Souveraineté numérique en 9 questions et 19 réponses

Joël Nadeau posait huit questions il y a quelques jours en nous demandant de choisir la ou les plus importantes… J’ai voulu d’abord répondre aux questions pour mieux les décortiquer. Et j’en ai ajouté une neuvième.

  1. Comment assurer la souveraineté et la sécurité de nos données, incluant les données citoyennes collectées par les ministères?
  2. Comment reconnaître et mobiliser l’expertise numérique québécoise au sein des ministères pour éviter les fiascos qu’on connaît?
    • Le fiasco n’est pas plutôt le symptôme de l’absence de cette expertise interne et publique ?
    • L’acquisition de serveurs et le développement de services publics offerts aux acteurs publics canadiens et aux organisations d’intérêt public permettra de construire et consolider cette expertise publique.
  3. Comment développer un écosystème numérique interopérable qui permette des adaptations locales et une interconnexion internationale?
  4. Comment soutenir des modèles de soutenabilité des initiatives numériques en dehors des modèles économiques dominants?
    • La commande publique associée à une utilisation soutenue : nationale, institutionnelle,  communautaire  et philanthropique.
    • Un investissement structurant dans une suite libre internationale indépendante des monopoles américains
  5. Comment soutenir l’adoption de solutions numériques libres, locales et hors des GAFAM dans nos vies personnelles et organisationnelles?
    • Une philosophie de la sobriété et de la culture partagée
    • Commencer par offrir une adresse courriel personnelle permanente (indépendante des fournisseurs d’accès ou des employeurs) et de l’espace de stockage inclue dans les privilèges de citoyenneté, gratuitement. (L’archipel des GAFAM)
  6. Comment agir préventivement pour éviter les enjeux de santé publique liée à la dépendance aux réseaux sociaux, notamment auprès des plus jeunes?
    • Un ancrage des réseaux sociaux numérique dans le réel, associant le réseautage en ligne à des événements, des activités « hors ligne », des régions et localités vivantes… renforçant d’autant le potentiel démocratique des réseaux numériques. 
  7. Comment prioriser les usages visant la sobriété, la connexion humaine et la robustesse de nos communautés?
    • Des ateliers, des sessions de type AA pour les accrocs qui doivent rencontrer du monde qui, comme eux-elles, souhaitent s’abstenir ou réduire leur temps d’écran ? 😉 
    • Inclure dans la suite logicielle libre un compteur toujours visible additionnant le temps d’écran de la journée, de la semaine.
    • Éviter le partage de vidéos, de contenus accrocheur, drôle, amusant ? Et se concentrer sur l’ennuyeux ?? 😉
  8. Comment accroître les compétences numériques dans une perspective d’inclusivité sociale et de prévention de la fraude?
    • Un Protégez-vous numérique ? Pour une assistance immédiate en cas de fraude présumée.
    • Soutenir les activités d’éducation et les stations d’accès à Internet dans les bibliothèques, les tiers-lieux (cafés, bars, centres communautaires, CLSC…) 
  9. Comment offrir une solution numérique qui soit aussi facile d’usage et aussi puissante que les solutions dominantes tout en évitant les pièges commerciaux de l’addiction et de l’intrusion ?
    • En transformant les contraintes en habilitations : respect de la vie privée n’implique pas nécessairement de ne pas connaître son client, seulement de ne pas utiliser cette connaissance à son insu et pour l’inféoder; gratuité = possibilité d’omniprésence; interopérabilité et portabilité = diversité d’applications et de choix… 
    • En développant UNE application porteuse (killing app) qui fonctionne sur le téléphone et donne accès aux réseaux d’amis, de commerce, d’information et de services : le Wechat d’ici. Une application qui invente un numérique différent qui redonne du pouvoir à l’usager grâce à ses capacités fédératives et à la complicité des pouvoirs locaux (surveillance de l’état des rues, des chantiers, de l’honnêteté des commerces, des défaillances administratives…). Une grande opération donnant la parole aux usagers des services publics et des grandes corporations (réels) tout en articulant (grâce à l’IA ?) cette parole aux pouvoirs de correction et de décision. 

l’approche relationnelle

Dans son billet Le mouvement pour le climat est-il enfin devenu mature ? Renée Lertzman souligne, en s’appuyant sur sa formation clinique, à quel point les hauts cris et attitudes culpabilisantes que certains d’entre nous, aux sensibilités écologistes exacerbées par les retards accumulés, peuvent porter.

La passivité apparente peut se révéler une stratégie défensive essentielle pour ceux et celles qui, bien que préoccupés et anxieux et anxieuses, n’ont que peu ou pas du tout de pouvoir devant les crises qui s’accumulent. Les gens sont sensibles et intelligents et il suffit de les écouter pour le voir… C’est ce que Lertzman réitère dans son billet suivant : Nous n’avons pas besoin de plus d’« influence ». Nous avons besoin d’être à l’écoute.

Il faut savoir répondre aux trois « A » des gens : Anxiétés, Ambivalence et Aspirations. Pour cela une approche PARC (Présence, Accord, Résonance, Confiance) peut conduire à une action qui vient de l’intérieur plutôt que de la pression exercée par la peur, la honte, les pairs…

Oui, je crois qu’une telle approche relationnelle est essentielle pour ancrer des changements profonds et « paradigmatiques ». Les enseignants se posent aussi la question du comment faire plus que transmettre des informations.

Selon Isabelle Arseneau, titulaire de la Chaire de recherche en éducation transformatrice pour l’engagement climatique (UQAR), « il ne suffit plus de transmettre des connaissances : il faut apprendre aux personnes étudiantes à problématiser des situations complexes, […] à développer un rapport émancipé aux savoirs et à s’engager dans des projets concrets qui transforment réellement leur milieu ». Patricia Nourry, enseignante de philosophie au Cégep de Trois-Rivières et chargée de projet en écologisation, a montré, avec sa pédagogie des communs1Voir : https://actualites.uqam.ca/2023/les-communs-un-autre-mode-dorganisation-sociale/, que la transition se joue aussi dans les liens, avec le cœur. Créer des projets interdisciplinaires utiles à la communauté, apprendre à décider ensemble, faire place aux émotions (indignation, joie, sentiment de puissance collective) redonnent du sens à l’apprentissage.

Extrait du Mouton noir : On ne peut plus enseigner comme si de rien n’était.

Mais une approche relationnelle ne sera pas suffisante pour contrer les blocages structurels et les forces qui profitent actuellement du maintien du statut quo. Certains sont même prêt à partir en guerre pour que le pétrole et le gaz continuent de couler dans les veines d’un système qui détruit le fragile équilibre qui nous a permis d’évoluer, nous et autres espèces qui habitons la biosphère.

Est-ce possible de mener à la fois une stratégie apaisante, qui nous permette de rassurer les sans pouvoir et les amener à imaginer (et contribuer à) un avenir différent qui réponde à leurs aspirations tout en développant un rapport de force capable d’imposer la bifurcation nécessaire dans l’organisation et la propriété des infrastructures ?

Un relationnel avec les non-humains ?

En cherchant une illustration pour ce billet, j’ai trouvé ces deux bouquins qui posent la question autrement qu’en termes cliniques-psychologiques. Une écologie des relations, par Philippe Descola est un petit bouquin (52 pages) publié en 2019 par l’anthropologue qui a popularisé une nouvelle conception de la relation nature/culture (Par-delà nature et culture [2005]). Toutes les couleurs de la terre, qui se présente comme « l’écologie relationnelle pour raccomoder les déchirures du monde », paru en 2020 par Damien Deville et Pierre Spielewoy. Une entrevue sur Usbek et Rica, donne une bonne idée du livre et du parcours des auteurs. En fouillant un peu je trouve ce livre plus récent (2026) écrit sous forme de dialogue par Damien Deville avec Augustin Berque : Géographie des mondes à venir, 128 pages aux Éditions de l’Atelier dont je tire ce titre d’un chapitre :

Détruire les murs qui enferment les territoires –
Quand les récits figent les territoires et les empêchent d’évoluer n’est-ce pas le signe qu il nous faut repenser la justice spatiale ?

De quel territoire parle-t-on ?

Pour les urbains que nous sommes presque tous… le territoire se définit par des contours bétonnés, asphaltés. Nous avons perdu contact avec ce qui nous a permis de devenir l’espèce dominante de cette biosphère. Ce que nous rappellent ces auteurs : Désarmer le béton – ré-habiter la terre, de Léa Hobson. Et pour une vue sur l’histoire longue, quelques 4,5 milliards d’années, Andrew H. Knoll et Anne Nédélec qui nous proposent, respectivement Earth and Life, A Four Billion Year Conversation et La terre et la vie, une histoire de 4 milliards d’années.

Notes

un numérique souverain et solidaire

Dans son billet Pour une IA coopérative, paru le 7 avril dernier, Hubert Guillaud résume Building a Solidarity Ecosystem for AI par R. Trebor Scholz & Mark Esposito que j’ai traduit ici : Construire un écosystème solidaire pour l’IA. La souveraineté numérique ne peut s’acheter auprès des grands de la Tech.

« La souveraineté en matière d’IA ne viendra pas de la location des modèles des géants de la tech ». Elle ne viendra pas des factures de tokens des systèmes d’IA des grands acteurs de la Tech. Elle consiste d’abord à construire une autre tech, non pas nationaliste ou patriotique, mais qui promeut une souveraineté distribuée, choisie, capacitante

On est passé de la souveraineté numérique à la souveraineté en matière de IA… comme si l’une dépendait de l’autre. En fait, il n’y a pas de souveraineté en IA sans souveraineté à tous les niveaux de la « pile numérique » : infrastructures de stockage et traitement; infratructures de communication (cables-satellites); logiciels, applications et softwares; interfaces et matériels (tablettes, téléphones, terminal, manette ou capteur). Une souveraineté affirmée, construite à mesure que se développent les usages et recherches mises en commun par les communautés d’une éventuelle Alliance numérique solidaire.

Une telle alliance n’existe pas encore… mais plusieurs l’appellent de leur voeux. Notamment Justin Rosenstein, de l’organisation One Project, dans How to Make AI Serve the Public que j’ai traduit ici : Comment mettre l’IA au service du public.

Rosenstein définit :

Quatre revendications démocratiques concernant l’IA, chacune valable en soi, chacune renforçant les autres :
1. Règles. Le public devrait fixer les règles de l’IA par le biais d’une délibération démocratique.
2. Incitations. Les institutions publiques devraient réorienter l’IA vers des objectifs déterminés démocratiquement.
3. Richesse. La richesse économique générée par l’IA devrait être partagée par le biais de mécanismes démocratiques.
4. Propriété. Le public devrait détenir des participations majoritaires dans les puissantes entreprises d’IA.

Et nous proposons une Assemblée mondiale de l’IA (GAIA), en tant qu’architecture institutionnelle internationale pour concrétiser cela.

Il ne manque pas d’arguments pour justifier une telle reprise démocratique du contrôle de l’IA et de ses retombées. La plus importante étant, à mon avis, le fait que la puissance et la richesse de cette technologie n’a été rendue possible que par l’appropriation par certaines corporations privées des savoirs et productions textuelles et sémantiques de tous. Sans parler des effets en termes de réorganisation et de centralisation de l’économie dans son ensemble. Les cours d’eau, les ondes sont des biens publics réglementés de même que l’énergie atomique… il devrait en être de même pour la puissance de l’IA.

Un écosystème solidaire ou une IA encadrée publiquement et avec des retombées économiques partagées… ce sont des avenues attrayantes mais radicalement différentes de celle actuellement poursuivie par la poignée de puissantes corporations qui déterminent actuellement les enjeux, les orientations de développement et de mise en oeuvre de cette nouvelle technologie. Plusieurs initiatives coopératives, publiques ou d’intérêt public sont citées dans les articles mentionnés.

Agir maintenant

Il faut collectivement s’assurer que les décisions et choix, les investissements sont faits pour se doter d’une puissance de calcul souveraine au Canada. C’est ce que défendent Beaumier et Cadieux dans leur essai publié le 8 avril dans la revue Options politiques de l’Institut de recherche en politiques publiques : Le Canada doit développer sa propre puissance de calcul en IA.

Rangées de serveurs… pixellisés.

Mais comme les auteurs le reconnaissent,

Le développement de centres de données spécialisés en IA au Canada n’aurait par ailleurs qu’un effet marginal sur l’atteinte d’une véritable souveraineté numérique, comprise ici comme la capacité d’exercer un contrôle effectif sur son écosystème numérique.

En pratique, les centres de données opérés par de grandes entreprises américaines demeurent sous la juridiction des États-Unis. En vertu du Cloud Act, le gouvernement américain peut contraindre ces entreprises à lui donner accès aux données hébergées sur leurs serveurs.

En fait, même une entreprise canadienne qui ferait aussi des affaires aux États-Unis, pourrait se voir obligée par la justice (ou la police) américaine. Ce qui donne tout son sens à la proposition de Beaumier et Cadieux :

Les gouvernements fédéral et provinciaux devraient prioriser le développement d’une infrastructure de calcul publique destinée à soutenir des usages non commerciaux de l’IA.

Une telle infrastructure servirait en priorité les centres de recherche de pointe, comme Mila et l’Alliance de recherche numérique du Canada, ainsi que les établissements d’enseignement supérieur et les organismes publics.

Les organisations à but non lucratif et à mission d’intérêt public tel que Projet collectif devraient aussi s’inscrire dans cette mouvance pour un numérique souverain, public et solidaire.

Comme le souligne Rosenstein à la fin de son article, cette démarche pour reprendre le contrôle d’un secteur névralgique de l’économie ne devrait pas s’arrêter là.

Le problème structurel derrière la course à l’IA n’est pas propre à l’IA. L’économie privilégie le rendement pour les actionnaires au détriment de l’intérêt public, et la dynamique concurrentielle enferme tout le monde dans un cercle vicieux : si je ne le fais pas, quelqu’un d’autre le fera. Cette logique est ce que les théoriciens des jeux appellent un piège multipolaire. Comme l’ont fait valoir des penseurs tels que Daniel Schmachtenberger, c’est la même force qui sous-tend la destruction du climat, les courses aux armements et l’économie de l’attention. Des crises différentes, une même structure.

Les quatre revendications de ce programme — des règles déterminées démocratiquement, des objectifs déterminés démocratiquement, la richesse partagée et la propriété publique — ne constituent pas seulement un programme pour l’IA. Ce sont les leviers dont nous avons besoin pour démocratiser tout secteur de l’économie où des incitations mal alignées produisent de mauvais résultats. Entreprises pharmaceutiques, entreprises de combustibles fossiles, entreprises de réseaux sociaux : même problème, même type de solution. Et si les systèmes qui façonnent nos vies étaient gouvernés par les personnes qu’ils sont censés servir ? C’est ce qu’on appelle la démocratie économique. L’IA a besoin de ces institutions dès maintenant : les enjeux sont trop importants et le temps presse pour attendre. Mais une fois mise en place, la capacité démocratique à gouverner l’IA pourrait devenir le fondement de la gouvernance de tout le reste.

Aussi publié sur Praxis.

sur la pente glissante de l’assistance par l’IA

Jusqu’où peut-on utiliser l’IA de manière éthique et responsable ? Pour faire la recherche préalable à l’écriture ? Pour résumer les documents trouvés dans cette première étape ? Pour corriger un premier jet ?

Que j’aie à produire des documents d’appui pour orienter l’action de mon organisation ou des messages publicitaires pour rejoindre ma clientèle, l’attrait que représente aujourd’hui l’IA comme outil dans la réalisation de telles tâches est devenu quasi irrésistible. Tout le monde le fait ! Et puis, si ça me permet d’être performant et de rencontrer ou même dépasser mes objectifs, alors, pourquoi pas ?

En fait plusieurs raisons devraient nous porter à limiter et encadrer sévèrement l’utilisation de l’IA dans la production discursive et intellectuelle de nos organisations. Pour des raisons éthiques d’abord puis de maintien (et développement) de nos compétences en terme d’écriture et de compréhension de la matière dont traitent nos productions intellectuelles.

À propos d’éthique

James O’Sullivan, dans un court article (vous n’aurez pas besoin de le faire résumer par l’IA, il ne comprend que 1800 mots), développe bien cet aspect de la question dans Écrire avec l’IA revient à laisser l’IA écrire à votre place (ma traduction). Il souligne avec force le fait, incontournable, que l’IA s’est construite de manière illégitime :

Les corpus d’entraînement des grands modèles linguistiques comprennent des milliards de mots issus de textes protégés par le droit d’auteur, souvent récupérés sans le consentement ni la rémunération des auteurs qui les ont produits. Chaque résultat généré par ces modèles découle de cette appropriation ; il s’ensuit donc que lorsqu’un écrivain utilise un modèle linguistique à n’importe quelle étape de son processus de création, il intègre les fruits d’un travail détourné dans une œuvre qu’il présentera par la suite comme sienne. (…) Le manquement éthique est ici double. Il y a d’abord l’appropriation initiale des données d’entraînement, que l’auteur individuel n’a pas commise et pour laquelle il n’assume aucune responsabilité directe, mais il y a ensuite la dissimulation du rôle du modèle dans le processus de composition, que l’auteur commet chaque fois qu’il publie un travail assisté par l’IA sans le mentionner, et pour laquelle il assume l’entière responsabilité.

O’Sullivan a des mots durs envers les écrivains :

si le fait de composer un paragraphe à partir de vos propres ressources cognitives vous semble si pénible que vous avez besoin d’une machine pour le faire à votre place ou pour corriger ce que vous avez écrit, alors vous n’êtes, pour parler franchement, pas un écrivain.

Sa conclusion :

Ce qu’il faut, au minimum, c’est la divulgation. Si un texte a été façonné, à n’importe quelle étape de sa composition, par la production d’un modèle linguistique, ce fait devrait être clairement indiqué, afin que les lecteurs puissent évaluer par eux-mêmes à quel type d’objet ils ont affaire.

Quand l’IA résume

Dans AI Summaries Are Making You Worse at Reading Sam Illingworth souligne à quel point les résumés produits par l’IA échappent parfois l’essentiel. Je n’ai pas traduit l’ensemble de l’article mais quelques extraits rassemblés dans ce document. La lecture de résumés plutôt que celle des originaux affaiblit la compréhension… ce qui, dit ainsi, apparaît évident !

Lorsque l’IA supprime l’effort de collecte et de synthèse des sources, le travail mental qui consolide la compréhension n’a jamais lieu. (…) La lecture approfondie favorise l’empathie, l’imagination, la pensée critique et l’introspection.

Ce ne sont pas des options facultatives. Ce sont les mécanismes par lesquels la lecture produit la compréhension. La lecture en diagonale, prévient Wolf, les érode au fil du temps. La personne qui survole ne se contente pas de passer à côté d’informations. Elle perd la capacité de les traiter. 

Les résumés générés par l’IA constituent un survol à l’échelle industrielle. Ils fournissent des conclusions sans contexte, des résultats sans nuance, des réponses sans les questions qui les ont produites.

Apprendre et maintenir ses compétences

Dans le même document, j’ai aussi inclus des extraits (traduits) de There Are Three Ways to Learn With AI. Most People Use None of Them par le même Sam Illingworth. Une recherche randomisée auprès de 52 programmeurs ayant ou non utilisé l’IA permet d’identifier à quel point l’utilisation de l’IA peut réduire la compétence plutôt que de la construire… et à quelle condition son utilisation peut être positive.

Évidemment, cette expérience porte sur des codeurs (en Python) et non des producteurs de textes, mais on peut faire la transcription. La conclusion de Illingworth :

Le groupe témoin [qui n’a pas utilisé l’IA] a rencontré plus d’erreurs. Ses membres ont passé plus de temps bloqués. Ils ont fait état de plus de frustration.

Ils ont également déclaré avoir pris plus de plaisir et avoir davantage appris.

Ce n’est pas un paradoxe. C’est une pédagogie bien établie. C’est dans la lutte que l’apprentissage se produit. Lorsque l’IA élimine la friction, elle élimine le mécanisme par lequel la compréhension se forme.

Ce que cela signifie pour toute personne utilisant l’IA dans son travail

Chaque fois que vous utilisez l’IA pour rédiger un e-mail sans le lire attentivement, vous vous entraînez à ne pas lire attentivement. Chaque fois que vous acceptez un résumé sans vérifier la source, vous vous entraînez à ne pas vérifier les sources. Chaque fois que vous collez une erreur dans un chatbot et acceptez la correction, vous vous entraînez à ne pas déboguer.

Gerlich (2025) a constaté qu’une utilisation fréquente de l’IA était associée à une détérioration de la pensée critique chez les travailleurs du savoir. Non pas parce que l’outil est mauvais. Mais parce que le mode d’utilisation forge une habitude cognitive : déléguer, accepter, passer à autre chose.

Cette habitude s’installe. Et elle s’installe discrètement, car le résultat semble toujours compétent.

Pourquoi cela importe au-delà du codage

Si vous dirigez une équipe, demandez-leur comment ils utilisent les outils d’IA. Pas s’ils les utilisent. Comment. La différence entre délégation et questionnement est la différence entre déqualification et développement.

Si vous enseignez, cette étude vous apporte la preuve de ce que les bons éducateurs ont toujours su : la friction n’est pas l’ennemie de l’apprentissage. C’est le mécanisme.


Que retenir ?

Il ne faut pas interdir l’utilisation de l’IA mais l’encadrer. Exiger la divulgation de son utilisation (pour faire quoi, à quelle étape de la production textuelle).

Les objectifs quantitatifs qui induisent une utilisation extensive de l’IA peuvent conduire à une déqualification des personnels et à des produits de belle apparence mais peu fiables.

un frein à la ploutocratie américaine ?

Lawrence Lessig, ce juriste américain spécialiste du droit constitutionnel et de la propriété intellectuelle, clarifie (pour moi et, peut-être, pour le sénateur Sanders) dans ce billet (ma traduction) la question des SuperPAC qui jouent un rôle (de plus en plus) important dans les élections américaines.

La décision de la Cours suprême des États-Unis rendue en 2010 (Citizens United v. Federal Election Commission1Wikipédia) :

interdit à l’État de restreindre les dépenses de communication engagées par des sociétés (y compris à but lucratif), des syndicats, ou des associations, lorsque ces dépenses sont expressément destinées à soutenir un candidat clairement identifié (ou au contraire à s’opposer à lui), et à condition que ces dépenses ne soient pas décidées en coopération, en consultation, à la demande, ou à la suggestion d’un candidat, d’un comité autorisé par un candidat, ou d’un parti politique.

Le billet de Lessig démontre que la condition de « non coopération ou consultation » avec les candidats est facilement contournée par les liens directs des contributeurs avec les candidats. Autrement dit, la cours interdit aux super PAC (qui recueillent les dons) de se concerter avec les candidats dans l’orientation de leurs dépenses électorales alors que ce sont les contributeurs qui, eux, se concertent avec les candidats. Ce qui pose problème quand les contributions sont faites à coup de millions (et centaines de millions). Comme le soulignait Wallace-Wells en février dernier dans Le peuple contre les ploutocrates :

Lorsque Citizens United a été décidé en 2010, les milliardaires avaient dépensé 18 millions de dollars pour l’élection présidentielle de 2000, 13 millions pour celle de 2004 et 16 millions pour celle de 2008. Puis vint le déluge. En 2012, le total s’élevait à 231 millions de dollars, et ce chiffre a encore doublé au cours des trois cycles électoraux suivants, pour atteindre 682 millions de dollars en 2016, 1,2 milliard de dollars en 2020 et 2,6 milliards de dollars en 2024. (…) [E]n 2008 encore, les donateurs donnant plus d’un million de dollars ne représentaient que 4 % des fonds de campagne républicains. En 2024, ils ont fourni plus de la moitié d’un budget de parti beaucoup plus important.

Lessig va plus loin : Lors de la course à la présidence de 2024, les dons de 5 millions de dollars ou plus ont représenté 75 % du financement des super PAC.

En novembre 2024, les électeurs du Maine ont adopté une initiative limitant les contributions aux super PAC à 5 000 dollars par an. Cette initiative est présentement contestée, mais elle pourrait conduire à rétablir un peu de décence dans la joute électorale de nos voisins. Il n’est pas nécessaire de renverser la décision (Citizens United v. FEC) de la plus haute cours. Seulement de faire respecter la décision adoptée à 75% des voix par le Maine.

Citizens United a jugé que les dépenses indépendantes ne peuvent pas être source de corruption car la coordination entre les PAC et les candidats est illégale — ils ne peuvent littéralement pas communiquer. Mais une juridiction inférieure, SpeechNow, a étendu ce principe aux contributions, les qualifiant de « d’un cran plus éloignées ». C’est un raisonnement à l’envers. Rien n’empêche les donateurs de traiter directement avec les candidats au sujet des contributions. Le donateur est plus proche du candidat que ne l’est le PAC.

L. Lessig, L’erreur logique qui a brisé la démocratie américaine

Notes

  • 1
    Wikipédia

renaissance et reconnaissance

Pâque et Pâques, deux fêtes religieuses, l’une rappelant la fin de l’esclavage et la « sortie d’Égypte » dans la religion juive et l’autre célébrant la résurrection de Jésus pour les chrétiens.

Deux fêtes du printemps, de la renaissance.


Le débat encore « chaud » entourant la loi québécoise sur la laïcité, qui est réactivé par sa mise en examen devant la Cours suprême du Canada, m’incite à lire ce texte de Habermas que j’ai traduit récemment : Une société « post-séculière » : qu’est-ce que cela signifie ? (6800 mots).

Le philosophe confronte à la fois le multiculturalisme et le laïcisme, les invitant à un apprentissage mutuel.

Nous n’avons besoin de tolérance qu’à l’égard des visions du monde que nous considérons comme erronées et des habitudes que nous n’apprécions pas. Par conséquent, le fondement de la reconnaissance n’est pas l’estime pour telle ou telle propriété ou réalisation, mais la prise de conscience du fait que l’autre est membre d’une communauté inclusive de citoyens jouissant de droits égaux, au sein de laquelle chacun est responsable devant tous les autres de ses contributions politiques. (…)

Sans l’inclusion des minorités dans la société civile, les deux processus complémentaires ne pourront pas se développer de concert, à savoir, d’une part, l’ouverture de la communauté politique à une inclusion sensible aux différences des cultures minoritaires étrangères et, d’autre part, l’ouverture réciproque de ces sous-cultures à un état où elles encouragent leurs membres individuels à participer à la vie politique au sens large.

[L]es personnes qui ne sont ni disposées ni capables de diviser leurs convictions morales et leur vocabulaire en volets profanes et religieux doivent être autorisées à prendre part à la formation de la volonté politique, même si elles utilisent un langage religieux. (…) On attend des citoyens laïques qu’ils n’excluent pas a fortiori la possibilité de découvrir, même dans des discours religieux, des contenus sémantiques et des intuitions personnelles cachées qui peuvent être traduits et introduits dans un discours laïque. (…)

[L]’État constitutionnel confronte ses citoyens aux attentes exigeantes d’une éthique de la citoyenneté qui va au-delà de la simple obéissance à la loi. Les citoyens et les communautés religieuses ne doivent pas seulement s’adapter superficiellement à l’ordre constitutionnel. On attend d’eux qu’ils s’approprient la légitimation laïque des principes constitutionnels au regard même des prémisses de leur propre foi. (…) Mais un changement de mentalité ne peut être prescrit, ni manipulé politiquement, ni imposé par la loi ; il est, au mieux, le résultat d’un processus d’apprentissage. (…) Les processus d’apprentissage peuvent être favorisés, mais pas imposés moralement ou légalement.

Un processus d’apprentissage est-il nécessaire uniquement du côté du traditionalisme religieux et non aussi du côté de la laïcité ? Les mêmes attentes normatives qui régissent une société civile inclusive n’interdisent-elles pas une dévalorisation laïciste de la religion tout autant qu’elles interdisent, par exemple, le rejet religieux de l’égalité des droits entre hommes et femmes ?

Encore Habermas…

Plusieurs articles ont été publiés depuis la mort récente du philosophe. J’en ai parlé ici (Habermas, garçon de café ?) et là (Habermas, R.I.P.). Le Devoir publiait hier l’opinion d’un prof, André Baril : Habermas, ou l’agir communicationnel.

J’ai aussi découvert ces articles récents, que j’ai traduits : Le Habermas de Martin Jay par Martin Jay (4450 mots) qui souligne avec affection la qualité d’écoute de Habermas; Après Habermas (1271 mots), par Nancy Fraser, qui conclut « Certains d’entre nous ne sont peut-être plus des habermassiens, mais nous avons appris de lui, avec lui et contre lui. »

Et ce vieil article (2014) traduit de l’italien que je n’ai pas encore lu : Je vais vous expliquer pourquoi la gauche anti-européenne a tort (6000 mots).

effondrement des savoirs et cognitariat à venir

Un rapport de recherche par Daron Acemoglu, Dingwen Kong et Asuman Ozdaglar. 

Le modèle met en évidence une tension dynamique marquée : si l’IA agentique peut améliorer la qualité des décisions immédiates, elle peut également éroder les incitations à l’apprentissage qui soutiennent la connaissance collective à long terme. Lorsque l’effort humain est suffisamment élastique et que les recommandations de l’IA agentique dépassent un seuil de précision, l’économie peut basculer vers un état d’équilibre de l’effondrement des connaissances dans lequel la connaissance générale finit par disparaître, malgré des conseils personnalisés de haute qualité. 

J’ai traduit le document PDF de 68 pages.

Après la mesure de l’effet délétère des IA flagorneuses sur les comportements sociaux, cette fois on mesure l’effet IA sur la connaissance collective. 


Arthur Perret y va d’une réflexion de prof : Le cognitariat qui vient qui inclut quelques références, dont De la bêtise artificielle : pour une politique des technologies numériques et Un taylorisme augmenté : critique de l’intelligence artificielle.

Voir aussi, du même auteur : ChatGPT ne vous dit pas tout