{"id":9684,"date":"2026-03-16T19:40:32","date_gmt":"2026-03-16T23:40:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/?page_id=9684"},"modified":"2026-03-24T12:03:05","modified_gmt":"2026-03-24T16:03:05","slug":"infrastructures-post-croissance","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/infrastructures-post-croissance\/","title":{"rendered":"Vers des infrastructures post-croissance : caract\u00e9ristiques, logiques, strat\u00e9gies"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Traduction de <a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/10.1177\/26349825261425484\">Toward post-growth infrastructure: Features, logics, strategies<\/a> par Elisa Schramm et Federico Savini publi\u00e9 le 10 mars 2026 dans Environment and Planning F &#8211; (11&nbsp;200 mots)<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9sum\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La croissance \u00e9conomique contemporaine repose sur les infrastructures. Cependant, ce n\u2019est que r\u00e9cemment que la recherche post-croissance a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019int\u00e9resser aux infrastructures en tant qu\u2019objet d\u2019analyse sp\u00e9cifique, et elle les r\u00e9duit souvent \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 un ensemble d\u2019obstacles \u00e0 surmonter ou \u00e0 un moyen d\u2019assurer la fourniture de services essentiels. Cet article remet en question ces perspectives limit\u00e9es en d\u00e9veloppant un cadre holistique permettant de comprendre les infrastructures post-croissance, leur fonctionnement et la mani\u00e8re dont elles peuvent \u00e9voluer. En nous appuyant sur les enseignements de l\u2019analyse des infrastructures men\u00e9e dans les domaines des \u00e9tudes sur la science et la technologie (STS), de la g\u00e9ographie et de l\u2019anthropologie, nous proposons une compr\u00e9hension relationnelle des <strong>infrastructures post-croissance<\/strong>, que nous d\u00e9finissons comme celles qui favorisent des <strong>pratiques sociales r\u00e9pondant \u00e0 des besoins situ\u00e9s, limitant la consommation et r\u00e9sistant \u00e0 la cooptation capitaliste<\/strong>. En outre, nous examinons les logiques qui expliquent la domination sociale des infrastructures et ouvrent des voies pour leur transformation ; c\u2019est-\u00e0-dire en tant que ph\u00e9nom\u00e8ne qui contraint et s\u00e9duit simultan\u00e9ment les individus \u00e0 adopter certaines pratiques, tout en restant suggestif et ouvert \u00e0 d\u2019autres usages. Nous soutenons que, pour expliquer les transformations post-croissance, les \u00e9tudes post-croissance doivent s\u2019engager avec ces logiques. Enfin, nous identifions des strat\u00e9gies pour la transformation des infrastructures post-croissance : <strong>s\u2019approprier les infrastructures de croissance<\/strong>, les reconstruire conform\u00e9ment \u00e0 un programme post-croissance et assurer leur entretien face aux pressions capitalistes. De cette mani\u00e8re, notre cadre repr\u00e9sente une \u00e9tape importante vers un corpus de recherche plus vaste sur les infrastructures post-croissance.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet article aborde le d\u00e9ficit infrastructurel dans les \u00e9tudes post-croissance et propose un cadre global et multidisciplinaire pour analyser la transformation des infrastructures post-croissance. Au cours des 25 derni\u00e8res ann\u00e9es, les approches post-croissance en \u00e9conomie, g\u00e9ographie et am\u00e9nagement du territoire ont d\u00e9fendu la r\u00e9duction durable et \u00e9quitable de la croissance \u00e9conomique dans les pays du Nord, notamment comme moyen d\u2019am\u00e9liorer le bien-\u00eatre collectif et \u00e9cologique (Schneider et al., 2010) . Ces perspectives critiquent souvent les initiatives infrastructurelles dites \u00e9co-modernistes et de croissance verte pour leur incapacit\u00e9 \u00e0 remettre v\u00e9ritablement en cause le capitalisme et \u00e0 contester la priorit\u00e9 accord\u00e9e aux solutions technologiques face aux crises socio-\u00e9cologiques (Bl\u00fchdorn, 2018 : 43). Au contraire, les partisans de la post-croissance plaident en faveur d\u2019un syst\u00e8me \u00e9conomique centr\u00e9 sur le bien-\u00eatre humain, la satisfaction des besoins essentiels et la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration \u00e9cologique (Xue et al., 2012 : 87).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Malgr\u00e9 un int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral pour le sujet, la recherche sur la post-croissance a largement n\u00e9glig\u00e9 les infrastructures en tant qu\u2019objet m\u00e9ritant une analyse approfondie. Au contraire, elles sont g\u00e9n\u00e9ralement (et le plus souvent implicitement) consid\u00e9r\u00e9es <strong>soit comme un probl\u00e8me \u00e0 surmonter<\/strong> \u2013 comme dans le cas des infrastructures fonctionnant aux combustibles fossiles, extractives et militaires \u2013, <strong>soit comme un moyen d\u2019assurer des formes \u00e9l\u00e9mentaires de bien-\u00eatre<\/strong> et des services essentiels, tels que l\u2019\u00e9nergie propre, l\u2019eau et l\u2019assainissement (Fitzpatrick et al., 2022 ; Videira et al., 2014). Ces approches adoptent une vision essentialiste de ces infrastructures, les traitant comme de simples objets volumineux et statiques plut\u00f4t que d\u2019explorer leurs relations particuli\u00e8res dans leur contexte, et ne parviennent donc pas \u00e0 interroger leur importance potentielle pour une transition post-croissance. Cependant, certaines \u00e9tudes r\u00e9centes soulignent la n\u00e9cessit\u00e9 de se concentrer sp\u00e9cifiquement sur les infrastructures, \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019<strong>un programme post-croissance impliquera de nombreuses transformations, voire le d\u00e9mant\u00e8lement<\/strong> des dispositifs infrastructurels qui soutiennent les modes de production et de consommation dont d\u00e9pend le capital fossile (Campbell-Verduyn et Kranke, 2025a ; Durrant et Cohen, 2024 ; Pansera et al., 2024 ; Schmid, 2021).<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notre point de d\u00e9part ici est donc l\u2019affirmation selon laquelle les \u00e9tudes post-croissance actuelles ne disposent pas du cadre n\u00e9cessaire pour conceptualiser et \u00e9tudier empiriquement l<strong>es voies complexes, souvent non lin\u00e9aires, de la transformation infrastructurelle<\/strong>. Contrairement aux approches d\u00e9crites ci-dessus, nous proposons que les relations infrastructurelles pr\u00e9sentent des caract\u00e9ristiques particuli\u00e8res qui les rendent pertinentes pour comprendre les processus de changement et de transformation. En particulier, l\u2019\u00ab obstination \u00bb apparente (Hommels, 2005) des infrastructures et la d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis du chemin (<em>path dependency<\/em>), ou les \u00ab qualit\u00e9s de verrouillage \u00bb, que cela implique, signifient que modifier les am\u00e9nagements infrastructurels actuels selon les principes post-croissance pourrait s\u2019av\u00e9rer plus difficile que d\u2019autres types de transformation. Cependant, dans le m\u00eame temps, <strong>cette obstination offre des opportunit\u00e9s significatives pour un changement plus durable<\/strong>.<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour relever ce d\u00e9fi, cet article d\u00e9veloppe un cadre critique permettant de comprendre les infrastructures dans une perspective critique post-croissance. Pour ce faire, et afin de promouvoir une compr\u00e9hension relationnelle des infrastructures, nous nous appuyons sur un corpus de recherches interdisciplinaires issues des domaines de l\u2019anthropologie, des sciences, technologies et soci\u00e9t\u00e9s (STS) et de la g\u00e9ographie (urbaine) (Amin, 2014 ; Bergan et Power, 2025 ; Larkin, 2013 ; Star, 1999). Cette compr\u00e9hension relationnelle met en avant la relation de co-constitution qui existe entre les infrastructures et les pratiques qu\u2019elles rendent possibles, tout en \u00e9clairant les dynamiques de r\u00e9sistance et de changement. Elle s\u2019appuie \u00e9galement sur des analyses strat\u00e9giques de la mani\u00e8re dont les infrastructures de base \u00e9mergent et font face aux d\u00e9fis au fil du temps (voir Barinaga et Zapata Campos, 2024 ; Cors\u00edn Jim\u00e9nez, 2014 ; Lynch, 2021), qui trouvent largement un \u00e9cho dans un programme post-croissance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous soutenons que la recherche post-croissance doit conceptualiser <strong>trois dimensions <\/strong>li\u00e9es \u00e0 l\u2019infrastructure : les <strong>caract\u00e9ristiques<\/strong> que les infrastructures post-croissance engendrent, leurs <strong>logiques<\/strong> et leurs <strong>strat\u00e9gies<\/strong> pour exploiter ces caract\u00e9ristiques \u00e0 des fins post-croissance. Nous entendons par <strong>infrastructure post-croissance<\/strong> l&rsquo;ensemble des <strong>pratiques facilitatrices qui r\u00e9pondent \u00e0 des besoins concrets<\/strong> plut\u00f4t que d&rsquo;alimenter la croissance \u00e9conomique, <strong>limitent la consommation<\/strong> et <strong>r\u00e9sistent \u00e0 l&rsquo;appropriation capitaliste<\/strong>. Notre conception de l\u2019infrastructure est donc non essentialiste : le profil post-croissance d\u2019une infrastructure donn\u00e9e n\u2019est pas inh\u00e9rent, mais d\u00e9pend plut\u00f4t du type de pratiques qu\u2019elle rend possibles ou favorise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous d\u00e9veloppons cette approche en d\u00e9finissant les logiques des infrastructures, afin d\u2019expliquer leur impact consid\u00e9rable au niveau soci\u00e9tal, c\u2019est-\u00e0-dire la mani\u00e8re dont elles fa\u00e7onnent les pratiques quotidiennes. Nous identifions trois logiques \u00e0 l\u2019\u0153uvre : la coercition, la s\u00e9duction et la suggestibilit\u00e9. La coercition fait r\u00e9f\u00e9rence au pouvoir structurant et <strong>cr\u00e9ateur de mondes<\/strong> de l\u2019infrastructure et constitue la caract\u00e9ristique que les \u00e9tudes sur les infrastructures ont tendance \u00e0 examiner le plus. La s\u00e9duction, quant \u00e0 elle, d\u00e9crit le <strong>d\u00e9sir de participer<\/strong> \u00e0 l\u2019infrastructure et d\u2019\u00eatre fa\u00e7onn\u00e9 par elle. Enfin, la suggestibilit\u00e9 est la capacit\u00e9 de l\u2019infrastructure \u00e0 <strong>s\u2019adapter<\/strong> \u00e0 des pratiques qui diff\u00e8rent de sa finalit\u00e9 initiale. Nous soutenons que, pour la recherche post-croissance, il ne suffit pas de se contenter de critiquer le r\u00f4le coercitif de l\u2019infrastructure capitaliste ; nous devons \u00e9galement nous interroger sur la mani\u00e8re dont le potentiel transformateur des infrastructures est exploit\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re de ces logiques. En particulier, les \u00e9tudes post-croissance doivent examiner comment, en tirant parti des capacit\u00e9s coercitives et s\u00e9ductrices des infrastructures, les pratiques post-croissance sont maintenues ou renforc\u00e9es au fil du temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela \u00e9tant \u00e9tabli, nous sommes alors en mesure de proposer <strong>trois strat\u00e9gies<\/strong> \u00e9troitement li\u00e9es pour la transformation infrastructurelle post-croissance : <strong>l\u2019appropriation, la reconstruction et la maintenance<\/strong>. Ces strat\u00e9gies d\u00e9crivent certaines des mani\u00e8res dont les acteurs radicaux s\u2019attaquent aux logiques coercitives et s\u00e9ductrices des infrastructures ax\u00e9es sur la croissance, tout en favorisant leurs propres logiques \u00e9quivalentes pour des infrastructures qui suivent les principes de la post-croissance. Il est particuli\u00e8rement important de pr\u00eater attention \u00e0 la strat\u00e9gie, \u00e9tant donn\u00e9 que les infrastructures de la post-croissance \u00e9mergent n\u00e9cessairement de relations de pouvoir in\u00e9gales qui peuvent contrecarrer leur potentiel transformateur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce qui suit, nous pr\u00e9sentons une revue non syst\u00e9matique de deux corpus de litt\u00e9rature pertinents pour cet article : premi\u00e8rement, la litt\u00e9rature post-croissance, afin d\u2019examiner les conceptualisations \u00e0 la fois explicites et implicites de l\u2019infrastructure. Deuxi\u00e8mement, nous exposons quelques id\u00e9es cl\u00e9s issues de la recherche en STS sur l\u2019infrastructure, en nous concentrant particuli\u00e8rement sur les travaux qui traitent des questions de transformation, d\u2019obstination et de changement. Cette approche a \u00e9t\u00e9 compl\u00e9t\u00e9e par une exploration plus large de litt\u00e9ratures plus vari\u00e9es traitant de la construction d\u2019infrastructures adjacentes ou recoupant partiellement les initiatives post-croissance, identifi\u00e9es gr\u00e2ce \u00e0 des recherches par mots-cl\u00e9s tels que \u00ab infrastructure de base \u00bb, \u00ab communautaire \u00bb, \u00ab post-capitaliste \u00bb et \u00ab pr\u00e9figurative \u00bb. Nous d\u00e9veloppons ensuite les trois dimensions de notre cadre, \u00e0 savoir les caract\u00e9ristiques, les logiques et les strat\u00e9gies de mise en place d\u2019infrastructures (post-croissance), en nous appuyant sur les d\u00e9bats cl\u00e9s de la litt\u00e9rature sur la post-croissance et les infrastructures.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le foss\u00e9 infrastructurel dans la litt\u00e9rature sur la post-croissance<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La recherche sur la post-croissance a souvent abord\u00e9 les infrastructures de mani\u00e8re indirecte, laissant une grande marge pour des examens approfondis du changement infrastructurel. Les chercheurs de cette tradition abordent les infrastructures de deux mani\u00e8res principales : soit comme un ensemble d\u2019artefacts contraignants, et donc un obstacle aux objectifs de la post-croissance, soit comme un moyen de satisfaire les besoins fondamentaux. La premi\u00e8re approche transpara\u00eet dans les critiques des \u00ab m\u00e9ga-infrastructures \u00bb \u2013 en particulier celles qui sont ax\u00e9es sur l\u2019automobile, d\u00e9pendent des combustibles fossiles ou ont une finalit\u00e9 militaire \u2013 consid\u00e9r\u00e9es comme un anath\u00e8me pour la post-croissance (Fitzpatrick et al., 2022 : 8 ; Szabo et al., 2022 : 29 ; Videira et al., 2014). Dunlap et Laratte (2022: 3) poussent ce raisonnement le plus loin, affirmant que m\u00eame les infrastructures \u00e9nerg\u00e9tiques \u00e0 faible \u00ab colonisent les paysages en remodelant, d\u00e9gradant et d\u00e9truisant les habitats \u00bb. Ces auteurs appellent au d\u00e9sinvestissement et \u00e0 un moratoire sur ces infrastructures.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019autres auteurs mettent en lumi\u00e8re les fa\u00e7ons surprenantes dont les infrastructures peuvent alimenter le r\u00e9gime de croissance actuel, des projets m\u00eame \u00e0 faible \u00e9mission de carbone, tels que les pistes cyclables, facilitant la circulation du capital par le biais de \u00ab solutions spatiales \u00bb (Harvey, 1991 ; voir Bertolini et Nikolaeva, 2022 ; Spinney, 2020). De m\u00eame, Kirkpatrick et Smith (2011) soutiennent que le d\u00e9veloppement des infrastructures constitue une condition pr\u00e9alable \u00e0 la croissance, cr\u00e9ant des effets de verrouillage qui \u00e0 la fois n\u00e9cessitent et acc\u00e9l\u00e8rent les types de construction qui servent les objectifs de croissance plut\u00f4t que de satisfaire les besoins fondamentaux (voir \u00e9galement Furlong, 2025). Ces approches qui consid\u00e8rent les infrastructures comme des obstacles \u00e0 la post-croissance fournissent des \u00e9clairages utiles sur les infrastructures ax\u00e9es sur la croissance, mais ne proposent pas d\u2019id\u00e9es claires sur le r\u00f4le que les infrastructures devraient jouer pour permettre la transition vers la post-croissance (si tant est qu\u2019elles en aient un), ni sur la mani\u00e8re d\u2019y parvenir.<br>En revanche, d\u2019autres chercheurs sp\u00e9cialis\u00e9s dans la post-croissance proposent une vision des infrastructures comme un outil n\u00e9cessaire pour r\u00e9pondre aux besoins essentiels, souvent sous la forme d\u2019initiatives ascendantes ou \u00e0 petite \u00e9chelle. Cela peut inclure \u00ab les infrastructures cyclables, le cohabitat, les services publics partag\u00e9s et les caf\u00e9s de r\u00e9paration \u00bb (Fitzpatrick et al., 2022: 7), des infrastructures de mobilit\u00e9 publique (Heindl, 2022: 226), ou des infrastructures (num\u00e9riques) open source et low-tech (Guenot et Vetter, 2022) . Conform\u00e9ment aux id\u00e9aux g\u00e9n\u00e9raux de la post-croissance, certains pr\u00f4nent le partage des \u00ab biens et infrastructures \u00bb (Videira et al., 2014) et\/ou l<strong>a reconqu\u00eate des infrastructures essentielles en tant que biens communs dans des conditions de propri\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique et partag\u00e9e<\/strong> (Durrant et Cohen, 2024 ; Szabo et al., 2022). Ces perspectives sont utiles pour fournir des crit\u00e8res relatifs aux infrastructures post-croissance, mais elles ont tendance \u00e0 privil\u00e9gier les petits projets au d\u00e9triment d\u2019alternatives potentiellement \u00e0 plus grande \u00e9chelle qui pourraient \u00eatre mieux adapt\u00e9es pour r\u00e9pondre \u00e0 ces besoins essentiels. Ces deux approches d\u00e9fendent une conception implicitement essentialiste et r\u00e9ductrice de l\u2019infrastructure, comprise comme des espaces sp\u00e9cifiques ou comme des objets vastes et statiques.<br>Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, l\u2019infrastructure a donc suscit\u00e9 relativement peu d\u2019int\u00e9r\u00eat en tant que concept, objet d\u2019analyse ou lieu de transformation dans la litt\u00e9rature post-croissance, \u00e0 l\u2019exception notable de Pansera et al. (2024) et Durrant et Cohen (2024), qui ont fait les premiers pas dans cette direction. La discussion de Pansera et al. (2024: 2) sur Internet examine comment la politique de la croissance est int\u00e9gr\u00e9e dans les artefacts infrastructurels, qu\u2019ils conceptualisent comme comportant \u00e0 la fois des couches physiques et logiques (telles que les protocoles, la finance et la conception), ces derni\u00e8res \u00ab d\u00e9terminant dans quelle mesure la technologie est fa\u00e7onn\u00e9e dans l\u2019attente d\u2019une croissance perp\u00e9tuelle \u00bb. Ils esquissent \u00e9galement ce \u00e0 quoi pourrait ressembler un Internet plus \u00ab sobre \u00bb, compatible avec les principes de la d\u00e9croissance, en mettant l\u2019accent sur la fourniture de services essentiels, une plus grande efficacit\u00e9 et des restrictions sur les utilisations qui ne pr\u00e9sentent pas d\u2019avantage environnemental et social clair (Pansera et al., 2024 : 9). Par ailleurs, Durrant et Cohen (2024 : 109) consid\u00e8rent les infrastructures comme des ensembles de relations \u00e9conomiques, sociales et \u00e9cologiques, et d\u00e9fendent des pratiques d\u00e9mocratiques d\u00e9lib\u00e9ratives qui orienteraient les transformations infrastructurelles vers une perspective post-croissance. Ils appellent \u00e0 une plus grande d\u00e9mocratie \u00e9conomique dans la gestion des infrastructures, compte tenu notamment du d\u00e9ficit d\u00e9mocratique dans la conception et la maintenance des projets d\u2019infrastructure et de leur contribution aux d\u00e9pendances syst\u00e9miques.<br>Un num\u00e9ro sp\u00e9cial r\u00e9cent (Campbell-Verduyn et Kranke, 2025a) compl\u00e8te cette r\u00e9flexion par des analyses approfondies de la mani\u00e8re dont les infrastructures de croissance, comprises comme des \u00ab arrangements socio-mat\u00e9riels contingents orient\u00e9s vers ou facilitant la poursuite de la croissance \u00e9conomique \u00bb, limitent les possibilit\u00e9s de construire des alternatives infrastructurelles post-croissance (voir, par exemple, Durrant et Cohen, 2024 ; Furlong, 2025 ; Neuman Stanivukovi\u0107, 2025). La contribution de Campbell-Verduyn et Kranke (2025b) est particuli\u00e8rement \u00e9clairante pour distinguer la trajectoire infrastructurelle du Bitcoin, passant d\u2019une infrastructure post-croissance \u00e0 une infrastructure de croissance, laissant entrevoir des relations divergentes et d\u00e9pendantes du contexte ainsi que des dynamiques \u00e9volutives entre les infrastructures de croissance et post-croissance (voir \u00e9galement Cerrada Morato, 2025). Pourtant, les contributions de ce num\u00e9ro sp\u00e9cial h\u00e9sitent encore \u00e0 nommer les r\u00e9sultats ou les caract\u00e9ristiques sp\u00e9cifiques des alternatives post-croissance, ni les \u00ab conditions et m\u00e9canismes sp\u00e9cifiques \u00bb (Campbell-Verduyn et Kranke, 2025a : 613) par lesquels une infrastructure post-croissance pourrait \u00e9merger.<br>\u00c0 cet \u00e9gard, certaines recherches post-croissance ax\u00e9es sur des infrastructures sp\u00e9cifiques, en particulier le logement, ont apport\u00e9 des \u00e9clairages concrets suppl\u00e9mentaires : Par exemple, Savini (2023 ; voir \u00e9galement Nelson et Chatterton, 2022) soutient que les strat\u00e9gies institutionnelles de \u00ab nidification \u00bb et de \u00ab f\u00e9d\u00e9ration \u00bb des droits et des responsabilit\u00e9s contribuent \u00e0 la survie \u00e0 long terme des coop\u00e9ratives de logement, en particulier face \u00e0 la cooptation capitaliste. Ces pr\u00e9occupations s\u2019inscrivent bien dans l\u2019accent mis par Wright (2010 : 211) qui met l\u2019accent sur la cr\u00e9ation de \u00ab nouvelles institutions d\u2019autonomisation sociale \u00bb, s\u2019appuyant sur des strat\u00e9gies de rupture, interstitielles et symbiotiques \u2013 ce qui pourrait \u00eatre pouss\u00e9 plus loin en mettant l\u2019accent sur les infrastructures en tant que relations socio-mat\u00e9rielles dynamiques qui soutiennent de tels arrangements institutionnels.<br>Enfin, certains chercheurs s\u2019int\u00e9ressant \u00e0 ce qu\u2019ils conceptualisent comme la construction d\u2019infrastructures post-capitalistes ont adopt\u00e9 une approche strat\u00e9gique similaire \u00e0 cette question : Boyer (2018 : 239\u2013240) con\u00e7oit les infrastructures (\u00e0 base de carbone) comme de l\u2019\u00ab \u00e9nergie stock\u00e9e \u00bb pouvant \u00eatre \u00ab pirat\u00e9e \u00bb et \u00ab redistribu\u00e9e \u00bb vers des \u00ab infrastructures d\u00e9centralis\u00e9es \u00e0 petite \u00e9chelle en pleine prolif\u00e9ration \u00bb qui rendent progressivement inop\u00e9rantes les infrastructures fonctionnant aux \u00e9nergies fossiles. Dans un autre registre, Schmid (2021 : 207) soutient que les infrastructures \u00ab hybrides \u00bb, en s\u2019adaptant aux usages capitalistes tout en canalisant les ressources vers des espaces alternatifs, peuvent favoriser une transformation \u00e0 long terme.<br>Ces premi\u00e8res r\u00e9flexions soulignent la n\u00e9cessit\u00e9 de prendre l\u2019infrastructure au s\u00e9rieux, en tant qu\u2019objet d\u2019\u00e9tude sp\u00e9cifique dans le contexte de la recherche post-croissance, tant en ce qui concerne ses r\u00e9sultats que les logiques sous-jacentes qui expliquent comment ceux-ci fa\u00e7onnent les pratiques quotidiennes. Ces auteurs offrent \u00e9galement un \u00e9clairage strat\u00e9gique sur la mani\u00e8re dont une transformation vers des infrastructures post-croissance pourrait \u00eatre r\u00e9alis\u00e9e. En nous appuyant sur ces travaux, nous soutenons qu\u2019il existe une large marge de man\u0153uvre pour examiner les opportunit\u00e9s de changement potentielles offertes par les modes actuels d\u2019infrastructure et la mani\u00e8re dont les acteurs sociaux devraient aborder les processus de transformation autour des infrastructures. Dans ce qui suit, nous d\u00e9veloppons un cadre conceptuel con\u00e7u pour r\u00e9pondre \u00e0 ces questions. Nous commen\u00e7ons par nous appuyer sur la litt\u00e9rature inspir\u00e9e des STS (Sciences, technologies et soci\u00e9t\u00e9) relative aux infrastructures, afin de proposer une exploration conceptuelle du sujet, de mettre en lumi\u00e8re les questions de p\u00e9rennit\u00e9 et de changement, et de souligner l\u2019impact affectif des infrastructures.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La p\u00e9rennit\u00e9 et la mutabilit\u00e9 des infrastructures<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La recherche en STS consid\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralement les infrastructures comme un ensemble d\u2019arrangements socio-mat\u00e9riels qui permettent ou contraignent des pratiques sociales particuli\u00e8res (Star, 1999 : 380) . Les infrastructures et les pratiques sont donc co-constitutives : si les infrastructures sous-tendent les pratiques, elles ne deviennent \u00e9galement \u00ab r\u00e9elles qu\u2019en relation avec des pratiques organis\u00e9es \u00bb (Star, 1999 : 380). Par exemple, les canalisations d\u2019eau constituent \u2013 pour les r\u00e9sidents \u2013 un type d\u2019infrastructure qui permet ou infrastructure des pratiques telles que la cuisine et le nettoyage, tandis que pour les plombiers, elles ne sont qu\u2019un objet \u00e0 entretenir de mani\u00e8re professionnelle (voir Star, 1999) . Ainsi, les infrastructures poss\u00e8dent des \u00ab capacit\u00e9s de cr\u00e9ation du monde \u00bb (Bergan et Power, 2025 : 5) ; elles d\u00e9crivent un type particulier de relation avec la vie quotidienne. Tout comme les \u00ab choses construites \u00bb, les infrastructures peuvent donc \u00e9galement \u00eatre des \u00ab choses de savoir \u00bb ou des \u00ab choses de personnes \u00bb (Larkin, 2013), par exemple les biblioth\u00e8ques, le format de l\u2019article de revue universitaire (Bowker, 2016), ou les soins (Alam et Houston, 2020).<br>Il est important de noter que les infrastructures contiennent des scripts sous-jacents qui fa\u00e7onnent la mani\u00e8re dont elles sont utilis\u00e9es (Akrich, 1992 ; Star, 1999 : 389). Star (1999) appelle cela des \u00ab r\u00e9cits dominants \u00bb et d\u00e9crit comment ils sont int\u00e9gr\u00e9s dans les infrastructures, comme les bandages ou les proth\u00e8ses color\u00e9s pour ressembler \u00e0 une peau p\u00e2le, qui r\u00e9v\u00e8lent un r\u00e9cit dominant sous-jacent de racisme et de supr\u00e9matie blanche. De m\u00eame, Coutard (2024) met en avant des r\u00e9cits \u00ab pr\u00e9sentistes \u00bb selon lesquels la conception d\u2019un avenir fond\u00e9 sur les infrastructures est consid\u00e9r\u00e9e comme une simple continuation des \u00ab pratiques \u00e9tablies et des logiques ancr\u00e9es de croissance, d\u2019extraction, de contr\u00f4le social et d\u2019int\u00e9r\u00eats particuliers \u00bb (Coutard, 2024 : 88). En examinant les pratiques que les infrastructures sont cens\u00e9es permettre (et restreindre), les engagements politiques et les rationalit\u00e9s apparaissent au premier plan (Larkin, 2013) . Cela permet de th\u00e9oriser quels am\u00e9nagements infrastructurels pourraient le mieux servir un programme post-croissance.<br>De plus, les infrastructures suscitent g\u00e9n\u00e9ralement toute une gamme de r\u00e9actions affectives. Les m\u00e9ga-infrastructures, en particulier, sont souvent consid\u00e9r\u00e9es comme incarnant une \u00ab qualit\u00e9 mythique \u00bb (Durrant et Cohen, 2024), ou comme inspirant la crainte et l\u2019admiration (Flyvbjerg, 2014) . Dans les ann\u00e9es 1950, par exemple, les barrages sont devenus des attractions touristiques, empreintes d\u2019un optimisme li\u00e9 au fait de \u00ab faire partie d\u2019un mouvement historique, caract\u00e9ris\u00e9 par un progr\u00e8s et une am\u00e9lioration continus \u00bb (Wakefield et Braun, 2019 : 12\u201313). Larkin (2013 : 327) qualifie ces dimensions esth\u00e9tiques et sensorielles de \u00ab po\u00e9tique des infrastructures \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire les d\u00e9sirs, les fantasmes et les promesses que les infrastructures suscitent. Les dimensions affectives des infrastructures constituent donc une dimension suppl\u00e9mentaire \u00e0 prendre en compte dans les transformations infrastructurelles post-croissance.<br>Cependant, ce sont les propri\u00e9t\u00e9s de verrouillage et l\u2019\u00ab obstination \u00bb des infrastructures (Hommels, 2005) qui constituent le d\u00e9fi analytique le plus important pour toute approche radicale de la transformation. En effet, non seulement les am\u00e9nagements infrastructurels influencent les pratiques actuelles, mais ils \u00ab jettent une ombre sur l\u2019avenir, jetant les bases des pratiques quotidiennes pour les ann\u00e9es et les d\u00e9cennies \u00e0 venir \u00bb (Shove et al., 2018 : 6). Cela s\u2019explique en partie par \u00ab la masse consid\u00e9rable d\u2019artefacts mat\u00e9riels, les co\u00fbts irr\u00e9cup\u00e9rables des projets pass\u00e9s et l\u2019ancrage des infrastructures dans l\u2019environnement b\u00e2ti \u00bb, ainsi que par \u00ab l\u2019inertie associ\u00e9e aux connaissances et comp\u00e9tences requises, aux int\u00e9r\u00eats acquis des acteurs en place, aux arrangements institutionnels et aux pratiques sociales et culturelles \u00bb (Monstadt et al., 2022 : 2). L\u2019obstination n\u2019est donc pas inh\u00e9rente \u00e0 un mat\u00e9riau ou \u00e0 une technologie en particulier, mais r\u00e9side plut\u00f4t dans des \u00ab modes de pens\u00e9e et d\u2019interaction contraints \u00bb qui \u00ab figent [\u2026] les \u00e9l\u00e9ments sociaux et techniques \u00bb (Hommels, 2005 : 342). Cela fait de la transformation un d\u00e9fi \u00e0 la fois technico-\u00e9conomique et politico-socioculturel (Monstadt et al., 2022).<br>N\u00e9anmoins, l\u2019infrastructure peut transcender les intentions de ses concepteurs et permettre des transformations possibles, d\u2019au moins deux mani\u00e8res : premi\u00e8rement, bien que les infrastructures impliquent fortement certaines utilisations sp\u00e9cifiques, elles ne peuvent pas les prescrire enti\u00e8rement, laissant ainsi ouvertes des possibilit\u00e9s de \u00ab r\u00e9interpr\u00e9tation et de r\u00e9utilisation \u00bb (Latham et Wood, 2015 : 315 ; voir aussi Thorpe, 2024). En effet, si l\u2019infrastructure existe en relation avec les pratiques qu\u2019elle rend possibles, elle est toujours expos\u00e9e au risque d\u2019\u00e9chec, car elle peut s\u2019av\u00e9rer difficile \u00e0 int\u00e9grer dans la vie quotidienne ou simplement plus facile \u00e0 utiliser d\u2019une mani\u00e8re diff\u00e9rente de celle initialement pr\u00e9vue. Alors que les infrastructures sont souvent pr\u00e9sent\u00e9es et largement comprises comme des promesses faites pour l\u2019avenir, elles ne parviennent souvent pas \u00e0 tenir ces promesses (Anand et al., 2018). Ces \u00e9checs mettent en \u00e9vidence la non-lin\u00e9arit\u00e9 des trajectoires infrastructurelles (Coutard, 2024 : 75 ; voir aussi Neuman Stanivukovi\u0107, 2025), qui englobent la conception, les usages, les pannes et les d\u00e9faillances, et impliquent diff\u00e9rentes mani\u00e8res de s\u2019approprier et de modifier le fonctionnement des infrastructures. Par exemple, dans une perspective historique, Moss (2024) a attir\u00e9 l\u2019attention sur les multiples fa\u00e7ons dont les infrastructures du pass\u00e9, telles que les pompes \u00e0 eau publiques, ont \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9es \u00e0 des circonstances changeantes.<br>Deuxi\u00e8mement, en tant que configurations socio-\u00e9cologiques dynamiques, les infrastructures (b\u00e2ties) peuvent elles-m\u00eames d\u00e9passer les intentions de conception (Amin, 2014 ; Schwanen et Nixon, 2019 : 148). Elles n\u00e9cessitent un entretien, une maintenance et des soins, faute de quoi elles se d\u00e9gradent et tombent en ruine au fil du temps (Mattern, 2018). Ici, la diversit\u00e9 et l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 des r\u00e9ponses aux composants mat\u00e9riels d\u2019une infrastructure peuvent engendrer des usages alternatifs, comme dans le cas d\u2019une ruine qui devient un refuge pour les animaux et les plantes. Ces deux consid\u00e9rations nous invitent \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux fa\u00e7ons dont l\u2019infrastructure, malgr\u00e9 son apparente rigidit\u00e9, peut \u00e9voluer au fil du temps. Cela montre \u00e9galement les limites de la capacit\u00e9 de la conception des infrastructures \u00e0 r\u00e9soudre directement les probl\u00e8mes sociopolitiques (Monstadt et al., 2025). Cela signifie \u00e9galement que toute perspective post-croissance doit \u00e9viter les conceptions essentialistes et lin\u00e9aires des infrastructures et plut\u00f4t examiner le potentiel post-croissance des infrastructures en termes de leurs r\u00e9sultats \u00e0 travers leurs trajectoires non trajectoires non lin\u00e9aires.<br>Malgr\u00e9 l\u2019importance de l\u2019obstination et du changement des infrastructures, relativement peu de travaux ont \u00e9t\u00e9 men\u00e9s pour examiner des formes de changement plus radicales, telles que la mani\u00e8re dont des valeurs radicales pourraient \u00eatre int\u00e9gr\u00e9es dans les infrastructures ou comment des acteurs de terrain r\u00e9orientent les relations infrastructurelles vers des transformations socio-\u00e9cologiques, en particulier dans un climat indiff\u00e9rent ou hostile, o\u00f9 des acteurs puissants peuvent facilement bloquer ou coopter la mise en place d\u2019infrastructures alternatives (Wright, 2010). En effet, ceux qui s\u2019int\u00e9ressent au changement socio-technique se sont plut\u00f4t concentr\u00e9s sur la red\u00e9finition des objectifs et de la gouvernance des infrastructures, en soulignant l\u2019importance de l\u2019\u00e9quit\u00e9, de l\u2019inclusion et de la justice, principalement \u00e0 travers une perspective descendante (Gilbert et al., 2022). Monstadt et al. (2022) identifient quatre approches courantes du \u00ab changement infrastructurel transformateur \u00bb : \u00ab l\u2019\u00e9valuation de voies infrastructurelles alternatives via le \u201cfuturing\u201d \u00bb (Gilbert et al., 2022 : 2) fond\u00e9e sur les perspectives socio-\u00e9conomiques dominantes, la \u00ab coordination inter-domaines \u00bb pour permettre une plus grande efficacit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique et de \u00ab nouvelles m\u00e9thodes d\u2019\u00e9valuation \u00bb pour mesurer les progr\u00e8s. Une quatri\u00e8me approche, dite \u00ab exp\u00e9rimentale \u00bb, met en avant le r\u00f4le des \u00ab niches \u00bb ou des \u00ab laboratoires urbains \u00bb comme moyens d\u2019incuber et de d\u00e9ployer le changement (Evans et al., 2021 ; Grin, 2020) ; cependant, aucun de ces travaux ne remet en question les valeurs profond\u00e9ment ancr\u00e9es de croissance et d\u2019accumulation qui se traduisent souvent par des infrastructures hautement technocratiques et descendantes (Savini et Bertolini, 2019).<br>Seuls des travaux tr\u00e8s r\u00e9cents ont tent\u00e9 d\u2019aller au-del\u00e0 de la critique des am\u00e9nagements infrastructurels actuels, pour envisager plus explicitement des moyens d\u2019atteindre des trajectoires infrastructurelles \u00ab souhaitables \u00bb (Monstadt et al., 2025). Non seulement certains de ces travaux ont explicitement critiqu\u00e9 l\u2019impact n\u00e9faste de la croissance \u00e9conomique sur les infrastructures contemporaines (Bahers et Rutherford, 2025 ; Coutard, 2024 ; Coutard et Florentin, 2022) , mais certains chercheurs ont \u00e9galement plaid\u00e9 en faveur d\u2019une plus grande repolitisation et d\u00e9mocratisation de la transformation infrastructurelle, c\u2019est-\u00e0-dire par le biais d\u2019infrastructures circulaires ax\u00e9es sur la communaut\u00e9, de la d\u00e9lib\u00e9ration publique et de processus participatifs, par exemple avec les travailleurs ou dans la planification infrastructurelle r\u00e9gionale (Bahers et Rutherford, 2025 ; Coutard et Gallez, 2025 ; Glass et Addie, 2025 ; Ramachandran et al., 2025). En outre, certains auteurs ont soulign\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019aller au-del\u00e0 des alternatives localis\u00e9es \u00e0 petite \u00e9chelle en appelant \u00e0 une plus grande coordination et \u00e0 des \u00ab alliances infrastructurelles \u00bb \u00e0 travers l\u2019espace (Glass et Addie, 2025 : 1789 ; Monstadt et al., 2025 ; Traill et Cumbers, 2025). C\u2019est peut-\u00eatre Schafran et al. (2020) qui vont le plus loin en termes de propositions concr\u00e8tes avec leur \u00ab Manifeste spatial \u00bb de Schafran et al. (2020), qui \u00e9nonce six principes pour des infrastructures \u00ab saines \u00bb, notamment l\u2019acc\u00e8s et l\u2019inclusion, l\u2019\u00e9limination de l\u2019exploitation et les limites plan\u00e9taires. Cependant, ceux-ci s\u2019accompagnent d\u2019un rejet des cadres politico-\u00e9conomiques afin de souligner le caract\u00e8re unique de chaque syst\u00e8me de prestation, \u00e9cartant ainsi les \u00ab approches id\u00e9ologiques \u00bb (Schafran et al., 2020 : 13). Si ces suggestions s\u2019inscrivent bien dans l\u2019int\u00e9r\u00eat naissant pour les infrastructures chez les chercheurs post-croissance, une perspective post-croissance peut les enrichir en offrant une compr\u00e9hension plus syst\u00e9matique de ces r\u00e9sultats souhaitables.<br>Un petit nombre de travaux se concentre sur l\u2019infrastructure ascendante, dont les formes sont d\u00e9sign\u00e9es de diverses mani\u00e8res : \u00ab de base \u00bb, \u00ab communautaire \u00bb, \u00ab r\u00e9volutionnaire \u00bb, \u00ab pr\u00e9figurative \u00bb, \u00ab fond\u00e9e sur les biens communs \u00bb et \u00ab \u00e9mancipatrice \u00bb (Barinaga et Zapata Campos, 2024 ; Boyer, 2018 ; Karaliotas, 2024 ; Lynch, 2021 ; Oscilowicz et al., 2023 ; Schiller-Merkens, 2022 ; Zapata Campos et al. , 2023). Celles-ci r\u00e9pondent souvent \u00e0 des besoins locaux, fr\u00e9quemment en l\u2019absence d\u2019alternatives \u00e9tatiques, et offrent des enseignements importants sur la construction et l\u2019entretien d\u2019infrastructures existantes au-del\u00e0 des syst\u00e8mes de pouvoir actuels.<br>Ces auteurs soulignent l\u2019importance de processus d\u00e9cisionnels ouverts et d\u00e9mocratiques dans la construction d\u2019infrastructures de base, y compris sur les questions de mat\u00e9rialit\u00e9, par exemple \u00e0 travers le prototypage open source (Cors\u00edn Jim\u00e9nez, 2014), le partage de \u00ab savoirs techno-populaires \u00bb (Minuchin, 2016) et de ressources d\u2019entraide, ainsi que l\u2019apprentissage communautaire (Lynch, 2021). Une d\u00e9lib\u00e9ration d\u00e9mocratique sur la mani\u00e8re dont l\u2019infrastructure doit \u00eatre construite permet d\u2019articuler concr\u00e8tement des valeurs alternatives (Minuchin, 2016). La \u00ab mall\u00e9abilit\u00e9 \u00bb et le \u00ab bricolage \u00bb (Barinaga et Zapata Campos, 2024) apparaissent alors comme des caract\u00e9ristiques cl\u00e9s, d\u00e9crivant la flexibilit\u00e9 et les types de changements modulaires que n\u00e9cessite l\u2019entretien de ces infrastructures. Cela s\u2019applique non seulement \u00e0 l\u2019infrastructure elle-m\u00eame, mais aussi de mani\u00e8re plus strat\u00e9gique, par exemple dans les consid\u00e9rations sur la mani\u00e8re dont les agents sociaux visibles impliqu\u00e9s dans l\u2019infrastructure devraient se positionner vis-\u00e0-vis des acteurs \u00e9tatiques (Zapata Campos et al., 2023). D\u2019autres ont identifi\u00e9 des strat\u00e9gies visant \u00e0 modifier les usages des infrastructures \u00e0 des fins plus \u00e9mancipatrices, par exemple en menant des \u00ab am\u00e9liorations non autoris\u00e9es \u00bb et en redirigeant les flux de circulation (Thorpe, 2024) ou en occupant et en \u00ab reconfigurant \u00bb un service public de radiodiffusion (Karaliotas, 2024).<br>Ces travaux offrent des perspectives importantes pour expliquer les transformations infrastructurelles radicales ; cependant, ils se sont souvent montr\u00e9s moins explicites quant aux objectifs ou transformations syst\u00e9miques plus larges que l\u2019infrastructure de base devrait id\u00e9alement soutenir (par exemple, la post-croissance). Cela semble particuli\u00e8rement important compte tenu des d\u00e9pendances potentielles vis-\u00e0-vis du cheminement que toute conception, r\u00e9affectation ou bricolage peut g\u00e9n\u00e9rer, ce qui n\u00e9cessite une attention explicite aux r\u00e9sultats que l\u2019infrastructure devrait atteindre et \u00e0 ceux qu\u2019il faut \u00e9viter. \u00c0 ce titre, notre cadre peut enrichir ces travaux en d\u00e9limitant les r\u00e9sultats (c&rsquo;est-\u00e0-dire les pratiques) que la mise en place d&rsquo;infrastructures ascendantes devrait tenter de g\u00e9n\u00e9rer. De plus, une perspective post-croissance sur les infrastructures ajoute aux approches de mise en place d&rsquo;infrastructures alternatives une emphase sur les r\u00e9sultats \u00e0 la fois sociaux et \u00e9cologiques des infrastructures, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;importance de r\u00e9duire la consommation (\u00e9cologiquement n\u00e9faste) tout en garantissant la satisfaction des besoins fondamentaux.<br>Ci-dessous, nous pr\u00e9sentons une approche post-croissance distinctive des infrastructures, en mettant d\u2019abord en \u00e9vidence les r\u00e9sultats cl\u00e9s auxquels les infrastructures post-croissance peuvent contribuer, avant de conceptualiser les logiques des infrastructures afin d\u2019expliquer leur p\u00e9rennit\u00e9 et d\u2019indiquer des voies de changement. Enfin, nous appliquons ces caract\u00e9ristiques \u00e0 trois strat\u00e9gies de transformation infrastructurelle post-croissance, en abordant la question de comment construire des infrastructures post-croissance.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">D\u00e9finir les infrastructures post-croissance : besoins situ\u00e9s, consommation limit\u00e9e et r\u00e9sistance anticapitaliste<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Adopter une approche relationnelle signifie reconna\u00eetre que les propri\u00e9t\u00e9s \u2013 post-croissance ou autres \u2013 d\u2019une infrastructure ne sont jamais inh\u00e9rentes \u00e0 sa composition sociale ou technique, mais r\u00e9sident plut\u00f4t dans les r\u00e9sultats qui permettent des pratiques sociales particuli\u00e8res. Nous comprenons les pratiques sociales, \u00e0 la suite de Schatzki (2002: 72), comme des ensembles organis\u00e9s d\u2019actions qui se d\u00e9ploient dans le temps et qui sont maintenus par des compr\u00e9hensions et un savoir-faire partag\u00e9s, des r\u00e8gles et un sens du but qui ont une signification \u00e9motionnelle pour les praticiens. Celles-ci sont in\u00e9vitablement contextuelles et historiquement d\u00e9limit\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En d\u00e9finissant les caract\u00e9ristiques des infrastructures post-croissance, nous nous int\u00e9ressons donc avant tout aux r\u00e9sultats qu\u2019elles permettent d\u2019obtenir dans des contextes sp\u00e9cifiques : Si la conception des infrastructures permet un certain degr\u00e9 de directionnalit\u00e9, c\u2019est leur trajectoire non lin\u00e9aire ult\u00e9rieure qui fa\u00e7onne leur impact soci\u00e9tal. Ces trajectoires inattendues englobent une vari\u00e9t\u00e9 d\u2019utilisations et de d\u00e9tournements allant au-del\u00e0 des intentions de conception, ainsi que des adaptations, des r\u00e9parations et la d\u00e9gradation. Ce sont donc les r\u00e9sultats, plut\u00f4t que les caract\u00e9ristiques intrins\u00e8ques d\u2019infrastructures particuli\u00e8res, qui doivent \u00eatre pris en compte et \u00e9valu\u00e9s au fil du temps.<br>En nous appuyant sur notre revue de la litt\u00e9rature consacr\u00e9e \u00e0 la post-croissance et aux infrastructures, nous concevons les infrastructures post-croissance comme celles qui permettent des pratiques pr\u00e9sentant <strong>trois caract\u00e9ristiques : Elles r\u00e9pondent \u00e0 des besoins situ\u00e9s, limitent la consommation mat\u00e9rielle et permettent des formes de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019emprise capitaliste.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est important de noter que le degr\u00e9 auquel les infrastructures permettent des pratiques conformes \u00e0 ces principes peut varier : par exemple, en limitant la consommation de mani\u00e8re mod\u00e9r\u00e9e ou significative, ou en r\u00e9sistant plus ou moins efficacement \u00e0 la cooptation capitaliste. De m\u00eame, bien que ces trois principes soient importants, il est possible de consid\u00e9rer les infrastructures qui facilitent des pratiques conformes \u00e0 un ou deux principes comme plus ou moins orient\u00e9es vers la post-croissance, par exemple, en limitant la consommation, mais sans r\u00e9pondre \u00e0 des besoins concrets ni comporter d\u2019\u00e9l\u00e9ments explicites de r\u00e9sistance anticapitaliste. \u00c9valuer la qualit\u00e9 des r\u00e9sultats infrastructurels selon ces trois principes permet une discussion nuanc\u00e9e sur la mani\u00e8re dont les infrastructures peuvent \u00eatre adapt\u00e9es au fil du temps et d\u00e9ploy\u00e9es de mani\u00e8re strat\u00e9gique (voir Schmid, 2021).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Premi\u00e8rement, la construction d\u2019infrastructures post-croissance favorise explicitement les pratiques qui r\u00e9pondent \u00e0 des besoins concrets, par opposition \u00e0 la croissance \u00e9conomique obtenue gr\u00e2ce \u00e0 des gains de productivit\u00e9 ou d\u2019efficacit\u00e9. Comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9, l\u2019histoire de la construction d\u2019infrastructures a toujours \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par la poursuite de la croissance \u00e9conomique, l\u2019imp\u00e9ratif de rentabilit\u00e9 \u00e9tant souvent directement int\u00e9gr\u00e9 aux projets, y compris ceux \u00e0 faible \u00e9mission de carbone (Kirkpatrick et Smith, 2011 ; Spinney, 2020). En revanche, l\u2019infrastructure post-croissance cherche \u00e0 dissocier la construction et l\u2019entretien des infrastructures de la n\u00e9cessit\u00e9 de g\u00e9n\u00e9rer de la valeur mon\u00e9taire \u00e0 partir de leur utilisation, am\u00e9liorant ainsi consid\u00e9rablement le champ d\u2019action des pratiques anticapitalistes et anti-croissance. Cela est rendu possible en se concentrant sur les besoins situ\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire les pratiques qui garantissent le bien-\u00eatre et la qualit\u00e9 de vie dans des contextes sp\u00e9cifiques. Nous utilisons le terme \u00ab besoins situ\u00e9s \u00bb plut\u00f4t que \u00ab besoins essentiels \u00bb pour mettre en avant le fait que les besoins sont toujours ancr\u00e9s \u00ab dans certains contextes spatio-sociaux qui [leur] conf\u00e8rent des caract\u00e9ristiques particuli\u00e8res \u00bb [Note 1] (B\u00fcrkner et Lange, 2021 : 41). Si certains besoins essentiels tels que l\u2019alimentation, la sant\u00e9, les transports, le logement, l\u2019habillement, l\u2019assainissement et l\u2019air pur sont communs \u00e0 tous, nous attirons l\u2019attention sur la mani\u00e8re dont ceux-ci peuvent varier d\u2019une population \u00e0 l\u2019autre, ce qui implique diff\u00e9rents types d\u2019infrastructures dans diff\u00e9rents contextes socioculturels et spatiaux. Par exemple, dans les zones rurales allemandes, les supermarch\u00e9s mobiles (des camions accessibles qui distribuent des produits de supermarch\u00e9) ont vu le jour \u00e0 la suite d\u2019initiatives locales en r\u00e9ponse \u00e0 un besoin local d\u2019approvisionnement alimentaire en milieu rural, en particulier pour les personnes \u00e2g\u00e9es (Schramm et al., 2024), permettant ainsi des pratiques d\u2019approvisionnement alimentaire relativement sobres en carbone. En revanche, dans les zones o\u00f9 la malnutrition est plus r\u00e9pandue, des formes de construction d\u2019infrastructures \u00e0 plus grande \u00e9chelle et men\u00e9es par l\u2019\u00c9tat pour l\u2019approvisionnement alimentaire peuvent s\u2019av\u00e9rer plus appropri\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Mettre l\u2019accent sur la construction d\u2019infrastructures permettant des pratiques r\u00e9pondant \u00e0 des besoins locaux n\u00e9cessite de pr\u00eater attention \u00e0 deux \u00e9l\u00e9ments importants : premi\u00e8rement, les <strong>besoins locaux des groupes sociaux marginalis\u00e9s<\/strong> m\u00e9ritent la plus grande attention, car ce sont eux qui sont les plus susceptibles de subir la violence infrastructurelle, c&rsquo;est-\u00e0-dire les effets n\u00e9fastes de la mise en place d&rsquo;infrastructures, notamment la d\u00e9possession et l&rsquo;exclusion de l&rsquo;approvisionnement en infrastructures essentielles (Rodgers et O\u2019Neill, 2012 : 401). Cela peut \u00eatre compris comme un processus continu d&rsquo;imposition d&rsquo;une justice socio-\u00e9cologique distributive, o\u00f9 l&rsquo;acc\u00e8s aux infrastructures vitales et la pr\u00e9vention des pr\u00e9judices infrastructurels \u00e9mergent de l&rsquo;interaction dynamique entre l&rsquo;infrastructure et les pratiques qu&rsquo;elle soutient ou (ne parvient pas \u00e0 soutenir) (Chertkovskaya et Paulsson, 2022 : 443). Deuxi\u00e8mement, les <strong>conflits et les contestations entre les besoins situ\u00e9s de diff\u00e9rents groupes sont in\u00e9vitables. <\/strong>Nous sugg\u00e9rons que ces diff\u00e9rends politiques soient r\u00e9solus selon les principes de la<strong> justice proc\u00e9durale<\/strong>, c\u2019est-\u00e0-dire par la \u00ab participation et l\u2019inclusion dans les processus d\u00e9cisionnels \u00bb, en accordant une attention particuli\u00e8re aux \u00ab dynamiques de pouvoir et d\u2019oppression \u00bb (Chertkovskaya et Paulsson, 2022 : 444).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fondamentalement, et conform\u00e9ment \u00e0 notre d\u00e9finition relationnelle, la capacit\u00e9 d\u2019une infrastructure \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 des besoins situ\u00e9s n\u2019est pas inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019infrastructure elle-m\u00eame, mais d\u00e9coule des <strong>modalit\u00e9s sp\u00e9cifiques de sa conception, de sa propri\u00e9t\u00e9 et de sa gestion<\/strong>, fa\u00e7onnant ainsi les sp\u00e9cificit\u00e9s des pratiques qu\u2019elle rend possibles (utilisation des r\u00e9seaux sociaux, achats en ligne). Internet, par exemple, n\u2019est pas une infrastructure de croissance en soi, mais le devient dans la mesure o\u00f9 il soutient les r\u00e9sultats du marketing, stimule le consum\u00e9risme et consolide le pouvoir du capital technologique mondial. Cependant, il pourrait \u00e9galement faciliter les pratiques de libre \u00e9change de connaissances et de logiciels, selon les principes de la conception web<em> low-tech <\/em>(sous forme de sites statiques, d\u2019images tram\u00e9es, de polices de caract\u00e8res par d\u00e9faut et en renon\u00e7ant au suivi, \u00e0 la publicit\u00e9 et aux cookies tiers) et en s\u2019opposant \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 croissante des ressources requises par le contenu, comme le pr\u00f4ne actuellement le <strong>Low-Tech Magazine<\/strong> (voir De Decker et al., 2018). On pourrait m\u00eame en dire autant de l\u2019extraction p\u00e9troli\u00e8re, qui ne sert pas intrins\u00e8quement un seul objectif, mais peut permettre toute une gamme de pratiques, conduisant \u00e0 la production de proth\u00e8ses en plastique ou d\u2019appareils m\u00e9dicaux tout autant qu\u2019\u00e0 l\u2019alimentation de la conduite inutile de SUV. De m\u00eame, la mati\u00e8re organique cultiv\u00e9e en laboratoire peut \u00eatre d\u00e9ploy\u00e9e \u00e0 la fois pour g\u00e9n\u00e9rer des rendements toujours plus \u00e9lev\u00e9s pour les restaurants de fast-food et pour cultiver des organes destin\u00e9s \u00e0 la transplantation, selon les intentions qui guident son utilisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Deuxi\u00e8mement, au-del\u00e0 de r\u00e9pondre aux besoins actuels, l&rsquo;infrastructure post-croissance est comprise comme <strong>celle qui engendre des pratiques qui r\u00e9duisent la consommation<\/strong>. C&rsquo;est cette caract\u00e9ristique qui distingue le plus une approche post-croissance des autres approches critiques du syst\u00e8me en mati\u00e8re d&rsquo;infrastructure, telles que d\u00e9crites ci-dessus. Alors que les infrastructures ax\u00e9es sur la croissance facilitent la cr\u00e9ation et la satisfaction de nouveaux besoins de mani\u00e8re toujours plus rapide et plus efficace, les infrastructures post-croissance favorisent<strong> la sati\u00e9t\u00e9<\/strong> (Savini, 2025a ; voir aussi Georgescu-Roegen, 1971), c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elles rendent les pratiques \u00e0 faible consommation plus faciles, moins co\u00fbteuses ou plus simples (cf. Schatzki, 2012: 17). Par exemple, les autoroutes encouragent une utilisation accrue de la voiture, et les pistes d\u2019a\u00e9roport font de m\u00eame pour l\u2019aviation, facilitant ainsi des pratiques \u00e0 forte intensit\u00e9 de carbone et de consommation de mat\u00e9riaux. En revanche, les infrastructures post-croissance favorisent des pratiques qui r\u00e9duisent la consommation de mat\u00e9riaux, la conception infrastructurelle facilitant ces pratiques sans toutefois les d\u00e9terminer. Cela all\u00e8ge \u00e9galement la charge qui p\u00e8se sur les individus de r\u00e9duire consciemment leur consommation par ce qu\u2019Alexander (2013) appelle la \u00ab simplicit\u00e9 volontaire \u00bb, en s\u2019appuyant sur leur volont\u00e9 dans un syst\u00e8me qui incite \u00e0 la consommation. Au contraire, <strong>gr\u00e2ce \u00e0 leurs propri\u00e9t\u00e9s de verrouillage<\/strong>, les infrastructures post-croissance fournissent un cadre qui rend la r\u00e9duction de la consommation facile et \u00e9vidente. Par exemple, \u00ab infra-structurer \u00bb l\u2019Internet pour le rendre moins intensif en carbone en limitant les fonctionnalit\u00e9s inutiles et en privil\u00e9giant une conception web low-tech entra\u00eenerait une baisse de la consommation bien plus importante que si l\u2019on laissait aux individus le soin de r\u00e9duire volontairement l\u2019intensit\u00e9 carbone de leur utilisation d\u2019Internet. Les sites web statiques, par exemple, qui d\u00e9sactivent la lecture automatique, favorisent des pratiques ax\u00e9es sur la suffisance en d\u00e9courageant les utilisations d\u2019Internet moins intentionnelles et souvent gourmandes en bande passante (De Decker et al., 2018). Cela serait probablement plus efficace que si les individus devaient r\u00e9sister \u00e0 la lecture automatique \u00e0 chaque fois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une r\u00e9duction de la consommation va g\u00e9n\u00e9ralement de pair avec des <strong>pratiques \u00e9conomiques d\u00e9marchandis\u00e9es<\/strong>, par exemple la mise en commun, qui consiste \u00e0 retirer certaines infrastructures de la \u00ab sph\u00e8re des \u00e9changes marchands \u00bb, ainsi que des \u00ab valeurs, de la logique et du langage du march\u00e9 \u00bb (G\u00f3mez-Baggethun, 2015 : 67\u201368), selon lesquelles nos besoins (sans cesse croissants) ne peuvent \u00eatre satisfaits que par la consommation de marchandises du march\u00e9 (Illich, 1992). En revanche, la mise en place d\u2019infrastructures non marchandis\u00e9es (par exemple, les \u00ab repair caf\u00e9s \u00bb, les supermarch\u00e9s participatifs, les coop\u00e9ratives de consommateurs) facilite les pratiques de mise en commun qui vont \u00ab au-del\u00e0 de la culture consum\u00e9riste \u00bb (Helfrich et Bollier, 2015 : 78) en <strong>supprimant<\/strong> la n\u00e9cessit\u00e9 de <strong>cr\u00e9er de nouveaux besoins et d\u00e9sirs dans la recherche du profit <\/strong>et en soutenant \u00e0 la place des pratiques de consommation ancr\u00e9es dans la suffisance, la durabilit\u00e9 et la solidarit\u00e9 communautaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une telle dynamique n\u2019a toutefois gu\u00e8re de sens lorsque les infrastructures post-croissance sont isol\u00e9es ou pr\u00e9caires face aux syst\u00e8mes de croissance existants. En effet, la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine regorge d\u2019exemples d\u2019infrastructures con\u00e7ues pour r\u00e9pondre \u00e0 des besoins sp\u00e9cifiques ou limiter la consommation, mais qui finissent par \u00eatre d\u00e9mantel\u00e9es, vid\u00e9es de leur substance, d\u00e9molies ou transform\u00e9es en marchandises. La troisi\u00e8me propri\u00e9t\u00e9 des infrastructures post-croissance est donc <strong>la capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 la mainmise capitaliste.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si les responsables de l\u2019infrastructure post-croissance se pr\u00e9occupent de l\u2019entretien continu, de la maintenance et de l\u2019expansion potentielle de ces infrastructures, ils doivent le faire en interagissant en permanence avec les forces du march\u00e9, en \u00e9voluant et en s\u2019adaptant par des pratiques qui r\u00e9sistent \u00e0 la cooptation, emp\u00eachant ainsi la mainmise capitaliste, c\u2019est-\u00e0-dire la subordination au \u00ab r\u00e9gime de la valeur d\u2019\u00e9change \u00bb (May, 2005: 147 ; voir Schramm, 2023). Cela implique d\u2019accorder une attention critique aux <strong>luttes de pouvoir autour du potentiel radical des infrastructures post-croissance<\/strong>. Comme Savini et Bossuyt (2022) l\u2019\u00e9voquent \u00e0 propos des grands ensembles r\u00e9sidentiels, l\u2019infrastructure post-croissance consiste \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 la cooptation en construisant des macro-r\u00e9seaux de soutien tout en incluant des dispositions permettant des pratiques d\u2019autogestion.<br>Cependant, mettre l\u2019accent sur la r\u00e9sistance \u00e0 la mainmise capitaliste n\u2019implique pas de privil\u00e9gier les initiatives \u00e0 petite \u00e9chelle ou \u00e0 faible technicit\u00e9 par rapport aux technologies \u00e0 grande \u00e9chelle et de haute technicit\u00e9 en soi ; nous soutenons plut\u00f4t qu\u2019il faut \u00e9viter de telles dichotomies au profit d\u2019un examen d\u00e9taill\u00e9 de la mani\u00e8re dont les infrastructures post-croissance sous-tendent des pratiques r\u00e9pondant \u00e0 des besoins situ\u00e9s et limitant la consommation, quelle que soit leur taille, tout en facilitant des pratiques capables de r\u00e9sister aux pressions de la marchandisation et de la commercialisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notre perspective relationnelle et non essentialiste sur les trois caract\u00e9ristiques ou r\u00e9sultats fondamentaux d\u00e9taill\u00e9s ci-dessus a deux implications notables pour la recherche sur la post-croissance. Premi\u00e8rement, elle surmonte tout biais d\u00e9terministe ou t\u00e9l\u00e9ologique en faveur de certaines formes de transition post-croissance, permettant au contraire une pluralit\u00e9 d\u2019am\u00e9nagements infrastructurels en fonction du contexte. Deuxi\u00e8mement, elle appelle \u00e0 une analyse plus approfondie des motivations, des dynamiques de pouvoir et des utilisations de certains types de conception infrastructurelle. Cela inclut des pratiques apparemment contradictoires ou des infrastructures auparavant orient\u00e9es vers la croissance qui peuvent servir un programme post-croissance. Dans ce qui suit, nous examinons plus en d\u00e9tail le potentiel de cette perspective en consid\u00e9rant les logiques de l\u2019infrastructure dans des contextes sp\u00e9cifiques.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"848\" height=\"610\" src=\"https:\/\/www.gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Dimensions.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-9685\" srcset=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Dimensions.png 848w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Dimensions-744x535.png 744w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Dimensions-420x302.png 420w, https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Dimensions-768x552.png 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 706px) 89vw, (max-width: 767px) 82vw, 740px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Infrastructure post-croissance : coercition, s\u00e9duction, suggestibilit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comment l\u2019infrastructure permet-elle un ensemble donn\u00e9 de pratiques ? Comment recrute-t-elle des utilisateurs ou des praticiens ? Et comment les changements dans les am\u00e9nagements infrastructurels se produisent-ils ? Comme expliqu\u00e9 ci-dessus, les infrastructures sont par d\u00e9finition d\u00e9pendantes du cheminement, mais elles \u00e9voluent \u00e9galement au fil du temps. Il est donc n\u00e9cessaire de conceptualiser les processus par lesquels la stabilit\u00e9, l\u2019obstination et la transformation \u2013 telles que le bricolage, le changement incr\u00e9mental, la d\u00e9faillance et l\u2019usage subversif \u2013 se produisent.<br>Pour ce faire, nous examinons trois m\u00e9canismes cl\u00e9s par lesquels l\u2019infrastructure fa\u00e7onne les pratiques sociales : la coercition, la s\u00e9duction et la suggestibilit\u00e9. Les infrastructures sont n\u00e9cessairement coercitives, dans la mesure o\u00f9 elles fa\u00e7onnent les pratiques en faisant appara\u00eetre certains types d\u2019usage comme simples ou in\u00e9vitables. Elles rendent \u00e9galement ces usages attrayants, par le biais de la s\u00e9duction. N\u00e9anmoins, il existe toujours un degr\u00e9 d\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 qui ne peut \u00eatre \u00e9limin\u00e9 de ces usages, que nous appelons suggestibilit\u00e9.<br>Tout d\u2019abord, nous d\u00e9finissons la coercition comme la mani\u00e8re dont les infrastructures permettent et restreignent simultan\u00e9ment les pratiques, cr\u00e9ant de puissantes d\u00e9pendances historiques au niveau soci\u00e9tal. En ce sens, <strong>les infrastructures \u00ab cr\u00e9ent \u00bb des mondes<\/strong> (Bergan et Power, 2025), ou du moins <strong>rendent certaines pratiques beaucoup plus probables que d\u2019autres<\/strong>. Le terme \u00ab coercition \u00bb n\u2019implique pas la violence en soi, mais souligne plut\u00f4t le fait que <strong>les individus n\u2019ont souvent d\u2019autre choix<\/strong> que de s\u2019engager dans des dispositifs infrastructurels sp\u00e9cifiques et les pratiques qu\u2019ils facilitent. En ce sens, notre concept de coercition s\u2019enracine dans une <strong>conception foucaldienne du pouvoir<\/strong>, envisag\u00e9 comme <strong>g\u00e9n\u00e9rateur de r\u00e9cits<\/strong>, de comportements et d\u2019institutions plut\u00f4t que comme purement destructeur et autoritaire.<br>La coercition infrastructurelle comporte \u00e0 la fois une composante mat\u00e9rielle et une composante id\u00e9ologique-discursive. Les infrastructures centralis\u00e9es d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 et de gaz, par exemple, sont coercitives car, d\u2019un point de vue mat\u00e9riel, elles sont difficiles \u00e0 remplacer (ce qui cr\u00e9e des effets de verrouillage), et sont si omnipr\u00e9sentes que le simple fait d\u2019imaginer un syst\u00e8me d\u00e9centralis\u00e9, pleinement durable ou hors r\u00e9seau repr\u00e9sente un d\u00e9fi de taille.[Note 2] De m\u00eame, les supermarch\u00e9s, en tant qu\u2019infrastructure omnipr\u00e9sente pour les pratiques d\u2019approvisionnement alimentaire, rendent les alternatives telles que les jardins communautaires, les coop\u00e9ratives alimentaires et les supermarch\u00e9s participatifs non seulement tr\u00e8s peu pratiques et peu probables, mais aussi tout simplement hors du champ de l\u2019imagination quotidienne.<br>Il serait erron\u00e9 de consid\u00e9rer la coercition comme quelque chose \u00e0 \u00e9viter, ou simplement comme une propri\u00e9t\u00e9 n\u00e9gative. Dans la pratique, la coercition a r\u00e9guli\u00e8rement \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9e par des acteurs sociaux pour faciliter l\u2019adoption de nouvelles valeurs et pratiques, comme le montrent clairement les travaux universitaires sur les luttes contre-h\u00e9g\u00e9moniques en faveur de la post-croissance (voir B\u00e4rnthaler, 2024 ; Savini, 2025b). De m\u00eame, Meissner (2021) plaide en faveur de moyens plus \u00e9nergiques pour populariser et \u00e9tendre les pratiques post-croissance, par exemple par le biais d\u2019un travail de plaidoyer, afin de perturber le caract\u00e8re id\u00e9ologique et discursif de la coercition. Le probl\u00e8me de la coercition infrastructurelle devient donc une question de savoir <strong>comment briser les d\u00e9pendances historiques<\/strong> des infrastructures de croissance <strong>tout en exploitant<\/strong>, dans le m\u00eame temps, <strong>les capacit\u00e9s coercitives des nouvelles infrastructures au service des objectifs de post-croissance.<\/strong><br>Deuxi\u00e8mement, nous entendons la s\u00e9duction comme la mani\u00e8re dont les infrastructures stimulent le d\u00e9sir de les utiliser, au-del\u00e0 des consid\u00e9rations pragmatiques ou financi\u00e8res. Il est donc n\u00e9cessaire de probl\u00e9matiser cette capacit\u00e9 \u00e0 susciter le d\u00e9sir, ou la volont\u00e9 de mettre en \u0153uvre des processus de transformation.<br>Larkin (2013) note que les infrastructures capturent des imaginaires et des fantasmes collectifs ; elles attirent les gens, qui les abordent comme des objets esth\u00e9tiques o\u00f9 la saillance d\u2019\u00e9l\u00e9ments tels que le style, la beaut\u00e9 et l\u2019architecture est primordiale. Dans une analyse de la mani\u00e8re dont cette gamme de r\u00e9ponses affectives, qui inclut des r\u00e9actions \u00ab joyeuses, tristes, col\u00e9riques et plus ambivalentes \u00bb, est produite, Bosworth constate qu\u2019elle d\u00e9pend d\u2019une superposition d\u2019\u00ab intentions historiques \u00bb et de \u00ab connaissances et perceptions personnelles \u00bb (Bosworth, 2023 : 56). Dans ce contexte, nous nous int\u00e9ressons particuli\u00e8rement \u00e0 ces capacit\u00e9s de s\u00e9duction qui s\u2019appuient sur des \u00ab notions de futurit\u00e9 \u00bb (Appel et al., 2018 : 19), une promesse de voies soit \u00ab align\u00e9es sur, soit en opposition aux conditions de l\u2019\u00e9conomie politique capitaliste \u00bb (Bosworth, 2023 : 55). Ces \u00e9l\u00e9ments de s\u00e9duction peuvent \u00e9galement inclure des <strong>modes de vie particuliers<\/strong> et les <strong>pratiques incarn\u00e9es<\/strong> que permettent certaines infrastructures.<br>La question du logement offre un exemple utile de cette dynamique. <strong>L\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 est coercitive<\/strong> dans la mesure o\u00f9 les cadres institutionnels, juridiques et financiers mettent l\u2019accent sur la valeur de poss\u00e9der une maison, dont les nombreux avantages incluent le fait de ne plus avoir \u00e0 payer de loyer. Ce faisant, l\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 encourage toute une s\u00e9rie de pratiques financi\u00e8res, domestiques, d\u2019am\u00e9nagement du territoire et interg\u00e9n\u00e9rationnelles. Les propri\u00e9taires sont incit\u00e9s \u00e0 consid\u00e9rer leur logement comme une marchandise n\u00e9gociable (Spratt, 2022 : 9), tandis que les contrats hypoth\u00e9caires contraignent les utilisateurs \u00e0 des pratiques plus ouvertement oppressives, les citoyens en venant \u00e0 modeler toute leur vie autour de \u00ab pratiques de service de la dette \u00bb ; celles-ci deviennent un \u00ab m\u00e9canisme disciplinaire \u00bb punitif pour ceux qui ne peuvent pas payer, avec des cons\u00e9quences catastrophiques pour la sant\u00e9 financi\u00e8re, mentale et physique (Garc\u00eda-Lamarca et Kaika, 2016).<br>Cependant, les propri\u00e9taires (potentiels) sont \u00e9galement s\u00e9duits par ce dispositif infrastructurel en raison d\u2019id\u00e9es particuli\u00e8res concernant le foyer, le confort domestique, la beaut\u00e9 d\u2019un espace domestique donn\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9, ainsi que par les normes r\u00e9gissant les conceptions dominantes de l\u2019\u00e2ge adulte, de la r\u00e9ussite, du statut et de la r\u00e9putation (voir Blunt, 2005). \u00c0 la suite de Berlant et McCabe (2011 : np), on pourrait voir dans la s\u00e9duction de poss\u00e9der son propre logement une sorte d\u2019\u00ab optimisme cruel \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire un attachement \u00e0 des \u00ab vies qui ne fonctionnent plus \u00bb. En effet, bien que des alternatives puissent exister, <strong>beaucoup s\u2019accrochent \u00e0 l\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 comme objectif fondamental au lieu de r\u00e9imaginer ce que d\u2019autres pratiques d\u2019habitation pourraient signifier pour eux.<\/strong><br>Mettre l\u2019accent sur les capacit\u00e9s de s\u00e9duction des infrastructures met en \u00e9vidence le fait que <strong>l\u2019utilisation individuelle <\/strong>des infrastructures n\u2019est pas seulement due \u00e0 un manque de choix, mais d\u00e9coule du <strong>d\u00e9sir de prendre part aux pratiques qu\u2019elles rendent possibles<\/strong>. Le capitalisme s\u2019empare de ces d\u00e9sirs non capitalistes (par exemple, de stabilit\u00e9, de confort, s\u00e9curit\u00e9) et les subordonne \u00ab au r\u00e9gime de la valeur d\u2019\u00e9change \u00bb (May, 2005 : 147), plut\u00f4t que de les laisser ouvertes \u00e0 d\u2019autres aspirations. Les analyses infrastructurelles post-croissance doivent donc tenir compte de ces capacit\u00e9s de s\u00e9duction et les mettre \u00e0 profit pour les transformations post-croissance. Cela impliquerait que les infrastructures post-croissance renforcent leur attrait en \u00e9tant <strong>aussi esth\u00e9tiques, d\u00e9sirables, confortables et agr\u00e9ables \u00e0 utiliser que possible<\/strong> pour le plus grand nombre.<br>Notre notion de s\u00e9duction pr\u00e9sente une ressemblance avec <strong>la notion gramscienne de consentement<\/strong>, qui met l\u2019accent sur le \u00ab sens commun \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire les \u00ab connaissances acquises id\u00e9ologiquement \u00bb qui sont commun\u00e9ment accept\u00e9es et promues (Osman, 2025 : 4). Cependant, la s\u00e9duction met particuli\u00e8rement l\u2019accent sur la dimension affective des infrastructures, ou sur la mani\u00e8re dont elles \u00ab produisent des \u00e9motions \u00bb (Bosworth, 2023) chez ceux qui interagissent avec elles afin de cr\u00e9er un consentement \u00e0 participer aux pratiques qu\u2019elles rendent possibles. Les logiques coercitives et s\u00e9ductrices des infrastructures expliquent donc la long\u00e9vit\u00e9 des infrastructures ax\u00e9es sur la croissance et le pouvoir qu\u2019elles d\u00e9tiennent pour limiter les transformations au-del\u00e0 de la croissance et du capitalisme (Schmid, 2021 ; Wright, 2010).<br>La coercition et la s\u00e9duction ne suffisent toutefois pas \u00e0 expliquer le changement, ni pourquoi les transformations infrastructurelles deviennent possibles dans certains contextes et pas dans d\u2019autres. La capacit\u00e9 de l\u2019infrastructure \u00e0 induire un changement social est, selon notre compr\u00e9hension, enracin\u00e9e dans sa suggestibilit\u00e9, [Note 3] ou, en d\u2019autres termes, dans la mesure o\u00f9 elle invite, sugg\u00e8re ou \u00e9voque des usages et des pratiques diff\u00e9rents de ceux qui lui avaient \u00e9t\u00e9 initialement assign\u00e9s. Barinaga et Zapata Campos (2024) appellent cela <strong>la \u00ab mall\u00e9abilit\u00e9 \u00bb<\/strong> et soutiennent qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une caract\u00e9ristique centrale des infrastructures de base en particulier. Cependant, comme l\u2019affirme Star (1999 : 382), tout type d\u2019infrastructure peut inviter \u2013 ou sugg\u00e9rer \u2013 des modifications modulaires.<br>Au c\u0153ur de la suggestibilit\u00e9 se trouve la relation co-constitutive entre l\u2019infrastructure et la pratique : chaque fois qu\u2019une pratique est mise en \u0153uvre, des changements potentiels sont rendus possibles au niveau des \u00e9l\u00e9ments qui la constituent, y compris l\u2019am\u00e9nagement infrastructurel lui-m\u00eame. Cela peut r\u00e9sulter d\u2019une exp\u00e9rimentation ouverte et de bricolages, ou \u00e9merger en r\u00e9ponse \u00e0 un m\u00e9contentement vis-\u00e0-vis de l\u2019infrastructure elle-m\u00eame, comme, par exemple, en cas de panne (Star, 1999) ou de r\u00e9parations et d\u2019entretien de routine (Graham et Thrift, 2007).<br><strong>La suggestibilit\u00e9 devient cruciale car ni la coercition ni la s\u00e9duction infrastructurelles ne sont absolues et totales.<\/strong> Un \u00e9l\u00e9ment cl\u00e9 de l\u2019infrastructure de transport urbain \u2013 les rues \u2013 contraignent et peut-\u00eatre s\u00e9duisent les usagers \u00e0 conduire tout en rendant le v\u00e9lo plus difficile et dangereux, mais le v\u00e9lo reste n\u00e9anmoins possible en tant que pratique de mobilit\u00e9 (Latham et Wood, 2015). De plus, les rues en tant qu\u2019infrastructure peuvent sugg\u00e9rer d\u2019autres usages au-del\u00e0 de l\u2019automobilit\u00e9, notamment la perturbation, l\u2019occupation ou l\u2019exp\u00e9rimentation, comme dans le cas des rues ludiques ou des ciclo v\u00edas (Bertolini, 2020).<br>De plus, le degr\u00e9 de suggestibilit\u00e9 n\u2019est pas intrins\u00e8que aux artefacts mat\u00e9riels en soi, mais d\u00e9pend de la combinaison sp\u00e9cifique d\u2019\u00e9l\u00e9ments sociaux et technologiques dans un contexte social donn\u00e9 (voir Hommels, 2005). La suggestibilit\u00e9 peut donc \u00eatre particuli\u00e8rement forte dans certaines situations et faible dans d\u2019autres, notamment dans les am\u00e9nagements infrastructurels contr\u00f4l\u00e9s par des gouvernements autoritaires. Si le manque d\u2019acc\u00e8s des communaut\u00e9s d\u00e9favoris\u00e9es aux infrastructures essentielles, telles que le logement ou l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, constitue un probl\u00e8me majeur, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019absence d\u2019un march\u00e9 du logement diversifi\u00e9 et \u00e9quitable qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 des refus et \u00e0 des non-respects dans de nombreuses villes, ouvrant la voie \u00e0 des pratiques lib\u00e9ratrices telles que le squattage, le vol d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, la contestation et la construction de r\u00e9seaux alternatifs (Lancione, 2023). De m\u00eame, il a \u00e9t\u00e9 avanc\u00e9 que <strong>des infrastructures moins centralis\u00e9es, dot\u00e9es de mod\u00e8les de propri\u00e9t\u00e9 d\u00e9centralis\u00e9e, pourraient davantage favoriser d\u2019autres pratiques, car les parties prenantes sont relativement habilit\u00e9es \u00e0 les adapter \u00e0 leurs besoins et \u00e0 leurs d\u00e9sirs<\/strong> (Savini et Bossuyt, 2022). Un autre type d\u2019infrastructure particuli\u00e8rement propice est celui des ruines, laiss\u00e9es sur le sillage de l\u2019expansion capitaliste, qui peuvent inciter des utilisateurs potentiels \u00e0 les r\u00e9am\u00e9nager, les d\u00e9molir, les r\u00e9nover ou les remettre en circulation (voir DeSilvey et Edensor, 2013) . Les ruines peuvent \u00eatre \u00e0 la fois mat\u00e9rielles et institutionnelles (comme une loi ou un protocole), et sont soit tr\u00e8s peu utilis\u00e9es, soit r\u00e9appropri\u00e9es dans des contextes tr\u00e8s diff\u00e9rents pour aboutir \u00e0 des r\u00e9sultats auparavant impr\u00e9vus. En r\u00e9sum\u00e9, une perspective post-croissance sur les infrastructures ne peut se limiter \u00e0 simplement privil\u00e9gier certaines infrastructures par rapport \u00e0 d\u2019autres, mais doit plut\u00f4t s\u2019attacher \u00e0 identifier et \u00e0 exploiter <strong>le potentiel post-croissance des dispositifs infrastructurels existants.<\/strong><br>La coercition, la s\u00e9duction et la suggestibilit\u00e9 sont trois caract\u00e9ristiques qui doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es les unes par rapport aux autres pour comprendre <strong>comment l\u2019infrastructure facilite ou contraint certaines pratiques mais pas d\u2019autres<\/strong>. Une telle analyse permet alors de saisir \u00e0 la fois la p\u00e9rennit\u00e9 de l\u2019infrastructure et la marge de man\u0153uvre pour sa transformation. Dans ce qui suit, nous examinons comment ces caract\u00e9ristiques pourraient \u00eatre exploit\u00e9es pour permettre la construction d\u2019une infrastructure post-croissance pour permettre des pratiques post-croissance.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Strat\u00e9gies pour une infrastructure post-croissance<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En nous appuyant \u00e0 la fois sur les r\u00e9sultats que l\u2019infrastructure post-croissance vise \u00e0 atteindre et sur les trois capacit\u00e9s d\u00e9crites ci-dessus, nous nous penchons maintenant sur la question de savoir comment une transformation post-croissance de l\u2019infrastructure pourrait \u00eatre r\u00e9alis\u00e9e, en particulier dans notre contexte \u00e9conomique actuel ax\u00e9 sur la croissance. Cela est d\u2019autant plus important que l<strong>a recherche sur la post-croissance trouve ses racines historiques dans l\u2019analyse des mouvements sociaux radicaux contestant le capitalisme et ses institutions.<\/strong> Nous identifions <strong>trois strat\u00e9gies<\/strong> pour la mise en place d\u2019infrastructures post-croissance : <strong>l\u2019appropriation, la reconstruction et l\u2019entretien<\/strong> des infrastructures, qui n\u00e9cessitent une conceptualisation minutieuse afin d\u2019expliquer pourquoi certaines infrastructures destructrices pour l\u2019environnement sont transform\u00e9es ou d\u00e9mantel\u00e9es. Cette analyse contribue \u00e0 la recherche \u00e9mergente sur la r\u00e9flexion strat\u00e9gique post-croissance (Barlow et al., 2022 ; B\u00e4rnthaler, 2024 ; Fitzpatrick et al., 2025 ; Savini, 2025a ; Wright, 2010).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Appropriation : prendre le contr\u00f4le des infrastructures de croissance<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Du point de vue post-croissance, soucieux \u00e0 la fois de justice sociale et des co\u00fbts \u00e9cologiques de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique contemporaine, il serait impensable d\u2019appeler \u00e0 une refonte compl\u00e8te des dispositifs infrastructurels existants. Au contraire, les groupes sociaux acc\u00e8dent et occupent souvent les dispositifs infrastructurels qui soutiennent l\u2019\u00e9conomie de croissance, et tirent parti de leur mall\u00e9abilit\u00e9, en <strong>r\u00e9orientant les infrastructures ax\u00e9es sur la croissance<\/strong> pour permettre <strong>des pratiques post-croissance<\/strong>. Nous appelons ce processus \u00ab appropriation \u00bb et soutenons qu\u2019il est essentiel pour comprendre comment les infrastructures de croissance peuvent \u00eatre r\u00e9organis\u00e9es conform\u00e9ment aux programmes post-croissance, dans un contexte o\u00f9 de puissants acteurs orient\u00e9s vers la croissance cherchent fr\u00e9quemment \u00e0 contrecarrer de telles tentatives.<br>Nous nous appuyons ici sur la notion de \u00ab droit d\u2019appropriation \u00bb de Lefebvre (Lefebvre, 1996), c\u2019est-\u00e0-dire le \u00ab droit de s\u2019approprier l\u2019espace urbain \u00bb, de \u00ab vivre, jouer, travailler, repr\u00e9senter, caract\u00e9riser et occuper l\u2019espace urbain dans une ville donn\u00e9e \u00bb (Purcell, 2003 : 577\u2013578). Cela implique souvent de r\u00e9utiliser des espaces (ou des infrastructures) \u00ab de mani\u00e8re cr\u00e9ative par le biais d\u2019une action collective \u00bb (Santos, 2014 : 154). Il est essentiel de noter que ces processus sont men\u00e9s <strong>dans le but de maximiser la valeur d\u2019usage <\/strong>plut\u00f4t que la valeur d\u2019\u00e9change, tout <strong>en s\u2019opposant \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 individuelle <\/strong>(Purcell, 2003 : 577). Comme le sugg\u00e8rent Lawhon et al. (2018), il ne s\u2019agit pas n\u00e9cessairement d\u2019un moment ponctuel d\u2019appropriation, mais peut \u00eatre un processus continu ou progressif qui <strong>modifie l\u2019\u00e9quilibre des rapports de force<\/strong> autour de l\u2019utilisation et de la propri\u00e9t\u00e9 des infrastructures. Compte tenu de <strong>cette dynamique conflictuelle<\/strong>, l\u2019appropriation peut donc s\u2019av\u00e9rer difficile, longue, voire violente.<br>Nous soutenons que l\u2019absence de mise \u00e0 disposition d\u2019infrastructures ou les limites des capacit\u00e9s de s\u00e9duction de celles-ci peuvent provoquer des actes d\u2019appropriation, qui peuvent \u00eatre mis \u00e0 profit pour des am\u00e9nagements infrastructurels \u00e0 orientation post-croissance. L\u2019appropriation peut \u00e9galement fonctionner par divers moyens, par exemple en suivant des logiques de rupture, interstitielles et symbiotiques (Wright, 2010). Par exemple, les mouvements pour la justice en mati\u00e8re de logement s\u2019approprient r\u00e9guli\u00e8rement des biens immobiliers priv\u00e9s, ou r\u00e9clament la socialisation du parc immobilier, en squattant, en r\u00e9am\u00e9nageant ou en transformant des bureaux en logements pour r\u00e9pondre aux besoins de logement sur le terrain. La Plateforme des personnes touch\u00e9es par les hypoth\u00e8ques, par exemple, un mouvement anti-aust\u00e9rit\u00e9 et anti-expulsion n\u00e9 en Espagne apr\u00e8s 2008, a d\u2019abord bloqu\u00e9 les expulsions et occup\u00e9 des b\u00e2timents vides appartenant \u00e0 des banques avant de s\u2019engager plus \u00e9troitement dans la politique institutionnelle, suivant une strat\u00e9gie plus symbiotique (Garc\u00eda-Lamarca, 2017 ; Standring, 2021 : 567). Ce faisant, ils tirent parti du haut degr\u00e9 de suggestibilit\u00e9 du logement, de sa propension \u00e0 engendrer toute une gamme de pratiques, \u00e9tant donn\u00e9 que l\u2019acc\u00e8s via le march\u00e9 est souvent incomplet et susceptible de cr\u00e9er de v\u00e9ritables ruines.<br>L\u2019appropriation peut \u00e9galement s\u2019op\u00e9rer par l\u2019occupation et l\u2019expropriation. L\u2019occupation dite permanente de l\u2019usine automobile GKN \u00e0 Florence, en Italie, qui a d\u00e9but\u00e9 en 2021 avec la <em>collectivisation<\/em> de travailleurs r\u00e9cemment licenci\u00e9s, ont conduit \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de projets d\u2019utilisations alternatives et durables (des projets tels que des v\u00e9los cargo \u00e9lectriques, des panneaux solaires \u00e0 faible impact et des composants pour bus \u00e9lectriques sont en discussion), tandis que les travailleurs cherchent actuellement \u00e0 acqu\u00e9rir l\u2019usine aupr\u00e8s de ses anciens propri\u00e9taires (Andretta et Imperatore, 2024). Fondamentalement, ils \u00ab font passer le paradigme de production d\u2019une approche ax\u00e9e sur le profit et orient\u00e9e vers le march\u00e9 \u00e0 une approche centr\u00e9e sur l\u2019utilit\u00e9 sociale et les avantages collectifs \u00bb (Andretta et Imperatore, 2024 : 8), faisant \u00e9cho \u00e0 la pr\u00e9occupation de Lefebvre (1996) pour les \u00ab valeurs d\u2019usage \u00bb plut\u00f4t que les \u00ab valeurs d\u2019\u00e9change \u00bb. Des processus d\u2019appropriation similaires ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 observ\u00e9s dans les coop\u00e9ratives \u00e9nerg\u00e9tiques, o\u00f9 la recherche du profit est remplac\u00e9e par une priorit\u00e9 accord\u00e9e \u00e0 des \u00ab r\u00e9sultats socialement plus \u00e9quitables \u00bb et \u00e0 des \u00ab adaptations r\u00e9actives \u00bb (Petrovics et Savini, 2025).<br>Notre argument principal ici est que toute analyse post-croissance des infrastructures doit expliquer comment <strong>convertir les formes d\u2019infrastructure ax\u00e9es sur la croissance <\/strong>afin qu\u2019elles suivent un ensemble d\u2019<strong>objectifs post-croissanc<\/strong>e et encourager les <strong>pratiques quotidiennes<\/strong> par lesquelles celles-ci se concr\u00e9tisent. Il est donc insuffisant de se contenter de montrer comment fonctionnent les infrastructures post-croissance ou quels crit\u00e8res elles remplissent. De plus, il est important de noter que les strat\u00e9gies et tactiques d\u2019appropriation peuvent varier en fonction du contexte r\u00e9glementaire et culturel en question.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Reconstruction : reconstruire des infrastructures post-croissance<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019appropriation rend la reconstruction possible car les acteurs orient\u00e9s vers la post-croissance reconstruisent activement des <strong>infrastructures qui permettent des pratiques post-croissance<\/strong> (Cors\u00edn Jim\u00e9nez, 2014 ; Minuchin, 2016). Pour ce faire, ces acteurs doivent utiliser les capacit\u00e9s coercitives et s\u00e9ductrices de l\u2019infrastructure, en la reconstruisant de mani\u00e8re \u00e0 ancrer efficacement les valeurs post-croissance dans l\u2019infrastructure en question en les <strong>\u00ab sc\u00e9narisant \u00bb dans sa configuration socio-technique<\/strong><sup id=\"mfn-content-00000000000008570000000000000000_9684-1\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008570000000000000000_9684\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008570000000000000000_9684-1\">1<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">Pertinence d&rsquo;une approche m\u00e9so\u00e9conomique ? GB<\/span> (Akrich, 1992).<br>Pour revenir \u00e0 l\u2019exemple de l\u2019usine GKN, les travailleurs ont tent\u00e9 une soi-disant r\u00e9industrialisation par la base en sc\u00e9narisant l\u2019usine et ses fonctions selon des valeurs diff\u00e9rentes et en pr\u00e9cisant, de mani\u00e8re significative, que \u00ab tout programme social doit donner la priorit\u00e9 aux questions environnementales en raison de la d\u00e9pendance de l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la nature \u00bb (Andretta et Imperatore, 2024 : 7). En planifiant, en exp\u00e9rimentant et en commen\u00e7ant \u00e0 fabriquer des produits destin\u00e9s \u00e0 remplacer ceux de l\u2019entreprise automobile non durable qui occupait les locaux auparavant, l\u2019approche des travailleurs ont ainsi pu mettre en place des pratiques \u00e9conomiques compatibles avec la valeur post-croissance consistant \u00e0 limiter la consommation nuisible \u00e0 l\u2019environnement.<br>De m\u00eame, en r\u00e9ponse au syst\u00e8me \u00e9ditorial pr\u00e9dateur et ax\u00e9 sur le profit qui caract\u00e9rise une grande partie du paysage universitaire \u2013 dont les universitaires d\u00e9pendent pour leurs publications et, par cons\u00e9quent, pour la s\u00e9curit\u00e9 de leur emploi \u2013, <strong>les revues en libre acc\u00e8s <\/strong>constituent une forme d\u2019infrastructure fond\u00e9e sur un ensemble de valeurs diff\u00e9rentes : le besoin concret d\u2019un savoir libre et accessible. Cela facilite une forme de publication coh\u00e9rente avec aux r\u00e9sultats de la post-croissance. Plus particuli\u00e8rement, plut\u00f4t que d\u2019exploiter les r\u00e9sultats de la recherche comme source de profit, les revues en libre acc\u00e8s rendent la connaissance librement accessible, la d\u00e9-marchandisant ainsi pour le bien public (Dobusch et Heimst\u00e4dt, 2024).<br>Les processus de reconstruction impliquent \u00e9galement une part de s\u00e9duction. En effet, les infrastructures et les pratiques que la reconstruction rend possibles r\u00e9ussissent aussi parce qu\u2019elles <strong>parviennent \u00e0 s\u00e9duire les acteurs pour qu\u2019ils les utilisent<\/strong>. Par exemple, la colonie \u00e9co-industrielle post-capitaliste de Calafou \u00e0 Valbona (province de Barcelone) se compose des ruines d\u2019une ancienne usine textile, dont certaines parties du b\u00e2timent sont structurellement dangereuses. Tant cette esth\u00e9tique que les pratiques que ce type d\u2019infrastructure tend \u00e0 engendrer (notamment l\u2019exp\u00e9rimentation et un mode de vie pr\u00e9caire) peuvent s\u00e9duire certains groupes d\u2019anticapitalistes \u00ab purs et durs \u00bb. En revanche, la conception de <em>De Nieuwe Meent<\/em>, une coop\u00e9rative d\u2019habitation inspir\u00e9e de la post-croissance \u00e0 Amsterdam, vise \u00e0 s\u00e9duire plus largement la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble. Les pratiques quotidiennes qu\u2019elle facilite \u2013 avec des principes de mise en commun appliqu\u00e9s \u00e0 certains aspects de la vie, mais pas \u00e0 tous (par exemple le travail), laissant de l\u2019espace et du temps pour d\u2019autres activit\u00e9s en dehors de la coop\u00e9rative \u2013 peuvent s\u00e9duire une communaut\u00e9 diff\u00e9rente et, potentiellement plus large.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Maintenance : instaurer la p\u00e9rennit\u00e9<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme \u00e9voqu\u00e9 plus haut, la d\u00e9finition m\u00eame d\u2019infrastructure implique une certaine p\u00e9rennit\u00e9 dans le temps. Celle-ci passe par sa protection contre l\u2019appropriation par des acteurs capitalistes et\/ou des motivations lucratives.<br>En effet, il convient de souligner que l\u2019histoire des pratiques post-croissance est j<strong>alonn\u00e9e d\u2019initiatives avort\u00e9es<\/strong>, en raison de la r\u00e9pression ou d\u2019un manque de motivation. Les acteurs capitalistes cherchent souvent \u00e0 \u00e9radiquer, coopter ou \u00e9puiser les alternatives, qui peuvent faire l\u2019objet d\u2019une surveillance et d\u2019un contr\u00f4le intensifs. Ainsi, \u00e0 l\u2019instar de Savini (2023), la mise en place d\u2019infrastructures post-croissance <strong>n\u00e9cessite une r\u00e9sistance aux pressions du march\u00e9<\/strong>, qui peut \u00eatre obtenue en cr\u00e9ant des freins et contrepoids internes parall\u00e8lement \u00e0 des r\u00e9seaux externes de soutien et de d\u00e9fense entre les collectifs. Ces deux strat\u00e9gies rendent difficile la vente des infrastructures post-croissance, ce qui, selon nous, constitue un moyen coercitif de les maintenir.<br>Le d\u00e9fi de l\u2019entretien est \u00e9galement interne : les infrastructures post-croissance peuvent s\u2019effriter lentement en raison d\u2019un <strong>manque de motivation, d\u2019engagement et d\u2019adh\u00e9sion<\/strong> de la part de leurs membres, ou d\u2019une <strong>\u00e9volution des valeurs<\/strong>. En d\u2019autres termes, les personnes concern\u00e9es peuvent \u00eatre progressivement contraintes ou s\u00e9duites par des infrastructures orient\u00e9es vers la croissance ou d\u2019autres infrastructures culturellement dominantes, dont elles cherchent \u00e0 int\u00e9grer certains \u00e9l\u00e9ments dans les leurs, engendrant ainsi des pratiques orient\u00e9es vers la croissance . Une coop\u00e9rative peut par exemple choisir de r\u00e9duire les pratiques de partage et de revenir progressivement \u00e0 des pratiques d\u2019utilisation individualis\u00e9e du logement ou des d\u00e9placements. Coppola et Vanolo (2015 : 1161) appellent cela la \u00ab normalisation interne \u00bb.<sup id=\"mfn-content-00000000000008570000000000000000_9684-2\" class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"00000000000008570000000000000000_9684\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000008570000000000000000_9684-2\">2<\/a><\/sup><span role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">Isomorphisme chez Laville ? GB<\/span> <br>Il est donc crucial que les chercheurs en post-croissance prennent au s\u00e9rieux l\u2019attrait s\u00e9duisant des infrastructures post-croissance. Solnit (2017), par exemple, soutient que <strong>le maintien des capacit\u00e9s de s\u00e9duction des infrastructures n\u00e9cessite la motivation continue de ceux qui s\u2019y engagent<\/strong>. Une telle motivation, \u00e0 son tour, n\u00e9cessite des rappels fr\u00e9quents quant \u00e0 l\u2019importance de <strong>l\u2019infrastructure sur laquelle nos vies sont construites<\/strong> (Schramm, 2021). Cela peut prendre diverses formes, telles que des conf\u00e9rences et des actions de sensibilisation, des repas partag\u00e9s, des \u00e9v\u00e9nements et des manifestations, et constitue une sorte d\u2019<strong>entretien et de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration mutuels qui est particuli\u00e8rement importante face \u00e0 l\u2019adversit\u00e9 externe<\/strong> (y compris, mais sans s\u2019y limiter, la cooptation capitaliste).<br>Enfin, le travail d\u2019entretien refl\u00e8te le degr\u00e9 de mall\u00e9abilit\u00e9 et de flexibilit\u00e9 inh\u00e9rent \u00e0 la conception des infrastructures (Barinaga et Zapata Campos, 2024). Si un certain degr\u00e9 de coercition est indispensable pour cr\u00e9er des transformations post-croissance durables, ceux qui s\u2019engagent dans la mise en place d\u2019infrastructures r\u00e9fl\u00e9chissent r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 la mani\u00e8re dont les besoins et les d\u00e9sirs \u00e9voluent au fil du temps, ainsi qu\u2019aux adaptations et aux refontes modulaires n\u00e9cessaires pour y r\u00e9pondre (sans c\u00e9der \u00e0 la \u00ab normalisation interne \u00bb). Il existe une <strong>tension productive entre les capacit\u00e9s de verrouillage des infrastructures et leur potentiel d\u2019adaptation et de subversion<\/strong>, qui doit \u00eatre analys\u00e9e dans l\u2019\u00e9tude (et la pratique) du changement infrastructurel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La recherche post-croissance n\u00e9glige largement les infrastructures en tant qu\u2019objet d\u2019analyse et levier de transformation, les r\u00e9duisant g\u00e9n\u00e9ralement soit \u00e0 un obstacle \u00e0 surmonter, soit \u00e0 un moyen essentiel de fournir des services de base. Ces travaux manquent d\u2019une approche conceptuelle syst\u00e9matique des \u00e9tudes sur les infrastructures, ce qui fait que les \u00e9tudes post-croissance risquent d\u2019adopter une perspective essentialiste et d\u00e9terministe \u2013 souvent <strong>centr\u00e9e sur le petit et l\u2019\u00e9cologique<\/strong> \u2013 tout en n\u00e9gligeant d\u2019entreprendre une analyse approfondie de la mani\u00e8re dont les infrastructures post-croissance \u00e9mergent et perdurent. Cet article a cherch\u00e9 \u00e0 combler cette lacune infrastructurelle dans les \u00e9tudes post-croissance. Ce faisant, il contribue \u00e0 la fois au domaine \u00e9mergent des \u00e9tudes sur les infrastructures post-croissance et aux d\u00e9bats autour de l&rsquo;avenir (radical) des infrastructures dans le cadre plus large de la recherche sur les infrastructures.<br>Compte tenu de la fonction \u00ab sous-jacente \u00bb unique des <strong>infrastructures, qui consolide les composantes technologiques et sociales pour les aligner sur les relations de pouvoir<\/strong> actuelles, une grande partie des infrastructures soutient <strong>actuellement les \u00e9conomies de croissance<\/strong> capitalistes. Cependant, en exploitant ses particularit\u00e9s, nous soutenons que l\u2019infrastructure peut \u00eatre repens\u00e9e comme le fondement d\u2019une transformation post-croissance. Notre conceptualisation cherche donc \u00e0 esquisser <strong>une perspective non essentialiste et relationnelle<\/strong> qui combine les sciences, technologies et soci\u00e9t\u00e9s (STS), l\u2019anthropologie et la g\u00e9ographie (urbaine) afin de faire progresser la compr\u00e9hension de l\u2019infrastructure et des pratiques comme \u00e9tant mutuellement constitutives.<br>Nous avons ensuite pr\u00e9cis\u00e9 comment les infrastructures post-croissance devraient \u00eatre d\u00e9finies, abord\u00e9es et \u00e9tudi\u00e9es. Nous avons d\u00e9limit\u00e9 un certain nombre de r\u00e9sultats ou de caract\u00e9ristiques que l\u2019infrastructure post-croissance engendre : elle facilite des pratiques qui r\u00e9pondent \u00e0 des besoins situ\u00e9s, limitent la consommation et r\u00e9sistent aux avanc\u00e9es de la cooptation capitaliste. Conform\u00e9ment \u00e0 notre compr\u00e9hension relationnelle, ces qualit\u00e9s ne sont pas inh\u00e9rentes \u00e0 une infrastructure particuli\u00e8re en soi, mais refl\u00e8tent plut\u00f4t les pratiques qu\u2019elles rendent possibles dans des contextes socio-spatiaux sp\u00e9cifiques. Cela signifie qu\u2019il faut accorder une attention particuli\u00e8re \u00e0 la mani\u00e8re dont les infrastructures sont con\u00e7ues, utilis\u00e9es et entretenues, ainsi qu\u2019aux cons\u00e9quences impr\u00e9vues qui peuvent en r\u00e9sulter. En retour, une infrastructure ne g\u00e9n\u00e8re pas en soi des r\u00e9sultats post-croissance ou li\u00e9s \u00e0 la croissance, qu\u2019elle soit petite, conviviale ou construite avec des mat\u00e9riaux \u00e9cologiques. En effet, <strong>les infrastructures qui ont historiquement servi l\u2019expansion capitaliste peuvent \u00eatre r\u00e9orient\u00e9es vers des fins post-croissance, plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre abandonn\u00e9es a priori comme nuisibles ; cela s\u2019applique, par exemple aux chemins de fer, aux grands ensembles de logements sociaux et aux biotechnologies.<\/strong><br>En nous appuyant sur cette d\u00e9finition ax\u00e9e sur les r\u00e9sultats, nous avons distill\u00e9 les logiques de l\u2019infrastructure, c\u2019est-\u00e0-dire la mani\u00e8re dont l\u2019infrastructure et la pratique se fa\u00e7onnent mutuellement, en trois composantes qui expliquent \u00e0 la fois leur domination soci\u00e9tale et identifient des possibilit\u00e9s de transformation. Comme indiqu\u00e9 ci-dessus, les infrastructures ont des capacit\u00e9s coercitives, cr\u00e9ant des mondes et contraignant les individus \u00e0 participer dans un sens productif plut\u00f4t que destructeur. Dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, les infrastructures ont des capacit\u00e9s de <strong>s\u00e9duction<\/strong> qui suscitent le d\u00e9sir de s\u2019y engager. Ainsi, elles garantissent leur utilisation continue en incitant les acteurs \u00e0 les utiliser dans la poursuite du <strong>succ\u00e8s, du plaisir ou du statut.<\/strong> Ensemble, ces capacit\u00e9s expliquent l\u2019extraordinaire long\u00e9vit\u00e9 de nombreuses relations infrastructurelles, bien qu\u2019elles ne soient jamais achev\u00e9es, laissant au contraire place au refus, \u00e0 l\u2019adaptation et \u00e0 des usages diff\u00e9rents ; nous appelons cette qualit\u00e9 \u00ab suggestibilit\u00e9 \u00bb. Les infrastructures peuvent donc contraindre et s\u00e9duire les utilisateurs potentiels vers certaines pratiques, mais elles peuvent aussi <strong>en sugg\u00e9rer<\/strong> d\u2019autres, selon le contexte. Notre argument est que la transformation infrastructurelle post-croissance utilise ces logiques pour int\u00e9grer des r\u00e9sultats post-croissance souhaitables dans des \u00e9l\u00e9ments d\u2019infrastructure pertinents.<br>Enfin, compte tenu de ses racines dans les mouvements sociaux et les critiques du capitalisme, les \u00e9tudes post-croissance doivent conceptualiser et observer empiriquement les strat\u00e9gies par lesquelles l\u2019infrastructure post-croissance \u00e9merge et perdure. Nous avons pr\u00e9sent\u00e9 trois de ces strat\u00e9gies \u00e9troitement li\u00e9es : Premi\u00e8rement, l\u2019<strong>appropriation<\/strong> des infrastructures de croissance, en <strong>tirant parti de leur mall\u00e9abilit\u00e9<\/strong> pour mettre en \u0153uvre des <strong>usages non marchandis\u00e9s <\/strong>plut\u00f4t que marchands et ax\u00e9s sur le profit. Deuxi\u00e8mement, la <strong>reconstruction<\/strong> des infrastructures de croissance en int\u00e9grant dans leur conception m\u00eame des valeurs post-croissance qui r\u00e9pondent \u00e0 des besoins concrets et limitent la consommation, mobilisant ainsi leurs capacit\u00e9s coercitives et s\u00e9ductrices. Troisi\u00e8mement et enfin, l\u2019<strong>entretien<\/strong>, qui consiste \u00e0 prot\u00e9ger les infrastructures contre la mainmise capitaliste, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment, <strong>contre l\u2019attrait coercitif et s\u00e9ducteur constant des \u00e9l\u00e9ments de la soci\u00e9t\u00e9 motiv\u00e9s par le profit<\/strong>. Cela passe par la mise en place active de freins et contrepoids pour limiter le risque de cooptation capitaliste, ainsi que par le maintien de l\u2019attrait s\u00e9ducteur des infrastructures post-croissance et des pratiques qu\u2019elles facilitent.<br>Notre cadre est un cadre global permettant de comprendre la transformation infrastructurelle post-croissance qui rassemble la recherche post-croissance et un corpus interdisciplinaire de travaux sur les infrastructures. Notre d\u00e9cision d\u2019\u00e9laborer une vue d\u2019ensemble holistique repose sur notre conviction que les trois dimensions de notre cadre \u2013 les <strong>logiques<\/strong> (coercition, s\u00e9duction et suggestibilit\u00e9) des infrastructures post-croissance, les <strong>caract\u00e9ristiques<\/strong> qu\u2019elles produisent et les <strong>strat\u00e9gies<\/strong> employ\u00e9es \u2013 doivent \u00eatre envisag\u00e9es conjointement afin de comprendre les \u00e9cueils et les possibilit\u00e9s li\u00e9s aux transformations infrastructurelles dans le cadre d&rsquo;une \u00e9conomie post-croissance. N\u00e9anmoins, chacune de ces dimensions, ou concepts, m\u00e9rite une attention conceptuelle et empirique plus approfondie, qui pourrait faire l\u2019objet d\u2019\u00e9tudes acad\u00e9miques distinctes. Cela pourrait mener \u00e0 des recherches plus approfondies sur, par exemple, les moyens sp\u00e9cifiques par lesquels les r\u00e9sultats post-croissance sont atteints, la mani\u00e8re dont la suggestibilit\u00e9 des infrastructures peut \u00eatre renforc\u00e9e \u00e0 des fins post-croissance, et la mani\u00e8re dont les strat\u00e9gies d\u2019appropriation, de reconstruction et d\u2019entretien fonctionnent dans la pratique.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes de bas de page<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>Le terme \u00ab besoins situ\u00e9s \u00bb renvoie au concept de \u00ab savoirs situ\u00e9s \u00bb d\u00e9velopp\u00e9 par&nbsp;<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/10.1177\/26349825261425484#bibr51-26349825261425484\">Haraway (2013)<\/a>&nbsp;pour mettre en avant diff\u00e9rents points de vue contingents et incarn\u00e9s (tels que celui des femmes) \u00e0 partir desquels le savoir se construit, c&rsquo;est-\u00e0-dire comme une perspective provenant d\u2019\u00ab un endroit \u00bb, d\u2019un \u00ab lieu limit\u00e9 \u00bb (<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/10.1177\/26349825261425484#bibr51-26349825261425484\">Haraway, 2013<\/a>&nbsp;: 583). Cela sert de critique \u00e0 une objectivit\u00e9 ostensiblement neutre, ou \u00e0 une pr\u00e9tendue \u00ab vision de nulle part \u00bb, sans pour autant tomber dans le relativisme. Pour Haraway, cela permet :<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">une description plus ad\u00e9quate, plus riche et meilleure du monde, afin d\u2019y vivre pleinement et dans une relation critique et r\u00e9flexive avec nos propres pratiques de domination ainsi que celles des autres, et avec les aspects in\u00e9gaux de privil\u00e8ge et d\u2019oppression qui composent toutes les positions. (<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/10.1177\/26349825261425484#bibr51-26349825261425484\">Haraway, 2013<\/a>&nbsp;: 579)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La prise en compte des besoins situ\u00e9s implique donc de pr\u00eater attention \u00e0 la mani\u00e8re dont diff\u00e9rents points de vue, positions socio-\u00e9conomiques et cultures produisent une gamme de compr\u00e9hensions de ce qui constitue des besoins fondamentaux qui ne peuvent \u00eatre strictement d\u00e9finis a priori.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">2. Ce point d\u00e9pend bien s\u00fbr fortement du contexte : compte tenu des niveaux plus \u00e9lev\u00e9s de d\u00e9faillance des infrastructures dans de nombreux endroits du Sud global, il n\u2019est pas rare que les citoyens construisent eux-m\u00eames des infrastructures compl\u00e9mentaires ou suppl\u00e9mentaires, par exemple pour collecter l\u2019eau de pluie, r\u00e9duisant ainsi leur degr\u00e9 de coercition \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire le caract\u00e8re in\u00e9vitable de certains types d\u2019utilisation des infrastructures (voir&nbsp;<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/10.1177\/26349825261425484#bibr40-26349825261425484\">Furlong, 2011<\/a>).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">3.&nbsp;<a href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/doi\/10.1177\/26349825261425484#bibr53-26349825261425484\">Hawkins (2022)<\/a>&nbsp;utilise ce terme dans le sens de \u00ab coercition douce \u00bb ; cependant, nous estimons que la \u00ab suggestibilit\u00e9 \u00bb r\u00e9sume le mieux la capacit\u00e9 des infrastructures \u00e0 sugg\u00e9rer une vari\u00e9t\u00e9 d\u2019utilisations non prescrites.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Akrich M (1992) The de-scription of technical objects. 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Urban Studies 60(1): 126\u2013145.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size wp-block-paragraph\">Liste \u00e9volutive des&nbsp;<a href=\"https:\/\/1drv.ms\/x\/c\/52b2e58f9a01f490\/IQApkc2vwYtfTpsZ-j248N0MAUKIOl08sRQqs_6JWIhCmM4?e=Ujie1P\">traductions<\/a> par&nbsp;<em>Gilles en vrac<\/em><br>Les<strong>&nbsp;caract\u00e8res gras<\/strong>&nbsp;dans le texte sont de Gilles.<br>Pour vous recevoir un courriel&nbsp;<a href=\"mailto:gilles@gillesenvrac.ca?subject=Trad_hebdo\">hebdomadaire<\/a>&nbsp;vers mes traductions.<\/p>\n<h3 class=\"modern-footnotes-list-heading \">Notes <\/h3><ul class=\"modern-footnotes-list \"><li id=\"footnote-00000000000008570000000000000000_9684-1\"><span>1<\/span><div>Pertinence d&rsquo;une approche m\u00e9so\u00e9conomique ? GB <a href=\"#mfn-content-00000000000008570000000000000000_9684-1\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 1 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><li id=\"footnote-00000000000008570000000000000000_9684-2\"><span>2<\/span><div>Isomorphisme chez Laville ? GB <a href=\"#mfn-content-00000000000008570000000000000000_9684-2\" class=\"modern-footnotes-scroll-to-footnote\" aria-label=\"Back to reference 2 in text\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/div><\/li><\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Traduction de Toward post-growth infrastructure: Features, logics, strategies par Elisa Schramm et Federico Savini publi\u00e9 le 10 mars 2026 dans Environment and Planning F &#8211; (11&nbsp;200 mots) R\u00e9sum\u00e9 La croissance \u00e9conomique contemporaine repose sur les infrastructures. Cependant, ce n\u2019est que r\u00e9cemment que la recherche post-croissance a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019int\u00e9resser aux infrastructures en tant qu\u2019objet d\u2019analyse &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/infrastructures-post-croissance\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;Vers des infrastructures post-croissance : caract\u00e9ristiques, logiques, strat\u00e9gies&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-9684","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack-related-posts":[{"id":8759,"url":"https:\/\/gillesenvrac.ca\/carnet\/ia-trainee-de-poudre\/","url_meta":{"origin":9684,"position":0},"title":"L&rsquo;IA se propage comme une tra\u00een\u00e9e de poudre. Cela va \u00eatre tr\u00e8s douloureux, mais incroyablement salutaire.","author":"Gilles Beauchamp","date":"25 novembre 2025","format":false,"excerpt":"L'IA ne s'effondrera pas, elle br\u00fblera. Comme \u00e0 chaque cycle technologique, le feu nettoiera les broussailles, redistribuera les talents et laissera derri\u00e8re lui une infrastructure pr\u00eate \u00e0 alimenter la prochaine vague. La question est : quel type de plante \u00eates-vous ? Traduction de The AI Wildfire Is Coming. 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