{"id":8616,"date":"2025-10-17T11:45:05","date_gmt":"2025-10-17T15:45:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=8616"},"modified":"2025-10-17T19:35:36","modified_gmt":"2025-10-17T23:35:36","slug":"economie-du-bien-commun","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/economie-du-bien-commun\/","title":{"rendered":"Gouverner l&rsquo;\u00e9conomie du bien commun : de la correction des d\u00e9faillances du march\u00e9 \u00e0 la d\u00e9finition d&rsquo;objectifs collectifs"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Par Mariana Mazzucato<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\">Traduction de l\u2019article <strong><a href=\"https:\/\/www.tandfonline.com\/doi\/full\/10.1080\/17487870.2023.2280969\">Governing the economics of the common good: from correcting market failures to shaping collective goals<\/a><\/strong> (2023)<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1. Introduction : une r\u00e9ponse collective aux d\u00e9fis mondiaux<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Compte tenu de l&rsquo;attention croissante accord\u00e9e \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 pour les \u00e9conomies d&rsquo;orienter leurs activit\u00e9s vers ce qui est \u00ab bon \u00bb (par exemple, la transition \u00e9cologique, les objectifs de d\u00e9veloppement durable) et de s&rsquo;\u00e9loigner de ce qui est \u00ab mauvais \u00bb (par exemple, le r\u00e9chauffement climatique, les in\u00e9galit\u00e9s), il est plus important que jamais de r\u00e9fl\u00e9chir aux objectifs \u00ab bons \u00bb \u00e0 atteindre et \u00e0 la mani\u00e8re de les atteindre. En \u00e9conomie, le concept de \u00ab bien \u00bb trouve principalement ses racines dans l&rsquo;\u00e9conomie du bien-\u00eatre, o\u00f9 il rend compte des avantages relatifs des consommateurs et des producteurs \u00e0 travers des d\u00e9finitions individualistes de l&rsquo;utilit\u00e9 (Boadway et Bruce, 1984 ; Just, Hueth et Schmitz, 2008 ; Pigou, 1951). Le \u00ab bien \u00bb est une forme agr\u00e9g\u00e9e d&rsquo;int\u00e9r\u00eat priv\u00e9. Bien qu&rsquo;il existe de nombreux travaux universitaires qui traitent des limites de l&rsquo;analyse du bien-\u00eatre (Little, 2002 ; Sen, 1979 ; Stiglitz, 1991), la th\u00e9orie \u00e9conomique a \u00e9vit\u00e9 pendant des d\u00e9cennies de fournir une d\u00e9finition compl\u00e8te du \u00ab bien \u00bb en tant qu&rsquo;approche collective du \u00ab quoi \u00bb et du \u00ab comment \u00bb de l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique (Mastromatteo et Solari, 2014 ; Mazzucato, 2023a).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Conscients de cette limite, les chercheurs qui cherchent \u00e0 d\u00e9velopper des alternatives au produit int\u00e9rieur brut (PIB) comme objectif principal de l&rsquo;\u00e9conomie ont accord\u00e9 une attention consid\u00e9rable \u00e0 la notion d&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique au service du bien commun et du bien-\u00eatre (par exemple, Coscieme et al., 2019 ; Costanza et al., 2018 ; Dolderer, Felber et Teitscheid, 2021 ; Felber et Hagelberg, 2017) . Si ces travaux ont contribu\u00e9 \u00e0 formuler d&rsquo;importantes critiques de l&rsquo;\u00e9conomie n\u00e9oclassique et \u00e0 \u00e9laborer des indicateurs organisationnels alternatifs au niveau micro\u00e9conomique (Felber, Campos et Sanchis, 2019) et des indicateurs comptables au niveau macro\u00e9conomique (Stiglitz, Sen et Fitoussi, 2009), le sch\u00e9ma th\u00e9orique qui guide le r\u00f4le de l&rsquo;\u00c9tat dans la gouvernance de l&rsquo;\u00e9conomie par la collaboration avec d&rsquo;autres acteurs pour le bien commun a re\u00e7u moins d&rsquo;attention.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet article aborde cette question en s&rsquo;appuyant sur, tout en se distinguant des travaux ant\u00e9rieurs sur le bien public (Samuelson, 1954), le bien public mondial (Kaul, Grunberg et Stern, 1999) et les biens communs et les ressources communes (Ostrom, 1990), qui ont tous inspir\u00e9 des appels \u00e0 l&rsquo;action de la part des gouvernements et des organisations multilat\u00e9rales. Note de bas de page1 En particulier, le concept de biens publics mondiaux, tout en mettant en avant la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une coop\u00e9ration mondiale pour promouvoir le bien-\u00eatre, reste largement attach\u00e9, sur le plan conceptuel, \u00e0 une conception de l&rsquo;\u00c9tat comme att\u00e9nuant les externalit\u00e9s qui doivent \u00eatre corrig\u00e9es. Et si la litt\u00e9rature sur les biens communs et les ressources communes a r\u00e9ussi \u00e0 mettre en avant et \u00e0 faire progresser de mani\u00e8re significative notre compr\u00e9hension de la valeur de l&rsquo;engagement communautaire (Ostrom, 2010 ; Saunders, 2014), cette approche a souvent \u00e9t\u00e9 associ\u00e9e \u00e0 une hypoth\u00e8se implicite d&rsquo;insuffisance ou d&rsquo;inefficacit\u00e9 de l&rsquo;action gouvernementale et pr\u00e9sent\u00e9e comme un moyen de d\u00e9passer la dichotomie \u00c9tat\/march\u00e9 (Ostrom, 2010 ; Sanderson et al., 2020). En d&rsquo;autres termes, les gouvernements sont consid\u00e9r\u00e9s comme faisant partie du probl\u00e8me, en raison de leur faible capacit\u00e9 ou de leur mainmise par les int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s (Berkes, 2000).Note de bas de page2<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Conceptualiser l&rsquo;activit\u00e9 gouvernementale comme une correction des d\u00e9faillances du march\u00e9 et faire peser sur les communaut\u00e9s la charge de compenser la faiblesse des \u00c9tats ne permet pas de prendre des mesures ambitieuses et proactives. Si le d\u00e9bat entre les \u00e9conomies ax\u00e9es sur le march\u00e9 et celles ax\u00e9es sur l&rsquo;\u00c9tat a adopt\u00e9 une perspective plus nuanc\u00e9e qui ne consid\u00e8re pas les deux approches comme mutuellement exclusives et oppos\u00e9es, l&rsquo;id\u00e9e que les \u00c9tats n&rsquo;interviennent que lorsque les march\u00e9s \u00e9chouent pr\u00e9vaut (Nelson, 2022). Le secteur public est consid\u00e9r\u00e9 comme comblant le vide cr\u00e9\u00e9 par les march\u00e9s, plut\u00f4t que comme fixant des objectifs ambitieux et encourageant l&rsquo;action collective pour les atteindre (Mazzucato, 2016). S&rsquo;appuyer sur ce sch\u00e9ma de d\u00e9faillance gouvernementale et faire peser sur les communaut\u00e9s la charge de compenser la faiblesse des \u00c9tats ne pr\u00e9sente pas le bien comme un objectif \u00e0 atteindre ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les 17 objectifs de d\u00e9veloppement durable (ODD) des Nations unies constituent un moment important o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une gouvernance ambitieuse et d&rsquo;une action collective \u2013 au niveau r\u00e9gional, national et mondial \u2013 pour atteindre des objectifs ambitieux devient \u00e9vidente. L&rsquo;article soutient que l&rsquo;attention croissante accord\u00e9e aux ODD en tant que d\u00e9fis collectifs n\u00e9cessitant un \u00ab programme commun \u00bb (Nations unies, 2023a) exige de se recentrer sur la r\u00e9alisation d&rsquo;objectifs consid\u00e9r\u00e9s collectivement comme \u00ab bons \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;article propose donc un sch\u00e9ma du bien commun en tant qu&rsquo;objectif, centr\u00e9 sur le \u00ab quoi \u00bb et le \u00ab comment \u00bb comme questions centrales qui guident l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique collective. Une conception renouvel\u00e9e du bien commun, ancr\u00e9e dans la formation du march\u00e9 et la valeur publique, peut \u00eatre un moyen productif de cr\u00e9er des synergies entre les contributions pr\u00e9c\u00e9dentes tout en d\u00e9passant les lacunes existantes et en informant ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme un moment urgent pour l&rsquo;action collective. Il tire des enseignements pr\u00e9cieux de la philosophie politique en soulignant la nature relationnelle et mutuelle du bien commun. L&rsquo;article propose un sch\u00e9ma dans lequel la mani\u00e8re dont les acteurs travaillent ensemble pour atteindre des objectifs collectifs est guid\u00e9e par cinq principes cl\u00e9s : (1) objectif et orientation ; (2) co-cr\u00e9ation et participation ; (3) apprentissage collectif et partage des connaissances ; (4) acc\u00e8s pour tous et partage des r\u00e9compenses ; et (5) transparence et responsabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La section 2 examine la mani\u00e8re dont le bien commun a \u00e9t\u00e9 abord\u00e9 dans la philosophie politique, en mettant l&rsquo;accent sur les attributs relationnels. La section 3 examine la mani\u00e8re dont le \u00ab bien \u00bb a \u00e9t\u00e9 d\u00e9fini en \u00e9conomie, en lien avec la th\u00e9orie des march\u00e9s et des d\u00e9faillances du march\u00e9. Cette section compare les biens publics, les biens publics mondiaux, les biens communs et les ressources communes afin de distinguer les approches pr\u00e9c\u00e9dentes des biens \u00e9conomiques d&rsquo;une th\u00e9orie renouvel\u00e9e du bien commun. La section 4 \u00e9labore une nouvelle approche du bien commun \u00e0 travers cinq piliers. La section 5 conclut.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2. Le bien commun : de la philosophie politique \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie et vice-versa<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En philosophie politique, le bien commun offre une piste pour explorer le lien entre les int\u00e9r\u00eats individuels et communautaires. Le bien commun est consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab propre \u00e0 la communaut\u00e9 et accessible uniquement par elle, mais partag\u00e9 individuellement par ses membres \u00bb (Dupr\u00e9, 1993, 687). Cela signifie que le bien commun ne consiste pas simplement \u00e0 maximiser la somme des int\u00e9r\u00eats individuels, mais qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;int\u00e9r\u00eats communs et de pr\u00e9occupations mutuelles. Aristote a \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 utiliser cette id\u00e9e du bien commun pour diff\u00e9rencier les institutions justes des institutions corrompues. Il \u00e9crit : \u00ab Chaque fois que l&rsquo;un, quelques-uns ou plusieurs gouvernent en tenant compte de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat commun, ces constitutions doivent n\u00e9cessairement \u00eatre justes, tandis que celles qui sont administr\u00e9es en tenant compte de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat priv\u00e9 de l&rsquo;un, de quelques-uns ou de la multitude sont des d\u00e9viations \u00bb (Aristote, 1998 [1279], 76). De cette mani\u00e8re, le bien commun ne sert personne en particulier et ses r\u00e9compenses ne sont pas imm\u00e9diates (Etzioni, 2004). L&rsquo;accent est mis sur l&rsquo;obligation relationnelle de soins que partagent les membres d&rsquo;une communaut\u00e9 (Hussain, 2018). Comprendre le bien commun comme \u00e9tant ancr\u00e9 dans les valeurs et la responsabilit\u00e9 collective que partagent les membres des g\u00e9n\u00e9rations actuelles et futures met en avant l&rsquo;importance de la mani\u00e8re dont les objectifs communs sont atteints.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette tradition philosophique, la gouvernance est essentielle. Faisant le lien entre la philosophie grecque et l&rsquo;\u00e9conomie, les \u00e9tudes sur le bien commun ont soulign\u00e9 la responsabilit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9tat dans la fourniture d&rsquo;une \u00ab bonne vie \u00bb (Finn, 2017 ; Hollenbach, 2002 ; Murphy et Parkey, 2016 ; Yuengert, 2001). Dans ce contexte, \u00ab l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame du bien commun implique que le gouvernement n&rsquo;est pas un simple \u00ab gardien de nuit \u00bb \u00bb (Mastromatteo et Solari, 2014, 97). Ainsi, lorsqu&rsquo;on r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 la gouvernance, l&rsquo;obligation des autorit\u00e9s publiques de prendre en compte le bien commun dans leurs actions devient centrale. Les voies menant \u00e0 des objectifs ambitieux \u2013 et, par cons\u00e9quent, la collaboration n\u00e9cessaire entre les acteurs priv\u00e9s et publics \u2013 doivent \u00eatre align\u00e9es sur les int\u00e9r\u00eats mutuels et les pr\u00e9occupations communes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;essor de la th\u00e9orie lib\u00e9rale a diminu\u00e9 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat des chercheurs pour le bien commun, car de nombreux penseurs lib\u00e9raux soutenaient que les individus sont les mieux plac\u00e9s pour d\u00e9terminer leur propre bien sans impositions ext\u00e9rieures. Mill (2003 [1859]) soutient que les individus sont les meilleurs arbitres de leur propre bien-\u00eatre et que les communaut\u00e9s morales ou religieuses n&rsquo;ont pas l&rsquo;autorit\u00e9 n\u00e9cessaire pour imposer leur interpr\u00e9tation des objectifs ultimes aux autres. Dans le m\u00eame ordre d&rsquo;id\u00e9es, Rawls (1971,, 1993) consid\u00e8re la neutralit\u00e9 politique comme la pierre angulaire de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des chances pour les individus dans la poursuite de leur propre bien, sans contrainte. Selon lui, le bien commun se limite aux int\u00e9r\u00eats individuels li\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des citoyens, tels que la libert\u00e9 d&rsquo;expression, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des chances et la libert\u00e9 de vote. Sur la base de cette interpr\u00e9tation, la seule obligation que partagent les membres d&rsquo;une communaut\u00e9 est de veiller \u00e0 ces libert\u00e9s (Hussain, 2018). Le fondement de l&rsquo;autorit\u00e9 politique est la protection des droits individuels plut\u00f4t que l&rsquo;int\u00e9r\u00eat mutuel (Smith, 1999). Ces perspectives r\u00e9duisent consid\u00e9rablement l&rsquo;\u00e9ventail des id\u00e9es normatives accept\u00e9es pour former la base de l&rsquo;activit\u00e9 gouvernementale (Fuchs, 2022). Les critiques soutiennent \u00e9galement que l&rsquo;accent mis par le lib\u00e9ralisme sur les droits individuels n\u00e9glige le fait que l&rsquo;implication dans la communaut\u00e9 fa\u00e7onne consid\u00e9rablement les identit\u00e9s individuelles et que ces derni\u00e8res ne peuvent \u00eatre trait\u00e9es ind\u00e9pendamment des premi\u00e8res (Etzioni, 1998). La critique g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de la th\u00e9orie lib\u00e9rale a suscit\u00e9 un regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour le bien commun, que cet article vise \u00e0 approfondir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3. Conceptualisation des biens \u00e9conomiques<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re dont l&rsquo;approche du \u00ab bien \u00bb (au singulier) est envisag\u00e9e en \u00e9conomie, il est utile de commencer par la fa\u00e7on dont les biens (au pluriel) sont conceptualis\u00e9s et comment ce cadre influe sur la conception des politiques et la r\u00e9partition des avantages. Une grande partie de ce travail, comme la distinction entre les biens priv\u00e9s bas\u00e9s sur le march\u00e9 et les biens publics \u00e0 but non lucratif, trouve son origine dans la th\u00e9orie micro\u00e9conomique n\u00e9oclassique et l&rsquo;\u00e9conomie du bien-\u00eatre. Cette approche met l&rsquo;accent sur l&rsquo;id\u00e9e que, sous certaines hypoth\u00e8ses, les individus qui poursuivent leur propre int\u00e9r\u00eat sur des march\u00e9s concurrentiels obtiennent les r\u00e9sultats les plus efficaces et les plus favorables au bien-\u00eatre (Mas-Colell, Whinston et Green, 1995 ; Samuelson, 1947). L&rsquo;efficacit\u00e9 est comprise dans un sens utilitaire, selon lequel une activit\u00e9 est efficace si elle am\u00e9liore le bien-\u00eatre d&rsquo;une personne sans d\u00e9t\u00e9riorer celui d&rsquo;une autre (ce que l&rsquo;on appelle l&rsquo;efficacit\u00e9 de Pareto). Comme l&rsquo;illustre la figure 1, la recherche \u00e9conomique distingue les biens en fonction de deux attributs cl\u00e9s : la rivalit\u00e9, qui d\u00e9signe le fait que la consommation d&rsquo;un bien par une personne r\u00e9duit sa disponibilit\u00e9 pour les autres, et l&rsquo;exclusivit\u00e9, qui d\u00e9signe le fait que l&rsquo;on peut emp\u00eacher certaines personnes de consommer le bien (Adams et McCormick, 1987 ; Hess et Ostrom, 2003).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Figure 1. Les quatre types de biens \u00e9conomiques adapt\u00e9s de Hess et Ostrom (2003).<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Les biens priv\u00e9s<\/strong> sont excluables et rivaux. Ce sont des biens qui ne peuvent \u00eatre consomm\u00e9s que par un nombre limit\u00e9 de personnes \u00e0 la fois (Adams et McCormick, 1987). Ils sont souvent cr\u00e9\u00e9s dans un but de commercialisation ou de maximisation des profits. Les v\u00eatements ou la nourriture en sont des exemples.<\/li>\n\n\n\n<li><strong>Les biens publics<\/strong> sont non excluables et non rivaux. Comme ils sont non excluables, le secteur priv\u00e9 est peu incit\u00e9 \u00e0 investir, car il ne peut s&rsquo;approprier les profits (Samuelson, 1954). Comme ils sont non rivaux, l&rsquo;acc\u00e8s d&rsquo;une personne ne limite pas l&rsquo;acc\u00e8s d&rsquo;une autre. R\u00e9cemment, ce concept a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9 dans une dimension internationale \u00e0 travers l&rsquo;id\u00e9e de biens publics mondiaux (Kaul, 2016). La protection de l&rsquo;environnement et la d\u00e9fense nationale en sont des exemples.<\/li>\n\n\n\n<li><strong>Les biens de club<\/strong> sont non rivaux, mais exclusifs. Il faut payer pour y avoir acc\u00e8s, mais celui-ci est ouvert \u00e0 tous ceux qui peuvent payer, ce qui les rend non rivaux. La consommation d&rsquo;une personne ne r\u00e9duit pas la capacit\u00e9 de consommation d&rsquo;une autre personne tant qu&rsquo;elle paie (McNutt, 1999). Les services de t\u00e9l\u00e9vision par abonnement et le th\u00e9\u00e2tre en sont des exemples.<\/li>\n\n\n\n<li><strong>Les ressources communes<\/strong> sont l&rsquo;oppos\u00e9 des biens de club : elles sont rivales mais non excluables. Elles sont non excluables car il est difficile d&#8217;emp\u00eacher certaines personnes de les utiliser, et elles sont rivales car leurs avantages ne sont pas illimit\u00e9s (il n&rsquo;y a qu&rsquo;une quantit\u00e9 limit\u00e9e de poissons dans la mer), mais ces avantages (limit\u00e9s) sont b\u00e9n\u00e9fiques pour tous (Ostrom, 1990). Les p\u00eacheries et les for\u00eats en sont des exemples.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En raison de leur nature non excluable, les biens publics, les biens publics mondiaux, les ressources communes et les biens communs ont occup\u00e9 une place particuli\u00e8rement centrale dans les discussions sur les politiques publiques et la gouvernance de l&rsquo;\u00c9tat (par exemple, Hazelkorn et Gibson, 2018 ; Heikkila, 2004 ; Holcombe, 2000). La section suivante traite des biens non exclusifs afin de pr\u00e9parer le terrain pour une analyse plus nuanc\u00e9e de la mani\u00e8re dont le bien commun s&rsquo;\u00e9carte de cette classification. fournit une vue d&rsquo;ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tableau 1. Biens \u00e9conomiques \u2013 vue d&rsquo;ensemble.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1200\" height=\"1072\" src=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig1_Mazzuc.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-8617\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig1_Mazzuc.jpg 1200w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig1_Mazzuc-744x665.jpg 744w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig1_Mazzuc-420x375.jpg 420w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig1_Mazzuc-768x686.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">3.1. Le bien public<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les biens publics sont non exclusifs et non rivaux dans leur consommation, et peuvent donc \u00eatre consomm\u00e9s sans co\u00fbt suppl\u00e9mentaire par le reste de la soci\u00e9t\u00e9. Compte tenu de ces caract\u00e9ristiques, les biens publics sont consid\u00e9r\u00e9s comme non rentables pour les entreprises, car leur consommation ne peut \u00eatre mon\u00e9tis\u00e9e, ce qui positionne l&rsquo;\u00c9tat comme le principal fournisseur. Pour comprendre les implications des biens publics sur la politique \u00e9conomique, il est essentiel de prendre en compte deux hypoth\u00e8ses sous-jacentes : leur accent sur les int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s et leur conception de l&rsquo;\u00c9tat comme rem\u00e8de aux d\u00e9faillances du march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ironiquement, le bien public en \u00e9conomie ne concerne pas le public, mais les limites du priv\u00e9. Il s&rsquo;articule autour de l&rsquo;id\u00e9e que les individus, guid\u00e9s principalement par leur int\u00e9r\u00eat personnel, peuvent n\u00e9gliger de produire ou de contribuer \u00e0 des biens qui correspondent \u00e0 leur int\u00e9r\u00eat collectif (Hussain, 2018). En d&rsquo;autres termes, puisque personne ne peut \u00eatre exclu des avantages d&rsquo;un bien public, la meilleure action pour des acteurs rationnels et int\u00e9ress\u00e9s est de ne pas contribuer \u00e0 sa fourniture. En mettant ainsi en avant les pr\u00e9f\u00e9rences individuelles, le concept de bien public met involontairement de c\u00f4t\u00e9 les int\u00e9r\u00eats communs qui motivent souvent l&rsquo;action collective.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bas\u00e9 sur cette focalisation sur les int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s, le concept de bien public s&rsquo;inscrit parfaitement dans la th\u00e9orie de la d\u00e9faillance du march\u00e9, qui n&rsquo;accepte l&rsquo;intervention publique dans l&rsquo;\u00e9conomie que si elle vise \u00e0 rem\u00e9dier \u00e0 des situations de d\u00e9faillance du march\u00e9 (Arrow, 1951). Cette approche sugg\u00e8re que les gouvernements interviennent pour redresser les march\u00e9s en investissant dans des domaines caract\u00e9ris\u00e9s par des externalit\u00e9s positives ou n\u00e9gatives. Les biens publics ayant des externalit\u00e9s positives se caract\u00e9risent par un sous-investissement, car leurs retomb\u00e9es importantes cr\u00e9ent des difficult\u00e9s pour s&rsquo;approprier les rendements priv\u00e9s. Il s&rsquo;agit davantage de corrections que d&rsquo;objectifs. L&rsquo;inverse se produit lorsqu&rsquo;il y a trop d&rsquo;investissements dans des \u00ab mauvais \u00bb domaines, tels que ceux qui causent de la pollution ou nuisent \u00e0 la sant\u00e9. Ces externalit\u00e9s n\u00e9gatives n\u00e9cessitent des mesures publiques qui incitent le secteur priv\u00e9 \u00e0 internaliser ces co\u00fbts, par exemple une taxe sur le carbone pour r\u00e9duire les \u00e9missions ou une taxe sur les achats de cigarettes. On consid\u00e8re que ces d\u00e9faillances du march\u00e9 surviennent en cas d&rsquo;asym\u00e9tries d&rsquo;information, de co\u00fbts de transaction et de frictions qui entravent la fluidit\u00e9 des \u00e9changes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;Cependant, comme les conditions d&rsquo;information parfaite, d&rsquo;exhaustivit\u00e9 et d&rsquo;absence de co\u00fbts de transaction n&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9es empiriquement, la th\u00e9orie de la d\u00e9faillance du march\u00e9 a une valeur limit\u00e9e en tant que base d&rsquo;intervention politique (Coase, 1960 ; Stiglitz, 2010). En fait, la conclusion inverse devrait \u00eatre tir\u00e9e. Les march\u00e9s sont toujours imparfaits et incomplets et ne peuvent donc jamais \u00eatre qualifi\u00e9s de pareto-optimaux. Ils se trouvent toujours dans une situation o\u00f9 un gouvernement (un planificateur central) est en mesure d&rsquo;am\u00e9liorer les r\u00e9sultats du march\u00e9 (Greenwald et Stiglitz, 1986).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De plus, la justification de la d\u00e9faillance du march\u00e9 implique que les march\u00e9s priv\u00e9s purs et les biens priv\u00e9s peuvent exister ind\u00e9pendamment de l&rsquo;action publique ou collective. Si le r\u00f4le des institutions est admis (North, 1991), le r\u00f4le des diff\u00e9rentes voix qui s&rsquo;unissent pour former la notion m\u00eame de public est principalement laiss\u00e9 \u00e0 la sociologie, et non \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie. Nelson (1987, 556) note qu&rsquo;\u00ab il n&rsquo;existe aucune th\u00e9orie normative satisfaisante concernant les r\u00f4les appropri\u00e9s du gouvernement dans une \u00e9conomie mixte \u00bb et aucune th\u00e9orie qui rende compte de la complexit\u00e9 des arrangements institutionnels que les gens ont d\u00e9velopp\u00e9s pour r\u00e9soudre les probl\u00e8mes collectifs. Tout comme les biens publics purs sont rares (Goldin, 1977), les biens priv\u00e9s purs le sont \u00e9galement. Par cons\u00e9quent, la dichotomie \u00ab d\u00e9faillance du march\u00e9 \u00bb n&rsquo;est pas particuli\u00e8rement utile (Mazzucato, Kattel et Ryan-Collins, 2020).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La limite des \u00e9tudes sur les biens publics est qu&rsquo;elles traitent certains des probl\u00e8mes les plus syst\u00e9miques du capitalisme mondial (par exemple, le changement climatique et les in\u00e9galit\u00e9s) comme des externalit\u00e9s et les r\u00e9sultats des d\u00e9faillances d&rsquo;un syst\u00e8me par ailleurs parfait, plut\u00f4t que de remettre en question les structures sous-jacentes au syst\u00e8me de march\u00e9 lui-m\u00eame (Nelson, 2022). Elles pr\u00e9sentent l&rsquo;investissement public comme la n\u00e9cessit\u00e9 de corriger un d\u00e9ficit de financement priv\u00e9. Cette conception de l&rsquo;\u00c9tat comme r\u00e9gulateur du march\u00e9 a conduit \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que le gouvernement ne devrait pas diriger l&rsquo;\u00e9conomie, mais seulement la rendre possible, la r\u00e9glementer et la faciliter (Mazzucato, 2021).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">3.2. Le bien public mondial<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le concept de bien public a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9 dans une dimension internationale \u00e0 travers l&rsquo;id\u00e9e de biens publics mondiaux (BPM) (Kaul, 2016 ; Kaul, Grunberg et Stern, 1999). Les GPG sont des biens partag\u00e9s par plusieurs pays et peuvent m\u00eame \u00eatre partag\u00e9s entre plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, comme les eaux transfrontali\u00e8res et d&rsquo;autres ressources non renouvelables. Le concept de GPG aide \u00e0 \u00e9lucider la profonde collaboration et les investissements internationaux qui doivent \u00eatre r\u00e9alis\u00e9s pour r\u00e9soudre les probl\u00e8mes de surexploitation et de sous-approvisionnement, et se caract\u00e9rise donc d\u00e9j\u00e0 par un \u00e9l\u00e9ment normatif fort (Barrett, 2007). Ce travail se concentre sur les situations dans lesquelles les gouvernements nationaux ne peuvent garantir la fourniture d&rsquo;un bien public en raison des interconnexions mondiales. Kaul Grunberg et Stern (1999, 15) conceptualisent cela comme le \u00ab double risque \u00bb auquel sont confront\u00e9s les biens publics mondiaux : \u00ab l&rsquo;\u00e9chec du march\u00e9 \u00bb et \u00ab l&rsquo;\u00e9chec de l&rsquo;\u00c9tat \u00bb. Une inondation dans une r\u00e9gion du monde, par exemple, peut avoir \u00e9t\u00e9 caus\u00e9e par un changement li\u00e9 aux \u00e9missions ailleurs (Commission mondiale sur l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;eau, 2023 ; Mazzucato et Zaqout, \u00e0 para\u00eetre). Une action collective et mondiale est n\u00e9cessaire pour le bien des nations et du monde entier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le caract\u00e8re mondial de ce probl\u00e8me signifie qu&rsquo;aucune nation ne peut le r\u00e9soudre seule, ce qui n\u00e9cessite l&rsquo;implication d&rsquo;organisations mondiales telles que les Nations unies ou le Fonds mondial. Sur la base de cette compr\u00e9hension conceptuelle, Kaul et al. (1999) concluent par les recommandations politiques suivantes :<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>La cr\u00e9ation de lois internationales qui traitent de la nature mondiale des biens publics,<\/li>\n\n\n\n<li>La promotion de la participation de la soci\u00e9t\u00e9 civile au niveau mondial, et<\/li>\n\n\n\n<li>Donner aux populations et aux gouvernements les ins n\u00e9cessaires pour agir en faveur de la fourniture de biens publics mondiaux.<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En cons\u00e9quence, contrairement aux concepts pr\u00e9c\u00e9dents dans le quadrant des biens \u00e9conomiques, les BPM vont au-del\u00e0 de l&rsquo;exclusivit\u00e9 et de la rivalit\u00e9 en tant que param\u00e8tres permettant de d\u00e9finir le caract\u00e8re public d&rsquo;un bien. Au contraire, le caract\u00e8re priv\u00e9 ou public d&rsquo;un bien devrait \u00eatre une question d&rsquo;int\u00e9r\u00eat politique et de capacit\u00e9 \u00e0 placer un bien sp\u00e9cifique dans le domaine public et mondial (Kaul et al., 2003). De cette mani\u00e8re, le r\u00f4le de l&rsquo;\u00c9tat, qui \u00e9tait n\u00e9glig\u00e9 par les th\u00e9ories traditionnelles de la dynamique du march\u00e9 dans le traitement des biens publics (Stiglitz, 2000).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;engagement acad\u00e9mique envers les BPM continue de s&rsquo;appuyer fortement sur les fondements conceptuels et la tradition intellectuelle du bien public, en mettant fortement l&rsquo;accent sur la correction des cas de surutilisation et de sous-approvisionnement (Boonen et al., 2019). Le bien-\u00eatre reste appr\u00e9hend\u00e9 \u00e0 travers les fonctions de bien-\u00eatre individuel et l&rsquo;action de l&rsquo;\u00c9tat reste appr\u00e9hend\u00e9e \u00e0 travers les externalit\u00e9s (par exemple, Levaggi, 2010 ; Sandmo, 2007). L&rsquo;attachement conceptuel au bien public devient \u00e9vident lorsque Kaul et al. (1999) affirment que les institutions et les r\u00e9gimes peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des biens publics interm\u00e9diaires, facilitant en fin de compte la fourniture de biens publics mondiaux. En outre, les d\u00e9tracteurs des \u00e9tudes sur les BPM ont soulign\u00e9 la propension \u00e0 promouvoir une mise en \u0153uvre descendante au risque de cr\u00e9er des d\u00e9ficits d\u00e9mocratiques dans les arrangements institutionnels pr\u00e9conis\u00e9s (Quilligan, 2012). Conscients de cette limite, Deneulin et Townsend (2007) soulignent la n\u00e9cessit\u00e9 de reconna\u00eetre la nature collective d&rsquo;une \u00ab bonne vie \u00bb et ont identifi\u00e9 une attention accrue port\u00e9e au bien commun comme une voie potentielle de changement.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">3.3. Les biens communs et les ressources communes<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au-del\u00e0 de la notion de biens publics et sur la base d&rsquo;une conception similaire de l&rsquo;\u00c9tat comme r\u00e9gulateur du march\u00e9, la th\u00e9orie des biens communs et des ressources communes (CPR) s&rsquo;est int\u00e9ress\u00e9e au r\u00f4le des communaut\u00e9s locales dans la gestion des ressources (Saunders, 2014). Les biens communs et les CPR r\u00e9ussis, parfois appel\u00e9s biens communs (au pluriel), sont r\u00e9gis par des communaut\u00e9s clairement d\u00e9finies, avec des r\u00e8gles convenues collectivement et des sanctions punitives pour ceux qui les enfreignent. Bien que certains travaux aient vis\u00e9 \u00e0 passer \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale, ces consid\u00e9rations restent li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;accent mis sur la gouvernance ascendante et \u00e0 la volont\u00e9 de d\u00e9passer la d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la coop\u00e9ration public-priv\u00e9. En effet, cet accent a \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9 comme la diff\u00e9rence centrale par rapport aux BPM (Cogolati et Wouters, 2018).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans son ouvrage fondateur (1990), la laur\u00e9ate du prix Nobel Ostrom examine comment la trag\u00e9die des biens communs, \u00e0 savoir la surexploitation et l&rsquo;enfermement (Greer, 2012 ; Hardin, 1968 ; Neeson, 1993), peut \u00eatre att\u00e9nu\u00e9e par la prise de d\u00e9cision collective. Selon elle, les n\u00e9gociations au niveau communautaire sont essentielles \u00e0 la production et \u00e0 la distribution des biens communs. S&rsquo;appuyant sur l&rsquo;exemple empirique de la p\u00eache c\u00f4ti\u00e8re, elle soutient qu&rsquo;une gestion efficace des CPR n\u00e9cessite une compr\u00e9hension approfondie des conditions locales, en faisant la distinction entre la p\u00eache c\u00f4ti\u00e8re en tant que CPR et la p\u00eache en haute mer en tant que ressource en libre acc\u00e8s. Dans le m\u00eame esprit, Federici (2018) affirme que la pratique de la gestion des ressources partag\u00e9es, en particulier par les femmes, a \u00e9t\u00e9 une strat\u00e9gie cl\u00e9 pour remettre en question les syst\u00e8mes capitalistes et patriarcaux. Appliquant une perspective sp\u00e9cifiquement d\u00e9coloniale et environnementaliste, Federici explore la cr\u00e9ation d&rsquo;\u00e9conomies alternatives bas\u00e9es sur la solidarit\u00e9 et la coop\u00e9ration. Les recherches r\u00e9centes sur l&rsquo;action collective se sont concentr\u00e9es de mani\u00e8re similaire sur les processus organisationnels et la coordination au sein des communaut\u00e9s (Albareda et Sison, 2020).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les travaux d&rsquo;Ostrom s&rsquo;appuient sur des conceptions rationalistes de l&rsquo;individu, similaires \u00e0 celles de la th\u00e9orie du choix public. Dardot et Laval (2019, 102) \u00e9crivent : \u00ab Selon Ostrom, des individus rationnels et \u00e9go\u00efstes peuvent cr\u00e9er des march\u00e9s, ils peuvent appeler \u00e0 l&rsquo;intervention de l&rsquo;\u00c9tat et ils construisent des biens communs ; cela d\u00e9pend simplement des exigences des diff\u00e9rentes situations. \u00bb En d&rsquo;autres termes, sa conception des biens communs est une tentative d&rsquo;offrir une alternative \u00e0 la dichotomie entre le march\u00e9 et l&rsquo;\u00c9tat sans remettre en cause les hypoth\u00e8ses sous-jacentes qui ont donn\u00e9 lieu \u00e0 des interpr\u00e9tations restrictives de cette dichotomie. Tout en soulignant cette lacune pour d\u00e9velopper leur propre notion de \u00ab commun \u00bb, Dardot et Laval (2019) s&rsquo;abstiennent de remettre en cause la notion d&rsquo;\u00c9tat interventionniste et r\u00e9gulateur du march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaque fois que l&rsquo;\u00c9tat a \u00e9t\u00e9 au centre des pr\u00e9occupations des chercheurs sur les biens communs, son r\u00f4le a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 inad\u00e9quat ou est rest\u00e9 ancr\u00e9 dans la th\u00e9orie micro\u00e9conomique n\u00e9oclassique et l&rsquo;\u00e9conomie du bien-\u00eatre. Grumbach (2023, 181) en donne un exemple lorsqu&rsquo;il demande : \u00ab Le gouvernement pourrait-il encore agir [&#8230;] pour corriger les d\u00e9faillances du march\u00e9 et soutenir de mani\u00e8re ad\u00e9quate les soins primaires en tant que bien commun ? \u00bb Note de bas de page3 De Jongh (2020) avance un argument similaire selon lequel le gouvernement se contente de niveler le terrain en soulignant son r\u00f4le dans la garantie d&rsquo;une infrastructure publique intacte, fondement essentiel \u00e0 la gestion r\u00e9ussie des ressources communes par d&rsquo;autres acteurs. Un obstacle majeur r\u00e9side dans le fait que, dans cette optique, l&rsquo;\u00c9tat est consid\u00e9r\u00e9 comme facilitant le processus de mise en commun et non comme un moteur cl\u00e9 du changement lui-m\u00eame. La conception de la \u00ab d\u00e9faillance gouvernementale \u00bb (Buchanan, 2003) conduit \u00e0 une proph\u00e9tie auto-r\u00e9alisatrice d&rsquo;\u00c9tats \u00ab faibles \u00bb et \u00ab captur\u00e9s \u00bb, que les communaut\u00e9s finissent souvent par compenser. Ainsi, si la litt\u00e9rature sur les biens communs pr\u00e9sente la d\u00e9centralisation des capacit\u00e9s comme un bon mod\u00e8le d&rsquo;action collective, celle-ci est \u00e9galement compl\u00e9t\u00e9e par le fait que l&rsquo;\u00c9tat est exclu du processus de d\u00e9veloppement. Ce n&rsquo;est pas un hasard si le raisonnement qui sous-tend cette approche a \u00e9galement conduit \u00e0 un recours croissant aux ONG et aux organisations philanthropiques dans des domaines tels que la sant\u00e9 (Nega et Schneider, 2014 ; Zanotti, 2010). Si les alternatives \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat et au march\u00e9 sont essentielles (par exemple Benkler, 2017 ; Brandtner, Douglas et Kornberger, 2023 ; Ostrom, 2010 ; Pazaitis, Kostakis et Drechsler, 2022), cet article soul\u00e8ve la question de savoir comment les \u00c9tats capables peuvent favoriser ces alternatives tout en r\u00e9gissant l&rsquo;\u00e9conomie afin d&rsquo;atteindre des objectifs collectifs.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">4. Une nouvelle \u00e9conomie du bien commun : de la correction des d\u00e9faillances du march\u00e9 \u00e0 la d\u00e9finition d&rsquo;objectifs collectifs<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien que diff\u00e9rentes les unes des autres, les notions de biens \u00e9conomiques ci-dessus partagent une caract\u00e9ristique commune : elles s&rsquo;inscrivent toutes dans la m\u00eame notion de d\u00e9faillance du march\u00e9 ou de d\u00e9faillance de l&rsquo;\u00c9tat. En effet, les deux caract\u00e9ristiques que sont la rivalit\u00e9 et l&rsquo;exclusivit\u00e9 servent non seulement de base \u00e0 la classification des biens, mais elles guident \u00e9galement les d\u00e9cisions quant \u00e0 l&rsquo;entit\u00e9 qui doit les fournir, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse du march\u00e9, des communaut\u00e9s ou de l&rsquo;\u00c9tat. Ainsi, dans ce sch\u00e9ma, le r\u00f4le de l&rsquo;\u00c9tat se limite g\u00e9n\u00e9ralement aux biens publics en r\u00e9ponse aux d\u00e9faillances du march\u00e9 et aux ressources communes o\u00f9 les communaut\u00e9s compensent les d\u00e9faillances de l&rsquo;\u00c9tat. Cela soul\u00e8ve la question de savoir comment envisager le r\u00f4le du gouvernement au-del\u00e0 de ces quatre attributs, afin de permettre la cr\u00e9ation proactive d&rsquo;une \u00e9conomie orient\u00e9e vers des objectifs collectifs. Cette question est particuli\u00e8rement pertinente compte tenu de l&rsquo;attention que la communaut\u00e9 internationale accorde aux objectifs communs et \u00e0 l&rsquo;action collective, alors qu&rsquo;il n&rsquo;existe aucun sch\u00e9ma global pour soutenir de tels modes d&rsquo;action.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">4.1. Fa\u00e7onnage du march\u00e9, cr\u00e9ation de valeur et valeur publique<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme l&rsquo;a montr\u00e9 la section pr\u00e9c\u00e9dente, la notion traditionnelle de d\u00e9faillance du march\u00e9 a favoris\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;intervention publique dans l&rsquo;\u00e9conomie n&rsquo;est justifi\u00e9e que si elle vise \u00e0 rem\u00e9dier \u00e0 des situations dans lesquelles les march\u00e9s ne parviennent pas \u00e0 allouer efficacement les ressources. Cela peut \u00eatre mis en contraste avec une conception du gouvernement qui ne se contente pas de rem\u00e9dier aux d\u00e9faillances du march\u00e9, mais qui fa\u00e7onne et co-cr\u00e9e les march\u00e9s. Polanyi (1944), par exemple, consid\u00e8re que le march\u00e9 lui-m\u00eame est constamment n\u00e9goci\u00e9 et fa\u00e7onn\u00e9 par la mani\u00e8re dont les diff\u00e9rents acteurs cr\u00e9ateurs de valeur sont gouvern\u00e9s. Il note que \u00ab la voie vers le march\u00e9 libre a \u00e9t\u00e9 ouverte et maintenue ouverte par une augmentation consid\u00e9rable de l&rsquo;interventionnisme continu, organis\u00e9 et contr\u00f4l\u00e9 de mani\u00e8re centralis\u00e9e \u00bb (144). Les march\u00e9s sont consid\u00e9r\u00e9s comme le r\u00e9sultat de structures de gouvernance fa\u00e7onn\u00e9es par l&rsquo;\u00c9tat : ils sont \u00ab int\u00e9gr\u00e9s \u00bb dans les structures sociales et politiques (Evans, 1995). La notion selon laquelle les \u00c9tats uniformisent les r\u00e8gles du jeu est \u00e9galement remise en question par la vision de Keynes (1926), qui consid\u00e8re que le gouvernement doit avant tout s&rsquo;occuper des domaines qui sont n\u00e9glig\u00e9s et qui n\u00e9cessitent une action. Selon lui, \u00ab l&rsquo;important pour le gouvernement n&rsquo;est pas de faire ce que les individus font d\u00e9j\u00e0, et de le faire un peu mieux ou un peu moins bien, mais de faire ce qui n&rsquo;est pas fait actuellement \u00bb. Une telle t\u00e2che n\u00e9cessite une vision et la volont\u00e9 de faire bouger les choses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M\u00eame d&rsquo;un point de vue philosophique contemporain, la notion traditionnelle des march\u00e9s est rest\u00e9e incontest\u00e9e. La critique de Sandel (2020) \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la marchandisation de domaines tels que les soins, par exemple, accepte une conception du march\u00e9 comme \u00ab donn\u00e9 \u00bb et \u00ab fig\u00e9 \u00bb, une interpr\u00e9tation qui correspond \u00e0 l&rsquo;approche m\u00eame qu&rsquo;il tente de critiquer. En fin de compte, il ne propose pas de th\u00e9orie sur la mani\u00e8re dont les march\u00e9s eux-m\u00eames peuvent \u00eatre orient\u00e9s vers le bien commun, mais les interpr\u00e8te comme produisant in\u00e9vitablement des r\u00e9sultats insatisfaisants que les institutions publiques doivent compenser. La question qui reste sans r\u00e9ponse est de savoir comment les march\u00e9s eux-m\u00eames peuvent \u00eatre fa\u00e7onn\u00e9s \u2013 par l&rsquo;\u00c9tat et d&rsquo;autres acteurs \u2013 afin de produire des r\u00e9sultats satisfaisants conformes au bien commun. Cette approche n\u00e9cessite un \u00ab changement ontologique \u00bb selon lequel les march\u00e9s ne sont pas consid\u00e9r\u00e9s comme des ph\u00e9nom\u00e8nes autonomes, mais comme le r\u00e9sultat des interactions entre tous les acteurs concern\u00e9s (Mazzucato et Ryan-Collins, 2022, 356).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Repenser le r\u00f4le de l&rsquo;\u00c9tat dans la formation des \u00e9conomies de march\u00e9 modernes n\u00e9cessite une th\u00e9orie sous-jacente de la valeur publique, qui ne soit pas consid\u00e9r\u00e9e comme \u00e9tant cr\u00e9\u00e9e exclusivement \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur ou \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur du secteur priv\u00e9, mais qui se concentre sur la mani\u00e8re dont les organisations publiques interagissent avec les acteurs priv\u00e9s et de la soci\u00e9t\u00e9 civile pour relever les grands d\u00e9fis auxquels la soci\u00e9t\u00e9 est confront\u00e9e. Comme l&rsquo;a formul\u00e9 Bozeman (2007, 15), \u00ab Ces valeurs publiques approuv\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9 ont-elles \u00e9t\u00e9 fournies ou garanties ? \u00bb. Mais la valeur publique ne doit pas se limiter au r\u00f4le du gouvernement dans la formation d&rsquo;un consensus. Si la valeur publique doit v\u00e9ritablement servir le public, il est essentiel de trouver de nouvelles fa\u00e7ons interactives de dialoguer avec lui. Au lieu de rechercher un consensus, il faut reconna\u00eetre que la valeur publique est intrins\u00e8quement contest\u00e9e dans l&rsquo;ar\u00e8ne politique o\u00f9 \u00ab les int\u00e9r\u00eats divergents sont r\u00e9solus et les conflits et les d\u00e9bats m\u00e8nent \u00e0 des d\u00e9cisions et \u00e0 des actions \u00bb (Stewart et Ranson, 1988). Il est essentiel de trouver de nouveaux moyens d&rsquo;interagir avec le public pour que la soci\u00e9t\u00e9 puisse cr\u00e9er collectivement de la valeur (Leadbeater, 2018).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour \u00eatre le r\u00e9sultat de l&rsquo;imagination collective et de la pression des mouvements sociaux, le bien commun doit \u00eatre fond\u00e9 sur une conception de la valeur publique n\u00e9goci\u00e9e et g\u00e9n\u00e9r\u00e9e collectivement par un \u00e9ventail de parties prenantes. Note de bas de page4 Ce n&rsquo;est qu&rsquo;en r\u00e9orientant notre \u00e9conomie \u2013 en pla\u00e7ant la valeur publique au centre de la production, de la distribution et de la consommation \u2013 que l&rsquo;\u00e9conomie pourra \u00eatre fa\u00e7onn\u00e9e et co-cr\u00e9\u00e9e de mani\u00e8re \u00e0 produire des r\u00e9sultats plus inclusifs et durables. Alors que la question traditionnelle qui d\u00e9finit les biens publics est celle de l&rsquo;exclusivit\u00e9 et de la rivalit\u00e9, la question cl\u00e9 pour le concept plus large du bien commun est celle de la valeur publique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">4.2. Cinq piliers pour le bien commun<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une approche renouvel\u00e9e du bien commun, pos\u00e9e comme un objectif collectif plut\u00f4t que comme une correction, se concentre autant sur le \u00ab comment \u00bb que sur le \u00ab quoi \u00bb. Elle peut \u00eatre guid\u00e9e par une vision du gouvernement comme acteur de la formation du march\u00e9, motiv\u00e9e par la valeur publique. Comme l&rsquo;illustre le premier pilier, l&rsquo;objectif et l&rsquo;orientation, peut promouvoir des politiques ax\u00e9es sur les r\u00e9sultats qui sont dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat commun. Le deuxi\u00e8me pilier, la co-cr\u00e9ation et la participation, permet aux citoyens et aux parties prenantes de participer au d\u00e9bat, \u00e0 la discussion et \u00e0 la recherche d&rsquo;un consensus qui permettent de faire entendre diff\u00e9rentes voix. Le troisi\u00e8me pilier, l&rsquo;apprentissage collectif et le partage des connaissances, peut aider \u00e0 concevoir de v\u00e9ritables partenariats ax\u00e9s sur les objectifs qui favorisent l&rsquo;intelligence collective et le partage des connaissances. Le quatri\u00e8me pilier, l&rsquo;acc\u00e8s pour tous et le partage des b\u00e9n\u00e9fices, peut \u00eatre un moyen de partager les avantages de l&rsquo;innovation et de l&rsquo;investissement avec tous ceux qui prennent des risques, que ce soit par le biais de programmes d&rsquo;actions, de redevances, de tarification ou de fonds collectifs. Le cinqui\u00e8me pilier, la transparence et la responsabilit\u00e9, peut garantir la l\u00e9gitimit\u00e9 et l&rsquo;engagement du public en faisant respecter les engagements de tous les acteurs et en harmonisant les m\u00e9canismes d&rsquo;\u00e9valuation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Figure 2. Le bien commun (source : construction de l&rsquo;auteur).<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1200\" height=\"1197\" src=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig2Mazzuc.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-8618\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig2Mazzuc.jpg 1200w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig2Mazzuc-744x742.jpg 744w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig2Mazzuc-420x419.jpg 420w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig2Mazzuc-768x766.jpg 768w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig2Mazzuc-400x400.jpg 400w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig2Mazzuc-100x100.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">4.2.1. Objectif et orientation<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le premier pilier d&rsquo;une approche ax\u00e9e sur le bien commun reconna\u00eet que la croissance n&rsquo;a pas seulement un rythme, mais aussi une orientation. Il est essentiel de d\u00e9finir explicitement une orientation vers laquelle les politiques peuvent \u00eatre con\u00e7ues, les partenariats public-priv\u00e9 form\u00e9s et les citoyens engag\u00e9s, afin de fa\u00e7onner l&rsquo;\u00e9conomie au service du bien commun. En d&rsquo;autres termes, ce pilier consiste \u00e0 aligner de multiples activit\u00e9s tout en rassemblant les acteurs volontaires vers un objectif collectif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La notion d&rsquo;objectif et de directionnalit\u00e9 ne consiste pas \u00e0 \u00e9liminer les frictions, mais \u00e0 fixer de mani\u00e8re proactive une direction ambitieuse. Alors que la th\u00e9orie des biens publics a n\u00e9glig\u00e9 la question de la mani\u00e8re dont une direction cibl\u00e9e peut \u00eatre fix\u00e9e, les \u00e9tudes sur les CPR et les biens communs ont mieux r\u00e9pondu \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;aligner les attentes dans la gestion conjointe des ressources (Adhikari, 2021). En effet, on s&rsquo;int\u00e9resse de plus en plus \u00e0 la mani\u00e8re dont des objectifs communs induisent une coop\u00e9ration auto-organis\u00e9e qui aboutit \u00e0 des r\u00e9sultats plus durables \u00e0 long terme (Tu et al., 2023). Ces travaux ont \u00e9galement plac\u00e9 les ODD au c\u0153ur des initiatives communautaires comme alternative \u00e0 l&rsquo;action men\u00e9e par l&rsquo;\u00c9tat (Esteves et al., 2020). La question qui se pose alors est de savoir comment ces consid\u00e9rations peuvent \u00e9clairer les orientations \u00e0 d\u00e9finir \u00e0 plus grande \u00e9chelle et par un \u00e9ventail plus large d&rsquo;acteurs, tels que l&rsquo;\u00c9tat. En soulevant cette question, l&rsquo;approche du bien commun ne pr\u00e9conise pas le remplacement des initiatives communautaires par des initiatives \u00e9tatiques. Elle ne pr\u00e9conise pas que les gouvernements fixent une orientation par le biais d&rsquo;un processus d\u00e9cisionnel descendant dans lequel ils imposent un objectif par la r\u00e9glementation, puis attendent que les effets se manifestent. Elle envisage plut\u00f4t une conception renouvel\u00e9e de l&rsquo;\u00c9tat qui encourage et favorise cette co-cr\u00e9ation et cette participation \u00e0 plusieurs niveaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les r\u00e9flexions r\u00e9centes sur les politiques ax\u00e9es sur les d\u00e9fis et les missions sont un exemple de r\u00e9orientation et de red\u00e9finition des orientations \u00e9conomiques. Les missions fixent des objectifs clairs qui ne peuvent \u00eatre atteints que par un ensemble de projets et d&rsquo;interventions politiques de soutien, stimulant le d\u00e9veloppement d&rsquo;une gamme de solutions diff\u00e9rentes pour relever les grands d\u00e9fis et r\u00e9compenser les acteurs pr\u00eats \u00e0 prendre des risques. Des objectifs cibl\u00e9s, mesurables et limit\u00e9s dans le temps sont un \u00e9l\u00e9ment essentiel de la r\u00e9ussite des missions et un outil utile pour apporter des solutions aux d\u00e9fis qui n\u00e9cessitent une coordination approfondie (Mazzucato, 2018a ; Mazzucato, Ghosh et Torreele, 2021). Ils n\u00e9cessitent une harmonisation et une collaboration entre la production, la distribution et la consommation dans divers secteurs et \u00e0 plusieurs \u00e9chelles afin d&rsquo;atteindre des objectifs socialement souhaitables.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le contexte de l&rsquo;architecture financi\u00e8re internationale, l&rsquo;objectif et l&rsquo;orientation ne consistent pas \u00e0 \u00ab combler le d\u00e9ficit de financement \u00bb, mais \u00e0 promouvoir un engagement commun en faveur d&rsquo;objectifs audacieux vers lesquels les financements peuvent \u00eatre orient\u00e9s. L&rsquo;utilisation de missions pour aligner, par exemple, les plus de 24 000 milliards de dollars des banques multilat\u00e9rales de d\u00e9veloppement et des banques nationales pourrait cr\u00e9er des orientations plus coh\u00e9rentes dans le syst\u00e8me international (Mazzucato, 2023b,, 2023c). Il est possible d&rsquo;assurer une coordination strat\u00e9gique des politiques afin de faciliter le changement structurel vert \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale. La mani\u00e8re dont les missions sont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es collectivement devient une question cl\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">4.2.2. Co-cr\u00e9ation et participation<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le deuxi\u00e8me pilier, la co-cr\u00e9ation et la participation, rend plus explicite la pr\u00e9sence des parties prenantes \u00e0 la table des n\u00e9gociations, qui participent non seulement \u00e0 la fourniture, mais aussi aux processus d\u00e9cisionnels sur ce qui devrait constituer un bien commun. L&rsquo;accent mis sur la co-cr\u00e9ation met en \u00e9vidence la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;avoir de v\u00e9ritables interfaces entre le secteur public, le secteur priv\u00e9 et la soci\u00e9t\u00e9 civile afin de mobiliser l&rsquo;intelligence collective. Cela offre non seulement une opportunit\u00e9, mais promeut \u00e9galement la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;impliquer les parties prenantes dans la d\u00e9termination d&rsquo;une orientation collective. De cette mani\u00e8re, le principe pr\u00e9conise un environnement qui permet \u00e0 chacun de participer et de contribuer \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les \u00e9tudes \u00e9conomiques sur le bien public, la question de la participation est rest\u00e9e ancr\u00e9e dans la th\u00e9orie du choix public, qui tente d&rsquo;\u00e9tudier la prise de d\u00e9cision sous l&rsquo;angle de l&rsquo;efficacit\u00e9. Dans l&rsquo;ensemble, cette approche a abord\u00e9 la question de la participation en tenant compte des co\u00fbts associ\u00e9s pour les agents \u00e9conomiques individuels lorsqu&rsquo;ils contribuent \u00e0 la fourniture de biens publics (Conlon et Pecorino, 2022 ; McGuire, 1974). Dans le m\u00eame ordre d&rsquo;id\u00e9es, la recherche s&rsquo;est largement int\u00e9ress\u00e9e aux implications de la concurrence sur le \u00ab b\u00e9n\u00e9fice net \u00bb des biens publics par les groupes participants (Katz, Nitzan et Rosenberg, 1990 ; Riaz, Shogren et Johnson, 1995). Si l&rsquo;accent est mis sur l&rsquo;utilit\u00e9 individuelle, la prise en compte des avantages collectifs en dehors de l&rsquo;appartenance \u00e0 un groupe reste largement n\u00e9glig\u00e9e. Cependant, la participation non seulement \u00e0 la fourniture, mais aussi aux processus d\u00e9cisionnels sur ce qui devrait constituer un bien commun est essentielle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les syst\u00e8mes sociaux d&rsquo;action collective et les relations qui les constituent ont \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur des travaux universitaires sur les biens communs et les ressources communes (Albareda et Sison, 2020 ; Brandtner, Douglas et Kornberger, 2023 ; De Angelis, 2017 ; Linebaugh, 2008). En effet, l&rsquo;institutionnalisation de la mise en commun a \u00e9t\u00e9 mise en garde contre le maintien et la protection de l&rsquo;organisation communautaire (Brandtner, Douglas et Kornberger, 2023 ; Jacobs, 1961). La gestion collective des ressources partag\u00e9es est souvent plus efficace lorsqu&rsquo;elle est men\u00e9e \u00e0 petite \u00e9chelle, comme le sugg\u00e8re Ostrom (2010) elle-m\u00eame dans ses travaux sur la gouvernance polycentrique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question qui reste alors est de savoir comment les modes de gouvernance collectifs peuvent \u00e9clairer notre r\u00e9flexion sur les d\u00e9fis mondiaux, structur\u00e9s par un \u00e9ventail plus large d&rsquo;int\u00e9r\u00eats contradictoires \u00e0 diff\u00e9rents niveaux : individuel, r\u00e9gional, national et international. En soulignant la n\u00e9cessit\u00e9 de la co-cr\u00e9ation et de la participation, le bien commun \u00e9tablit un sch\u00e9ma dans lequel les partenariats entre l&rsquo;\u00c9tat, les entreprises et la soci\u00e9t\u00e9 civile sont un \u00e9l\u00e9ment essentiel pour orienter l&rsquo;\u00e9conomie dans la bonne direction. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;imposer une r\u00e9glementation descendante ou centralis\u00e9e, mais de laisser les processus collectifs \u00e9clairer les politiques publiques et la gouvernance transnationale.Note de bas de page5<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les ODD, par exemple, peuvent b\u00e9n\u00e9ficier d&rsquo;une perspective de bien commun, car leur l\u00e9gitimit\u00e9 n\u00e9cessite la n\u00e9gociation de l&rsquo;objectif \u00e0 un certain niveau. Diff\u00e9rentes voix doivent \u00eatre entendues pour discuter de ce que signifie parvenir \u00e0 une \u00e9conomie \u00e9quitable, juste et durable, co-cr\u00e9\u00e9e par des acteurs des pays d\u00e9velopp\u00e9s et en d\u00e9veloppement. Justice selon qui ? Les r\u00e9ponses doivent inclure les voix des plus marginalis\u00e9s, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des communaut\u00e9s autochtones, des femmes ou des personnes de couleur qui ont \u00e9t\u00e9 exclues du processus de d\u00e9cision sur \u00ab ce qui doit \u00eatre fait \u00bb. Les travaux de Hirschman (1970) sur la \u00ab voix \u00bb se sont concentr\u00e9s sur ce probl\u00e8me et peuvent s&rsquo;appliquer \u00e0 la mani\u00e8re dont nos institutions internationales devraient \u00eatre gouvern\u00e9es de mani\u00e8re plus d\u00e9mocratique, avec la participation d&rsquo;acteurs du Sud et du Nord (Alami et al., 2023 ; Mazzucato, 2023c).Note de bas de page6<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme nous l&rsquo;avons vu dans la section pr\u00e9c\u00e9dente, le principe du bien commun a des implications importantes sur la mani\u00e8re dont les voix sont entendues lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une approche du syst\u00e8me financier international (Mazzucato, 2023c). Le syst\u00e8me de Bretton Woods, qui a conduit \u00e0 la cr\u00e9ation du Fonds mon\u00e9taire international (FMI) et de la Banque mondiale, a perp\u00e9tu\u00e9 des degr\u00e9s variables de pouvoir de n\u00e9gociation et des structures de pouvoir d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9es. Bien que ces deux institutions aient \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9es comme des m\u00e9canismes de coop\u00e9ration et de d\u00e9veloppement \u00e9conomiques, elles ont finalement renforc\u00e9 la structure hi\u00e9rarchique du syst\u00e8me financier mondial. Le pouvoir d\u00e9cisionnel au sein des institutions financi\u00e8res internationales est r\u00e9parti de mani\u00e8re in\u00e9gale, au profit des plus grands pays d\u00e9velopp\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">4.2.3. Apprentissage collectif et partage des connaissances<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toute cr\u00e9ation collective n\u00e9cessite le partage des connaissances. La question de savoir comment int\u00e9grer le partage des connaissances dans la structure de gouvernance sous-jacente est essentielle, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle, des plateformes en libre acc\u00e8s ou de l&rsquo;investissement dans la capacit\u00e9 d&rsquo;apprentissage des institutions. Le troisi\u00e8me pilier met en avant la n\u00e9cessit\u00e9 de parvenir au bien commun gr\u00e2ce \u00e0 des processus de collaboration et d&rsquo;apprentissage collectif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En examinant le potentiel du partage des connaissances, les \u00e9tudes sur le bien public et les biens publics mondiaux ont concentr\u00e9 leurs efforts analytiques sur le dilemme du resquilleur, dans lequel des individus peuvent b\u00e9n\u00e9ficier de ressources et de projets collectifs sans y avoir contribu\u00e9 eux-m\u00eames (Gartner, 2012 ; Olson, 1965). Sur la base du concept sous-jacent d&rsquo;individus rationnels et maximisant leur utilit\u00e9, l&rsquo;ensemble du groupe est alors th\u00e9oris\u00e9 comme \u00e9tant emp\u00each\u00e9 de tirer pleinement parti du potentiel de l&rsquo;intelligence collective (Cabrera et Cabrera, 2002 ; Messick et Brewer, 1983). Cette conception de l&rsquo;individu \u00e9go\u00efste privil\u00e9gie la concurrence plut\u00f4t que la collaboration et ne met pas suffisamment en avant les consid\u00e9rations relatives \u00e0 la mani\u00e8re de promouvoir l&rsquo;apprentissage collectif et de parvenir \u00e0 un partage efficace des connaissances. Parall\u00e8lement, les travaux de Hess et Ostrom (2007) sur les biens communs de la connaissance, bien qu&rsquo;ils mettent en avant l&rsquo;aspect collectif, ont \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9s de peu instructifs sur la mani\u00e8re de structurer le partage des connaissances, en particulier en ce qui concerne la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle (PI) (Cole, 2014). S&rsquo;appuyant sur ces travaux, ce pilier offre quelques pistes de r\u00e9flexion sur ce dernier point, tout en soulignant l&rsquo;importance de formaliser le partage des connaissances au niveau mondial entre les acteurs multilat\u00e9raux et en mati\u00e8re de droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Compte tenu du faible co\u00fbt marginal du partage des connaissances, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 celles-ci devrait \u00eatre maximis\u00e9 afin de stimuler l&rsquo;innovation future. En effet, les donn\u00e9es montrent que l&rsquo;innovation s&rsquo;est produite dans de nombreux secteurs sans droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle (Scherer, 2015). Si les brevets peuvent \u00eatre n\u00e9cessaires pour encourager l&rsquo;innovation en permettant aux entreprises de tirer profit des inventions, une protection excessive peut \u00e9touffer l&rsquo;innovation en verrouillant le savoir-faire dont la prochaine g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;inventions a besoin pour se d\u00e9velopper. Dans le contexte de l&rsquo;industrie pharmaceutique, par exemple, l&rsquo;innovation a prosp\u00e9r\u00e9 avant la mise en place du r\u00e9gime strict actuel en mati\u00e8re de PI (Dosi et al., 2023). Si les sp\u00e9cialistes de l&rsquo;innovation ont soulign\u00e9 les limites des droits de PI, ils se sont montr\u00e9s r\u00e9ticents \u00e0 cr\u00e9er un changement transformationnel (Machlup, 1958). Rikap et Lundvall (2021) affirment que les limites de la capacit\u00e9 des \u00e9tudes sur l&rsquo;innovation \u00e0 contrer la rigueur des droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle sont en partie dues \u00e0 la mani\u00e8re dont les derniers travaux de Schumpeter ont soulign\u00e9 que les grandes entreprises disposant d&rsquo;un pouvoir de march\u00e9 sont plus actives et plus efficaces dans l&rsquo;organisation de l&rsquo;innovation que les petites entreprises engag\u00e9es dans une concurrence intense sur les prix (Rikap et Lundvall, 2021 ; Schumpeter, 1942). En effet, la litt\u00e9rature schump\u00e9t\u00e9rienne\/\u00e9volutionniste, tout en se concentrant sur l&rsquo;aspect \u00ab syst\u00e9mique \u00bb de l&rsquo;innovation, n&rsquo;a pas r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9mystifier la conception plus g\u00e9n\u00e9rale des march\u00e9s en \u00e9conomie, de sorte que m\u00eame les institutions d&rsquo;innovation sont consid\u00e9r\u00e9es comme corrigeant les d\u00e9faillances du syst\u00e8me (\u00e0 l&rsquo;exception de Nelson, 2022).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quoi qu&rsquo;il en soit, les brevets doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s sous l&rsquo;angle de la gouvernance des connaissances, et pas seulement sous celui de l&rsquo;in \u00e0 l&rsquo;innovation (Conseil de l&rsquo;OMS sur l&rsquo;\u00e9conomie de la sant\u00e9 pour tous, 2023). \u00c0 cet \u00e9gard, la notion de Veblen (1908) selon laquelle la connaissance est un \u00ab bien commun \u00bb apporte une contribution importante, en mettant en avant la connaissance comme une ressource cumulative et collective plut\u00f4t que comme une possession individuelle. Il consid\u00e8re les brevets comme \u00ab un pr\u00e9judice pour la communaut\u00e9 dans son ensemble \u00bb, limitant l&rsquo;application et le d\u00e9veloppement de l&rsquo;innovation au titulaire du brevet. Ainsi, si les contrats sont con\u00e7us pour \u00eatre trop en amont, trop larges et trop contraignants, la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle peut entraver la diffusion de connaissances, de technologies et d&rsquo;infrastructures essentielles (Mazzoleni et Nelson, 1998). Cela est devenu flagrant pendant la pand\u00e9mie de COVID-19, lorsque certaines grandes entreprises pharmaceutiques n&rsquo;ont pas partag\u00e9 des informations prot\u00e9g\u00e9es par la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle qui auraient pu permettre d&rsquo;augmenter consid\u00e9rablement la production de vaccins. En outre, les r\u00e9gimes contemporains de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle restent ancr\u00e9s dans les structures coloniales et tendent \u00e0 les renforcer. Calqu\u00e9s sur les lois occidentales et favorisant les int\u00e9r\u00eats occidentaux, ils peuvent constituer un moyen central de contr\u00f4le \u00e9conomique lorsqu&rsquo;ils sont appliqu\u00e9s dans les pays en d\u00e9veloppement. Note de bas de page7La cr\u00e9ation de connaissances pour le bien commun doit \u00e9tablir un nouveau mod\u00e8le juridique pour les brevets et autres droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle qui \u00e9quilibre mieux les ins priv\u00e9es, la valeur publique et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat public. Afin d&rsquo;encourager l&rsquo;intelligence collective, les brevets devraient \u00eatre faibles (faciles \u00e0 obtenir), \u00e9troits (non utilis\u00e9s \u00e0 des fins purement strat\u00e9giques) et pas trop en amont (afin que les outils de recherche restent en libre acc\u00e8s).<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">4.2.4. Acc\u00e8s pour tous et partage des b\u00e9n\u00e9fices<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gouverner l&rsquo;\u00e9conomie pour le bien commun signifie que les conditions doivent \u00eatre correctes d\u00e8s le d\u00e9part, sans trop compter sur le syst\u00e8me fiscal pour redistribuer les formes probl\u00e9matiques de cr\u00e9ation de richesse qui cr\u00e9ent des in\u00e9galit\u00e9s structurelles. La cr\u00e9ation et la distribution doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme les deux faces d&rsquo;une m\u00eame m\u00e9daille. Le quatri\u00e8me pilier souligne la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une nouvelle r\u00e9flexion sur la capacit\u00e9 des institutions publiques \u00e0 partager non seulement les risques, mais aussi les r\u00e9compenses. Un rapport risque-r\u00e9compense \u00e9quilibr\u00e9 ne consiste pas seulement \u00e0 redistribuer a posteriori, mais aussi \u00e0 garantir de mani\u00e8re proactive une distribution \u00e9quitable d\u00e8s le d\u00e9part, de mani\u00e8re pr\u00e9distributive (Mazzucato, 2018b).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les \u00e9tudes sur les biens \u00e9conomiques ont reconnu les d\u00e9fis li\u00e9s \u00e0 la garantie d&rsquo;un acc\u00e8s \u00e9quitable aux ressources essentielles. Ce faisant, les \u00e9tudes sur les biens publics ont soulign\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de mesures redistributives comme moyen central pour les gouvernements de lutter contre les d\u00e9faillances du march\u00e9 li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s \u00e9quitable et \u00e0 la r\u00e9compense, telles que les comportements de recherche de rente (Tullock, 2008). Note de bas de page8 Cependant, la th\u00e9orie des biens publics a souvent n\u00e9glig\u00e9 les choix proactifs dont disposent les gouvernements lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de garantir l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 certaines ressources. Dans le domaine des ressources communes, le d\u00e9s\u00e9quilibre entre le risque et la r\u00e9compense, o\u00f9 l&rsquo;acc\u00e8s pour tous reste impossible, est illustr\u00e9 de mani\u00e8re c\u00e9l\u00e8bre par l&rsquo;analyse de Hardin, 1968 sur la trag\u00e9die des biens communs, \u00e0 travers laquelle il met en \u00e9vidence le risque de surexploitation et de d\u00e9gradation des ressources communes. Si diverses r\u00e9flexions sur la trag\u00e9die des biens communs ont fa\u00e7onn\u00e9 les th\u00e9ories \u00e9conomiques de l&rsquo;acc\u00e8s libre, d&rsquo;un point de vue explicitement \u00e9conomique, elles restent ancr\u00e9es dans la th\u00e9orie de la d\u00e9faillance du march\u00e9 et ax\u00e9es sur des consid\u00e9rations de rentabilit\u00e9 plut\u00f4t que d&rsquo;\u00e9quit\u00e9 (Stavins, 2010).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans de nombreux cas, les investissements publics sont devenus des cadeaux aux entreprises, enrichissant les individus et leurs soci\u00e9t\u00e9s, mais n&rsquo;offrant ni un acc\u00e8s pour tous ni des retomb\u00e9es (directes ou indirectes) ad\u00e9quates pour l&rsquo;\u00e9conomie ou l&rsquo;\u00c9tat. Cela est particuli\u00e8rement \u00e9vident dans le cas des produits pharmaceutiques, o\u00f9 les m\u00e9dicaments financ\u00e9s par des fonds publics finissent par \u00eatre trop chers pour \u00eatre achet\u00e9s par les contribuables (qui les ont financ\u00e9s) (Mazzucato, 2013 ; Mazzucato et al., 2018).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En permettant \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat de conserver une partie des b\u00e9n\u00e9fices g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par un processus auquel il contribue, ces b\u00e9n\u00e9fices peuvent \u00eatre r\u00e9investis dans des domaines qui cr\u00e9ent directement une \u00e9conomie plus inclusive et durable. Cela peut se faire par des moyens financiers et non financiers. Les moyens financiers peuvent inclure des participations au capital, tandis que les moyens non financiers peuvent inclure des conditions sur la mani\u00e8re dont les prix sont fix\u00e9s, ainsi que l&rsquo;orientation des investissements rendant la production plus durable et garantissant aux travailleurs un salaire correct et un traitement digne. Le partage des b\u00e9n\u00e9fices, par exemple, est une mesure qui peut permettre la socialisation des gains. Revendiquer une part des gains financiers des op\u00e9rations publiques peut contribuer \u00e0 cr\u00e9er un fonds pour les investissements et l&rsquo;innovation futurs (Laplane et Mazzucato, 2020). Lier l&rsquo;allocation des fonds publics \u00e0 des conditions est une autre mesure que les gouvernements peuvent prendre pour \u00e9quilibrer les risques et les gains des investissements publics (Mazzucato, 2022).<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">4.2.5. Transparence et responsabilit\u00e9<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le cinqui\u00e8me pilier, la transparence et la responsabilit\u00e9, est essentiel pour garantir que la mani\u00e8re dont l&rsquo;\u00e9conomie est g\u00e9r\u00e9e soit accessible et visible pour toutes les parties prenantes. Afin de cr\u00e9er et de maintenir la confiance entre tous les acteurs de la soci\u00e9t\u00e9 civile, les organisations publiques doivent s&rsquo;engager \u00e0 \u00eatre transparentes et \u00e0 appliquer une politique de donn\u00e9es ouvertes. Le renforcement des m\u00e9canismes de responsabilit\u00e9 et de transparence peut contribuer \u00e0 pr\u00e9venir le d\u00e9tournement de fonds, l&rsquo;\u00e9vasion fiscale et la fraude. Le cinqui\u00e8me pilier est essentiel pour faire respecter les quatre autres piliers du bien commun.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des questions de responsabilit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9es tant dans le domaine du bien public que dans celui des biens communs et des ressources communes. Les recherches sur la gouvernance polycentrique se sont pench\u00e9es sur les d\u00e9fis que pose la dispersion des responsabilit\u00e9s pour la responsabilisation des acteurs concern\u00e9s (Huitema et al., 2009 ; Lieberman, 2011). Inspir\u00e9 par les \u00e9tudes sur l&rsquo;administration publique, le r\u00f4le des conditions institutionnelles dans la responsabilisation des gouvernements a \u00e9t\u00e9 soulign\u00e9 comme un aspect important du fonctionnement des syst\u00e8mes polycentriques. L&rsquo;absence de m\u00e9canismes de responsabilit\u00e9 dans le contexte de la gestion des ressources naturelles, par exemple, expose de mani\u00e8re disproportionn\u00e9e les groupes vuln\u00e9rables aux risques li\u00e9s aux politiques en mati\u00e8re de ressources naturelles (Lebel et al., 2006). La responsabilit\u00e9 est \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 un acc\u00e8s \u00e9quitable et \u00e0 un rapport \u00e9quilibr\u00e9 entre les risques et les avantages. Les \u00e9tudes sur les biens publics ont fait des remarques similaires, en particulier en ce qui concerne le probl\u00e8me des resquilleurs et de l&rsquo;action collective qui se manifeste lorsque les m\u00e9canismes de responsabilit\u00e9 ne sont pas en place (Tsai, 2007).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les mesures d&rsquo;\u00e9valuation sont essentielles pour garantir la responsabilit\u00e9 et la transparence, car elles permettent aux institutions de tenir leurs promesses et d&rsquo;\u00eatre tenues responsables de leurs actions. Ces mesures constituent une base pour l&rsquo;\u00e9valuation compl\u00e8te des performances organisationnelles, comme le montrent les \u00e9valuations men\u00e9es dans divers secteurs. Une \u00e9valuation de la contribution de la BBC \u00e0 la valeur publique a montr\u00e9 que les \u00e9valuations peuvent non seulement promouvoir la transparence et responsabiliser les organisations, mais aussi \u00e9valuer si les institutions cr\u00e9ent de la valeur publique et sont g\u00e9r\u00e9es dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat public (Mazzucato, Kattel et Ryan-Collins, 2020). Les sch\u00e9mas d&rsquo;\u00e9valuation dynamiques permettent de mieux comprendre la cr\u00e9ation de valeur en tenant compte \u00e0 la fois des interactions au sein de l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me et des structures de gouvernance qui guident les processus d\u00e9cisionnels et d&rsquo;\u00e9valuation, tout en reconnaissant leur interd\u00e9pendance. En adoptant de tels indicateurs d&rsquo;\u00e9valuation, les organisations publiques peuvent \u00e9tablir un objectif et une orientation clairs, minimisant ainsi le risque d&rsquo;influence ext\u00e9rieure et garantissant une plus grande attention \u00e0 la responsabilit\u00e9 et \u00e0 la transparence dans leurs op\u00e9rations et leurs \u00e9valuations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, l&rsquo;externalisation des fonctions essentielles du gouvernement a de plus en plus compromis la responsabilit\u00e9 du secteur public. Si l&rsquo;ampleur et la port\u00e9e de l&rsquo;externalisation ont augment\u00e9, la transparence, elle, n&rsquo;a pas suivi (Kattel et Mazzucato, 2018 ; Mazzucato et Collington, 2023). Lorsqu&rsquo;il manque de confiance, l&rsquo;\u00c9tat est plus susceptible d&rsquo;\u00eatre \u00ab captur\u00e9 \u00bb et de c\u00e9der aux int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s. Lorsqu&rsquo;il ne joue pas un r\u00f4le de premier plan, l&rsquo;\u00c9tat devient un pi\u00e8tre imitateur des comportements du secteur priv\u00e9, plut\u00f4t qu&rsquo;une v\u00e9ritable alternative. Examiner de pr\u00e8s le financement du bien commun, ainsi que les processus et les r\u00e9sultats qui y sont li\u00e9s, peut favoriser une r\u00e9partition plus \u00e9quitable des ressources mondiales. La promotion de mod\u00e8les de financement et de processus de restructuration de la dette transparents et responsables peut contribuer \u00e0 garantir un traitement \u00e9quitable des pays d\u00e9biteurs. Le financement \u00e0 long terme visant \u00e0 cr\u00e9er davantage d&rsquo;espace budg\u00e9taire pour permettre aux pays \u00e0 faible revenu de r\u00e9aliser des investissements essentiels est essentiel \u00e0 cette transition.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une approche fond\u00e9e sur les droits de l&rsquo;homme, associ\u00e9e \u00e0 une nouvelle r\u00e9flexion \u00e9conomique, pourrait \u00eatre un moyen de garantir l\u00e9galement la responsabilit\u00e9 et la transparence (Mazzucato et Farha, 2023). Si la conception du bien commun n\u00e9cessite de repenser le r\u00f4le des gouvernements, son succ\u00e8s d\u00e9pendra \u00e9galement de la capacit\u00e9 des gouvernements \u00e0 assumer leurs obligations et responsabilit\u00e9s en mati\u00e8re de droits de l&rsquo;homme et \u00e0 suivre leurs progr\u00e8s vers la r\u00e9alisation du bien commun. L&rsquo;id\u00e9e que les droits humains permettent de renforcer la responsabilit\u00e9 mondiale au sein des gouvernements nationaux et des institutions internationales se refl\u00e8te \u00e9galement dans les conceptions du bien public mondial (par exemple, Kim, 2013). Les particularit\u00e9s d&rsquo;une telle vision commune constituent un domaine d&rsquo;\u00e9tude important pour les travaux universitaires multifacettes sur la justice en mati\u00e8re de droits.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">5. Discussion et conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le sch\u00e9ma pr\u00e9sent\u00e9 dans cet article a permis un examen syst\u00e9matique et une reconceptualisation des mesures n\u00e9cessaires que peuvent prendre les acteurs \u00e9conomiques pour cr\u00e9er de la valeur publique tout en atteignant des objectifs d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s collectivement. L&rsquo;article a montr\u00e9 qu&rsquo;avec l&rsquo;attention croissante port\u00e9e \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de tels objectifs communs, la tradition philosophique du bien commun, centr\u00e9e sur l&rsquo;obligation \u00ab relationnelle \u00bb et la pr\u00e9occupation mutuelle, peut fournir des orientations utiles. Les \u00e9tudes \u00e9conomiques ant\u00e9rieures n&rsquo;ont pas suffisamment pris en compte la gouvernance des objectifs collectifs et le r\u00f4le inh\u00e9rent de la pr\u00e9occupation mutuelle \u2013 plut\u00f4t que priv\u00e9e. Placer le bien commun au c\u0153ur de la gouvernance donne aux gouvernements, aux entreprises et \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 civile les moyens et l&rsquo;envie de fa\u00e7onner activement les march\u00e9s et d&rsquo;int\u00e9grer la valeur publique dans la coordination n\u00e9cessaire pour atteindre les objectifs communs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si des probl\u00e8mes tels que le r\u00e9chauffement climatique, la vaccination mondiale et la crise de l&rsquo;eau doivent \u00eatre trait\u00e9s comme des probl\u00e8mes mondiaux n\u00e9cessitant une action collective, il est n\u00e9cessaire de consid\u00e9rer ces probl\u00e8mes non pas comme des imperfections d&rsquo;un syst\u00e8me qui fonctionne par ailleurs parfaitement, mais plut\u00f4t comme une lacune dans la mani\u00e8re dont le syst\u00e8me lui-m\u00eame est compris (th\u00e9orie) et donc con\u00e7u (pratique). La COVID-19 illustre les implications d&rsquo;une \u00e9conomie politique pour le bien commun (Conseil de l&rsquo;OMS sur l&rsquo;\u00e9conomie de la sant\u00e9 pour tous, 2023). Pendant la pand\u00e9mie, on n&rsquo;a pas accord\u00e9 suffisamment d&rsquo;attention \u00e0 la mani\u00e8re dont un objectif commun (la vaccination mondiale) peut influencer la conception de la collaboration entre les acteurs publics et priv\u00e9s (Mazzucato et al., 2021 ; Torreele et al., 2023). Si l&rsquo;objectif avait \u00e9t\u00e9 la vaccination mondiale plut\u00f4t que les vaccins, il aurait fallu accorder beaucoup plus d&rsquo;attention \u00e0 la conception de droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle moins extractifs (par exemple, moins forts, moins \u00e9tendus et moins en amont) et veiller \u00e0 ce que les fonds publics \u00e0 haut risque fournis au d\u00e9but soient conditionn\u00e9s au partage des connaissances et aux questions d&rsquo;acc\u00e8s. En positionnant la vaccination mondiale comme le \u00ab quoi \u00bb, les cinq piliers du bien commun auraient fourni des orientations essentielles sur le \u00ab comment \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les cinq principes deviennent des domaines d&rsquo;action non seulement pour l&rsquo;\u00e9laboration des politiques, mais aussi pour les comp\u00e9tences dont les gouvernements ont besoin pour gouverner dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat public. La r\u00e9ussite de l&rsquo;int\u00e9gration des principes du bien commun d\u00e9pend des capacit\u00e9s dynamiques de l&rsquo;\u00c9tat \u00e0 exercer ses fonctions politiques essentielles, de la fourniture de services publics \u00e0 la conception et \u00e0 la mise en \u0153uvre des politiques (Kattel et Mazzucato, 2018 ; Mazzucato et Kattel, 2020 ; Mazzucato et al., 2021). En effet, les capacit\u00e9s dynamiques n&rsquo;ont aucun rapport avec la taille du gouvernement, mais sont \u00e9troitement li\u00e9es aux investissements r\u00e9alis\u00e9s au sein du secteur public pour le rendre plus cr\u00e9atif, agile et flexible (Kattel, Drechsler et Karo, 2022). L&rsquo;une des le\u00e7ons tir\u00e9es de la crise du Covid-19 est que la capacit\u00e9 des gouvernements \u00e0 g\u00e9rer la crise d\u00e9pendait des investissements cumul\u00e9s r\u00e9alis\u00e9s dans la capacit\u00e9 \u00e0 gouverner, \u00e0 agir et \u00e0 g\u00e9rer, y compris les investissements dans la gouvernance num\u00e9rique pour faire face \u00e0 l&rsquo;aspect \u00ab infod\u00e9mique \u00bb de la crise (Mazzucato, Ghosh et Torreele, 2021). Si la crise a \u00e9t\u00e9 grave pour tous, elle a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement difficile pour les pays qui ont ignor\u00e9 les investissements n\u00e9cessaires dans leurs capacit\u00e9s dynamiques et\/ou ceux qui ont choisi d&rsquo;externaliser cette capacit\u00e9 \u00e0 des consultants (Mazzucato et Collington, 2023). Un \u00e9l\u00e9ment crucial de la gouvernance des \u00e9conomies vers le bien commun est donc le d\u00e9veloppement de capacit\u00e9s dynamiques associ\u00e9es au sein de l&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les principes du bien commun d\u00e9crits ici ne visent pas \u00e0 remplacer les id\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes sur les biens publics et les biens communs, mais \u00e0 les compl\u00e9ter en fournissant un sch\u00e9ma qui guide une relation symbiotique entre les acteurs \u00e9conomiques. Cette perspective reconna\u00eet qu&rsquo;aucun acteur, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse du gouvernement, des entreprises ou de la soci\u00e9t\u00e9 civile, ne doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme plus important ou plus apte qu&rsquo;un autre \u00e0 cr\u00e9er de la valeur. Il est essentiel d&rsquo;impliquer ces acteurs de mani\u00e8re coop\u00e9rative afin de r\u00e9soudre les probl\u00e8mes qui sont d\u00e9finis et r\u00e9solus collectivement pour relever les d\u00e9fis complexes qui caract\u00e9risent le XXIe si\u00e8cle. En favorisant une approche collaborative, o\u00f9 les connaissances sont partag\u00e9es, les r\u00e9compenses sont socialis\u00e9es et la responsabilit\u00e9 et la transparence sont au premier plan, le bien commun peut efficacement guider les acteurs sociaux vers la cr\u00e9ation d&rsquo;une valeur publique qui est non seulement partag\u00e9e, mais aussi durable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Remerciements<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Carla Rainer pour son aide \u00e0 la recherche, et \u00e0 la Fondation Laudes pour son soutien financier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e9claration<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aucun conflit d&rsquo;int\u00e9r\u00eats potentiel n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 signal\u00e9 par les auteurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notes<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1. Le Conseil consultatif de haut niveau des Nations unies (2023b), par exemple, s&rsquo;appuie sur les biens publics mondiaux en tant que \u00ab ressources qui ne peuvent \u00eatre exclues ou faire l&rsquo;objet d&rsquo;une concurrence \u00bb, affirmant \u00ab que leur protection est une t\u00e2che de plus en plus urgente que nous ne pouvons entreprendre qu&rsquo;ensemble \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">2. Il convient de noter que, parfois, les ressources communes et les biens communs ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s de mani\u00e8re interchangeable avec le bien commun.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">3. Il convient de noter qu&rsquo;il utilise les termes \u00ab bien commun \u00bb et \u00ab biens communs \u00bb de mani\u00e8re interchangeable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">4. Les parties prenantes sont tous les acteurs impliqu\u00e9s : acteurs publics, entreprises, repr\u00e9sentants civiques, mouvements sociaux et syndicats.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">5. Critiquant la priorit\u00e9 restrictive accord\u00e9e \u00e0 la valeur actionnariale, les travaux universitaires sur la gouvernance des parties prenantes ont formul\u00e9 des approches alternatives de la gouvernance \u00e9conomique en pla\u00e7ant la valeur actionnariale non seulement au centre de la r\u00e9forme de la gouvernance d&rsquo;entreprise, mais aussi au centre de l&rsquo;\u00e9conomie elle-m\u00eame (Freeman, Martin et Parmar, 2007 ; Mhlanga, 2021 ; Schwab et Vanham, 2021).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">6. L&rsquo;initiative de Bridgetown, par exemple, men\u00e9e par la Barbade, a jou\u00e9 un r\u00f4le essentiel dans la remise en cause de cette structure bien \u00e9tablie en appelant \u00e0 des liquidit\u00e9s d&rsquo;urgence, \u00e0 des pr\u00eats concessionnels et \u00e0 des investissements priv\u00e9s afin de promouvoir la r\u00e9silience climatique et la pr\u00e9paration aux pand\u00e9mies des pays \u00e0 faible revenu (Gouvernement de la Barbade, 2022). Pour concr\u00e9tiser ces appels \u00e0 l&rsquo;action, le programme de relance des ODD des Nations unies (2023b) vise \u00e0 r\u00e9former l&rsquo;architecture financi\u00e8re mondiale afin d&rsquo;att\u00e9nuer les d\u00e9fis syst\u00e9miques auxquels sont confront\u00e9s les pays en d\u00e9veloppement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">7. Pour une discussion d\u00e9taill\u00e9e sur la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle et le colonialisme, voir Merson (2000), Rahmatian (2009) et Birnhack (2021).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">8. N\u00e9anmoins, on ne saurait trop insister sur l&rsquo;importance des mesures de redistribution telles que la fiscalit\u00e9 progressive. Comme je le soutiens ailleurs (Mazzucato, 2018b), tant dans le secteur pharmaceutique que dans celui des technologies, les entreprises qui ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&rsquo;investissements publics ont \u00e9vit\u00e9 de payer leur juste part d&rsquo;imp\u00f4ts qui pourraient renflouer ces m\u00eames fonds d&rsquo;investissement public.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n\n\n\n<ol start=\"1\" class=\"wp-block-list\">\n<li>Adams, R. D., and K. 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Introduction : une r\u00e9ponse collective aux d\u00e9fis mondiaux Compte tenu de l&rsquo;attention croissante accord\u00e9e \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 pour les \u00e9conomies d&rsquo;orienter leurs activit\u00e9s vers ce qui est \u00ab bon \u00bb (par exemple, &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/economie-du-bien-commun\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Gouverner l&rsquo;\u00e9conomie du bien commun : de la correction des d\u00e9faillances du march\u00e9 \u00e0 la d\u00e9finition d&rsquo;objectifs collectifs&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-8616","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack-related-posts":[{"id":8471,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/limites-des-donnees\/","url_meta":{"origin":8616,"position":0},"title":"Les limites des donn\u00e9es","author":"Gilles Beauchamp","date":"2 septembre 2025","format":false,"excerpt":"Par\u00a0C. 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