{"id":8983,"date":"2026-01-05T14:58:19","date_gmt":"2026-01-05T19:58:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=8983"},"modified":"2026-01-24T18:31:04","modified_gmt":"2026-01-24T23:31:04","slug":"levi-strauss-cybernetique","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/levi-strauss-cybernetique\/","title":{"rendered":"L\u00e9vi-Strauss et la cybern\u00e9tique"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Traduction de l&rsquo;article de Alex Taek-Gwang Lee : <a href=\"https:\/\/substack.com\/home\/post\/p-182486276\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">L\u00e9vi-Strauss and Cybernetics<\/a>, paru sur Substack le 24 d\u00e9cembre 2025. Une r\u00e9f\u00e9rence de <a href=\"https:\/\/www.the-syllabus.com\/\">The Syllabus<\/a><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1. Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les cons\u00e9quences de la Seconde Guerre mondiale ont donn\u00e9 lieu \u00e0 de s\u00e9v\u00e8res critiques \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des Lumi\u00e8res europ\u00e9ennes, comme en t\u00e9moignent les ouvrages de Theodor W. Adorno et Max Horkheimer,&nbsp;<em>Dialectique de la raison<\/em>. Ironiquement, c&rsquo;est la philosophie fran\u00e7aise, plut\u00f4t que la pens\u00e9e allemande, qui a formul\u00e9 la critique la plus virulente \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la tradition philosophique critique allemande au nom de la science, fondement m\u00eame des Lumi\u00e8res. Cette critique n&rsquo;impliquait toutefois pas un rejet total des valeurs des Lumi\u00e8res, mais plut\u00f4t un r\u00e9examen dans une perspective globale. Je propose que le structuralisme ait catalys\u00e9 ce changement de paradigme. Cet essai soutiendra que le structuralisme a fourni la base conceptuelle du d\u00e9placement de la ph\u00e9nom\u00e9nologie fran\u00e7aise. En outre, il d\u00e9montrera que l&rsquo;essor du structuralisme \u00e9tait essentiellement li\u00e9 aux efforts am\u00e9ricains d&rsquo;apr\u00e8s-guerre pour restructurer le capitalisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un moment cl\u00e9 de la th\u00e9orie fran\u00e7aise s&rsquo;est produit lorsque Claude L\u00e9vi-Strauss a rencontr\u00e9 Roman Jakobson \u00e0 New York en 1940. Plus qu&rsquo;une simple rencontre entre un linguiste et un anthropologue, cet \u00e9pisode historique repr\u00e9sente une collaboration spectaculaire n\u00e9e des conditions sp\u00e9cifiques de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre et favoris\u00e9e par les \u00e9v\u00e9nements de la guerre froide. Avec l&rsquo;essor du poststructuralisme, L\u00e9vi-Strauss est tomb\u00e9 dans l&rsquo;oubli, r\u00e9duit \u00e0 une figure n\u00e9glig\u00e9e et m\u00e9pris\u00e9e. Pourtant, sa contribution \u00e0 l&rsquo;histoire de la th\u00e9orie fran\u00e7aise est difficile \u00e0 sous-estimer, et ses liens avec Jakobson et l&rsquo;h\u00e9ritage du formalisme russe ont \u00e9t\u00e9 fondamentaux pour le nouveau mouvement intellectuel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s 1928, les concepts du formalisme russe se sont d\u00e9velopp\u00e9s de mani\u00e8re particuli\u00e8rement importante en dehors de l&rsquo;Union sovi\u00e9tique, Jakobson s&rsquo;imposant comme une figure de proue du mouvement. Largement reconnu pour ses contributions influentes, le linguiste d&rsquo;origine russe a jou\u00e9 un r\u00f4le central dans le d\u00e9veloppement des id\u00e9es formalistes, en particulier \u00e0 Prague, o\u00f9 il a encourag\u00e9 le structuralisme tch\u00e8que, puis \u00e0 New York, o\u00f9 il a initi\u00e9 L\u00e9vi-Strauss \u00e0 la linguistique structuraliste. Un \u00e9l\u00e9ment essentiel de cette \u00e9volution est la capacit\u00e9 de Jakobson \u00e0 organiser et \u00e0 promouvoir les \u00e9changes scientifiques au sein des cercles universitaires. Il a cofond\u00e9 le Cercle linguistique de Moscou en 1915, le Cercle linguistique de Prague en 1926 et le Cercle linguistique de New York en 1944. En effet, cette origine historique du structuralisme dans le formalisme russe est bien connue et ne retient gu\u00e8re l&rsquo;attention.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais que se passerait-il si, cach\u00e9e dans l&rsquo;histoire officielle de la th\u00e9orie fran\u00e7aise du XXe si\u00e8cle, se trouvait une v\u00e9rit\u00e9 historique fascinante et intrigante ? L&rsquo;histoire a tendance \u00e0 sombrer dans l&rsquo;oubli et \u00e0 s&rsquo;effondrer en ruines. Pourtant, ces vestiges font \u00e9cho \u00e0 un pass\u00e9 non \u00e9crit, vaincu et effac\u00e9 dans les affres des luttes de pouvoir. J&rsquo;ai longtemps cru que la th\u00e9orie n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre que l&rsquo;incarnation de ces ruines. Loin d&rsquo;\u00eatre un mouvement purement intellectuel, le structuralisme r\u00e9v\u00e8le un enchev\u00eatrement surprenant avec l&rsquo;ordre d&rsquo;apr\u00e8s-guerre et l&#8217;emprise glaciale de la guerre froide. Le plan Marshall, qui utilisait le pragmatisme et la technocratie comme armes contre l&rsquo;expansion du communisme, a servi de catalyseur inattendu \u00e0 la naissance du structuralisme. Une collaboration entre la Fondation Rockefeller et \u00ab une fraternit\u00e9 mondiale de scientifiques \u00bb a guid\u00e9 cet effort en coulisses (Geoghegan 2011, 102).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;int\u00e9r\u00eat croissant de Jakobson et L\u00e9vi-Strauss pour la cybern\u00e9tique et la th\u00e9orie de l&rsquo;information a co\u00efncid\u00e9 avec leur affiliation \u00e0 la Fondation Rockefeller, fervente partisane de la recherche scientifique dans ces domaines. La fondation consid\u00e9rait ces disciplines comme des composantes interd\u00e9pendantes d&rsquo;une initiative plus large de r\u00e9forme scientifique mondiale. Cette r\u00e9forme abordait les questions sociales et politiques en appliquant des solutions rationnelles \u00e9labor\u00e9es par des experts afin de remplacer les d\u00e9saccords partisans par une analyse scientifique objective utilisant des outils et des m\u00e9thodes impartiaux. La \u00ab Grande Mission am\u00e9ricaine \u00bb comportait de nombreux aspects, dont l&rsquo;interpr\u00e9tation variait en fonction du contexte historique, et le plan Marshall \u00e9tait l&rsquo;un des projets li\u00e9s \u00e0 cette mission plus large. L&rsquo;une des principales motivations \u00e9tait de contenir la domination sovi\u00e9tique en Europe occidentale. Les pays d\u00e9chir\u00e9s par la guerre \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme vuln\u00e9rables aux id\u00e9ologies communistes. Ce processus s&rsquo;inscrivait dans la volont\u00e9 de l&rsquo;establishment de consolider son avanc\u00e9e dans l&rsquo;apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2. Le r\u00f4le de la Fondation Rockefeller<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les racines historiques et la coh\u00e9sion de l&rsquo;establishment d&rsquo;apr\u00e8s-guerre remontent \u00e0 ses succ\u00e8s dans la victoire de la Seconde Guerre mondiale, la formulation et la mise en \u0153uvre du plan Marshall, la cr\u00e9ation de l&rsquo;OTAN et les relations avec l&rsquo;Union sovi\u00e9tique. Sa politique collective visait \u00e0 s&rsquo;opposer \u00e0 l&rsquo;isolationnisme et \u00e0 soutenir une forme d&rsquo;internationalisme lib\u00e9ral. Elle d\u00e9courageait le chauvinisme national tout en pr\u00f4nant la puissance am\u00e9ricaine, soutenait la retenue mais admirait l&rsquo;application de technologies militaires avanc\u00e9es, et agissait de mani\u00e8re consciencieuse sans pour autant entraver une action \u00e9nergique. Leur ambition commune n&rsquo;\u00e9tait rien de moins que d&rsquo;assumer \u00ab le leadership moral et politique du monde \u00bb, un objectif visant \u00e0 combler le vide laiss\u00e9 par le d\u00e9clin de l&rsquo;Empire britannique (Parmar 2012, 17).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 premi\u00e8re vue, le plan Marshall visait \u00e0 cr\u00e9er la stabilit\u00e9 et \u00e0 favoriser le lib\u00e9ralisme, afin de rendre les pays moins sensibles aux appels communistes. Le plan fournissait une aide pour reconstruire les infrastructures, relancer les industries et moderniser les \u00e9conomies, facilitant ainsi la croissance \u00e9conomique et la prosp\u00e9rit\u00e9, consid\u00e9r\u00e9es comme essentielles \u00e0 l&rsquo;\u00e9panouissement des institutions d\u00e9mocratiques. En aidant les pays europ\u00e9ens \u00e0 adopter les principes du libre march\u00e9, les \u00c9tats-Unis esp\u00e9raient en faire des partenaires commerciaux et des alli\u00e9s fiables dans un syst\u00e8me capitaliste mondial. Gr\u00e2ce \u00e0 ce processus, ils esp\u00e9raient qu&rsquo;une Europe forte et \u00e9conomiquement interconnect\u00e9e servirait les int\u00e9r\u00eats am\u00e9ricains en cr\u00e9ant un ordre international stable propice au commerce et \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 mondiale. De cette mani\u00e8re, le plan Marshall a contribu\u00e9 \u00e0 consolider le leadership am\u00e9ricain dans ce nouvel ordre, en d\u00e9montrant sa puissance \u00e9conomique et politique et en \u00e9tablissant des partenariats diplomatiques et \u00e9conomiques avec les nations d&rsquo;Europe occidentale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec la guerre froide qui battait son plein, le soutien financier de la Fondation Rockefeller, guid\u00e9e par le math\u00e9maticien et anticommuniste Warren Weaver, directeur de la division des sciences naturelles de la fondation, est devenu crucial pour permettre aux \u00c9tats-Unis de faire avancer leur programme international. L&rsquo;influence de Weaver a transcend\u00e9 la th\u00e9orie (par exemple,&nbsp;<em>The Mathematical Theory of Communication<\/em>&nbsp;avec Claude Shannon). Elle a profond\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9 la restructuration d&rsquo;apr\u00e8s-guerre de la production mondiale de connaissances, faisant de lui une figure essentielle de l&rsquo;analyse historique. Il croyait sinc\u00e8rement que l&rsquo;esprit scientifique stabilisait efficacement les passions politiques d\u00e9plac\u00e9es, les pr\u00e9jug\u00e9s et les ravages qu&rsquo;ils causaient. Dans son c\u00e9l\u00e8bre m\u00e9morandum de 1933, Weaver affirmait que \u00ab la science est une influence majeure dans le d\u00e9veloppement d&rsquo;une vision factuelle, d&rsquo;un scepticisme sain et flexible, ainsi que de l&rsquo;objectivit\u00e9 et de la tol\u00e9rance dans l&rsquo;\u00e9valuation des preuves \u00bb. Par cons\u00e9quent, \u00ab il existe une contribution \u00e0 l&rsquo;amiti\u00e9 et \u00e0 la compr\u00e9hension internationales qui r\u00e9sulte d&rsquo;une fraternit\u00e9 mondiale de scientifiques unis par un int\u00e9r\u00eat et une compr\u00e9hension impersonnels et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s \u00bb (Weaver 1933).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Inspir\u00e9e par l&rsquo;optimisme scientifique de Weaver, inspir\u00e9 des Lumi\u00e8res, et par la tendance lib\u00e9rale plus large de la foi technologique, la Fondation Rockefeller a pr\u00e9sent\u00e9 les d\u00e9fis sociaux comme des \u00e9nigmes d&rsquo;ing\u00e9nierie. Elle envisageait les sp\u00e9cialistes en sciences sociales non pas comme des universitaires ou des militants, mais comme des \u00ab techniciens apolitiques \u00bb fa\u00e7onnant les syst\u00e8mes juridiques, les m\u00e9dias et les programmes sociaux tels que l&rsquo;aide sociale et l&rsquo;hygi\u00e8ne pour en faire des instruments de contr\u00f4le social (Parmar 2012, 201). En 1936, la Fondation Rockefeller a r\u00e9orient\u00e9 ses efforts vers la recherche en sciences humaines, privil\u00e9giant les m\u00e9thodes scientifiques froides et la technologie au d\u00e9triment des domaines conventionnels tels que les \u00e9tudes linguistiques et l&rsquo;interpr\u00e9tation. Le financement de disciplines telles que la philologie, l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se et l&rsquo;herm\u00e9neutique a cess\u00e9, au profit d&rsquo;applications pratiques li\u00e9es aux m\u00e9dias de masse et aux technologies de la communication. Les programmes de la Fondation Rockefeller ont financ\u00e9 des chercheurs tels que I.A. Richards, Paul Lazarsfeld, Theodor W. Adorno et Siegfried Kracauer pour constituer des archives cin\u00e9matographiques et photographiques, analyser les \u00e9missions, introduire la microphotographie dans les biblioth\u00e8ques et concevoir l&rsquo;\u00e9ducation publique par le cin\u00e9ma et la radio. Ils ont \u00e9galement accueilli des scientifiques europ\u00e9ens fuyant la Seconde Guerre mondiale, dans le but de cr\u00e9er un r\u00e9seau interdisciplinaire durable \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger. Cependant, l&rsquo;accent mis sur les \u00ab nouveaux gadgets m\u00e9diatiques \u00bb entrait parfois en conflit avec les pr\u00e9f\u00e9rences intellectuelles des universitaires. La publication de&nbsp;<em>Dialectique de la raison<\/em>&nbsp;d&rsquo;Adorno et Max Horkheimer en 1947 allait mettre en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont cette tension se manifestait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u00e9vi-Strauss \u00e9tait une figure ambivalente, \u00e0 la fois b\u00e9n\u00e9ficiaire du soutien de la Fondation Rockefeller \u00e0 ce renouveau lib\u00e9ral et en d\u00e9saccord avec son \u00e9thique. Son habilet\u00e9 \u00e0 naviguer entre l&rsquo;administration politique et les sciences sociales attira l&rsquo;attention du gouvernement f\u00e9d\u00e9ral am\u00e9ricain. Avant son arriv\u00e9e aux \u00c9tats-Unis, un individu non identifi\u00e9 de Poughkeepsie, dans l&rsquo;\u00c9tat de New York, envoya une carte postale \u00e0 J. Edgar Hoover, qualifiant L\u00e9vi-Strauss de membre d&rsquo;un groupe de \u00ab communistes internationaux juifs \u00bb, ce qui attira l&rsquo;attention du FBI. Lorsque L\u00e9vi-Strauss a pris la direction du centre \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole Libre, le FBI a commenc\u00e9 \u00e0 surveiller son courrier et \u00e0 mener des enqu\u00eates \u00e0 New York. Il a minutieusement document\u00e9 les activit\u00e9s d&rsquo;avant-guerre de L\u00e9vi-Strauss en Am\u00e9rique latine, son r\u00f4le \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole Libre et ses diverses activit\u00e9s de conseil et de conf\u00e9rencier pour le gouvernement am\u00e9ricain. Hoover exprima son inqui\u00e9tude dans une note, citant les r\u00e9centes d\u00e9clarations d&rsquo;un informateur selon lesquelles L\u00e9vi-Strauss et son coll\u00e8gue, le surr\u00e9aliste Andr\u00e9 Breton, \u00e9taient \u00ab \u00e9troitement li\u00e9s \u00e0 un groupe au Mexique qui est tr\u00e8s mauvais, ayant des id\u00e9es diff\u00e9rentes de celles que nous avons tous \u00bb (Geoghegan 2020, 61).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Malgr\u00e9 les soup\u00e7ons du FBI, L\u00e9vi-Strauss arriva \u00e0 New York \u00e0 la fin du mois de mai 1941, avec une caisse remplie de mat\u00e9riel ethnographique, d&rsquo;effets personnels et d&rsquo;une modeste somme d&rsquo;argent. Le long voyage vers l&rsquo;exil, qui avait commenc\u00e9 un an plus t\u00f4t dans les bois apparemment paisibles derri\u00e8re la ligne Maginot, \u00e9tait enfin termin\u00e9. Il s&rsquo;inscrivit \u00e0 la New School for Social Research, qui avait pris le r\u00f4le d&rsquo;un centre d&rsquo;accueil, aidant les exil\u00e9s d\u00e9sorient\u00e9s \u00e0 trouver leurs rep\u00e8res. \u00c0 son arriv\u00e9e, environ trente mille Fran\u00e7ais avaient trouv\u00e9 refuge \u00e0 New York. Parmi eux se trouvaient des \u00e9migr\u00e9s ais\u00e9s fuyant les bouleversements de la guerre, ainsi que des artistes et des universitaires pauvres (Mehlman 2000, 181-196). Une sc\u00e8ne florissante de journaux, de revues et d&rsquo;une modeste industrie \u00e9ditoriale fran\u00e7aise \u00e9tait en train de voir le jour, accompagn\u00e9e de concerts, d&rsquo;expositions et de pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre mettant en vedette des artistes fran\u00e7ais. Andr\u00e9 Breton lui permit d&rsquo;int\u00e9grer le groupe des surr\u00e9alistes europ\u00e9ens, et son accueil ouvrit \u00e0 L\u00e9vi-Strauss les portes de la sc\u00e8ne artistique underground new-yorkaise (Mehlman 2000, 190). Alors qu&rsquo;il semblait avoir trouv\u00e9 un nouveau foyer dans cet exil de l&rsquo;art d&rsquo;avant-garde, il rencontra Jakobson, qui le mit sur une nouvelle voie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3. Jakobson et la cybern\u00e9tique<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parlant couramment une douzaine de langues et membre \u00e9minent des \u00e9coles linguistiques de Moscou et de Prague, Jakobson s&rsquo;\u00e9tait r\u00e9cemment immerg\u00e9 \u00e0 New York, un milieu qui avait longtemps \u00e9t\u00e9 son habitat naturel. Cet environnement m\u00ealait le monde universitaire et l&rsquo;art moderne, les amphith\u00e9\u00e2tres, la boh\u00e8me, la po\u00e9sie d&rsquo;avant-garde et le domaine \u00e9mergent de l&rsquo;analyse linguistique structurale. Pendant son s\u00e9jour dans la Moscou r\u00e9volutionnaire, Jakobson fr\u00e9quenta les futuristes, et \u00e0 Prague, il s&rsquo;engagea aupr\u00e8s des surr\u00e9alistes tch\u00e8ques et des artistes de cabaret modernistes. Il s&rsquo;int\u00e9ressa m\u00eame \u00e0 l&rsquo;anthropologie, explorant le folklore \u00e0 Moscou et dans ses environs aux c\u00f4t\u00e9s de l&rsquo;ethnologue russe Petr Bogatyrev. De plus, la rencontre entre L\u00e9vi-Strauss et la cybern\u00e9tique eut lieu gr\u00e2ce \u00e0 Jakobson. \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1940 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950, Jakobson et L\u00e9vi-Strauss ont tous deux trouv\u00e9 l&rsquo;inspiration dans les domaines \u00e9mergents de la cybern\u00e9tique et de la th\u00e9orie de l&rsquo;information, respectivement lanc\u00e9s par Norbert Wiener et Claude Shannon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u00e9vi-Strauss reconna\u00eet explicitement cette influence dans ses travaux, en particulier dans \u00ab Le langage et l&rsquo;analyse des lois sociales \u00bb, une pr\u00e9sentation donn\u00e9e lors d&rsquo;un symposium en 1949 et publi\u00e9e en 1951, et dans \u00ab Les math\u00e9matiques de l&rsquo;homme \u00bb en 1954. Dans le premier ouvrage, il expose son mod\u00e8le de la vie sociale, qu&rsquo;il d\u00e9crit comme \u00e9tant compos\u00e9 de syst\u00e8mes d&rsquo;\u00e9change et d&rsquo;interaction entre la parent\u00e9, l&rsquo;\u00e9conomie et le langage. Lors de la Conf\u00e9rence des anthropologues et linguistes de 1952 \u00e0 Bloomington, dans l&rsquo;Indiana, L\u00e9vi-Strauss a pr\u00e9sent\u00e9 un article intitul\u00e9 \u00ab Vers une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de la communication \u00bb, et son aper\u00e7u de la conf\u00e9rence d&rsquo;un point de vue anthropologique a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans Structural Anthropology sous le titre \u00ab Linguistics and Anthropology \u00bb. Pour citer :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous constatons que dans le cas indo-europ\u00e9en, nous avons une structure tr\u00e8s simple (r\u00e8gles du mariage), mais que les \u00e9l\u00e9ments (organisation sociale) qui doivent \u00eatre organis\u00e9s dans cette structure sont nombreux et complexes, alors que dans le cas sino-tib\u00e9tain, c&rsquo;est l&rsquo;inverse qui pr\u00e9vaut : nous avons une structure tr\u00e8s complexe (r\u00e8gles du mariage), avec deux ensembles de r\u00e8gles diff\u00e9rents, et les \u00e9l\u00e9ments (organisation sociale) sont peu nombreux. Et \u00e0 la s\u00e9paration entre la&nbsp;<em>structure<\/em>&nbsp;et les&nbsp;<em>\u00e9l\u00e9ments<\/em>&nbsp;correspondent, au niveau de la terminologie \u2013 qui est un niveau linguistique \u2013 des caract\u00e9ristiques antith\u00e9tiques quant au cadre (<em>subjectif<\/em> versus&nbsp;<em>objectif<\/em>) et aux termes eux-m\u00eames (<em>nombreux<\/em> versus&nbsp;<em>peu<\/em>). Il me semble que si nous formulons la situation en ces termes, il est au moins possible d&rsquo;entamer une discussion utile avec les linguistes. En dressant ce tableau, je ne pouvais m&#8217;emp\u00eacher de me rappeler ce que R. Jakobson a dit lors de la s\u00e9ance d&rsquo;hier \u00e0 propos de la structure de la langue indo-europ\u00e9enne : un grand \u00e9cart entre la forme et le fond, de nombreuses irr\u00e9gularit\u00e9s par rapport aux r\u00e8gles et une libert\u00e9 consid\u00e9rable dans le choix des moyens d&rsquo;exprimer une m\u00eame id\u00e9e. Tous ces traits ne sont-ils pas similaires \u00e0 ceux que nous avons mis en \u00e9vidence en ce qui concerne la structure sociale ? (L\u00e9vi-Strauss 1963, 79)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette citation montre que <strong>L\u00e9vi-Strauss \u00e9tablit la linguistique de Jakobson comme fondement scientifique des th\u00e9ories g\u00e9n\u00e9rales de la structure sociale<\/strong>. Il \u00e9tait fascin\u00e9 par la th\u00e9orie du langage de Jakoson. Dans une interview avec Didier \u00c9ribon, L\u00e9vi-Strauss a avou\u00e9 qu&rsquo;il \u00e9tait un structuraliste na\u00eff qui pratiquait le structuralisme sans le savoir. Pour lui, Jakobson a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le fondement solide d&rsquo;une doctrine d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablie dans une discipline : la linguistique, qu&rsquo;il n&rsquo;avait jamais pratiqu\u00e9e (\u00c9ribon 1991). Dans cette perspective, il adopte le terme \u00ab anthropologie structurale \u00bb, empruntant le mot \u00ab structurale \u00bb directement \u00e0 la linguistique plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;approche \u00ab structuro-fonctionnelle \u00bb de l&rsquo;anthropologie britannique. Ce faisant, il affirme l&rsquo;existence de nouveaux domaines expansifs pour la linguistique saussurienne. L\u00e9vi-Strauss, s&rsquo;inspirant largement des m\u00e9thodes linguistiques, vise \u00e0 \u00e9tablir un cadre commun.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, l&rsquo;acceptation du structuralisme par L\u00e9vi-Strauss \u00e9tait singuli\u00e8re. Il consid\u00e9rait en effet le structuralisme comme une sorte d&rsquo;extension du naturalisme, une vision qui divergeait de celle de nombreux structuralistes de l&rsquo;\u00e9poque. Alors que l&rsquo;extension du structuralisme linguistique \u00e0 toutes les sciences humaines \u00e9tait accueillie avec enthousiasme par beaucoup, la perspective naturaliste \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9e comme inappropri\u00e9e, une sorte de faux pas intellectuel qu&rsquo;il valait mieux ignorer. Sans mentionner explicitement L\u00e9vi-Strauss, mais en y faisant r\u00e9f\u00e9rence, Fran\u00e7ois Wahl, dans le chapitre introductif de&nbsp;<em>Qu&rsquo;est-ce que le structuralisme ?<\/em>&nbsp;en 1968, mettait en garde contre ce qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme une menace pour le structuralisme : un retour au naturalisme (Wahl 1968, 334). N\u00e9anmoins, L\u00e9vi-Strauss persista r\u00e9solument, soulignant constamment un point de vue naturaliste tout au long de son \u0153uvre. Dans La Pens\u00e9e sauvage, en 1966, il envisageait la r\u00e9int\u00e9gration de \u00ab la culture dans la nature et enfin de la vie dans l&rsquo;ensemble de ses conditions physico-chimiques \u00bb (L\u00e9vi-Strauss 2021, 281). Dans&nbsp;<em>The View from Afar<\/em>&nbsp;en 1985, tout en se distanciant du naturalisme na\u00eff et simpliste de la sociobiologie, il a con\u00e7u une convergence potentielle entre les sciences de la nature et de la culture, depuis les m\u00e9canismes les plus fondamentaux de la vie jusqu&rsquo;aux ph\u00e9nom\u00e8nes humains les plus complexes. Il a fait valoir que <\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">[L]es progr\u00e8s de la neurologie permettent aujourd&rsquo;hui d&rsquo;esp\u00e9rer r\u00e9soudre des probl\u00e8mes philosophiques tr\u00e8s anciens, tels que l&rsquo;origine des notions g\u00e9om\u00e9triques. Mais si d&rsquo;abord l&rsquo;\u0153il, puis les corps g\u00e9nicul\u00e9s lat\u00e9raux ne photographient pas les objets, mais r\u00e9agissent de mani\u00e8re s\u00e9lective \u00e0 des relations abstraites \u2013 une direction horizontale, verticale ou oblique ; le contraste entre une figure et son arri\u00e8re-plan ; et d&rsquo;autres donn\u00e9es primaires \u00e0 partir desquelles le cortex reconstruit l&rsquo;objet \u2013, il n&rsquo;est donc plus logique de se demander si les notions g\u00e9om\u00e9triques appartiennent au monde des id\u00e9es platoniciennes ou sont tir\u00e9es de l&rsquo;exp\u00e9rience : ces notions sont inscrites dans le corps. De m\u00eame, si l&rsquo;universalit\u00e9 du langage articul\u00e9 chez l&rsquo;homme est due \u00e0 l&rsquo;existence de certaines structures c\u00e9r\u00e9brales propres \u00e0 notre esp\u00e8ce, alors, comme ces structures elles-m\u00eames, l&rsquo;aptitude au langage articul\u00e9 doit avoir une base g\u00e9n\u00e9tique. (L\u00e9vi-Strauss 1985, 31-32)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces d\u00e9clarations illustrent le d\u00e9veloppement logique de l&rsquo;adoption par L\u00e9vi-Strauss de la cybern\u00e9tique et de la th\u00e9orie de l&rsquo;information comme discipline int\u00e9gr\u00e9e combinant la linguistique et l&rsquo;anthropologie. Les deux ouvrages qui ont formalis\u00e9 la th\u00e9orie de la cybern\u00e9tique sont&nbsp;<em>Cybernetics<\/em>&nbsp;de Wiener et&nbsp;<em>The Mathematical Theory of Communication<\/em>&nbsp;de Shannon et Weaver. Le concept de structure de L\u00e9vi-Strauss ne peut \u00eatre dissoci\u00e9 de la notion de communication dans ce dernier ouvrage. Dans leur livre, Shannon et Weaver d\u00e9finissent la communication comme \u00ab l&rsquo;ensemble des proc\u00e9dures par lesquelles un esprit peut en influencer un autre \u00bb, y compris \u00ab non seulement la parole \u00e9crite et orale, mais aussi la musique, les arts picturaux, le th\u00e9\u00e2tre, le ballet et, en fait, tous les comportements humains \u00bb (Shannon 1963, 3).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La conceptualisation de la structure par L\u00e9vi-Strauss s&rsquo;est d&rsquo;abord inspir\u00e9e de la linguistique de Jakobson, puis a \u00e9t\u00e9 influenc\u00e9e par la th\u00e9orie de l&rsquo;information de Shannon. Selon Shannon et Weaver, l&rsquo;information \u00ab ne doit pas \u00eatre confondue avec le sens \u00bb (Shannon 1963, 8). Dans leur th\u00e9orie de la communication, l&rsquo;\u00ab information \u00bb est plus \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 ce que l&rsquo;on peut exprimer qu&rsquo;\u00e0 ce que l&rsquo;on exprime r\u00e9ellement. En substance, l&rsquo;information sert \u00e0 mesurer la libert\u00e9 de choix d&rsquo;une personne lorsqu&rsquo;elle s\u00e9lectionne un message. Face \u00e0 une situation basique n\u00e9cessitant de choisir entre deux messages, on affirme arbitrairement que l&rsquo;information associ\u00e9e \u00e0 cette situation est l&rsquo;unit\u00e9. Il est essentiel de reconna\u00eetre que d\u00e9crire l&rsquo;un ou l&rsquo;autre message comme v\u00e9hiculant une information unitaire peut \u00eatre trompeur, m\u00eame si cela est souvent pratique. Le concept d&rsquo;information ne s&rsquo;applique pas aux messages individuels comme le ferait le concept de signification ; il se rapporte plut\u00f4t \u00e0 la situation dans son ensemble. L&rsquo;unit\u00e9 d&rsquo;information signifie que, dans cette situation particuli\u00e8re, on dispose d&rsquo;une certaine libert\u00e9 de choix dans la s\u00e9lection d&rsquo;un message, qui est conventionnellement trait\u00e9 comme une quantit\u00e9 standard ou unitaire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">4. Th\u00e9orie fran\u00e7aise et cybern\u00e9tique<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Se rem\u00e9morant ses souvenirs \u00e0 New York en 1941, L\u00e9vi-Strauss lui-m\u00eame a pr\u00e9cis\u00e9 : \u00ab J&rsquo;ai appris que Claude Shannon avait \u00e9galement v\u00e9cu l\u00e0, mais \u00e0 un \u00e9tage sup\u00e9rieur et face \u00e0 la rue \u00bb, puis \u00ab \u00e0 quelques m\u00e8tres seulement, il cr\u00e9ait la cybern\u00e9tique et j&rsquo;\u00e9crivais&nbsp;<em>Elementary Structures of Kinship<\/em>&nbsp;\u00bb (L\u00e9vi-Strauss 1985, 260). Bien qu&rsquo;il ne le s\u00fbt pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, la th\u00e9orie de cet homme \u00e9trange sur la cr\u00e9ation d&rsquo;un \u00ab cerveau artificiel \u00bb allait plus tard fa\u00e7onner le parcours de L\u00e9vi-Strauss lorsqu&rsquo;il rencontra Jakobson. D&rsquo;apr\u00e8s leur correspondance, Jakobson envoya \u00e0 L\u00e9vi-Strauss le livre de Shannon et Weaver. Dans sa lettre, L\u00e9vi-Strauss \u00e9crivit qu&rsquo;il avait \u00ab litt\u00e9ralement d\u00e9vor\u00e9 la Th\u00e9orie math\u00e9matique, etc. \u00bb et souligna que<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;immense int\u00e9r\u00eat du livre r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans le fait qu&rsquo;il propose une th\u00e9orie de la pens\u00e9e du point de vue de la machine, c&rsquo;est-\u00e0-dire, pour la premi\u00e8re fois, je pense, consid\u00e9r\u00e9e comme un objet. Dans ces conditions, il est normal que tout soit boulevers\u00e9, mais il est assez difficile de s&rsquo;y habituer. En tout cas, j&rsquo;en ai beaucoup appris et j&rsquo;ai trouv\u00e9 de nombreuses suggestions, en particulier pour appliquer ces m\u00e9thodes \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de la pens\u00e9e mythique ; et si je pouvais trouver ici un math\u00e9maticien compr\u00e9hensif, je pense que je parviendrais \u00e0 faire des progr\u00e8s tr\u00e8s int\u00e9ressants dans l&rsquo;\u00e9tude des mythes. (Jakobson et L\u00e9vi-Strauss 2018, 129 : ma traduction)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u00e9vi-Strauss a cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir une science unifi\u00e9e en introduisant la th\u00e9orie cybern\u00e9tique dans l&rsquo;anthropologie. Il est int\u00e9ressant de noter que cela correspond \u00e0 la pens\u00e9e de Wiener, auteur de&nbsp;<em>Cybernetics<\/em>, qui affirmait que \u00ab les domaines les plus fructueux pour le d\u00e9veloppement des sciences \u00e9taient ceux qui avaient \u00e9t\u00e9 n\u00e9glig\u00e9s, consid\u00e9r\u00e9s comme des terrains vagues entre les diff\u00e9rents domaines \u00e9tablis \u00bb (Wiener 1965, 4). Wiener envisageait la th\u00e9orie cybern\u00e9tique comme une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale capable de communiquer au-del\u00e0 du jargon scientifique enferm\u00e9 dans les limites \u00e9troites de cette sp\u00e9cialisation ; le structuralisme de L\u00e9vi-Strauss poursuivait le m\u00eame objectif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La compr\u00e9hension de L\u00e9vi-Strauss de la th\u00e9orie math\u00e9matique de Shannon et Weaver a \u00e9t\u00e9 clarifi\u00e9e dans \u00ab The Mathematics of Man \u00bb, publi\u00e9 en introduction d&rsquo;un num\u00e9ro sp\u00e9cial de l&rsquo;International Social Science Bulletin, parrain\u00e9 par l&rsquo;UNESCO, consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;intersection entre les math\u00e9matiques et les sciences sociales. L&rsquo;article explique comment la th\u00e9orie math\u00e9matique de la communication de Shannon sert d&rsquo;\u00e9l\u00e9ment de coh\u00e9sion entre les disciplines, non seulement en encourageant l&rsquo;extrapolation des donn\u00e9es et l&rsquo;analyse quantitative dans les sciences sociales, mais aussi en int\u00e9grant le concept de \u00ab math\u00e9matiques qualitatives \u00bb de L\u00e9vi-Strauss. Ces \u00ab math\u00e9matiques de l&rsquo;homme \u00bb consistent \u00e0 repr\u00e9senter les m\u00e9canismes sociaux sous forme d&rsquo;\u00e9quations similaires aux formules objectives utilis\u00e9es dans des domaines tels que la macro\u00e9conomie et la d\u00e9mographie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Selon lui, le d\u00e9fi pass\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9tude des aspects qualitatifs exigeait soit une manipulation complexe, soit une simplification excessive lorsqu&rsquo;il \u00e9tait abord\u00e9 de mani\u00e8re quantitative. Les math\u00e9matiques contemporaines r\u00e9pondent \u00e0 ce d\u00e9fi en \u00e9tablissant des relations pr\u00e9cises entre des classes de valeurs discontinues. Les math\u00e9matiques \u00e9mergentes sp\u00e9cifiques aux ph\u00e9nom\u00e8nes humains visent \u00e0 s&rsquo;\u00e9carter de la d\u00e9pendance traditionnelle des sciences sociales \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des \u00ab grands nombres \u00bb et des graphiques repr\u00e9sentant des mouvements continus. Elles se concentrent plut\u00f4t sur l&rsquo;\u00e9tude des petits nombres et des changements significatifs qui se produisent lors des transitions entre eux. Dans cette perspective, il affirmait que \u00ab ces math\u00e9matiques de l&rsquo;homme \u2013 qui restent \u00e0 d\u00e9couvrir selon des lignes que ni les math\u00e9maticiens ni les sociologues n&rsquo;ont encore pu d\u00e9terminer avec pr\u00e9cision, et qui, sans doute, doivent encore \u00eatre \u00e9labor\u00e9es dans une tr\u00e8s large mesure \u2013 seront, en tout \u00e9tat de cause, tr\u00e8s diff\u00e9rentes des math\u00e9matiques que les sciences sociales ont autrefois cherch\u00e9 \u00e0 utiliser pour exprimer leurs observations en termes pr\u00e9cis \u00bb (L\u00e9vi-Strauss 2008, 22). Ces \u00ab math\u00e9matiques diff\u00e9rentes \u00bb constituaient l&rsquo;essence du structuralisme de L\u00e9vi-Strauss.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En effet, Jakobson a eu une influence d\u00e9cisive sur ces avanc\u00e9es th\u00e9oriques de L\u00e9vi-Strauss. Il est important de noter que cette influence n&rsquo;\u00e9tait pas seulement personnelle, mais s&rsquo;inscrivait dans le contexte de la production de connaissances aux \u00c9tats-Unis et en France \u00e0 cette \u00e9poque. Parrain\u00e9 par la Fondation Rockefeller, le linguiste a mis l&rsquo;anthropologue enthousiaste en contact avec la cybern\u00e9tique et la th\u00e9orie de l&rsquo;information. En 1949, apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, Jakobson a adopt\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments de la cybern\u00e9tique et de la th\u00e9orie de l&rsquo;information dans le cadre d&rsquo;une initiative couronn\u00e9e de succ\u00e8s visant \u00e0 obtenir un financement de recherche de la Fondation Rockefeller, les consid\u00e9rant comme l&rsquo;avenir des sciences humaines. Jakobson disposait d&rsquo;un vaste r\u00e9seau intellectuel dans le monde francophone. Son association avec L\u00e9vi-Strauss a attir\u00e9 l&rsquo;attention des cercles intellectuels fran\u00e7ais de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre en raison du r\u00f4le influent de Jakobson au sein de l&rsquo;\u00c9cole de linguistique de Prague, puis en tant que professeur \u00e0 Harvard et au MIT, contribuant \u00e0 la renaissance des travaux de Ferdinand de Saussure (Kline 2015, 142).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1948, Jakobson a particip\u00e9 en tant qu&rsquo;invit\u00e9 \u00e0 la conf\u00e9rence Macy sur la cybern\u00e9tique. Cela r\u00e9sultait de l&rsquo;insistance de Gregory Bateson et Margaret Mead, qui avaient particip\u00e9 \u00e0 la conf\u00e9rence d\u00e8s ses d\u00e9buts, pour que les sp\u00e9cialistes en sciences sociales soient activement invit\u00e9s \u00e0 participer \u00e0 la r\u00e9solution des \u00ab lignes de fracture entre les sciences naturelles et les sciences sociales \u00bb lors de la conf\u00e9rence Macy sur la cybern\u00e9tique (Kline 2015, 37). Leurs efforts ont permis \u00e0 la conf\u00e9rence Macy d&rsquo;\u00e9tendre son r\u00f4le au-del\u00e0 du domaine des sciences naturelles. En abordant les d\u00e9fis de la communication interdisciplinaire et en mettant l&rsquo;accent sur la communication plut\u00f4t que sur la collaboration en mati\u00e8re de recherche interdisciplinaire, la conf\u00e9rence Macy a jou\u00e9 un r\u00f4le central dans l&rsquo;avancement de la cybern\u00e9tique et de la th\u00e9orie de l&rsquo;information dans les sciences sociales et la biologie. Ces conf\u00e9rences ont servi de plateforme cruciale pour permettre \u00e0 des chercheurs de premier plan issus de divers domaines de se r\u00e9unir r\u00e9guli\u00e8rement entre 1946 et 1953, au cours de dix r\u00e9unions, et d&rsquo;explorer l&rsquo;application des concepts de la cybern\u00e9tique et de la th\u00e9orie de l&rsquo;information au-del\u00e0 des math\u00e9matiques et de l&rsquo;ing\u00e9nierie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cr\u00e9\u00e9e en 1930 pour soutenir la recherche m\u00e9dicale, la Fondation Josiah Macy, Jr. a jou\u00e9 un r\u00f4le dans l&rsquo;avancement de la recherche interdisciplinaire aux \u00c9tats-Unis, s&rsquo;alignant sur un mouvement plus large lanc\u00e9 par le Conseil de recherche en sciences sociales dans les ann\u00e9es 1920 pour int\u00e9grer diverses disciplines des sciences sociales. Au cours des ann\u00e9es 1930, Weaver, qui dirigeait la division des sciences naturelles de la Fondation Rockefeller, a financ\u00e9, comme nous l&rsquo;avons vu, l&rsquo;application de la physique et de la chimie \u00e0 la biologie, jetant ainsi les bases de l&rsquo;\u00e9mergence de la biologie mol\u00e9culaire en tant que domaine de recherche. Le succ\u00e8s de la physique pendant la Seconde Guerre mondiale a offert des opportunit\u00e9s et pos\u00e9 des d\u00e9fis pour la promotion des approches interdisciplinaires. En 1949, Frank Fremont-Smith, directeur m\u00e9dical de la Fondation Macy, a fait savoir au groupe de cybern\u00e9tique que le programme de conf\u00e9rences de la fondation visait \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de briser les barri\u00e8res entre les disciplines et de favoriser la communication interdisciplinaire (Kline 2015, 39). Selon Kline, \u00ab il \u00e9tait ravi que le groupe ait enfin pris au s\u00e9rieux la notion d&rsquo;inconscient des psychiatres \u00bb (Kline 2015, 64). Cela s&rsquo;av\u00e9rait particuli\u00e8rement difficile entre les sciences physiques et biologiques d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et les sciences psychologiques et sociales de l&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fremont-Smith a soulign\u00e9 l&rsquo;urgence de la question, notant que le d\u00e9veloppement rapide des sciences physiques, qui d\u00e9passait celui des sciences sociales, pr\u00e9sentait un risque s\u00e9rieux d&rsquo;abus sociaux potentiels entravant la poursuite du progr\u00e8s de la civilisation. Les organisateurs du groupe de cybern\u00e9tique estimaient que leur domaine pouvait contribuer \u00e0 combler le foss\u00e9 de communication entre les sciences naturelles et les sciences sociales en fournissant un langage commun. Contrairement \u00e0 des manifestations plus cibl\u00e9es, les conf\u00e9rences Macy visaient \u00e0 int\u00e9grer la cybern\u00e9tique et la th\u00e9orie de l&rsquo;information dans une discipline globale (Kline 2015, 38). Les \u00e9changes interdisciplinaires stimulants lors des conf\u00e9rences Macy, auxquels participaient des math\u00e9maticiens, des ing\u00e9nieurs, des physiologistes et des sp\u00e9cialistes en sciences sociales, ont mis en \u00e9vidence les difficult\u00e9s et les questions complexes inh\u00e9rentes \u00e0 la fusion de ces domaines. Ces interactions ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les d\u00e9bats en cours entre les partisans et les sceptiques de la cybern\u00e9tique et de la th\u00e9orie de l&rsquo;information, mettant en \u00e9vidence le potentiel et les limites de ces disciplines \u00e9mergentes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la demande de Jakobson, Weaver, de la Fondation Rockefeller, a envoy\u00e9 de la documentation sur la th\u00e9orie de l&rsquo;information et la cybern\u00e9tique \u00e0 L\u00e9vi-Strauss et Jacques Lacan \u00e0 Paris. Les deux th\u00e9oriciens ont int\u00e9gr\u00e9 les id\u00e9es de la cybern\u00e9tique et de la th\u00e9orie de l&rsquo;information dans leurs \u00e9crits, se penchant s\u00e9rieusement sur l&rsquo;essor de ces cadres technocratiques. La communication de la Fondation Rockefeller avec L\u00e9vi-Strauss et Jakobson refl\u00e9tait un effort de plusieurs d\u00e9cennies visant \u00e0 promouvoir les approches technocratiques dans les sciences sociales fran\u00e7aises. L&rsquo;\u00c9cole Libre, \u00e9tape cruciale dans cette s\u00e9rie d&rsquo;efforts, a form\u00e9 un groupe distingu\u00e9 de chercheurs francophones ouverts \u00e0 la recherche empirique interdisciplinaire. Les travaux collectifs de Jakobson, L\u00e9vi-Strauss et Lacan ont jou\u00e9 un r\u00f4le important dans la d\u00e9finition des m\u00e9thodologies structuralistes en France. Leur int\u00e9r\u00eat commun pour les th\u00e8mes cybern\u00e9tiques a largement contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir la terminologie de la cybern\u00e9tique dans la France d&rsquo;apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u00e9vi-Strauss a interpr\u00e9t\u00e9 la th\u00e9orie sociale de Marcel Mauss, sugg\u00e9rant que les pratiques primitives de don constituaient des syst\u00e8mes de communication cybern\u00e9tique. Cette interpr\u00e9tation a ouvert la voie \u00e0 la fusion des \u00ab syst\u00e8mes de communication \u00bb linguistiques, \u00e9conomiques, sociaux et technologiques, favorisant une vision technocratique du monde. Cette perspective a \u00e0 son tour brouill\u00e9 les distinctions essentielles entre les communications techniques et linguistiques dans les travaux de divers penseurs, dont Roland Barthes, Jean Baudrillard, Jacques Derrida et F\u00e9lix Guattari (Geoghegan 2020, 56). Le structuralisme de L\u00e9vi-Strauss n&rsquo;est pas simplement une relique du pass\u00e9, d\u00e9pass\u00e9e par le poststructuralisme. Il reste au contraire tr\u00e8s pr\u00e9sent dans le discours contemporain, car les d\u00e9fis qu&rsquo;il a soulev\u00e9s perdurent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le structuralisme visait \u00e0 mettre au jour les r\u00e8gles fondamentales qui r\u00e9gissent les syst\u00e8mes symboliques en examinant minutieusement leur organisation et leurs interconnexions. Au c\u0153ur de la philosophie de L\u00e9vi-Strauss se trouve l&rsquo;id\u00e9e que les \u00eatres humains doivent \u00eatre compris comme des \u00e9l\u00e9ments fondamentaux du monde naturel, form\u00e9s par des \u00e9l\u00e9ments biologiques et physiques qui d\u00e9terminent leur existence. Cette d\u00e9termination se produit \u00e0 travers des processus inconscients de l&rsquo;activit\u00e9 intellectuelle humaine, profond\u00e9ment enracin\u00e9s dans notre constitution biologique et les conditions physiologiques du cerveau. Par cons\u00e9quent, le d\u00e9veloppement de la culture repr\u00e9sente simplement la r\u00e9alisation d&rsquo;un syst\u00e8me sous-jacent pr\u00e9existant inh\u00e9rent \u00e0 la nature. L&rsquo;adh\u00e9sion de l&rsquo;esprit humain aux lois naturelles permet l&rsquo;\u00e9mergence de l&rsquo;\u00e9change, moteur fondamental de l&rsquo;interaction sociale, et l&rsquo;attribution de sens. Ainsi, le symbolisme, l&rsquo;\u00e9change et la signification sont intrins\u00e8quement li\u00e9s \u00e0 la nature, formant une association indissociable et continue. Autrefois per\u00e7ue comme une limitation th\u00e9orique de L\u00e9vi-Strauss, cette perspective naturaliste constitue d\u00e9sormais un sujet crucial \u00e0 reconsid\u00e9rer dans un monde qui appelle une nouvelle perspective sur la nature, incitant \u00e0 une r\u00e9\u00e9valuation de son approche structuraliste.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">5. Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le structuralisme impliquait une classification minutieuse des \u00e9l\u00e9ments du syst\u00e8me, la compr\u00e9hension de leurs interrelations et la reconnaissance de mod\u00e8les comme premi\u00e8res \u00e9tapes vers la compr\u00e9hension. Dans un revirement paradoxal, le poststructuralisme utilise les m\u00e9thodes structuralistes pour d\u00e9construire la logique implicite qui sous-tend le structuralisme. La distinction cruciale entre le structuralisme et le poststructuralisme r\u00e9side dans leur attitude envers la communication. Le poststructuralisme diff\u00e8re en fin de compte de la notion de L\u00e9vi-Strauss, rejetant la croyance selon laquelle les processus sociaux peuvent \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9s linguistiquement. Si l&rsquo;on peut d\u00e9battre de la mesure dans laquelle le poststructuralisme constitue une rupture fondamentale avec le structuralisme, on ne peut nier que le poststructuralisme doit son existence aux fondements \u00e9tablis par le structuralisme. Le poststructuralisme est apparu comme un courant th\u00e9orique cherchant \u00e0 r\u00e9examiner la cybern\u00e9tique et la th\u00e9orie de l&rsquo;information, remettant notamment en question la math\u00e9matisation du savoir, critiqu\u00e9e par L\u00e9vi-Strauss. Il repousse les limites de ce que L\u00e9vi-Strauss appelait \u00ab les math\u00e9matiques de l&rsquo;homme \u00bb. Dans le contexte actuel, avec la prolif\u00e9ration de l&rsquo;intelligence artificielle et de l&rsquo;automatisation, les questions auxquelles le structuralisme a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 dans le pass\u00e9 refont surface, soulignant l&rsquo;importance durable de l&rsquo;engagement fran\u00e7ais dans le domaine technologique depuis les ann\u00e9es 1960.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9ribon, Didier. 1991.&nbsp;<em>Conversations avec Claude L\u00e9vi-Strauss<\/em>. Trad. Paula Wissing. Chicago : University of Chicago Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Geoghegan, Bernard Dionysius. 2011. \u00ab From Information Theory to French Theory: Jakobson, L\u00e9vi-Strauss, and the Cybernetic Apparatus \u00bb,&nbsp;<em>Critical Inquiry<\/em>, vol. 38, n\u00b0 1 (automne 2011), p. 96-126 (p. 102).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Geoghegan, Bernard Dionysius. 2020. \u00ab Textocracy, or, the Cybernetic Logic of French Theory \u00bb,&nbsp;<em>History of the Human Sciences<\/em>, vol. 33(1), p. 52-79.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jakobson, Roman et Claude L\u00e9vi-Strauss. 2018.&nbsp;<em>Correspondance 1942-1982<\/em>. Paris : Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Kline, Ronald R. 2015.&nbsp;<em>The Cybernetics Moment: Or Why We Call Our Age the Information Age<\/em>. Baltimore : Johns Hopkins University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u00e9vi-Strauss, Claude. 2008. \u00ab Human Mathematics \u00bb.&nbsp;<em>The UNESCO Courier<\/em>. N\u00b0 5, pp. 21-24.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u00e9vi-Strauss, Claude. 1963.&nbsp;<em>Structural Anthropology<\/em>. Trad. Claire Jacobson et Brooke Grundfest Schoepf. New York : Basic Books.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u00e9vi-Strauss, Claude. 1985.&nbsp;<em>The View from Afar<\/em>. Trad. Joachim Neurgroschel et Phoebe Hoss. New York : Basic Books.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u00e9vi-Strauss, Claude. 2021.&nbsp;<em>Wild Thought<\/em>. Trad. Jeffrey Mehlman et John Leavitt. Chicago : The University of Chicago Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mehlman, Jeffrey. 2000.&nbsp;<em>Emigr\u00e9 New York: French Intellectuals in Wartime Manhattan, 1940-1944<\/em>. Baltimore : Johns Hopkins University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parmar, Inderjeet. 2012.&nbsp;<em>Les fondements du si\u00e8cle am\u00e9ricain : les fondations Ford, Carnegie et Rockefeller dans l&rsquo;ascension de la puissance am\u00e9ricaine<\/em>. New York : Columbia University Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Shannon, Claude E. et Warren Weaver. 1963.&nbsp;<em>Th\u00e9orie math\u00e9matique de la communication<\/em>. Urbana : University of Illinois Press.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Wahl, Fran\u00e7ois, et al. 1968.&nbsp;<em>Qu\u2019est-ce que le structuralisme ?<\/em>&nbsp;Paris : Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Weaver, Warren. 1933. \u00ab The Benefits from Science\u2014Science and Foundation Program\u2014The Proposed Program \u00bb. 27 janvier. Collection de la Fondation Rockefeller. New York.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Wiener, Norbert. 1965.&nbsp;<em>Cybernetics or Control and Communication in the Animal and the Machine<\/em>. Cambridge, MA : The MIT Press<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\"><a href=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/traductions-2\/\">Listes des traductions sur Gilles en vrac&#8230;<\/a><\/h2>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Traduction de l&rsquo;article de Alex Taek-Gwang Lee : L\u00e9vi-Strauss and Cybernetics, paru sur Substack le 24 d\u00e9cembre 2025. Une r\u00e9f\u00e9rence de The Syllabus 1. Introduction Les cons\u00e9quences de la Seconde Guerre mondiale ont donn\u00e9 lieu \u00e0 de s\u00e9v\u00e8res critiques \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des Lumi\u00e8res europ\u00e9ennes, comme en t\u00e9moignent les ouvrages de Theodor W. 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