{"id":9112,"date":"2026-01-22T12:15:53","date_gmt":"2026-01-22T17:15:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=9112"},"modified":"2026-01-24T18:26:19","modified_gmt":"2026-01-24T23:26:19","slug":"reproduction-sociale-soins-auto-administres","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/reproduction-sociale-soins-auto-administres\/","title":{"rendered":"La crise de la reproduction sociale et les soins th\u00e9rapeutiques auto-administr\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Traduction de <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/00380261251407029\">The crisis of social reproduction and therapeutic self-care<\/a> par Suvi Salmenniemi, dans <strong>The Sociological Review<\/strong>, 3 janvier 2026.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9sum\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet article examine les soins th\u00e9rapeutiques auto-administr\u00e9s en tant que pratique de reproduction sociale. Il soutient que les soins th\u00e9rapeutiques auto-administr\u00e9s sont au c\u0153ur de la crise syst\u00e9mique qui r\u00e9sulte des logiques contradictoires entre l&rsquo;accumulation du capital et la reproduction sociale. Cet article contribue au f\u00e9minisme de la reproduction sociale en montrant le r\u00f4le central des soins th\u00e9rapeutiques auto-administr\u00e9s dans la reproduction de la capacit\u00e9 \u00e0 travailler et \u00e0 maintenir la vie en tant que telle. Il contribue \u00e9galement \u00e0 la recherche sur la culture th\u00e9rapeutique en proposant une lecture mat\u00e9rialiste et en montrant comment la production capitaliste repose sur les soins personnels et les exploite. Il soutient que les soins th\u00e9rapeutiques ont pris une importance particuli\u00e8re pour la reproduction sociale dans la conjoncture capitaliste actuelle en raison de la reconfiguration n\u00e9olib\u00e9rale de l&rsquo;\u00c9tat providence, qui transf\u00e8re la responsabilit\u00e9 de la reproduction sociale aux individus, et de l&rsquo;\u00e9thique du travail post-fordiste, qui met l&rsquo;accent sur la personnalit\u00e9 et la subjectivit\u00e9 comme facteurs essentiels de la production. Les soins th\u00e9rapeutiques intensifient la crise de la reproduction sociale en optimisant l&rsquo;exploitation des travailleurs, mais offrent \u00e9galement un potentiel de r\u00e9sistance, permettant aux travailleurs de se retirer de la soci\u00e9t\u00e9 du travail et de refuser de se reproduire en tant que force de travail marchande. Cependant, cette r\u00e9sistance tend \u00e0 \u00eatre individualis\u00e9e, refl\u00e9tant les obstacles structurels aux luttes collectives. L&rsquo;article conclut qu&rsquo;il est urgent de trouver de nouvelles formes d&rsquo;organisation politique afin de reconfigurer radicalement la dynamique entre les forces productives et reproductives, de lutter contre la privation des droits et de traduire les formes individualis\u00e9es de r\u00e9sistance en luttes politiques collectives.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a quelques ann\u00e9es, j&rsquo;ai men\u00e9 un travail ethnographique sur le terrain aupr\u00e8s de praticiens finlandais de la culture th\u00e9rapeutique qui s&rsquo;int\u00e9ressaient \u00e0 l&rsquo;auto-assistance, aux nouvelles spiritualit\u00e9s et aux pratiques alternatives en mati\u00e8re de sant\u00e9 et de bien-\u00eatre. Au cours de cette recherche, j&rsquo;ai rencontr\u00e9 un ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9current que l&rsquo;on pourrait appeler la dialectique du travail et des soins. J&rsquo;ai entendu des r\u00e9cits sur la n\u00e9cessit\u00e9, voire la contrainte, de prendre soin de soi et de travailler sur soi-m\u00eame, de se perfectionner et de s&rsquo;am\u00e9liorer constamment en tant que vecteur de capital humain afin de prosp\u00e9rer, ou du moins de survivre, dans le monde comp\u00e9titif et instable de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. En s&rsquo;adonnant \u00e0 toute une s\u00e9rie de techniques de soins th\u00e9rapeutiques, les gens cherchaient \u00e0 optimiser leur sant\u00e9 mentale et physique afin de maximiser leur employabilit\u00e9 et leur capacit\u00e9 \u00e0 fournir des performances de haut niveau. Le moi incarn\u00e9 apparaissait dans ces r\u00e9cits comme une machine qui doit \u00eatre m\u00e9ticuleusement travaill\u00e9e, r\u00e9gul\u00e9e et entretenue pour garantir son fonctionnement impeccable. De ces r\u00e9cits \u00e9mergeait un sujet id\u00e9al qui prend soin de lui-m\u00eame et contribue au bien commun en \u00e9vitant d&rsquo;imposer une charge suppl\u00e9mentaire \u00e0 un \u00c9tat providence d\u00e9j\u00e0 surcharg\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais j&rsquo;ai \u00e9galement entendu des r\u00e9cits tr\u00e8s diff\u00e9rents, dans lesquels les soins th\u00e9rapeutiques apparaissaient comme la derni\u00e8re planche de salut lorsque tout le reste avait \u00e9chou\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait un recours lorsque les structures de reproduction sociale de l&rsquo;\u00c9tat providence n&rsquo;\u00e9taient plus disponibles ou capables de fournir ce qui \u00e9tait n\u00e9cessaire. Les soins personnels \u00e9taient \u00e9galement un moyen de se r\u00e9tablir et de survivre lorsque le \u00ab moi en tant que machine \u00bb \u00e9tait en panne, en raison d&rsquo;un \u00e9puisement professionnel, d&rsquo;une d\u00e9pression ou d&rsquo;autres formes de d\u00e9tresse. Dans ces r\u00e9cits, les gens prenaient soin d&rsquo;eux-m\u00eames non pas pour restaurer ou am\u00e9liorer leur capacit\u00e9 \u00e0 travailler et \u00e0 \u00eatre des rouages productifs dans l&rsquo;engrenage, mais pour se sortir du d\u00e9sespoir le plus profond et revenir \u00e0 la vie. Ils ne voulaient pas se reproduire simplement comme une force de travail marchande, mais cherchaient plut\u00f4t d&rsquo;autres fa\u00e7ons d&rsquo;\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces r\u00e9cits ont continu\u00e9 \u00e0 occuper mon esprit longtemps apr\u00e8s la finalisation du projet et la r\u00e9daction d&rsquo;un livre (Salmenniemi, 2022). Il semblait y avoir quelque chose de plus dans les r\u00e9cits que j&rsquo;avais captur\u00e9s \u00e0 travers mes prismes th\u00e9oriques initiaux de l&rsquo;articulation, de l&rsquo;affect, de la reconnaissance et de l&rsquo;ali\u00e9nation. Il m&rsquo;a fallu un certain temps pour comprendre ce que c&rsquo;\u00e9tait, mais mes recherches ult\u00e9rieures sur le f\u00e9minisme de la reproduction sociale m&rsquo;ont fait comprendre que la pi\u00e8ce manquante du puzzle \u00e9tait en fait la reproduction sociale et sa crise. C&rsquo;est cet aspect que je cherche \u00e0 mettre en \u00e9vidence dans cet article. Mon objectif est donc de mettre en dialogue deux domaines de recherche qui sont jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent rest\u00e9s distincts : la litt\u00e9rature sur la culture th\u00e9rapeutique et la th\u00e9orie marxiste f\u00e9ministe de la reproduction sociale. La vaste litt\u00e9rature existante qui retrace l&rsquo;\u00e9mergence historique de la culture th\u00e9rapeutique et d\u00e9taille ses principales caract\u00e9ristiques et sa r\u00e9sonance culturelle ne l&rsquo;a pas \u00e9tudi\u00e9e et th\u00e9oris\u00e9e du point de vue de la reproduction sociale. D&rsquo;autre part, le f\u00e9minisme de la reproduction sociale, qui th\u00e9orise la reproduction de la force de travail ainsi que de la vie elle-m\u00eame, a largement n\u00e9glig\u00e9 la culture th\u00e9rapeutique en tant que lieu important de la reproduction sociale dans le capitalisme contemporain (voir toutefois\u00a0Dowling, 2022).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;utilise ici le concept de \u00ab soins th\u00e9rapeutiques auto-administr\u00e9s \u00bb pour d\u00e9signer un ensemble de pratiques ax\u00e9es sur le bien-\u00eatre \u00e9motionnel, psychique et spirituel, qui sont \u00ab alternatives \u00bb ou \u00ab vernaculaires \u00bb dans le sens o\u00f9 elles ne font pas partie du syst\u00e8me de sant\u00e9 officiel. Les soins th\u00e9rapeutiques auto-administr\u00e9s couvrent les formes de soins que les personnes s&rsquo;administrent \u00e0 elles-m\u00eames et celles fournies par des prestataires de services, tels que les coachs de vie, les professeurs de yoga et les th\u00e9rapeutes alternatifs. Je conceptualise les soins th\u00e9rapeutiques auto-administr\u00e9s comme une activit\u00e9 de reproduction sociale, car ils sont mobilis\u00e9s \u00e0 la fois pour reproduire la capacit\u00e9 de travail et pour maintenir la vie en tant que telle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon argument central est que nous ne pouvons pas comprendre correctement la croissance et l&rsquo;attrait de la culture th\u00e9rapeutique dans les soci\u00e9t\u00e9s capitalistes tardives sans l&rsquo;analyser et la th\u00e9oriser en relation avec la reproduction sociale et sa crise. La culture th\u00e9rapeutique s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 la crise de la reproduction sociale s&rsquo;est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e et intensifi\u00e9e, et ce n&rsquo;est pas une co\u00efncidence. Je soutiens que la culture th\u00e9rapeutique exacerbe la crise de la reproduction sociale, tout en servant de lieu o\u00f9 cette crise et ses r\u00e9percussions d\u00e9vastatrices sont combattues et combattues. Les soins th\u00e9rapeutiques sont au c\u0153ur de la crise syst\u00e9mique qui s&rsquo;est mat\u00e9rialis\u00e9e \u00e0 partir des logiques contradictoires entre l&rsquo;accumulation du capital et la reproduction sociale (Barca, 2020\u00a0;\u00a0Fraser, 2017,\u00a02022). Ils constituent un outil permettant de g\u00e9rer cette contradiction dans la mesure o\u00f9 ils permettent la croissance illimit\u00e9e du capitalisme en transf\u00e9rant la responsabilit\u00e9 de la reproduction sociale aux travailleurs. Cependant, les soins th\u00e9rapeutiques sont \u00e9galement mobilis\u00e9s pour r\u00e9sister \u00e0 la volont\u00e9 effr\u00e9n\u00e9e du capitalisme de soumettre la vie au travail. Cette r\u00e9sistance tend \u00e0 prendre des formes individualis\u00e9es, ce qui met en \u00e9vidence les obstacles structurels \u00e0 la lutte collective dans les soci\u00e9t\u00e9s capitalistes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En interpr\u00e9tant la culture th\u00e9rapeutique \u00e0 travers le prisme de la reproduction sociale, cet article apporte deux contributions. Premi\u00e8rement, il contribue au f\u00e9minisme de la reproduction sociale en introduisant l&rsquo;id\u00e9e des soins th\u00e9rapeutiques comme une pratique embl\u00e9matique de la reproduction sociale dans le capitalisme contemporain. Ce faisant, il met en \u00e9vidence la nature ambivalente des soins personnels, dans la mesure o\u00f9 ils peuvent \u00eatre orient\u00e9s vers la reproduction de la force de travail et sa mise \u00e0 disposition pour une exploitation plus efficace, mais aussi vers le refus de l&rsquo;horizon du travail salari\u00e9 comme seul lieu de sens et de reproduction des sujets pour des modes d&rsquo;existence alternatifs, \u00ab pas encore \u00bb (Bloch, 1986). Les structures de reproduction sociale sont historiquement constitu\u00e9es et \u00e9voluent au gr\u00e9 des transformations du mode de production capitaliste. Les soins th\u00e9rapeutiques ont pris une importance particuli\u00e8re dans la conjoncture capitaliste actuelle en raison de la reconfiguration n\u00e9olib\u00e9rale de l&rsquo;\u00c9tat providence, qui a confi\u00e9 une responsabilit\u00e9 croissante en mati\u00e8re de reproduction sociale \u00e0 l&rsquo;individu, et de l&rsquo;\u00e9thique du travail post-fordiste, qui met l&rsquo;accent sur la personnalit\u00e9 et la subjectivit\u00e9 comme facteurs essentiels de la production. Jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, le r\u00f4le des soins th\u00e9rapeutiques auto-administr\u00e9s dans le maintien du syst\u00e8me capitaliste n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 suffisamment reconnu. Pour rem\u00e9dier \u00e0 cela, je montrerai comment la production capitaliste s&rsquo;appuie sur les soins auto-administr\u00e9s et les exploite, en en faisant un pilier essentiel de la reproduction sociale et de l&rsquo;oppression sociale. En analysant les processus qui g\u00e9n\u00e8rent et r\u00e9gulent la reproduction sociale \u00e0 diff\u00e9rents moments de l&rsquo;histoire, nous pouvons mieux comprendre la dynamique de l&rsquo;oppression sociale et les moyens d&rsquo;y r\u00e9sister. Mon analyse suit la m\u00e9thode dialectique marxiste en ce qu&rsquo;elle met en avant la dynamique et les contradictions entre la reproduction sociale et la production de marchandises, et la mani\u00e8re dont elles se d\u00e9ploient dans le contexte de la culture th\u00e9rapeutique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Deuxi\u00e8mement, cet article contribue \u00e0 la recherche sur la culture th\u00e9rapeutique en proposant une lecture mat\u00e9rialiste qui implique les soins th\u00e9rapeutiques dans la reconfiguration des relations entre production et reproduction.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, la culture th\u00e9rapeutique et sa dynamique de pouvoir et de domination ont \u00e9t\u00e9 principalement th\u00e9oris\u00e9es en s&rsquo;appuyant sur la tradition foucaldienne de la gouvernementalit\u00e9 (Binkley, 2009\u00a0;\u00a0Rimke, 2000\u00a0;\u00a0Rose, 1998) ou sur divers courants de critique culturelle (Furedi, 2004\u00a0;\u00a0Lasch, 1991\u00a0;\u00a0Rieff, 1966). Les rares discussions d&rsquo;inspiration marxiste disponibles se sont concentr\u00e9es sur une critique de l&rsquo;id\u00e9ologie th\u00e9rapeutique (Cloud, 1998) et sur le lien entre les pratiques th\u00e9rapeutiques et le travail immat\u00e9riel (M\u00e4kinen, 2016). Elles n&rsquo;ont toutefois pas r\u00e9ussi \u00e0 interroger la relation entre la production de marchandises et la reproduction sociale. En comblant cette lacune, cet article met en \u00e9vidence le r\u00f4le de la culture th\u00e9rapeutique dans la crise de la reproduction sociale et la transformation du travail salari\u00e9 et de la protection sociale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien qu&rsquo;il s&rsquo;appuie sur des travaux ethnographiques de longue date sur la culture th\u00e9rapeutique, cet article se veut un trait\u00e9 th\u00e9orique plut\u00f4t qu&#8217;empirique, cherchant \u00e0 faire progresser la compr\u00e9hension conceptuelle de la dynamique de la reproduction sociale et de la culture th\u00e9rapeutique dans le capitalisme contemporain. Dans la suite de cet article, j&rsquo;aborde d&rsquo;abord les concepts de culture th\u00e9rapeutique et de reproduction sociale, avant de pr\u00e9senter bri\u00e8vement les recherches ethnographiques \u00e0 l&rsquo;origine de mes arguments. Ensuite, j&rsquo;aborde la transformation de l&rsquo;\u00c9tat providence et l&rsquo;\u00e9thique du travail post-fordiste comme des forces socio-structurelles cruciales qui ont contribu\u00e9 au renforcement du r\u00f4le des soins th\u00e9rapeutiques dans la reproduction sociale et sa crise. Je d\u00e9veloppe ensuite la mani\u00e8re dont les soins personnels peuvent contribuer \u00e0 aggraver la crise de la reproduction sociale, mais aussi \u00e0 y r\u00e9sister et \u00e0 y survivre, montrant ainsi que les soins personnels sont \u00e0 la fois un mode d&rsquo;auto-optimisation et d&rsquo;auto-pr\u00e9servation. L&rsquo;article se termine par quelques conclusions.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Fondement conceptuel : culture th\u00e9rapeutique et reproduction sociale<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le concept de culture th\u00e9rapeutique fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;ethos culturel qui consiste \u00e0 tout expliquer \u00e0 travers les cadres symboliques issus des discours \u00ab psy \u00bb, \u00e0 valoriser les \u00e9motions et les exp\u00e9riences et \u00e0 se concentrer sur le soi comme source principale de v\u00e9rit\u00e9 (Furedi, 2004\u00a0;\u00a0Illouz, 2008\u00a0;\u00a0Rose, 1990). Des probl\u00e8mes autrefois consid\u00e9r\u00e9s comme essentiellement politiques ou \u00e9conomiques sont de plus en plus souvent compris en termes psychologiques. L&rsquo;une des cons\u00e9quences de ce changement est une incitation \u00e0 trouver des solutions dans les profondeurs de soi plut\u00f4t que dans les relations structurelles de pouvoir (Moskowitz, 2008\u00a0;\u00a0Rose, 1990,\u00a01998). La culture th\u00e9rapeutique repose sur une obligation naturalis\u00e9e d&rsquo;optimiser, d&rsquo;am\u00e9liorer et de travailler continuellement sur soi-m\u00eame afin d&rsquo;atteindre une vie meilleure. L&rsquo;imaginaire th\u00e9rapeutique h\u00e9g\u00e9monique \u00e9voque un sujet normatif caract\u00e9ris\u00e9 par un d\u00e9sir de r\u00e9alisation de soi et d&rsquo;\u00e9panouissement personnel, qui doivent \u00eatre atteints par l&rsquo;autonomie, la responsabilit\u00e9 personnelle, l&rsquo;expression et la gestion strat\u00e9giques des \u00e9motions, ainsi que par une r\u00e9invention et une surveillance de soi continues (Cabanas &amp; Illouz, 2019\u00a0;\u00a0Rose, 1998). Ce d\u00e9sir est renforc\u00e9 par l&rsquo;industrie du bonheur et du bien-\u00eatre et la culture du d\u00e9veloppement personnel, qui impr\u00e8gnent nos vies, par exemple \u00e0 travers les m\u00e9dias traditionnels et num\u00e9riques, les gadgets d&rsquo;auto-suivi, les applications de sant\u00e9 mentale, les programmes de bien-\u00eatre en entreprise et l&rsquo;utilisation de tropes traumatiques et \u00e9motionnels dans l&rsquo;activisme (voir, par exemple,\u00a0Bergroth, 2020\u00a0;\u00a0Davies, 2015\u00a0;\u00a0Illouz, 2008).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le concept de reproduction sociale est au c\u0153ur du f\u00e9minisme marxiste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En termes g\u00e9n\u00e9raux, il fait r\u00e9f\u00e9rence aux \u00ab activit\u00e9s, attitudes, comportements et \u00e9motions, responsabilit\u00e9s et relations directement impliqu\u00e9s dans le maintien de la vie, au quotidien et d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l&rsquo;autre \u00bb (Laslett &amp; Brenner, 1989, p. 382). Il inclut le travail que les gens accomplissent pour subvenir \u00e0 leurs besoins et \u00e0 ceux des autres (Ferguson, 2020, p. 111). Ces activit\u00e9s, r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es ou non, couvrent les formes d&rsquo;approvisionnement, de soins et d&rsquo;interaction qui produisent et maintiennent les liens sociaux : socialisation des jeunes, construction de communaut\u00e9s, production et reproduction des significations partag\u00e9es, des dispositions affectives et des horizons de valeur qui sous-tendent la coop\u00e9ration sociale (Fraser, 2014, p. 61) . Pour paraphraser\u00a0Fraser (2014, p. 61), elles forment les sujets humains du capitalisme et les maintiennent en tant qu&rsquo;\u00eatres naturels incarn\u00e9s, tout en les constituant en tant qu&rsquo;\u00eatres sociaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La reproduction sociale attire l&rsquo;attention sur les processus de reproduction de la force de travail ainsi que de la vie elle-m\u00eame, sur la mani\u00e8re dont ces processus s&rsquo;inscrivent dans l&rsquo;accumulation capitaliste et sur ce que cela signifie pour la mani\u00e8re dont nous, en tant qu&rsquo;individus et soci\u00e9t\u00e9, produisons et maintenons nos vies et nos capacit\u00e9s humaines (Bhattacharya et al., 2022\u00a0;\u00a0Farris, 2025). Comme le travail reproductif est souvent rendu invisible et \u00ab sans valeur \u00bb, le temps consacr\u00e9 \u00e0 la reproduction sociale est plac\u00e9 au bas de la hi\u00e9rarchie des relations temporelles (Adam, 2004, p. 127). Le f\u00e9minisme de la reproduction sociale a cherch\u00e9 \u00e0 rendre ce travail socialement n\u00e9cessaire visible et reconnu en d\u00e9montrant comment le processus d&rsquo;accumulation capitaliste d\u00e9valorise et exploite le travail des femmes (Federici, 2011\u00a0;\u00a0Ferguson, 2020). Il a \u00e9largi le concept de travail, tout en insistant sur le fait que le travail de reproduction sociale, et les relations sociales dans lesquelles il s&rsquo;inscrit, peuvent \u00eatre th\u00e9oriquement distingu\u00e9s de ceux de la production marchande (Arruzza, 2015, p. 17 ;\u00a0Farris, 2025). La configuration de la reproduction sociale \u2013 les parties qui proviennent du march\u00e9, de l&rsquo;\u00c9tat providence, de la soci\u00e9t\u00e9 civile ou de la famille \u2013 d\u00e9pend de dynamiques historiques sp\u00e9cifiques et des luttes f\u00e9ministes (Arruzza, 2022) .\u00a0Weeks (2020, p. 577) a r\u00e9cemment soulign\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une approche plus large du travail socialement reproductif, englobant \u00ab toutes les infrastructures sociales, culturelles, technologiques et subjectives dont d\u00e9pend la structure de production au sens strict \u2013 le travail r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 \u00bb. Cette conceptualisation est utile aux fins du pr\u00e9sent article, car elle permet d&rsquo;inclure les soins th\u00e9rapeutiques personnels dans le champ de la reproduction sociale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le f\u00e9minisme de la reproduction sociale s&rsquo;est traditionnellement concentr\u00e9 de mani\u00e8re particuli\u00e8rement intense sur la reproduction de la force de travail marchande et les dynamiques intersectionnelles d&rsquo;oppression qui y sont associ\u00e9es (Vogel, 2013). Comme l&rsquo;a demand\u00e9\u00a0Bhattacharya (2017, p. 1), \u00ab si le travail des travailleurs produit toute la richesse de la soci\u00e9t\u00e9, qui produit alors les travailleurs ? \u00bb Du point de vue du capital, la reproduction sociale de la main-d&rsquo;\u0153uvre est absolument n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;existence du travail salari\u00e9, \u00e0 l&rsquo;accumulation de plus-value et au fonctionnement du capitalisme en tant que tel, mais elle constitue \u00e9galement un obstacle \u00e0 l&rsquo;accumulation du capital. Le capitalisme exige que les travailleurs soient socialement reproduits, mais avec le moins de ressources possible (Vogel, 2013). La tendance syst\u00e9mique \u00e0 l&rsquo;accumulation constante de capital sape les conditions de la reproduction sociale, et donc les conditions m\u00eames de possibilit\u00e9 du capitalisme (Fraser, 2014, p. 61).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, toutes les activit\u00e9s de reproduction sociale ne doivent pas \u00eatre r\u00e9duites \u00e0 la simple reproduction de la force de travail. Comme l&rsquo;a fait remarquer\u00a0Ehrenreich (1984, p. 52), tout ce que font les femmes \u00e0 la maison a parfois \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9 comme \u00e9tant au service du capital :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab Lorsqu&rsquo;une m\u00e8re embrassait ses enfants avant de les coucher, elle \u00ab reproduisait la force de travail \u00bb. L&rsquo;\u00e9cologie politique f\u00e9ministe a \u00e9largi la compr\u00e9hension du travail de reproduction sociale en introduisant les notions de \u00ab care de la Terre \u00bb et de \u00ab forces de reproduction \u00bb (Barca, 2020). Ces notions se rapportent au travail de reproduction environnementale, ou \u00ab au travail qui consiste \u00e0 rendre la nature non humaine propice \u00e0 la reproduction humaine tout en la prot\u00e9geant de l&rsquo;exploitation et en garantissant les conditions n\u00e9cessaires \u00e0 sa propre r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration, pour les besoins des g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9sentes et futures \u00bb (Barca, 2020, p. 32). Ce travail comprend l&rsquo;agriculture de subsistance, la p\u00eache et la cueillette, les t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res, le jardinage, la collecte et le recyclage des d\u00e9chets (Barca, 2020, p. 6). Comme d&rsquo;autres formes de travail reproductif, la protection de la terre est largement m\u00e9connue et invisible. Dans un article r\u00e9cent, mon coauteur (Salmenniemi &amp; Yl\u00f6stalo, 2023) et moi-m\u00eame avons \u00e9galement cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9largir la port\u00e9e de la reproduction sociale en identifiant des formes de travail reproductif dans le contexte de la politique transformatrice, telles que le travail physique, affectif, exp\u00e9rimental et mn\u00e9monique. Nous soutenons que toutes les formes de travail socialement reproductif ne servent pas n\u00e9cessairement la reproduction de la force de travail et l&rsquo;\u00e9conomie capitaliste. En fait, beaucoup d&rsquo;entre elles s&rsquo;alignent davantage sur la reproduction de sujets politiques pour une politique transformatrice.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il convient de noter que la reproduction sociale et la culture th\u00e9rapeutique sont deux domaines qui sont genr\u00e9s, racialis\u00e9s et class\u00e9s. Historiquement, ce sont les femmes, en particulier les femmes issues de la classe ouvri\u00e8re, racialis\u00e9es et migrantes, qui ont \u00e9t\u00e9 les principales prestataires de travail reproductif dans les sph\u00e8res publique et priv\u00e9e. De m\u00eame, la culture th\u00e9rapeutique a \u00e9t\u00e9 associ\u00e9e \u00e0 des significations marqu\u00e9es par la f\u00e9minit\u00e9, telles que les soins, les \u00e9motions et l&rsquo;incarnation (Sointu, 2012, p. 73), et les femmes sont plus susceptibles que les hommes de fournir et de consommer des services th\u00e9rapeutiques (Barcan, 2011\u00a0;\u00a0Kemppainen et al., 2018). En termes de classe sociale, la culture th\u00e9rapeutique est g\u00e9n\u00e9ralement per\u00e7ue comme un ph\u00e9nom\u00e8ne propre \u00e0 la classe moyenne (sup\u00e9rieure), caract\u00e9ris\u00e9 par des notions de \u00ab privil\u00e8ge \u00bb, de \u00ab cocooning \u00bb et d&rsquo;\u00ab auto-indulgence \u00bb (Sointu, 2012) et comprenant divers services de bien-\u00eatre co\u00fbteux. Pourtant, la classe ouvri\u00e8re s&rsquo;int\u00e9resse \u00e9galement aux aspects plus accessibles et moins co\u00fbteux de la culture th\u00e9rapeutique (Salmenniemi, 2022\u00a0;\u00a0Utriainen, 2017), tels que les livres d&rsquo;auto-assistance emprunt\u00e9s \u00e0 la biblioth\u00e8que, les applications gratuites de sant\u00e9 mentale et de m\u00e9ditation et les cercles d&rsquo;autonomisation des femmes gratuits.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ethnographie et exp\u00e9rience<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les arguments pr\u00e9sent\u00e9s dans cet article s&rsquo;appuient sur mes recherches ethnographiques sur un large \u00e9ventail de pratiques d&rsquo;auto-assistance, de nouvelles pratiques spirituelles et alternatives en mati\u00e8re de sant\u00e9 et de bien-\u00eatre en Finlande entre 2014 et 2018 (pour une description d\u00e9taill\u00e9e des donn\u00e9es et des m\u00e9thodes, voir\u00a0Salmenniemi, 2022). Ils s&rsquo;inscrivent donc dans le contexte des \u00c9tats providence nordiques, qui offrent des syst\u00e8mes de protection sociale plus d\u00e9velopp\u00e9s que leurs homologues internationaux, malgr\u00e9 les politiques de n\u00e9olib\u00e9ralisation et d&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 mises en \u0153uvre au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Cela signifie que les tendances \u00e0 la crise de la reproduction sociale pr\u00e9sent\u00e9es ici sont susceptibles d&rsquo;\u00eatre plus prononc\u00e9es dans les pays o\u00f9 l&rsquo;\u00c9tat providence est plus limit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ma recherche a \u00e9t\u00e9 motiv\u00e9e par le d\u00e9sir de comprendre l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue par ceux qui s&rsquo;adonnent \u00e0 la culture th\u00e9rapeutique. Je m&rsquo;int\u00e9ressais particuli\u00e8rement au r\u00f4le que ces pratiques jouaient dans la vie quotidienne des gens et \u00e0 ce qu&rsquo;ils trouvaient de significatif et d&rsquo;attrayant dans ces pratiques. Tous les participants \u00e0 ma recherche \u00e9taient impliqu\u00e9s dans une multitude de pratiques th\u00e9rapeutiques, notamment la pleine conscience, le reiki, le coaching de vie, la gu\u00e9rison par les anges, le yoga, les groupes d&rsquo;autonomisation, l&rsquo;acupuncture, la lecture d&rsquo;ouvrages d&rsquo;auto-assistance, etc. J&rsquo;ai interrog\u00e9 46 participants, 39 femmes et 7 hommes, dans des zones urbaines et rurales de Finlande. Les participants \u00e9taient \u00e2g\u00e9s de 30 \u00e0 70 ans. Tous \u00e9taient blancs et tous, sauf deux, \u00e9taient n\u00e9s et avaient grandi en Finlande.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/10.1177\/00380261251407029#fn1-00380261251407029\"><u><sup>1<\/sup><\/u><\/a>&nbsp;Ils \u00e9taient issus de la classe moyenne et ouvri\u00e8re et travaillaient comme infirmiers, aides-soignants, employ\u00e9s de bureau, enseignants, travailleurs d&rsquo;ONG, coiffeurs, gestionnaires immobiliers, couturiers, jardiniers, journalistes, ing\u00e9nieurs, cuisiniers, agents d&rsquo;entretien, entrepreneurs, vendeurs, animateurs socio-\u00e9ducatifs, sp\u00e9cialistes en marketing, responsables des ressources humaines, d\u00e9corateurs de vitrines, etc. Certains \u00e9taient au ch\u00f4mage, percevaient une pension ou \u00e9tudiaient au moment de l&rsquo;entretien. Seize participants travaillaient \u00e0 temps plein ou \u00e0 temps partiel en tant que praticiens th\u00e9rapeutiques professionnels. Ils \u00e9taient principalement ind\u00e9pendants ; un seul dirigeait une entreprise avec deux employ\u00e9s. La fronti\u00e8re entre les praticiens professionnels et les clients \u00e9tait floue, car les professionnels s&rsquo;occupaient \u00e9galement de leurs propres soins quotidiens, tandis que les non-professionnels administraient parfois ces pratiques \u00e0 des amis ou \u00e0 des membres de leur famille gratuitement. J&rsquo;ai men\u00e9 une observation participante lors de divers \u00e9v\u00e9nements th\u00e9rapeutiques, notamment des s\u00e9minaires, des cours sur les soins personnels et l&rsquo;autonomisation des femmes, des sessions de formation sur le d\u00e9veloppement personnel, des traitements de sant\u00e9 alternatifs et des salons consacr\u00e9s au bien-\u00eatre mental. Mes donn\u00e9es comprenaient \u00e9galement des supports m\u00e9diatiques, tels que des articles de journaux et de magazines, des sites web et des articles de blog.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">McNay (2022)\u00a0a r\u00e9cemment appel\u00e9 la th\u00e9orie critique \u00e0 reconna\u00eetre le r\u00f4le central de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue dans la compr\u00e9hension et la th\u00e9orisation des dynamiques intersectionnelles de l&rsquo;oppression. Contrairement \u00e0 la culture th\u00e9rapeutique qui \u00e9l\u00e8ve l&rsquo;exp\u00e9rience au rang de \u00ab v\u00e9rit\u00e9 authentique \u00bb, elle pr\u00f4ne la \u00ab th\u00e9orisation \u00e0 partir de l&rsquo;exp\u00e9rience \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;affirmation de la valeur \u00e9pist\u00e9mique de la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue pour un diagnostic efficace de l&rsquo;oppression sociale dans le capitalisme (McNay, 2022, pp. 2-6). L&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue par les groupes directement concern\u00e9s peut aider \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler des aspects du pouvoir qui ne sont pas n\u00e9cessairement visibles depuis d&rsquo;autres points de vue (McNay, 2022, p. 29). Je trouve cette approche productive pour cet article, car je cherche \u00e0 donner un sens th\u00e9orique \u00e0 la dynamique de la reproduction sociale \u00e0 travers l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue de l&rsquo;engagement dans la culture th\u00e9rapeutique. L&rsquo;ethnographie est particuli\u00e8rement bien adapt\u00e9e \u00e0 la \u00ab th\u00e9orisation \u00e0 partir de l&rsquo;exp\u00e9rience \u00bb, car elle fonctionne de mani\u00e8re inductive \u00e0 partir de mondes de vie h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes pour cristalliser une conception plus large et multivalente du pouvoir (McNay, 2022, p. 7). Cette th\u00e9orisation \u00e0 partir de l&rsquo;exp\u00e9rience fait \u00e9cho aux observations f\u00e9ministes ant\u00e9rieures sur la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;interroger les liens entre les mondes de vie quotidiens et les forces structurelles. Par exemple,\u00a0Haug et al. (1987),\u00a0Haug (1997),\u00a0Davis (2011),\u00a0Rowbotham et al. (2013)\u00a0et\u00a0Skeggs (1997), pour n&rsquo;en citer que quelques-uns, ont th\u00e9oris\u00e9 la mani\u00e8re dont les femmes vivent les structures capitalistes dans leur vie quotidienne, comment elles sont socialis\u00e9es pour int\u00e9rioriser ces structures et comment elles peuvent les s&rsquo;approprier, les contester et les transformer de mani\u00e8re subjective. L&rsquo;analyse marxiste se caract\u00e9rise par une obligation m\u00e9thodologique de relier et de connecter (Weeks, 2018), ce qui permet de mettre en \u00e9vidence les liens entre les souffrances v\u00e9cues et les structures d&rsquo;oppression sous-jacentes, et facilite les luttes pour l&rsquo;\u00e9mancipation (McNay, 2022). Cela nous permet de comprendre comment les transformations historiques affectent nos vies et nous limitent, mais aussi comment nous pouvons les fa\u00e7onner et les transformer (Rowbotham et al., 2013, p. 151). L&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue de la subordination est donc importante pour la pratique f\u00e9ministe universitaire et politique. Je propose que l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue des soins th\u00e9rapeutiques personnels puisse \u00e9clairer la mani\u00e8re dont la crise de la reproduction sociale se manifeste dans la vie quotidienne, et comment les soins personnels peuvent \u00e0 la fois contribuer \u00e0 cette crise et aider \u00e0 y rem\u00e9dier.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00c9thique du travail post-fordiste et transformation de l&rsquo;\u00c9tat providence<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avant d&rsquo;explorer comment les soins th\u00e9rapeutiques personnels peuvent \u00e0 la fois aggraver la crise de la reproduction sociale et aider \u00e0 y r\u00e9sister, il est n\u00e9cessaire d&rsquo;aborder deux transformations structurelles cruciales qui sous-tendent ce processus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re est la transformation de l&rsquo;\u00c9tat providence. Dans les pays nordiques, le d\u00e9veloppement de l&rsquo;\u00c9tat providence a conduit \u00e0 un transfert progressif d&rsquo;une grande partie du travail reproductif non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 effectu\u00e9 dans la sph\u00e8re priv\u00e9e vers le secteur public sous forme de travail salari\u00e9, dans le but de faciliter la participation des femmes au march\u00e9 du travail et de r\u00e9organiser les relations entre les sexes. Cela n&rsquo;a toutefois pas fondamentalement modifi\u00e9 la dynamique genr\u00e9e de la reproduction sociale. Les femmes continuent d&rsquo;effectuer la majeure partie du travail reproductif, tant dans la sph\u00e8re priv\u00e9e que dans les professions du secteur public telles que les soins infirmiers, le travail social et l&rsquo;enseignement maternel. Conform\u00e9ment aux tendances mondiales, les politiques n\u00e9olib\u00e9rales ont \u00e9t\u00e9 de plus en plus adopt\u00e9es dans les \u00c9tats providence nordiques \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990, entra\u00eenant la marchandisation et la privatisation des services sociaux et de sant\u00e9 publics, ainsi qu&rsquo;une importance croissante accord\u00e9e \u00e0 la responsabilit\u00e9 individuelle. Une infrastructure sociale autrefois relativement unifi\u00e9e s&rsquo;est fragment\u00e9e et le principe d&rsquo;universalisme s&rsquo;est \u00e9rod\u00e9 (Er\u00e4saari, 2016\u00a0;\u00a0Hirvonen &amp; Husso, 2012). Cela a conduit \u00e0 une crise \u00e9thique dans le secteur des soins (Wrede et al., 2008), qui se traduit par un appauvrissement tant des soins que du travail de soins. Les travailleurs des services sociaux et de sant\u00e9 ont perdu leur capacit\u00e9 \u00e0 influencer leur travail ou \u00e0 l&rsquo;exercer de mani\u00e8re \u00e9thique. Les conditions de travail dans ce secteur se sont d\u00e9t\u00e9rior\u00e9es en raison d&rsquo;une p\u00e9nurie chronique de ressources. Le secteur souffre d&rsquo;un manque de reconnaissance symbolique et mat\u00e9rielle, qui se traduit par des salaires bas et une mauvaise image publique du travail de soins (Hirvonen &amp; Husso, 2012\u00a0;\u00a0Hoppania et al., 2016). Henriksson et ses collaborateurs (2006, p. 186) ont \u00e9galement identifi\u00e9 un contrecoup sexiste qui a conduit \u00e0 la d\u00e9professionnalisation et \u00e0 la prol\u00e9tarisation du travail des femmes dans les services sociaux, en particulier aux niveaux professionnels inf\u00e9rieurs. Alors que l&rsquo;\u00c9tat providence nordique avait initialement transf\u00e9r\u00e9 la responsabilit\u00e9 de la reproduction sociale des individus et des familles \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat, la tendance s&rsquo;est aujourd&rsquo;hui invers\u00e9e, la responsabilit\u00e9 de la reproduction sociale \u00e9tant de plus en plus transf\u00e9r\u00e9e aux individus et aux m\u00e9nages, qui doivent l&rsquo;assumer sans r\u00e9mun\u00e9ration, et aux entreprises priv\u00e9es qui en tirent profit (Dowling, 2022\u00a0;\u00a0Federici, 2011, p. 102 ;\u00a0Fraser, 2017).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, ce ne sont pas seulement les structures de la protection sociale qui ont chang\u00e9, mais aussi la conception culturelle de celle-ci. Dans les pays nordiques, la protection sociale \u00e9tait auparavant une question de ressources et de leur redistribution, qui devait \u00eatre g\u00e9r\u00e9e par les institutions publiques. Cette conception structurelle a c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 une notion subjective du bien-\u00eatre, compris comme un projet individualis\u00e9 marqu\u00e9 par le choix personnel, le sentiment de bonheur et l&rsquo;autonomisation (Saarinen et al., 2014). La culture th\u00e9rapeutique s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e rapidement, pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 les d\u00e9penses de l&rsquo;\u00c9tat providence en mati\u00e8re de sant\u00e9 et de bien-\u00eatre ont diminu\u00e9, o\u00f9 la reproduction sociale a \u00e9t\u00e9 marchandis\u00e9e et o\u00f9 la notion de bien-\u00eatre social a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9e pour mettre l&rsquo;accent sur le bien-\u00eatre subjectif et la responsabilit\u00e9 individuelle. Ce processus a cr\u00e9\u00e9 de nouvelles opportunit\u00e9s pour le travail reproductif r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 dans le domaine des soins th\u00e9rapeutiques auto-administr\u00e9s ; cependant, mes recherches ethnographiques montrent que le travail en tant que prestataire de services dans ce domaine est souvent loin d&rsquo;\u00eatre \u00e9conomiquement viable ou stable. Les soins th\u00e9rapeutiques en tant que forme de travail offrent rarement un moyen de subsistance durable, et de nombreux prestataires de services sont des entrepreneurs individuels qui ont du mal \u00e0 joindre les deux bouts. Il semble donc que le travail de soins th\u00e9rapeutiques soit devenu un autre secteur de la reproduction sociale faiblement r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 et f\u00e9minis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Outre le recul de l&rsquo;\u00c9tat providence, une autre force structurelle majeure a transform\u00e9 la dynamique de la reproduction sociale et contribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;attrait de la culture th\u00e9rapeutique. Il s&rsquo;agit du postfordisme, qui marque un changement dans lequel la pr\u00e9carit\u00e9 du march\u00e9 du travail augmente tandis que la subjectivit\u00e9 du travailleur devient de plus en plus essentielle \u00e0 la production de valeur (Farrugia, 2019\u00a0;\u00a0Weeks, 2011). L&rsquo;\u00e9thique du travail postfordiste mobilise les discours et les pratiques th\u00e9rapeutiques pour r\u00e9guler les subjectivit\u00e9s des travailleurs et les rendre plus productifs, flexibles, engag\u00e9s et \u00ab r\u00e9silients \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle place la sant\u00e9 mentale et le bien-\u00eatre psychique au centre de la vie professionnelle, ce qui conduit \u00e0 un contr\u00f4le psychologique plus rigide sur la subjectivit\u00e9 des travailleurs (V\u00e4\u00e4n\u00e4nen, 2024). Les capacit\u00e9s affectives, sociales, communicatives et cognitives des travailleurs, c&rsquo;est-\u00e0-dire leur personnalit\u00e9 dans son ensemble, sont exploit\u00e9es de mani\u00e8re forc\u00e9e pour la production de valeur et l&rsquo;accumulation de capital. L&rsquo;\u00e9thique du travail post-fordiste exige que la subjectivit\u00e9 des travailleurs soit de plus en plus int\u00e9gr\u00e9e et fusionn\u00e9e avec leur identit\u00e9 de travailleurs (Weeks, 2017, p. 38), ce qui sert \u00e0 mystifier et \u00e0 justifier les contradictions inh\u00e9rentes aux relations sociales du capitalisme (Federici, 2014). Avec l&rsquo;\u00e9thique du travail post-fordiste, la r\u00e9alisation de soi, la passion et l&rsquo;amour du travail sont devenus des id\u00e9aux normatifs, de sorte que \u00ab de plus en plus de futurs employ\u00e9s soucieux de leur employabilit\u00e9 devront travailler continuellement sur leur capacit\u00e9 \u00e0 aimer et leur aptitude au bonheur au travail \u00bb (Weeks, 2017, p. 40). Cette \u00e9thique a impr\u00e9gn\u00e9 le tissu socioculturel et est devenue le nouveau sens commun de la fa\u00e7on dont les travailleurs comprennent le travail. Elle est particuli\u00e8rement r\u00e9pandue dans les emplois culturels, cr\u00e9atifs et intellectuels de la classe moyenne, mais elle se manifeste \u00e9galement dans d&rsquo;autres secteurs. Par exemple, dans les emplois de soins et les emplois de services interactifs, les capacit\u00e9s incarn\u00e9es, la pr\u00e9sentation de soi et l&rsquo;expression \u00e9motionnelle sont devenues des aspects int\u00e9grants du travail (Farrugia, 2019).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;\u00e9thique du travail post-fordiste a \u00e9galement transform\u00e9 les processus de reproduction sociale. La personnalit\u00e9 \u00e9tant devenue un aspect central du travail salari\u00e9, il est d\u00e9sormais extr\u00eamement important de pouvoir reproduire cette personnalit\u00e9 et ses capacit\u00e9s affectives, esth\u00e9tiques, communicatives et corporelles. Les soins th\u00e9rapeutiques personnels offrent les outils pour y parvenir, g\u00e9n\u00e9ralement sous la forme de conseils en mati\u00e8re de gestion du temps, de d\u00e9veloppement de l&rsquo;\u00ab intelligence \u00e9motionnelle \u00bb ou d&rsquo;am\u00e9lioration des comp\u00e9tences en mati\u00e8re d&rsquo;\u00ab auto-leadership \u00bb et de \u00ab r\u00e9silience \u00bb (Illouz, 2008\u00a0;\u00a0Salmenniemi, 2022). Cependant, il offre \u00e9galement des outils pour se remettre d&rsquo;un tel travail sur soi, reconnaissant subtilement que l&rsquo;exigence constante de reproduire sa personnalit\u00e9 pour le travail peut produire une ali\u00e9nation (Salmenniemi, 2022). Les travailleurs ali\u00e9n\u00e9s peuvent s&rsquo;adonner \u00e0 des cours de yoga, \u00e0 la pleine conscience ou \u00e0 la gu\u00e9rison spirituelle afin de se remettre du travail \u00e9puisant qui consiste \u00e0 \u00ab devenir soi-m\u00eame \u00bb et \u00e0 \u00ab se r\u00e9aliser en tant que personne \u00bb au travail (Boltanski &amp; Chiapello, 2005, p. 90). La n\u00e9cessit\u00e9 apparente de ce travail sur soi a \u00e9t\u00e9 exacerb\u00e9e par la transformation structurelle de la production. Le travail est devenu plus pr\u00e9caire en raison de la d\u00e9t\u00e9rioration de la stabilit\u00e9 de l&#8217;emploi, de la plus grande flexibilit\u00e9 du travail, des sanctions plus s\u00e9v\u00e8res en cas de non-travail, de l&rsquo;affaiblissement du pouvoir des syndicats et de l&rsquo;institutionnalisation de la concurrence et du \u00ab culte de la performance individuelle \u00bb (Boltanski &amp; Chiapello, 2005, pp. 217-218, 273 ;\u00a0Chibber, 2022). Ces dynamiques ont contribu\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9cisive \u00e0 la prolif\u00e9ration des soins th\u00e9rapeutiques personnels comme moyen de r\u00e9pondre aux logiques contradictoires de la production et de la reproduction sociale.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les soins th\u00e9rapeutiques personnels comme facteur d&rsquo;aggravation de la crise de la reproduction sociale<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je vais maintenant aborder la mani\u00e8re dont les soins th\u00e9rapeutiques peuvent contribuer \u00e0 aggraver et \u00e0 intensifier la crise de la reproduction sociale. Des recherches ant\u00e9rieures ont fourni des preuves abondantes et convaincantes de la mani\u00e8re dont la culture th\u00e9rapeutique et le n\u00e9olib\u00e9ralisme se sont combin\u00e9s pour produire des sujets autonomes, autosuffisants et entreprenants (voir\u00a0Cabanas &amp; Illouz, 2019\u00a0;\u00a0Foster, 2015\u00a0;\u00a0Salmenniemi, 2022).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les travailleurs sont encourag\u00e9s \u00e0 investir strat\u00e9giquement en eux-m\u00eames afin de maximiser leur employabilit\u00e9 et leur capacit\u00e9 \u00e0 travailler dans des conditions de concurrence et d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9. Les soins th\u00e9rapeutiques sont pr\u00e9sent\u00e9s comme un rem\u00e8de \u00e0 ce probl\u00e8me, promettant d&rsquo;am\u00e9liorer et de maintenir la capacit\u00e9 des travailleurs \u00e0 travailler en rendant leur psychisme et leur corps plus aptes \u00e0 supporter le poids du travail. Ils fournissent des outils et des conseils pour se remettre du stress, maintenir la paix int\u00e9rieure et l&rsquo;\u00e9quilibre, optimiser son temps, son humeur et son sommeil, etc. Cela \u00e9tait \u00e9vident lors de mon travail de terrain, tant lors des \u00e9v\u00e9nements que j&rsquo;ai observ\u00e9s que lors des entretiens avec les participants \u00e0 la recherche. Certains prestataires de services faisaient la promotion de leurs services en promettant d&rsquo;apprendre aux travailleurs \u00e0 s&rsquo;optimiser afin de maximiser leur productivit\u00e9 et leur bonheur (les deux \u00e9tant souvent consid\u00e9r\u00e9s comme \u00e9tant causalement li\u00e9s), ou d&rsquo;aider \u00e0 optimiser la main-d&rsquo;\u0153uvre afin que les organisations puissent tirer le meilleur parti de leurs travailleurs. Les prestataires de services encourageaient g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 investir dans le bien-\u00eatre des travailleurs comme moyen d&rsquo;augmenter la \u00ab productivit\u00e9 \u00bb et d&rsquo;obtenir un \u00ab avantage concurrentiel \u00bb. Ils soulignaient l&rsquo;importance croissante des \u00ab comp\u00e9tences \u00e9motionnelles et relationnelles \u00bb sur le lieu de travail, expliquant comment la sant\u00e9 et le bien-\u00eatre sont des instruments permettant d&rsquo;atteindre ses propres objectifs et d&rsquo;am\u00e9liorer les performances de l&rsquo;entreprise. Le travail a \u00e9t\u00e9 efficacement psychologis\u00e9 et individualis\u00e9 : les probl\u00e8mes au travail \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme r\u00e9sultant d&rsquo;une mauvaise gestion de soi, plut\u00f4t que de facteurs structurels tels que la division du travail ou des ressources.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La capacit\u00e9 \u00e0 synchroniser la reproduction de sa vie avec la reproduction du capitalisme est aujourd&rsquo;hui pr\u00e9sent\u00e9e comme un id\u00e9al \u00e0 atteindre (Haiven &amp; Khasnabish, 2014). Les soins th\u00e9rapeutiques individuels promettent d&rsquo;aider les gens \u00e0 atteindre cet id\u00e9al finalement impossible. Sous la banni\u00e8re du bien-\u00eatre en entreprise, des pratiques telles que la pleine conscience, le coaching de vie, l&rsquo;auto-suivi num\u00e9rique et le yoga ont \u00e9t\u00e9 introduites sur les lieux de travail afin de susciter l&rsquo;enthousiasme pour le travail et d&rsquo;am\u00e9liorer les performances et la productivit\u00e9 des travailleurs, contribuant ainsi \u00e0 rendre l&rsquo;exploitation des travailleurs plus efficace (Cabanas &amp; Illouz, 2019\u00a0;\u00a0Davies, 2015\u00a0;\u00a0Till, 2014). Les soins th\u00e9rapeutiques sont dispens\u00e9s de mani\u00e8re descendante, par des organisations qui encouragent les travailleurs \u00e0 s&rsquo;y engager, et ascendante, par des travailleurs qui tentent volontairement de s&rsquo;am\u00e9liorer et de s&rsquo;optimiser. Cependant, on peut se demander dans quelle mesure les soins th\u00e9rapeutiques peuvent r\u00e9ellement \u00eatre volontaires, dans un contexte o\u00f9 le travail a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 au rang de devoir presque sacr\u00e9 et de mesure de la valeur d&rsquo;une personne, et o\u00f9 il est extr\u00eamement difficile de survivre sans travail r\u00e9mun\u00e9r\u00e9. Le travail salari\u00e9 \u00e9tant consid\u00e9r\u00e9 comme une condition essentielle \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance et comme la voie principale vers l&rsquo;\u00e9panouissement personnel, nous sommes de plus en plus encourag\u00e9s \u00e0 organiser notre vie et notre identit\u00e9 autour du travail (Weeks, 2020, p. 582). La vie est v\u00e9cue et exp\u00e9riment\u00e9e comme un travail, et le travail lui-m\u00eame devient le contenu de la vie (Marcuse, 2022, p. 46). Dans ce contexte, les soins th\u00e9rapeutiques auto-administr\u00e9s deviennent une activit\u00e9 apparemment essentielle pour minimiser le risque d&rsquo;\u00e9chec. Dans le m\u00eame temps, il est de plus en plus \u00e9vident que si nous ne pouvons pas produire et maintenir notre propre bien-\u00eatre, nous ne pouvons pas compter sur l&rsquo;aide de l&rsquo;\u00c9tat providence. Nous devons donc investir en nous-m\u00eames et prendre soin de nous-m\u00eames, car personne d&rsquo;autre ne le fera.\u00a0Dowling (2022)\u00a0a qualifi\u00e9 cela de \u00ab solution d&rsquo;autogestion de la sant\u00e9 \u00bb, soulignant que \u00ab nous payons litt\u00e9ralement la note en devant maintenir de plus en plus notre reproduction sociale sous des formes marchandis\u00e9es \u00bb (Dowling, 2022, p. 184).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce contexte, le travail est d\u00e9politis\u00e9 et la responsabilit\u00e9 de survivre au travail incombe \u00e0 l&rsquo;individu, tandis que les structures de reproduction sociale pr\u00e9c\u00e9demment fournies par l&rsquo;\u00c9tat providence se r\u00e9duisent. Il n&rsquo;est donc pas \u00e9tonnant que les travailleurs se tournent vers les soins th\u00e9rapeutiques de soi dans l&rsquo;espoir, sinon de prosp\u00e9rer, du moins de survivre et de s&rsquo;en sortir tant bien que mal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, comme les travailleurs utilisent de plus en plus leur temps libre pour s&rsquo;adonner \u00e0 des activit\u00e9s de soins personnels afin d&rsquo;am\u00e9liorer leur capacit\u00e9 \u00e0 travailler, le champ d&rsquo;application du travail s&rsquo;\u00e9tend au-del\u00e0 des heures de travail officielles. Une plus-value maximale peut \u00eatre tir\u00e9e de personnes optimis\u00e9es qui font de l&rsquo;exercice physique tout en suivant leur mode optimal, suivent des programmes nutritionnels m\u00e9ticuleux afin de rester en bonne sant\u00e9 et d&rsquo;\u00e9viter les cong\u00e9s maladie, lisent des manuels d&rsquo;auto-assistance dans leur lit le soir, recherchent des conseils sur la mani\u00e8re d&rsquo;utiliser leur temps le plus efficacement possible et optimisent leur sommeil gr\u00e2ce \u00e0 des applications pour smartphone. Ici, les soins th\u00e9rapeutiques suivent la logique de la valeur d&rsquo;\u00e9change. Ils visent \u00e0 garantir la capacit\u00e9 de travailler et \u00e0 la vendre sur le march\u00e9, ce qui contribue \u00e0 alimenter la crise de la reproduction sociale, car ils orientent les efforts vers des soins th\u00e9rapeutiques individualis\u00e9s et commercialis\u00e9s, plut\u00f4t que vers l&rsquo;am\u00e9lioration des services sociaux et de sant\u00e9 publics, la recollectivisation du travail et le renforcement de la solidarit\u00e9 sociale. En tant que tels, ils l\u00e9gitiment peut-\u00eatre le retrait de l&rsquo;\u00c9tat providence. Les soins personnels profitent au capital, car les co\u00fbts et les risques sont support\u00e9s par l&rsquo;individu. Les soins personnels ne sont pas r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s par un salaire et ne co\u00fbtent donc rien ou tr\u00e8s peu aux employeurs, ce qui contribue \u00e0 intensifier la marchandisation de la reproduction sociale et \u00e0 d\u00e9velopper l&rsquo;industrie du bonheur, qui p\u00e8se plusieurs milliards de dollars.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela montre \u00e9galement comment le capitalisme tend \u00e0 transformer de plus en plus de temps libre en temps de travail et \u00e0 \u00e9roder ainsi notre autonomie (Gorz, 1982). Ce n&rsquo;est pas un hasard si tant de personnes choisissent d&rsquo;utiliser leur temps pour d\u00e9velopper leur employabilit\u00e9 plut\u00f4t que de se concentrer sur d&rsquo;autres aspects et activit\u00e9s de leur vie (M\u00e4kinen, 2016, p. 79). Le temps consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;optimisation et \u00e0 l&rsquo;am\u00e9lioration de soi pourrait \u00eatre utilis\u00e9 \u00e0 d&rsquo;autres fins, par exemple pour s&rsquo;adonner \u00e0 ce que\u00a0Soper (2020)\u00a0appelle \u00ab l&rsquo;h\u00e9donisme alternatif \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire un mode de vie moins rapide et moins ax\u00e9 sur la consommation, o\u00f9 l&rsquo;on se r\u00e9serve du temps libre pour des activit\u00e9s intrins\u00e8quement valorisantes. Cependant, la dialectique actuelle entre production et reproduction rend difficile la r\u00e9alisation d&rsquo;un tel mode de vie, poussant les gens \u00e0 transformer leur temps libre en temps consacr\u00e9 aux soins personnels.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les soins th\u00e9rapeutiques comme lieu de r\u00e9sistance individualis\u00e9e<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au cours de mes recherches, il est apparu clairement que les soins th\u00e9rapeutiques n&rsquo;\u00e9taient pas seulement un moyen de reproduire la force de travail, mais aussi un moyen de refuser cette logique et d&rsquo;accepter la crise de la reproduction sociale telle qu&rsquo;elle se manifeste dans la vie quotidienne. Si les soins peuvent \u00eatre mobilis\u00e9s pour maintenir et am\u00e9liorer la force de travail et faire supporter le poids du travail au corps, ils peuvent \u00e9galement \u00eatre utilis\u00e9s pour annuler ces efforts.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bon nombre des participantes \u00e0 ma recherche, en particulier les femmes issues de la classe ouvri\u00e8re et de la classe moyenne inf\u00e9rieure, s&rsquo;\u00e9taient tourn\u00e9es vers les soins th\u00e9rapeutiques par n\u00e9cessit\u00e9 et pour compenser les d\u00e9faillances de l&rsquo;\u00c9tat providence. Par exemple, bien que la psychoth\u00e9rapie de r\u00e9adaptation financ\u00e9e par l&rsquo;\u00c9tat soit accessible \u00e0 celles qui peuvent prouver que leur capacit\u00e9 \u00e0 travailler ou \u00e0 \u00e9tudier est compromise par des probl\u00e8mes de sant\u00e9 mentale, les services sont soumis \u00e0 de longs d\u00e9lais d&rsquo;attente et leur disponibilit\u00e9 est in\u00e9gale \u00e0 travers le pays. Les participantes \u00e0 ma recherche m&rsquo;ont racont\u00e9 qu&rsquo;elles n&rsquo;avaient pas obtenu d&rsquo;aide des cliniques publiques de sant\u00e9 mentale ou qu&rsquo;elles avaient simplement re\u00e7u des ordonnances d&rsquo;antid\u00e9presseurs. Beaucoup n&rsquo;avaient pas les moyens de se payer des services de sant\u00e9 priv\u00e9s. Certaines remettaient \u00e9galement en question l&rsquo;objectif de la th\u00e9rapie de r\u00e9adaptation, qui est cens\u00e9e aider les personnes \u00e0 rester actives sur le plan \u00e9conomique, ou \u00e0 entrer ou revenir dans la vie active. Elles percevaient cela comme une mani\u00e8re erron\u00e9e de neutraliser la souffrance caus\u00e9e par le travail : la soci\u00e9t\u00e9 essayait de remettre les gens en selle le plus rapidement possible, en les rendant plus aptes \u00e0 supporter l&rsquo;insupportable gr\u00e2ce \u00e0 des m\u00e9dicaments et \u00e0 une th\u00e9rapie, plut\u00f4t que de s&rsquo;attaquer aux causes sous-jacentes de la souffrance. Ils se tournaient donc souvent vers l&rsquo;autoth\u00e9rapie par n\u00e9cessit\u00e9 \u2013 ils devaient prendre soin d&rsquo;eux-m\u00eames lorsque les formes traditionnelles d&rsquo;aide sociale et de soins de sant\u00e9 n&rsquo;\u00e9taient plus disponibles \u2013 et par d\u00e9sir de se d\u00e9tacher de l&rsquo;\u00e9thique du travail qui sous-tend la th\u00e9rapie de r\u00e9adaptation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme le sugg\u00e8re ce point, bon nombre des participants \u00e0 ma recherche critiquaient la soci\u00e9t\u00e9 ax\u00e9e sur le travail et son imp\u00e9ratif moral d&rsquo;\u00eatre toujours pr\u00eat et dispos\u00e9 \u00e0 fournir des performances optimales au travail. On attend des gens qu&rsquo;ils se sacrifient pour leur travail et qu&rsquo;ils soient toujours un peu plus performants. Comme l&rsquo;a conclu l&rsquo;un des participants : \u00ab Les exigences ne cessent d&rsquo;augmenter et nous donnons toujours plus au travail \u00bb. Les prestataires de services que j&rsquo;ai interrog\u00e9s ont d\u00e9crit comment les gens \u00e9taient \u00ab extr\u00eamement stress\u00e9s par le travail et la vie en g\u00e9n\u00e9ral \u00bb, avec \u00ab une vie quotidienne surcharg\u00e9e \u00bb et souffrant d&rsquo;un \u00ab facteur de stress \u00e9norme \u00bb. Certains participants avaient choisi de se retirer de la soci\u00e9t\u00e9 du travail en abandonnant leur emploi salari\u00e9, souvent par contrainte au d\u00e9part. Ils ont d\u00e9crit comment leur corps et leur esprit s&rsquo;\u00e9taient tout simplement effondr\u00e9s apr\u00e8s un stress et une pression prolong\u00e9s au travail. Ils avaient \u00e9t\u00e9 incapables de se reproduire pour le travail ; ils ne pouvaient tout simplement plus supporter le poids du travail et avaient d\u00fb partir, soit pour cause de cong\u00e9 maladie, de ch\u00f4mage ou de reconversion professionnelle. Cela montre que le corps n&rsquo;est pas seulement une condition de l&rsquo;existence de la force de travail, mais aussi sa limite (Federici, 2014, p. 141). Beaucoup avaient atteint cette limite. Bien que les personnes issues de la classe moyenne puissent se retirer plus facilement du monde du travail que celles issues de la classe ouvri\u00e8re, qui disposent de moins de ressources, les participants issus de la classe ouvri\u00e8re \u00e0 mon \u00e9tude avaient \u00e9galement choisi de se retirer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si le fait de quitter le monde du travail \u00e9tait souvent au d\u00e9part une sorte de strat\u00e9gie d&rsquo;autoprotection, dict\u00e9e par un corps \u00e0 bout de forces, certains participants \u00e0 la recherche avaient progressivement d\u00e9velopp\u00e9 un refus plus conscient du travail. Plut\u00f4t que de mobiliser les soins th\u00e9rapeutiques pour reproduire leur capacit\u00e9 \u00e0 travailler, ils les ont utilis\u00e9s pour se d\u00e9sengager de la soci\u00e9t\u00e9 du travail et refuser la norme du travailleur toujours performant et productif. Pour eux, les soins th\u00e9rapeutiques \u00e9taient plus qu&rsquo;une strat\u00e9gie pour se r\u00e9habiliter au travail ; c&rsquo;\u00e9tait un moyen de maintenir la vie pour elle-m\u00eame (Dowling, 2022, p. 45). Cela peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un petit geste utopique. Ces participants ont abandonn\u00e9 ce qui ne pouvait plus \u00eatre (l&rsquo;engagement et la soumission au travail salari\u00e9) et se sont tourn\u00e9s vers ce qui ne pouvait pas encore \u00eatre (des formes de vie alternatives non soumises \u00e0 la logique de la soci\u00e9t\u00e9 du travail) (Bammer, 2015, p. 74). Ce faisant, ils se sont demand\u00e9 ce qui pourrait \u00e9merger si le travail salari\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait plus au centre de la vie. Conform\u00e9ment \u00e0 la litt\u00e9rature radicale sur les soins, s&rsquo;inspirant de la pens\u00e9e f\u00e9ministe noire, les efforts des participants en mati\u00e8re de soins personnels pourraient \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s comme \u00ab des strat\u00e9gies vitales mais sous-estim\u00e9es pour endurer des mondes pr\u00e9caires \u00bb (Hobart &amp; Kneese, 2020, p. 2). Ici, les soins personnels suivaient la logique de la valeur d&rsquo;usage, en entretenant les corps pour la vie, et non pour les vendre sur le march\u00e9 du travail. Dowling (2022) a soutenu dans le m\u00eame ordre d&rsquo;id\u00e9es que prendre soin de soi et des autres peut repr\u00e9senter une reconqu\u00eate du temps et de l&rsquo;espace qui va \u00e0 l&rsquo;encontre de la logique de productivit\u00e9 et de croissance \u00e9conomique qui domine nos vies. Cependant, dans la pratique, cela est loin d&rsquo;\u00eatre simple ; cela a un prix. Pour beaucoup de mes participants \u00e0 la recherche, refuser le travail avait entra\u00een\u00e9 une pr\u00e9carit\u00e9 \u00e9conomique et des sentiments de culpabilit\u00e9 et de honte. M\u00eame si le refus de travailler n&rsquo;\u00e9tait pas toujours couronn\u00e9 de succ\u00e8s \u00e0 long terme, la lutte et le d\u00e9sir d&rsquo;une autre fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre \u00e9taient r\u00e9els. Les soins th\u00e9rapeutiques prodigu\u00e9s \u00e0 soi-m\u00eame offraient un moyen d&rsquo;explorer cette lutte. En se retirant de la soci\u00e9t\u00e9 du travail, ils ont tent\u00e9 de se transformer tout en luttant pour transformer les relations sociales qui les d\u00e9finissaient (Weeks, 2018, p. 99). Cela fait \u00e9cho \u00e0 l&rsquo;analyse d&rsquo;Aarseth (2020)\u00a0sur l&rsquo;investissement des femmes riches et hautement qualifi\u00e9es dans la \u00ab f\u00e9minit\u00e9 domestique \u00bb en Norv\u00e8ge. Elle interpr\u00e8te la r\u00e9surgence de la r\u00e9-romantisation de la f\u00e9minit\u00e9 domestique et le choix des femmes de renoncer \u00e0 une carri\u00e8re r\u00e9ussie comme des indicateurs de la lutte entre les soins et la production de marchandises, et de l&rsquo;antagonisme entre la promotion de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des sexes et l&rsquo;extension de la logique du march\u00e9 \u00e0 tous les secteurs possibles de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je sugg\u00e8re que nous pouvons conceptualiser les engagements dans des pratiques th\u00e9rapeutiques de soins personnels qui refusent de se reproduire pour le travail comme une forme de contre-conduite (Binkley, 2009) et de r\u00e9sistance quotidienne (Scott, 1985) qui n&rsquo;est ni exprim\u00e9e publiquement ni organis\u00e9e, mais qui prend plut\u00f4t la forme de petits actes de subversion : non-conformit\u00e9 persistante, retrait silencieux et rejet des mod\u00e8les attendus d&rsquo;autogouvernance. Cette r\u00e9sistance peut r\u00e9v\u00e9ler ce que\u00a0Merrifield (2011, p. 58) appelle les \u00ab r\u00e9sidus \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire les aspects irr\u00e9ductibles et implacables de la vie qui refusent l&rsquo;assimilation dans les syst\u00e8mes de contr\u00f4le. Aucun syst\u00e8me de contr\u00f4le ne peut jamais \u00eatre total : il y a toujours une contingence et une non-co\u00efncidence entre les sujets capitalistes et la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste (Merrifield, 2011, p. 59). Reproduire le soi pour la vie en tant que r\u00e9sidu met en \u00e9vidence la mani\u00e8re dont les contradictions entre la production et la reproduction des marchandises sont rencontr\u00e9es, v\u00e9cues et combattues au niveau de la subjectivit\u00e9. La reproduction sociale, distincte du travail productif capitaliste, peut aider \u00e0 r\u00e9sister aux pressions du capitalisme qui entravent la vie et inspirer la d\u00e9loyaut\u00e9 et la d\u00e9sob\u00e9issance aux valeurs de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste (Ferguson, 2020, p. 119 ;\u00a0Weeks, 2018).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien que la plupart de mes participants aient reconnu que leur souffrance au travail \u00e9tait li\u00e9e \u00e0 des structures soci\u00e9tales plus larges, ils cherchaient souvent \u00e0 l&rsquo;accepter par des tactiques individualis\u00e9es de soins personnels plut\u00f4t que de s&rsquo;engager dans une action collective pour remettre en cause ces structures. Certains avaient \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9s dans des partis politiques et des syndicats, mais en avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7us, se sentant incapables de changer les choses. Si certains ont continu\u00e9 \u00e0 mener des actions collectives, pour la plupart des participants \u00e0 la recherche, les soins th\u00e9rapeutiques \u00e9taient la forme de r\u00e9sistance qu&rsquo;ils jugeaient la plus appropri\u00e9e pour s&rsquo;opposer \u00e0 la logique n\u00e9faste du syst\u00e8me capitaliste et se reproduire pour la vie. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas parce qu&rsquo;ils ne croyaient pas \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de changements structurels, ni parce qu&rsquo;ils avaient adh\u00e9r\u00e9 aux promesses n\u00e9olib\u00e9rales d&rsquo;une r\u00e9invention sans fin de soi, mais plut\u00f4t parce qu&rsquo;ils voyaient peu de moyens significatifs de r\u00e9sistance collective.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Consid\u00e9rer les soins th\u00e9rapeutiques comme une forme individualis\u00e9e de r\u00e9sistance rejoint les observations de\u00a0Chibber (2022)\u00a0sur la difficult\u00e9 d&rsquo;organiser une r\u00e9sistance collective. La structure de classe capitaliste tend \u00e0 positionner les individus de telle mani\u00e8re qu&rsquo;ils trouvent g\u00e9n\u00e9ralement plus facile de recourir \u00e0 des modes de contestation individualis\u00e9s qu&rsquo;\u00e0 essayer de construire des luttes collectives. L&rsquo;action collective est ardue, longue et risqu\u00e9e. Avec l&rsquo;affaiblissement des mouvements syndicaux et autres mouvements politiques collectifs traditionnels, la r\u00e9sistance tend \u00e0 prendre des formes individualis\u00e9es, car elle entra\u00eene moins de co\u00fbts directs (le temps et l&rsquo;argent n\u00e9cessaires pour mettre en place et soutenir des actions collectives) et comporte moins de risques. De plus, la grammaire des in\u00e9galit\u00e9s sociales a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 red\u00e9finie par les discours n\u00e9olib\u00e9raux et th\u00e9rapeutiques au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, ce qui a conduit \u00e0 concevoir de plus en plus la classe en termes psychologiques et individualis\u00e9s et \u00e0 attribuer l&rsquo;oppression sociale aux \u00ab d\u00e9fauts \u00bb du moi plut\u00f4t qu&rsquo;aux forces structurelles du capitalisme (Johnson &amp; Lawler, 2005). Ce changement contribue \u00e0 obscurcir la dynamique des in\u00e9galit\u00e9s de classe et de l&rsquo;exploitation et \u00e0 renforcer la tendance \u00e0 recourir \u00e0 des tactiques individualis\u00e9es de survie et de r\u00e9sistance. Pourtant, ces tactiques ne contribuent gu\u00e8re \u00e0 modifier les causes structurelles de l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 et de la souffrance. Ces processus interd\u00e9pendants d&rsquo;affaiblissement des luttes collectives et de psychologisation et d&rsquo;individualisation des in\u00e9galit\u00e9s sociales mettent en \u00e9vidence \u00e0 quel point les soins th\u00e9rapeutiques, en tant que forme individualis\u00e9e de r\u00e9sistance, ont des racines structurelles profondes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusions<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;ai soutenu dans cet article que la culture th\u00e9rapeutique est un lieu important o\u00f9 se manifestent et se jouent les contradictions de la reproduction sociale et de la production de marchandises. J&rsquo;ai sugg\u00e9r\u00e9 que les soins th\u00e9rapeutiques, en tant que pratique de reproduction sociale, ont pris une importance accrue dans la conjoncture capitaliste actuelle, marqu\u00e9e par le d\u00e9mant\u00e8lement de l&rsquo;\u00c9tat providence et l&rsquo;essor de l&rsquo;\u00e9thique du travail post-fordiste. Les soins th\u00e9rapeutiques peuvent \u00eatre utilis\u00e9s pour reproduire la main-d&rsquo;\u0153uvre et livrer les travailleurs \u00e0 l&rsquo;exploitation de mani\u00e8re plus efficace et insidieuse. Cependant, ils peuvent \u00e9galement permettre aux travailleurs de refuser de se reproduire en tant que main-d&rsquo;\u0153uvre marchande et de se d\u00e9sengager de l&rsquo;\u00e9thique du travail, refusant ainsi de soumettre leur vie au travail. Les soins th\u00e9rapeutiques peuvent donc exacerber la crise de la reproduction sociale, mais ils peuvent \u00e9galement permettre de lutter contre les pressions que le capitalisme exerce sur la reproduction sociale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Selon le f\u00e9minisme de la reproduction sociale, l&rsquo;\u00e9tude du travail de reproduction sociale peut mettre en lumi\u00e8re des formes d&rsquo;oppression sociale qui, autrement, resteraient cach\u00e9es (Bhattacharya et al., 2022). L&rsquo;examen de la culture th\u00e9rapeutique sous l&rsquo;angle de la reproduction sociale met en lumi\u00e8re plusieurs dynamiques importantes de l&rsquo;oppression sociale. Les soins th\u00e9rapeutiques montrent \u00e0 quel point la responsabilit\u00e9 de la reproduction de la main-d&rsquo;\u0153uvre et de la vie a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e sur les individus, stimulant simultan\u00e9ment l&rsquo;industrie du bonheur et du bien-\u00eatre et cr\u00e9ant de nouvelles fa\u00e7ons de g\u00e9n\u00e9rer des profits dans le domaine de la reproduction sociale. Ils r\u00e9v\u00e8lent \u00e9galement de nouvelles formes d&rsquo;exploitation, les travailleurs \u00e9tant effectivement contraints de s&rsquo;engager dans des soins personnels afin de reproduire leur capacit\u00e9 de travail et de conserver leur employabilit\u00e9. L&rsquo;\u00e9rosion des structures traditionnelles de reproduction sociale a incit\u00e9 les gens \u00e0 se tourner davantage vers les pratiques de soins personnels, car aucun autre service de soutien ad\u00e9quat n&rsquo;est disponible. N\u00e9anmoins, j&rsquo;ai \u00e9galement montr\u00e9 comment les soins personnels th\u00e9rapeutiques peuvent devenir une forme de r\u00e9sistance, bien que leur capacit\u00e9 d&rsquo;organisation collective soit limit\u00e9e par les barri\u00e8res structurelles de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin, les soins th\u00e9rapeutiques peuvent \u00e9galement mettre en lumi\u00e8re les formes d&rsquo;oppression li\u00e9es au genre qui d\u00e9coulent de la reconfiguration des relations entre la production capitaliste et la reproduction sociale. Aujourd&rsquo;hui, les femmes sont cens\u00e9es s&rsquo;\u00e9manciper et \u00eatre performantes dans tous les domaines de la vie, tout en assumant la responsabilit\u00e9 de prendre soin des autres dans des conditions de pr\u00e9carit\u00e9 et d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9s persistantes entre les sexes. On attend d&rsquo;elles qu&rsquo;elles assument la responsabilit\u00e9 de la reproduction sociale tant \u00e0 la maison que dans les professions de soins, tout en leur imposant l&rsquo;exigence de se conformer \u00e0 l&rsquo;\u00e9thique du travail post-fordiste qui consiste \u00e0 aimer son travail et \u00e0 s&rsquo;y consacrer pleinement. Ces processus interd\u00e9pendants de r\u00e9duction des prestations de l&rsquo;\u00c9tat providence et de n\u00e9cessit\u00e9 croissante d&rsquo;exercer un travail r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 et de faire preuve d&rsquo;un engagement enthousiaste dans des conditions pr\u00e9caires touchent particuli\u00e8rement les femmes. Les femmes assument g\u00e9n\u00e9ralement une plus grande responsabilit\u00e9 dans la reproduction sociale, elles ont donc plus \u00e0 perdre de la disparition des services de l&rsquo;\u00c9tat providence, tant en tant que travailleuses qu&rsquo;en tant qu&rsquo;aidantes. La logique de la production marchande et celle de la reproduction sociale tirent dans des directions oppos\u00e9es, les femmes se retrouvant prises entre deux feux (voir \u00e9galement\u00a0Aarseth, 2020). Certaines tentent de r\u00e9soudre ce dilemme en externalisant le travail reproductif vers des femmes en situation sociale pr\u00e9caire, qui n&rsquo;ont pas elles-m\u00eames cette possibilit\u00e9 d&rsquo;externalisation mais sont soumises \u00e0 la pression. D&rsquo;autres peuvent adopter des m\u00e9thodes th\u00e9rapeutiques d&rsquo;autogestion de la sant\u00e9, telles que la m\u00e9ditation pour apaiser leur corps surmen\u00e9 ou le coaching de vie, et tenter ainsi de continuer \u00e0 avancer et d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;ali\u00e9nation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D&rsquo;autres encore peuvent choisir de renoncer au travail salari\u00e9 et de s&rsquo;engager dans des pratiques de soins personnels comme forme d&rsquo;autoconservation et strat\u00e9gie de r\u00e9sistance individualis\u00e9e, r\u00e9v\u00e9lant ainsi un d\u00e9sir d&rsquo;une meilleure fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre, que le capitalisme ne peut satisfaire. Ce dont nous avons finalement besoin, cependant, c&rsquo;est d&rsquo;une lutte collective pour d\u00e9manteler les structures oppressives de production et de reproduction sociale qui menacent de nous \u00e9puiser tous. Nous ne pouvons toutefois pas supposer que les strat\u00e9gies d&rsquo;action collective qui ont \u00e9t\u00e9 efficaces dans le pass\u00e9 fonctionneront automatiquement aujourd&rsquo;hui (Chibber, 2022, p. 175). Il est donc n\u00e9cessaire d&rsquo;inventer de nouvelles fa\u00e7ons de s&rsquo;organiser qui reconfigurent radicalement la dynamique entre les forces productives et reproductives, combattent la privation des droits et traduisent les formes individualis\u00e9es de r\u00e9sistance en luttes collectives plus larges.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Remerciements<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des versions ant\u00e9rieures de cet article ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9es lors de la conf\u00e9rence \u00ab Feminist Encounters with Marxism \u00bb \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Turku, de la conf\u00e9rence \u00ab Hierarchy, Power and Action in Question \u00bb \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Virginie, \u00e0 Charlottesville, du s\u00e9minaire d&rsquo;\u00e9tudes sur le genre \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 d&rsquo;\u00d6rebro et de la Marxist Summer School \u00e0 Parainen. Un grand merci aux participants \u00e0 ces \u00e9v\u00e9nements pour leurs g\u00e9n\u00e9reux commentaires. Je tiens \u00e9galement \u00e0 remercier les \u00e9valuateurs anonymes de&nbsp;<em>The Sociological Review<\/em>&nbsp;pour leurs commentaires r\u00e9fl\u00e9chis sur cet article. Je remercie tout particuli\u00e8rement Helene Aarseth pour ses suggestions utiles, ainsi qu&rsquo;Evelina Johansson Wil\u00e9n et Sara Farris pour leurs discussions et leurs encouragements.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">D\u00e9claration de conflits d&rsquo;int\u00e9r\u00eats<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;auteur d\u00e9clare n&rsquo;avoir aucun conflit d&rsquo;int\u00e9r\u00eats potentiel en ce qui concerne la recherche, la r\u00e9daction et\/ou la publication de cet article.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Financement<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce travail a \u00e9t\u00e9 soutenu par le Conseil de la recherche de Finlande (subvention n\u00b0 289004).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Aarseth H. (2020). Against the grain? 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Hoivaty\u00f6n ajalliset kehykset ja rytmiristiriidat [Temporal frameworks and rhythmic conflicts in care work].&nbsp;<em>Ty\u00f6el\u00e4m\u00e4ntutkimus<\/em>, 10(2), 119\u2013133.<\/li>\n\n\n\n<li>Hobart H. J. K., Kneese T. (2020). Radical care: Survival strategies for uncertain times.&nbsp;<em>Social Text<\/em>, 38(1\/142), 1\u201316.&nbsp;<a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1215\/01642472-7971067\">https:\/\/doi.org\/10.1215\/01642472-7971067<\/a><\/li>\n\n\n\n<li>Hoppania H.-K., Karsio O., N\u00e4re L., Olakivi A., Sointu L., Vaittinen T., Zechner M. (2016).&nbsp;<em>Hoivan arvoiset: Vaiva yhteiskunnan ytimess\u00e4<\/em>&nbsp;[Those worthy of care: Ailment at the heart of society]. Gaudeamus.<\/li>\n\n\n\n<li>Illouz E. (2008).&nbsp;<em>Saving the modern soul: Therapy, emotions, and the culture of self-help<\/em>. University of California Press.<\/li>\n\n\n\n<li>Johnson P., Lawler S. (2005). 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Johns Hopkins University Press.<\/li>\n\n\n\n<li>Rieff P. (1966).&nbsp;<em>The triumph of the therapeutic<\/em>. Chatto Windus.<\/li>\n\n\n\n<li>Rimke H. M. (2000). Governing citizens through self-help literature.&nbsp;<em>Cultural Studies<\/em>, 14(1), 61\u201378.&nbsp;<a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/095023800334986\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/095023800334986<\/a><\/li>\n\n\n\n<li>Rose N. (1990).&nbsp;<em>Governing the soul: The shaping of the private self<\/em>. Routledge.<\/li>\n\n\n\n<li>Rose N. (1998).&nbsp;<em>Inventing our selves: Psychology, power and personhood<\/em>. Cambridge University Press.<\/li>\n\n\n\n<li>Rowbotham S., Segal L., Wainwright H. (2013).&nbsp;<em>Beyond the fragments: Feminism and the making of socialism<\/em>. Merlin Press.<\/li>\n\n\n\n<li>Saarinen A., Salmenniemi S., Ker\u00e4nen H. (2014). 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(2013).&nbsp;<em>Marxism and the oppression of women: Toward a unitary theory<\/em>. Brill.<a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1163\/9789004248953\"><\/a><\/li>\n\n\n\n<li>Weeks K. (2011).\u00a0<em>The problem with work: Feminism, Marxism, antiwork politics and postwork imaginaries<\/em>. Duke University Press.<a href=\"https:\/\/scholar.google.com\/scholar_lookup?title=The+problem+with+work%3A+Feminism%2C+Marxism%2C+antiwork+politics+and+postwork+imaginaries&amp;author=K.+Weeks&amp;publication_year=2011&amp;doi=10.1215%2F9780822394723\"><\/a><\/li>\n\n\n\n<li>Weeks K. (2017). Down with love: Feminist critique and the new ideologies of work.&nbsp;<em>Women\u2019s Studies Quarterly<\/em>, 45(3\/4), 37\u201358.&nbsp;<a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1353\/wsq.2017.0043\">https:\/\/doi.org\/10.1353\/wsq.2017.0043<\/a><\/li>\n\n\n\n<li>Weeks K. (2018).&nbsp;<em>Constituting feminist subjects<\/em>. Verso.<\/li>\n\n\n\n<li>Weeks K. (2020). 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Il soutient que les soins th\u00e9rapeutiques auto-administr\u00e9s sont au c\u0153ur de la crise syst\u00e9mique qui r\u00e9sulte des logiques contradictoires entre &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/reproduction-sociale-soins-auto-administres\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;La crise de la reproduction sociale et les soins th\u00e9rapeutiques auto-administr\u00e9s&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-9112","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack-related-posts":[{"id":8245,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/economie-des-fondements-socio-ecologique\/","url_meta":{"origin":9112,"position":0},"title":"L&rsquo;\u00e9conomie des fondements, pierre angulaire d&rsquo;une transformation socio-\u00e9cologique","author":"Gilles Beauchamp","date":"5 juin 2025","format":false,"excerpt":"Par Richard B\u00e4rnthaler, Andreas Novy et Leonhard Plank Traduction de The Foundational Economy as a Cornerstone for a Social\u2013Ecological Transformation, Sustainability, 2021. 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