espaces publics, protocoles et communication

Déjà la fin juillet… comme le temps passe vite. L’an dernier, à pareille date (été 2025), j’étais en pleine chroniques habermassiennes : tombé sur deux revues qui avaient chacune publié un numéro spécial autour du concept d’espace public de Habermas, j’ai pris le temps de lire la vingtaine d’articles après les avoir traduits. Une réflexion qui s’est poursuivie en mars dernier, alors que le grand philosophe nous quittait : Habermas, R.I.P. et Habermas, garçon de café ?

Ce n’est pas le concept d’espace public qui aiguillonnait mes lectures en cet été 2026 mais plutôt celui de protocoles, comme dans AT protocole et ActivityPub, les deux écosystèmes de codes ouverts qui soutiennent respectivement les réseaux sociaux Bluesky et Mastodon. Je souhaitais me faire une tête sur les enjeux et particularités de chacun de ces environnements, d’autant que j’avais trouvé quelques auteurs et textes qui me semblaient éclairants en la matière, en particulier Laurens Hof et Robin Berjon (voir liste plus bas). Cette recherche-réflexion n’est pas sans lien avec mon implication au conseil d’administration de Projet collectif, l’organisation responsable (entre autre chose) du développement de la plateforme En commun (comprenant les applications Passerelles, Praxis et bientôt Babillard).

Les quelques citations et références à Elinor Ostrom pour ancrer les principes de gouvernance des communautés en ligne me parlaient… mais je me suis demandé s’il ne fallait pas aller du côté de la sociologie des réseaux sociaux. Alain Degenne (Les réseaux sociaux; Sociologie des comportements intentionnels) mais aussi Harrison White avec son Identité et contrôle me semblaient des pistes à explorer pour trouver des outils d’analyse applicables aux réalités sociotechniques des communautés en ligne d’aujourd’hui. J’avais commencé la lecture de Identité et contrôle il y a des années. Une lecture ardue parce que Harrison White invente de nouveaux concepts ou transforme des concepts usuels rendant la compréhension difficile. J’ai trouvé quelques commentaires et chapitres qui m’introduisaient à Identité et contrôle que j’ai rassemblé ici Harrison White et Identité et contrôle.

Est-il possible que la méso-sociologie puisse aussi être utile ?

Le 26 juillet dernier un billet sur le fil de New_Public m’accrochait l’oeil : on y parlait d’incubateur d’espaces publics et Catherine Tait, ancienne PDG de Radio-Canada en était l’autrice. J’ai traduit ce billet et plusieurs autres qui décrivait cette initiatives menées depuis quelques années par plusieurs diffuseurs publics : Incubateur d’espaces publics.

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leçons du Minnesota et d’ailleurs… 

Une série d’articles dans la Stanford Social Innovation Review propose de tirer quelques leçons de ce qui s’est passé à Minneapolis cet hiver : When Minnesota’s Civic Gyms Stayed Open (ma traduction : Quand les gymnases communautaires du Minnesota sont restés ouverts). Paru le 13 juillet, le premier de la série est intitulé The Gyms on the Corners (ma traduction : Les gyms communautaires) par Neeraj Mehta.

Illustration de Mike Hoyt

Non, il ne s’agit pas de salles de sports ou de bodybuilding ! L’expression de « gyms du coin de la rue » fait référence à une image utilisée par Hahrie Han quand elle parlait du développement des capacités civiques et et communautaires, de l’empowerment des citoyens :

La politologue Hahrie Han soutient que les gens ne naissent pas en sachant comment être actifs sur le plan civique; ils l’apprennent grâce à des structures et à des relations qui développent cette capacité au fil du temps. Ses recherches établissent une distinction entre les organisations qui mobilisent — en activant les capacités existantes lorsqu’un moment l’exige — et celles qui organisent — en développant de nouvelles capacités grâce à un travail relationnel soutenu. Les deux sont nécessaires, et aucune ne remplace l’autre.

Han utilise la métaphore d’un centre d’entraînement pour illustrer ce concept.

Tout le long de son article, Neeraj Mehta souligne à quel point les organisations locales peuvent parfois être invisibles ou difficiles à évaluer, et delà, moins soutenues et financées que les grandes organisations centralisées plus aptes à mener des programmes d’évaluation et de mesure d’impact qui impressionnent les philanthropes.

Les organismes qui ont pu rejoindre ces familles sont ceux qui avaient su instaurer une relation de confiance au fil des années grâce à une présence locale constante : ils sont passés à la livraison à domicile, ont effectué des visites porte-à-porte et ont mis à profit des liens que les organismes gouvernementaux et les grands organismes sans but lucratif n’ont pas pu reproduire.

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L’IA , une technologie sociale au service de qui ?

Dans un long article (L’IA en tant que technnologie sociale) Henry Farrell et Cosma Rohilla Shalizi développent la comparaison entre l’IA et la bureaucratie. Cette dernière ayant été développée pour gérer de grands ensemble et appliquer des procédures et lois de manière uniforme et impersonnelle. Mais les défauts de la bureaucratie (la bureaucratisation) quand elle est mal comprise ou interprétée risquent d’être accentués par une utilisation de l’IA réduisant les différences autour de moyennes imposées pour réduire les coûts.

« Les fonctionnaires de niveau inférieur peuvent comprendre des circonstances locales ou particulières que le sommet de la hiérarchie ne saisit pas. Donner à ces fonctionnaires une marge de manœuvre pour adapter les politiques à de telles circonstances peut comporter un risque de défaillance de la coordination ou de malversation, mais peut aussi permettre d’obtenir de meilleurs résultats globaux qu’une combinaison d’abstractions à usage général et de microgestion centralisée. »

« tous ces modèles statistiques sont optimisés pour offrir une performance moyenne satisfaisante plutôt que pour gérer des événements rares qui semblent anormaux. (…) les LLM, comme d’autres formes de traitement du langage naturel, sont performants pour identifier et regrouper des modèles généraux, mais faibles pour détecter des informations rares, inattendues et, pour cette raison même, précieuses. »

Un sentiment de déjà vu

Des programmes (ou des politiques) qui généralisent et imposent des normes établies à partir de moyenne… on a vu ça bien avant l’IA. Et des fonctionnaires qui sont d’autant plus affirmatifs et sûrs d’eux qu’ils ont une compétence limitée… on a aussi vu ça avant les agents IA…

En fait, dans le domaine de la santé que je connais mieux, les vagues successives de centralisation et de bureaucratisation ont conduit à une déresponsabilisation des entités locales et à une « optimisation » des mesures et procédés qui tendait à normaliser, rendre comparable et comptabilisable les services, besoins et programmes au détriment de la marge de manœuvre et de l’expérimentation sur le terrain. Mais il ne faudrait pas pour autant idéaliser le « local » : beaucoup d’acteurs du terrain sont confortable dans un rôle d’applicateur d’une norme plutôt que d’évaluateurs de besoins différenciés. Les dits acteurs n’ont peut-être pas la formation ou les compétences pour faire de telles évaluations. Les administrateurs préférant parfois embaucher des techniciens plus dociles et respectueux des consignes que des professionnels plus aptes à tenir compte des situations diverses mais qui peuvent être plus critiques, moins malléables et… coûtent plus cher !

Au début des CLSC, dans la phase d’expérimentation qui allait définir les services que cette nouvelle institution allait offrir, les fonctionnaires à Québec avaient déjà beaucoup de mal à « mettre dans de petites cases comparables » toutes ces initiatives différentes… qui prenaient « à bras le corps » des problématiques complexes (vieillissement, délinquance, pauvreté) et trouvaient des solutions adaptées aux ressources (communautaires, familiales, régionales) locales mais difficilement réplicables ou même évaluables à court terme (ou à peu de frais).

La centralisation implicite dans l’utilisation des grands modèles linguistiques actuels (LLM) n’est pas la seule forme possible. Comme le souligne Farrell, on peut imaginer

« un avenir proche dans lequel de petits modèles linguistiques peu coûteux pourraient accomplir une grande partie du travail des grands modèles favoris[ant] une économie politique moins centralisée que si les grands modèles conservaient un avantage décisif. 

« [L]’optimisation ne fournit tout simplement aucun moyen objectif de peser les types de choix entre des éléments non commensurables qui sont essentiels au processus bureaucratique. »

Les bureaucraties ont toujours eu de la difficulté à faire appliquer fidèlement les plans venus d’en haut…

« les responsables du Parti qui dirigent la République populaire de Chine sont régulièrement frustrés par leur incapacité à savoir ce qui se passe à leurs échelons inférieurs. Les responsables de niveau inférieur déforment régulièrement les politiques à leur avantage personnel et ont également coupé les flux d’information alternatifs vers le sommet »

« Il ne s’agit pas seulement que les acteurs non étatiques puissent eux-mêmes utiliser la technologie pour brouiller les données, mais que celles-ci ne soient peut-être pas si utiles que ça au départ. Des données systématiquement incomplètes risquent d’aggraver les angles morts bureaucratiques plutôt que de les compenser. »