{"id":8767,"date":"2025-11-26T11:14:17","date_gmt":"2025-11-26T16:14:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=8767"},"modified":"2025-12-09T19:24:20","modified_gmt":"2025-12-10T00:24:20","slug":"grand-autre","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/grand-autre\/","title":{"rendered":"Qu&rsquo;est-ce que la psychanalyse peut nous apprendre du cyberespace (premi\u00e8re partie)"},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Le retrait du grand Autre<\/h1>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Traduction de <a href=\"https:\/\/slavoj.substack.com\/p\/what-can-psychoanalysis-tell-us-about-062\">The Retreat of the Big Other.<\/a> Par Slavoj \u017di\u017eek. 2025.11.26<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;anorexie informationnelle<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd&rsquo;hui, les m\u00e9dias nous bombardent constamment de demandes de choix, s&rsquo;adressant \u00e0 nous comme \u00e0 des sujets cens\u00e9s savoir ce que nous voulons vraiment (quel livre, quels v\u00eatements, quelle \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9vision, quel lieu de vacances&#8230;) &#8211; \u00ab Appuyez sur A si vous voulez ceci, appuyez sur B si vous voulez cela \u00bb, ou, pour citer la devise de la r\u00e9cente campagne publicitaire \u00ab r\u00e9fl\u00e9chie \u00bb \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision pour la publicit\u00e9 elle-m\u00eame : \u00ab La publicit\u00e9 &#8211; le droit de choisir \u00bb. Cependant, \u00e0 un niveau plus fondamental, les nouveaux m\u00e9dias privent radicalement le sujet de la connaissance de ce qu&rsquo;il veut : ils s&rsquo;adressent \u00e0 un sujet totalement mall\u00e9able \u00e0 qui il faut constamment dire ce qu&rsquo;il veut, c&rsquo;est-\u00e0-dire que l&rsquo;\u00e9vocation m\u00eame d&rsquo;un choix \u00e0 faire cr\u00e9e de mani\u00e8re performative le besoin de l&rsquo;objet du choix. Il faut garder \u00e0 l&rsquo;esprit ici que la fonction principale du Ma\u00eetre est de dire au sujet ce qu&rsquo;il veut &#8211; le besoin du Ma\u00eetre na\u00eet en r\u00e9ponse \u00e0 la confusion du sujet, dans la mesure o\u00f9 il ne sait pas ce qu&rsquo;il veut. Que se passe-t-il alors dans une situation de d\u00e9clin du Ma\u00eetre, lorsque le sujet lui-m\u00eame est constamment bombard\u00e9 de demandes lui demandant de donner un signe de ce qu&rsquo;il veut ? Exactement le contraire de ce \u00e0 quoi on pourrait s&rsquo;attendre : c&rsquo;est lorsqu&rsquo;il n&rsquo;y a personne pour vous dire ce que vous voulez vraiment, lorsque tout le poids du choix repose sur vous, que le Grand Autre vous domine compl\u00e8tement et que le choix dispara\u00eet effectivement, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il est remplac\u00e9 par son simple semblant. On serait tent\u00e9 de paraphraser ici le c\u00e9l\u00e8bre renversement de Dosto\u00efevski par Lacan (\u00ab Si Dieu n&rsquo;existe pas, tout est permis \u00bb) : si aucun choix forc\u00e9 ne limite le champ du libre choix, la libert\u00e9 m\u00eame de choisir dispara\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette suspension de la fonction du Ma\u00eetre (symbolique) est la caract\u00e9ristique cruciale du R\u00e9el dont les contours se profilent \u00e0 l&rsquo;horizon de l&rsquo;univers cybern\u00e9tique : le moment de l&rsquo;implosion o\u00f9 l&rsquo;humanit\u00e9 atteindra la limite impossible \u00e0 transgresser, le moment o\u00f9 les coordonn\u00e9es de notre monde social seront dissoutes. \u00c0 ce moment-l\u00e0, les distances seront suspendues (je pourrai communiquer instantan\u00e9ment par t\u00e9l\u00e9conf\u00e9rence avec n&rsquo;importe quel endroit du globe) ; toutes les informations, des textes \u00e0 la musique en passant par la vid\u00e9o, seront instantan\u00e9ment disponibles sur mon interface. Cependant, le revers de cette suspension de la distance qui me s\u00e9pare d&rsquo;un \u00e9tranger lointain est que, en raison de la disparition progressive du contact avec les autres \u00ab r\u00e9els \u00bb corporels, un voisin ne sera plus un voisin, puisqu&rsquo;il sera progressivement remplac\u00e9 par un spectre \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran ; la disponibilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale induira une claustrophobie insupportable ; l&rsquo;exc\u00e8s de choix sera v\u00e9cu comme l&rsquo;impossibilit\u00e9 de choisir ; la communaut\u00e9 participative directe universelle exclura d&rsquo;autant plus fortement ceux qui sont emp\u00each\u00e9s d&rsquo;y participer. La vision du cyberespace ouvrant un avenir de possibilit\u00e9s infinies de changements illimit\u00e9s, de nouveaux organes sexuels multiples, etc., cache son exact contraire : une imposition sans pr\u00e9c\u00e9dent de fermeture radicale. C&rsquo;est donc cela, le R\u00e9el qui nous attend, et toutes les tentatives pour symboliser ce r\u00e9el, des plus utopiques (les c\u00e9l\u00e9brations New Age ou \u00ab d\u00e9constructionnistes \u00bb des potentiels lib\u00e9rateurs du cyberespace) aux plus dystopiques (la perspective d&rsquo;un contr\u00f4le total par un r\u00e9seau informatique divin&#8230;) , ne sont que cela, c&rsquo;est-\u00e0-dire autant de tentatives pour \u00e9viter la v\u00e9ritable \u00ab fin de l&rsquo;histoire \u00bb, le paradoxe d&rsquo;une infinit\u00e9 bien plus suffocante que n&rsquo;importe quel confinement r\u00e9el. L&rsquo;une des r\u00e9actions possibles au remplissage excessif des vides dans le cyberespace n&rsquo;est-elle donc pas l&rsquo;anorexie informationnelle, le refus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 d&rsquo;accepter l&rsquo;information ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ou, pour le dire autrement, la num\u00e9risation annule la distance entre un voisin et un \u00e9tranger lointain, dans la mesure o\u00f9 elle suspend la pr\u00e9sence de l&rsquo;Autre dans le poids massif du R\u00e9el : voisins et \u00e9trangers, tous sont \u00e9gaux dans leur pr\u00e9sence spectrale \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran. Autrement dit, pourquoi l&rsquo;injonction chr\u00e9tienne \u00ab aime ton prochain comme toi-m\u00eame \u00bb \u00e9tait-elle si probl\u00e9matique pour Freud ? La proximit\u00e9 de l&rsquo;Autre qui fait d&rsquo;un voisin un voisin est celle de la jouissance : lorsque la pr\u00e9sence de l&rsquo;Autre devient insupportable, \u00e9touffante, cela signifie que nous percevons son mode de jouissance comme trop intrusif. Et qu&rsquo;est-ce que le racisme \u00ab postmoderne \u00bb contemporain, sinon une r\u00e9action violente \u00e0 cette virtualisation de l&rsquo;Autre, un retour de l&rsquo;exp\u00e9rience du voisin dans sa pr\u00e9sence intol\u00e9rable et traumatisante ? Ce qui d\u00e9range le raciste chez son Autre (sa fa\u00e7on de rire, l&rsquo;odeur de sa nourriture&#8230;), c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce petit morceau de r\u00e9el qui t\u00e9moigne de sa pr\u00e9sence au-del\u00e0 de l&rsquo;ordre symbolique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous sommes donc loin de d\u00e9plorer la perte du contact avec un autre \u00ab r\u00e9el \u00bb, en chair et en os, dans le cyberespace, o\u00f9 nous ne rencontrons que des fant\u00f4mes num\u00e9riques : notre propos est plut\u00f4t que le cyberespace n&rsquo;est pas assez spectral. L&rsquo;une des tendances dans la th\u00e9orisation du cyberespace est de concevoir le cybersexe comme le ph\u00e9nom\u00e8ne ultime d&rsquo;une cha\u00eene dont le maillon cl\u00e9 est Kierkegaard, sa relation avec Regina : de la m\u00eame mani\u00e8re que Kierkegaard rejetait la proximit\u00e9 r\u00e9elle de l&rsquo;Autre (la femme aim\u00e9e) et pr\u00f4nait la solitude comme seul mode authentique de relation avec un objet d&rsquo;amour, le cybersexe implique \u00e9galement l&rsquo;annulation de l&rsquo;objet de la \u00ab vie r\u00e9elle \u00bb et tire son \u00e9nergie \u00e9rotique de cette annulation m\u00eame : le moment o\u00f9 je rencontre mon ou mes partenaires de cybersexe dans la vie r\u00e9elle est le moment de la d\u00e9sublimation, le moment du retour \u00e0 la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 \u00bb vulgaire. Aussi convaincant que cela puisse para\u00eetre, ce parall\u00e8le est profond\u00e9ment trompeur : le statut de mon partenaire sexuel dans le cyberespace n&rsquo;est PAS celui de la Regina de Kierkegaard. Regina \u00e9tait le vide auquel Kierkegaard adressait ses paroles, une sorte de \u00ab vacuole \u00bb tiss\u00e9e par la texture de son discours, tandis que mon partenaire sexuel dans le cyberespace est, au contraire, surpr\u00e9sent, me bombardant d&rsquo;un torrent d&rsquo;images et de d\u00e9clarations explicites sur ses fantasmes les plus secrets. Ou, pour le dire autrement : Regina de Kierkegaard est la coupure du R\u00e9el, l&rsquo;obstacle traumatisant qui perturbe sans cesse le bon fonctionnement de mon imagination \u00e9rotique auto-satisfaisante, tandis que le cyberespace pr\u00e9sente son exact oppos\u00e9, un flux sans friction d&rsquo;images et de messages &#8211; lorsque je m&rsquo;y plonge, je retourne pour ainsi dire \u00e0 une relation symbiotique avec un Autre dans laquelle le d\u00e9luge d&rsquo;apparences semble abolir la dimension du r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La mani\u00e8re la plus simple de discerner l&rsquo;ensemble des relations sociales qui surd\u00e9terminent le mode de fonctionnement du cyberespace est de se concentrer sur l&rsquo;\u00ab id\u00e9ologie spontan\u00e9e du cyberespace \u00bb pr\u00e9dominante, le soi-disant cyberr\u00e9volutionnisme qui repose sur la notion de cyberespace (ou World Wide Web) en tant qu&rsquo;organisme \u00ab naturel \u00bb auto-\u00e9volutif. Ce qui est crucial ici, c&rsquo;est le brouillage de la distinction entre \u00ab culture \u00bb et \u00ab nature \u00bb : le revers de la \u00ab naturalisation de la culture \u00bb (le march\u00e9, la soci\u00e9t\u00e9, etc. comme des organismes vivants) est la \u00ab culturalisation de la nature \u00bb (la vie elle-m\u00eame est con\u00e7ue comme un ensemble d&rsquo;informations qui se reproduisent d&rsquo;elles-m\u00eames &#8211; \u00ab les g\u00e8nes sont des m\u00e8mes \u00bb). Cette nouvelle notion de la vie est donc neutre par rapport \u00e0 la distinction entre les processus naturels et culturels ou \u00ab artificiels \u00bb : la Terre (en tant que Ga\u00efa) et le march\u00e9 mondial apparaissent tous deux comme des syst\u00e8mes vivants gigantesques et autor\u00e9gul\u00e9s, dont la structure fondamentale est d\u00e9finie en termes de processus de codage et de d\u00e9codage, de transmission d&rsquo;informations, etc. La r\u00e9f\u00e9rence au World Wide Web en tant qu&rsquo;organisme vivant est souvent \u00e9voqu\u00e9e dans des contextes qui peuvent sembler lib\u00e9rateurs : par exemple, contre la censure d&rsquo;Internet par l&rsquo;\u00c9tat. Cependant, cette diabolisation de l&rsquo;\u00c9tat est tout \u00e0 fait ambigu\u00eb, car elle est principalement reprise par le discours populiste de droite et\/ou le lib\u00e9ralisme de march\u00e9 : ses principales cibles sont les interventions \u00e9tatiques qui tentent de maintenir un certain \u00e9quilibre social et une s\u00e9curit\u00e9 minimale &#8211; le titre du livre de Michael Rothschild (Bioeconomics: The Inevitability of Capitalism) est ici r\u00e9v\u00e9lateur. Ainsi, alors que les id\u00e9ologues du cyberespace peuvent r\u00eaver de la prochaine \u00e9tape de l&rsquo;\u00e9volution, dans laquelle nous ne serons plus des individus \u00ab cart\u00e9siens \u00bb interagissant m\u00e9caniquement, dans laquelle chaque \u00ab personne \u00bb coupera son lien substantiel avec son corps individuel et se concevra comme faisant partie d&rsquo;un nouvel Esprit holistique qui vit et agit \u00e0 travers elle, ce qui est occult\u00e9 dans une telle \u00ab naturalisation \u00bb directe du World Wide Web ou du march\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;ensemble des relations de pouvoir \u2013 des d\u00e9cisions politiques, des conditions institutionnelles \u2013 dans lesquelles des \u00ab organismes \u00bb comme Internet (ou le march\u00e9 ou le capitalisme&#8230;) ne peuvent que prosp\u00e9rer.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Que peut nous apprendre la m\u00e9t\u00e9orologie sur le cyberespace ?<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En quoi r\u00e9side donc la caract\u00e9ristique principale de la coupure num\u00e9rique ? La meilleure fa\u00e7on d&rsquo;aborder cette question est peut-\u00eatre de passer par le foss\u00e9 qui s\u00e9pare l&rsquo;univers moderne de la science des connaissances traditionnelles : pour Lacan, la science moderne n&rsquo;est pas simplement un autre r\u00e9cit local fond\u00e9 sur ses conditions pragmatiques sp\u00e9cifiques, car elle se rapporte au r\u00e9el (math\u00e9matique) sous-jacent \u00e0 l&rsquo;univers symbolique. Rappelons la diff\u00e9rence entre la m\u00e9t\u00e9orologie moderne par satellite et la sagesse traditionnelle sur le temps qui \u00ab pense localement \u00bb. La m\u00e9t\u00e9orologie moderne adopte une sorte de vision m\u00e9talinguistique de l&rsquo;atmosph\u00e8re terrestre dans son ensemble, comme un m\u00e9canisme global et autonome, tandis que la m\u00e9t\u00e9orologie traditionnelle implique un point de vue particulier dans un horizon fini : au-del\u00e0 d&rsquo;un Au-del\u00e0 qui, par d\u00e9finition, reste hors de notre port\u00e9e, les nuages et les vents arrivent, et tout ce que l&rsquo;on peut faire, c&rsquo;est formuler les r\u00e8gles de leur apparition et de leur disparition dans une s\u00e9rie de \u00ab sagesses \u00bb (\u00ab s&rsquo;il pleut le premier mai, m\u00e9fiez-vous de la s\u00e9cheresse en ao\u00fbt \u00bb, etc.) . Le point crucial est que le \u00ab sens \u00bb ne peut \u00e9merger que dans un tel horizon fini : les ph\u00e9nom\u00e8nes m\u00e9t\u00e9orologiques ne peuvent \u00eatre v\u00e9cus et con\u00e7us comme \u00ab significatifs \u00bb que dans la mesure o\u00f9 il existe un Au-del\u00e0 d&rsquo;o\u00f9 ces ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9mergent en suivant des lois qui ne sont pas directement des lois naturelles &#8211; l&rsquo;absence m\u00eame de lois naturelles reliant directement le temps r\u00e9el ici et le myst\u00e9rieux Au-del\u00e0 d\u00e9clenche la recherche de co\u00efncidences et de corr\u00e9lations \u00ab significatives \u00bb. Le paradoxe est que, bien que cet univers traditionnel \u00ab ferm\u00e9 \u00bb nous confronte \u00e0 des catastrophes impr\u00e9visibles qui semblent surgir \u00ab de nulle part \u00bb, il procure n\u00e9anmoins un sentiment de \u00ab s\u00e9curit\u00e9 \u00bb ontologique, celui de vivre dans un cercle de sens fini et clos sur lui-m\u00eame o\u00f9 les choses (les ph\u00e9nom\u00e8nes naturels) nous \u00ab parlent \u00bb en quelque sorte, s&rsquo;adressent \u00e0 nous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet univers traditionnel ferm\u00e9 est donc, en un sens, plus \u00ab ouvert \u00bb que l&rsquo;univers de la science : il implique une porte d&rsquo;entr\u00e9e vers l&rsquo;Au-del\u00e0 ind\u00e9fini, tandis que le mod\u00e8le global direct de la science moderne est effectivement \u00ab ferm\u00e9 \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il ne laisse aucune place \u00e0 l&rsquo;Au-del\u00e0. L&rsquo;univers de la science moderne, dans son \u00ab absence de sens \u00bb, implique le geste de \u00ab passer par le fantasme \u00bb, d&rsquo;abolir la tache sombre, le domaine de l&rsquo;inexpliqu\u00e9 qui abrite les fantasmes et garantit ainsi le sens : \u00e0 la place, nous obtenons un m\u00e9canisme d\u00e9nu\u00e9 de sens. C&rsquo;est pourquoi, pour Heidegger, la science moderne repr\u00e9sente le \u00ab danger \u00bb m\u00e9taphysique : elle menace l&rsquo;univers du sens. Il n&rsquo;y a pas de sens sans une zone d&rsquo;ombre, sans un domaine interdit\/imp\u00e9n\u00e9trable dans lequel nous projetons des fantasmes qui garantissent notre horizon de sens. C&rsquo;est peut-\u00eatre ce d\u00e9senchantement croissant de notre monde social actuel qui explique la fascination exerc\u00e9e par le cyberespace : c&rsquo;est comme si, dans celui-ci, nous retrouvions une Limite au-del\u00e0 de laquelle s&rsquo;ouvre le domaine myst\u00e9rieux de l&rsquo;Alt\u00e9rit\u00e9 fantasmatique, comme si l&rsquo;\u00e9cran de l&rsquo;interface \u00e9tait la version actuelle du vide, de la r\u00e9gion inconnue dans laquelle nous pouvons situer nos propres Shangri-las ou les royaumes de She.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les derniers chapitres du Gordon Pym d&rsquo;E.A. Poe, qui mettent en sc\u00e8ne le sc\u00e9nario fantasmatique du franchissement du seuil vers l&rsquo;Alt\u00e9rit\u00e9 pure de l&rsquo;Antarctique, sont ici paradigmatiques. La derni\u00e8re colonie humaine avant ce seuil est un village indig\u00e8ne situ\u00e9 sur une \u00eele peupl\u00e9e de sauvages si noirs que m\u00eame leurs dents sont noires ; il est significatif que ce que l&rsquo;on rencontre sur cette \u00eele soit \u00e9galement le Signifiant ultime (un hi\u00e9roglyphe gigantesque inscrit dans la forme m\u00eame de la cha\u00eene de montagnes). Sauvages et corrompus, les hommes noirs ne peuvent \u00eatre soudoy\u00e9s pour accompagner les explorateurs blancs plus au sud : ils sont terrifi\u00e9s \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame d&rsquo;entrer dans ce domaine interdit. Lorsque les explorateurs p\u00e9n\u00e8trent enfin dans ce domaine, le paysage polaire glac\u00e9 se transforme progressivement et myst\u00e9rieusement en son contraire, un domaine d&rsquo;une blancheur \u00e9paisse, chaude et opaque&#8230; en bref, le domaine incestueux du lait primordial. Nous avons ici une autre version du royaume de Tarzan ou de She : dans She de Rider Haggard, la c\u00e9l\u00e8bre affirmation de Freud selon laquelle la sexualit\u00e9 f\u00e9minine est un \u00ab continent noir \u00bb se r\u00e9alise de mani\u00e8re litt\u00e9rale : celle-qui-doit-\u00eatre-ob\u00e9ie, ce Ma\u00eetre au-del\u00e0 de la loi, d\u00e9tentrice du secret de la vie elle-m\u00eame, est une femme blanche qui r\u00e8gne au c\u0153ur de l&rsquo;Afrique, le continent noir. Cette figure de She, d&rsquo;une femme qui existe (dans l&rsquo;Au-del\u00e0 inexplor\u00e9), est le soutien fantasmatique n\u00e9cessaire de l&rsquo;univers patriarcal. Avec l&rsquo;av\u00e8nement de la science moderne, cet Au-del\u00e0 est aboli, il n&rsquo;y a plus de \u00ab continent noir \u00bb qui g\u00e9n\u00e8re un Secret &#8211; et, par cons\u00e9quent, le Sens est \u00e9galement perdu, puisque le champ du Sens est par d\u00e9finition soutenu par une tache sombre imp\u00e9n\u00e9trable en son c\u0153ur m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le processus m\u00eame de colonisation produit ainsi l&rsquo;exc\u00e8s qui lui r\u00e9siste : le myst\u00e8re de Shangri-la (ou du royaume de Tarzan, ou du royaume de She ou&#8230;) ne r\u00e9side-t-il pas pr\u00e9cis\u00e9ment dans le fait que nous avons affaire au domaine qui n&rsquo;a pas encore \u00e9t\u00e9 colonis\u00e9, \u00e0 l&rsquo;Alt\u00e9rit\u00e9 radicale imagin\u00e9e qui \u00e9chappe \u00e0 jamais \u00e0 l&#8217;emprise du colonisateur ? Mais ici, nous rencontrons un autre paradoxe essentiel. Ce motif de She s&rsquo;appuie sur l&rsquo;un des r\u00e9cits mythiques cl\u00e9s du colonialisme : apr\u00e8s que les explorateurs blancs ont transgress\u00e9 une certaine fronti\u00e8re, taboue m\u00eame pour les aborig\u00e8nes les plus primitifs et les plus cruels, et p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 au c\u0153ur m\u00eame des t\u00e9n\u00e8bres, ce qu&rsquo;ils y rencontrent, dans cet Au-del\u00e0 purement fantasmatique, c&rsquo;est \u00e0 nouveau le r\u00e8gne d&rsquo;un myst\u00e9rieux Homme Blanc, le p\u00e8re pr\u00e9-\u0153dipien, le Ma\u00eetre absolu. La structure est ici celle du ruban de M\u00f6bius : au c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9, nous rencontrons l&rsquo;autre face du M\u00eame, de notre propre structure de domination. Cette figure du Ma\u00eetre blanc qui r\u00e8gne dans ce domaine fantasmatique de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 radicale est divis\u00e9e en deux oppos\u00e9s : soit l&rsquo;incarnation horrifiante du \u00ab Mal diabolique \u00bb qui conna\u00eet le secret de la jouissance et, par cons\u00e9quent, terrorise et torture ses sujets (de Au c\u0153ur des t\u00e9n\u00e8bres et Lord Jim de Conrad \u00e0 la version f\u00e9minine de Rider Haggard, She), ou le saint qui r\u00e8gne sur son royaume comme un despotisme th\u00e9ocratique bienveillant (Shangri-La dans The Lost Horizon). Le point essentiel r\u00e9side bien s\u00fbr dans \u00ab l&rsquo;identit\u00e9 sp\u00e9culative \u00bb de ces deux figures : le ma\u00eetre diabolique est \u00ab en lui-m\u00eame ou pour nous \u00bb le m\u00eame que le sage souverain, leur diff\u00e9rence est purement formelle, elle ne concerne que le changement de perspective de l&rsquo;observateur. (Ou, pour reprendre les termes de Schelling, le sage souverain saint est dans le mode de la potentialit\u00e9 ce que le Ma\u00eetre mal\u00e9fique est dans le mode de l&rsquo;actualit\u00e9, puisque \u00ab le m\u00eame principe nous porte et nous maintient dans son inefficacit\u00e9 qui nous consumerait et nous d\u00e9truirait dans son efficacit\u00e9 \u00bb.<sup id=\"mfn-content-00000000000008570000000000000000_8767-1\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008570000000000000000_8767\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008570000000000000000_8767-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Schelling, F.W.J. : Die Weltalter. Fragmente. In den Urfassungen von 1811 und 1813, \u00e9d. Manfred Schroeter, Munich : Biederstein (r\u00e9impression 1979), p. 105<\/span>) Ce que partagent le moine centenaire qui dirige Shangri-La et Kurtz dans Au c\u0153ur des t\u00e9n\u00e8bres, c&rsquo;est qu&rsquo;ils ont tous deux rompu leurs liens avec les consid\u00e9rations humaines communes et sont entr\u00e9s dans le domaine \u00ab entre les deux morts \u00bb. En tant que tel, Kurtz est l&rsquo;Institution dans sa puret\u00e9 fantasmatique : son exc\u00e8s ne fait que r\u00e9aliser, mener \u00e0 son terme, la logique inh\u00e9rente \u00e0 l&rsquo;Institution (la Compagnie et sa colonisation de la jungle congolaise). Cette logique inh\u00e9rente est dissimul\u00e9e dans le fonctionnement \u00ab normal \u00bb de l&rsquo;Institution : la figure m\u00eame qui r\u00e9alise litt\u00e9ralement la logique de l&rsquo;Institution est, d&rsquo;une mani\u00e8re proprement h\u00e9g\u00e9lienne, per\u00e7ue comme un exc\u00e8s insupportable qui doit \u00eatre \u00e9limin\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Qu&rsquo;est-ce que tout cela nous apprend sur le cyberespace ? Le cyberespace est bien s\u00fbr un ph\u00e9nom\u00e8ne purement technologique et scientifique ; il d\u00e9veloppe \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame la logique de la m\u00e9t\u00e9orologie moderne : non seulement il n&rsquo;y a pas de place pour l&rsquo;\u00e9cran fantasmatique, mais il g\u00e9n\u00e8re lui-m\u00eame l&rsquo;\u00e9cran en manipulant le r\u00e9el des octets. Cependant, ce n&rsquo;est pas un hasard si la science moderne, y compris la m\u00e9t\u00e9orologie, repose intrins\u00e8quement sur l&rsquo;\u00e9cran d&rsquo;interface : dans l&rsquo;approche scientifique moderne, les processus sont simul\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran, depuis les mod\u00e8les de sous-particules atomiques jusqu&rsquo;aux images radar des nuages dans les bulletins m\u00e9t\u00e9orologiques, en passant par les fascinantes images de la surface de Mars et d&rsquo;autres plan\u00e8tes (qui sont toutes manipul\u00e9es par des proc\u00e9dures informatiques &#8211; colorisation ajout\u00e9e, etc. &#8211; afin d&rsquo;en renforcer l&rsquo;effet). La suspension de la tache sombre de l&rsquo;Au-del\u00e0 dans l&rsquo;univers de la science moderne a donc pour cons\u00e9quence que la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 globale \u00bb sans tache sombre imp\u00e9n\u00e9trable n&rsquo;est accessible qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9cran : la suppression de l&rsquo;\u00e9cran fantasmatique qui servait de porte d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;Au-del\u00e0 transforme toute la r\u00e9alit\u00e9 en quelque chose qui \u00ab n&rsquo;existe qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9cran \u00bb, comme une surface sans profondeur. Ou, pour le dire en termes ontologiques : d\u00e8s que la fonction de la tache sombre qui maintient ouvert l&rsquo;espace pour quelque chose qui n&rsquo;a pas sa place dans notre r\u00e9alit\u00e9 est suspendue, nous perdons notre \u00ab sens de la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le probl\u00e8me du fonctionnement social actuel du cyberespace est donc qu&rsquo;il comble potentiellement le foss\u00e9, la distance entre l&rsquo;identit\u00e9 symbolique publique du sujet et son arri\u00e8re-plan fantasmatique : les fantasmes sont de plus en plus imm\u00e9diatement ext\u00e9rioris\u00e9s dans l&rsquo;espace symbolique public, la sph\u00e8re de l&rsquo;intimit\u00e9 est de plus en plus directement socialis\u00e9e. La violence inh\u00e9rente au cybersexe ne r\u00e9side pas dans le contenu potentiellement violent des fantasmes sexuels jou\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran, mais dans le fait tr\u00e8s formel de voir mes fantasmes les plus intimes m&rsquo;\u00eatre directement impos\u00e9s de l&rsquo;ext\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u0152dipe ou Anti-\u0152dipe ?<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Donc, encore une fois : comment le cyberespace affecte-t-il le statut de la subjectivit\u00e9 ? Quelles sont les cons\u00e9quences du cyberespace pour \u0152dipe, c&rsquo;est-\u00e0-dire pour le mode de subjectivation que la psychanalyse a conceptualis\u00e9 comme le complexe d&rsquo;\u0152dipe et sa dissolution ? Le fait que le cyberespace implique la suspension de la fonction symbolique du Ma\u00eetre semble confirmer la doxa pr\u00e9dominante selon laquelle le cyberespace fait exploser ou du moins sape potentiellement le r\u00e8gne d&rsquo;\u0152dipe : il implique la \u00ab fin d&rsquo;\u0152dipe \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire que ce qui s&rsquo;y produit est le passage de la structure de la castration symbolique (l&rsquo;intervention de la Troisi\u00e8me Instance qui interdit\/perturbe la dyade incestueuse et permet ainsi l&rsquo;entr\u00e9e du sujet dans l&rsquo;ordre symbolique) \u00e0 une nouvelle \u00e9conomie libidinale post-\u0153dipienne. Bien s\u00fbr, le mode de perception de cette \u00ab fin d&rsquo;\u0152dipe \u00bb d\u00e9pend du point de vue du th\u00e9oricien : il y a d&rsquo;abord ceux qui y voient une perspective dystopique de r\u00e9gression des individus vers une immersion psychotique pr\u00e9symbolique, de perte de la distance symbolique qui soutient le minimum d&rsquo;attitude critique\/r\u00e9fl\u00e9chie (l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;ordinateur fonctionne comme une Chose maternelle qui \u00ab avale \u00bb le sujet qui entretient \u00e0 son \u00e9gard une attitude de fusion incestueuse) &#8211; en bref, aujourd&rsquo;hui, dans l&rsquo;univers num\u00e9ris\u00e9 de la simulation, l&rsquo;Imaginaire se superpose au R\u00e9el, au d\u00e9triment du Symbolique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette position est \u00e0 son apog\u00e9e lorsqu&rsquo;elle insiste sur la diff\u00e9rence entre apparence et simulacre : \u00ab l&rsquo;apparence \u00bb n&rsquo;a rien de commun avec la notion postmoderne selon laquelle nous entrons dans l&rsquo;\u00e8re des simulacres universalis\u00e9s, o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame devient indiscernable de son double simul\u00e9. La nostalgie de l&rsquo;exp\u00e9rience authentique de se perdre dans le d\u00e9luge des simulacres, ainsi que l&rsquo;affirmation postmoderne d&rsquo;un Brave New World de simulacres universalis\u00e9s comme signe que nous nous d\u00e9barrassons enfin de l&rsquo;obsession m\u00e9taphysique de l&rsquo;\u00catre authentique, passent toutes deux \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la distinction entre simulacre et apparence : ce qui se perd dans le \u00ab fl\u00e9au des simulations \u00bb num\u00e9riques d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, ce n&rsquo;est pas le r\u00e9el solide, vrai, non simul\u00e9, mais l&rsquo;apparence elle-m\u00eame. Alors, qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;apparence ? Dans une r\u00e9ponse sentimentale \u00e0 un enfant qui lui demandait \u00e0 quoi ressemblait le visage de Dieu, un pr\u00eatre a r\u00e9pondu que chaque fois que l&rsquo;enfant rencontrait un visage humain rayonnant de bienveillance et de bont\u00e9, quel que soit le propri\u00e9taire de ce visage, il apercevait Son visage&#8230; La v\u00e9rit\u00e9 de cette platitude sentimentale est que le suprasensible (le visage de Dieu) est discernable comme une apparence momentan\u00e9e et fugitive, une \u00ab grimace \u00bb d&rsquo;un visage terrestre. C&rsquo;est CETTE dimension de l&rsquo;\u00ab apparence \u00bb qui transsubstancie un morceau de r\u00e9alit\u00e9 en quelque chose qui, pendant un bref instant, rayonne de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 suprasensible, qui manque dans la logique du simulacre : dans le simulacre qui devient indiscernable du r\u00e9el, tout est ici et nulle part ailleurs, aucune dimension transcendante n&rsquo;\u00ab appara\u00eet \u00bb effectivement en\/\u00e0 travers lui. Nous revenons ici \u00e0 la probl\u00e9matique kantienne du sublime : dans la c\u00e9l\u00e8bre lecture que fait Kant de l&rsquo;enthousiasme suscit\u00e9 par la R\u00e9volution fran\u00e7aise chez le public \u00e9clair\u00e9 \u00e0 travers l&rsquo;Europe, les \u00e9v\u00e9nements r\u00e9volutionnaires ont fonctionn\u00e9 comme un signe \u00e0 travers lequel est apparue la dimension de la libert\u00e9 transph\u00e9nom\u00e9nale, d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 libre. \u00ab L&rsquo;\u00ab apparence \u00bb n&rsquo;est donc pas simplement le domaine des ph\u00e9nom\u00e8nes, mais ces \u00ab moments magiques \u00bb o\u00f9 l&rsquo;autre dimension, noum\u00e9nale, \u00ab appara\u00eet \u00bb momentan\u00e9ment (\u00ab transpara\u00eet \u00bb) dans un ph\u00e9nom\u00e8ne empirique\/contingent. C&rsquo;est l\u00e0 que r\u00e9side \u00e9galement le probl\u00e8me du cyberespace et de la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle : ce que la RV menace, ce n&rsquo;est PAS la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 \u00bb qui se dissout dans la multiplicit\u00e9 de ses simulacres, mais, au contraire, l&rsquo;APPARENCE elle-m\u00eame. Pour le dire en termes lacaniens : le simulacre est imaginaire (illusion), tandis que l&rsquo;apparence est symbolique (fiction) ; lorsque la dimension sp\u00e9cifique de l&rsquo;apparence symbolique commence \u00e0 se d\u00e9sint\u00e9grer, l&rsquo;imaginaire et le r\u00e9el deviennent de plus en plus indiscernables. La cl\u00e9 de l&rsquo;univers actuel des simulacres, dans lequel le r\u00e9el est de moins en moins distinguable de sa simulation imaginaire, r\u00e9side dans le recul de \u00ab l&rsquo;efficacit\u00e9 symbolique \u00bb. Cette distinction cruciale entre le simulacre (qui se superpose au r\u00e9el) et l&rsquo;apparence est facilement discernable dans le domaine de la sexualit\u00e9, comme la distinction entre la pornographie et la s\u00e9duction : la pornographie \u00ab montre tout \u00bb, le \u00ab sexe r\u00e9el \u00bb, et pour cette raison m\u00eame produit le simple simulacre de la sexualit\u00e9, tandis que le processus de s\u00e9duction consiste enti\u00e8rement en un jeu d&rsquo;apparences, d&rsquo;allusions et de promesses, \u00e9voquant ainsi le domaine insaisissable de la Chose sublime suprasensible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D&rsquo;autre part, certains soulignent le potentiel lib\u00e9rateur du cyberespace : le cyberespace ouvre le domaine des identit\u00e9s sexuelles et sociales multiples et changeantes, nous lib\u00e9rant au moins potentiellement de l&#8217;emprise de la loi patriarcale ; il r\u00e9alise en quelque sorte dans notre exp\u00e9rience pratique quotidienne la \u00ab d\u00e9construction \u00bb des anciens binaires m\u00e9taphysiques (\u00ab moi r\u00e9el \u00bb contre \u00ab masque artificiel \u00bb, etc.) Dans le cyberespace, je suis contraint de renoncer \u00e0 toute identit\u00e9 symbolique fixe, \u00e0 la fiction juridique\/politique d&rsquo;un Moi unique garanti par ma place dans la structure socio-symbolique. En bref, selon cette deuxi\u00e8me version, le cyberespace annonce la fin du cogito cart\u00e9sien en tant que \u00ab substance pensante \u00bb unique. Bien s\u00fbr, de ce second point de vue, les proph\u00e8tes pessimistes de la \u00ab fin d&rsquo;\u0152dipe \u00bb psychotique dans l&rsquo;univers des simulacres trahissent simplement leur incapacit\u00e9 \u00e0 imaginer une alternative \u00e0 \u0152dipe. Nous avons ici une autre version du r\u00e9cit d\u00e9constructionniste postmoderne standard selon lequel, dans le mauvais vieil ordre patriarcal, l&rsquo;identit\u00e9 sexuelle du sujet \u00e9tait pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e par sa place et\/ou son r\u00f4le dans le cadre symbolique \u0153dipien fixe &#8211; le \u00ab grand Autre \u00bb prenait soin de nous et nous conf\u00e9rait l&rsquo;identit\u00e9 d&rsquo;\u00ab homme \u00bb ou de \u00ab femme \u00bb, et le devoir \u00e9thique du sujet se limitait \u00e0 l&rsquo;effort de r\u00e9ussir \u00e0 occuper la place symbolique pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e (l&rsquo;homosexualit\u00e9 et autres \u00ab perversions \u00bb \u00e9taient per\u00e7ues comme autant de signes de l&rsquo;\u00e9chec du sujet \u00e0 suivre le chemin \u0153dipien et \u00e0 atteindre ainsi une identit\u00e9 sexuelle \u00ab normale \u00bb\/\u00ab mature \u00bb) . Aujourd&rsquo;hui, cependant, comme Foucault l&rsquo;aurait d\u00e9montr\u00e9, la matrice juridique\/prohibitive du pouvoir qui sous-tend le fonctionnement \u0153dipien de la sexualit\u00e9 est en recul, de sorte qu&rsquo;au lieu d&rsquo;\u00eatre interpell\u00e9 pour occuper une place pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e dans l&rsquo;ordre socio-symbolique, le sujet a acquis la libert\u00e9 (ou du moins la promesse, la perspective de la libert\u00e9) de passer d&rsquo;une identit\u00e9 sexuelle socio-symbolique \u00e0 une autre, de construire son Moi comme une \u0153uvre esth\u00e9tique &#8211; motif \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre depuis la notion tardive de Foucault du \u00ab soin de soi \u00bb jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;accent mis par le f\u00e9minisme d\u00e9constructionniste sur la formation sociale du genre. &#8211; Il est facile de percevoir comment la r\u00e9f\u00e9rence au cyberespace peut donner un \u00e9lan suppl\u00e9mentaire \u00e0 cette id\u00e9ologie de la cr\u00e9ation esth\u00e9tique de soi : le cyberespace me lib\u00e8re des vestiges des contraintes biologiques et \u00e9l\u00e8ve ma capacit\u00e9 \u00e0 construire librement mon Moi, \u00e0 me laisser aller \u00e0 une multitude d&rsquo;identit\u00e9s changeantes&#8230; .<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 des deux versions du \u00ab cyberespace comme fin d&rsquo;\u0152dipe \u00bb, certains th\u00e9oriciens rares, mais n\u00e9anmoins perspicaces<sup id=\"mfn-content-00000000000008570000000000000000_8767-2\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008570000000000000000_8767\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008570000000000000000_8767-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Voir Flieger, Jerry Aline : \u00ab Oedipus On-line? \u00bb, Pretexts, n\u00b0 1 \/ vol. 6 (juillet 1997), p. 81-94.<\/span>, affirment la continuit\u00e9 du cyberespace avec le mode \u0153dipien de subjectivation : le cyberespace conserve la structure \u0153dipienne fondamentale d&rsquo;un tiers interm\u00e9diaire qui, dans sa capacit\u00e9 m\u00eame d&rsquo;agent de m\u00e9diation\/ m\u00e9diatisation, soutient le d\u00e9sir du sujet, tout en agissant simultan\u00e9ment comme l&rsquo;agent de l&rsquo;interdiction qui emp\u00eache sa satisfaction directe et compl\u00e8te &#8211; en raison de ce tiers interm\u00e9diaire, chaque satisfaction\/gratification partielle est marqu\u00e9e par un \u00ab ce n&rsquo;est pas CELA \u00bb fondamental. L&rsquo;id\u00e9e selon laquelle le cyberespace, en tant que m\u00e9dium de l&rsquo;hyperr\u00e9alit\u00e9, suspend l&rsquo;efficacit\u00e9 symbolique et entra\u00eene la fausse transparence totale des simulacres imaginaires co\u00efncidant avec le R\u00e9el, cette id\u00e9e, tout en exprimant efficacement une certaine \u00ab id\u00e9ologie spontan\u00e9e du cyberespace \u00bb (pour paraphraser Althusser), dissimule le fonctionnement r\u00e9el du cyberespace qui non seulement continue de s&rsquo;appuyer sur le dispositif \u00e9l\u00e9mentaire de la loi symbolique, mais le rend m\u00eame plus palpable dans notre exp\u00e9rience quotidienne. Il suffit de rappeler les conditions dans lesquelles nous surfons sur Internet ou participons \u00e0 une communaut\u00e9 virtuelle : tout d&rsquo;abord, il y a un \u00e9cart entre le \u00ab sujet de l&rsquo;\u00e9nonciation \u00bb (le X anonyme qui agit, qui parle) et le \u00ab sujet de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 \/ de la d\u00e9claration \u00bb (l&rsquo;identit\u00e9 symbolique que j&rsquo;assume dans le cyberespace, et qui peut \u00eatre et, dans un certain sens, est toujours \u00ab invent\u00e9e \u00bb &#8211; le signifiant qui marque mon identit\u00e9 dans le cyberespace n&rsquo;est jamais directement \u00ab moi-m\u00eame \u00bb) ; il en va de m\u00eame pour l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, pour mon ou mes partenaires dans la communication cybern\u00e9tique &#8211; ici, l&rsquo;ind\u00e9cidabilit\u00e9 est radicale, je ne peux jamais \u00eatre s\u00fbr de qui ils sont, sont-ils \u00ab vraiment \u00bb tels qu&rsquo;ils se d\u00e9crivent, y a-t-il une \u00ab vraie \u00bb personne derri\u00e8re un personnage virtuel, le personnage virtuel est-il un masque pour une multiplicit\u00e9 de personnes, la m\u00eame \u00ab vraie \u00bb personne poss\u00e8de-t-elle et manipule-t-elle plusieurs personnages virtuels, ou ai-je simplement affaire \u00e0 une entit\u00e9 num\u00e9ris\u00e9e qui ne repr\u00e9sente aucune personne \u00ab r\u00e9elle \u00bb ? En bref, INTER-FACE signifie pr\u00e9cis\u00e9ment que ma relation \u00e0 l&rsquo;Autre n&rsquo;est jamais FACE \u00c0 FACE, qu&rsquo;elle est toujours m\u00e9diatis\u00e9e par la machinerie num\u00e9rique interpos\u00e9e qui repr\u00e9sente le \u00ab grand Autre \u00bb lacanien en tant qu&rsquo;ordre symbolique anonyme dont la structure est celle d&rsquo;un labyrinthe : je \u00ab navigue \u00bb, j&rsquo;erre dans cet espace infini o\u00f9 les messages circulent librement sans destination fixe, tandis que l&rsquo;ensemble &#8211; cet immense circuit de \u00ab murmures \u00bb &#8211; reste \u00e0 jamais hors de ma port\u00e9e. (En ce sens, on est tent\u00e9 de proposer la notion proto-kantienne du \u00ab sublime cybern\u00e9tique \u00bb comme la magnitude des messages et de leurs circuits que m\u00eame le plus grand effort de mon imagination synth\u00e9tique ne peut englober\/comprendre.) De plus, la possibilit\u00e9 a priori que des virus d\u00e9sint\u00e8grent l&rsquo;univers virtuel ne souligne-t-elle pas le fait que, dans l&rsquo;univers virtuel \u00e9galement, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;\u00ab Autre de l&rsquo;Autre \u00bb, que cet univers est a priori incoh\u00e9rent, sans garantie ultime de son fonctionnement coh\u00e9rent ? La conclusion semble donc \u00eatre qu&rsquo;il existe un fonctionnement proprement \u00ab symbolique \u00bb du cyberespace : le cyberespace reste \u00ab \u0153dipien \u00bb en ce sens que, pour y circuler librement, il faut accepter une interdiction et\/ou une ali\u00e9nation fondamentales &#8211; oui, dans le cyberespace, \u00ab vous pouvez \u00eatre ce que vous voulez \u00bb, vous \u00eates libre de choisir une identit\u00e9 symbolique (personnage virtuel), mais vous devez en choisir une qui, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, vous trahira toujours, qui ne sera jamais tout \u00e0 fait ad\u00e9quate ; vous devez accepter d&rsquo;\u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 dans le cyberespace par un \u00e9l\u00e9ment signifiant qui circule dans les circuits comme votre substitut&#8230; Oui, dans le cyberespace, \u00ab tout est possible \u00bb, mais au prix d&rsquo;assumer une impossibilit\u00e9 fondamentale : vous ne pouvez pas contourner la m\u00e9diation de l&rsquo;interface, son \u00ab contournement \u00bb, qui vous s\u00e9pare (en tant que sujet d&rsquo;\u00e9nonciation) \u00e0 jamais de votre substitut symbolique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00ab L&rsquo;autre n&rsquo;existe pas \u00bb&#8230;<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notre argument est que ces deux versions passent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;essentiel ; elles sont soit trop fortes (affirmant que le cyberespace implique une sorte de suspension psychotique du \u00ab grand Autre \u00bb en tant que loi symbolique), soit trop faibles (postulant une continuation directe d&rsquo;\u0152dipe dans le cyberespace). Le fait est qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, dans un certain sens, \u00ab le grand Autre n&rsquo;existe plus \u00bb &#8211; mais dans QUEL sens ? D&rsquo;une certaine mani\u00e8re, avec le grand Autre, c&rsquo;est la m\u00eame chose qu&rsquo;avec Dieu selon Lacan (ce n&rsquo;est pas que Dieu soit mort aujourd&rsquo;hui &#8211; Dieu \u00e9tait mort depuis le d\u00e9but, mais il ne le savait pas&#8230; ) : il n&rsquo;a jamais exist\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire que l&rsquo;inexistence du \u00ab grand Autre \u00bb \u00e9quivaut en fin de compte au fait que le grand Autre est l&rsquo;ordre symbolique, l&rsquo;ordre des fictions symboliques qui op\u00e8rent \u00e0 un niveau diff\u00e9rent de la causalit\u00e9 mat\u00e9rielle directe. (En ce sens, le seul sujet pour lequel le grand Autre existe est le psychotique, celui qui attribue aux mots une efficacit\u00e9 mat\u00e9rielle directe.) En bref, \u00ab l&rsquo;inexistence du Grand Autre \u00bb est strictement corr\u00e9lative \u00e0 la notion de croyance, de confiance symbolique, de cr\u00e9dence, de prendre \u00ab au pied de la lettre \u00bb ce que les autres disent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans l&rsquo;un des films des fr\u00e8res Marx, Groucho, pris en flagrant d\u00e9lit de mensonge, r\u00e9pond avec col\u00e8re : \u00ab Qui croyez-vous, vos yeux ou mes paroles ? \u00bb Cette logique apparemment absurde rend parfaitement compte du fonctionnement de l&rsquo;ordre symbolique, dans lequel le masque-mandat symbolique importe plus que la r\u00e9alit\u00e9 directe de l&rsquo;individu qui porte ce masque et\/ou assume ce mandat. Ce fonctionnement implique la structure du d\u00e9ni f\u00e9tichiste : \u00ab Je sais tr\u00e8s bien que les choses sont telles que je les vois \/ que cette personne est un faible corrompu\/, mais je la traite n\u00e9anmoins avec respect, car elle porte l&rsquo;insigne d&rsquo;un juge, de sorte que lorsqu&rsquo;elle parle, c&rsquo;est la Loi elle-m\u00eame qui parle \u00e0 travers elle. \u00bb Ainsi, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, je crois effectivement ses paroles, et non mes yeux, c&rsquo;est-\u00e0-dire que je crois en un autre espace (le domaine de l&rsquo;autorit\u00e9 symbolique pure) qui importe plus que la r\u00e9alit\u00e9 de ses porte-parole&#8230; La r\u00e9duction cynique \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 est donc insuffisante : lorsqu&rsquo;un juge parle, il y a en quelque sorte plus de v\u00e9rit\u00e9 dans ses paroles (les paroles de l&rsquo;Institution du droit) que dans la r\u00e9alit\u00e9 directe de la personne du juge &#8211; si l&rsquo;on se limite \u00e0 ce que l&rsquo;on voit, on passe tout simplement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;essentiel. C&rsquo;est ce paradoxe que Lacan vise avec son \u00ab les non-dupes errent \u00bb : ceux qui ne se laissent pas prendre au pi\u00e8ge de la tromperie\/fiction symbolique et continuent \u00e0 croire leurs yeux sont ceux qui se trompent le plus&#8230; Ce qu&rsquo;un cynique qui \u00ab ne croit que ses yeux \u00bb manque, c&rsquo;est l&rsquo;efficacit\u00e9 de la fiction symbolique, la mani\u00e8re dont cette fiction structure notre exp\u00e9rience de la r\u00e9alit\u00e9. Le m\u00eame \u00e9cart est \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans notre relation la plus intime avec nos voisins : nous nous comportons COMME SI nous ne savions pas qu&rsquo;ils sentent aussi mauvais, s\u00e9cr\u00e8tent des excr\u00e9ments, etc. &#8211; un minimum d&rsquo;id\u00e9alisation, de d\u00e9ni f\u00e9tichisant, est la base de notre coexistence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd&rsquo;hui, avec les nouvelles technologies num\u00e9riques permettant de falsifier parfaitement des images documentaires, sans parler de la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle, la devise \u00ab croyez mes paroles (argumentation), pas la fascination de vos yeux ! \u00bb est plus actuelle que jamais. Autrement dit, le point crucial ici est de garder \u00e0 l&rsquo;esprit comment la logique du \u00ab Qui croyez-vous, vos yeux ou mes paroles ? \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00ab Je sais bien, mais n\u00e9anmoins&#8230; \/je crois\/ \u00bb, peut fonctionner de deux mani\u00e8res diff\u00e9rentes, celle de la fiction symbolique et celle du simulacre imaginaire. Dans le cas de la fiction symbolique efficace du juge portant son insigne, \u00ab je sais tr\u00e8s bien que cette personne est un faible corrompu, mais je la traite n\u00e9anmoins comme si \/je croyais que\/ le grand Autre symbolique parle \u00e0 travers elle \u00bb : je renie ce que mes yeux me disent et je choisis de croire \u00e0 la fiction symbolique. Dans le cas du simulacre de la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle, au contraire, \u00ab je sais tr\u00e8s bien que ce que je vois est une illusion g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la machinerie num\u00e9rique, mais j&rsquo;accepte n\u00e9anmoins de m&rsquo;y immerger, de me comporter comme si j&rsquo;y croyais \u00bb &#8211; ici, je renie ce que me dit ma connaissance (symbolique) et je choisis de ne croire que mes yeux&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce renversement signale le fait qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;inexistence du grand Autre a atteint une dimension beaucoup plus radicale : ce qui est de plus en plus remis en cause, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette confiance symbolique qui persiste contre toutes les donn\u00e9es sceptiques. L&rsquo;aspect le plus frappant de ce nouveau statut de \u00ab non-existence du grand Autre \u00bb est peut-\u00eatre l&rsquo;\u00e9mergence de \u00ab comit\u00e9s \u00bb destin\u00e9s \u00e0 trancher les dilemmes \u00e9thiques qui surgissent lorsque les progr\u00e8s technologiques affectent de mani\u00e8re croissante notre vie quotidienne : en m\u00e9decine et en biog\u00e9n\u00e9tique (\u00e0 partir de quel moment une exp\u00e9rience ou une intervention g\u00e9n\u00e9tique acceptable, voire souhaitable, devient-elle une manipulation inacceptable ?), dans l&rsquo;application des droits humains universels (\u00e0 partir de quel moment la protection des droits des victimes devient-elle une imposition des valeurs occidentales ?), dans les m\u0153urs sexuelles (quelle est la proc\u00e9dure de s\u00e9duction appropri\u00e9e, non patriarcale ?), sans parler du cas \u00e9vident du cyberespace (quel est le statut du harc\u00e8lement sexuel dans une communaut\u00e9 virtuelle ? Comment distinguer ici les \u00ab simples mots \u00bb des \u00ab actes \u00bb ?). Ainsi, pour sortir de l&rsquo;impasse, on convoque un comit\u00e9 charg\u00e9 de formuler, de mani\u00e8re finalement arbitraire, des r\u00e8gles de conduite pr\u00e9cises&#8230; Le travail de ces comit\u00e9s est pris dans un cercle vicieux symptomatique : d&rsquo;une part, ils tentent de l\u00e9gitimer leurs d\u00e9cisions en s&rsquo;appuyant sur les connaissances scientifiques les plus avanc\u00e9es (qui, dans le cas de l&rsquo;avortement, nous indiquent qu&rsquo;un f\u0153tus n&rsquo;a pas encore conscience de lui-m\u00eame et ne ressent pas la douleur ; qui, dans le cas d&rsquo;une personne en phase terminale, d\u00e9finissent le seuil au-del\u00e0 duquel l&rsquo;euthanasie est la seule solution sens\u00e9e) ; d&rsquo;autre part, ils doivent invoquer un crit\u00e8re \u00e9thique non scientifique afin d&rsquo;orienter et de poser une limite \u00e0 la dynamique scientifique inh\u00e9rente.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">Voir la&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/traductions-2\/\">LISTE \u00c9VOLUTIVE des articles<\/a><br><a href=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/traductions-2\/\">traduits par Gilles en vrac\u2026<\/a><\/h2>\n<h3 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes <\/h3><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li id=\"footnote-00000000000008570000000000000000_8767-1\"><span>1<\/span><div>Schelling, F.W.J. : Die Weltalter. Fragmente. In den Urfassungen von 1811 und 1813, \u00e9d. Manfred Schroeter, Munich : Biederstein (r\u00e9impression 1979), p. 105 <a href=\"#mfn-content-00000000000008570000000000000000_8767-1\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 1 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000008570000000000000000_8767-2\"><span>2<\/span><div>Voir Flieger, Jerry Aline : \u00ab Oedipus On-line? \u00bb, Pretexts, n\u00b0 1 \/ vol. 6 (juillet 1997), p. 81-94. <a href=\"#mfn-content-00000000000008570000000000000000_8767-2\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 2 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le retrait du grand Autre Traduction de The Retreat of the Big Other. Par Slavoj \u017di\u017eek. 2025.11.26 L&rsquo;anorexie informationnelle Aujourd&rsquo;hui, les m\u00e9dias nous bombardent constamment de demandes de choix, s&rsquo;adressant \u00e0 nous comme \u00e0 des sujets cens\u00e9s savoir ce que nous voulons vraiment (quel livre, quels v\u00eatements, quelle \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9vision, quel lieu de vacances&#8230;) &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/grand-autre\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Qu&rsquo;est-ce que la psychanalyse peut nous apprendre du cyberespace (premi\u00e8re partie)&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-8767","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack-related-posts":[{"id":7758,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/propagande-droite-terminal\/","url_meta":{"origin":8767,"position":0},"title":"Le probl\u00e8me de la propagande de la droite am\u00e9ricaine est peut-\u00eatre terminal","author":"Gilles Beauchamp","date":"11 janvier 2025","format":false,"excerpt":"traduction d'un article de Karl Bode dans Dame America\u2019s Right-Wing Propaganda Problem Might Be TerminalNotez que l'original comprend plusieurs dizaines de liens vers d'autres sources que je n'ai pas transpos\u00e9s ici. \u200c Notre paysage m\u00e9diatique a \u00e9t\u00e9 envahi par le clickbait et la d\u00e9sinformation, ce qui est en grande partie\u2026","rel":"","context":"Article similaire","block_context":{"text":"Article similaire","link":""},"img":{"alt_text":"","src":"","width":0,"height":0},"classes":[]},{"id":8268,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/secret-sphere-publique\/","url_meta":{"origin":8767,"position":1},"title":"Garder le secret &#8211; La sph\u00e8re publique dans la soci\u00e9t\u00e9 des plates-formes","author":"Gilles Beauchamp","date":"24 juin 2025","format":false,"excerpt":"Staying with the secret - The Public Sphere in Platform SocietyTheory, Culture & SocietyVolume 39, Issue 4, July 2022Timon Beyes Arcanisation Il y a quelques ann\u00e9es, l'historien des sciences Peter Galison s'est livr\u00e9 \u00e0 un jeu de chiffres remarquable afin de quantifier le rapport entre les documents classifi\u00e9s et d\u00e9classifi\u00e9s.\u2026","rel":"","context":"Article similaire","block_context":{"text":"Article similaire","link":""},"img":{"alt_text":"","src":"","width":0,"height":0},"classes":[]},{"id":11623,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/communs\/manifeste-2-part-2\/","url_meta":{"origin":8767,"position":2},"title":"Manifeste des \u00ab\u00a0communeurs\u00a0\u00bb 2. 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