{"id":8638,"date":"2025-10-26T11:08:42","date_gmt":"2025-10-26T15:08:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=8638"},"modified":"2025-11-05T16:50:12","modified_gmt":"2025-11-05T21:50:12","slug":"capitalisme-rentier-technofascisme","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/capitalisme-rentier-technofascisme\/","title":{"rendered":"Capitalisme rentier, technofascisme et destruction du bien commun"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par  Kohei Saito &amp; Ryuji Sasaki<br>Traduction de l&rsquo;article <a href=\"https:\/\/www.tandfonline.com\/doi\/full\/10.1080\/23792949.2025.2557911\">Rentier capitalism, technofascism and the destruction of the common<\/a>, 13 octobre 2025<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1. Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab Un spectre hante le monde : le spectre du f\u00e9odalisme \u00bb. Cette affirmation peut sembler \u00e9trange, compte tenu de l&rsquo;optimisme qui r\u00e8gne actuellement autour des technologies num\u00e9riques. En effet, les discours dominants continuent de c\u00e9l\u00e9brer l&rsquo;avenir du capitalisme, port\u00e9 par l&rsquo;automatisation totale, l&rsquo;intelligence artificielle et les biotechnologies. Pourtant, une vision plus sombre s&rsquo;impose de plus en plus. Dans un contexte de stagnation prolong\u00e9e des \u00e9conomies capitalistes \u00e0 haut revenu et d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques croissantes, certains critiques affirment d\u00e9sormais sans d\u00e9tour que le capitalisme est d\u00e9j\u00e0 \u00ab mort \u00bb (Wark, 2019). Selon cette perspective, ce ne sont toutefois pas les \u00ab travailleurs du monde \u00bb qui ont d\u00e9mantel\u00e9 le capitalisme, mais le capital lui-m\u00eame. Dans ce r\u00e9cit, le capitalisme est remplac\u00e9 par une forme renouvel\u00e9e de f\u00e9odalisme, appel\u00e9e \u00ab technof\u00e9odalisme \u00bb (Durand, 2024). Les oligarques de la technologie, d\u00e9sormais appel\u00e9s \u00ab cloudalistes \u00bb, sont pr\u00e9sent\u00e9s comme la nouvelle classe dirigeante de l&rsquo;\u00e9conomie des plateformes num\u00e9riques, qui extrait des donn\u00e9es et des rentes de chacun d&rsquo;entre nous (Varoufakis, 2023).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le concept de \u00ab technof\u00e9odalisme \u00bb est certes provocateur, mais le spectre du \u00ab f\u00e9odalisme \u00bb qui hante l&rsquo;\u00e8re num\u00e9rique est un curieux amalgame de r\u00e9alit\u00e9 et de m\u00e9taphore. Les d\u00e9fenseurs du \u00ab n\u00e9of\u00e9odalisme \u00bb de l&rsquo;\u00e8re num\u00e9rique affirment souvent que le capitalisme a \u00e9t\u00e9 \u00ab tu\u00e9 \u00bb (Varoufakis, 2023), et certains vont m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9tendre qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit \u00ab pas seulement d&rsquo;une m\u00e9taphore \u00bb (Dean, 2025, p. 7). Pourtant, ces m\u00eames commentateurs conc\u00e8dent fr\u00e9quemment que leur utilisation de la terminologie f\u00e9odale n&rsquo;est en fait qu&rsquo;une \u00ab analogie \u00bb (Dean, 2025, p. 15), ou qu&rsquo;elle ne refl\u00e8te qu&rsquo;une \u00ab tendance \u00bb \u00e9mergente (Dean, 2025, p. 14 ; Durand, 2024, p. ix). En v\u00e9rit\u00e9, il est difficile de nier que l&rsquo;\u00e9conomie mondiale reste fondamentalement capitaliste. En tant que tel, le concept de technof\u00e9odalisme se r\u00e9v\u00e8le rapidement ambivalent et analytiquement limit\u00e9 dans sa capacit\u00e9 \u00e0 expliquer la dynamique de l&rsquo;\u00e9conomie num\u00e9rique contemporaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour d\u00e9passer la confusion conceptuelle qui entoure le technof\u00e9odalisme, il est utile de revenir au&nbsp;<em>Capital<\/em>&nbsp;de Marx. La plupart des critiques technof\u00e9odales omettent notamment de se pencher s\u00e9rieusement sur le volume III du&nbsp;<em>Capital<\/em>, en particulier sur sa th\u00e9orie de la rente. \u00c0 quelques exceptions pr\u00e8s, les chercheurs ont largement n\u00e9glig\u00e9 la pertinence de cet aspect de l&rsquo;\u0153uvre de Marx pour l&rsquo;analyse de l&rsquo;\u00e9conomie num\u00e9rique actuelle. Cette omission th\u00e9orique a contribu\u00e9 \u00e0 la tendance \u00e0 assimiler directement l&rsquo;extraction de rente contemporaine au f\u00e9odalisme, en contournant une \u00e9valuation critique de la rente au sein m\u00eame du capitalisme. Dans ce contexte, la publication des manuscrits et carnets \u00e9conomiques de Marx dans la&nbsp;<em>Marx-Engels-Gesamtausgabe<\/em>&nbsp;(MEGA) rev\u00eat une grande importance. Ces textes \u00e9clairent les d\u00e9veloppements th\u00e9oriques tardifs de Marx sur la th\u00e9orie de la rente et offrent une base cruciale pour l&rsquo;analyse du&nbsp;<em>capitalisme rentier<\/em>. En \u00e9largissant le cadre th\u00e9orique de Marx, cet article soutient que le capitalisme rentier repr\u00e9sente la forme la plus avanc\u00e9e \u2013 et peut-\u00eatre la derni\u00e8re \u2013 du capitalisme. La th\u00e9orie de la rente de Marx r\u00e9v\u00e8le les tendances destructrices de ce syst\u00e8me, en particulier \u00e0 travers sa monopolisation et sa pr\u00e9dation des biens communs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien s\u00fbr, cela ne signifie pas que Marx ait anticip\u00e9 la situation actuelle dans son ensemble. Un probl\u00e8me crucial que Marx n&rsquo;avait pas pr\u00e9vu est la crise profonde \u00e0 laquelle sont confront\u00e9s les mouvements antisyst\u00e9miques contemporains. Le capitalisme rentier, soutenu par les nouvelles technologies de surveillance et de manipulation comportementale, \u00e9tablit de plus en plus une&nbsp;<em>subsumption totale<\/em>&nbsp;de la vie sous le capital, \u00e9rodant ainsi la possibilit\u00e9 d&rsquo;une solidarit\u00e9 anticapitaliste. En l&rsquo;absence de mouvements antisyst\u00e9miques puissants, l&rsquo;instabilit\u00e9 sociale, \u00e9conomique et politique risque de s&rsquo;intensifier dans les ann\u00e9es \u00e0 venir, pouvant aboutir \u00e0 un glissement vers un r\u00e9gime plus autoritaire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2. Pourquoi la th\u00e8se technof\u00e9odale passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;essentiel<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00e9fl\u00e9chissant au d\u00e9clin des mouvements de gauche dans le contexte de l&rsquo;essor de l&rsquo;\u00e9conomie num\u00e9rique, Fisher (2009) a d\u00e9plor\u00e9 de mani\u00e8re c\u00e9l\u00e8bre qu&rsquo;\u00ab il est plus facile d&rsquo;imaginer la fin du monde que d&rsquo;imaginer la fin du capitalisme \u00bb (p. 2). Pourtant, aujourd&rsquo;hui, on pourrait \u00eatre tent\u00e9 d&rsquo;affirmer que la num\u00e9risation a, en fait, entra\u00een\u00e9 la fin du capitalisme. Cette \u00ab fin \u00bb diff\u00e8re toutefois consid\u00e9rablement de ce que Fisher avait \u00e0 l&rsquo;esprit, et encore plus de ce qu&rsquo;envisageait Karl Marx il y a environ 150 ans. Le capitalisme n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9 par la classe ouvri\u00e8re dans le cadre d&rsquo;une transition historique progressive vers le socialisme, sous l&rsquo;impulsion du d\u00e9veloppement des forces productives. Au contraire, l&rsquo;histoire semble aujourd&rsquo;hui reculer : du capitalisme vers le f\u00e9odalisme. Selon cette interpr\u00e9tation, les r\u00e9centes avanc\u00e9es technologiques rapides dans le domaine num\u00e9rique ont conduit le capital \u00e0 \u00ab tuer \u00bb le capitalisme lui-m\u00eame, inaugurant une \u00e8re de \u00ab technof\u00e9odalisme \u00bb (Varoufakis, 2023).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourquoi le f\u00e9odalisme refait-il surface \u00e0 l&rsquo;\u00e8re num\u00e9rique ? Au c\u0153ur de cet argument se trouve l&rsquo;affirmation selon laquelle l&rsquo;\u00e9conomie num\u00e9rique actuelle est moins motiv\u00e9e par la production de biens et de plus-value que par la concurrence pour la rente monopolistique (Harrison, 2021). L&rsquo;extraction de rente est devenue une pratique \u00e9conomique dominante et pr\u00e9datrice, s&rsquo;\u00e9cartant consid\u00e9rablement de la logique fondamentale de la production capitaliste, qui repose sur l&rsquo;exploitation du travail pour g\u00e9n\u00e9rer de la plus-value. Dans ce nouveau paradigme, les utilisateurs des plateformes num\u00e9riques sont d\u00e9crits comme des \u00ab serfs du cloud \u00bb qui, plut\u00f4t que de cultiver la terre et de payer un loyer foncier aux propri\u00e9taires, cultivent les plateformes num\u00e9riques par la production de donn\u00e9es, payant en fait un \u00ab loyer num\u00e9rique \u00bb pour acc\u00e9der aux biens et services offerts par les \u00ab fiefs du cloud \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gr\u00e2ce \u00e0 la monopolisation de vastes plateformes num\u00e9riques, les \u00ab cloudalistes \u00bb ont construit un espace dans lequel les caract\u00e9ristiques d\u00e9terminantes du capitalisme \u2013 telles que le \u00ab march\u00e9 libre \u00bb, la \u00ab concurrence \u00bb, le \u00ab profit \u00bb et l&rsquo;\u00ab exploitation \u00bb \u2013 sont de plus en plus supplant\u00e9es par des caract\u00e9ristiques f\u00e9odales, notamment le \u00ab monopole \u00bb, l&rsquo;\u00ab appropriation \u00bb et la \u00ab rente \u00bb. Chaque activit\u00e9 au sein de cet espace est m\u00e9ticuleusement planifi\u00e9e, manipul\u00e9e et coordonn\u00e9e par des algorithmes con\u00e7us pour maximiser les profits des propri\u00e9taires de plateformes (Varoufakis, 2023, p. 90). M\u00eame Thiel (2014), cofondateur de PayPal, reconna\u00eet la nature n\u00e9o-f\u00e9odale des entreprises technologiques contemporaines d&rsquo;un point de vue entrepreneurial : \u00ab les entreprises qui cr\u00e9ent de nouvelles technologies ressemblent souvent davantage \u00e0 des monarchies f\u00e9odales qu&rsquo;\u00e0 des organisations cens\u00e9es \u00eatre plus \u00ab modernes \u00bb \u00bb (p. 188). Dans ce contexte, qu&rsquo;est-ce qui pose probl\u00e8me, le cas \u00e9ch\u00e9ant, dans la th\u00e8se populaire de la \u00ab ref\u00e9odalisation \u00bb ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Morozov (2022) a d\u00e9j\u00e0 critiqu\u00e9 le&nbsp;<em>technof\u00e9odalisme<\/em>&nbsp;comme \u00e9tant un concept inad\u00e9quat, arguant que les grandes entreprises technologiques sont activement engag\u00e9es dans une concurrence f\u00e9roce pour maximiser leurs profits gr\u00e2ce \u00e0 la production de nouveaux produits \u2013 tels que les services de recherche par index (Google) et les nouvelles exp\u00e9riences de divertissement (Spotify et Netflix) \u2013 ainsi qu&rsquo;\u00e0 des investissements substantiels dans les centres de donn\u00e9es, les infrastructures cloud et l&rsquo;intelligence artificielle. Cette concurrence dynamique, motiv\u00e9e par la logique de maximisation des profits, contraste fortement avec l&rsquo;image statique de la soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale. Selon Morozov, le&nbsp;<em>technof\u00e9odalisme<\/em>&nbsp;est souvent utilis\u00e9 comme une critique&nbsp;<em>morale<\/em>&nbsp;des oligarques technologiques, en les pr\u00e9sentant comme des rentiers \u00ab paresseux \u00bb qui tirent profit de monopoles sans s&rsquo;engager dans un travail productif. Il soutient que la t\u00e2che th\u00e9orique la plus urgente consiste \u00e0 examiner de mani\u00e8re critique les structures \u00e9conomiques r\u00e9elles de l&rsquo;\u00e9conomie num\u00e9rique contemporaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En fait, en ne mettant pas en \u00e9vidence les contradictions internes du capitalisme num\u00e9rique, la th\u00e8se du&nbsp;<em>n\u00e9o-f\u00e9odalisme<\/em>risque d&rsquo;impliquer que le capitalisme pourrait \u00eatre rendu plus progressiste simplement en r\u00e9sistant \u00e0 un suppos\u00e9 retour au f\u00e9odalisme. Par exemple, Zuboff (2019) et Mazzucato (2019) pr\u00f4nent une forme plus \u00e9quitable et plus comp\u00e9titive de capitalisme num\u00e9rique, qui serait obtenue en d\u00e9mantelant et en r\u00e9glementant les monopoles ill\u00e9gitimes d\u00e9tenus par les grandes entreprises technologiques. Cependant, une telle confiance dans un capitalisme num\u00e9rique plus bienveillant pourrait \u00eatre trop optimiste. Prenons l&rsquo;exemple d&rsquo;Apple, le mod\u00e8le pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de Zuboff, qui a \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9 pour ses strat\u00e9gies de prix monopolistiques, la d\u00e9localisation de sa main-d&rsquo;\u0153uvre, les violations des r\u00e9glementations en mati\u00e8re de confidentialit\u00e9, l&rsquo;\u00e9vasion fiscale syst\u00e9mique et le manque de responsabilit\u00e9 environnementale (Muldoon, 2022, p. 24).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Selon Morozov (2022, p. 122), ces interpr\u00e9tations inad\u00e9quates de l&rsquo;\u00e9conomie contemporaine d\u00e9coulent d&rsquo;une conception trop dualiste du capitalisme. Pour Varoufakis, le capitalisme se d\u00e9finit par les \u00e9changes marchands, l&rsquo;accumulation se faisant par l&rsquo;exploitation du surplus de travail, tandis que le f\u00e9odalisme se caract\u00e9rise par le monopole et l&rsquo;appropriation du surplus de travail. Cependant, cette opposition binaire entre march\u00e9 et monopole, \u00e9conomie et politique, exploitation et appropriation offre un cadre trop \u00e9troit pour comprendre le mode de production capitaliste. En r\u00e9alit\u00e9, le d\u00e9veloppement capitaliste a toujours impliqu\u00e9 des formes d&rsquo;appropriation parall\u00e8lement \u00e0 l&rsquo;exploitation du travail. L&rsquo;appropriation comprend les \u00e9changes in\u00e9gaux entre la p\u00e9riph\u00e9rie et le centre imp\u00e9rial (Wallerstein, 1983), le travail reproductif principalement effectu\u00e9 par les femmes (Federici, 2004) et l&rsquo;appropriation des contributions non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es de la nature (Moore, 2015). La pr\u00e9sence d&rsquo;une appropriation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9conomie num\u00e9rique ne justifie donc pas en soi de reclasser le syst\u00e8me actuel comme&nbsp;<em>f\u00e9odal<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La critique du&nbsp;<em>technof\u00e9odalisme<\/em>&nbsp;par Morozov est largement convaincante. Cependant, il ne propose pas de th\u00e9orie capitaliste de la valeur qui int\u00e8gre de mani\u00e8re coh\u00e9rente les dynamiques de l&rsquo;exploitation et de l&rsquo;appropriation. Il se tourne plut\u00f4t vers le cadre th\u00e9orique de Nancy Fraser comme alternative (Morozov, 2022, p. 123). Pourtant, Fraser (2022, p. 25) ne fait que souligner la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une critique \u00ab \u00e0 plusieurs volets \u00bb, qui aborde les questions de classe, d&rsquo;\u00e9cologie, d&rsquo;\u00c9tat et de genre.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Fraser souligne l\u2019importance strat\u00e9gique du d\u00e9placement des fronti\u00e8res entre production et reproduction, \u00e9conomie et politique, soci\u00e9t\u00e9 et nature. Cependant, cet argument est plus polanyien, ce qui revient in\u00e9vitablement \u00e0 consid\u00e9rer comme acquise la s\u00e9paration dualiste. Une critique marxiste vise une \u00ab synth\u00e8se \u00bb des deux cat\u00e9gories oppos\u00e9es, qui poursuit la voie de l\u2019\u00ab abolition \u00bb d\u2019un tel cadre dualiste moderne.<\/span> En cons\u00e9quence, le potentiel explicatif de la th\u00e9orie \u00e9conomique marxiste reste sous-d\u00e9velopp\u00e9 par rapport \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie num\u00e9rique \u00e9mergente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Morozov ne parvient finalement pas \u00e0 analyser l&rsquo;expansion de l&rsquo;appropriation num\u00e9rique \u00e0 travers le prisme de la th\u00e9orie marxiste de la valeur-travail. Tout comme Varoufakis, qui confond capitalisme num\u00e9rique et technof\u00e9odalisme, Morozov brouille la sp\u00e9cificit\u00e9 historique du capitalisme num\u00e9rique actuel en ne faisant pas la distinction entre les diff\u00e9rentes formes d&rsquo;appropriation au sein du syst\u00e8me capitaliste. Il n\u00e9glige ainsi les distinctions nuanc\u00e9es que Marx a \u00e9tablies dans Le Capital, en particulier dans le volume III, entre les diff\u00e9rentes formes d&rsquo;appropriation op\u00e9rant au sein du syst\u00e8me de march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En fait, ceux qui participent \u00e0 ce d\u00e9bat ont tendance \u00e0 ne se r\u00e9f\u00e9rer que sporadiquement au Capital de Marx. Cette n\u00e9gligence est frappante, \u00e9tant donn\u00e9 que Le Capital contient une discussion approfondie sur la rente. Une raison simple explique cette omission : l&rsquo;id\u00e9e largement r\u00e9pandue selon laquelle l&rsquo;analyse du capitalisme du XIXe si\u00e8cle par Marx n&rsquo;est plus pertinente. Cette perception est renforc\u00e9e par le chapitre 6 du volume III du Capital, qui se concentre principalement sur la rente fonci\u00e8re dans l&rsquo;agriculture et l&rsquo;exploitation mini\u00e8re. Ces exemples semblent d\u00e9pass\u00e9s dans le contexte de l&rsquo;\u00e9conomie num\u00e9rique actuelle <sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">L\u2019autre raison de cette n\u00e9gligence regrettable est que le chapitre sur la rente est presque le dernier chapitre du volume III du Capital, ce qui signifie que sa bonne compr\u00e9hension pr\u00e9suppose une compr\u00e9hension globale du Capital. En particulier, la th\u00e9orie de la rente de Marx repose sur le concept de \u00ab valeur marchande \u00bb, qui reste l\u2019un des concepts les plus difficiles du Capital.<\/span>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est pourquoi Harvey (2012) cherche \u00e0 actualiser la th\u00e9orie de la rente de Marx en \u00e9largissant son application : \u00ab Toute rente, rappelons-le, est un retour au pouvoir monopolistique de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e d&rsquo;un actif crucial, tel que la terre ou un brevet. Le pouvoir monopolistique de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e est donc \u00e0 la fois le point de d\u00e9part et le point d&rsquo;arriv\u00e9e de toute activit\u00e9 capitaliste \u00bb (p. 94) . Dans le m\u00eame ordre d&rsquo;id\u00e9es, Christophers (2020) propose une d\u00e9finition de la rente qui m\u00e9lange des \u00e9l\u00e9ments de l&rsquo;\u00e9conomie dominante et de l&rsquo;\u00e9conomie h\u00e9t\u00e9rodoxe : \u00ab La d\u00e9finition de la rente que j&rsquo;utilise ici est donc en fait un hybride entre l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rodoxe et l&rsquo;orthodoxe : le revenu tir\u00e9 de la propri\u00e9t\u00e9, de la possession ou du contr\u00f4le d&rsquo;actifs rares dans des conditions de concurrence limit\u00e9e ou inexistante \u00bb (p. xxiv).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, les approches de Harvey et de Christophers en mati\u00e8re de rente sont probl\u00e9matiques. Si tout revenu tir\u00e9 du monopole d&rsquo;actifs rares est class\u00e9 comme&nbsp;<em>rente<\/em>, il devient th\u00e9oriquement impossible de distinguer la rente du revenu financier. Christophers critique \u00e0 la fois les d\u00e9finitions h\u00e9t\u00e9rodoxes et n\u00e9oclassiques de la rente, mais ne parvient pas \u00e0 d\u00e9velopper un cadre conceptuel coh\u00e9rent et consistant qui lui soit propre, finissant par confondre le revenu financier et le revenu tir\u00e9 des plateformes. Harvey, en revanche, tente de distinguer la rente des revenus financiers. N\u00e9anmoins, dans son analyse, la base de l&rsquo;extraction de la rente se r\u00e9duit en fin de compte \u00e0 la simple propri\u00e9t\u00e9 d&rsquo;\u00ab actifs cruciaux \u00bb. Cette approche risque de faire dispara\u00eetre la distinction entre plus-value et rente, puisque la plus-value elle-m\u00eame provient \u00e9galement du monopole sur les moyens de production. En bref, les d\u00e9finitions de la rente avanc\u00e9es par Harvey et Christophers sont \u00e0 la fois trop larges et trop vagues pour offrir un cadre satisfaisant pour analyser la dynamique renti\u00e8re de l&rsquo;\u00e9conomie num\u00e9rique actuelle. C&rsquo;est pour cette raison qu&rsquo;il est n\u00e9cessaire de revenir \u00e0 la description originale de la rente par Marx dans&nbsp;<em>Le Capital<\/em>&nbsp;afin d&rsquo;\u00e9viter toute r\u00e9interpr\u00e9tation arbitraire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3. La th\u00e9orie de la rente de Marx \u00e0 l&rsquo;\u00e8re num\u00e9rique<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On croit souvent \u00e0 tort que l&rsquo;analyse de Marx dans Le Capital se limite \u00e0 la phase historique sp\u00e9cifique du capitalisme du XIXe si\u00e8cle. Son expos\u00e9 sur la \u00ab moyenne id\u00e9ale \u00bb du mode de production capitaliste \u00e9labore des cat\u00e9gories \u00e9conomiques fondamentales \u2013 telles que \u00ab valeur \u00bb, \u00ab marchandise \u00bb, \u00ab argent \u00bb et \u00ab capital \u00bb \u2013 qui sont indispensables pour comprendre le capitalisme&nbsp;<em>en tant que tel<\/em>. Ces cat\u00e9gories ne se limitent pas \u00e0 un moment historique particulier, mais en sont soigneusement abstraites, de sorte qu&rsquo;elles constituent le cadre conceptuel essentiel pour analyser toute forme historique de capitalisme. Par exemple, les march\u00e9s financiers et les produits d\u00e9riv\u00e9s actuels ne peuvent \u00eatre correctement compris qu&rsquo;une fois que l&rsquo;on a saisi le concept de \u00ab capital porteur d&rsquo;int\u00e9r\u00eats \u00bb. La m\u00eame logique s&rsquo;applique \u00e0 la rente num\u00e9rique : bien que Marx n&rsquo;ait pu pr\u00e9voir les niveaux actuels de financiarisation ou le d\u00e9veloppement de l&rsquo;\u00e9conomie num\u00e9rique, cela ne rend pas Le Capital obsol\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien s\u00fbr, cela ne r\u00e9sout pas \u00e0 lui seul les limites historiques de l&rsquo;analyse de Marx. En particulier, son analyse de la rente se limite largement \u00e0 l&rsquo;agriculture et \u00e0 l&rsquo;exploitation mini\u00e8re. La section sur la rente reste l&rsquo;un des domaines les moins explor\u00e9s de l&rsquo;\u00e9conomie marxiste, et peu de chercheurs ont tent\u00e9 d&rsquo;appliquer le concept de rente de Marx \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie renti\u00e8re contemporaine. Cette n\u00e9gligence a contribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence du discours sur le&nbsp;<em>technof\u00e9odalisme<\/em>, qui a combl\u00e9 le vide conceptuel laiss\u00e9 par cette omission.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, Marx \u00e9tait bien conscient des limites de confiner la th\u00e9orie de la rente \u00e0 l&rsquo;agriculture et \u00e0 l&rsquo;industrie mini\u00e8re. Cette prise de conscience explique son intense engagement sur la question de la rente dans ses derni\u00e8res ann\u00e9es. Au cours de la p\u00e9riode o\u00f9 Marx \u00e9crivait les livres II et III du&nbsp;<em>Capital<\/em>,<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Le projet initial de Marx pour Le Capital \u00e9tait de deux volumes. Engels en a ensuite fait trois. Ici, le terme \u00ab livre \u00bb fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la division originale du Capital en fonction du contenu, tandis que le terme \u00ab volume \u00bb fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la division pour la publication.<\/span>, le milieu du XIXe si\u00e8cle a connu une expansion rapide des projets d&rsquo;infrastructure, notamment les chemins de fer, les ports et, plus tard, les r\u00e9seaux d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 et de t\u00e9l\u00e9communications. Ces d\u00e9veloppements \u00e0 grande \u00e9chelle ont souvent donn\u00e9 lieu \u00e0 des monopoles naturels, la concurrence sur le march\u00e9 dans ces secteurs s&rsquo;av\u00e9rant extr\u00eamement difficile. Par cons\u00e9quent, ils sont \u00e9galement devenus des sources importantes de rente. Observant ces transformations dans les ann\u00e9es 1870, Marx, alors \u00e2g\u00e9, s&rsquo;est efforc\u00e9 de r\u00e9viser et d&rsquo;\u00e9tendre sa th\u00e9orie de la rente en r\u00e9ponse \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence de nouvelles formes de monopole et d&rsquo;extraction de valeur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">N\u00e9anmoins, les r\u00e9sultats des recherches men\u00e9es par Marx au cours de ses derni\u00e8res ann\u00e9es ne sont pas clairement refl\u00e9t\u00e9s dans les \u00e9ditions actuelles du&nbsp;<em>Capital<\/em>. Marx est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 avant d&rsquo;avoir termin\u00e9 son ouvrage, et Engels a ensuite \u00e9dit\u00e9 les manuscrits de Marx et les a publi\u00e9s sous forme de volumes II et III. Ce processus \u00e9ditorial a cr\u00e9\u00e9 des difficult\u00e9s, en particulier pour le volume III, dont le projet principal a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 en 1864-1865 et qui ne tient donc pas compte des d\u00e9veloppements intellectuels de Marx au cours des pr\u00e8s de deux d\u00e9cennies qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 sa mort en 1883. Cette situation a eu des cons\u00e9quences malheureuses pour la r\u00e9ception ult\u00e9rieure des id\u00e9es de Marx. Bien que Marx ait commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper s\u00e9rieusement sa th\u00e9orie de la rente dans les ann\u00e9es 1860, le brouillon principal de 1864-1865 ne l&rsquo;\u00e9labore pas de mani\u00e8re exhaustive. En cons\u00e9quence, la plupart des recherches ant\u00e9rieures, s&rsquo;appuyant sur les \u00e9ditions r\u00e9vis\u00e9es par Engels, ont limit\u00e9 leur analyse \u00e0 la rente fonci\u00e8re agricole, la rejetant comme une discussion d\u00e9pass\u00e9e du XIXe si\u00e8cle. Cependant, la th\u00e9orie de la rente de Marx n&rsquo;est&nbsp;<em>pas<\/em>&nbsp;obsol\u00e8te, car il n&rsquo;y a aucune n\u00e9cessit\u00e9 inh\u00e9rente de limiter la rente exclusivement \u00e0 l&rsquo;agriculture et \u00e0 l&rsquo;exploitation mini\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, la nouvelle \u00e9dition compl\u00e8te des \u0153uvres de Marx et Engels, la Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA), a publi\u00e9 les manuscrits \u00e9conomiques de Marx sur Le Capital et ses carnets de notes qui n&rsquo;\u00e9taient pas disponibles auparavant. Parmi ceux-ci figurent des manuscrits et des carnets de notes datant des ann\u00e9es 1870, qui fournissent des informations pr\u00e9cieuses pour reconstituer le d\u00e9veloppement th\u00e9orique de Marx au cours de ses derni\u00e8res ann\u00e9es (Saito, 2023). La th\u00e9orie de la rente ne fait pas exception. Apr\u00e8s avoir publi\u00e9 le volume I du&nbsp;<em>Capital<\/em>&nbsp;en 1867, Marx a commenc\u00e9 \u00e0 s&rsquo;int\u00e9resser s\u00e9rieusement aux sciences naturelles tout en poursuivant ses recherches en \u00e9conomie politique. Tout au long des ann\u00e9es 1870 et 1880, il a lu divers ouvrages sur l&rsquo;agriculture, la sylviculture, l&rsquo;\u00e9levage laitier et l&rsquo;exploitation mini\u00e8re, s&rsquo;inspirant des derni\u00e8res d\u00e9couvertes en mati\u00e8re d&rsquo;agronomie, de botanique, de g\u00e9ologie et de min\u00e9ralogie. Ses carnets r\u00e9v\u00e8lent une compr\u00e9hension \u00e9cologique approfondie de la \u00ab fracture irr\u00e9parable \u00bb entre le m\u00e9tabolisme social et naturel sous le capitalisme, ainsi qu&rsquo;une \u00e9laboration plus pouss\u00e9e de la th\u00e9orie de la rente (Saito, 2017). De plus, au cours des ann\u00e9es 1870, Marx a suivi de pr\u00e8s le d\u00e9veloppement du capitalisme en Am\u00e9rique et en Russie, en se concentrant sur l&rsquo;expansion rapide du syst\u00e8me de cr\u00e9dit et de la rente (Heinrich, 2016, p. 132). <sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Ses carnets sur le syst\u00e8me de cr\u00e9dit et la rente sont d\u00e9sormais publi\u00e9s dans MEGA IV\/25 (Marx, 2024). L\u2019analyse d\u00e9taill\u00e9e de ces carnets d\u00e9passe le cadre du pr\u00e9sent article.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une r\u00e9alisation notable est la publication r\u00e9cente du carnet de Marx r\u00e9dig\u00e9 vers 1878 dans le cadre de son travail sur Le Capital, livre III. Dans le passage suivant, Marx \u00e9tablit une distinction claire entre \u00ab rente fonci\u00e8re \u00bb et \u00ab rente \u00bb, consid\u00e9rant la \u00ab rente \u00bb comme une cat\u00e9gorie plus large et plus g\u00e9n\u00e9rale. Cette distinction marque une \u00e9volution th\u00e9orique importante dans la pens\u00e9e de Marx au cours des ann\u00e9es 1870 :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a ici deux choses : soit ce&nbsp;<em>monopole n&rsquo;est que temporaire<\/em>&nbsp;et peut \u00eatre bris\u00e9 par le d\u00e9veloppement des investissements en capital dans l&rsquo;entreprise en question, c&rsquo;est-\u00e0-dire par la concurrence capitaliste ordinaire ; alors le surplus de profit n&rsquo;est pas fix\u00e9 dans la rente. Soit c&rsquo;est l&rsquo;inverse qui se produit ; alors il est fix\u00e9 dans la rente, qui est toutefois \u00e0 nouveau soumise \u00e0 de grands changements dans sa quantit\u00e9, par exemple la rente fonci\u00e8re. D&rsquo;autre part, les branches d&rsquo;activit\u00e9 qui constituent des monopoles naturels, telles que les chemins de fer, puisque leur profit n&rsquo;entre pas dans la r\u00e9gulation du taux g\u00e9n\u00e9ral de profit, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il ne peut \u00eatre r\u00e9duit par la concurrence \u00e0 ce niveau. (Marx, 2024, p. 62)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Selon Marx, il existe deux types de \u00ab monopole \u00bb : \u00ab temporaire \u00bb et \u00ab fixe \u00bb. Dans le cas d&rsquo;un monopole temporaire r\u00e9sultant d&rsquo;une sup\u00e9riorit\u00e9 technique, l&rsquo;avantage dispara\u00eet d\u00e8s que la technologie se g\u00e9n\u00e9ralise. En cons\u00e9quence, les \u00ab profits exc\u00e9dentaires \u00bb obtenus en fixant des prix sup\u00e9rieurs aux prix de production disparaissent \u00e9galement. <sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Ce type de plus-value a traditionnellement \u00e9t\u00e9 examin\u00e9 sous la rubrique \u00ab capital monopolistique \u00bb, ancr\u00e9 dans les structures de march\u00e9 oligopolistiques (Baran &amp; Sweezy, 1966). Les profits exc\u00e9dentaires provenant des monopoles de march\u00e9 refl\u00e8tent la trajectoire historique de l\u2019accumulation du capital. Cependant, comme la th\u00e9orie du capital monopolistique s\u2019int\u00e9ressait principalement aux structures oligopolistiques, elle n\u2019accordait pas suffisamment d\u2019attention \u00e0 la dynamique du monopole naturel. Dans le capitalisme rentier contemporain, cependant, les monopoles naturels ont repris une place centrale. Ainsi, malgr\u00e9 certaines similitudes, il ne faut pas oublier que le \u00ab capital monopolistique \u00bb et le \u00ab capital rentier \u00bb fonctionnent selon des logiques distinctes. Si Vasudevan (2022) reconna\u00eet la distinction entre ces deux formes de monopole, il cherche n\u00e9anmoins \u00e0 interpr\u00e9ter le capitalisme rentier \u00e0 travers le \u00ab prisme du capital monopolistique \u00bb.<\/span> Dans de tels cas, les profits exc\u00e9dentaires ne sont pas fix\u00e9s sous forme de rente. En revanche, Marx a fait valoir que, dans certains cas, les profits exc\u00e9dentaires peuvent devenir fixes et se transformer ainsi en rente. Comme indiqu\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, la rente fonci\u00e8re r\u00e9sultant de la raret\u00e9 naturelle de l&rsquo;offre de terrains en est un exemple. Cependant, la rente appara\u00eet \u00e9galement dans des secteurs tels que l&rsquo;industrie ferroviaire, o\u00f9 les obstacles aux \u00e9conomies d&rsquo;\u00e9chelle cr\u00e9ent des monopoles naturels, permettant ainsi aux profits exc\u00e9dentaires d&rsquo;\u00eatre fix\u00e9s sous forme de rente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 ce stade, on peut discerner une nouvelle id\u00e9e importante dans la pens\u00e9e de Marx qui n&rsquo;est pas refl\u00e9t\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9dition actuelle du&nbsp;<em>Capital<\/em>, volume III, \u00e9dit\u00e9e par Engels. Marx a formul\u00e9 un concept g\u00e9n\u00e9ral de \u00ab rente \u00bb, le distinguant de la cat\u00e9gorie plus restreinte de \u00ab rente fonci\u00e8re \u00bb. Au-del\u00e0 de l&rsquo;agriculture et de l&rsquo;exploitation mini\u00e8re, Marx a \u00e9galement pris en consid\u00e9ration des secteurs tels que les routes, les chemins de fer, les ports et l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9. Selon Marx, la rente provient de la propri\u00e9t\u00e9 ou du contr\u00f4le de ressources rares et non reproductibles, c&rsquo;est-\u00e0-dire de ressources qui ne peuvent \u00eatre g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par le travail, l&rsquo;investissement en capital ou la valeur d&rsquo;usage de certains produits du travail (Basu, 2022). En d&rsquo;autres termes, la rente provient de ressources qui, contrairement \u00e0 certains avantages technologiques, sont impossibles ou extr\u00eamement difficiles \u00e0 (re)produire par le capital. Par exemple, le capital ne peut pas cr\u00e9er des terres ou des gisements de ressources naturelles comme il peut fabriquer des machines pour augmenter la productivit\u00e9. En outre, des secteurs tels que les chemins de fer et l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 exigent des investissements initiaux consid\u00e9rables, avec de longues p\u00e9riodes n\u00e9cessaires pour r\u00e9cup\u00e9rer ces investissements ; ils permettent donc rarement une v\u00e9ritable concurrence sur le march\u00e9. Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment ces contraintes mat\u00e9rielles (naturelles) qui emp\u00eachent le capital de d\u00e9ployer librement ces ressources, ce qui entra\u00eene la fixation de profits exc\u00e9dentaires sous forme de rente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien s\u00fbr, la contrainte \u00ab naturelle \u00bb n&rsquo;est pas la seule condition pertinente. Bien que Marx ne l&rsquo;ait pas abord\u00e9e directement, les monopoles \u00ab artificiels \u00bb &#8211; en particulier ceux bas\u00e9s sur la connaissance, tels que les brevets et les licences &#8211; constituent \u00e9galement des conditions de production uniques. Ceux-ci ne peuvent \u00eatre reproduits par d&rsquo;autres capitalistes en raison des protections juridiques accord\u00e9es par les droits de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle. Ces monopoles permettent \u00e0 leurs d\u00e9tenteurs d&rsquo;augmenter les prix et de percevoir des redevances, s&rsquo;appropriant ainsi une partie des profits exc\u00e9dentaires. De cette mani\u00e8re, diverses formes de rente qui d\u00e9passent largement le domaine de l&rsquo;agriculture et de l&rsquo;exploitation mini\u00e8re apparaissent comme une cat\u00e9gorie fondamentale du mode de production capitaliste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En r\u00e9sum\u00e9, la cat\u00e9gorie marxiste de \u00ab rente \u00bb peut \u00eatre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e comme suit :&nbsp;<em>surprofits fixes obtenus gr\u00e2ce au monopole de ressources de production et de distribution<\/em>&nbsp;non reproductibles et rares. Le \u00ab surprofit fixe \u00bb d\u00e9signe les gains obtenus en augmentant les prix gr\u00e2ce \u00e0 un contr\u00f4le monopolistique structurel. <sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Pour reprendre le point de la note pr\u00e9c\u00e9dente, le capital monopolistique r\u00e9alise un \u00ab profit exc\u00e9dentaire \u00bb, mais celui-ci repose sur des conditions de production que le capital&nbsp;<em>peut<\/em>&nbsp;produire. Comme nous le verrons plus loin, ce que le capital ne peut pas produire, c\u2019est le bien commun.<\/span> Cela implique essentiellement que ceux qui paient la rente subissent simplement des pertes, car la rente elle-m\u00eame ne g\u00e9n\u00e8re aucune valeur suppl\u00e9mentaire. En effet, Marx a soulign\u00e9 l&rsquo;illusion selon laquelle la rente constitue une cr\u00e9ation de valeur, \u00e0 savoir que la terre produit de la valeur et que la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re poss\u00e8de une valeur. Selon Marx, la rente est une \u00ab fausse valeur sociale \u00bb (Marx, 1991, p. 799). Comme aucune nouvelle plus-value n&rsquo;est produite, la rente repr\u00e9sente une forme de pr\u00e9dation op\u00e9rant dans un cadre \u00e0 somme nulle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">N\u00e9anmoins, contrairement au profit commercial et \u00e0 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat, la rente n&rsquo;est pas une distribution de plus-value. Elle constitue plut\u00f4t une forme distincte d&rsquo;appropriation. L&rsquo;id\u00e9e fondamentale de la th\u00e9orie de la valeur-travail de Marx est que la plupart de la valeur \u00e9conomique dans le syst\u00e8me capitaliste provient de la raret\u00e9 du travail. <sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Dans le capitalisme, il n\u2019est pas possible de r\u00e9soudre le probl\u00e8me de la p\u00e9nurie de main-d\u2019\u0153uvre par des principes communautaires tels que la tradition, la coutume et les ordres autoritaires. Par cons\u00e9quent, la p\u00e9nurie de main-d\u2019\u0153uvre est trait\u00e9e en consid\u00e9rant les produits du travail comme des marchandises dont la valeur correspond \u00e0 la quantit\u00e9 de travail n\u00e9cessaire pour les produire (Sasaki, 2021, pp. 57-62).<\/span> Cependant, cela ne tient pas compte de&nbsp;<em>toutes les<\/em>&nbsp;sources de revenus. En fait, la rente ne provient pas de la raret\u00e9 de la main-d&rsquo;\u0153uvre, mais plut\u00f4t de la raret\u00e9 naturelle des moyens de production (ou de distribution) qui ne sont reproductibles ni par le travail ni par le capital. Le monopole sur ces ressources rares et non reproductibles donne lieu \u00e0 des profits exc\u00e9dentaires fixes, mais ceux-ci sont qualitativement diff\u00e9rents de la valeur produite par le travail.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Il convient de noter que cela ne signifie pas que la rente est exempt\u00e9e de la loi de la valeur. Elle est plut\u00f4t r\u00e9gie par la loi de la valeur marchande (Sasaki, 2021b, p. 152).<\/span> C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison que Marx a qualifi\u00e9 la rente de \u00ab<em>&nbsp;fausse<\/em>&nbsp;valeur sociale \u00bb. Pour comprendre son caract\u00e8re unique, la rente peut \u00eatre mise en contraste avec le profit commercial et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat, qui ne sont que de simples distributions de plus-value entre capitalistes. <sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">Les gains en capital g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par le commerce de capital fictif \u2014 compris comme une forme d\u00e9riv\u00e9e de capital portant int\u00e9r\u00eat \u2014 puisent en fin de compte dans le pool de capital mon\u00e9taire existant dans l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9. Bien que ces gains restent indirectement limit\u00e9s par la production de plus-value, ils ne sont plus directement li\u00e9s \u00e0 la raret\u00e9 de la main-d\u2019\u0153uvre. De plus, l\u2019expansion du syst\u00e8me de cr\u00e9dit socialise de plus en plus les sources de capital mon\u00e9taire, avec pour r\u00e9sultat que ces gains entra\u00eenent non seulement une redistribution de la plus-value entre les capitalistes financiers, mais aussi l\u2019appropriation de la richesse de la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble, fonctionnant de mani\u00e8re analogue \u00e0 la rente.<\/span> En revanche, la rente n&rsquo;est&nbsp;<em>pas<\/em>&nbsp;l&rsquo;appropriation de la plus-value g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par le capital industriel, mais une revendication beaucoup plus large sur la richesse sociale, comme le montre la figure 1. <sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">Marx a soulign\u00e9 que la rente est une appropriation de la richesse de la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble : \u00ab Lorsque la soci\u00e9t\u00e9, consid\u00e9r\u00e9e comme consommatrice, paie trop cher les produits agricoles, cela constitue un moins pour la r\u00e9alisation de son temps de travail dans la production agricole, mais cela constitue un plus pour une partie de la soci\u00e9t\u00e9, les propri\u00e9taires fonciers \u00bb (Marx, 1991, p. 800).<\/span> Dans les secteurs non agricoles ordinaires, la concurrence garantit que la valeur marchande correspond au niveau de production qui permet aux entreprises ayant une productivit\u00e9 moyenne de r\u00e9aliser uniquement le taux de profit moyen. Les entreprises dont la productivit\u00e9 est sup\u00e9rieure \u00e0 la moyenne obtiennent un surplus de profit, tandis que celles dont la productivit\u00e9 est inf\u00e9rieure re\u00e7oivent moins que la moyenne et perdent une partie de la plus-value qu&rsquo;elles g\u00e9n\u00e8rent. Cependant, dans l&rsquo;agriculture, o\u00f9 les moyens de production peuvent \u00eatre monopolis\u00e9s, cette \u00e9galisation ne se produit pas. Tant qu&rsquo;il existe une demande, la valeur marchande est d\u00e9termin\u00e9e par les produits fabriqu\u00e9s dans les conditions les moins productives. En cons\u00e9quence, tous les autres producteurs dont la productivit\u00e9 est sup\u00e9rieure obtiennent un profit exc\u00e9dentaire, qui prend la forme d&rsquo;une rente. Comme la rente n&rsquo;est pas fond\u00e9e sur la raret\u00e9 de la main-d&rsquo;\u0153uvre, elle rev\u00eat un caract\u00e8re purement extractif par rapport au profit commercial et \u00e0 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat. <sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">\u00c0 ce stade, il est utile de se tourner vers la critique de Marx sur la nature parasitaire de la rente. La terre, en tant que condition de production, est indispensable \u00e0 la cr\u00e9ation de toutes les valeurs d\u2019usage et particuli\u00e8rement d\u00e9cisive dans l\u2019agriculture et l\u2019exploitation mini\u00e8re. Pourtant, la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re elle-m\u00eame n\u2019a aucune fonction \u00e9conomique intrins\u00e8que dans la g\u00e9n\u00e9ration de plus-value. Le capital commercial contribue en se sp\u00e9cialisant dans la circulation du capital, ce qui r\u00e9duit les co\u00fbts commerciaux et le temps de circulation, ce qui facilite la production de plus-value. De m\u00eame, le capital porteur d\u2019int\u00e9r\u00eats, par l\u2019interm\u00e9diaire du syst\u00e8me de cr\u00e9dit, acc\u00e9l\u00e8re l\u2019expansion du capital industriel, le lib\u00e9rant des limites \u00e9troites de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et le socialisant davantage. En revanche, \u00ab l\u2019activit\u00e9 du propri\u00e9taire foncier consiste simplement \u00e0 exploiter les progr\u00e8s du d\u00e9veloppement social [\u2026] auxquels il ne contribue pas et dans lesquels il ne risque rien, contrairement au capitaliste industriel \u00bb (Marx, 1991, p. 908). La propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re est donc \u00ab superflue et nuisible \u00bb au d\u00e9veloppement g\u00e9n\u00e9ral de la production capitaliste, lui imposant le co\u00fbt inutile de la rente (Marx, 1991, p. 760). Comme nous le verrons plus loin, une dynamique parall\u00e8le peut \u00eatre observ\u00e9e dans le capitalisme contemporain. Les propri\u00e9taires de plateformes num\u00e9riques, d\u2019une part, am\u00e9liorent l\u2019efficacit\u00e9 productive, mais d\u2019autre part, ils \u00e9puisent et enferment divers biens communs. Leur r\u00f4le, de plus en plus parasitaire et irrationnel, refl\u00e8te le caract\u00e8re improductif et extractif que Marx a identifi\u00e9 dans la rente.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Figure 1. Diff\u00e9rence entre le prix du march\u00e9 dans les secteurs agricoles et non agricoles.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1200\" height=\"766\" src=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig-1-1200x766.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-8641\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig-1-1200x766.png 1200w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig-1-744x475.png 744w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig-1-420x268.png 420w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig-1-768x491.png 768w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig-1-1536x981.png 1536w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Fig-1.png 1874w\" sizes=\"auto, (max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd&rsquo;hui, la rente est devenue plus importante que jamais en tant que source de revenus, en raison de l&rsquo;expansion significative des possibilit\u00e9s d&rsquo;extraction de rente offertes par les nouvelles technologies num\u00e9riques. Contrairement \u00e0 la terre, il n&rsquo;est pas intrins\u00e8quement impossible pour de nouveaux entrants de cr\u00e9er une plateforme num\u00e9rique. N\u00e9anmoins, comme pour les infrastructures telles que les chemins de fer, la construction d&rsquo;une nouvelle plateforme implique des co\u00fbts d&rsquo;investissement initiaux substantiels. En outre, en raison des effets de r\u00e9seau positifs, les barri\u00e8res \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e restent extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9es. Cela cr\u00e9e un risque \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;\u00e9mergence de monopoles, g\u00e9n\u00e9ralement domin\u00e9s par la soci\u00e9t\u00e9 qui s&rsquo;estime la premi\u00e8re une part de march\u00e9 importante, comme Amazon dans le commerce \u00e9lectronique ou Google dans l&rsquo;indexation des recherches.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En d&rsquo;autres termes, la fronti\u00e8re du capital au XXe si\u00e8cle s&rsquo;est progressivement \u00e9loign\u00e9e du capital industriel. Elle a d\u00e9pass\u00e9 le&nbsp;<em>capital commercial<\/em>&nbsp;(publicit\u00e9 et image de marque) et le&nbsp;<em>capital porteur d&rsquo;int\u00e9r\u00eats<\/em>&nbsp;(financiarisation) et, aujourd&rsquo;hui, la rente num\u00e9rique extraite par les plateformes repr\u00e9sente la nouvelle fronti\u00e8re du capital. Par cons\u00e9quent, en nous appuyant sur la g\u00e9n\u00e9ralisation du concept de rente d\u00e9velopp\u00e9 par Marx, nous devrions analyser l&rsquo;\u00e9conomie contemporaine de la rente num\u00e9rique comme la derni\u00e8re forme de capitalisme, \u00e0 savoir le&nbsp;<em>capitalisme rentier<\/em>&nbsp;(Sadowski, 2020) (tableau 1).<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1200\" height=\"291\" src=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.33-1200x291.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-8642\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.33-1200x291.png 1200w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.33-744x181.png 744w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.33-420x102.png 420w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.33-768x186.png 768w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.33-1536x373.png 1536w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.33-2048x497.png 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tableau 1. Diff\u00e9rentes formes de capitalisme par ordre chronologique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">4. La rente num\u00e9rique et son irrationalit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En actualisant le cadre analytique de Marx, il devient possible d&rsquo;appliquer le concept marxiste de rente \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie num\u00e9rique contemporaine, tout en conservant des analogies claires avec la rente fonci\u00e8re (terrain = plateforme, roue \u00e0 eau = applications, r\u00e9colte = donn\u00e9es, rente fonci\u00e8re = rente num\u00e9rique). Si une plateforme num\u00e9rique monopolistique est construite pour am\u00e9liorer l&rsquo;efficacit\u00e9 de la production et de la circulation gr\u00e2ce \u00e0 la collecte de donn\u00e9es et \u00e0 la coordination algorithmique, son propri\u00e9taire peut obtenir des profits exc\u00e9dentaires, \u00e0 l&rsquo;instar des propri\u00e9taires fonciers qui tirent des loyers de terres b\u00e9n\u00e9ficiant de conditions naturelles favorables. Cela correspond \u00e0 la&nbsp;<em>rente diff\u00e9rentielle<\/em>. En outre, la propri\u00e9t\u00e9 d&rsquo;actifs incorporels (brevets, droits d&rsquo;auteur et marques d\u00e9pos\u00e9es) agit comme une barri\u00e8re artificielle \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e pour les concurrents potentiels et permet de percevoir des droits d&rsquo;utilisation. Il s&rsquo;agit de la&nbsp;<em>rente absolue<\/em>.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">Il existe ici une l\u00e9g\u00e8re diff\u00e9rence par rapport \u00e0 la d\u00e9finition de Marx lui-m\u00eame de la rente absolue. Bien que Marx ait tent\u00e9 d\u2019expliquer la rente absolue comme la diff\u00e9rence entre la valeur et le prix de production, cette approche a finalement \u00e9chou\u00e9 selon nous. Au contraire, la rente absolue doit \u00eatre comprise en termes de barri\u00e8res \u00e0 l\u2019entr\u00e9e dans des industries sp\u00e9cifiques qui ne peuvent \u00eatre r\u00e9duites aux conditions de la rente diff\u00e9rentielle.<\/span> Il existe \u00e9galement un type de rente d\u00e9coulant du monopole de moyens de production particuliers capables de g\u00e9n\u00e9rer une valeur d&rsquo;usage sp\u00e9cifique. Ce type de rente ne peut \u00eatre r\u00e9duit ni \u00e0 la rente diff\u00e9rentielle ni \u00e0 la rente absolue ; il doit \u00eatre class\u00e9 dans la cat\u00e9gorie des rentes de monopole (tableau 2).<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1200\" height=\"251\" src=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.11-1200x251.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-8643\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.11-1200x251.png 1200w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.11-744x156.png 744w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.11-420x88.png 420w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.11-768x161.png 768w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.11-1536x321.png 1536w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/Capture-decran-le-2025-10-26-a-11.10.11-2048x428.png 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tableau 2. Types de rente en tant que surplus de profit fixe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, il existe \u00e9galement des diff\u00e9rences importantes entre la&nbsp;<em>rente num\u00e9rique<\/em>&nbsp;et la&nbsp;<em>rente fonci\u00e8re<\/em>&nbsp;traditionnelle. Dans le cas des terrains, une seule personne ou entit\u00e9 peut utiliser une parcelle donn\u00e9e \u00e0 la fois et payer un loyer en cons\u00e9quence. En revanche, les logiciels et les plateformes num\u00e9riques peuvent accueillir simultan\u00e9ment des millions d&rsquo;utilisateurs, tout en ne n\u00e9cessitant qu&rsquo;un investissement suppl\u00e9mentaire minimal pour leur expansion. Par cons\u00e9quent, la rente qui peut \u00eatre pr\u00e9lev\u00e9e par le biais d&rsquo;abonnements et de licences est bien plus importante. Contrairement aux terres fertiles, dont la disponibilit\u00e9 est limit\u00e9e et qui sont soumises \u00e0 des rendements d\u00e9croissants, la rente provenant des plateformes num\u00e9riques tend \u00e0 augmenter avec l&rsquo;\u00e9chelle, en raison des effets de r\u00e9seau et des faibles co\u00fbts marginaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De plus, la port\u00e9e de la rente num\u00e9rique est remarquablement vaste, s&rsquo;\u00e9tendant non seulement \u00e0 la sph\u00e8re de la production, mais aussi \u00e0 la circulation et \u00e0 la consommation. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l&rsquo;IA g\u00e9n\u00e9rative et les plateformes cloud (par exemple, Microsoft Azure, AWS) fonctionnent comme des moyens de production, soit en r\u00e9duisant les co\u00fbts de fabrication, soit en augmentant l&rsquo;intensit\u00e9 du travail, g\u00e9n\u00e9rant ainsi des profits exc\u00e9dentaires. Les plateformes publicitaires (telles que Google et Facebook) am\u00e9liorent l&rsquo;efficacit\u00e9 de la circulation et contribuent \u00e9galement \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer des profits commerciaux exc\u00e9dentaires. Dans le domaine de la consommation, les entreprises technologiques adoptent de plus en plus des mod\u00e8les dans lesquels les produits sont vendus \u00e0 des prix monopolistiques, avec une extraction continue de rente par le biais de frais d&rsquo;utilisation bas\u00e9s sur un abonnement (comme on le voit chez Tesla et Apple). En outre, des mod\u00e8les commerciaux all\u00e9g\u00e9s qui \u00e9conomisent le capital et la main-d&rsquo;\u0153uvre, tels que les plateformes de covoiturage et d&rsquo;h\u00e9bergement (par exemple Uber et Airbnb), sont apparus comme des alternatives aux taxis et aux h\u00f4tels traditionnels. De m\u00eame, les plateformes financi\u00e8res telles que PayPal et Wise (anciennement TransferWise) pr\u00e9l\u00e8vent des frais sur les transferts d&rsquo;argent et les paiements. Les possibilit\u00e9s d&rsquo;extraction de rente sont omnipr\u00e9sentes, faisant de la rente la nouvelle fronti\u00e8re du capital. <sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-13\">13<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-13\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">Comme le montrent les cas d\u2019Apple et de Tesla, les grandes entreprises technologiques produisent \u00e9galement des biens mat\u00e9riels tels que des ordinateurs et des voitures, g\u00e9n\u00e9rant ainsi une plus-value. Des entreprises comme Google et Spotify produisent de la m\u00eame mani\u00e8re des biens immat\u00e9riels, notamment des index de recherche et des exp\u00e9riences musicales, qui contribuent \u00e9galement \u00e0 la cr\u00e9ation de plus-value (Morozov, 2022). En outre, les technologies num\u00e9riques am\u00e9liorent consid\u00e9rablement l\u2019efficacit\u00e9 de la circulation du capital, ce qui conduit \u00e0 la production de profits commerciaux (Dyer-Witheford &amp; Mularoni, 2025). Par cons\u00e9quent, les revenus r\u00e9els de ces entreprises se composent d\u2019un m\u00e9lange de plus-value et de profit exc\u00e9dentaire.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les relations au sein de l&rsquo;\u00e9conomie renti\u00e8re sont tr\u00e8s asym\u00e9triques, mais de nombreuses entreprises et utilisateurs n&rsquo;ont d&rsquo;autre choix que de s&rsquo;en remettre aux plateformes des grandes entreprises technologiques. Les m\u00e9gadonn\u00e9es li\u00e9es \u00e0 la fabrication sont devenues une condition indispensable \u00e0 la production, essentielles pour am\u00e9liorer l&rsquo;efficacit\u00e9 de la production et de la distribution gr\u00e2ce \u00e0 la gestion des stocks, \u00e0 la pr\u00e9vision de la demande, \u00e0 la d\u00e9tection pr\u00e9coce des probl\u00e8mes et \u00e0 l&rsquo;am\u00e9lioration de la qualit\u00e9 sur la base des commentaires des clients. Cependant, seul un petit nombre de grandes entreprises situ\u00e9es au sommet des cha\u00eenes d&rsquo;approvisionnement mondiales poss\u00e8dent la capacit\u00e9 et les ressources n\u00e9cessaires pour collecter et analyser ces donn\u00e9es, ce qui leur permet d&rsquo;\u00e9tablir des relations de pouvoir asym\u00e9triques avec d&rsquo;autres entreprises et d&rsquo;en tirer des rentes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette r\u00e9alit\u00e9 souligne la difficult\u00e9 d&rsquo;acqu\u00e9rir des donn\u00e9es utiles. On pense souvent \u00e0 tort que les donn\u00e9es sont gratuites et abondantes, avec un \u00ab co\u00fbt marginal nul \u00bb (Rifkin, 2014). Cependant, la collecte de donn\u00e9es pertinentes, leur traitement dans des formats utilisables et leur analyse ult\u00e9rieure sont loin d&rsquo;\u00eatre simples. L&rsquo;utilisation rentable des donn\u00e9es n\u00e9cessite des investissements massifs dans l&rsquo;innovation technologique, l&rsquo;expertise sp\u00e9cialis\u00e9e et l&rsquo;infrastructure num\u00e9rique, notamment les services cloud, les centres de donn\u00e9es, les outils de surveillance, les ensembles de donn\u00e9es et une puissance de calcul importante. De plus, les entreprises doivent s&rsquo;assurer que les utilisateurs s&rsquo;engagent activement sur les plateformes pendant leur temps libre afin de g\u00e9n\u00e9rer des donn\u00e9es pr\u00e9cieuses. C&rsquo;est pourquoi les donn\u00e9es produites et captur\u00e9es par les plateformes num\u00e9riques doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme une ressource rare. Il n&rsquo;est donc pas surprenant que les grandes entreprises technologiques se livrent une concurrence f\u00e9roce pour monopoliser ce march\u00e9 encore inexploit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, la concurrence entre les entreprises de plateformes num\u00e9riques diff\u00e8re consid\u00e9rablement de celle qui existe dans les secteurs manufacturiers traditionnels tels que l&rsquo;automobile ou les r\u00e9frig\u00e9rateurs. Les ventes et les profits colossaux des grandes entreprises technologiques peuvent cr\u00e9er une impression trompeuse. Du point de vue de la th\u00e9orie de la valeur-travail de Marx, la rente constitue un profit exc\u00e9dentaire induit par le monopole et repr\u00e9sente simplement l&rsquo;appropriation de la richesse sociale, plut\u00f4t que la g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;une nouvelle plus-value. Les activit\u00e9s d&rsquo;extraction de rente ne d\u00e9pendent pas de la production de valeur, mais reposent plut\u00f4t sur une \u00ab fausse valeur sociale \u00bb. En d&rsquo;autres termes, si les investissements substantiels dans les centres de donn\u00e9es, les algorithmes et les capteurs repr\u00e9sentent sans aucun doute une innovation technologique, ils ne visent pas principalement \u00e0 produire de la plus-value. Ils servent plut\u00f4t \u00e0 fid\u00e9liser les utilisateurs, \u00e0 extraire des donn\u00e9es, \u00e0 enfermer les connaissances et \u00e0 maximiser la rente. \u00c0 mesure que la fronti\u00e8re du capital se d\u00e9place de la production industrielle vers la financiarisation et la rentierisation, le r\u00f4le central du capital industriel devient de plus en plus marginal. Les capitalistes industriels peuvent encore g\u00e9n\u00e9rer de la plus-value, mais celle-ci est uniquement appropri\u00e9e par les propri\u00e9taires de plateformes num\u00e9riques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En bref, l&rsquo;\u00e9conomie dans son ensemble ne cro\u00eet pas, m\u00eame si les oligarques technologiques accumulent de plus en plus de richesses. Au contraire, la grande majorit\u00e9 des entreprises et des utilisateurs qui paient des loyers subissent des pertes en termes de b\u00e9n\u00e9fices r\u00e9els, de revenu disponible et de taux de profit en baisse. N\u00e9anmoins, les entreprises n&rsquo;ont d&rsquo;autre choix que de continuer \u00e0 investir dans la transformation num\u00e9rique ; prendre du retard ne ferait qu&rsquo;aggraver leurs pertes. Pour tenter de compenser ces pertes, les entreprises intensifient l&rsquo;exploitation de la main-d&rsquo;\u0153uvre, ce qui entra\u00eene une stagnation des salaires. Par ailleurs, dans un contexte d&rsquo;inflation, la pratique consistant \u00e0 gonfler les prix est apparue comme une strat\u00e9gie opportuniste pour s&rsquo;approprier la valeur produite par les travailleurs. Or, ceux-ci subissaient d\u00e9j\u00e0 des difficult\u00e9s croissantes depuis des d\u00e9cennies de r\u00e9formes n\u00e9olib\u00e9rales, qui ont entra\u00een\u00e9 des coupes dans les prestations sociales, la pr\u00e9carit\u00e9 de l&#8217;emploi et la baisse des salaires r\u00e9els. Le capitalisme rentier aggrave ces conditions, contribuant \u00e0 l&rsquo;\u00e9rosion du pouvoir d&rsquo;achat des travailleurs. En cons\u00e9quence, l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle stagne. Bien que la r\u00e9volution des technologies de l&rsquo;information et de la communication (TIC) ait \u00e9t\u00e9 salu\u00e9e comme l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une \u00ab nouvelle \u00e9conomie \u00bb susceptible de stimuler la croissance \u00e9conomique au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, le r\u00e9sultat s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9 tr\u00e8s diff\u00e9rent des attentes (Foley, 2013) : une soci\u00e9t\u00e9 extr\u00eamement in\u00e9galitaire, caract\u00e9ris\u00e9e par une longue stagnation et un foss\u00e9 entre les 1 % et les 99 %.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On peut se demander pourquoi un mod\u00e8le \u00e9conomique pr\u00e9dateur tel que le capitalisme rentier a \u00e9merg\u00e9, malgr\u00e9 sa tendance inh\u00e9rente \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer de graves in\u00e9galit\u00e9s et une stagnation \u00e9conomique \u00e0 long terme. \u00c0 bien des \u00e9gards, il semble suicidaire, m\u00eame du point de vue du capitalisme lui-m\u00eame. Alors que les techno-optimistes continuent de c\u00e9l\u00e9brer les progr\u00e8s r\u00e9alis\u00e9s gr\u00e2ce aux avanc\u00e9es de l&rsquo;IA, de la robotique et de la biotechnologie, la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9conomie renti\u00e8re diverge fortement de ce que l&rsquo;on a appel\u00e9 \u00ab l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or \u00bb du capitalisme du XXe si\u00e8cle, caract\u00e9ris\u00e9 par des taux de croissance \u00e9lev\u00e9s et une redistribution vers la classe ouvri\u00e8re dans le cadre de l&rsquo;\u00c9tat-providence. En revanche, le capitalisme contemporain est confront\u00e9 \u00e0 une limite structurelle \u00e0 l&rsquo;accumulation, caract\u00e9ris\u00e9e par des taux de croissance durablement faibles et des in\u00e9galit\u00e9s croissantes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En effet, au cours du dernier demi-si\u00e8cle, le syst\u00e8me capitaliste a \u00e9t\u00e9 en proie \u00e0 une baisse du taux de profit, \u00e0 une croissance atone et \u00e0 une stagnation prolong\u00e9e (Kliman, 2011). Le capital a cherch\u00e9 \u00e0 surmonter ces difficult\u00e9s en adoptant des strat\u00e9gies postfordistes, telles que la flexibilit\u00e9 de la production adapt\u00e9e \u00e0 la demande des consommateurs, la production all\u00e9g\u00e9e et l&rsquo;augmentation de la valeur marchande gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;image de marque, parall\u00e8lement \u00e0 l&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 n\u00e9olib\u00e9rale, la financiarisation, les taux d&rsquo;int\u00e9r\u00eat nuls et l&rsquo;assouplissement quantitatif. Cependant, ces mesures atteignent aujourd&rsquo;hui leurs limites face \u00e0 l&rsquo;inflation d\u00e9clench\u00e9e par la pand\u00e9mie de COVID-19 et la guerre en Ukraine. Dans ce contexte, le capitalisme contemporain acc\u00e9l\u00e8re sa transition vers un capitalisme rentier, qui privil\u00e9gie de nouvelles formes d&rsquo;appropriation de la richesse sociale. En d&rsquo;autres termes, les \u00ab r\u00e9gimes d&rsquo;accumulation \u00bb qui ont caract\u00e9ris\u00e9 le capitalisme du XXe si\u00e8cle (Labrousse &amp; Michel, 2017) semblent approcher de leur phase terminale, laissant place \u00e0 un \u00ab r\u00e9gime d&rsquo;appropriation \u00bb \u00e9mergent dans le cadre de l&rsquo;\u00e9conomie rentier. Ce changement refl\u00e8te le fait qu&rsquo;apr\u00e8s avoir \u00e9puis\u00e9 les fronti\u00e8res de l&rsquo;\u00e9conomie r\u00e9elle et avec la stagnation de la croissance et de l&rsquo;accumulation de capital, le capitalisme ne peut plus se maintenir sans d\u00e9vorer le patrimoine commun de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme indiqu\u00e9 dans la section pr\u00e9c\u00e9dente, le d\u00e9veloppement historique du capitalisme refl\u00e8te \u00e9troitement la progression logique que l&rsquo;on trouve dans&nbsp;<em>Le Capital<\/em>, o\u00f9 la cat\u00e9gorie de la rente appara\u00eet comme la forme finale du capital. Sur la base de l&rsquo;analyse qui pr\u00e9c\u00e8de, on pourrait \u00eatre tent\u00e9 de supposer que Marx consid\u00e9rait le capitalisme rentier comme le stade ultime du d\u00e9veloppement capitaliste. En effet, le capitalisme rentier n&rsquo;est plus centr\u00e9 sur la production de plus-value, que Marx identifiait comme la caract\u00e9ristique essentielle de la production capitaliste. En d&rsquo;autres termes, le cycle actuel de stagnation de l&rsquo;accumulation du capital pourrait signaler une \u00ab crise terminale \u00bb du capitalisme sous l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine, comme l&rsquo;a soulign\u00e9 Giovanni Arrighi il y a trois d\u00e9cennies :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le capital est-asiatique pourrait finir par occuper une position dominante dans les processus syst\u00e9miques d&rsquo;accumulation du capital. L&rsquo;histoire capitaliste se poursuivrait alors, mais dans des conditions radicalement diff\u00e9rentes de celles qui pr\u00e9valaient depuis la formation du syst\u00e8me inter\u00e9tatique moderne. (Arrighi, 1994, pp. 355-356)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ici, Arrighi fait allusion \u00e0 la possibilit\u00e9 d&rsquo;un nouveau r\u00e9gime d&rsquo;accumulation \u00e9mergeant dans la Chine socialiste apr\u00e8s le d\u00e9clin de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine. Son affirmation peut sembler convaincante compte tenu de l&rsquo;essor rapide des plateformes num\u00e9riques chinoises. Cependant, les implications de la th\u00e9orie de la rente de Marx vont au-del\u00e0 de ce changement g\u00e9opolitique. La \u00ab crise terminale \u00bb qui se profile n&rsquo;est pas seulement la crise de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaine, mais plut\u00f4t la crise terminale du capitalisme en tant que tel. En ce sens, l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une nouvelle h\u00e9g\u00e9monie chinoise ne modifierait en rien son destin ultime.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Non seulement parce que le nouveau r\u00e9gime d&rsquo;appropriation d\u00e9mant\u00e8le les conditions n\u00e9cessaires \u00e0 un ordre \u00e9conomique, social et politique stable, mais aussi parce que le capitalisme rentier sape fondamentalement les perspectives de prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e0 long terme pour l&rsquo;humanit\u00e9 dans son ensemble. Selon Marx, le probl\u00e8me du capitalisme rentier ne r\u00e9side pas seulement dans ses tendances au monopole, \u00e0 l&rsquo;appropriation et \u00e0 l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9, mais surtout dans sa destruction du bien commun.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme nous l&rsquo;avons vu plus haut, la rente d\u00e9pend du monopole d&rsquo;un pouvoir que le capital lui-m\u00eame ne peut produire. Dans le cas de la rente fonci\u00e8re, ce pouvoir d\u00e9coule de la raret\u00e9 naturelle de la terre ; en revanche, les plateformes num\u00e9riques monopolisent la relationnalit\u00e9 humaine, la traitant comme une ressource rare et non reproductible. La mise en place d&rsquo;un r\u00e9gime d&rsquo;appropriation n\u00e9cessite un enclavement complet par le capital. Or, la terre et les relations humaines sont des ressources qui ne devraient pas \u00eatre soumises \u00e0 la monopolisation, car elles constituent le patrimoine commun de l&rsquo;humanit\u00e9 (et des \u00eatres non humains). Marx a donc soutenu que ces biens communs ne doivent appartenir \u00e0 personne :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une fois qu&rsquo;ils ont atteint le point o\u00f9 ils doivent \u00eatre abandonn\u00e9s, la source mat\u00e9rielle, la source \u00e9conomiquement et historiquement justifi\u00e9e du titre qui d\u00e9coule du processus de production sociale de la vie, dispara\u00eet, et avec elle toutes les transactions qui s&rsquo;y rapportent. Du point de vue d&rsquo;une formation socio-\u00e9conomique sup\u00e9rieure, la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de certains individus dans le domaine appara\u00eetra tout aussi absurde que la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e d&rsquo;un homme sur d&rsquo;autres hommes. M\u00eame une soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re, une nation ou toutes les soci\u00e9t\u00e9s existant simultan\u00e9ment prises ensemble ne sont pas propri\u00e9taires de la terre. Elles en sont simplement les possesseurs, les b\u00e9n\u00e9ficiaires, et doivent la l\u00e9guer dans un \u00e9tat am\u00e9lior\u00e9 aux g\u00e9n\u00e9rations suivantes, en tant que&nbsp;<em>boni patres familias<\/em>. (Marx, 1991, p. 911)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La monopolisation et la destruction du bien commun \u00e0 des fins priv\u00e9es illustrent l&rsquo;irrationalit\u00e9 fondamentale de l&rsquo;\u00e9conomie renti\u00e8re. Moins une ressource est reproductible, plus elle peut g\u00e9n\u00e9rer de rente. Le capitalisme rentier exploite les biens communs pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;ils ne peuvent \u00eatre reproduits \u00e0 court terme. En p\u00e9riode de stagnation prolong\u00e9e, le pillage de ce qui est sans doute le fondement le plus essentiel de la prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e0 long terme de l&rsquo;humanit\u00e9 devient une strat\u00e9gie attrayante pour garantir des profits imm\u00e9diats. Cela repr\u00e9sente le r\u00e9sultat anti-civilisationnel et profond\u00e9ment irrationnel du capitalisme rentier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce r\u00e9sultat est \u00e9galement probl\u00e9matique pour le capitalisme. M\u00eame si la transition d&rsquo;un \u00ab r\u00e9gime d&rsquo;accumulation \u00bb \u00e0 un \u00ab r\u00e9gime d&rsquo;appropriation \u00bb est consid\u00e9r\u00e9e comme r\u00e9ussie, le capitalisme rentier a peu de chances de reproduire l&rsquo;ordre social stable caract\u00e9ris\u00e9 par une croissance \u00e9conomique soutenue et le plein emploi qui d\u00e9finissait le r\u00e9gime d&rsquo;accumulation fordiste. Au contraire, comme la source de profit du capitalisme rentier r\u00e9side dans l&rsquo;enclosure et l&rsquo;expropriation continues des biens communs, l&rsquo;instabilit\u00e9 et l&rsquo;antagonisme \u00e9conomiques, politiques et sociaux sont exacerb\u00e9s. Le r\u00e9gime d&rsquo;appropriation se transforme ainsi en un \u00ab r\u00e9gime de guerre \u00bb permanent, marqu\u00e9 par la \u00ab militarisation de la vie politique et \u00e9conomique \u00bb (Mezzadra &amp; Neilson, 2024, p. 128).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">5. La subsomption totale et la crise des mouvements antisyst\u00e9miques<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La crise terminale du capitalisme n&rsquo;est qu&rsquo;un aspect de la question. L&rsquo;autre aspect est que les \u00ab mouvements antisyst\u00e9miques \u00bb (Arrighi et al., 1989) connaissent \u00e9galement aujourd&rsquo;hui une crise existentielle chronique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jusqu&rsquo;au milieu des ann\u00e9es 1960, les mouvements radicaux de gauche ont lutt\u00e9 pour surmonter deux formes conservatrices de gauchisme, \u00e0 savoir la social-d\u00e9mocratie en Occident et le stalinisme en Orient, tout en tentant de tracer une nouvelle voie, sans succ\u00e8s finalement. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s 1968, avec l&rsquo;\u00e9mergence des \u00ab nouveaux mouvements sociaux \u00bb (par exemple, le militantisme anti-guerre, l&rsquo;environnementalisme et le f\u00e9minisme) parall\u00e8lement \u00e0 la mont\u00e9e des \u00ab nouveaux mouvements ouvriers \u00bb tels que l&rsquo;op\u00e9ra\u00efsme, que la gauche, qui \u00e9tait auparavant int\u00e9gr\u00e9e dans le syst\u00e8me corporatiste du compromis de classe et contrainte par des cadres androcentriques et eurocentrique et \u00e9conomiquement d\u00e9terministe, a commenc\u00e9 \u00e0 adopter un ton plus radical (Laclau &amp; Mouffe, 1985). M\u00eame apr\u00e8s la crise pr\u00e9cipit\u00e9e par l&rsquo;effondrement de l&rsquo;Union sovi\u00e9tique, de nouveaux mouvements tels que le mouvement altermondialiste, le Forum social mondial et le n\u00e9o-zapatisme ont continu\u00e9 \u00e0 renouveler la vision d&rsquo;une transformation r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le point culminant de cet h\u00e9ritage a sans doute \u00e9t\u00e9 la publication de l&rsquo;ouvrage Empire d&rsquo;Antonio Negri et Michael Hardt (Hardt &amp; Negri, 2000), qui proposait que le mouvement communiste contemporain \u00e0 l&rsquo;\u00e8re de la mondialisation et de la num\u00e9risation n&rsquo;ait plus besoin d&rsquo;un centre th\u00e9orique (comme dans le marxisme- -l\u00e9ninisme) ou politique (comme le Komintern), et que divers mouvements antisyst\u00e9miques de la Multitude pourraient plut\u00f4t former des alliances gr\u00e2ce \u00e0 des r\u00e9seaux d\u00e9centralis\u00e9s, horizontaux et d\u00e9mocratiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, \u00e0 mesure que le capitalisme rentier continue d&rsquo;\u00e9voluer, la vision de la Multitude s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e inad\u00e9quate. Nous sommes confront\u00e9s \u00e0 un fait simple mais paradoxal : malgr\u00e9 l&rsquo;expropriation continue des biens communs et l&rsquo;aggravation des in\u00e9galit\u00e9s sous le capitalisme rentier, le mouvement syndical actuel est plus stagnant que jamais. Cette situation est une situation que Marx n&rsquo;avait pas pr\u00e9vue ; il croyait plut\u00f4t que la loi g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;accumulation du capital conduirait in\u00e9vitablement \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence de la classe ouvri\u00e8re en tant que force r\u00e9volutionnaire. <sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008660000000000000000_8638\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-14\">14<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000008660000000000000000_8638-14\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"14\">Confront\u00e9e \u00e0 l\u2019essor \u00e9conomique de l\u2019apr\u00e8s-guerre et au d\u00e9clin de la lutte r\u00e9volutionnaire, l\u2019\u00e9cole de Francfort a abandonn\u00e9 la loi g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019accumulation du capital et s\u2019est tourn\u00e9e vers des questions psychologiques et culturelles telles que l\u2019ali\u00e9nation et l\u2019atomisation dans le consum\u00e9risme (Marcuse, [1964). R\u00e9trospectivement, cet abandon de la loi de la paup\u00e9risation \u00e9tait pr\u00e9matur\u00e9. Une fois que le taux \u00e9lev\u00e9 d\u2019accumulation du capital a pris fin dans les ann\u00e9es 1970, la loi s\u2019est r\u00e9affirm\u00e9e. L\u2019analyse d\u2019Ernest Mandel sur les longues vagues du d\u00e9veloppement capitaliste a correctement reconnu la fin de l\u2019\u00e2ge d\u2019or du capitalisme et a soutenu qu\u2019une stagnation prolong\u00e9e \u00e9tait in\u00e9vitable (Mandel, 1995). Cependant, il pr\u00e9voyait que la fin d\u2019une longue vague entra\u00eenerait une lutte de classe r\u00e9volutionnaire, un espoir qui s\u2019est finalement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 infond\u00e9 aujourd\u2019hui.<\/span> Pour saisir ce paradoxe, il est essentiel de comprendre comment le capitalisme rentier transforme fondamentalement la vie au-del\u00e0 des limites de l&rsquo;usine. Nous assistons \u00e0 une p\u00e9n\u00e9tration profonde de la logique du capital dans tous les aspects de la vie. Cela a conduit \u00e0 une situation de \u00ab subsomption totale \u00bb sous le capital (Camatte, 1988, p. 45).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La subsomption r\u00e9elle du travail au capital a commenc\u00e9 dans les usines par la s\u00e9paration entre \u00ab conception \u00bb et \u00ab ex\u00e9cution \u00bb (Braverman, 1998). Traditionnellement, les artisans exer\u00e7aient leur m\u00e9tier en s&rsquo;appuyant sur les connaissances et les comp\u00e9tences acquises au fil des ann\u00e9es d&rsquo;exp\u00e9rience et de formation. Cette forme de \u00ab savoir tacite \u00bb, essentielle au processus de \u00ab conception \u00bb, n&rsquo;\u00e9tait pas standardis\u00e9e et variait d&rsquo;un artisan \u00e0 l&rsquo;autre, ce qui rendait difficile sa g\u00e9n\u00e9ralisation ou sa transmission aux nouveaux travailleurs. Le syst\u00e8me d&rsquo;apprentissage limitait ainsi la concurrence, pr\u00e9servant \u00e0 la fois le statut du ma\u00eetre et l&#8217;emploi des apprentis. Cependant, avec l&rsquo;avanc\u00e9e du capitalisme, le savoir des artisans a \u00e9t\u00e9 d\u00e9mantel\u00e9 par la division du travail et remplac\u00e9 par des proc\u00e9dures codifi\u00e9es dans le cadre d&rsquo;une gestion scientifique, commun\u00e9ment appel\u00e9e taylorisme. Simultan\u00e9ment, la m\u00e9canisation a transform\u00e9 et r\u00e9organis\u00e9 le travail en t\u00e2ches simplifi\u00e9es pouvant \u00eatre effectu\u00e9es m\u00eame par des travailleurs non qualifi\u00e9s. Ces travailleurs non qualifi\u00e9s, d\u00e9pourvus des connaissances empiriques de leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs qualifi\u00e9s, sont devenus facilement interchangeables et de plus en plus d\u00e9pendants des manuels et des formations fournis par le capital. De cette mani\u00e8re, les travailleurs ont \u00e9t\u00e9 priv\u00e9s non seulement des moyens objectifs de production, mais aussi des capacit\u00e9s subjectives n\u00e9cessaires \u00e0 une activit\u00e9 productive autonome. \u00c0 la suite de cette subsomption r\u00e9elle, les travailleurs en sont venus \u00e0 \u00ab ex\u00e9cuter \u00bb passivement les ordres du capital.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La subsomption au capital est un processus continu. Dans le cadre du \u00ab taylorisme num\u00e9rique \u00bb (Altenried, 2022), l&rsquo;utilisation de cam\u00e9ras, de moniteurs et de capteurs sert \u00e0 intensifier et \u00e0 \u00e9tendre le contr\u00f4le manag\u00e9rial, soumettant les travailleurs \u00e0 une discipline, une surveillance et une concurrence accrues. Comme on le voit dans l&rsquo;automatisation des usines, les directives bas\u00e9es sur le GPS utilis\u00e9es par Uber et Lyft, et plus largement la gestion algorithmique, la marge de man\u0153uvre des travailleurs pour prendre des d\u00e9cisions autonomes continue de se r\u00e9duire. Malgr\u00e9 le discours autour de la promotion d&rsquo;un style de travail libre et flexible, le travail \u00e0 la t\u00e2che renforce la d\u00e9pendance des travailleurs vis-\u00e0-vis des plateformes num\u00e9riques. M\u00eame leurs voitures et leurs maisons priv\u00e9es sont subordonn\u00e9es au capital, r\u00e9utilis\u00e9es comme moyens de g\u00e9n\u00e9rer un revenu de subsistance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, le probl\u00e8me plus profond r\u00e9side dans le fait que la subordination au capital rentier p\u00e9n\u00e8tre encore plus loin, atteignant l&rsquo;inconscient. Les utilisateurs passent de plus en plus de temps en ligne, g\u00e9n\u00e9rant volontairement des donn\u00e9es, interagissant avec l&rsquo;IA de mani\u00e8re \u00e0 obtenir des r\u00e9ponses fluides, faisant confiance \u00e0 ses recommandations et ajustant leurs actions en cons\u00e9quence. Dans ce processus, les utilisateurs ne se rendent souvent pas compte que leurs pens\u00e9es et leurs d\u00e9sirs sont fa\u00e7onn\u00e9s, manipul\u00e9s et redirig\u00e9s par des algorithmes afin de servir les int\u00e9r\u00eats des propri\u00e9taires de plateformes. Les plateformes num\u00e9riques disciplinent subtilement les utilisateurs pour qu&rsquo;ils deviennent les \u00ab serviteurs \u00bb des entreprises technologiques. C&rsquo;est dans le capitalisme rentier que la machine devient v\u00e9ritablement un \u00ab sujet automatique \u00bb (Marx, 1976, p. 255) : l&rsquo;IA et les algorithmes prennent les d\u00e9cisions en faveur de l&rsquo;accumulation de capital, et les humains se contentent de les suivre. L&rsquo;ampleur de la surveillance, de la planification et de l&rsquo;orientation comportementale mises en \u0153uvre par les entreprises technologiques ne cesse de s&rsquo;\u00e9tendre, aboutissant \u00e0 la&nbsp;<em>r\u00e9ification de la vie<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En raison de la subsomption num\u00e9rique, le domaine de la communication subit une profonde transformation. Les technologies num\u00e9riques offrent une abondance d&rsquo;informations et de recommandations gratuites ou peu co\u00fbteuses, mais cette accessibilit\u00e9 m\u00eame a contribu\u00e9 \u00e0 la prolif\u00e9ration des th\u00e9ories du complot, des discours haineux et de la d\u00e9sinformation. Dans le m\u00eame temps, la num\u00e9risation facilite la satisfaction instantan\u00e9e des d\u00e9sirs individuels d&rsquo;un simple clic, marginalisant ainsi les objectifs et les aspirations sociales \u00e0 long terme. Cette \u00e9volution des pratiques communicatives accentue \u00e9galement l&rsquo;atomisation sociale en promouvant les influenceurs des r\u00e9seaux sociaux comme mod\u00e8les de r\u00e9ussite \u00e9conomique. Les plateformes num\u00e9riques offrent d\u00e9sormais des opportunit\u00e9s sans pr\u00e9c\u00e9dent pour les emplois secondaires et l&rsquo;expression entrepreneuriale, mais cette individualisation \u00e9rode davantage la sph\u00e8re collaborative de l&rsquo;action communicative. En cons\u00e9quence, la formation d&rsquo;une solidarit\u00e9 intersectionnelle entre les mouvements antisyst\u00e9miques est de plus en plus compromise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Malgr\u00e9 le plaidoyer de Hardt et Negri en faveur d&rsquo;un r\u00e9seau horizontal et d\u00e9mocratique de la Multitude, la communication sur les plateformes num\u00e9riques n&rsquo;est ni \u00e9gale ni libre. Elle reproduit plut\u00f4t les structures profond\u00e9ment asym\u00e9triques de l&rsquo;\u00e9conomie des plateformes, dans laquelle la grande majorit\u00e9 est soumise \u00e0 l&rsquo;exploitation et \u00e0 l&rsquo;appropriation sous le couvert de l&rsquo;autonomie. N\u00e9anmoins, l&rsquo;illusion d&rsquo;autonomie dans le travail et la consommation au sein de l&rsquo;\u00e9conomie num\u00e9rique pousse les individus \u00e0 se comporter comme s&rsquo;ils \u00e9taient eux-m\u00eames des entrepreneurs, s&rsquo;opposant souvent \u00e0 la r\u00e9glementation \u00e9tatique et aux politiques de redistribution. Beaucoup commencent \u00e0 investir dans des modes de vie consum\u00e9ristes et des produits financiers, malgr\u00e9 le fait que seuls les ultra-riches ont \u00e0 gagner d&rsquo;une financiarisation et d&rsquo;une renti\u00e9risation accrues.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Compte tenu de l&rsquo;ampleur de la subsumption continue de la vie sous le capital rentiers, ce n&rsquo;est pas un hasard si le mouvement syndical conna\u00eet une stagnation sans pr\u00e9c\u00e9dent, malgr\u00e9 des conditions de vie de plus en plus difficiles. La vie elle-m\u00eame est d\u00e9sormais presque enti\u00e8rement int\u00e9gr\u00e9e au techno-capitalisme, qui favorise un d\u00e9sir de soumission volontaire par la manipulation de l&rsquo;information, de la pens\u00e9e, du d\u00e9sir et du comportement. En raison de cette subsumption totale, o\u00f9 tous les aspects de la vie sont englob\u00e9s par les relations techno-capitalistes, la voie traditionnelle vers la r\u00e9volution socialiste semble effectivement ferm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;avenir sombre qui se profile est celui du&nbsp;<em>techno-fascisme<\/em>, un r\u00e9gime autoritaire fond\u00e9 sur une gestion scientifique descendante dirig\u00e9e par des ing\u00e9nieurs technocrates (Mimura, 2011). Il n&rsquo;est pas contradictoire que le capitalisme exige un appareil d&rsquo;\u00c9tat fort qui exclut les immigrants, les minorit\u00e9s et les soi-disant criminels au nom de la d\u00e9fense des libert\u00e9s individuelles et de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. Dans le m\u00eame ordre d&rsquo;id\u00e9es, il n&rsquo;est pas surprenant que le capitalisme rentier converge vers une gouvernance autoritaire afin de consolider les monopoles et de maintenir l&rsquo;ordre social dans un contexte d&rsquo;instabilit\u00e9 politique, sociale et \u00e9cologique croissante. Ce faisant, le capitalisme rentier construit un syst\u00e8me pr\u00e9dateur et hi\u00e9rarchique pour la monopolisation et l&rsquo;expropriation des biens communs. Si les tendances autoritaires, antilib\u00e9rales et x\u00e9nophobes du techno-fascisme intensifient les m\u00e9canismes de surveillance, d&rsquo;exclusion et de discrimination, ce pouvoir coercitif vise en fin de compte non seulement les groupes marginalis\u00e9s, mais aussi la majorit\u00e9 qui vit dans ce syst\u00e8me. Cette dynamique sous-tend l&rsquo;\u00e9mergence de ce que Lazzarato (2021) appelle une \u00ab guerre civile \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">6. Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, la subsumption totale de la vie sous le capital num\u00e9rique n&rsquo;est pas absolue. Ce n&rsquo;est pas seulement la r\u00e9sistance antisyst\u00e9mique qui se trouve dans une crise profonde ; comme l&rsquo;analyse pr\u00e9c\u00e9dente l&rsquo;a montr\u00e9, les perspectives g\u00e9n\u00e9rales de croissance \u00e9conomique s&rsquo;amenuisent \u00e9galement sous le capitalisme rentier. Les strat\u00e9gies de survie du capitalisme en tant que syst\u00e8me fond\u00e9 sur l&rsquo;accumulation infinie sont de plus en plus \u00e9puis\u00e9es, ne laissant que la voie du vol et du pillage syst\u00e9miques. M\u00eame si la transition vers le capitalisme rentier se r\u00e9alise, le nouveau r\u00e9gime d&rsquo;appropriation ne peut reproduire les conditions d&rsquo;une int\u00e9gration sociale stable rendue possible autrefois par le r\u00e9gime d&rsquo;accumulation fordiste, ancr\u00e9 dans la croissance \u00e9conomique et le plein emploi. Au contraire, comme la source de profit du capitalisme rentier r\u00e9side dans l&rsquo;enclosure et la d\u00e9possession continues des biens communs, l&rsquo;instabilit\u00e9 \u00e9conomique, politique et sociale ne peut que s&rsquo;aggraver. Sous ce r\u00e9gime, l&rsquo;avenir du capitalisme ne s&rsquo;annonce pas sous le signe du renouveau, mais sous celui de crises croissantes. Dans ce contexte, le recours croissant \u00e0 l&rsquo;autoritarisme pour pr\u00e9server l&rsquo;ordre est moins un signe de force qu&rsquo;une expression de la fragilit\u00e9 structurelle du syst\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;\u00e9volution de la double crise de l&rsquo;accumulation capitaliste et des mouvements antisyst\u00e9miques reste incertaine. Pour sortir de cette impasse, il faut avant tout reconna\u00eetre clairement la transformation qui s&rsquo;op\u00e8re sous le capitalisme rentier, sans se r\u00e9fugier dans des cadres techno-f\u00e9odaux.&nbsp;<em>Le Capital<\/em>&nbsp;reste une ressource indispensable pour comprendre \u00e0 la fois la trajectoire historique du capitalisme et la logique croissante de la subsomption totale. Cependant, imaginer un avenir post-capitaliste \u00e0 l&rsquo;\u00e8re num\u00e9rique n\u00e9cessite d&rsquo;aller au-del\u00e0 de la vision originale de Marx. Notre t\u00e2che aujourd&rsquo;hui consiste \u00e0 approfondir l&rsquo;analyse critique de la d\u00e9stabilisation \u00e9conomique, sociale et politique en nous appuyant sur les outils th\u00e9oriques de Marx. Une r\u00e9\u00e9valuation approfondie de sa th\u00e9orie de la rente, largement n\u00e9glig\u00e9e, est le point de d\u00e9part n\u00e9cessaire \u00e0 cette entreprise.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Altenried, M. (2022). <em>The digital factory: The human labor of automation<\/em>. The University of Chicago Press.<\/li>\n\n\n\n<li>Arrighi, G. (1994). <em>The long twentieth century<\/em>. Verso.<\/li>\n\n\n\n<li>Arrighi, G., Hopkins, T. K., &amp; Wallerstein, I. (1989). <em>Antisystemic movements<\/em>. Verso.<\/li>\n\n\n\n<li>Baran, P. A., &amp; Sweezy, P. M. 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(2011). <em>Planning for empire: Reform bureaucrats and the Japanese wartime state<\/em>. Columbia University Press.<\/li>\n\n\n\n<li>Moore, J. (2015). <em>Capitalism in the web of life: Ecology and the accumulation of capital<\/em>. Verso.<\/li>\n\n\n\n<li>Morozov, E. (2022). Critique of techno-feudal reason. <em>New Left Review<\/em>, 133(134), 89&#8211;126.<\/li>\n\n\n\n<li>Muldoon, J. (2022). <em>Platform socialism: How to reclaim our digital future from big tech<\/em>. Pluto Press.<\/li>\n\n\n\n<li>Rifkin, J. (2014). <em>The zero marginal cost society: The internet of things, the collaborative commons, and the eclipse of capitalism<\/em>. Palgrave Macmillan.<\/li>\n\n\n\n<li>Sadowski, J. (2020). The internet of landlords: Digital platforms and new mechanisms of rentier capitalism. <em>Antipode<\/em>, 52(2), 562&#8211;580. https:\/\/doi.org\/10.1111\/anti.12595<\/li>\n\n\n\n<li>Saito, K. (2017). <em>Karl Marx&rsquo;s ecosocialism: Capital, nature, and the unfinished critique of political economy<\/em>. Monthly Review Press.<\/li>\n\n\n\n<li>Saito, K. (2023). <em>Marx in the Anthropocene: Towards the idea of degrowth communism<\/em>. Cambridge University Press.<\/li>\n\n\n\n<li>Sasaki, R. (2021a). <em>A new introduction to Karl Marx: New materialism, critique of political economy, and the concept of metabolism<\/em>. Routledge.<\/li>\n\n\n\n<li>Sasaki, R. (2021b). Towards understanding Marx&rsquo;s theory of equilibrium and prices of production. In T. Gra\u00dfmann, G. Hubmann, &amp; C. Reichel (Eds.), <em>Marx-Engels-Jahrbuch 2019\/20<\/em> (pp. 135&#8211;157). De Gruyter.<\/li>\n\n\n\n<li>Thiel, P. (2014). <em>Zero to one: Notes on startups, or how to build the future<\/em>. Crown Currency.<\/li>\n\n\n\n<li>Varoufakis, Y. (2023). <em>Technofeudalism: What killed capitalism<\/em>. Vintage.<\/li>\n\n\n\n<li>Vasudevan, R. (2022). 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Public Affairs.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Voir la&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/traductions-2\/\">LISTE \u00c9VOLUTIVE des articles<\/a><br><a href=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/traductions-2\/\">traduits par Gilles en vrac\u2026<\/a><\/h2>\n<h3 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes <\/h3><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li><span>1<\/span><div>Fraser souligne l\u2019importance strat\u00e9gique du d\u00e9placement des fronti\u00e8res entre production et reproduction, \u00e9conomie et politique, soci\u00e9t\u00e9 et nature. Cependant, cet argument est plus polanyien, ce qui revient in\u00e9vitablement \u00e0 consid\u00e9rer comme acquise la s\u00e9paration dualiste. Une critique marxiste vise une \u00ab synth\u00e8se \u00bb des deux cat\u00e9gories oppos\u00e9es, qui poursuit la voie de l\u2019\u00ab abolition \u00bb d\u2019un tel cadre dualiste moderne.<\/div><\/li><li><span>2<\/span><div>L\u2019autre raison de cette n\u00e9gligence regrettable est que le chapitre sur la rente est presque le dernier chapitre du volume III du Capital, ce qui signifie que sa bonne compr\u00e9hension pr\u00e9suppose une compr\u00e9hension globale du Capital. En particulier, la th\u00e9orie de la rente de Marx repose sur le concept de \u00ab valeur marchande \u00bb, qui reste l\u2019un des concepts les plus difficiles du Capital.<\/div><\/li><li><span>3<\/span><div>Le projet initial de Marx pour Le Capital \u00e9tait de deux volumes. Engels en a ensuite fait trois. Ici, le terme \u00ab livre \u00bb fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la division originale du Capital en fonction du contenu, tandis que le terme \u00ab volume \u00bb fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la division pour la publication.<\/div><\/li><li><span>4<\/span><div>Ses carnets sur le syst\u00e8me de cr\u00e9dit et la rente sont d\u00e9sormais publi\u00e9s dans MEGA IV\/25 (Marx, 2024). L\u2019analyse d\u00e9taill\u00e9e de ces carnets d\u00e9passe le cadre du pr\u00e9sent article.<\/div><\/li><li><span>5<\/span><div>Ce type de plus-value a traditionnellement \u00e9t\u00e9 examin\u00e9 sous la rubrique \u00ab capital monopolistique \u00bb, ancr\u00e9 dans les structures de march\u00e9 oligopolistiques (Baran &amp; Sweezy, 1966). Les profits exc\u00e9dentaires provenant des monopoles de march\u00e9 refl\u00e8tent la trajectoire historique de l\u2019accumulation du capital. Cependant, comme la th\u00e9orie du capital monopolistique s\u2019int\u00e9ressait principalement aux structures oligopolistiques, elle n\u2019accordait pas suffisamment d\u2019attention \u00e0 la dynamique du monopole naturel. Dans le capitalisme rentier contemporain, cependant, les monopoles naturels ont repris une place centrale. Ainsi, malgr\u00e9 certaines similitudes, il ne faut pas oublier que le \u00ab capital monopolistique \u00bb et le \u00ab capital rentier \u00bb fonctionnent selon des logiques distinctes. Si Vasudevan (2022) reconna\u00eet la distinction entre ces deux formes de monopole, il cherche n\u00e9anmoins \u00e0 interpr\u00e9ter le capitalisme rentier \u00e0 travers le \u00ab prisme du capital monopolistique \u00bb.<\/div><\/li><li><span>6<\/span><div>Pour reprendre le point de la note pr\u00e9c\u00e9dente, le capital monopolistique r\u00e9alise un \u00ab profit exc\u00e9dentaire \u00bb, mais celui-ci repose sur des conditions de production que le capital&nbsp;<em>peut<\/em>&nbsp;produire. Comme nous le verrons plus loin, ce que le capital ne peut pas produire, c\u2019est le bien commun.<\/div><\/li><li><span>7<\/span><div>Dans le capitalisme, il n\u2019est pas possible de r\u00e9soudre le probl\u00e8me de la p\u00e9nurie de main-d\u2019\u0153uvre par des principes communautaires tels que la tradition, la coutume et les ordres autoritaires. Par cons\u00e9quent, la p\u00e9nurie de main-d\u2019\u0153uvre est trait\u00e9e en consid\u00e9rant les produits du travail comme des marchandises dont la valeur correspond \u00e0 la quantit\u00e9 de travail n\u00e9cessaire pour les produire (Sasaki, 2021, pp. 57-62).<\/div><\/li><li><span>8<\/span><div>Il convient de noter que cela ne signifie pas que la rente est exempt\u00e9e de la loi de la valeur. Elle est plut\u00f4t r\u00e9gie par la loi de la valeur marchande (Sasaki, 2021b, p. 152).<\/div><\/li><li><span>9<\/span><div>Les gains en capital g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par le commerce de capital fictif \u2014 compris comme une forme d\u00e9riv\u00e9e de capital portant int\u00e9r\u00eat \u2014 puisent en fin de compte dans le pool de capital mon\u00e9taire existant dans l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9. Bien que ces gains restent indirectement limit\u00e9s par la production de plus-value, ils ne sont plus directement li\u00e9s \u00e0 la raret\u00e9 de la main-d\u2019\u0153uvre. De plus, l\u2019expansion du syst\u00e8me de cr\u00e9dit socialise de plus en plus les sources de capital mon\u00e9taire, avec pour r\u00e9sultat que ces gains entra\u00eenent non seulement une redistribution de la plus-value entre les capitalistes financiers, mais aussi l\u2019appropriation de la richesse de la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble, fonctionnant de mani\u00e8re analogue \u00e0 la rente.<\/div><\/li><li><span>10<\/span><div>Marx a soulign\u00e9 que la rente est une appropriation de la richesse de la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble : \u00ab Lorsque la soci\u00e9t\u00e9, consid\u00e9r\u00e9e comme consommatrice, paie trop cher les produits agricoles, cela constitue un moins pour la r\u00e9alisation de son temps de travail dans la production agricole, mais cela constitue un plus pour une partie de la soci\u00e9t\u00e9, les propri\u00e9taires fonciers \u00bb (Marx, 1991, p. 800).<\/div><\/li><li><span>11<\/span><div>\u00c0 ce stade, il est utile de se tourner vers la critique de Marx sur la nature parasitaire de la rente. La terre, en tant que condition de production, est indispensable \u00e0 la cr\u00e9ation de toutes les valeurs d\u2019usage et particuli\u00e8rement d\u00e9cisive dans l\u2019agriculture et l\u2019exploitation mini\u00e8re. Pourtant, la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re elle-m\u00eame n\u2019a aucune fonction \u00e9conomique intrins\u00e8que dans la g\u00e9n\u00e9ration de plus-value. Le capital commercial contribue en se sp\u00e9cialisant dans la circulation du capital, ce qui r\u00e9duit les co\u00fbts commerciaux et le temps de circulation, ce qui facilite la production de plus-value. De m\u00eame, le capital porteur d\u2019int\u00e9r\u00eats, par l\u2019interm\u00e9diaire du syst\u00e8me de cr\u00e9dit, acc\u00e9l\u00e8re l\u2019expansion du capital industriel, le lib\u00e9rant des limites \u00e9troites de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et le socialisant davantage. En revanche, \u00ab l\u2019activit\u00e9 du propri\u00e9taire foncier consiste simplement \u00e0 exploiter les progr\u00e8s du d\u00e9veloppement social [\u2026] auxquels il ne contribue pas et dans lesquels il ne risque rien, contrairement au capitaliste industriel \u00bb (Marx, 1991, p. 908). La propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re est donc \u00ab superflue et nuisible \u00bb au d\u00e9veloppement g\u00e9n\u00e9ral de la production capitaliste, lui imposant le co\u00fbt inutile de la rente (Marx, 1991, p. 760). Comme nous le verrons plus loin, une dynamique parall\u00e8le peut \u00eatre observ\u00e9e dans le capitalisme contemporain. Les propri\u00e9taires de plateformes num\u00e9riques, d\u2019une part, am\u00e9liorent l\u2019efficacit\u00e9 productive, mais d\u2019autre part, ils \u00e9puisent et enferment divers biens communs. Leur r\u00f4le, de plus en plus parasitaire et irrationnel, refl\u00e8te le caract\u00e8re improductif et extractif que Marx a identifi\u00e9 dans la rente.<\/div><\/li><li><span>12<\/span><div>Il existe ici une l\u00e9g\u00e8re diff\u00e9rence par rapport \u00e0 la d\u00e9finition de Marx lui-m\u00eame de la rente absolue. Bien que Marx ait tent\u00e9 d\u2019expliquer la rente absolue comme la diff\u00e9rence entre la valeur et le prix de production, cette approche a finalement \u00e9chou\u00e9 selon nous. Au contraire, la rente absolue doit \u00eatre comprise en termes de barri\u00e8res \u00e0 l\u2019entr\u00e9e dans des industries sp\u00e9cifiques qui ne peuvent \u00eatre r\u00e9duites aux conditions de la rente diff\u00e9rentielle.<\/div><\/li><li><span>13<\/span><div>Comme le montrent les cas d\u2019Apple et de Tesla, les grandes entreprises technologiques produisent \u00e9galement des biens mat\u00e9riels tels que des ordinateurs et des voitures, g\u00e9n\u00e9rant ainsi une plus-value. Des entreprises comme Google et Spotify produisent de la m\u00eame mani\u00e8re des biens immat\u00e9riels, notamment des index de recherche et des exp\u00e9riences musicales, qui contribuent \u00e9galement \u00e0 la cr\u00e9ation de plus-value (Morozov, 2022). En outre, les technologies num\u00e9riques am\u00e9liorent consid\u00e9rablement l\u2019efficacit\u00e9 de la circulation du capital, ce qui conduit \u00e0 la production de profits commerciaux (Dyer-Witheford &amp; Mularoni, 2025). Par cons\u00e9quent, les revenus r\u00e9els de ces entreprises se composent d\u2019un m\u00e9lange de plus-value et de profit exc\u00e9dentaire.<\/div><\/li><li><span>14<\/span><div>Confront\u00e9e \u00e0 l\u2019essor \u00e9conomique de l\u2019apr\u00e8s-guerre et au d\u00e9clin de la lutte r\u00e9volutionnaire, l\u2019\u00e9cole de Francfort a abandonn\u00e9 la loi g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019accumulation du capital et s\u2019est tourn\u00e9e vers des questions psychologiques et culturelles telles que l\u2019ali\u00e9nation et l\u2019atomisation dans le consum\u00e9risme (Marcuse, [1964). R\u00e9trospectivement, cet abandon de la loi de la paup\u00e9risation \u00e9tait pr\u00e9matur\u00e9. Une fois que le taux \u00e9lev\u00e9 d\u2019accumulation du capital a pris fin dans les ann\u00e9es 1970, la loi s\u2019est r\u00e9affirm\u00e9e. L\u2019analyse d\u2019Ernest Mandel sur les longues vagues du d\u00e9veloppement capitaliste a correctement reconnu la fin de l\u2019\u00e2ge d\u2019or du capitalisme et a soutenu qu\u2019une stagnation prolong\u00e9e \u00e9tait in\u00e9vitable (Mandel, 1995). Cependant, il pr\u00e9voyait que la fin d\u2019une longue vague entra\u00eenerait une lutte de classe r\u00e9volutionnaire, un espoir qui s\u2019est finalement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 infond\u00e9 aujourd\u2019hui.<\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Kohei Saito &amp; Ryuji SasakiTraduction de l&rsquo;article Rentier capitalism, technofascism and the destruction of the common, 13 octobre 2025 1. Introduction \u00ab Un spectre hante le monde : le spectre du f\u00e9odalisme \u00bb. Cette affirmation peut sembler \u00e9trange, compte tenu de l&rsquo;optimisme qui r\u00e8gne actuellement autour des technologies num\u00e9riques. En effet, les discours dominants &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/capitalisme-rentier-technofascisme\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Capitalisme rentier, technofascisme et destruction du bien commun&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-8638","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack-related-posts":[{"id":10645,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/ia-debat\/ia-et-stagnation\/","url_meta":{"origin":8638,"position":0},"title":"La r\u00e9volution de l\u2019IA pourrait marquer le d\u00e9but d\u2019une nouvelle \u00e8re de stagnation","author":"Gilles Beauchamp","date":"15 juin 2026","format":false,"excerpt":"Les gouvernements et les g\u00e9ants de la technologie ont investi des centaines de milliards dans l'intelligence artificielle. 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