{"id":8977,"date":"2026-01-03T22:02:17","date_gmt":"2026-01-04T03:02:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=8977"},"modified":"2026-01-24T18:31:12","modified_gmt":"2026-01-24T23:31:12","slug":"travail-preparatoire","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/travail-preparatoire\/","title":{"rendered":"Travail pr\u00e9paratoire"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Sur l&rsquo;organisation politique<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par Alyssa Battistoni, sur N+1 : Printemps 2019, Num\u00e9ro 34 : <a href=\"https:\/\/www.nplusonemag.com\/issue-34\/politics\/spadework\/\">Spadework<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>EN 2007, \u00c0 L&rsquo;\u00c2GE DE 21 ANS, J&rsquo;<\/strong>ai \u00e9crit une lettre indign\u00e9e au&nbsp;<em>New York Times<\/em>&nbsp;en r\u00e9ponse \u00e0 une chronique de Thomas Friedman. Friedman avait qualifi\u00e9 ma g\u00e9n\u00e9ration de passive : \u00ab trop calme, trop connect\u00e9e, pour son propre bien \u00bb. \u00ab Notre g\u00e9n\u00e9ration ne manque ni de courage ni de volont\u00e9 \u00bb, avais-je insist\u00e9, \u00ab mais de formation et d&rsquo;exp\u00e9rience pour accomplir le travail difficile d&rsquo;organisation \u2014 que ce soit en ligne ou en personne \u2014 qui m\u00e8nera au pouvoir politique \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n&rsquo;avais moi-m\u00eame jamais vraiment organis\u00e9 quoi que ce soit. J&rsquo;avais r\u00e9cemment effectu\u00e9 un stage dans une organisation communautaire \u00e0 but non lucratif \u00e0 Washington DC, quelques mois avant que Barack Obama ne devienne le plus c\u00e9l\u00e8bre (ancien) organisateur communautaire au monde, mais ce que j&rsquo;avais appris, c&rsquo;\u00e9tait le langage de l&rsquo;organisation \u2013 comment \u00e9crire des lettres \u00e0 la r\u00e9daction pour en souligner la n\u00e9cessit\u00e9 \u2013 et non comment la mettre en pratique. J&rsquo;ai obtenu mon dipl\u00f4me universitaire et, quelques mois plus tard, l&rsquo;\u00e9conomie mondiale s&rsquo;est effondr\u00e9e. J&rsquo;ai pass\u00e9 les ann\u00e9es suivantes \u00e0 participer occasionnellement \u00e0 des manifestations. Je me suis rendu \u00e0 Zuccotti Park et \u00e0 une tentative de gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 Oakland ; j&rsquo;ai particip\u00e9 \u00e0 des manifestations contre la hausse des frais d&rsquo;inscription \u00e0 Londres et contre les meurtres commis par la police \u00e0 New York. J&rsquo;ai \u00e9crit d&rsquo;autres articles exhortatifs. Mais ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s \u00eatre entr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Yale, o\u00f9 une campagne pour la reconnaissance syndicale \u00e9tait en cours depuis pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies, que j&rsquo;ai appris \u00e0 faire ce que je pr\u00f4nais depuis des ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 organiser \u00e0 tel point que cela ressemblait \u00e0 un travail \u00e0 plein temps, c&rsquo;\u00e9tait au printemps 2016, et j&rsquo;avais beaucoup de compagnie. Partout dans le pays, des efforts tr\u00e8s m\u00e9diatis\u00e9s \u00e9taient d\u00e9ploy\u00e9s pour syndiquer les magazines, les fast-foods et les maisons de retraite. D&rsquo;anciens membres du mouvement Occupy se sont engag\u00e9s dans la campagne de Bernie Sanders et ont rejoint le mouvement en pleine expansion Democratic Socialists of America, dont les membres re\u00e7oivent des cartes de visite rudimentaires les proclamant \u00ab organisateurs socialistes officiels \u00bb. Les organisateurs d&rsquo;aujourd&rsquo;hui \u2013 pas les militants, merci \u2013 affirment clairement qu&rsquo;ils ne sont pas des participants au Black Bloc qui se battent avec la police ou des hippies qui complotent pour un love-in. Ils s&rsquo;inspirent d&rsquo;une tradition de r\u00e9volutionnaires professionnels, de l&rsquo;exhortation de L\u00e9nine selon laquelle \u00ab sans organisation des masses, le prol\u00e9tariat n&rsquo;est rien. Organis\u00e9, il est tout \u00bb. En d&rsquo;autres termes, l&rsquo;organisation n&rsquo;a pas honte du pouvoir. Elle reconna\u00eet que pour l&rsquo;exercer, il faut persuader un nombre incalculable de personnes de se rallier \u00e0 une cause et de commencer \u00e0 s&rsquo;organiser. S&rsquo;organiser, c&rsquo;est s&rsquo;engager pour gagner.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais&nbsp;<em>comment<\/em>&nbsp;gagner ? Le mat\u00e9rialisme historique soutient que les crises du capitalisme d\u00e9clenchent des r\u00e9voltes, voire des r\u00e9volutions, comme en t\u00e9moignent l&rsquo;\u00e9ruption des mouvements Occupy et Black Lives Matter, les soul\u00e8vements en Espagne, en Gr\u00e8ce et en \u00c9gypte, et le mouvement \u00e9tudiant britannique contre les frais de scolarit\u00e9. Mais il n&rsquo;existe aucun guide sur ce qui se passe \u00e0 long terme, comme la gauche l&rsquo;a souvent appris \u00e0 ses d\u00e9pens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lors des pr\u00e9c\u00e9dentes p\u00e9riodes de bouleversements et d&rsquo;espoirs, la gauche s&rsquo;est souvent tourn\u00e9e vers Antonio Gramsci, qui cherchait \u00e0 comprendre pourquoi les r\u00e9voltes de la classe ouvri\u00e8re en Europe apr\u00e8s la r\u00e9volution russe avaient conduit au fascisme. Gramsci a conclu qu&rsquo;\u00e0 un certain niveau, les gens&nbsp;<em>acceptent<\/em>&nbsp;la soumission, voire la consid\u00e8rent comme normale, lorsque l&rsquo;ordre dans lequel ils vivent leur semble \u00eatre le bon sens. L&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie \u00e9tait plus subtile que la coercition pure et simple, plus omnipr\u00e9sente, impr\u00e9gnant le rythme de la vie quotidienne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie, affirmait Stuart Hall en 1983, qui \u00e9tait la cl\u00e9 pour comprendre la d\u00e9ception de sa propre g\u00e9n\u00e9ration \u2014 pourquoi Thatcher et la nouvelle droite avaient triomph\u00e9 en remodelant le bon sens apr\u00e8s une d\u00e9cennie de r\u00e9volte syndicale. L&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie fa\u00e7onnait la mani\u00e8re dont les gens agissaient lorsqu&rsquo;ils n&rsquo;y pensaient pas, ce qu&rsquo;ils consid\u00e9raient comme bien ou mal, ce qu&rsquo;ils imaginaient \u00eatre une bonne vie. Un projet h\u00e9g\u00e9monique devait \u00ab occuper tous les fronts \u00bb de la vie, \u00ab s&rsquo;ins\u00e9rer dans les pores de la conscience pratique des \u00eatres humains \u00bb. Le thatch\u00e9risme avait mieux compris cela que la gauche. Il s&rsquo;\u00e9tait \u00ab engag\u00e9 dans la lutte sur tous les fronts o\u00f9 il estimait pouvoir progresser \u00bb, proposant une \u00ab th\u00e9orie pour chaque domaine de la vie humaine \u00bb, de l&rsquo;\u00e9conomie au langage, de la moralit\u00e9 \u00e0 la culture. Les domaines que la gauche rejetait comme bourgeois \u00e9taient simplement ceux o\u00f9 la classe dirigeante \u00e9tait en train de gagner. Pourtant, cr\u00e9er une h\u00e9g\u00e9monie \u00e9tait \u00ab un travail difficile \u00bb, nous rappelait Hall. Jamais compl\u00e8tement \u00e9tablie, \u00ab elle doit toujours \u00eatre conquise \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;ai fini par comprendre que l&rsquo;universit\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas le lieu o\u00f9 aller pour apprendre la politique. <\/p>\n<cite>Tweet<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En d&rsquo;autres termes, il n&rsquo;y a pas de deus ex machina \u00e9conomique qui apportera la r\u00e9volution. Il y a toujours des personnes, avec leurs particularit\u00e9s obstin\u00e9es et contradictoires, qui existent dans un espace et un temps concrets. C&rsquo;est \u00e0 vous de d\u00e9terminer comment agir ensemble, ou non ; comment trouver un terrain d&rsquo;entente, ou non.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gramsci et Hall insistent sur le fait qu&rsquo;il faut regarder sans rel\u00e2che les choses et les gens tels qu&rsquo;ils sont, faire face \u00e0 vos perspectives avec une honn\u00eatet\u00e9 brutale et agir de mani\u00e8re \u00e0 obtenir un effet. En cela, ils sont des th\u00e9oriciens de l&rsquo;organisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">MAIS EN R\u00c9ALIT\u00c9, on ne devient pas organisateur en lisant des th\u00e9ories, du moins pas dans mon cas. Je suis all\u00e9 \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 pour \u00e9tudier la th\u00e9orie politique, dans l&rsquo;espoir de trouver une solution aux dilemmes qui me pesaient. Mais il a fallu autre chose pour donner un sens \u00e0 cette th\u00e9orie dans ma propre vie. Ce fut l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;universit\u00e9, qui n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessairement un lieu de travail typique, comme nous le r\u00e9p\u00e9tait sans cesse l&rsquo;administration de Yale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;avais adh\u00e9r\u00e9 au syndicat tout naturellement, en m&rsquo;arr\u00eatant au stand de la Graduate Employees and Students Organization (GESO) lors du salon des activit\u00e9s extrascolaires avant m\u00eame d&rsquo;avoir assist\u00e9 \u00e0 un seul cours. Politiquement, cela semblait \u00e9vident : je soutenais les syndicats en g\u00e9n\u00e9ral, alors pourquoi ne pas y adh\u00e9rer ? De plus, mon colocataire \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9tudi\u00e9 \u00e0 Yale et milit\u00e9 pendant des ann\u00e9es : il m&rsquo;avait racont\u00e9 ses luttes et ses victoires, comment il avait frapp\u00e9 \u00e0 toutes les portes pendant tout l&rsquo;\u00e9t\u00e9 pour aider un groupe de membres et de sympathisants du syndicat \u00e0 prendre le contr\u00f4le de la municipalit\u00e9 l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente. Quelques jours apr\u00e8s avoir sign\u00e9 ma carte, je me suis rendu \u00e0 un d\u00e9jeuner pizza organis\u00e9 par le syndicat dans mon d\u00e9partement pour accueillir notre nouvelle cohorte. J&rsquo;\u00e9tais l&rsquo;une des trois seules personnes pr\u00e9sentes sur les dix-sept que nous \u00e9tions, et j&rsquo;ai acquiesc\u00e9 aux arguments de l&rsquo;organisateur sur les avantages du syndicat. Je n&rsquo;avais pas besoin d&rsquo;\u00eatre convaincue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, lorsqu&rsquo;une autre organisatrice m&rsquo;a demand\u00e9 de rejoindre l&rsquo;\u00e9quipe de communication du syndicat quelques semaines plus tard, j&rsquo;ai fondu en larmes. J&rsquo;\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 compl\u00e8tement submerg\u00e9e par des centaines de pages de lecture que je ne pouvais esp\u00e9rer terminer, des synth\u00e8ses \u00e0 r\u00e9diger et des pr\u00e9sentations \u00e0 faire sur ladite lecture, des ateliers et des conf\u00e9rences obligatoires auxquels je devais assister. Faire une chose de plus me semblait impossible. Elle m&rsquo;a calm\u00e9e et j&rsquo;ai accept\u00e9 de faire quelque chose de modeste : interviewer un membre du syndicat pour un bulletin d&rsquo;information que nous esp\u00e9rions relancer. J&rsquo;ai ensuite pris en charge une s\u00e9rie d&rsquo;autres projets : d&rsquo;autres interviews, le tournage de t\u00e9moignages pour un nouveau site web. \u00c0 la fin de notre premi\u00e8re ann\u00e9e, mon meilleur ami parmi mes camarades de promotion s&rsquo;est pr\u00e9sent\u00e9 aux \u00e9lections municipales sur la liste du syndicat, et j&rsquo;ai pass\u00e9 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 \u00e0 faire du porte-\u00e0-porte pour sa campagne. J&rsquo;ai rencontr\u00e9 d&rsquo;autres organisateurs pour des \u00ab visites \u00bb, au cours desquelles nous avons parcouru le campus \u00e0 la recherche de membres pr\u00eats \u00e0 signer la p\u00e9tition que nous menions \u00e0 ce moment-l\u00e0, et j&rsquo;ai rejoint le comit\u00e9 d&rsquo;organisation de mon d\u00e9partement. J&rsquo;ai pleur\u00e9 lors de nombreuses autres r\u00e9unions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;ai fini par comprendre que l&rsquo;universit\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;endroit id\u00e9al pour s&rsquo;initier \u00e0 la politique. J&rsquo;\u00e9tais d\u00e9concert\u00e9e par ses rituels, qui, contrairement \u00e0 ce que l&rsquo;on pourrait croire, semblaient structur\u00e9s autour de l&rsquo;\u00e9vitement des conversations intellectuelles au profit des comm\u00e9rages et des discussions professionnelles. Lors des f\u00eates et des r\u00e9ceptions organis\u00e9es par le d\u00e9partement, nous parlions rarement de ce que nous avions lu ou pens\u00e9 ; nous nous plaignions plut\u00f4t du nombre d&rsquo;articles que nous avions \u00e9crits cette semaine-l\u00e0, du nombre de dates limites qui approchaient pour les demandes de financement ou les programmes d&rsquo;\u00e9t\u00e9, du peu de sommeil que nous avions eu. Nous \u00e9vitions soigneusement les conversations plus sensibles : l&rsquo;acc\u00e8s aux soins de sant\u00e9 mentale, la garde d&rsquo;enfants avec une allocation, l&rsquo;effondrement du march\u00e9 du travail et l&rsquo;augmentation du nombre de travailleurs pr\u00e9caires. J&rsquo;avais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment besoin de ces conversations, et j&rsquo;ai d\u00e9couvert que l&rsquo;organisation \u00e9tait le moyen de les avoir. \u00c0 l&rsquo;instar d&rsquo;un groupe de sensibilisation, l&rsquo;organisation de conversations permettait d&rsquo;exprimer des griefs longtemps r\u00e9prim\u00e9s au nom de la politesse ou du professionnalisme, afin de cr\u00e9er un espace politique l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;\u00e9tait pas cens\u00e9 exister. L&rsquo;objectif \u00e9tait de mettre en \u00e9vidence le sentiment fondamental d&rsquo;impuissance qui se cachait derri\u00e8re la mis\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Pourtant, malgr\u00e9 toutes nos plaintes sur notre charge de travail, la question de savoir si nous \u00e9tions r\u00e9ellement des travailleurs revenait constamment dans nos conversations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourquoi \u00e9tait-il si difficile de nous consid\u00e9rer comme des personnes qui pourraient avoir besoin d&rsquo;un syndicat ? Gramsci avait observ\u00e9 que la personnalit\u00e9 de chaque individu \u00e9tait \u00ab \u00e9trangement composite \u00bb, constitu\u00e9e d&rsquo;un m\u00e9lange de croyances, de pens\u00e9es et d&rsquo;id\u00e9es tir\u00e9es de l&rsquo;histoire familiale, des normes culturelles et de l&rsquo;\u00e9ducation formelle, filtr\u00e9es par leurs propres exp\u00e9riences de vie et interpr\u00e9t\u00e9es \u00e0 travers l&rsquo;id\u00e9ologie dominante de l&rsquo;\u00e9poque. Hall s&rsquo;\u00e9tait appuy\u00e9 sur cette observation pour affirmer que lorsque la classe ouvri\u00e8re ne parvenait pas \u00e0 adh\u00e9rer \u00e0 la pens\u00e9e r\u00e9volutionnaire, les femmes \u00e0 embrasser le f\u00e9minisme ou les personnes de couleur \u00e0 d\u00e9fendre l&rsquo;antiracisme, ce n&rsquo;\u00e9tait pas parce qu&rsquo;elles souffraient d&rsquo;une fausse conscience. L&rsquo;id\u00e9e que la conscience pouvait \u00eatre vraie ou fausse n&rsquo;avait tout simplement aucun sens : elle \u00e9tait toujours, selon Hall, \u00ab complexe, fragmentaire et contradictoire \u00bb. Cela \u00e9tait tout aussi vrai pour les personnes de gauche que pour n&rsquo;importe qui d&rsquo;autre. \u00ab Une petite partie de chacun d&rsquo;entre nous se trouve \u00e9galement quelque part dans le projet thatch\u00e9rien \u00bb, avait averti Hall en 1988. \u00ab Bien s\u00fbr, nous sommes tous engag\u00e9s \u00e0 cent pour cent. Mais de temps en temps \u2014 le samedi matin, peut-\u00eatre, juste avant la manifestation \u2014 nous allons chez Sainsbury&rsquo;s et nous sommes juste un tout petit peu thatch\u00e9riens. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis lors, le projet thatch\u00e9rien avait beaucoup progress\u00e9 et nous avions int\u00e9rioris\u00e9 ses diktats. Toute notre vie, nous avions appris \u00e0 tr\u00e8s bien travailler \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole ; \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9, nous avions appris \u00e0 nous exploiter pendant les week-ends et les vacances avant de nous mettre \u00ab sur le march\u00e9 \u00bb. Beaucoup d&rsquo;entre nous croyaient encore \u00e0 la m\u00e9ritocratie, m\u00eame si nous constations chaque jour qu&rsquo;elle nous laissait tomber. Plus les conditions de la vie universitaire empiraient, plus tout le monde travaillait dur, et plus il devenait difficile de les contester. De plus, nous avions tellement de chance d&rsquo;\u00eatre l\u00e0, \u00e0 Yale ! Compar\u00e9s \u00e0 tant d&rsquo;autres \u00e9tudiants dipl\u00f4m\u00e9s, nous avions la belle vie, et des emplois nous attendaient s\u00fbrement de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, si tant est qu&rsquo;il y en avait pour quelqu&rsquo;un. Qui \u00e9tions-nous pour nous plaindre ? Organiser un syndicat d&rsquo;\u00e9tudiants dipl\u00f4m\u00e9s \u00e0 Yale semblait \u00e0 beaucoup comme un acte de privil\u00e8ge insupportable : une bande de radicaux autoproclam\u00e9s de l&rsquo;Ivy League jouant aux travailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y avait aussi l&rsquo;id\u00e9ologie dominante. Beaucoup de gens aimaient les syndicats dans l&rsquo;abstrait, pour les autres, mais avaient des r\u00e9serves quant \u00e0 leur utilit\u00e9 pour nous. Nous travaillions pour l&rsquo;essentiel de mani\u00e8re ind\u00e9pendante (nous \u00e9tions pay\u00e9s pour lire !) ; nous exercions un contr\u00f4le sur notre propre travail \u2014 ou du moins esp\u00e9rions le faire un jour. Presque tous avions grandi en entendant dire \u00e0 quel point les syndicats d&rsquo;enseignants \u00e9taient n\u00e9fastes pour notre pr\u00e9cieuse \u00e9ducation. Peu d&rsquo;entre nous venaient de familles syndiqu\u00e9es ; presque personne n&rsquo;avait jamais appartenu \u00e0 un syndicat auparavant, et ceux qui l&rsquo;avaient fait \u00e9voquaient parfois de mauvaises exp\u00e9riences. M\u00eame parmi ceux qui \u00e9taient nominalement sympathisants, \u00ab Je pense que les syndicats sont une bonne chose, mais&#8230; \u00bb \u00e9tait un refrain courant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, ce qui \u00e9tait vraiment controvers\u00e9, ce n&rsquo;\u00e9tait pas d&rsquo;adh\u00e9rer au syndicat, mais de l&rsquo;organiser. Nous avons demand\u00e9 aux gens de nous aider \u00e0 cr\u00e9er le syndicat et \u00e0 le diriger. Nous leur avons demand\u00e9 de signer une carte, puis de demander \u00e0 un ami de signer \u00e9galement, de s&rsquo;engager \u00e0 rencontrer r\u00e9guli\u00e8rement un organisateur, de rejoindre le comit\u00e9 d&rsquo;organisation et d&rsquo;amener leurs connaissances aux r\u00e9unions et aux rassemblements. Nous leur en demandions beaucoup, trop selon certains. Beaucoup de gens \u00e9taient heureux de signer une carte d&rsquo;adh\u00e9sion et une p\u00e9tition de temps en temps, mais ne voulaient pas assister \u00e0 davantage de r\u00e9unions ni parler du syndicat \u00e0 leurs coll\u00e8gues : ils \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s occup\u00e9s, trop occup\u00e9s. Ils soutenaient le syndicat, disaient-ils, mais voulaient qu&rsquo;il les laisse tranquilles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela semblait \u00eatre un d\u00e9fi particulier pour l&rsquo;organisation des \u00e9tudiants dipl\u00f4m\u00e9s, qui, d&rsquo;une part, \u00e9taient notoirement surcharg\u00e9s de travail et ne s&rsquo;arr\u00eataient jamais vraiment, et d&rsquo;autre part, n&rsquo;\u00e9taient pas tout \u00e0 fait mis\u00e9rables, du moins \u00e0 Yale. (En fait, cela s&rsquo;expliquait en partie par le fait que l&rsquo;universit\u00e9 avait augment\u00e9 les allocations et les avantages sociaux des dipl\u00f4m\u00e9s au fil des ans afin de saper le syndicat ; c&rsquo;\u00e9tait le prix du succ\u00e8s.) Pourtant, j&rsquo;en suis venu \u00e0 penser que cela faisait partie du d\u00e9fi de l&rsquo;organisation en g\u00e9n\u00e9ral. En lisant&nbsp;<em>I&rsquo;ve Got the Light of Freedom<\/em>&nbsp;de Charles Payne, qui traite de l&rsquo;organisation des droits civiques dans le sud s\u00e9gr\u00e9gationniste, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par la liste compil\u00e9e par les militants du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) des raisons invoqu\u00e9es par les Noirs du Mississippi pour ne pas vouloir s&rsquo;inscrire sur les listes \u00e9lectorales au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, qui auraient pu \u00eatre donn\u00e9es dans l&rsquo;ensemble par des \u00e9tudiants dipl\u00f4m\u00e9s : \u00ab Je ne suis tout simplement pas int\u00e9ress\u00e9. \u00bb \u00ab Je n&rsquo;ai pas le temps de discuter du vote. \u00bb \u00ab J&rsquo;ai l&rsquo;impression que les politiciens feront ce qu&rsquo;ils veulent, quel que soit le r\u00e9sultat du vote. \u00bb \u00ab Je suis trop occup\u00e9, pris par mes affaires personnelles. \u00bb \u00ab Je veux avoir le temps d&rsquo;y r\u00e9fl\u00e9chir. \u00bb \u00ab Je suis satisfait de la situation actuelle. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien s\u00fbr, nous ne luttions pas contre Jim Crow. Yale \u00e9tait mis\u00e9rable et f\u00e9odal \u00e0 bien des \u00e9gards, mais nous y \u00e9tions temporairement et par choix ; beaucoup d&rsquo;entre nous craignaient nos conseillers, mais ne craignaient pas pour leur vie. Nous pouvions donner les m\u00eames excuses, mais elles n&rsquo;avaient pas la m\u00eame signification. N\u00e9anmoins, certaines dynamiques des deux campagnes d&rsquo;organisation \u00e9taient similaires, malgr\u00e9 les diff\u00e9rences \u00e9videntes. Les gens vous expliquaient souvent pourquoi ils n&rsquo;allaient pas faire quelque chose, souvent avec des raisons tout \u00e0 fait valables, et vous essayiez de les convaincre qu&rsquo;ils devaient le faire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous&nbsp;<em>\u00e9tions<\/em>&nbsp;tous trop occup\u00e9s, mais cette surcharge de travail n&rsquo;\u00e9tait pas vraiment une question de temps, ou du moins pas seulement. \u00catre trop occup\u00e9 signifiait que les gens ne voyaient pas pourquoi il valait la peine de consacrer du temps au syndicat. Votre travail en tant qu&rsquo;organisateur consistait \u00e0 d\u00e9couvrir ce que les gens voulaient changer dans leur vie, puis \u00e0 les persuader que leur d\u00e9cision d&rsquo;agir \u00e0 ce sujet \u00e9tait importante. Il ne s&rsquo;agit pas de persuader les gens que la chose en soi est importante : ils le savent g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9j\u00e0. La t\u00e2che consiste \u00e0 persuader les gens qu&rsquo;<em>ils<\/em>&nbsp;sont importants : ils savent g\u00e9n\u00e9ralement qu&rsquo;ils ne le sont pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab Le d\u00e9butant qui a appris une nouvelle langue la traduit toujours dans sa langue maternelle \u00bb, observait Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, \u00ab mais il n&rsquo;assimile l&rsquo;esprit de la nouvelle langue et ne s&rsquo;exprime librement dans celle-ci que lorsqu&rsquo;il s&rsquo;y d\u00e9place sans se souvenir de l&rsquo;ancienne et qu&rsquo;il oublie sa langue maternelle \u00bb. L&rsquo;organisation exige que vous appreniez si bien le langage de la politique qu&rsquo;il devienne le v\u00f4tre. Comme pour toute autre langue, cela demande beaucoup de pratique, pendant laquelle vous vous sentirez souvent mal \u00e0 l&rsquo;aise et peu s\u00fbr de vous. Pour cette \u00e9tape, il existe des exercices tels que \u00ab stake, take, do \u00bb (enjeu, moyens, action), qui vous proposent une s\u00e9rie de questions : Quel est l&rsquo;enjeu pour vous ? Que faut-il pour gagner ? Que ferez-vous pour y parvenir ? Vous devez commencer par ce qui compte pour vous et pour la personne que vous organisez avant de vous lancer dans la difficult\u00e9 de la t\u00e2che et les raisons pour lesquelles elle devrait quand m\u00eame le faire. Ces exercices sont utiles, mais ils peuvent \u00eatre rigides et artificiels, car vous ne parlez pas encore vraiment de politique : vous \u00eates encore en train de traduire. C&rsquo;est pourquoi les nouveaux organisateurs ont souvent l&rsquo;air un peu robotiques, r\u00e9p\u00e9tant quelque chose qu&rsquo;ils ont clairement appris de quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre. Mais finalement, vous apprenez \u00e0 abandonner ce cadre et \u00e0 parler en votre nom propre.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vous avez un corps et vingt-quatre heures dans une journ\u00e9e. Un organisateur vous demande ce que vous allez en faire, concr\u00e8tement, maintenant.<\/p>\n<cite>Tweet<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Souvent, cependant, vous devez apprendre \u00e0 parler diff\u00e9remment, \u00e0 parler comme une autre version de vous-m\u00eame. Cela signifie abandonner bon nombre de vos habitudes les plus famili\u00e8res. Comme beaucoup de femmes, j&rsquo;ai r\u00e9ussi pendant un certain temps \u00e0 m&rsquo;en sortir gr\u00e2ce \u00e0 ma sympathie ; j&rsquo;\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 dou\u00e9e pour un certain type de travail \u00e9motionnel. Mais \u00e0 mesure que les demandes devenaient plus importantes, je me suis heurt\u00e9e \u00e0 un mur : les gens pouvaient passer trente secondes \u00e0 signer une p\u00e9tition qu&rsquo;ils ne jugeaient pas tr\u00e8s importante parce qu&rsquo;ils m&rsquo;appr\u00e9ciaient, mais ils n&rsquo;allaient pas contrarier leur patron juste pour rester dans mes bonnes gr\u00e2ces. J&rsquo;ai donc d\u00fb apprendre autre chose. \u00ab Un axiome des organisateurs, \u00e9crit Jane McAlevey, est que toute bonne conversation organisationnelle met tout le monde au moins un peu mal \u00e0 l&rsquo;aise. \u00bb Le moment le plus g\u00eanant est ce que McAlevey appelle \u00ab le long silence inconfortable \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire le moment o\u00f9 vous faites une demande et laissez la personne r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 sa r\u00e9ponse. Pendant longtemps, ma plus grande faiblesse a \u00e9t\u00e9 ma tendance \u00e0 \u00e9viter de faire comprendre aux gens que c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 eux de faire en sorte d&rsquo;obtenir ce qu&rsquo;ils disaient vouloir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Trop souvent, j&rsquo;essayais de passer sous silence le malaise au lieu de le laisser s&rsquo;installer. Il \u00e9tait beaucoup plus facile de parler de notre brillant plan ou du soutien que nous apportaient nos alli\u00e9s que d&rsquo;insister aupr\u00e8s des personnes que j&rsquo;organisais sur le fait que l&rsquo;obtention ou non de notre propre syndicat d\u00e9pendait d&rsquo;elles. En cons\u00e9quence, les gens me voyaient comme la responsable syndicale qui leur fournissait des informations, \u00e9laborait un plan et les tenait au courant ; ils ne se consid\u00e9raient pas comme des membres du syndicat qui avaient \u00e9galement la responsabilit\u00e9 d&rsquo;aider \u00e0 obtenir ce qu&rsquo;ils disaient vouloir. McAlevey appellerait cela un raccourci ; nous appelions cela prot\u00e9ger les gens de l&rsquo;organisation. Adoucir la demande semble compatissant, mais comme toute autre mesure de protection, cela rel\u00e8ve de la condescendance, et comme tout autre raccourci, cela rend les choses plus difficiles \u00e0 long terme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00e9aliser qu&rsquo;il ne suffisait pas que les gens m&rsquo;appr\u00e9cient a \u00e9t\u00e9 une r\u00e9v\u00e9lation. J&rsquo;ai d\u00fb apprendre \u00e0 \u00eatre plus \u00e0 l&rsquo;aise avec l&rsquo;antagonisme et le d\u00e9saccord, \u00e0 pr\u00e9senter un choix aux gens et \u00e0 les laisser le faire eux-m\u00eames, au lieu de sourire pour apaiser les tensions et faire le travail moi-m\u00eame. J&rsquo;ai d\u00fb attendre davantage des autres. Avec d&rsquo;autres organisateurs, j&rsquo;ai simul\u00e9 les conversations que je redoutais le plus avant de les avoir ; apr\u00e8s coup, je les ai repass\u00e9es en boucle dans ma t\u00eate. J&rsquo;ai lutt\u00e9 pour \u00eatre diff\u00e9rente : la version de moi-m\u00eame que je voulais \u00eatre, quelqu&rsquo;un qui pouvait \u00e9mouvoir les gens et changer au moins un petit coin de l&rsquo;univers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il n&rsquo;est pas facile d&rsquo;\u00eatre le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une lutte pour l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie. Ce n&rsquo;est pas un \u00ab Je contiens des multitudes \u00bb b\u00e9at \u00e0 la Whitman ; c&rsquo;est une lutte souvent douloureuse entre vos diff\u00e9rents moi pour la domination. Vous avez un seul corps et vingt-quatre heures dans une journ\u00e9e. Un organisateur vous demande ce que vous allez en faire, concr\u00e8tement, maintenant. Vous n&rsquo;aimerez peut-\u00eatre pas votre propre r\u00e9ponse. Votre Thatcher int\u00e9rieur fera entendre sa voix. Vous ne pouvez pas le faire taire compl\u00e8tement ; vous vous rendrez certainement compte qu&rsquo;il occupe une place plus importante que vous ne le pensiez. Mais l&rsquo;organisation s&rsquo;insinue dans les pores de votre conscience pratique et vous demande de choisir la partie de vous-m\u00eame qui veut autre chose que le bon sens. C&rsquo;est d\u00e9stabilisant. Cela peut \u00eatre ali\u00e9nant. Et pourtant, j&rsquo;ai souvent eu le sentiment de r\u00e9concilier enfin des parties de moi-m\u00eame que j&rsquo;avais essay\u00e9 de s\u00e9parer : ce que je pensais, ce que je disais, ce que je faisais. Pour organiser et \u00eatre organis\u00e9, vous devez garder \u00e0 l&rsquo;esprit la le\u00e7on de Hall : il n&rsquo;y a pas de conscience vraie ou fausse, pas de vrai moi que l&rsquo;organisation d\u00e9couvre ou d\u00e9fait. Vous aussi, nous rappelle Hall, vous avez \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9 par ce monde que vous esp\u00e9rez changer. Plus le monde dans lequel vous souhaitez vivre est \u00e9loign\u00e9 du monde qui existe, plus vous ressentirez profond\u00e9ment cette disjonction. \u00ab Je ne suis pas fait pour \u00e7a \u00bb, disent souvent les gens lorsqu&rsquo;ils ont du mal \u00e0 s&rsquo;organiser. Personne ne l&rsquo;est : on ne na\u00eet pas organisateur, on le devient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le caract\u00e8re sobre et peu s\u00e9duisant<\/strong>&nbsp;de l&rsquo;organisation est souvent romanc\u00e9 dans les \u00e9loges du \u00ab vrai travail \u00bb. Ce sont les d\u00e9fenseurs de l&rsquo;organisation qui insistent le plus sur son caract\u00e8re ennuyeux. Pour une g\u00e9n\u00e9ration qualifi\u00e9e de volage et \u00e9gocentrique, la banalit\u00e9 et l&rsquo;ennui sont synonymes d&rsquo;authenticit\u00e9, \u00e0 l&rsquo;image des valeurs au coeur du politique. L&rsquo;organisation est le signe d&rsquo;un engagement h\u00e9ro\u00efque plut\u00f4t que d&rsquo;un dilettantisme \u00e0 la mode, d&rsquo;une noble r\u00e9solution \u00e0 agir dans la vie r\u00e9elle plut\u00f4t que d&rsquo;\u00e9changer des m\u00e8mes dans des groupes Facebook ou de se moquer de ses ennemis sur Twitter. Il est vrai que l&rsquo;organisation est le travail quotidien de la politique \u2014 ce qu&rsquo;Ella Baker appelait le \u00ab travail de fond \u00bb, le travail acharn\u00e9 qui pr\u00e9pare le terrain pour une action spectaculaire. Mais je n&rsquo;ai jamais compris l&rsquo;accusation de banalit\u00e9. Faire du porte-\u00e0-porte lors d&rsquo;une journ\u00e9e calme peut \u00eatre fastidieux, mais aucune autre partie de l&rsquo;organisation ne m&rsquo;a jamais sembl\u00e9 ennuyeuse. Bien au contraire : rien ne m&rsquo;a jamais sembl\u00e9 plus passionnant ou plus d\u00e9chirant. Rien n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 plus difficile \u00e0 faire, ni plus difficile \u00e0 oublier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans&nbsp;<em>The Romance of American Communism<\/em>, Vivian Gornick raconte une histoire \u00e0 laquelle je pense souvent, celle d&rsquo;une jeune femme charg\u00e9e de vendre le journal du Parti communiste,&nbsp;<em>The Daily Worker<\/em>. \u00ab Mon Dieu ! Comme je d\u00e9testais vendre le&nbsp;<em>Worker<\/em>&nbsp;! \u00bb, se souvient-elle. \u00ab Je me tenais devant le cin\u00e9ma du quartier le samedi soir, le c\u0153ur rempli de naus\u00e9e et de terreur, tendant le journal \u00e0 des gens qui me repoussaient, me bousculaient ou m\u00eame me crachaient au visage. Je redoutais cela. Chaque semaine, pendant des ann\u00e9es, j&rsquo;ai redout\u00e9 le samedi soir&#8230; Mon Dieu, je me sentais an\u00e9antie. Mais je l&rsquo;ai fait, je l&rsquo;ai fait. Je l&rsquo;ai fait parce que si je ne l&rsquo;avais pas fait, je n&rsquo;aurais pas pu affronter mes camarades le lendemain. Et nous l&rsquo;avons tous fait pour la m\u00eame raison : nous \u00e9tions responsables les uns envers les autres. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Personne ne m&rsquo;a jamais crach\u00e9 au visage, mais je reconnais le reste. M\u00eame si je ne redoutais pas toujours d&rsquo;organiser, je me r\u00e9veillais souvent avec un n\u0153ud \u00e0 l&rsquo;estomac, en pensant aux appels t\u00e9l\u00e9phoniques que je devais passer ce jour-l\u00e0 et aux personnes que je devais croiser dans le couloir apr\u00e8s les cours. C&rsquo;\u00e9tait m\u00eame pire : les personnes \u00e0 qui je parlais n&rsquo;\u00e9taient pas des inconnus dans la rue, mais des amis et des coll\u00e8gues. Cela me faisait mal quand ils ne r\u00e9pondaient plus au t\u00e9l\u00e9phone ou d\u00e9tournaient le regard dans les couloirs. Pourquoi diable ai-je continu\u00e9 \u00e0 le faire ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourquoi tout le monde l&rsquo;a-t-il fait ? \u00c0 cause de leurs convictions politiques ? Peut-\u00eatre au d\u00e9but \u2014 je ne voulais pas \u00eatre un r\u00e9volutionnaire en fauteuil. Mais la simple conviction id\u00e9ologique est rarement un indicateur de la capacit\u00e9 d&rsquo;organisation d&rsquo;une personne. Plus important encore : parce que votre p\u00e8re \u00e9tait syndiqu\u00e9, ou \u2014 plus probablement \u2014 parce que votre m\u00e8re en avait besoin ; parce que votre ami avait besoin d&rsquo;une garde d&rsquo;enfants ou que vous aviez besoin d&rsquo;un th\u00e9rapeute. Ces choses avaient vraiment de l&rsquo;importance. Mais \u00e0 un moment donn\u00e9, vous avez fait un pas de trop. Est-ce que j&rsquo;organisais vraiment quarante heures par semaine parce que je voulais une assurance dentaire ? Au rythme o\u00f9 nous allions, j&rsquo;avais peu de chances de profiter de ces avantages de toute fa\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si une grande partie de mon combat quotidien \u00e9tait contre l&rsquo;exp\u00e9rience m\u00eame des \u00e9tudes sup\u00e9rieures, je cherchais aussi depuis longtemps quelque chose comme le syndicat. J&rsquo;avais fini par rejoindre l&rsquo;organisation communautaire \u00e0 but non lucratif toutes ces ann\u00e9es auparavant, apr\u00e8s avoir pass\u00e9 quelques mois \u00e0 faire du b\u00e9n\u00e9volat avec un collectif anarchiste dans les ruines de la Nouvelle-Orl\u00e9ans apr\u00e8s Katrina, frustr\u00e9 par les limites de l&rsquo;entraide face \u00e0 l&rsquo;effondrement total de l&rsquo;\u00c9tat, et je cherchais depuis lors une activit\u00e9 politique \u00e0 la fois transformatrice et pragmatique. L&rsquo;organisation reposait enti\u00e8rement sur cette dialectique. Le syndicat reliait nos revendications \u2013 qui \u00e9taient r\u00e9elles mais pas exactement historiques \u2013 \u00e0 la longue histoire des luttes ouvri\u00e8res, aux efforts contemporains pour reconstruire le pouvoir des travailleurs, aux visions d&rsquo;un avenir radicalement diff\u00e9rent que nous pouvions contribuer \u00e0 r\u00e9aliser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avons donc exig\u00e9 le pain et le beurre, mais nous nous sommes finalement organis\u00e9s pour l&rsquo;avenir de la vie universitaire, qui s&rsquo;effondrait visiblement autour de nous ; ou pour la renaissance du mouvement syndical, qui s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 largement effondr\u00e9 ; ou parce qu&rsquo;il \u00e9tait intol\u00e9rable de vivre dans une ville aussi s\u00e9gr\u00e9gu\u00e9e que New Haven et de ne rien faire pour y rem\u00e9dier. Le fait que notre syndicat se soit organis\u00e9 pendant trois d\u00e9cennies \u00e9tait \u00e0 la fois motivant et pesant. Nous connaissions les triomphes et les \u00e9checs pass\u00e9s, les attachements et les blessures ; nous avions h\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;espoir et de la m\u00e9lancolie. En cela, nous n&rsquo;\u00e9tions pas diff\u00e9rents de la gauche en g\u00e9n\u00e9ral : tant d&rsquo;histoire, tant de luttes \u2014 parfois trop. Nous savions que nous b\u00e9n\u00e9ficions de dispenses de frais de scolarit\u00e9, d&rsquo;allocations et d&rsquo;une couverture m\u00e9dicale gr\u00e2ce au syndicat ; n\u00e9anmoins, le fait que personne n&rsquo;ait encore remport\u00e9 la victoire finale pouvait donner \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. Pourquoi serions-nous les seuls \u00e0 r\u00e9ussir l\u00e0 o\u00f9 tant d&rsquo;autres avaient \u00e9chou\u00e9 ? Mais c&rsquo;\u00e9tait aussi r\u00e9confortant : comme il y avait eu le GESO avant nous, il y aurait un GESO apr\u00e8s nous. La campagne pour syndiquer US Steel avait pris pr\u00e8s de cinquante ans ; plus r\u00e9cemment, celle de Smithfield Foods en avait pris vingt-quatre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parfois, j&rsquo;avais l&rsquo;impression de militer pour l&rsquo;avenir du monde entier, dans un raisonnement d\u00e9ductif qui allait comme suit : le capitalisme allait d\u00e9vaster la plan\u00e8te ; pour le combattre, nous avions besoin de syndicats puissants, ce qui impliquait une nouvelle organisation, en particulier dans les domaines \u00e0 faible \u00e9mission de carbone comme l&rsquo;enseignement, ce qui impliquait de construire un mouvement syndical universitaire \u2014 ce qui signifiait que je devais syndiquer le d\u00e9partement de sciences politiques de Yale. C&rsquo;\u00e9tait absurde. Aurais-je pu \u00eatre plus chim\u00e9rique, plus grandiose, plus pr\u00e9tentieuse ? Notre style d&rsquo;organisation \u00e9tait intense, souvent d\u00e9vorant, et je le savais aussi. Je ne l&rsquo;aimais pas toujours. Souvent, je r\u00eavais d&rsquo;une vie agr\u00e9able, d&rsquo;une vie facile, de la vie intellectuelle que les universitaires sont cens\u00e9s mener. Ne pouvais-je pas simplement aller \u00e0 des manifestations ici et l\u00e0 le week-end avant de m&rsquo;arr\u00eater pour faire mes courses, comme je le faisais auparavant ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais cela n&rsquo;avait pas fonctionn\u00e9. Et le foss\u00e9 entre la petitesse de tout ce que je pouvais r\u00e9ellement faire et l&rsquo;ampleur de tout ce que je voulais voir se r\u00e9aliser \u00e9tait immense. J&rsquo;\u00e9tais profond\u00e9ment pessimiste, intellectuellement. Le temps dont nous disposions pour transformer l&rsquo;\u00e9conomie mondiale afin d&rsquo;\u00e9viter des morts et des destructions incalculables diminuait de jour en jour, et les forces r\u00e9actionnaires se renfor\u00e7aient tout aussi rapidement. Je&nbsp;<em>voulais donc<\/em>&nbsp;faire quelque chose d&rsquo;ambitieux et de difficile : quelque chose \u00e0 la mesure de la monstruosit\u00e9 du monde, de la distance de l&rsquo;utopie et de la proximit\u00e9 de la catastrophe. Il y avait tant de choses que je voulais changer, tant de gens que je voulais faire bouger. Dans la lutte quotidienne pour construire le syndicat et vaincre le patron et les obstacles, j&rsquo;ai vu quelque chose que je voulais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment apprendre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>LA RELATIONNALIT\u00c9<\/strong>&nbsp;de l&rsquo;organisation est peut-\u00eatre la chose la plus difficile \u00e0 comprendre avant de s&rsquo;y \u00eatre essay\u00e9. Mais c&rsquo;est la plus importante. Ce n&rsquo;est pas parce que les gens sont guid\u00e9s par leurs \u00e9motions plut\u00f4t que par leur raison, m\u00eame si c&rsquo;est parfois le cas. C&rsquo;est parce que tout le probl\u00e8me de l&rsquo;action collective r\u00e9side dans le fait qu&rsquo;il est rationnel d&rsquo;agir collectivement l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;est pas rationnel d&rsquo;agir seul. Et on construit le collectif pi\u00e8ce par pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Organiser des relations peut \u00eatre utopique : dans le meilleur des cas, cela offre le r\u00eave f\u00e9ministe d&rsquo;une intimit\u00e9 en dehors de la romance ou de la famille. Au sein du syndicat, j&rsquo;aimais des personnes que je ne connaissais pas tr\u00e8s bien. Lors des r\u00e9unions, j&rsquo;\u00e9tais souvent submerg\u00e9e d&rsquo;admiration et d&rsquo;affection pour le courage et la sagesse des personnes qui m&rsquo;entouraient. J&rsquo;en suis venue \u00e0 consid\u00e9rer bon nombre des personnes avec lesquelles j&rsquo;organisais comme mes amis les plus chers. Quand j&rsquo;avais besoin d&rsquo;aide, il y avait toujours des personnes que je pouvais appeler, des personnes qui r\u00e9pondaient toujours au t\u00e9l\u00e9phone, des personnes \u00e0 qui je pouvais parler de tout et avec qui je parlais effectivement. Ces relations ont souvent \u00e9t\u00e9 une source de r\u00e9confort et de soutien dans un monde o\u00f9 ces choses sont trop rares. Mais elles n&rsquo;\u00e9taient pas seulement des amiti\u00e9s, ni seulement un soutien \u00e9motionnel. Les personnes vers lesquelles je me tournais pour obtenir du soutien me poussaient aussi quand c&rsquo;\u00e9tait n\u00e9cessaire, comme je le faisais pour elles ; je savais que c&rsquo;\u00e9tait le deal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nos relations ont forg\u00e9 des engagements pratiques les uns envers les autres qui ont maintenu l&rsquo;union. Elles nous ont rendus responsables les uns envers les autres. Elles \u00e9taient difficiles et multifacettes, souvent frustrantes, intens\u00e9ment vuln\u00e9rables et potentiellement transformatrices, mais pas moins sujettes que toute autre relation \u00e0 la n\u00e9gligence, \u00e0 la souffrance et \u00e0 la trahison, et toujours tr\u00e8s exigeantes. Nous les construisions constamment et testions leurs limites, nous poussant mutuellement de plus en plus fort \u00e0 mesure que nous nous rapprochions. Elles devaient supporter un poids consid\u00e9rable. Dans les moments les plus difficiles, je me demandais si elles \u00e9taient autre chose qu&rsquo;instrumentales. Mais le plus souvent, je me demandais ce qu&rsquo;il y avait de si mena\u00e7ant dans l&rsquo;utilit\u00e9 pour qu&rsquo;elle risque de contaminer tout le reste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le mot \u00ab camarade \u00bb, affirme Jodi Dean, d\u00e9signe une relation politique, et non personnelle : vous \u00eates le camarade de quelqu&rsquo;un non pas parce que vous l&rsquo;aimez, mais parce que vous \u00eates du m\u00eame c\u00f4t\u00e9 dans une lutte. Les camarades ne sont pas des voisins, des citoyens ou des amis ; ils ne sont pas non plus des membres de la famille, m\u00eame si vous pouvez les appeler fr\u00e8re ou s\u0153ur. Le camarade n&rsquo;a ni race, ni sexe, ni nationalit\u00e9. (Comme le dit un m\u00e8me : \u00ab Mon pronom neutre pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 est camarade. \u00bb) Les camarades ne sont m\u00eame pas des individus uniques ; ils sont \u00ab multiples, rempla\u00e7ables, fongibles \u00bb. Vous pouvez \u00eatre camarade avec des millions de personnes que vous n&rsquo;avez jamais rencontr\u00e9es et que vous ne rencontrerez jamais. Votre relation repose en fin de compte sur le projet politique que vous avez en commun. Pour de nombreux non-communistes, admet volontiers Dean, cet instrumentalisme est \u00ab horrifiant \u00bb : une confirmation que le communisme signifie se soumettre \u00e0 l&rsquo;Organisation (<em>Borg<\/em>). Mais l&rsquo;uniformit\u00e9 du camarade est une sorte d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 authentique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00catre organisateur, c&rsquo;est comme \u00eatre camarade \u00e0 certains \u00e9gards, mais diff\u00e9rent \u00e0 d&rsquo;autres. Les personnes avec lesquelles vous organisez peuvent \u00eatre des camarades, mais celles que vous organisez ne le sont souvent pas ; apr\u00e8s tout, le but de l&rsquo;organisation est d&rsquo;aller au-del\u00e0 des personnes qui sont d\u00e9j\u00e0 de votre c\u00f4t\u00e9 et de convaincre autant d&rsquo;autres personnes que possible. Vous ne pouvez donc pas supposer que les personnes que vous organisez partagent vos valeurs ; en fait, vous devez g\u00e9n\u00e9ralement supposer qu&rsquo;elles ne les partagent pas. Cela signifie que, contrairement aux camarades, les organisateurs ne sont pas interchangeables. Votre identit\u00e9 a de l&rsquo;importance. La th\u00e9orie du leader organique de McAlevey repose sur l&rsquo;id\u00e9e que les gens doivent \u00eatre organis\u00e9s par des personnes qu&rsquo;ils connaissent et en qui ils ont confiance, et non par des \u00e9trangers qui pr\u00e9tendent avoir les bonnes id\u00e9es. Le SNCC recherchait des \u00ab personnes fortes \u00bb, pas n\u00e9cessairement des leaders traditionnels, mais des personnes respect\u00e9es et appr\u00e9ci\u00e9es par leurs pairs, partant du principe que les gens ne prendraient des risques politiques qu&rsquo;aux c\u00f4t\u00e9s de personnes en qui ils avaient confiance. Lorsque les organisateurs refl\u00e8tent les personnes qu&rsquo;ils organisent, ils gagnent : lorsqu&rsquo;elles organisent d&rsquo;autres femmes de couleur, comme le montre un article de Kate Bronfenbrenner et Dorian Warren publi\u00e9 en 2007, elles remportent pr\u00e8s de 90 % des \u00e9lections. Cela fonctionne dans les deux sens : lorsque les femmes et les personnes de couleur ont dirig\u00e9 l&rsquo;organisation dans mon d\u00e9partement, nous avons souvent eu du mal \u00e0 nous faire prendre au s\u00e9rieux par les hommes blancs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, l&rsquo;aspect camarade de l&rsquo;organisation peut \u00e9galement ouvrir la voie \u00e0 l&rsquo;\u00e9tablissement de relations avec des personnes au-del\u00e0 de ces fronti\u00e8res. Ce n&rsquo;est pas que la classe sociale, la race et le genre disparaissent, transcend\u00e9s par la cause, mais la n\u00e9cessit\u00e9 de travailler ensemble pour atteindre un objectif commun fournit une base commune qui permet de cr\u00e9er des liens au-del\u00e0 des diff\u00e9rences et qui est essentielle pour trouver comment y parvenir. C&rsquo;est pourquoi vous rencontrez des gens en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate et discutez de ce qui vous tient \u00e0 c\u0153ur, pourquoi vous vous ouvrez \u00e0 quelqu&rsquo;un que vous ne connaissez que comme coll\u00e8gue ou partagez avec un \u00e9tranger des choses dont vous ne parlez m\u00eame pas \u00e0 vos amis. C&rsquo;est pourquoi j&rsquo;ai pleur\u00e9 sur l&rsquo;humiliation de la hi\u00e9rarchie \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 avec mon organisateur, alors que je n&rsquo;osais avouer \u00e0 personne d&rsquo;autre que j&rsquo;\u00e9tais en difficult\u00e9. Les entretiens individuels vont \u00e0 l&rsquo;encontre de la culture dominante : les conversations que vous y avez remettent en question vos attentes habituelles quant aux personnes avec lesquelles vous pouvez vous identifier, vous forcent \u00e0 sortir des cat\u00e9gories d\u00e9mographiques qui organisent la majeure partie de votre vie et des scripts que vous avez appris pour interagir avec les gens en cons\u00e9quence. Vous \u00e9tablissez une relation de confiance avec des personnes que vous n&rsquo;aviez aucune raison de croire auparavant, non seulement en affirmant votre engagement envers le projet commun, votre d\u00e9vouement envers l\u2019Organisation , mais aussi en comprenant ce qui a amen\u00e9 quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre \u00e0 s&rsquo;y investir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>EN AO\u00dbT 2016,<\/strong>&nbsp;le Conseil national des relations du travail a rendu la d\u00e9cision que le mouvement syndical universitaire attendait depuis presque toute la pr\u00e9sidence Obama, d\u00e9clarant les travailleurs dipl\u00f4m\u00e9s \u00e9ligibles \u00e0 la protection du travail. Les \u00e9tudiants dipl\u00f4m\u00e9s de tout le pays affirmaient depuis toujours qu&rsquo;ils \u00e9taient des travailleurs, mais le gouvernement \u00e9tait d\u00e9sormais d&rsquo;accord et citait nos efforts comme l&rsquo;une des raisons de cette d\u00e9cision. Notre syndicat a d\u00e9pos\u00e9 une demande d&rsquo;\u00e9lection dans dix d\u00e9partements la semaine suivante. Tout \u00e0 coup, cela \u00e9tait devenu tr\u00e8s r\u00e9el pour tout le monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re r\u00e9union dans mon d\u00e9partement apr\u00e8s le d\u00e9p\u00f4t de la demande a dur\u00e9 pr\u00e8s de deux heures de plus que pr\u00e9vu. Presque tous les membres du d\u00e9partement de sciences politiques \u00e9taient syndiqu\u00e9s sur le papier, mais tous n&rsquo;\u00e9taient pas s\u00fbrs de voter oui. Quel serait le montant des cotisations ? Que nous apporterait un contrat ? Le syndicat nous ferait-il faire gr\u00e8ve ? Les autres sections locales de Yale nous feraient-elles faire gr\u00e8ve ? Le syndicat international auquel nous \u00e9tions affili\u00e9s nous ferait-il faire gr\u00e8ve ? Selon quelles r\u00e8gles de d\u00e9cision allions-nous fonctionner ? Selon quelles r\u00e8gles de d\u00e9cision fonctionnions-nous actuellement ? Avions-nous des statuts ? Yale allait-il riposter ? Pourquoi changer quelque chose qui fonctionnait d\u00e9j\u00e0 plut\u00f4t bien ? Qui nous avait d\u00e9sign\u00e9s comme organisateurs, de toute fa\u00e7on ? Beaucoup se m\u00e9fiaient de l&rsquo;organisation elle-m\u00eame : nous disions que les \u00e9tudiants dipl\u00f4m\u00e9s devaient pouvoir choisir eux-m\u00eames s&rsquo;ils voulaient un syndicat, mais nous essayions ici de convaincre les gens qu&rsquo;ils en voulaient un. Cela ne semblait pas tr\u00e8s d\u00e9mocratique. Pourquoi ne pas simplement voter tout de suite ? Nous pouvions m\u00eame le faire en ligne, les logiciels \u00e9taient assez performants de nos jours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je pensais que le syndicat \u00e9tait extr\u00eamement d\u00e9mocratique : apr\u00e8s tout, nous cherchions \u00e0 obtenir une certaine autonomie dans notre lieu de travail et demandions \u00e0 davantage de personnes d&rsquo;y participer. Mais la d\u00e9mocratie ne se r\u00e9sumait pas \u00e0 additionner nos pr\u00e9f\u00e9rences individuelles ou \u00e0 respecter des proc\u00e9dures ; il s&rsquo;agissait plut\u00f4t de tenter de trouver la volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. Nous nous d\u00e9clarions comme un peuple, ce qui signifiait que nous nous consid\u00e9rions comme faisant partie d&rsquo;un collectif, et non comme un \u00e9chantillon d&rsquo;acteurs rationnels. Nous voulons la non-domination, a d\u00e9clar\u00e9 un autre th\u00e9oricien politique du d\u00e9partement ; les choses vont plut\u00f4t bien actuellement, mais nous sommes vuln\u00e9rables au pouvoir arbitraire. Cela a \u00e9tonnamment bien \u00e9t\u00e9 accueilli par les empiristes. Enfin, la discussion acad\u00e9mique que j&rsquo;attendais ! En tout cas, il est vrai que je voulais convaincre les gens de ma position. Je pensais que le syndicat \u00e9tait une bonne chose, une chose importante, et je voulais qu&rsquo;ils votent pour. Mais je ne voulais pas seulement leurs votes ; je voulais qu&rsquo;ils veuillent le syndicat. Sans eux, il n&rsquo;y avait pas de syndicat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tout au long de l&rsquo;automne, je me suis organis\u00e9e comme si ma vie en d\u00e9pendait. Noctambule inv\u00e9t\u00e9r\u00e9e, j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 me lever t\u00f4t pour assister aux r\u00e9unions matinales. Je me r\u00e9veillais avec une multitude de messages concernant les plans de la journ\u00e9e : o\u00f9 en \u00e9tait la p\u00e9tition, \u00e0 qui je devais parler pour la signer, \u00e0 qui je devais parler pour parler \u00e0 quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre, quand des mises \u00e0 jour sur mes progr\u00e8s \u00e9taient attendues&#8230; et j&rsquo;essayais de chasser mon anxi\u00e9t\u00e9 sous la douche. Je redoutais cette matin\u00e9e. Mais une fois sortie de chez moi, j&rsquo;aimais souvent mes journ\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elles \u00e9taient longues et \u00e9puisantes. Il \u00e9tait \u00e9tonnant de voir combien tout cela demandait de travail, combien de crises mineures pouvaient \u00e9clater au cours d&rsquo;une journ\u00e9e, combien d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements planifi\u00e9s depuis longtemps se r\u00e9sumaient \u00e0 des arrangements de derni\u00e8re minute. J&rsquo;ai rencontr\u00e9 les personnes que j&rsquo;organisais, j&rsquo;ai rencontr\u00e9 mon organisateur, j&rsquo;ai rencontr\u00e9 des groupes d&rsquo;organisateurs \u2014 dans mon d\u00e9partement, dans tout le syndicat, dans toute la ville. J&rsquo;\u00e9tais constamment au t\u00e9l\u00e9phone. J&rsquo;avalais des barres prot\u00e9in\u00e9es entre les r\u00e9unions et des parts de pizza grasses \u00e0 la pizzeria qui servait de lieu de rencontre officieux au syndicat. Mes derni\u00e8res r\u00e9unions se terminaient vers 20 heures ; j&rsquo;allais ensuite \u00e0 la salle de sport et courais sur le tapis roulant tout en envoyant des SMS pour faire le point, en maudissant les d\u00e9bats pr\u00e9sidentiels sur CNN et en fulminant contre ceux qui avaient r\u00e9cemment pest\u00e9 contre la politique sur Facebook sans me rappeler. Je partageais mon appartement avec deux autres \u00e9tudiants dipl\u00f4m\u00e9s et une s\u00e9rie d&rsquo;amis qui avaient quitt\u00e9 New Haven depuis longtemps mais qui revenaient maintenant pour s&rsquo;organiser, dormant chez nous sur un matelas pneumatique dans ce qui \u00e9tait essentiellement un placard surdimensionn\u00e9. Quand je rentrais tard le soir, je mangeais des \u0153ufs sur des toasts, le seul repas que je pouvais me donner la peine de pr\u00e9parer, et j&rsquo;\u00e9crivais des e-mails \u2014 beaucoup d&rsquo;e-mails.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;\u00e9tais souvent rong\u00e9e par le ressentiment : comment avais-je pu laisser ma vie prendre cette tournure ? J&rsquo;avais commenc\u00e9 par demander \u00e0 quelques personnes de signer une p\u00e9tition occasionnelle, puis j&rsquo;avais progressivement intensifi\u00e9 mes efforts pour apporter mon aide l\u00e0 o\u00f9 c&rsquo;\u00e9tait n\u00e9cessaire, et j&rsquo;avais fini par devenir responsable de tout mon d\u00e9partement. Je me sentais parfois pi\u00e9g\u00e9e : si je d\u00e9missionnais, ce que j&rsquo;avais souvent envie de faire, je laisserais tomber mes coll\u00e8gues organisateurs, mon d\u00e9partement, tout le syndicat, les membres des autres syndicats de Yale, nos alli\u00e9s \u00e0 New Haven, les femmes de m\u00e9nage des h\u00f4tels \u00e0 travers le pays dont les cotisations finan\u00e7aient notre campagne, tous les \u00e9tudiants dipl\u00f4m\u00e9s qui avaient travaill\u00e9 \u00e0 l&rsquo;organisation du syndicat au cours des trente derni\u00e8res ann\u00e9es. Dans mes moments de col\u00e8re, je reprochais aux personnes qui m&rsquo;avaient incit\u00e9 \u00e0 m&rsquo;engager dans le syndicalisme de ne pas m&rsquo;avoir dit que cela finirait ainsi, que le syndicalisme envahirait toute ma vie. Je comprenais pourquoi les gens h\u00e9sitaient \u00e0 s&rsquo;engager eux-m\u00eames. Je r\u00e9alisais trop bien comment cela pouvait d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer. Mais j&rsquo;\u00e9tais souvent en col\u00e8re contre eux aussi. Comment pouvaient-ils esp\u00e9rer que quelque chose se passe ? Qui pensaient-ils voir faire tout le travail ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n&rsquo;\u00e9tait pas juste : en fait, beaucoup de gens \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 faire beaucoup de choses. \u00c0 l&rsquo;approche des \u00e9lections, nos membres ont particip\u00e9 \u00e0 tous les rassemblements, ont discut\u00e9 de toutes les mises \u00e0 jour. Ils ont assist\u00e9 aux audiences de la NLRB, au cours desquelles les professeurs ont d\u00e9clar\u00e9 que nous ne contribuions en rien \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9, et se sont rendus ensemble dans les bureaux des administrateurs pour remettre des p\u00e9titions demandant la cr\u00e9ation d&rsquo;un syndicat. Ils ont pris des photos pour le syndicat, ont port\u00e9 des badges syndicaux en classe et pendant leurs cours, ont d\u00e9pos\u00e9 des plaintes et r\u00e9dig\u00e9 des tribunes libres sur ce qu&rsquo;ils voulaient voir figurer dans une convention collective. Ils ont \u00e9t\u00e9 honn\u00eates au sujet de leurs doutes, mais aussi au sujet des raisons pour lesquelles ils voulaient vraiment gagner.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La nuit de l&rsquo;\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2016, je suis rest\u00e9e \u00e9veill\u00e9e tr\u00e8s tard. Je me suis r\u00e9veill\u00e9e quelques heures apr\u00e8s le discours de victoire de Trump pour me rendre \u00e0 une r\u00e9union syndicale, avec la gueule de bois et \u00e9puis\u00e9e, mais reconnaissante d&rsquo;avoir quelque chose \u00e0 faire. Notre \u00e9lection, au moins, \u00e9tait encore \u00e0 venir, et j&rsquo;\u00e9tais plus d\u00e9termin\u00e9e que jamais \u00e0 la remporter. Je me suis rendu \u00e0 des r\u00e9unions tous les jours pendant les six mois qui ont suivi, g\u00e9n\u00e9ralement plusieurs par jour, et j&rsquo;\u00e9tais reconnaissante pour presque toutes. Ma famille et mes amis ailleurs d\u00e9crivaient un sentiment de d\u00e9sespoir, de d\u00e9pression, de peur. Mais je ne pleurais pas, j&rsquo;organisais ! Je surfais sur une vague d&rsquo;exaltation l\u00e9gitime. J&rsquo;\u00e9tais s\u00fbr que si tous ceux qui pensaient comme moi dans le pays faisaient ce que je faisais, les choses seraient tr\u00e8s diff\u00e9rentes. Nous montrerions que la gauche pouvait gagner malgr\u00e9 Trump.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais si la vague de l&rsquo;histoire continuait de d\u00e9ferler, elle semblait de plus en plus susceptible de nous \u00e9craser plut\u00f4t que de nous mener \u00e0 la victoire. Nous nous attendions \u00e0 voter \u00e0 la fin de 2016 ; nous nous attendions \u00e9galement \u00e0 une pr\u00e9sidence Clinton. Trump avait flatt\u00e9 les travailleurs, mais le monde du travail restait une cible de choix. Nous avons finalement re\u00e7u notre ordre d&rsquo;\u00e9lection \u00e0 la fin du mois de janvier, quelques jours apr\u00e8s l&rsquo;investiture de Trump. Nous avons vot\u00e9 quelques semaines plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la veille de l&rsquo;\u00e9lection, j&rsquo;ai r\u00e9alis\u00e9 que je n&rsquo;avais jamais rien voulu autant dans ma vie, et que je n&rsquo;avais jamais autant voulu quelque chose sur lequel je n&rsquo;avais finalement que tr\u00e8s peu de contr\u00f4le. J&rsquo;avais organis\u00e9 tout ce que je pouvais, mais en fin de compte, les gens feraient leurs propres choix. C&rsquo;\u00e9tait un sentiment \u00e9trange, apr\u00e8s une vie pass\u00e9e \u00e0 poursuivre des r\u00e9alisations individuelles, de vouloir quelque chose que je ne pouvais avoir que si d&rsquo;autres personnes le voulaient aussi. Et si, d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;organisation \u00e9tait un exercice qui permettait d&rsquo;apprendre que l&rsquo;on pouvait faire beaucoup plus que ce que l&rsquo;on pensait \u2013 que l&rsquo;on pouvait parler aux gens, d\u00e9couvrir qu&rsquo;ils voulaient les m\u00eames choses que nous et se battre ensemble \u2013, c&rsquo;\u00e9tait aussi une le\u00e7on sur les limites. On ne pouvait tout simplement pas obliger quelqu&rsquo;un \u00e0 faire quelque chose qu&rsquo;il avait d\u00e9cid\u00e9 de ne pas faire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avons gagn\u00e9 dans mon d\u00e9partement, avec exactement le nombre de votes positifs sur lequel nous avions compt\u00e9. Et nous avons gagn\u00e9 dans tous les autres d\u00e9partements o\u00f9 nous avions d\u00e9pos\u00e9 notre candidature, sauf un, la plupart avec une large majorit\u00e9. Ce soir-l\u00e0, nous avons chant\u00e9 \u00ab Solidarity Forever \u00bb en nous embrassant dans le b\u00e2timent de l&rsquo;universit\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;\u00e9lection avait eu lieu, puis, plus tard, en marchant dans la rue pour rentrer chez moi apr\u00e8s la fermeture du bar, en marmonnant les couplets mais en hurlant le refrain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>CE N&rsquo;\u00c9TAIT PAS LA FIN.&nbsp;<\/strong>Nous avions besoin d&rsquo;un contrat, ce qui signifiait que nous devions obliger Yale \u00e0 n\u00e9gocier avec nous, ce qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient clairement pas l&rsquo;intention de faire. Notre meilleure chance \u00e9tait d&rsquo;obtenir que le NLRB certifie le r\u00e9sultat de notre \u00e9lection avant que Trump ne nomme une majorit\u00e9 r\u00e9publicaine : \u00e0 ce moment-l\u00e0, Yale n&rsquo;aurait plus aucun recours juridique et devrait enfreindre la loi pour d\u00e9manteler notre syndicat. Mais en attendant, ils pouvaient simplement gagner du temps en multipliant les recours juridiques pendant des mois. (Nous \u00e9tions tous devenus des experts en mati\u00e8re de dysfonctionnements du droit f\u00e9d\u00e9ral du travail.) Nous devions forcer la main \u00e0 l&rsquo;administration, mais il ne restait que quelques semaines avant la fin du semestre. La trentaine de membres de l&rsquo;organe d\u00e9cisionnel interd\u00e9partemental du syndicat, officiellement \u00e9lus par nos d\u00e9partements mais occupant en r\u00e9alit\u00e9 nos postes gr\u00e2ce \u00e0 notre volont\u00e9 de nous investir \u00e9norm\u00e9ment dans l&rsquo;organisation, ont d\u00e9cid\u00e9 de faire ce que nous pouvions avec le temps dont nous disposions : nous allions mener une action intensive pendant un mois afin de faire honte \u00e0 Yale et de le pousser \u00e0 c\u00e9der. Au c\u0153ur de la campagne se trouvait un groupe de membres du syndicat qui je\u00fbneraient \u00e0 tour de r\u00f4le, mais de mani\u00e8re continue. Le je\u00fbne \u00e9tait tr\u00e8s controvers\u00e9 et a fait l&rsquo;objet de d\u00e9bats intenses pendant deux jours de r\u00e9unions ; c&rsquo;\u00e9tait ce qui semblait aggraver la tension entre notre position relativement confortable et notre engagement \u00e0 mener une lutte acharn\u00e9e contre l&rsquo;administration. Les gr\u00e8ves de la faim n&rsquo;\u00e9taient-elles pas la tactique des prisonniers et d&rsquo;autres personnes en position de faiblesse, qui n&rsquo;avaient plus que leur corps \u00e0 utiliser ? N&rsquo;\u00e9tait-ce pas aller trop loin, m\u00eame pour nous ? J&rsquo;\u00e9tais sceptique au d\u00e9but ; le je\u00fbne ne me semblait pas tant inappropri\u00e9 qu&#8217;embarrassant, comme quelque chose qu&rsquo;un petit groupe d&rsquo;\u00e9tudiants trop z\u00e9l\u00e9s ferait. Nous \u00e9tions un syndicat bien organis\u00e9, avec des centaines de membres tout juste sortis d&rsquo;une victoire \u00e9lectorale ; nous pouvions s\u00fbrement faire mieux. Mais je ne pouvais pas imaginer organiser une gr\u00e8ve en un mois. UNITE HERE avait d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9 le je\u00fbne comme tactique, \u00e0 l&rsquo;instar de Cesar Chavez pour le syndicat United Farm Workers. J&rsquo;en suis venu \u00e0 penser que c&rsquo;\u00e9tait notre meilleure chance et je me suis mis \u00e0 convaincre les autres.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y avait toujours une \u00e9tape suivante ; je commen\u00e7ais enfin \u00e0 r\u00e9aliser qu&rsquo;il y en aurait toujours une.<\/p>\n<cite>Tweet<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Du jour au lendemain, notre syndicat est devenu une organisation insurrectionnelle engag\u00e9e dans une quasi-guerre de gu\u00e9rilla. Chaque jour pendant un mois, nous avons fait tout notre possible pour perturber la vie quotidienne de l&rsquo;universit\u00e9 et nous rendre impossibles \u00e0 ignorer pour Yale. Nous avons organis\u00e9 des actions de diversion pour distraire les policiers de Yale, construit une structure massive devant le bureau du pr\u00e9sident sur Beinecke Plaza et camp\u00e9 24 heures sur 24 pour la d\u00e9fendre, pr\u00eats \u00e0 \u00eatre arr\u00eat\u00e9s si elle \u00e9tait d\u00e9mantel\u00e9e. La premi\u00e8re nuit, des dizaines de personnes \u2013 membres du syndicat, professeurs, \u00e9tudiants, amis, sympathisants \u2013 sont rest\u00e9es toute la nuit dans la structure, lisant, discutant, notant des copies et jouant \u00e0 des jeux, dans une sorte de pr\u00e9figuration de l&rsquo;utopie acad\u00e9mique que j&rsquo;aurais fait n&rsquo;importe quoi pour pr\u00e9server. Yale a sagement laiss\u00e9 faire. Pour d\u00e9noncer la r\u00e9pression syndicale de Yale, nous avons accroch\u00e9 des banderoles sur lesquelles on pouvait lire \u00ab Trump University \u00bb dans la biblioth\u00e8que de l&rsquo;\u00e9cole de commerce et avons demand\u00e9 \u00e0 un membre du corps enseignant d&rsquo;\u00e9crire un article sur notre gr\u00e8ve de la faim dans le New York Times. Nous avons scand\u00e9 des slogans devant la maison du pr\u00e9sident, qui venait d&rsquo;\u00eatre r\u00e9nov\u00e9e pour 17 millions de dollars, et devant les manoirs de Greenwich des membres du conseil d&rsquo;administration de la Yale Corporation le dimanche matin, tandis que leurs voisins passaient litt\u00e9ralement \u00e0 cheval. Je croyais que nous allions gagner : mon intellect et ma volont\u00e9 \u00e9taient en parfaite harmonie. Je n&rsquo;ai pas h\u00e9sit\u00e9 une seconde avant de je\u00fbner pendant neuf jours. \u00c0 bien des \u00e9gards, c&rsquo;\u00e9tait plus facile que d&rsquo;organiser : tout ce que j&rsquo;avais \u00e0 faire, c&rsquo;\u00e9tait de ne pas manger. Dans un e-mail fr\u00e9n\u00e9tique que j&rsquo;ai \u00e9crit \u00e0 un ami au bout de six jours, j&rsquo;ai qualifi\u00e9 cette exp\u00e9rience de \u00ab bizarrement sereine \u00bb. Ma m\u00e8re s&rsquo;inqui\u00e9tait, mais elle m&rsquo;a aussi aid\u00e9e : elle a publiquement confront\u00e9 Gina Raimondo, une administratrice de la Yale Corporation jusqu&rsquo;alors appr\u00e9ci\u00e9e par ma m\u00e8re en raison de son statut de premi\u00e8re femme gouverneur de Rhode Island, pour ne pas avoir soutenu le syndicat alors que sa fille d\u00e9p\u00e9rissait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;universit\u00e9 a attendu que la vague de presse n\u00e9gative passe et a d\u00e9mantel\u00e9 notre structure apr\u00e8s la fin du semestre, lorsque le campus \u00e9tait calme aux petites heures du matin avant le week-end des anciens \u00e9l\u00e8ves. Plus tard cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0, mes organisateurs m&rsquo;ont demand\u00e9 de prendre un cong\u00e9 de l&rsquo;universit\u00e9 et de m&rsquo;occuper \u00e0 plein temps de la poursuite de la campagne pour la signature d&rsquo;une convention collective \u00e0 l&rsquo;automne. D&rsquo;un jour \u00e0 l&rsquo;autre, le NLRB allait rendre sa d\u00e9cision finale. Nous serions en position de force pour intensifier notre action \u00e0 la rentr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me suis rendu compte que nous devions passer \u00e0 la vitesse sup\u00e9rieure et que je pouvais y contribuer. Mais je ne voulais tout simplement pas le faire. Une fois l&rsquo;euphorie du mois d&rsquo;action retomb\u00e9e, je m&rsquo;\u00e9tais effondr\u00e9e. J&rsquo;\u00e9tais \u00e9puis\u00e9e. Ma volont\u00e9 faiblissait. Je ne voulais pas passer mes journ\u00e9es \u00e0 appeler des gens qui \u00e9taient furieux \u00e0 cause de tout le drame du je\u00fbne et leur demander de m&rsquo;en parler, de discuter du fait que m\u00eame si nous n&rsquo;avions pas encore gagn\u00e9, nous pouvions encore le faire, s&rsquo;ils faisaient juste quelques efforts suppl\u00e9mentaires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne voulais pas passer chaque jour dans un combat de bas niveau, \u00e0 absorber les sentiments n\u00e9gatifs de tout le monde et \u00e0 essayer de trouver l&rsquo;\u00e9nergie pour continuer \u00e0 me battre. Il y avait toujours une prochaine \u00e9tape ; je commen\u00e7ais enfin \u00e0 r\u00e9aliser qu&rsquo;il y en aurait toujours une. Je voulais d\u00e9m\u00e9nager \u00e0 New York, terminer ma th\u00e8se et prendre mes week-ends, ou du moins les passer \u00e0 travailler sur mes propres projets comme tout le monde. J&rsquo;ai quitt\u00e9 mon appartement \u00e0 New Haven et j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 planifier mon d\u00e9m\u00e9nagement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>MAIS JE NE SUIS PAS PARTIE.&nbsp;<\/strong>Pour certains, c&rsquo;\u00e9tait comme si j&rsquo;avais subi un lavage de cerveau : j&rsquo;avais insist\u00e9 sur le fait que je ne reviendrais absolument pas. Et pourtant, j&rsquo;\u00e9tais l\u00e0. Qu&rsquo;est-ce que le syndicat m&rsquo;avait fait ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Personne ne me for\u00e7ait \u00e0 rester ; personne ne pouvait vraiment le faire. D&rsquo;autres organisateurs pouvaient me dire pourquoi ils pensaient que je devais rester, mais si j&rsquo;avais vraiment d\u00e9cid\u00e9 de partir, je pouvais m&rsquo;en accommoder. J&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9 une fois de ne pas prendre de cong\u00e9 pour militer. Mais cette fois-ci, j&rsquo;avais longuement r\u00e9fl\u00e9chi avant de prendre ma d\u00e9cision. L&rsquo;euphorie du printemps avait bascul\u00e9 dans la direction oppos\u00e9e. Je ne voyais plus que de la peur et de la culpabilit\u00e9 partout autour de moi. J&rsquo;\u00e9tais certaine que je regretterais mon choix, quel qu&rsquo;il soit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourquoi suis-je rest\u00e9e ? En fin de compte, pour la m\u00eame raison que j&rsquo;avais fait tout le reste. J&rsquo;aimais qui j&rsquo;\u00e9tais lorsque je me mettais en avant avec d&rsquo;autres personnes, encore et encore. J&rsquo;\u00e9tais plus courageuse et plus gentille, plus g\u00e9n\u00e9reuse et plus confiante. Je voulais vivre dans un monde o\u00f9 ma voix comptait, o\u00f9 je pouvais consid\u00e9rer les gens autour de moi comme des camarades plut\u00f4t que comme des concurrents. Le syndicat \u00e9tait imparfait \u00e0 bien des \u00e9gards, je le savais aussi bien que n&rsquo;importe qui, mais c&rsquo;\u00e9tait ce qui se rapprochait le plus de ce genre de monde, et je ne pouvais tout simplement pas me convaincre qu&rsquo;\u00e0 ce moment-l\u00e0, pendant ces quelques mois, il y avait quoi que ce soit que je pouvais faire qui comptait plus que d&rsquo;essayer de le concr\u00e9tiser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous n&rsquo;avons pas gagn\u00e9. Tout l&rsquo;\u00e9t\u00e9, le NLRB est rest\u00e9 silencieux. \u00c0 l&rsquo;automne, les personnes nomm\u00e9es par Trump ont \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9es. Au sein du syndicat, tout s&rsquo;est effondr\u00e9. Nous \u00e9tions dans ce qui \u00e9tait cens\u00e9 \u00eatre la derni\u00e8re ligne droite depuis des mois. Nous avions beaucoup demand\u00e9 aux gens pendant longtemps, nous nous \u00e9tions mutuellement pouss\u00e9s \u00e0 atteindre nos objectifs en termes de participation aux rassemblements et de signatures de p\u00e9titions. Dans notre volont\u00e9 de forcer Yale \u00e0 n\u00e9gocier, notre groupe d&rsquo;organisateurs ultra-engag\u00e9s avait pris de l&rsquo;avance sur le reste des membres et avait continu\u00e9 \u00e0 aller de l&rsquo;avant ; la plupart d&rsquo;entre nous avions pouss\u00e9 nos relations dans nos d\u00e9partements aussi loin que possible, dans l&rsquo;espoir qu&rsquo;une fois que nous aurions gagn\u00e9, tout le monde nous suivrait. Nous avions accept\u00e9 ces difficult\u00e9s comme le prix \u00e0 payer pour gagner. Mais la victoire semblait toujours \u00eatre \u00e0 port\u00e9e de main. Pourquoi cette fois-ci serait-elle diff\u00e9rente ? \u00c0 mesure que nos perspectives s&rsquo;amenuisaient, la confiance dans la direction du syndicat, qui reposait au moins en partie sur l&rsquo;id\u00e9e que nous savions ce que nous faisions, s&rsquo;amenuisait \u00e9galement. Toutes les frustrations, les critiques et les ressentiments r\u00e9prim\u00e9s au nom de la victoire ont refait surface : le syndicat \u00e9tait antid\u00e9mocratique, d\u00e9lirant, instrumentaliste, manipulateur. J&rsquo;ai lutt\u00e9 pour maintenir le cap pendant les pires mois de ma vie, et en hiver, j&rsquo;ai d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 New York, avec un peu de retard sur mon planning.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>QUAND J&rsquo;AI ARR\u00caT\u00c9&nbsp;<\/strong>d&rsquo;organiser, ma vie est revenue \u00e0 la normale \u2014 du moins, \u00e0 la normale de ma vie avant l&rsquo;universit\u00e9, o\u00f9 je lisais sur la politique, r\u00e9fl\u00e9chissais \u00e0 la politique, parlais de politique et \u00e9crivais sur la politique, mais ne faisais pratiquement pas de politique. Je lisais davantage, je dormais davantage, je mangeais mieux. Je regardais plus la t\u00e9l\u00e9vision. Ma vie \u00e9tait plus agr\u00e9able \u00e0 bien des \u00e9gards. Avec Brecht, je serais volontiers sage. Mais on ne choisit pas son \u00e9poque. Et dans les moments sombres, je savais que je ne faisais rien d&rsquo;important.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;attendais que quelqu&rsquo;un m&rsquo;invite \u00e0 une r\u00e9union. Personne ne l&rsquo;a fait. Pendant de nombreux jours, je n&rsquo;ai parl\u00e9 \u00e0 personne : c&rsquo;\u00e9tait \u00e9tonnant de voir combien de temps on pouvait passer seul. Je pleurais moins, je riais moins. Je m&rsquo;inqui\u00e9tais du march\u00e9 du travail et de ce que des gens que je ne connaissais pas penseraient de moi. Cette personne anxieuse et \u00e9gocentrique \u00e9tait-elle vraiment plus authentique que celle que j&rsquo;avais essay\u00e9 de forger ? J&rsquo;esp\u00e9rais que non.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je pensais toujours \u00e0 l&rsquo;organisation. Je lisais et lisais, essayant de comprendre ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9, ce qui avait mal tourn\u00e9. Je voyais des situations diff\u00e9rentes, des styles d&rsquo;organisation diff\u00e9rents, des enjeux diff\u00e9rents, mais les m\u00eames conflits, les m\u00eames tensions, les m\u00eames \u00e9checs.&nbsp;<em>The Romance of American Communism<\/em>&nbsp;se termine sur une note tragique : Gornick comprend enfin le chagrin des communistes parmi lesquels elle a grandi en voyant le mouvement f\u00e9ministe auquel elle appartenait se dissoudre dans l&rsquo;acrimonie. Leur destin, en vient-elle \u00e0 penser, a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00ab l&rsquo;agonie au c\u0153ur du radicalisme \u00bb, la \u00ab magnifique tristesse \u00bb de la cr\u00e9ation de soi. Mais ce n&rsquo;est pas dans cette partie de l&rsquo;essai que je conclus que la vie politique est tragiquement impossible. C&rsquo;est l\u00e0 que j&rsquo;essaie de comprendre comment y revenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le manuel de Labor Notes intitul\u00e9&nbsp;<em>Secrets of a Successful Organizer<\/em>&nbsp;(Les secrets d&rsquo;un organisateur qui r\u00e9ussit) se termine par un secret pour ceux qui \u00e9chouent : \u00ab Une dure r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;organisation : vous allez \u00e9chouer souvent. Vous perdrez plus souvent que vous ne gagnerez. \u00bb Si le secret pour gagner n&rsquo;est pas vraiment un secret \u2013 il suffit de continuer \u00e0 organiser, organiser et organiser encore pour que, malgr\u00e9 toutes les d\u00e9faites et les revers, les victoires commencent \u00e0 s&rsquo;accumuler \u2013, alors peut-\u00eatre que la question de savoir comment gagner n&rsquo;est qu&rsquo;une question de savoir comment continuer \u00e0 le faire, apr\u00e8s avoir gagn\u00e9 et apr\u00e8s avoir perdu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le syndicat a continu\u00e9. Je crains de ne plus jamais faire quelque chose de similaire, et je crains de le refaire.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Note du traducteur (GB) : <strong>Alyssa Battistoni<\/strong> a publi\u00e9 r\u00e9cemment <a href=\"https:\/\/books.apple.com\/ca\/book\/free-gifts\/id6741621130?l=fr-CA\">Free Gifts: Capitalism and the Politics of Nature<\/a>. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1007\" height=\"1500\" src=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/Free_gifts.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-8981\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/Free_gifts.jpg 1007w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/Free_gifts-744x1108.jpg 744w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/Free_gifts-420x626.jpg 420w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/01\/Free_gifts-768x1144.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur l&rsquo;organisation politique Par Alyssa Battistoni, sur N+1 : Printemps 2019, Num\u00e9ro 34 : Spadework EN 2007, \u00c0 L&rsquo;\u00c2GE DE 21 ANS, J&rsquo;ai \u00e9crit une lettre indign\u00e9e au&nbsp;New York Times&nbsp;en r\u00e9ponse \u00e0 une chronique de Thomas Friedman. Friedman avait qualifi\u00e9 ma g\u00e9n\u00e9ration de passive : \u00ab trop calme, trop connect\u00e9e, pour son propre bien \u00bb. &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/travail-preparatoire\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Travail pr\u00e9paratoire&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-8977","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack-related-posts":[{"id":9396,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/solutionneurs-ong-fondations\/","url_meta":{"origin":8977,"position":0},"title":"La rivalit\u00e9 des solutionneurs : ONG, groupes de r\u00e9flexion, fondations","author":"Gilles Beauchamp","date":"20 f\u00e9vrier 2026","format":false,"excerpt":"Traduction de Wie Organisationen um die L\u00f6sung gro\u00dfer Krisen konkurrieren par Marc M\u00f6lders le 1er f\u00e9vrier 2026. 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