8me politique mondial. Deux caract\u00e9ristiques du syst\u00e8me politique mondial sont responsables de cette situation. La premi\u00e8re est l&rsquo;absence de forums ou de lieux institutionnels o\u00f9 la coordination entre les diff\u00e9rentes institutions internationales peut se faire de mani\u00e8re raisonnable. Or, un large public a besoin d&rsquo;un lieu de coordination entre les diff\u00e9rentes institutions sectorielles, car les d\u00e9cisions finales doivent \u00eatre identifiables et attribuables. Dans un syst\u00e8me politique national, la coordination s&rsquo;effectue par le biais de proc\u00e9dures formelles mises en place par les institutions politiques, telles que les r\u00e8glements du cabinet, les cours supr\u00eames ou les parlements. Par exemple, il incombe g\u00e9n\u00e9ralement aux chefs de gouvernement de trancher les conflits entre les minist\u00e8res. En outre, dans de nombreux \u00c9tats constitutionnels, les cours constitutionnelles statuent sur l&rsquo;\u00e9quilibre appropri\u00e9 entre diff\u00e9rents principes juridiques lorsque des objectifs fondamentaux sont en conflit, par exemple entre la libert\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9. Dans les syst\u00e8mes de Westminster, c&rsquo;est principalement le Parlement qui joue ce r\u00f4le. Ces exemples de coordination des politiques sectorielles permettent de larges d\u00e9bats publics au cours desquels diff\u00e9rents points de vue et positions sur la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble sont pr\u00e9sent\u00e9s et auxquels participent des acteurs de diff\u00e9rents secteurs (Neidhardt, Eilders et Pfetsch 2004, 11). Au-del\u00e0 de l&rsquo;\u00c9tat-nation, les conditions institutionnelles pr\u00e9alables \u00e0 cela font d\u00e9faut. Contrairement aux syst\u00e8mes politiques nationaux, le syst\u00e8me politique mondial est constitu\u00e9 d&rsquo;un patchwork complexe et fluide de juridictions qui se chevauchent. Tous les domaines ont d\u00e9velopp\u00e9 leurs propres normes et r\u00e8gles avec leur propre composition d&rsquo;acteurs. L&rsquo;adh\u00e9sion \u00e0 l&rsquo;Organisation de coop\u00e9ration et de d\u00e9veloppement \u00e9conomiques (OCDE), par exemple, diff\u00e8re consid\u00e9rablement de celle \u00e0 l&rsquo;OMC. Les d\u00e9bats et les discours ont lieu presque exclusivement dans les sph\u00e8res publiques sectorielles de ces organisations. Cependant, ces sous-espaces publics sectoriels ne traitent pas des effets secondaires de certaines mesures sur d&rsquo;autres domaines. Dans ce contexte, le syst\u00e8me international a produit des institutions de substitution informelles, dont certaines semblent hi\u00e9rarchis\u00e9es dans leur coordination. Tout d&rsquo;abord, le gouvernement am\u00e9ricain a rempli ce r\u00f4le dans une certaine mesure, en particulier imm\u00e9diatement apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale et apr\u00e8s la fin de la guerre froide (Ikenberry 2011). Dans ces moments d&rsquo;unipolarit\u00e9, le pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis identifiait les probl\u00e8mes les plus urgents, fixait les priorit\u00e9s et d\u00e9l\u00e9guait le traitement des probl\u00e8mes \u00e0 des institutions sp\u00e9cifiques. Cependant, ces moments d&rsquo;unipolarit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 temporaires. Le deuxi\u00e8me candidat \u00e0 une m\u00e9ta-autorit\u00e9 dans le syst\u00e8me politique mondial est le Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations unies. Apr\u00e8s que l&rsquo;Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des Nations unies s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e incapable de remplir ce r\u00f4le de quelque mani\u00e8re que ce soit, le Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations unies a tent\u00e9 de combler en partie ce vide. Apr\u00e8s la fin de la guerre froide, il a souvent tranch\u00e9 sur des questions o\u00f9 les deux objectifs \u2013 la paix internationale et la protection des droits de l&rsquo;homme \u2013 semblaient contradictoires. Mais trop souvent, il s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 incapable d&rsquo;agir face aux votes de veto des cinq membres permanents. Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, les r\u00e9unions du G7\/8\/20 semblent donc s&rsquo;\u00eatre impos\u00e9es comme l&rsquo;autorit\u00e9 centrale de coordination. Elles se saisissent parfois de questions urgentes qui ne sont pas trait\u00e9es de mani\u00e8re ad\u00e9quate par les institutions internationales existantes et attribuent des t\u00e2ches, comme lors de la crise financi\u00e8re. Cependant, ces tentatives n&rsquo;ont pas eu de succ\u00e8s durable.Les trois candidats au r\u00f4le de coordinateur entre les diff\u00e9rents secteurs et niveaux du syst\u00e8me politique mondial \u2013 le gouvernement am\u00e9ricain, le Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations unies et les r\u00e9unions du G7\/8\/20 \u2013 ont \u00e9galement deux caract\u00e9ristiques communes. Premi\u00e8rement, ils ont un acc\u00e8s restreint et sont donc tr\u00e8s s\u00e9lectifs. Ils op\u00e8rent donc de mani\u00e8re isol\u00e9e des soci\u00e9t\u00e9s particuli\u00e8rement touch\u00e9es et ne sont que peu r\u00e9ceptifs \u00e0 l&rsquo;opinion publique mondiale. Deuxi\u00e8mement, ces institutions n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9es \u00e0 des fins de coordination. Elles sont en grande partie \u00e9mergentes et illustrent ainsi le probl\u00e8me central de la gouvernance mondiale : quelque chose se passe, mais personne ne l&rsquo;a fait (Offe 2008). Il existe donc un manque de forums politiques qui coordonnent les institutions sectorielles de mani\u00e8re pr\u00e9visible et efficace pour le public. Cela peut \u00e9galement \u00eatre d\u00e9montr\u00e9 empiriquement. Dans le cadre d&rsquo;un groupe de recherche de la Fondation allemande pour la recherche (Deutsche Forschungsgemeinschaft, DFG) intitul\u00e9 \u00ab Overlapping Spheres of Authority and Interface Conflicts \u00bb (Sph\u00e8res d&rsquo;autorit\u00e9 qui se chevauchent et conflits d&rsquo;interface), nous avons d\u00e9velopp\u00e9 une base de donn\u00e9es qui contient des informations sur 76 conflits d&rsquo;interface et leur gestion dans le syst\u00e8me politique mondial (voir Fu\u00df et al. 2021). Les conflits d&rsquo;interface sont des divergences de position irr\u00e9conciliables entre des acteurs sur les compromis entre deux ou plusieurs normes ou r\u00e8gles \u00e9manant d&rsquo;institutions diff\u00e9rentes (Kreuder-Sonnen et Z\u00fcrn 2020, 252). Les conflits d&rsquo;interface sont activ\u00e9s lorsque des acteurs \u00e9tatiques ou non \u00e9tatiques expriment des positions diff\u00e9rentes et irr\u00e9conciliables sur une question particuli\u00e8re ; ce faisant, ces acteurs justifient leurs positions conflictuelles en invoquant des normes et des r\u00e8gles internationales diff\u00e9rentes. Bien que la majorit\u00e9 de ces conflits (55 sur 76) soient finalement trait\u00e9s de mani\u00e8re coop\u00e9rative, la gestion coop\u00e9rative des conflits dans ces conflits sectoriels n&rsquo;est gu\u00e8re institutionnalis\u00e9e et est principalement \u00e9mergente. Dans seulement onze cas, le r\u00e8glement des conflits d&rsquo;interface s&rsquo;est fait selon des proc\u00e9dures pr\u00e9d\u00e9finies. \u00c0 cet \u00e9gard, la gestion des conflits d&rsquo;interface \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire pr\u00e9cis\u00e9ment les litiges qui sont, pour ainsi dire, susceptibles d&rsquo;\u00eatre port\u00e9s \u00e0 l&rsquo;attention du public \u2013 n&rsquo;est que tr\u00e8s peu constitutionnalis\u00e9e. La plupart des rares proc\u00e9dures pr\u00e9d\u00e9finies n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 mises en \u0153uvre par une m\u00e9ta-autorit\u00e9 \u00ab neutre \u00bb susceptible de servir de point de contact logique pour la sph\u00e8re publique mondiale, mais plut\u00f4t par le biais de proc\u00e9dures technocratiques et quasi juridiques compartiment\u00e9es, \u00e0 l&rsquo;exclusion du public. Le diff\u00e9rend sur le commerce des organismes g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9s en est un exemple. Dans ce cas, les normes en mati\u00e8re de sant\u00e9 et de biodiversit\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9es par l&rsquo;UE se sont heurt\u00e9es aux normes commerciales mondiales repr\u00e9sent\u00e9es par les \u00c9tats-Unis, le Canada et l&rsquo;Argentine. Ce conflit d&rsquo;interface s&rsquo;est manifest\u00e9 en 2003 lorsque les \u00c9tats-Unis, le Canada et l&rsquo;Argentine ont exprim\u00e9 leur m\u00e9contentement \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des restrictions impos\u00e9es par l&rsquo;UE \u00e0 l&rsquo;autorisation des aliments g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9s et ont d\u00e9pos\u00e9 une plainte aupr\u00e8s de l&rsquo;OMC. Alors que l&rsquo;UE justifiait ses actions en invoquant le principe de pr\u00e9caution, tel que codifi\u00e9 dans le Protocole de Carthag\u00e8ne sur la bios\u00e9curit\u00e9 \u00e0 la Convention sur la diversit\u00e9 biologique, les autres parties au diff\u00e9rend ont affirm\u00e9 que les actions de l&rsquo;UE violaient le droit de l&rsquo;OMC et ont refus\u00e9 d&rsquo;appliquer le Protocole sur la bios\u00e9curit\u00e9 \u00e0 ce diff\u00e9rend. Le diff\u00e9rend a \u00e9t\u00e9 r\u00e9gl\u00e9 dans le cadre de la proc\u00e9dure de r\u00e8glement des diff\u00e9rends de l&rsquo;OMC. \u00c0 la suite de la d\u00e9cision rendue en septembre 2006 par l&rsquo;Organe de r\u00e8glement des diff\u00e9rends en faveur des \u00c9tats-Unis, les deux parties au diff\u00e9rend ont ajout\u00e9 un accord politique dans lequel l&rsquo;UE maintenait certaines de ses restrictions existantes, mais s&rsquo;engageait \u00e0 ne pas imposer de nouvelles restrictions \u00e0 l&rsquo;importation de produits g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9s. Nous voyons donc ici un cas o\u00f9 un conflit d&rsquo;interface a \u00e9t\u00e9 tranch\u00e9 selon des proc\u00e9dures pr\u00e9d\u00e9finies. Cependant, avec cette proc\u00e9dure, le droit commercial a colonis\u00e9 les accords sur la biodiversit\u00e9 et a tranch\u00e9 l&rsquo;affaire \u00e0 huis clos. Ce n&rsquo;est pas un hasard si le droit commercial s&rsquo;approprie la gestion des conflits dans cet exemple. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, les institutions cr\u00e9atrices de march\u00e9s sont souvent plus profond\u00e9ment structur\u00e9es et peuvent donc plus souvent r\u00e9soudre les conflits d&rsquo;interface en leur faveur. La majorit\u00e9 des conflits d&rsquo;interface se sont termin\u00e9s en faveur des institutions qui peuvent s&rsquo;appuyer sur leurs propres proc\u00e9dures judiciaires. En cons\u00e9quence, les r\u00e9glementations cr\u00e9atrices de march\u00e9s l&#8217;emportent sur les r\u00e9glementations correctrices, de sorte que l&rsquo;application des r\u00e9glementations internationales se traduit souvent par une coercition anonyme du march\u00e9 parmi les destinataires. Cela aussi entrave l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique. En r\u00e9sum\u00e9, le syst\u00e8me politique mondial est compos\u00e9 de sph\u00e8res d&rsquo;autorit\u00e9 sectorielles faiblement interconnect\u00e9es, constitu\u00e9es d&rsquo;une mani\u00e8re hostile au public. Elles fixent des normes et structurent l&rsquo;interpr\u00e9tation de la r\u00e9alit\u00e9. Ce faisant, elles recourent principalement \u00e0 un discours de l\u00e9gitimit\u00e9 technocratique et parfois juridique, excluant ainsi le grand public. La deuxi\u00e8me caract\u00e9ristique du syst\u00e8me politique mondial qui est tout aussi hostile au public est l&rsquo;absence d&rsquo;une s\u00e9paration effective des pouvoirs. Les institutions internationales qui exercent une autorit\u00e9 institutionnalisent les in\u00e9galit\u00e9s entre les \u00c9tats. Tant que les institutions internationales sont des organes intergouvernementaux fond\u00e9s sur le consensus, leurs implications pour l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 souveraine sont ambivalentes, mais souvent positives dans l&rsquo;ensemble. Bien que les r\u00e8gles proc\u00e9durales et substantielles refl\u00e8tent souvent les in\u00e9galit\u00e9s de pouvoir au sein de ces institutions, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 juridique, telle qu&rsquo;elle est exprim\u00e9e dans le principe du consentement, agit comme une force d&rsquo;\u00e9quilibre. Cependant, lorsque les institutions internationales exercent leur autorit\u00e9, le principe du consentement est remis en cause et le pouvoir est centralis\u00e9. En l&rsquo;absence de s\u00e9paration des pouvoirs, cela conduit \u00e0 une institutionnalisation des in\u00e9galit\u00e9s pour trois raisons. Premi\u00e8rement, plus une organisation internationale exerce son autorit\u00e9 sur les \u00c9tats et les soci\u00e9t\u00e9s, plus les \u00c9tats les plus puissants recherchent des arrangements qui correspondent \u00e0 leurs pr\u00e9f\u00e9rences. Les \u00c9tats puissants n&rsquo;acceptent l&rsquo;autorit\u00e9 des institutions internationales que s&rsquo;ils peuvent \u00eatre s\u00fbrs que celles-ci leur permettront de pr\u00e9server leur statut privil\u00e9gi\u00e9. C&rsquo;est pourquoi ils exigent souvent des privil\u00e8ges, un traitement sp\u00e9cial et des droits particuliers. Deuxi\u00e8mement, plus une organisation internationale exerce d&rsquo;autorit\u00e9 sur les \u00c9tats et les soci\u00e9t\u00e9s et plus elle cherche \u00e0 faire respecter cette autorit\u00e9 m\u00eame contre la volont\u00e9 des destinataires, plus elle d\u00e9pend des ressources de ses membres les plus puissants. Cela est particuli\u00e8rement important lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de faire respecter les d\u00e9cisions. Les institutions internationales ne disposent pas des ressources n\u00e9cessaires pour faire respecter leurs r\u00e9glementations, mais d\u00e9pendent \u00e0 cet \u00e9gard des \u00c9tats membres les plus puissants. Troisi\u00e8mement, plus une organisation internationale exerce directement son autorit\u00e9 sur la soci\u00e9t\u00e9, plus le principe \u00ab un \u00c9tat, une voix \u00bb perd de sa force normative. Compte tenu des diff\u00e9rences consid\u00e9rables entre la taille des \u00c9tats \u2013 de quelques milliers d&rsquo;habitants dans des pays comme le Liechtenstein \u00e0 plus de 1,3 milliard dans le cas de la Chine \u2013, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 souveraine des \u00c9tats ne constitue pas un principe normatif contraignant pour la repr\u00e9sentation des int\u00e9r\u00eats soci\u00e9taux (Luban 2004), en particulier lorsque les institutions internationales exercent leur autorit\u00e9 directement. Cela renforce encore le r\u00f4le des \u00c9tats grands et puissants.En cons\u00e9quence, les institutions internationales sont principalement domin\u00e9es par les dirigeants des \u00c9tats puissants. Le Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations unies illustre parfaitement ce probl\u00e8me. Les cinq puissances disposant d&rsquo;un droit de veto sont d\u00e9cisives pour les d\u00e9cisions l\u00e9gislatives (qu&rsquo;est-ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme une menace pour la paix internationale ?), pour l&rsquo;application ex\u00e9cutive (un \u00c9tat donn\u00e9 met-il en danger la paix ?) et pour la mise en \u0153uvre d&rsquo;\u00e9ventuelles interventions (seuls les \u00c9tats les plus puissants militairement peuvent mener des interventions), et ce en l&rsquo;absence de juridiction effective. En raison de cette \u00ab in\u00e9galit\u00e9 institutionnalis\u00e9e \u00bb au sein du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations unies, des cas similaires sont syst\u00e9matiquement trait\u00e9s de mani\u00e8re diff\u00e9rente. Cela sape la source la plus fondamentale de toute l\u00e9gitimit\u00e9, \u00e0 savoir qu&rsquo;une autorit\u00e9 publique traite de mani\u00e8re \u00e9gale des cas similaires. Cela se traduit par la critique du double standard occidental. Cependant, cela cr\u00e9e \u00e9galement un obstacle \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique transnationale \u00e9largie. Le public a besoin de grandes questions g\u00e9n\u00e9rales. Il s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration des r\u00e8gles, pas \u00e0 leur application. En l&rsquo;absence de r\u00e8gles fiables et juridiques, tout devient toutefois une question de cas particulier. Cela surcharge le public. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;absence d&rsquo;une s\u00e9paration effective des pouvoirs ne signifie pas que le syst\u00e8me politique mondial manque de freins et de contrepoids. Il en dispose sous une forme prononc\u00e9e. Le syst\u00e8me politique mondial \u00e9tant de facto un syst\u00e8me \u00e0 plusieurs niveaux, les institutions internationales sont contr\u00f4l\u00e9es en permanence par les niveaux inf\u00e9rieurs. Leur autorit\u00e9 est fluide (Krisch 2017). Cependant, la confusion qui en r\u00e9sulte au sein du syst\u00e8me politique mondial n&rsquo;am\u00e9liore pas les possibilit\u00e9s d&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique transnationale \u00e9largie. Le syst\u00e8me politique mondial sape ainsi l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique politique \u00e9largie. La sph\u00e8re publique politique qui a \u00e9merg\u00e9 produit toutefois syst\u00e9matiquement des probl\u00e8mes de l\u00e9gitimit\u00e9. Ces probl\u00e8mes ne peuvent certainement pas \u00eatre r\u00e9solus dans la soci\u00e9t\u00e9 mondiale moderne par des \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;une sph\u00e8re publique repr\u00e9sentative. Lorsque le public est inform\u00e9 des r\u00e9unions du G7\/8\/20, on utilise souvent des photos des chefs d&rsquo;\u00c9tat dans des chaises longues ou des photos de groupe encore plus spontan\u00e9es, sur lesquelles le pr\u00e9sident am\u00e9ricain peut se frayer un chemin \u00e0 coups de coude pour \u00eatre s\u00fbr d&rsquo;\u00eatre au premier plan si n\u00e9cessaire. Mais cela ne conf\u00e8re aucune l\u00e9gitimit\u00e9 au syst\u00e8me politique mondial. Il existe donc un lien de causalit\u00e9 entre la nature du syst\u00e8me politique mondial et l&rsquo;absence d&rsquo;une sph\u00e8re publique normativement sophistiqu\u00e9e. Pour la cr\u00e9er, un syst\u00e8me politique constitutionnalis\u00e9 est n\u00e9cessaire. Un syst\u00e8me compos\u00e9 de sph\u00e8res d&rsquo;autorit\u00e9 faiblement interconnect\u00e9es, en l&rsquo;absence d&rsquo;une s\u00e9paration effective des pouvoirs, fait obstacle \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique l\u00e9gitimante. Un syst\u00e8me politique mondial constitutionnalis\u00e9 est diff\u00e9rent d&rsquo;un \u00c9tat mondial. Il ne n\u00e9cessite pas le monopole de l&rsquo;usage de la force ni le monopole de la fiscalit\u00e9. La seule chose qui importe est que l&rsquo;interaction des institutions sectorielles soit r\u00e9glement\u00e9e et que des cas similaires soient trait\u00e9s de mani\u00e8re similaire.6. ConclusionSi l&rsquo;analyse pr\u00e9sent\u00e9e dans cet article est correcte, l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique mondiale normativement exigeante ne sera pas compromise par l&rsquo;absence de conditions socio-culturelles pr\u00e9alables. La soci\u00e9t\u00e9 mondiale est plus avanc\u00e9e et plus diff\u00e9renci\u00e9e que ne le sugg\u00e8rent le th\u00e9or\u00e8me de l&rsquo;impossibilit\u00e9 et la th\u00e8se selon laquelle la communaut\u00e9 des \u00c9tats-nations serait le seul support concevable de la sph\u00e8re publique. Ce serait une bonne nouvelle. La mauvaise nouvelle, cependant, est que c&rsquo;est la structure du syst\u00e8me politique mondial qui emp\u00eache l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique au-del\u00e0 des fronti\u00e8res nationales, capable de servir de m\u00e9diateur communicatif entre la soci\u00e9t\u00e9 mondiale et le syst\u00e8me de gouvernement politique. On peut rejeter cet argument comme sophistique. Pour l&rsquo;instant, il est en effet crucial que la sph\u00e8re publique au niveau mondial soit faiblement d\u00e9velopp\u00e9e et ne puisse fournir aucune l\u00e9gitimit\u00e9, ni sur le plan normatif ni sur le plan empirique \u2013 sans parler du fait qu&rsquo;il est peu probable que cela change dans un avenir pr\u00e9visible. Nous devrons donc continuer \u00e0 vivre avec le dilemme suivant : la gouvernance mondiale est urgente, mais elle est confront\u00e9e \u00e0 des probl\u00e8mes syst\u00e9matiques de l\u00e9gitimit\u00e9. \u00c0 un certain \u00e9gard, toutefois, l&rsquo;argument pr\u00e9sent\u00e9 ici rev\u00eat une importance tant th\u00e9orique que pratique. Les attitudes socioculturelles dans la soci\u00e9t\u00e9 mondiale peuvent difficilement \u00eatre fa\u00e7onn\u00e9es \u00e0 volont\u00e9. Elles ont une obstination \u00e9mergente et ne peuvent \u00eatre d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment produites par le syst\u00e8me politique. \u00c0 l&rsquo;inverse, le syst\u00e8me politique mondial peut certainement \u00eatre modifi\u00e9 de mani\u00e8re sp\u00e9cifique par des d\u00e9cisions. M\u00eame si les chances de mise en \u0153uvre politique d&rsquo;un syst\u00e8me politique mondial plus favorable au public semblent faibles \u00e0 l&rsquo;heure actuelle, cela reste un projet politique souhaitable. Selon l&rsquo;argumentation de cet article, ce projet n&rsquo;est pas soup\u00e7onn\u00e9 d&rsquo;impossibilit\u00e9 structurelle.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h3>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table><tbody><tr><td>1.<\/td><td><a>A translation in English has been published in 2015 with the title Structural Transformation of the Public Sphere.<\/a><\/td><\/tr><tr><td>2.<\/td><td><a>With this, I address the objection of one of the two reviewers who formulated the objection so clearly.<\/a><\/td><\/tr><tr><td>3.<\/td><td><a>One may argue whether a liberal public sphere does not necessarily have to include deliberative elements. Here, however, I follow the terminology of <\/a><a href=\"#Gerhards_Jurgen__Neidhardt_Fried\">Gerhards et al. (1998)<\/a>.<\/td><\/tr><tr><td>4.<\/td><td><a>The analysis in the first two sections is based on remarks in A Theory of Global Governance by Z\u00fcrn (<\/a><a href=\"#Zurn_Michael__2018__A_Theory_of\">Z\u00fcrn 2018<\/a>). The theses presented in there are discussed in a special issue of International Theory, 13:1 (2021; doi:10.1017\/S1752971920000378).<\/td><\/tr><tr><td>5.<\/td><td><a>For an overview, see the <\/a><a href=\"https:\/\/www.cambridge.org\/core\/journals\/international-organization\/information\/io-75th-anniversary-issue\">75th anniversary special issue of<\/a> International Organization. See, among many others, Brandt (2003) and Sinclair (2003) as critical contributions to Global Governance.<\/td><\/tr><tr><td>6.<\/td><td><a>Les donn\u00e9es sur les attitudes ne sont pas exemptes de probl\u00e8mes de validit\u00e9. Elles d\u00e9pendent fortement de la question pos\u00e9e, ne se traduisent pas facilement en volont\u00e9 d&rsquo;agir et sont g\u00e9n\u00e9ralement soumises \u00e0 un \u00ab effet de soleil \u00bb : les gens aiment se montrer plus g\u00e9n\u00e9reux qu&rsquo;ils ne le sont en r\u00e9alit\u00e9. En outre, les donn\u00e9es de haute qualit\u00e9 sur les attitudes ne sont g\u00e9n\u00e9ralement disponibles que pour les pays de l&rsquo;OCDE.<\/a><\/td><\/tr><tr><td>7.<\/td><td>L&rsquo;enqu\u00eate World Value Survey (disponible en ligne \u00e0 l&rsquo;adresse suivante : https:\/\/www.worldvaluessurvey.org\/wvs.jsp) est men\u00e9e r\u00e9guli\u00e8rement et a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e dans 97 pays. Cependant, tous les pays ne participent pas \u00e0 chaque cycle d&rsquo;enqu\u00eate. Les valeurs moyennes modifi\u00e9es ne sont donc pas directement comparables (cf. Inglehart et al. [2014, 316] et Haerpfer et al. [2020, 200]).<\/td><\/tr><tr><td>8.<\/td><td>Les donn\u00e9es du World Value Survey co\u00efncident largement avec celles du PEW Global Attitude Project. Selon ces enqu\u00eates, 58 % des personnes interrog\u00e9es dans le monde ont une opinion positive de l&rsquo;ONU (\u00ab tr\u00e8s favorable \u00bb ou \u00ab plut\u00f4t favorable \u00bb). Ici aussi, ce chiffre ne baisse que l\u00e9g\u00e8rement, \u00e0 56,5 %, si l&rsquo;on exclut les \u00c9tats membres de l&rsquo;UE. Le Pakistan (17,4 %) et les territoires palestiniens (27,1 %) se situent nettement en dessous de ces valeurs. En Chine (51,9 %) et en Inde (47,2 %), les valeurs sont toutefois inf\u00e9rieures \u00e0 celles de l&rsquo;Europe, mais seulement de peu, si l&rsquo;on compare avec le World Value Survey (PEW 2007).<\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Original :\u00a0Public sphere and global governance. Un article dans le num\u00e9ro sp\u00e9cial,\u00a0Structural Transformation of the Public Sphere, de la revue\u00a0Philosophy &amp; Social Criticism, par Michael Z\u00fcrn R\u00e9sum\u00e9 Cet article traite des effets de l&rsquo;absence et de la possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une sph\u00e8re publique politique normativement significative. Les effets de l&rsquo;absence d&rsquo;une sph\u00e8re publique mondiale sont consid\u00e9rables. &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/sphere-et-gouvernance-mondiale\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Sph\u00e8re publique et gouvernance mondiale&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_jetpack_hide_featured_image":false,"_jetpack_featured_image_duplicate_dismissed":0,"footnotes":""},"class_list":["post-8292","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack-related-posts":[{"id":8270,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/sphere-publique\/","url_meta":{"origin":8292,"position":0},"title":"Sph\u00e8re publique et d\u00e9mocratie en transformation","author":"Gilles Beauchamp","date":"24 juin 2025","format":false,"excerpt":"Un d\u00e9bat qui se poursuit - introduction Traduction de The public sphere and democracy in transformation: Continuing the debate \u2013 An introduction Introduction au num\u00e9ro th\u00e9matique de la revue Philosophy & Social Criticism : Structural Transformation of the Public Sphere R\u00e9sum\u00e9 Tous les aspects et dimensions qui peuvent \u00eatre l\u00e9gitimement\u2026","rel":"","context":"Article similaire","block_context":{"text":"Article similaire","link":""},"img":{"alt_text":"","src":"","width":0,"height":0},"classes":[]},{"id":8290,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/theorie-cognitive-sphere-publique\/","url_meta":{"origin":8292,"position":1},"title":"La th\u00e9orie de la sph\u00e8re publique comme th\u00e9orie cognitive de la soci\u00e9t\u00e9 moderne","author":"Gilles Beauchamp","date":"26 juin 2025","format":false,"excerpt":"Original :\u00a0The theory of the public sphere as a cognitive theory of modern society. 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R\u00e9sum\u00e9 Dans cet article, je soutiens que l'int\u00e9r\u00eat pour la sph\u00e8re publique et les conditions n\u00e9cessaires \u00e0 une v\u00e9ritable d\u00e9mocratie peuvent\u2026","rel":"","context":"Article similaire","block_context":{"text":"Article similaire","link":""},"img":{"alt_text":"","src":"","width":0,"height":0},"classes":[]},{"id":8281,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/transformation-sphere-publique\/","url_meta":{"origin":8292,"position":3},"title":"Transformation structurelle de la sph\u00e8re publique","author":"Gilles Beauchamp","date":"26 juin 2025","format":false,"excerpt":"Revue Philosophy & Social Criticism, Vol. 50, no. 1, janvier 2024 : Special Issue: Structural Transformation of the Public Sphere NOTE \u00e0 propos des traductions : ce sont des documents de travail. Les soulignements (gras ou italiques) sont, en g\u00e9n\u00e9ral, de GB. 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