{"id":8349,"date":"2025-07-17T15:01:38","date_gmt":"2025-07-17T19:01:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=8349"},"modified":"2025-07-17T19:30:31","modified_gmt":"2025-07-17T23:30:31","slug":"transformation-structurelle-sphere-publique","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/transformation-structurelle-sphere-publique\/","title":{"rendered":"Une nouvelle transformation structurelle de la sph\u00e8re publique ? Introduction"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Martin Seeliger et Sebastian Sevignani. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\">Traduction de l&rsquo;article <a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/10.1177\/02632764221109439\">A New Structural Transformation of the Public Sphere? An Introduction<\/a>, publi\u00e9 dans la revue <strong>Theory, Culture &amp; Society<\/strong> (<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/toc\/tcsa\/39\/4\">Vol. 39, No 4<\/a>), en 2022. <\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9sum\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La sph\u00e8re publique politique est importante pour la d\u00e9mocratie, et elle est en pleine mutation : c&rsquo;est ainsi que l&rsquo;on pourrait r\u00e9sumer en quelques mots l&rsquo;essence de l&rsquo;\u00e9tude monumentale de J\u00fcrgen Habermas intitul\u00e9e <em>La transformation structurelle de la sph\u00e8re publique<\/em> (1989). Dans les domaines de la sociologie politique et de la th\u00e9orie sociale, de l&rsquo;histoire, mais aussi de la recherche sur les mouvements sociaux, des \u00e9tudes culturelles et des \u00e9tudes sur les m\u00e9dias et la communication, sa conception de la sph\u00e8re publique comme sph\u00e8re de m\u00e9diation entre l&rsquo;\u00c9tat et la soci\u00e9t\u00e9 civile a eu une influence d\u00e9cisive sur le d\u00e9bat concernant le potentiel de la raison collective pour la d\u00e9mocratie moderne. Dans cette introduction, nous donnons un bref aper\u00e7u des arguments de Habermas sur l&rsquo;essor et le d\u00e9clin de la sph\u00e8re publique bourgeoise, d\u00e9montrons le lien n\u00e9cessaire entre la sph\u00e8re publique et la d\u00e9mocratie et, en nous r\u00e9f\u00e9rant aux contributions de ce num\u00e9ro sp\u00e9cial, esquissons les transformations actuelles de la sph\u00e8re publique \u00e0 travers trois processus fondamentaux : <strong>la num\u00e9risation, la marchandisation et la mondialisation.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La sph\u00e8re publique politique est importante pour la d\u00e9mocratie, et elle est en pleine mutation \u2013 c&rsquo;est ainsi que l&rsquo;on pourrait r\u00e9sumer en quelques mots l&rsquo;essence m\u00eame de l&rsquo;\u00e9tude monumentale de J\u00fcrgen Habermas intitul\u00e9e <em>La transformation structurelle de la sph\u00e8re publique<\/em> (1989). Dans les domaines de la sociologie et de la th\u00e9orie politiques, de l&rsquo;histoire, mais aussi de la recherche sur les mouvements sociaux, des \u00e9tudes culturelles et des \u00e9tudes sur les m\u00e9dias et la communication, sa conception de la sph\u00e8re publique comme sph\u00e8re de <strong>m\u00e9diation entre l&rsquo;\u00c9tat et la soci\u00e9t\u00e9 civile<\/strong> a eu une influence d\u00e9cisive sur le d\u00e9bat concernant le potentiel de la raison collective pour la d\u00e9mocratie moderne. Les contributions de ce num\u00e9ro sp\u00e9cial examinent de pr\u00e8s les transformations actuelles de la sph\u00e8re publique et leurs implications possibles pour la d\u00e9mocratie. Elles soulignent de mani\u00e8re critique le r\u00f4le central de sph\u00e8res publiques fonctionnelles et vivantes pour la l\u00e9gitimit\u00e9 et l&rsquo;efficacit\u00e9 de la d\u00e9mocratie et recherchent divers liens avec l&rsquo;\u0153uvre de J\u00fcrgen Habermas. Ce faisant, la f\u00e9condit\u00e9, la controverse et l&rsquo;actualit\u00e9 de sa th\u00e9orie transdisciplinaire de la sph\u00e8re publique sont d\u00e9montr\u00e9es de mani\u00e8re impressionnante, par exemple \u00e0 partir de perspectives th\u00e9oriques telles que le marxisme, la th\u00e9orie critique \/ l&rsquo;\u00e9cole de Francfort, la th\u00e9orie gramscienne de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie, le poststructuralisme et l&rsquo;\u00e9conomie politique critique. En conclusion de ce num\u00e9ro, Habermas (2022) pr\u00e9sente lui-m\u00eame ses propres id\u00e9es sur la transformation actuelle de la sph\u00e8re publique politique, que nous ne d\u00e9voilerons pas dans cette introduction.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;av\u00e8nement de la sph\u00e8re publique bourgeoise<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans son ouvrage fondateur, J\u00fcrgen Habermas pose la question de la possibilit\u00e9 de la formation d&rsquo;un ordre social par le biais d&rsquo;une communication raisonnable, une question qu&rsquo;il d\u00e9veloppe successivement au cours de ses travaux ult\u00e9rieurs. Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, Habermas reconstitue le d\u00e9veloppement de la sph\u00e8re publique politique depuis la fin du XVIIe si\u00e8cle en Angleterre jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;actuel corporatisme allemand des ann\u00e9es 1960, en tenant compte du d\u00e9veloppement de la communication politique de masse. La formation de la sph\u00e8re publique politique moderne d\u00e9coule initialement de deux moments centraux : premi\u00e8rement, l&rsquo;institution de la famille nucl\u00e9aire bourgeoise en tant que sph\u00e8re intime offre \u00e0 ses membres l&rsquo;espace d&rsquo;une \u00ab communaut\u00e9 volontaire d&rsquo;amour et d&rsquo;\u00e9ducation \u00bb (Hartmann, 2006 : 169) \u00e0 travers laquelle ses membres apprennent, sans contraintes \u00e9conomiques imm\u00e9diates, un \u00ab id\u00e9al d&rsquo;humanit\u00e9 sans contraintes \u00bb (Hartmann, 2006 : 169). Deuxi\u00e8mement, du moins pour les chefs de famille masculins, \u00ab la sph\u00e8re publique bourgeoise, initialement constitu\u00e9e d&rsquo;un public relativement restreint de particuliers int\u00e9ress\u00e9s par l&rsquo;art et lettr\u00e9s, qui ont rapidement revendiqu\u00e9 une voix politique \u00bb (Habermas, 2020 : 105), s&rsquo;est ouverte, d&rsquo;abord gr\u00e2ce \u00e0 une correspondance de plus en plus anim\u00e9e, puis \u00e0 la lecture de journaux et \u00e0 la participation \u00e0 des cercles (exclusifs) dans des clubs et des caf\u00e9s (voir tableau 1). La mise en place d&rsquo;un syst\u00e8me scolaire et \u00e9ducatif g\u00e9n\u00e9ral (sup\u00e9rieur) compl\u00e8te enfin le \u00ab <strong>lien entre d\u00e9mocratie, \u00e9ducation publique et citoyennet\u00e9<\/strong> \u00bb (Binder et Oelkers, 2017 : 9) gr\u00e2ce \u00e0 la comparaison des opinions et des positions dans le d\u00e9bat public. La sph\u00e8re publique politique appara\u00eet ainsi comme la sph\u00e8re que Habermas conceptualisera comme l&rsquo;instance m\u00e9diatrice entre la soci\u00e9t\u00e9 et le parlement.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1200\" height=\"1616\" src=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-1-1200x1616.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-8351\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-1-1200x1616.png 1200w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-1-744x1002.png 744w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-1-420x565.png 420w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-1-768x1034.png 768w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-1-1141x1536.png 1141w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-1-1521x2048.png 1521w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-1.png 1750w\" sizes=\"auto, (max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce domaine conna\u00eet une consolidation au cours de la modernisation sociale du XVIIIe si\u00e8cle, qui conf\u00e8re \u00ab ipso facto une signification politique \u00bb (Heming, 1997 : 60) au d\u00e9bat public entre int\u00e9r\u00eats contradictoires. Dans le m\u00eame temps, les contrastes socio-\u00e9conomiques au sein de la soci\u00e9t\u00e9 ouvrent la voie \u00e0 une intervention \u00e9conomique et sociopolitique de l&rsquo;\u00c9tat. Au sein de ces champs politiques, une constellation \u00e9merge au cours du XIXe si\u00e8cle, \u00e0 travers laquelle <strong>les partis et les associations<\/strong> organisent une repr\u00e9sentation collective des int\u00e9r\u00eats soci\u00e9taux. Pour Habermas, la transformation de l&rsquo;\u00c9tat constitutionnel lib\u00e9ral en un \u00c9tat social encadr\u00e9 par la politique des int\u00e9r\u00eats \u2013 parall\u00e8lement au d\u00e9veloppement des m\u00e9dias \u00e9lectroniques de masse en un conglom\u00e9rat relativement centralis\u00e9 et encadr\u00e9 au niveau national qui, selon lui, limite \u00ab les r\u00e9actions de leurs destinataires d&rsquo;une mani\u00e8re particuli\u00e8re \u00bb (Habermas, 1989 : 171) \u2013 constitue le moment d\u00e9terminant d&rsquo;une deuxi\u00e8me transformation structurelle de la sph\u00e8re publique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En opposant deux \u00e9tapes (stylis\u00e9es) du d\u00e9veloppement de la sph\u00e8re publique politique, Habermas obtient le crit\u00e8re de comparaison pour sa critique id\u00e9ologique d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 \u00ab ref\u00e9odalis\u00e9e \u00bb. La comparaison des diff\u00e9rentes phases lui sert ainsi de base (empirique et normative) pour une critique d\u00e9mocratique et th\u00e9orique de la prise de d\u00e9cision publique dans les syst\u00e8mes politiques h\u00e9rit\u00e9s des d\u00e9mocraties occidentales d&rsquo;apr\u00e8s-guerre et au-del\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Contrairement \u00e0 ses \u00e9crits ult\u00e9rieurs, la sph\u00e8re publique en mutation structurelle n&rsquo;est donc pas seulement consid\u00e9r\u00e9e comme une sph\u00e8re institutionnelle \u00e0 part enti\u00e8re, rev\u00eatant une importance capitale pour le fonctionnement des r\u00e9gimes d\u00e9mocratiques. La contribution de cette \u00e9tude r\u00e9side plut\u00f4t dans le fait que Habermas d\u00e9crit le caract\u00e8re processuel de cette sph\u00e8re comme une transformation structurelle de la sph\u00e8re publique. Habermas d\u00e9veloppe les param\u00e8tres de cette transformation structurelle dans <strong>trois dimensions d&rsquo;analyse<\/strong>, qu&rsquo;il ne nomme pas explicitement comme telles : dans le cadre de r\u00e9f\u00e9rence (socio-)spatial, la premi\u00e8re transformation structurelle implique la diff\u00e9renciation de la <strong>sph\u00e8re priv\u00e9e<\/strong> (soci\u00e9t\u00e9 civile et famille) et <strong>de l&rsquo;\u00c9tat<\/strong> (national), ainsi qu&rsquo;une sph\u00e8re <strong>publique m\u00e9diatrice<\/strong> en tant que sph\u00e8re de sa critique. Ici, la famille devient le lieu o\u00f9 s&rsquo;exerce une humanit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. Dans la deuxi\u00e8me transformation structurelle, la sph\u00e8re priv\u00e9e et la sph\u00e8re publique sont \u00e0 nouveau entrelac\u00e9es par un \u00c9tat providence intervenant dans la sph\u00e8re priv\u00e9e et par l&rsquo;instrumentalisation de la sph\u00e8re publique par des int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s et \u00e9tatiques (Habermas d\u00e9finira plus tard cela comme un exc\u00e8s d&rsquo;action strat\u00e9gique au lieu d&rsquo;action communicative).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans une <em>deuxi\u00e8me dimension <\/em>de l&rsquo;analyse, Habermas examine <strong>l&rsquo;impact des conditions \u00e9conomiques<\/strong> sur la transformation structurelle. Dans la premi\u00e8re s\u00e9quence, qui va de l&rsquo;\u00e9conomie f\u00e9odale au capitalisme, la production culturelle priv\u00e9e s&rsquo;adresse avant tout au <strong>public bourgeois<\/strong> des caf\u00e9s et des salons, dont Habermas g\u00e9n\u00e9ralise ici comme id\u00e9al la <em>citoyennet\u00e9, garantie par la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e<\/em>. La deuxi\u00e8me transformation structurelle se produit ensuite lors du passage <strong>du capitalisme concurrentiel au capitalisme oligopolistique<\/strong> soutenu par la <em>redistribution \u00e9tatique<\/em>. Ici, la production culturelle s&rsquo;effectue \u00e0 la fois dans le domaine public et priv\u00e9 sous forme de relations publiques et dans des conditions de polarisation continue des classes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 mesure que les moyens techniques de diffusion changent dans <em>une troisi\u00e8me dimension<\/em>, les citoyens, destinataires de la violence \u00e9tatique et publique, se transforment en un groupe de <strong>citoyens priv\u00e9s r\u00e9unis<\/strong> en tant que public, qui forment des publics assembl\u00e9s <strong>au moyen de p\u00e9riodiques \u00e9ducatifs<\/strong>. Dans la deuxi\u00e8me s\u00e9quence de d\u00e9veloppement de la transformation structurelle, ces p\u00e9riodiques \u00e9ducatifs sont remplac\u00e9s par les <strong>m\u00e9dias \u00e9lectroniques de masse<\/strong>. Bien que ceux-ci g\u00e9n\u00e9ralisent le potentiel d&rsquo;action communicative, ils ont pour effet de restreindre et de hi\u00e9rarchiser la communication publique. Sous l&rsquo;influence des m\u00e9dias de relations publiques, les publics collectifs se transforment en<strong> publics fabriqu\u00e9s<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">D\u00e9mocratie et sph\u00e8re publique<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, le concept fondamental de d\u00e9mocratie renvoie \u00e0 un ordre politique fond\u00e9 sur la \u00ab souverainet\u00e9 du peuple \u00bb. Dans l&rsquo;histoire des id\u00e9es comme dans la pratique politique, <strong>trois raisons<\/strong> essentielles l\u00e9gitiment ce syst\u00e8me de gouvernement. Alors qu&rsquo;une id\u00e9e <em>r\u00e9publicaine<\/em> met l&rsquo;accent sur la participation des citoyens aux proc\u00e9dures de d\u00e9cision politique (Arendt, 2009), les repr\u00e9sentants du <em>lib\u00e9ralisme<\/em> d\u00e9fendent la possibilit\u00e9 de la libert\u00e9 individuelle au sein d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 diversifi\u00e9e (Mill, 1991). Une troisi\u00e8me tradition, celle de la <em>social-d\u00e9mocratie<\/em>, proclame enfin la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une redistribution mat\u00e9rielle afin de stabiliser les conditions de vie \u00e9conomiques (par exemple, via la r\u00e9gulation du march\u00e9 du travail ou l&rsquo;\u00c9tat-providence ; voir Marshall et Bottomore, 1992). En s&rsquo;inspirant de Rosanvallon (2013 : 29), on peut distinguer <em>quatre<strong> <\/strong>sph\u00e8res de la d\u00e9mocratie<\/em>. En tant que pratique exerc\u00e9e <strong>par les citoyen<\/strong>s, elle consiste en un droit g\u00e9n\u00e9ral de <strong>vote<\/strong>, qui a \u00e9t\u00e9 progressivement \u00e9tendu \u00e0 d&rsquo;autres besoins et droits. Ces droits se sont ensuite consolid\u00e9s au sein de la d\u00e9mocratie en tant que <strong>syst\u00e8me politique<\/strong>, dont les institutions et les proc\u00e9dures devaient maintenir le bien commun sous les aspects \u00e9nonc\u00e9s dans la premi\u00e8re dimension. Troisi\u00e8mement, en tant que <em>forme sociale<\/em>, la d\u00e9mocratie vise \u00e0 r\u00e9aliser <strong>une id\u00e9e d&rsquo;\u00e9galit\u00e9<\/strong> et de <strong>communaut\u00e9<\/strong>. Enfin, en tant que <em>mode de gouvernance,<\/em> elle est cens\u00e9e assurer la <strong>mod\u00e9ration entre les int\u00e9r\u00eats<\/strong> contradictoires au sein de la soci\u00e9t\u00e9. En ce qui concerne sa l\u00e9gitimit\u00e9 en tant que forme de gouvernance, Fritz Scharpf (1999) met en \u00e9vidence deux dimensions de la d\u00e9mocratie. Alors qu&rsquo;une perspective ax\u00e9e sur les intrants, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;impact du peuple sur la politique de l&rsquo;\u00c9tat, doit se concentrer sur ses pr\u00e9f\u00e9rences authentiques, une approche ax\u00e9e sur les extrants met l&rsquo;accent sur l&rsquo;efficacit\u00e9 des mesures politiques. Pour g\u00e9n\u00e9rer un r\u00e9sultat efficace, on pourrait d\u00e9sormais supposer qu&rsquo;un input efficace est n\u00e9cessaire. Selon Pitkin (1967), l&rsquo;intensit\u00e9 du lien entre les pr\u00e9f\u00e9rences du peuple peut \u00eatre identifi\u00e9e comme la r\u00e9activit\u00e9 du r\u00e9gime d\u00e9mocratique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La critique du manque de r\u00e9activit\u00e9 de la politique d\u00e9mocratique dominante \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la population de l&rsquo;\u00c9tat est devenue le point de d\u00e9part d&rsquo;une s\u00e9rie de diagnostics de crise dans le domaine des sciences sociales au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, qui attestent d&rsquo;une s\u00e9rie de dysfonctionnements structurels (Crouch, 2004, 2020 ; Streeck, 2014, Geiselberger, 2017 ; Brown, 2015). Suivant la distinction dimensionnelle propos\u00e9e par Rosanvallon (2018), la crise actuelle de la d\u00e9mocratie s&rsquo;exprime dans les dimensions pr\u00e9sent\u00e9es ici, tant dans la pratique, sous la forme de l&rsquo;<strong>activit\u00e9 civique<\/strong> (<em>baisse de la participation \u00e9lectorale<\/em> et de l&rsquo;<em>identification des citoyens aux partis<\/em>), que dans la <strong>dynamique du syst\u00e8me<\/strong> politique (la <em>volatilit\u00e9<\/em> des pr\u00e9f\u00e9rences des \u00e9lecteurs se traduit par des difficult\u00e9s \u00e0 trouver des majorit\u00e9s et une perte g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;importance des parlements), dans sa forme de soci\u00e9t\u00e9 (augmentation des <em>in\u00e9galit\u00e9s<\/em> et de l&rsquo;exclusion sociale) et dans sa forme de gouvernement (privil\u00e9gium unilat\u00e9ral des int\u00e9r\u00eats du <em>capital<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est \u00e0 ce stade que le concept de sph\u00e8re publique prend toute son importance. Il d\u00e9rive du terme allemand \u00ab \u00d6ffentlichkeit \u00bb (\u00e9tat de perceptibilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale). Ce terme se distingue par ses multiples significations. La modernisation de l&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;a pas seulement apport\u00e9 des droits aux citoyens, tels que la propri\u00e9t\u00e9 publique (par exemple, un banc public dans un parc public). La communication publique (et ses conditions sociales pr\u00e9alables) est \u00e9galement devenue l&rsquo;un des piliers de la soci\u00e9t\u00e9 moderne. Nous avons d\u00e9fini comme probl\u00e8me fondamental de la d\u00e9mocratie la question de savoir <strong>comment une soci\u00e9t\u00e9 pluraliste peut justifier un ordre social fond\u00e9 sur l&rsquo;autod\u00e9termination et l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 de ses membres<\/strong>. Dans l&rsquo;\u00c9tat constitutionnel, ces probl\u00e8mes sont r\u00e9solus par l&rsquo;institutionnalisation formelle de r\u00e8gles destin\u00e9es \u00e0 structurer la prise de d\u00e9cision collective. Cependant, en raison des changements sociaux permanents, il est impossible de fixer durablement ces r\u00e8gles. Le cadre de la sph\u00e8re publique offre une autre forme de mod\u00e9ration des int\u00e9r\u00eats contradictoires dans le <strong>mode d&rsquo;apprentissage collectif<\/strong>. En tant que moyen central d&rsquo;\u00e9mancipation bourgeoise, le public lib\u00e9ral peut permettre des d\u00e9bats gr\u00e2ce auxquels <em>les participants peuvent modifier leurs int\u00e9r\u00eats<\/em>, voire parvenir \u00e0 un consensus. Dans la lign\u00e9e de Neidhardt (1994 : 10), nous pouvons, de mani\u00e8re tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rale, comprendre les sph\u00e8res publiques comme \u00e9mergeant <strong>l\u00e0 o\u00f9 des locuteurs communiquent avec un public dont ils ne peuvent d\u00e9terminer les limites<\/strong>. La communication publique est donc souvent incertaine et comporte un fort potentiel de surprises. En raison du caract\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralement ouvert des processus d\u00e9lib\u00e9ratifs, <strong>la qualit\u00e9 de la r\u00e8gle d\u00e9mocratique d\u00e9pend de l&rsquo;organisation de la sph\u00e8re publique<\/strong>. Du point de vue de la th\u00e9orie d\u00e9mocratique, nous pouvons, selon Fraser (2007) et conform\u00e9ment au mod\u00e8le d&rsquo;entr\u00e9e\/sortie de Scharpf (1999), distinguer deux aspects de la sph\u00e8re publique : sa l\u00e9gitimit\u00e9 normative et son efficacit\u00e9 politique. \u00ab Sans eux \u00bb, conclut Fraser (2007 : 8), \u00ab le concept perd sa force critique et son int\u00e9r\u00eat politique \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette exigence normative remonte \u00e0 <strong>trois<\/strong> principes (ou <strong>fonctions) de la sph\u00e8re publique <\/strong>\u00e9nonc\u00e9s par Neidhardt (1994 : 8). Dans un souci de transparence g\u00e9n\u00e9rale, la sph\u00e8re publique doit \u00eatre <em><strong>ouverte \u00e0 tous<\/strong> les groupes sociaux, \u00e0 tous les sujets et \u00e0 toutes les opinions qui pr\u00e9sentent un int\u00e9r\u00eat collectif<\/em>. Afin de garantir la validation collective, les acteurs qui participent \u00e0 la sph\u00e8re publique doivent (\u00eatre <strong>tenus de) traiter les th\u00e8mes et les opinions des autres participants<\/strong>, afin de (\u00e9ventuellement) modifier leurs propres points de vue. Enfin, dans un souci d&rsquo;orientation g\u00e9n\u00e9rale, la sph\u00e8re publique fait \u00e9merger des opinions publiques (qui, dans la pratique, ont toutefois des effets divers). Cette troisi\u00e8me dimension est \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 collective du public, dont les participants sont reli\u00e9s par des modes de consommation m\u00e9diatique similaires. Ce n&rsquo;est que dans la mesure o\u00f9 elle s&rsquo;identifie comme une sph\u00e8re publique qu&rsquo;un contexte permettant l&rsquo;interpellation, la compr\u00e9hension et la r\u00e9ponse mutuelles dans le cadre de discours publics \u00e9merge (We\u00dfler et Wingert, 2007 : 22). En tant que sph\u00e8re o\u00f9 se r\u00e9unissent des personnes priv\u00e9es, la sph\u00e8re publique n\u00e9cessite donc non seulement <strong>une pratique commune de co-construction performative<\/strong>, mais aussi <strong>une imagination commune<\/strong> parmi ses participants. Si cette conception plut\u00f4t restrictive de l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 sociale fait r\u00e9f\u00e9rence aux disparit\u00e9s entre les participants actifs, Fraser (1992) propose une analyse plus approfondie du lien entre in\u00e9galit\u00e9 et sph\u00e8re publique. Dans les \u00ab soci\u00e9t\u00e9s dont le cadre institutionnel fondamental g\u00e9n\u00e8re des groupes sociaux in\u00e9gaux dans des relations structurelles de domination et de subordination \u00bb, Fraser (1992 : 122) affirme que \u00ab la pleine parit\u00e9 de participation au d\u00e9bat et \u00e0 la d\u00e9lib\u00e9ration publics n&rsquo;est pas \u00e0 la port\u00e9e du possible \u00bb. La question se pose donc de savoir <strong>quelle forme de sph\u00e8re publique politique (et de vie publique<\/strong> dans son ensemble) est la plus \u00e0 m\u00eame de <em>garantir l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 de participation entre les groupes privil\u00e9gi\u00e9s et d\u00e9favoris\u00e9s<\/em> (ou entre les dominants et les domin\u00e9s). Cette triade de fonctions de la sph\u00e8re publique a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 partir du mod\u00e8le normativement exigeant de la sph\u00e8re publique discursive de J\u00fcrgen Habermas, qui est \u00e9galement la r\u00e9f\u00e9rence la plus importante de ce num\u00e9ro sp\u00e9cial. Il convient de mentionner ici \u2013 et il existe d&rsquo;ailleurs des r\u00e9f\u00e9rences correspondantes dans les contributions \u00e0 ce num\u00e9ro \u2013 qu&rsquo;avec Ritzi (2013 : 179ff.), outre le mod\u00e8le de la sph\u00e8re publique discursive, on peut distinguer au moins deux alternatives : le mod\u00e8le miroir, moins sophistiqu\u00e9 (par exemple Luhmann, 2010), et le mod\u00e8le post-structuraliste des publics politis\u00e9s (par exemple Mouffe, 2005). Alors que le premier place la fonction de transparence de la sph\u00e8re publique au centre et reste normativement sceptique quant \u00e0 la fonction de validation et d&rsquo;orientation ou d&rsquo;identit\u00e9, le second met l&rsquo;accent sur la fonction d&rsquo;orientation ou d&rsquo;identit\u00e9 de la sph\u00e8re publique. Nous pourrions \u00e9galement ajouter la th\u00e9orie pragmatique de la sph\u00e8re publique et de la d\u00e9mocratie comme approche distincte (par exemple Dewey, 1946) au tableau des th\u00e9ories de la sph\u00e8re publique. La th\u00e9orie pragmatique de la sph\u00e8re publique, quant \u00e0 elle, se concentre clairement sur la validation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La sph\u00e8re publique \u00e9mergente, constitu\u00e9e de <strong>publics interconnect\u00e9s<\/strong>, porte ainsi la responsabilit\u00e9 centrale du fonctionnement de la d\u00e9mocratie : une sph\u00e8re publique vivante doit, premi\u00e8rement, prendre et contr\u00f4ler les <strong>d\u00e9cisions<\/strong> (politique) ; deuxi\u00e8mement, identifier les probl\u00e8mes et trouver des <strong>solutions<\/strong> (\u00e9pist\u00e9mologie) ; et troisi\u00e8mement, inclure et former des <strong>opinions<\/strong> (culture). Dans ce contexte, nous pouvons nous demander non seulement dans quelle mesure les publics existent et dans quelle mesure les principes de la sph\u00e8re publique s&rsquo;\u00e9tendent \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, mais aussi quelles sont leurs qualit\u00e9s (d\u00e9mocratiques). En ce qui concerne le r\u00f4le politique du public, une conception \u00e0 deux volets de la d\u00e9mocratie est en jeu. La distinction entre les publics, o\u00f9 s&rsquo;articule la volont\u00e9 des <strong>personnes concern\u00e9es par les d\u00e9cisions politiques<\/strong>, et les <em>institutions politiques et les organes repr\u00e9sentatifs<\/em>, qui mettent en \u0153uvre ces d\u00e9cisions, revient in\u00e9vitablement (cf. Fraser, 2014 : 142). Cela n&rsquo;exclut toutefois pas des mod\u00e8les de d\u00e9mocratie <strong>radicaux et participatifs.<\/strong> Ceux-ci proposent un lien aussi \u00e9troit que possible entre les institutions politiques et la sph\u00e8re publique et s&rsquo;orientent parfois vers la possibilit\u00e9 d&rsquo;une autosociabilisation gr\u00e2ce \u00e0 <strong>des publics forts <\/strong>(Sevignani, dans ce num\u00e9ro). Les publics ne se contentent alors pas d&rsquo;identifier la domination comme l\u00e9gitime, mais deviennent eux-m\u00eames la source de la domination. Il appara\u00eet \u00e9galement clairement que l&rsquo;hypoth\u00e8se selon laquelle les publics eux-m\u00eames ne peuvent pas gouverner ne nous emp\u00eache pas de d\u00e9mocratiser les institutions dirigeantes et de les organiser de plus en plus selon le principe public (Seeliger et al., dans ce num\u00e9ro). Cela implique \u00e9galement que les <strong>conditions constitutionnelles de la sph\u00e8re publique<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire les <em>infrastructures techniques et m\u00e9diatiques<\/em>, devraient \u00eatre appropri\u00e9es publiquement et qu&rsquo;un nouveau syst\u00e8me m\u00e9diatique public devrait \u00eatre d\u00e9velopp\u00e9. Le probl\u00e8me de la d\u00e9mocratisation devient alors celui de l&rsquo;extension du principe de la sph\u00e8re publique et de la d\u00e9termination de la relation entre les publics forts et les publics faibles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Outre cette focalisation sur la r\u00e8gle politiquement institutionnalis\u00e9e (prise et contr\u00f4le des d\u00e9cisions), la <strong>fonction \u00e9pist\u00e9mique et identitaire<\/strong> de la sph\u00e8re publique doit \u00e9galement \u00eatre prise en compte dans une perspective de th\u00e9orie d\u00e9mocratique. La sph\u00e8re publique devrait \u00eatre en mesure de <em>poser et d&rsquo;ordonner les probl\u00e8mes <\/em>avant qu&rsquo;ils ne soient trait\u00e9s sur le plan politique. Cette<strong> fonction de forum<\/strong> de la sph\u00e8re publique, selon laquelle les sph\u00e8res publiques doivent permettre la perception collective et la discussion de probl\u00e8mes d&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral ainsi que la recherche coop\u00e9rative de solutions communes \u00e0 ces probl\u00e8mes, correspond \u00e0 la dimension \u00e9pist\u00e9mique de la d\u00e9mocratie qui consiste \u00e0 produire des solutions aux probl\u00e8mes qui soient aussi efficaces que possible et susceptibles de faire l&rsquo;objet d&rsquo;un consensus. Les sph\u00e8res publiques, en particulier lorsqu&rsquo;elles sont organis\u00e9es de mani\u00e8re participative et \u00e9galitaire, contribuent ainsi \u00e9galement \u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 des d\u00e9mocraties.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;efficacit\u00e9 des sph\u00e8res publiques <strong>faibles<\/strong> et <em>d\u00e9lib\u00e9ratives<\/em> se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 leur capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9soudre des probl\u00e8mes, ainsi qu&rsquo;\u00e0 <em>la possibilit\u00e9 de l\u00e9gitimer des d\u00e9cisions politiques prises ailleurs<\/em> et donc d&rsquo;exercer un contr\u00f4le et une <strong>critique vis-\u00e0-vis du pouvoir<\/strong> en place. L&rsquo;efficacit\u00e9 des sph\u00e8res publiques <strong>fortes<\/strong> et <em>d\u00e9cisives<\/em> se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 leur capacit\u00e9 \u00e0 identifier et \u00e0 <em>r\u00e9soudre des probl\u00e8mes<\/em>, ainsi qu&rsquo;\u00e0 leur capacit\u00e9 \u00e0 <em>l\u00e9gitimer ces proc\u00e9dures<\/em>. Pour \u00eatre trait\u00e9s politiquement, les probl\u00e8mes doivent \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s dans un processus de formation de l&rsquo;opinion. Dans les sph\u00e8res publiques, les gens s&rsquo;expriment, \u00e9coutent id\u00e9alement et, dans le meilleur des cas, une irritation mutuelle \u00e9merge de ce processus de communication, suivie d&rsquo;un changement qui ne laisse ni les locuteurs ni les auditeurs inchang\u00e9s (Rosa et Sevignani, ce num\u00e9ro). Du point de vue de la th\u00e9orie d\u00e9mocratique, des questions se posent alors quant \u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s (input), \u00e0 l&rsquo;articulation et \u00e0 l&rsquo;attention (throughput) et \u00e0 la formation (volont\u00e9 et opinion) par le biais des publics (output). Pouvoir <strong>s&rsquo;exprimer seul ne suffit pas <\/strong>pour mettre en mouvement le potentiel transformateur des publics ; <strong>il faut<\/strong> \u00e9galement <strong>des auditeurs<\/strong>. Mais m\u00eame la rencontre entre l&rsquo;orateur et l&rsquo;auditeur ne suffit pas \u00e0 \u00e9tablir une d\u00e9lib\u00e9ration ; leur \u00e9change communicatif doit faire une diff\u00e9rence et d\u00e9clencher des processus (d&rsquo;apprentissage) qui transforment les sujets et les opinions. La th\u00e9orie d\u00e9lib\u00e9rative de la d\u00e9mocratie de Habermas comprend bien cela et se concentre donc sur les processus de communication publique (throughput et output).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La d\u00e9lib\u00e9ration existe-t-elle donc dans les publics ? Et si oui, quelle qualit\u00e9 rev\u00eat-elle ? La premi\u00e8re question a \u00e9t\u00e9 abord\u00e9e par Habermas sous l&rsquo;angle du d\u00e9placement de la communication dans la sph\u00e8re publique (acclamatoire) et de sa \u00ab ref\u00e9odalisation \u00bb ; il en r\u00e9sulte une situation de communication sans communication r\u00e9elle, o\u00f9 la communication est unidirectionnelle plut\u00f4t que bidirectionnelle. Les acteurs font un usage strat\u00e9gique des publics. Mais s&rsquo;il y a <strong>communication bidirectionnelle<\/strong>, on peut s&rsquo;attendre \u00e0 certains <strong>effets d\u00e9lib\u00e9ratifs.<\/strong> Les diagnostics de <em>fragmentation<\/em> et de <em>polarisation<\/em> de la sph\u00e8re publique renvoient tous deux \u00e0 la qualit\u00e9 de la compr\u00e9hension et de la formation de l&rsquo;opinion. Dans le premier cas, cela se produit dans <strong>des sous-publics s\u00e9par\u00e9s <\/strong>les uns des autres, sans chevauchement ; dans le second cas, cependant, il existe des chevauchements au sens d&rsquo;une <strong>r\u00e9pulsion centrifuge entre les sous-publics<\/strong>. L&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une concurrence entre parler et \u00e9couter, ainsi que la possibilit\u00e9 de formation d&rsquo;identit\u00e9 et d&rsquo;apprentissage dans les publics, pousse la th\u00e9orie critique de la sph\u00e8re publique \u00e0 se demander ce que les participants \u00e0 la communication ont en commun avant ou apr\u00e8s la d\u00e9lib\u00e9ration, et ce qu&rsquo;ils devraient avoir. Une th\u00e9orie critique de la sph\u00e8re publique suppose une subjectivit\u00e9 sp\u00e9cifique, selon laquelle les individus veulent fa\u00e7onner l&rsquo;histoire (cf. Fraser, 2014 ; Rosa, dans ce num\u00e9ro). Dans une variante fonctionnaliste de ce raisonnement, on peut affirmer qu&rsquo;une fois que l&rsquo;interaction entre la sph\u00e8re publique moderne et la socialit\u00e9 s&rsquo;est \u00e9tablie, les acteurs qui y participent ne peuvent pas simplement d\u00e9cider de faire reculer la sph\u00e8re publique ou de suspendre la raison (cf. Trenz, 2021). De mani\u00e8re encore plus universelle, Habermas soutient que pour <strong>communiquer<\/strong>, il faut poser et n\u00e9cessairement se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 des <strong>revendications de validit\u00e9<\/strong> fondamentales susceptibles de cr\u00e9er le lien social de la sph\u00e8re publique. Cependant, toutes ces hypoth\u00e8ses sont remises en question lorsque le principe de justification en tant que lien entre diff\u00e9rents points de vue et opinions est \u00e9rod\u00e9, par exemple dans le cadre de la \u00ab politique post-factuelle \u00bb (Van Dyk, dans ce num\u00e9ro).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La transformation structurelle actuelle de la sph\u00e8re publique<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La th\u00e8se de d\u00e9part de cette contribution est que, dans <strong>les trois dimensions<\/strong> sur lesquelles se concentre l&rsquo;analyse sociologique de Habermas \u2013 le cadre de r\u00e9f\u00e9rence <em>(socio-)spatial<\/em>, le cadre <em>\u00e9conomique<\/em> et les moyens <em>techniques de diffusion<\/em> \u2013, une nouvelle transformation structurelle, voire une troisi\u00e8me, de la sph\u00e8re publique est actuellement en cours. Nous soutiendrons que cette transformation structurelle est directement li\u00e9e aux ph\u00e9nom\u00e8nes de crise des d\u00e9mocraties contemporaines d\u00e9crits au d\u00e9but de cette introduction (voir tableau 2). Dans ce contexte, la nouvelle transformation structurelle de la sph\u00e8re publique s&rsquo;op\u00e8re dans le champ de tension entre <em>trois \u00e9volutions institutionnelles<\/em> : la <strong>num\u00e9risation<\/strong>, la <strong>marchandisation<\/strong> et la <strong>mondialisation<\/strong> du social.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1200\" height=\"735\" src=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-2-1200x735.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-8353\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-2-1200x735.png 1200w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-2-744x456.png 744w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-2-420x257.png 420w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-2-768x471.png 768w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-2-1536x941.png 1536w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Tableau-2.png 1779w\" sizes=\"auto, (max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Devrais-je traduire ce tableau ?<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Num\u00e9risation<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La mani\u00e8re dont les sph\u00e8res publiques sont organis\u00e9es sur le plan technique et institutionnel dans un syst\u00e8me m\u00e9diatique a des implications sur les possibilit\u00e9s et la qualit\u00e9 de la d\u00e9lib\u00e9ration et de la formation de l&rsquo;opinion. La <strong>mutation structurelle num\u00e9rique<\/strong> s&rsquo;op\u00e8re dans le cadre de processus interconnect\u00e9s de d\u00e9sinterm\u00e9diation et de r\u00e9interm\u00e9diation via de nouvelles plateformes. Dans ce processus, le <strong>journalisme<\/strong> <strong>professionnel<\/strong> et les m\u00e9dias de masse traditionnels, qui organisaient en grande partie les publics, sont de plus en plus <em>contourn\u00e9s en tant que gardiens des flux de communication publique<\/em> avec l&rsquo;aide des m\u00e9dias num\u00e9riques et sociaux (voir Sevignani, dans ce num\u00e9ro). Les <strong>m\u00e9dias num\u00e9riques<\/strong> facilitent l&rsquo;acc\u00e8s aux publics et sont porteurs d&rsquo;une <strong>communication bidirectionnelle<\/strong>. Gr\u00e2ce \u00e0 cet acc\u00e8s facilit\u00e9, les sph\u00e8res publiques <em>s&rsquo;\u00e9largissent, estompant les fronti\u00e8res<\/em> entre les diff\u00e9rents niveaux de la <strong>sph\u00e8re publique <\/strong>(communication individuelle, collective et de masse) et les sph\u00e8res semi-publiques \u00e0 l&rsquo;interface avec la <strong>sph\u00e8re priv\u00e9e<\/strong> et les questions personnelles. Cette expansion conduit \u00e0 une <strong>pluralisation des sph\u00e8res publiques,<\/strong> les m\u00e9dias ou communicateurs individuels ayant tendance \u00e0 voir leur port\u00e9e diminuer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces changements du c\u00f4t\u00e9 des apports \u00e0 la sph\u00e8re publique ont des effets sur les pratiques de d\u00e9lib\u00e9ration et leurs r\u00e9sultats. Les ambivalences du changement structurel de la sph\u00e8re publique politique, d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9es dans le contexte de l&rsquo;\u00e9largissement de son cadre de r\u00e9f\u00e9rence socio-spatial, apparaissent encore plus clairement dans sa num\u00e9risation. Alors que les m\u00e9dias de masse traditionnels \u00e9taient encore <strong>capables de concentrer relativement bien l&rsquo;attention du public<\/strong> sur quelques th\u00e8mes sp\u00e9cifiques, cela semble <em>de plus en plus difficile \u00e0 r\u00e9aliser<\/em> dans les nouvelles conditions. La mise \u00e0 niveau du r\u00f4le des <em>utilisateurs<\/em>, qui passent <em><strong>de lecteurs \u00e0 auteurs<\/strong><\/em>, augmente le nombre de pr\u00e9occupations alimentant le processus de discussion publique et donc <em>la complexit\u00e9 <\/em>de la communication publique dans son ensemble. Si l&rsquo;articulation des pr\u00e9occupations politiques et leur validation mutuelle deviennent potentiellement plus repr\u00e9sentatives, elles semblent \u00e9galement plus difficiles \u00e0 appr\u00e9hender dans leur globalit\u00e9. Contrairement \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un \u00e9largissement du spectre des opinions, la th\u00e8se d&rsquo;une fragmentation de la sph\u00e8re publique en bulles de filtrage homosociales et chambres d&rsquo;\u00e9cho est \u00e9galement avanc\u00e9e. La mesure dans laquelle la num\u00e9risation de la communication politique est capable de fa\u00e7onner des mod\u00e8les collectifs d&rsquo;orientation et des identit\u00e9s publiques largement inclusives en tant qu&rsquo;\u00e9l\u00e9ments de r\u00e9f\u00e9rence des sph\u00e8res publiques d\u00e9mocratiques est \u00e9galement une question ouverte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est toutefois certain que cette question et les implications d\u00e9mocratiques de la communication num\u00e9rique ne peuvent \u00eatre trait\u00e9es de mani\u00e8re appropri\u00e9e sans tenir compte des <strong>nouvelles formes de (r\u00e9)interm\u00e9diation<\/strong>. Les <em>flux de communication transitent<\/em> de plus en plus <em>par des plateformes num\u00e9riques<\/em> qui les organisent de mani\u00e8re automatis\u00e9e selon <strong>des crit\u00e8res autres<\/strong> <strong>que<\/strong> ceux appliqu\u00e9s <strong>dans le journalisme<\/strong>. Les restrictions r\u00e9elles, les excommunications (comme cela s&rsquo;est produit dans le cas de Trump en janvier 2021) sont rares ; la num\u00e9risation s&rsquo;accompagne plut\u00f4t d&rsquo;une forte marchandisation. En tant que <strong>domaines priv\u00e9s secrets<\/strong>, les nouveaux points de commutation de la sph\u00e8re publique sont largement soustraits \u00e0 la n\u00e9gociation publique (Beyes, ce num\u00e9ro). Les <strong>nouveaux interm\u00e9diaires des plateformes <\/strong>sont fortement organis\u00e9s selon des consid\u00e9rations de profit et appliquent des mod\u00e8les commerciaux bas\u00e9s sur la surveillance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Leur surveillance et leur \u00e9valuation de la communication num\u00e9rique ob\u00e9issent \u00e0 une logique cybern\u00e9tique de contr\u00f4le o\u00f9 l&rsquo;action communicative devient plus facilement contr\u00f4lable, voire permet une propagande bas\u00e9e sur le retour d&rsquo;information dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de ceux qui poss\u00e8dent les donn\u00e9es ou savent les utiliser. Cela ouvre la voie soit \u00e0 une <strong>fermeture de la d\u00e9lib\u00e9ration <\/strong>au sens d&rsquo;une simple mise en r\u00e9seau d&rsquo;opinions priv\u00e9es (Sevignani, dans ce num\u00e9ro), soit \u00e0 une forme de plus en plus<strong> acclamatoire de la sph\u00e8re publique<\/strong>, telle qu&rsquo;elle s&rsquo;exprime par exemple dans de simples expressions \u00ab j&rsquo;aime \u00bb ou \u00ab je n&rsquo;aime pas \u00bb, dans un mode de \u00ab repr\u00e9sentation privatis\u00e9e \u00bb (Staab et Thiel, dans ce num\u00e9ro). Ou bien la communication num\u00e9rique organis\u00e9e de cette mani\u00e8re conduit \u00e0 des r\u00e9sultats d\u00e9lib\u00e9ratifs <strong>plus fragment\u00e9s et polaris\u00e9s<\/strong>. En termes de th\u00e9orie d\u00e9mocratique, nous sommes alors confront\u00e9s \u00e0 une tension entre la pluralisation d&rsquo;une part et les probl\u00e8mes de d\u00e9sint\u00e9gration li\u00e9s au d\u00e9placement de la sph\u00e8re publique, \u00e0 sa fragmentation et \u00e0 sa polarisation d&rsquo;autre part. La th\u00e8se d&rsquo;une <strong>forte fragmentation<\/strong> due \u00e0 l&rsquo;<em>absence de recoupements socio-spatiaux<\/em> et \u00e0 l&rsquo;<em>isolement des publics<\/em> les uns par rapport aux autres n&rsquo;a toutefois trouv\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent que <strong>peu de fondements empiriques.<\/strong> Le probl\u00e8me de la <strong>polarisation<\/strong> des sph\u00e8res publiques en voie de d\u00e9sint\u00e9gration semble <strong>plus plausible<\/strong>. Les publics partiels recherchent effectivement des <em>opinions dissidentes<\/em>, non pas pour en tirer des enseignements, mais dans un mode <em>r\u00e9pulsif<\/em> (Rosa, dans ce num\u00e9ro). La division de l&rsquo;audience est renforc\u00e9e par des r\u00e9f\u00e9rences r\u00e9ciproques. Outre de nouvelles possibilit\u00e9s de critique et de contr\u00f4le populaires (Sevignani, dans ce num\u00e9ro), la <strong>d\u00e9sinterm\u00e9diation et la r\u00e9interm\u00e9diation<\/strong> de la communication publique, avec leur \u00ab \u00e9conomie toxique de l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 politique \u00bb (Van Dyk, dans ce num\u00e9ro), favorisent \u00e9galement une tendance au populisme, qui peut \u00eatre \u00e9tudi\u00e9e comme un flux sp\u00e9cifique de communication et une interaction entre les publics apr\u00e8s <strong>l&rsquo;\u00e9rosion des gatekeepers des m\u00e9dias<\/strong> de masse.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Commodification<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le changement structurel actuel de la sph\u00e8re publique et ses implications pour la d\u00e9mocratie ne peuvent \u00eatre compris uniquement en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution des moyens techniques de diffusion, ni en consid\u00e9rant uniquement l&rsquo;\u00e9conomie politique des m\u00e9dias num\u00e9riques. Par exemple, la tendance populiste et la mont\u00e9e de<em> la politique post-factuelle<\/em> trouvent leurs racines dans une phase pr\u00e9c\u00e9dente de \u00ab post-politique factuelle \u00bb technocratique, au sens d&rsquo;une <strong>politique radicale du march\u00e9 sans alternative<\/strong> (Van Dyk, dans ce num\u00e9ro). C&rsquo;est donc la crise apparemment plus profonde de la repr\u00e9sentation politique, d\u00e9tach\u00e9e de son lien avec la d\u00e9lib\u00e9ration d\u00e9mocratique, sur laquelle travaille le populisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Outre la (d\u00e9)marchandisation au sens d&rsquo;un d\u00e9placement de la sph\u00e8re publique et de la communication, il faut tenir compte de la marchandisation des ar\u00e8nes de communication ainsi que des communicateurs. Ainsi, des tendances \u00e0 l&rsquo;instrumentalisation politique (Van Dyk, dans ce num\u00e9ro) et \u00e0 l&rsquo;exploitation \u00e9conomique de la sph\u00e8re publique peuvent \u00eatre observ\u00e9es non seulement sur le lieu de travail, mais aussi dans le domaine des m\u00e9dias num\u00e9riques et sociaux. Une caract\u00e9ristique qualitativement nouvelle du changement structurel actuel de la sph\u00e8re publique est toutefois une <strong>restriction de la d\u00e9mocratie par l&rsquo;abondance et l&rsquo;activation communicatives<\/strong> (cf. Dean, 2009 ; Beyes, dans ce num\u00e9ro). Une dimension \u00e9conomique et exploitante est inh\u00e9rente \u00e0 toute communication effectu\u00e9e sur des plateformes qui suivent des mod\u00e8les commerciaux bas\u00e9s sur la surveillance. En tout \u00e9tat de cause, la question qui se pose aujourd&rsquo;hui avec plus d&rsquo;acuit\u00e9 est de savoir comment, dans une situation d&rsquo;abondance communicative, il est possible de ne pas (seulement) probl\u00e9matiser le d\u00e9placement ou l&rsquo;unidirectionnalit\u00e9 de la communication, mais aussi d&rsquo;identifier et d&rsquo;<strong>\u00e9valuer diff\u00e9rentes qualit\u00e9s et formes de d\u00e9ploiement communicatif.<\/strong> D&rsquo;une part, nous sommes confront\u00e9s \u00e0 une intensification des tendances longtemps discut\u00e9es vers la <strong>marchandisation des m\u00e9dias<\/strong> (par exemple Cag\u00e9, 2016), mais de nombreux m\u00e9dias commerciaux de masse sont actuellement confront\u00e9s \u00e0 des probl\u00e8mes de financement existentiels, entre autres parce qu&rsquo;ils perdent des revenus publicitaires au profit des plateformes m\u00e9diatiques num\u00e9riques dont la logique d\u00e9teint sur le journalisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En revanche, l&rsquo;extension de la d\u00e9mocratie aux organisations \u00e9conomiques et aux sph\u00e8res obscures du monde num\u00e9rique agirait comme une pouss\u00e9e au \u00ab c\u0153ur \u00bb du mouvement de marchandisation : la propri\u00e9t\u00e9 serait moins soustraite \u00e0 la cod\u00e9termination et les travailleurs seraient consid\u00e9r\u00e9s comme des sujets politiques. Du point de vue d&rsquo;une th\u00e9orie publique critique, il ne s&rsquo;agirait alors pas d&rsquo;abord d&rsquo;une d\u00e9mocratisation pour les travailleurs, mais par les travailleurs (Seeliger et al., ce num\u00e9ro). Jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, le th\u00e8me de la d\u00e9mocratie \u00e9conomique n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 trait\u00e9 que de mani\u00e8re incompl\u00e8te, en le r\u00e9duisant \u00e0 la cod\u00e9termination dans les entreprises. Il semble opportun non seulement de repenser en profondeur les concepts de sph\u00e8re publique prol\u00e9tarienne (cf. Negt et Kluge, 1993), mais aussi de les remettre en question (peut-\u00eatre dans une perspective de r\u00e9conciliation) \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;approches de la violence \u00e9pist\u00e9mique et des publics subalternes (voir Seeliger et Villa Braslavsky, 2022).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Mondialisation<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En ce qui concerne les fonctions normatives de la sph\u00e8re publique, le tableau suivant se dessine : En ce qui concerne la n\u00e9cessit\u00e9 de la transparence pour l&rsquo;introspection sociale, la mondialisation augmente au plus haut point la complexit\u00e9 des faits sociaux. Si la soci\u00e9t\u00e9 fonctionnellement diff\u00e9renci\u00e9e \u2013 dans la mesure o\u00f9 cela semble avoir un sens au regard des interd\u00e9pendances transfrontali\u00e8res \u2013 repr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 un contexte difficile \u00e0 comprendre en d\u00e9tail, m\u00eame pour des observateurs dot\u00e9s de connaissances sp\u00e9cialis\u00e9es, la complexit\u00e9 s&rsquo;accro\u00eet encore davantage \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle transnationale. Les cons\u00e9quences pour la fonction de validation de la communication publique sont ambivalentes. Un nombre plus \u00e9lev\u00e9 de participants peut accro\u00eetre la complexit\u00e9 de la constellation tout autant que sa capacit\u00e9 potentielle \u00e0 r\u00e9soudre des probl\u00e8mes. Troisi\u00e8mement, l&rsquo;\u00e9largissement du cadre de r\u00e9f\u00e9rence socio-spatial n\u00e9cessite une multiplication des pr\u00e9occupations alimentant la sph\u00e8re publique, du moins dans la mesure o\u00f9 les interd\u00e9pendances croissantes y sont elles-m\u00eames th\u00e9matis\u00e9es. Le fait que l&rsquo;observation mutuelle et la confrontation de diff\u00e9rents compatriotes dans un contexte transfrontalier entra\u00eenent des effets de socialisation rendant probable une communautarisation transnationale ne semble pas exclu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les changements dans le cadre de r\u00e9f\u00e9rence socio-spatial des sph\u00e8res publiques sont visibles tout d&rsquo;abord dans la relation entre l&rsquo;acc\u00e8s aux structures \u00e9conomiques et politiques d&rsquo;une part, et les possibilit\u00e9s de critique et de contr\u00f4le de la soci\u00e9t\u00e9 civile d&rsquo;autre part. Alors que les formes de gouvernement se sont transnationalis\u00e9es et que les pr\u00e9occupations mondiales sont devenues tr\u00e8s claires, la transnationalisation de la sph\u00e8re publique n&rsquo;en est qu&rsquo;\u00e0 ses d\u00e9buts (cf. Nash, 2014 ; voir Della Porta, dans ce num\u00e9ro).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si l&rsquo;on se concentre non pas sur les structures de gouvernance, mais sur le niveau socioculturel (identification et r\u00e9solution des probl\u00e8mes, inclusion et formation des opinions), les d\u00e9fis des publics transnationaux s&rsquo;av\u00e8rent assez similaires \u00e0 ceux de la pluralisation, de la fragmentation et de la polarisation des publics nationaux. Lorsque les attitudes nationales sapent le potentiel de la sph\u00e8re publique cosmopolite et que les sph\u00e8res publiques nationales se fragmentent de plus en plus sur le plan social et culturel, ces deux cas posent le probl\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral de la cr\u00e9ation de sph\u00e8res publiques d\u00e9mocratiques efficaces face \u00e0 la diff\u00e9renciation socioculturelle des membres du public (Rosa, dans ce num\u00e9ro). On pourrait dire que la mondialisation affecte \u00e9galement les \u00c9tats-nations sous forme de fragmentation, d&rsquo;individualisation et de singularisation, et pose des d\u00e9fis \u00e0 la sph\u00e8re publique d\u00e9mocratique. La tension entre les mod\u00e8les lib\u00e9ral et r\u00e9publicain de la soci\u00e9t\u00e9, que Habermas a abord\u00e9e mais probablement pas r\u00e9solue dans sa th\u00e9orie d\u00e9lib\u00e9rative et proc\u00e9durale de la sph\u00e8re publique, soul\u00e8ve la question centrale de savoir si les interpr\u00e9tations, les int\u00e9r\u00eats et les principes g\u00e9n\u00e9ralisables dans une soci\u00e9t\u00e9 doivent uniquement \u00eatre prouv\u00e9s et form\u00e9s dans la sph\u00e8re publique, ou dans quelle mesure ils peuvent ou doivent d\u00e9j\u00e0 \u00eatre pr\u00e9suppos\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Identifiants ORCID<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Martin Seeliger https:\/\/orcid.org\/0000-0003-0558-0051<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sebastian Sevignani https:\/\/orcid.org\/0000-0002-3638-0952<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Note<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet article fait partie du num\u00e9ro sp\u00e9cial de Theory, Culture &amp; Society intitul\u00e9 \u00ab A New Structural Transformation of the Public Sphere? \u00bb, \u00e9dit\u00e9 par Martin Seeliger et Sebastian Sevignani.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Martin Seeliger et Sebastian Sevignani. Traduction de l&rsquo;article A New Structural Transformation of the Public Sphere? An Introduction, publi\u00e9 dans la revue Theory, Culture &amp; Society (Vol. 39, No 4), en 2022. R\u00e9sum\u00e9 La sph\u00e8re publique politique est importante pour la d\u00e9mocratie, et elle est en pleine mutation : c&rsquo;est ainsi que l&rsquo;on pourrait r\u00e9sumer &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/transformation-structurelle-sphere-publique\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Une nouvelle transformation structurelle de la sph\u00e8re publique ? 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