Je ne sais plus où donner de la plume!

J’ai quelques projets d’articles que je veux écrire mais je me demande où les placer, dans quel répertoire les ranger, avec quel outil les travailler ?

Au cours de la dernière année (ou un peu plus), j’ai essayé plusieurs logiciels : IA WriterUn environnement sans distraction pour écrire, simplement (qui, malgré son nom, n’est pas un logiciel d’intelligence artificielle), puis Draft, avec lequel j’écris la présente, puis je me suis remis à utiliser DEVONthink, que j’avais utilisé quelques temps au bureau (il y a plus de dix ans). Les limites de l’espace disque n’étant plus ce qu’elles étaient, je l’utilise pour stocker, classer les PDF et pages web cueillies au passage, mais aussi comme agrégateur RSS, une fonction que je ne lui connaissais pas. Je me retrouve parfois à transposer mes brouillons sur mon blogue ou encore comme documents Word stockés dans un des nombreux répertoires de mon OneDrive.

C’est probablement le prix à payer pour avoir un ensemble éclectique d’intérêts. Mon blogue ne s’appelle pas « en vrac » pour rien1Incidemment je commencerai ma vingt-cinquième année sur Gilles en vrac en février prochain… Mais je ne suis plus dans la même position qu’il y a 25 ans ! Je ne suis plus webmestre d’un regroupement d’organisateurs et organisatrices communautaires dont les champs de pratique sont divers… ni ne suis responsable d’un observatoire couvrant diverses dimensions de la réalité sociale-sanitaire-écologique-économique-culturelle. Aussi je pourrais me concentrer, me consacrer à un nombre plus restreint de sujets, non ?

J’ai l’impression qu’il est un peu tard pour changer de style.

Deux ou trois idées d’articles :

  • Quelles discussions pourrons-nous avoir dans les deux groupes Passerelles créés pour les membres des conseils d’administration de Communagir et de Projet collectif ? Comment lancer, mettre la table pour des échanges plus fructueux que les rencontres de (quasi-) »rubber-stamping » que sont devenues nos réunions formelles ?
  • Comment juger de la gabegie de traductions réalisée cette année (200 articles traduits !) ? Associée aux 49 billets produits cela fait beaucoup. Plusieurs articles ont été traduits en vue d’une lecture ultérieure qui n’est pas encore venue… mais pas tant que ça: 10-15% ?
  • Quand est-ce que je vais commencer ma « biographie » ? Je l’ai toujours reportée à plus tard, quand je serai vieux… mais là, c’est pas mal arrivé, la vieillesse ! J’ai déjà élaboré un presque plan : un titre ou une phrase pour chacune des années de 1970 (année de mes 18 ans) à 2012 (année de ma retraite). Évidemment, je devrais ajouter pour les années depuis 2012, mais pour les années antérieures à 1970, je ne sais trop. Me plonger dans la vie familiale, ce serait plus… délicat ? douloureux ? Si j’attends trop, ce projet tombera faute de combattant ! Mais il y a aussi un doute qui s’est immiscé récemment : comment être sincère, ne pas faire dans l’esbroufe et la vantardise du « on pouvait faire ça, dans mon temps », genre revenir de San Cristobal de las Casas (Chiapas, Mexique) sur le pouce avec 10$ en poche… J’ai l’impression que si j’étais sincère et transparent par rapport à mes défauts, mes erreurs, mes manquements, ce ne serait pas très drôle, ça pourrait même devenir gênant, surtout pour mes enfants et petits-enfants. Et si je glisse sur ces défauts, je donne une fausse image de moi-même, idéalisée, unilatérale, ce qui peut me nimber de gloriole en me rendant plus qu’humain ! Je devrai trouver la juste mesure de sincérité et de leçons à tirer… trouver un peu de sagesse dans ce retour sur un parcours qui fut… chanceux, parce que je ne me suis pas fait tout seul ! Malgré ce que mon attitude peut parfois laisser penser.
  • Comment poursuivre la réflexion amorcée suite au colloque Résister et Réinventer de fin novembre ? La question de la mésoéconomie et de l’intégration des économies locale et territoriale dans les démarches de développement de ces mêmes territoires qui sont souvent animées par des organisateurs et animatrices peu lié.e.s aux réalités économiques. J’ai terminé ma lecture du livre suggéré par Benoît sur la mésoéconomie, puis celui que j’ai trouvé sur la Nouvelle anthropologie économique… Devrais-je me plonger dans la « somme » de 600+ pages Théorie de la régulation, un nouvel état des savoirs ?
  • Et aussi, la fameuse question de la souveraineté numérique… qui vient me hanter par le biais de l’engouement actuel pour les nombreuses définitions de l’intelligence artificielle, mais aussi par celui des enjeux soulevés par l’expérience de Projet collectif et autres essais de constructions indépendantes à l’endroit des GAFAM. Les questions entourant l’IA se mêlent allègrement avec celles relatives à la conscience, en particulier depuis ma lecture, recommandée par Bruno Dubuc, auteur du site (et puis du livre) Le cerveau à tous les niveaux : L’IA et après ? Par Jean-Michel Truong.

Vous avez des commentaires, suggestions ? N’hésitez pas. Pour commenter, au bas de cet article, on vous demande votre courriel, mais il ne sera pas partagé (visible). Ou par courriel (gilles . beauchamp @ gmail . com) – enlevez les espaces 😉

Notes

  • 1
    Incidemment je commencerai ma vingt-cinquième année sur Gilles en vrac en février prochain

2025 s’achève, enfin. Vivement 2026.

La folie de l’IA s’est poursuivie, s’est même accélérée au cours de l’année. Ce qui s’est surtout traduit par la multiplication des histoires fausses, des images et films générés machinalement et des textes insignifiants de plus en plus nombreux qui occupent les pages d’un Internet devenu le plus grand dépotoir de « slop« .

Une bulle qui a connu des sursauts ces derniers jours… mais qui est loin d’être dégonflée, comme le montrent ces courbes des cours de quelques actions du secteur.

J’ai appris à me méfier au cours de cette année des traductions faites par un moteur, par ailleurs très efficace. Surtout lorsqu’on parle de la Chine, c’est bizarre, dans les textes à traduire : voir la page 431Le lien hypertexte devrait y conduire directement du document Une alternative européenne pour la souveraineté numérique, que j’ai traduit avec DeepL.

sur Gilles en vrac

Près de cinquante billets (49), dont 13 « vendredi vrac » et quelques pot-pourries du lundi. Parmi les mots clés de l’année : souveraineté numérique (Amazon, « panier bleu » et souveraineté numérique, le pouvoir numérique, Le pouvoir numérique -2, un numérique souverain parce que public, démocratie algorithmique ?; en plus des nombreux articles traduits portant sur cette question); démocratie municipale (Un conseil municipal efficace et démocratique, des leçons à tirer de nos défaites, biorégion, habitation, finances…, et beaucoup des vendredi vrac portaient sur des initiatives municipales dans les domaines environnemental, social…); logement (Imaginons une autre façon d’habiter, métacrise et crise du logement…)

Plus d’une centaine d’articles (plus près de 200 !) parus en anglais (et un en allemand) tirés de revues, sites web et newsletters (dont Substack) que j’ai traduits en français.

Quelques livres ayant ponctué mon année

Breakneck, par Dan Wang. Un journaliste technologique qui a passé plusieurs années en Chine, dont une bonne partie pendant la pandémie. Une comparaison entre les styles américain (avocat) et chinois (ingénieur) de direction du développement. Comment Shenzhen est passé d’une ville de pêcheurs et d’éleveurs d’huitres à une capitale mondiale des technologies numériques en quarante ans… Une belle illustration de l’effet territorial, de grappe industrielle réunissant des entreprises en compétitions mais partageant un bassin de main-d’oeuvre et de connaissances. Un regard critique sur les faiblesses américaines et chinoises.

Underground Empire, par Henry Farrell et Dan New. J’ai découvert Farrell avec ce livre, dont le sous titre est How America Weaponized the World Economy. Aussi publié en français, L’ Empire souterrain: Comment les États-Unis ont fait des réseaux mondiaux une arme de guerre. Un article qu’il a publié dans la revue Foreign Affairs est une bonne introduction à son livre. J’en ai fait une traduction : L’économie mondiale comme arme. Je suis abonné, depuis, à sa lettre Substack dont j’ai aussi traduit plusieurs de ses articles, parmi lesquels : Le libéralisme transforme la pluralité d’une faiblesse en une force, Qu’est-ce que la société civile, et pourquoi devrions-nous nous en soucier ?

Our Crumbling Foundation, par Gregor Craigie. Un tour d’horizon mondial (y compris Vancouver et Montréal) des problèmes de logement et des solutions imaginées ou mises en oeuvre pour y remédier. J’en ai parlé dans mon billet du 14 février : métacrise et crise du logement…

Feeling at Home, Transforming the Politics of Housing, par Alva Gotby. Un regard critique et innovant sur l’habitation et l’habiter. « Alva Gotby remet en question le mythe de l’accession à la propriété en tant que succès et plaide en faveur d’une politique de transformation qui privilégie la stabilité, la prise en charge et la communauté plutôt que le profit, en faisant valoir qu’un système de logement juste pourrait révolutionner l’existence quotidienne. »

Mésoéconomie, par Thomas Lamarche et Jérémie Bastien. Une découverte récente qui pourrait guider nos efforts d’intégration des forces économiques dans les démarches de développement territorial. Voir la fin de mon billet du 1er décembre la transition qui s’amorce

Habermas, l’espace public numérique et mon engagement au conseil d’administration de Projet collectif

Projet collectif, issu d’une expérimentation (Passerelles) lancée par le TIESS il y a quelques années, est devenu une organisation autonome responsable d’une plateforme d’échanges numériques (Passerelles) rassemblant plus de 12500 participants dans des centaines de groupes thématiques ainsi que d’un dépôt de connaissances (Praxis) prenant la forme de carnets et de bases de connaissances.

J’ai été intéressé dès le départ par cette expérience qui permettait de construire quelque chose en dehors des plateformes américaines dominées par la publicité et l’appropriation privée des données générées par les échanges numériques. Cela ne m’a pas empêché d’être critique (de savoirs et d’actions) notamment par rapport à l’interopérabilité entre les savoirs logés et échangés sur les plateformes de Projet collectif et ceux qui existent en dehors, dans les milliers de sites web développés par les mêmes organisations participant au projet (et par les institutions et organisations publiques ou d’intérêt public).

Aussi j’ai posé ma candidature et j’ai été élu au conseil de Projet collectif en mai dernier. À partir du concept d’espace public de Habermas (public sphere, en anglais et en allemand) j’ai voulu nourrir ma réflexion sur les enjeux théoriques et politiques soulevés par un tel projet. Ce qui m’a amené à lire et traduire une vingtaine d’articles parus dans deux revues qui publiaient des numéros spéciaux consacrés à cette question de la transformation de l’espace public : Philosophy & Social Criticism (Transformation structurelle de la sphère publique) et Theory, Culture & Society (Une nouvelle transformation de la sphère publique ). J’ai rassemblé mes commentaires et liens vers mes traduction dans une Note de lecture du 7 août, et dans une page publiée le lendemain : Chronique habermassienne.

Cette plongée dans des considérations philosophiques me sera-t-elle utile au conseil d’administration de Projet collectif ? Pas sûr. Mais ces discussions à propos du rôle des médias, de la délibération démocratique et la transformation imposée à nos institutions et notre culture par les géants du numérique (et le pouvoir politique américain) définissent le cadre stratégique dans lequel notre petit Projet collectif doit s’inscrire.

J’ai cru, au début de l’année, que les astres s’alignaient pour une riposte par les états dont la souveraineté numérique était malmenée par les GAFAM. La virulence de l’attaque du vice-président JD Vance contre les européens en février dernier y a certainement contribué. Le lancement de l’initiative Gander le nouveau réseau social canadien, certaines déclarations ou campagnes (de la commission de l’éthique en science, comment le Canada peut affirmer sa souveraineté numérique, la souveraineté numérique, entre rêve et nécessité, Eurostack – Une alternative européenne pour la souveraineté numérique, Reprenons le contrôle de nos données…) ont donné l’impression que les choses allaient changer. Mais ce sera compliqué de s’extirper des mailles de plateformes qui définissent notre quotidien numérique depuis des décennies !

Comme je le rappelais en septembre dernier, dans un numérique souverain parce que public, il faudra que le secteur public récupère des compétences qu’il a depuis trop longtemps externalisées, tout en respectant, soutenant le développement des compétences de la société civile. Notre petit Projet collectif peut paraître bien minuscule dans ce contexte mais, avec l’appui de philanthropies aptes à créer des liens avec les ministères, universités et entreprises, nous pouvons jouer un rôle. Vivement 2026 !

Notes

  • 1
    Le lien hypertexte devrait y conduire directement

Changer de paradigme, c’est possible

Quelques jours avant Noël je suis tombé sur ou plutôt on m’a élevé vers ce petit texte, en fait un « moyen » texte d’une vingtaine de pages, qui raconte une histoire que je connaissais déjà mais d’une nouvelle façon.

Il raconte la montée de l’idéologie néolibérale jusqu’à sa domination des quarante dernières années. Comment, d’un petit groupe de marginaux jugés excentriques, ces idées ont influencé politiques, pays et économies à grande échelle.

Ce n’est ni par magie ni même par la seule force de leurs arguments (dans le contexte d’alors) que leur point de vue est devenu dominant. Des stratégies et principes, du travail à long terme financé intelligemment ont permis au néolibéralisme de devenir le paradigme dominant.

Quels principes et quelles stratégies nous permettront de faire basculer le paradigme actuellement dominant?

Le texte de Kramer, écrit en 2017, aborde ces questions et me donne un peu d’espoir. Ou peut-être est-ce simplement qu’il atténue mon désespoir? Toujours est-il que c’est bon à prendre. Comme un cadeau en cette veille de Noël! Aussi je l’ai traduit pour vous en faire, à mon tour, cadeau. 

P.S. Je me suis demandé ce qu’il était advenu de cette démarche depuis 2017… Le site de la fondation Hewlett parle, en 2022, d’un effort concerté de plusieurs fondations philanthropiques à l’endroit d’institutions universitaires de premier ordre (Reimagining Capitalism: Major Philanthropies Launch Effort at Leading Academic Institutions).

la transition qui s’amorce

La conférence internationale Résister et réinventerLe développement des communautés comme pilier de la transition socioécologique, organisée par le Collectif des partenaires en développement des communautés, s’est conclue… dans le plaisir du devoir accompli, après plusieurs années de travaux et recherches ayant conduit à la publication de Développement des communautés territoriales et transition socioécologique et au colloque des 27-28 novembre.

Je n’étais pas sur place, au Centre Saint-Pierre à Montréal, mais j’ai quand même assisté virtuellement à tout l’évènement, avec des moments de participation en petits groupes fort appréciés. Je pense en particulier au premier atelier où nous avons pu échanger avec le conférencier Philippe Carbasse, de l’Union Nationale des Acteurs de Développement Local (UNADEL). J’y reviendrai.

Plénière d’ouverture

Une conférence de Nicolas Duvoux, président du  Conseil National des Politiques de Lutte contre la Pauvreté et l’Exclusion Sociale (CNLE), en France. Il est l’auteur du rapport Faire de la transition écologique un levier de l’inclusion sociale, (version synthétique). « Les politiques environnementales risquent d’aggraver la pauvreté si elles ne sont pas fondamentalement conçues sous l’angle de la justice. »

La dimension sociale de la transition doit être pleinement intégrée à la gouvernance de la planification, notamment par une meilleure prise en compte des territoires et des collectivités, à qui échoit la mise en œuvre des politiques sociales, ainsi que de la participation des personnes en situation d’exclusion sociale, de pauvreté et de précarité à la conception des politiques de transition.

Faire de la transition écologique un levier de l’inclusion sociale

Nous avons eu un aperçu des travaux du CNLE, dont ce rapport de 300 pages témoigne. Les impacts de la transition souhaitée sont différents selon que votre budget alimentation représente 12 % ou 20 % de votre budget…


Le panel suivant, avec Elisabetta Bucolo, du Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique (Lise) rattaché au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), suivi de Sophie Van Neste, de L’INRS-Urbanisation Culture Société, Chercheuse principale du Labo Équité Climat. Le Lise-Cnam, n’était-ce pas le lieu de rattachement de Jean-Louis Laville ? Autrement dit, ce laboratoire a une longue tradition d’étude de l’économie sociale et solidaire. Je ne pourrais pas vous résumer ces deux conférences, n’ayant pas pris de notes. Mais nous pourrons sans doute retrouver les présentations du 27 novembre sur une page dédiée (à venir) du site du Collectif des partenaires en développement des communautés.

Panel : Démocratiser la transition socioécologique pour un engagement collectif partagé ou comment concevoir ensemble la question socioécologique.

Mme Bucolo était invitée du CRISES en 2024, du 6 mai au 7 juillet. Elle a co-dirigé une publication comparative : Soutenir l’autonomie à domicile : entre innovation et régression. Regards croisés France-Québec dans le champ du vieillissement ( à paraître aux Presses de l’Université Laval). Elle a aussi publié en 2020 Antimafia, une histoire de solidarité – Les associations et les coopératives contre la criminalité aux éditions Le Bord de l’eau.

Mme Van Neste a été titulaire de la Chaire de recherche du Canada en action climatique urbaine. Elle a publié Transitions socioécologiques et milieux de vie Entre expérimentation, politisation et institutionnalisation, disponible gratuitement en format pdf ou epub.

Face à la crise climatique, la transition socioécologique se déploie sous la forme d’initiatives citoyennes qui cherchent à transformer les milieux de vie et qui s’organisent autour de pratiques dans différents domaines d’action, notamment en matière de zéro-déchets, de verdissement, de modes d’habiter ou de production d’énergie. La politisation de ces actions est variée et non linéaire : certains prônent une transformation profonde du monde, d’autres revendiquent une place pour des expérimentations citoyennes qui évitent le conflit.

Transitions socioécologiques et milieux de vie

Panel : La transition socioécologique et la philanthropie dans le développement des communautés territoriales au Québec : résultats d’une recherche partenariale


André-Anne Parent et Ariane Hamel nous ont présenté une synthèse de la recherche sur le rôle, l’évolution et la perception de l’action des sociétés philanthropiques dans le soutien au développement des communautés.

Je ne tenterai pas de résumer la recherche sur les relations entre les communautés territoriales et les fondations philanthropiques, le chapitre 3 du livre lancé à l’occasion du colloque y est consacré. Pour ceux et celles qui n’étaient pas présents au Centre St-Pierre (une copie du livre était remise aux participants sur place), vous devrez faire comme je l’ai fait : l’acheter. Incidemment, je me demande pourquoi les résultats de ces deux recherches qui ont été subventionnées par le CRSH1Deux projets : Transition socioécologique et lutte aux changements climatiques dans les démarches de développement territorial (CRSH #890-2019-0058) et Nouvelles formes de philanthropie en soutien aux démarches de développement territorial (CRSH #435-2020-0927) et soutenues par des fondations philanthropiques, pourquoi les résultats ne sont pas diffusés plus librement, comme l’ont été les résultats de la recherche Transitions socioécologiques et milieux de vie, par Sophie L. Van Neste et al, publiés aux Presses de l’Université de Montréal ?

Par ailleurs, beaucoup des travaux réalisés au cours de ces deux recherches ont déjà été diffusés : les huit (8) monographies réalisées sur des démarches de développement territorial; un Outil de réflexion pour un développement des communautés territoriales inscrit dans la transition socioécologique; en plus de dizaines de communications et publications : voir la liste des publications (en date du mois de mai). Pour un bon résumé de la démarche et des résultats, l’article (en libre accès) de René Lachapelle et al. dans la Revue canadienne de recherche sur les OSBL et l’économie sociale : Transition socioécologique et économie sociale et solidaire en développement des communautés territoriales.

J’ai trouvé particulièrement intéressant ce compte-rendu d’une « journée inter-sites » tenue en décembre 2024, qui résume les enjeux et pointe (liens hypertextes) vers les présentations : Transition socioécologique et philanthropie dans le développement des communauté territoriales au Québec : enjeux actuels. Compte rendu de la rencontre intersites des recherches partenariales sur la Transition socioécologique et la philanthropie dans le développement des communautés territoriales, par Geneviève Le Dorze-Cloutier. Parmi les présentations du jour : Andrée-Anne Parent sur la Théorie de l’acteur-réseau et celle de Ariane Hamel sur une Analyse transversale de la philanthropie.

Deux ateliers

Du premier atelier (en ligne) auquel j’ai participé (Comment se modulent les métiers et pratiques du développement des territoires à l’heure de la transition socioécologique? avec Philippe Carbasse, de l’UNADEL) je retiens ses références aux outils et processus développés par la Fabrique des transitions. Parmi les guides et manuels qui me semblent d’intérêt pour notre objet : Les 5 dimensions de la mise en récits (M.E.R.) (La Mise en récits comme véritable outil stratégique de conduite du changement, 76 pages); Les 4 Fondamentaux de la conduite de changement systémique (4 principes directeurs fondamentaux repérés dans les territoires pionniers pour engager, coopérer, piloter et révéler la valeur des transitions, 66 pages); Les 4 Fantastiques des territoires en transition (une synthèse des principaux enjeux propres aux élus, aux agents des collectivités, aux acteurs socio-économiques et aux agents de l’État territorial à l’heure des transitions, 58 pages)

La démarche de la Fabrique avec ses alliés de 2020 à 2023

Mon deuxième atelier (en ligne) avait pour titre Comment travaille-t-on avec des « pas pareils »? De l’industrie aux groupes communautaires. Région de biosphère Manicouagan-Uapishka. Probablement à cause de la situation géographique et du nom Uapishka, j’étais sous l’impression que les « pas pareils » référeraient aux nations autochtones ! Mais non, il s’agissait de la grande entreprise (ALCOA), qui est un grand employeur de la région et qui soutient une démarche collective régionale animée par RMBMU, qui a pris la forme de trois entités (MU Conseils, une boite de services-conseils en stratégies participatives, la Station Uapishka, une station de recherche et d’écotourisme et Biosphère, le volet de développement de projets environnementaux, scientifiques et éducatifs) et la Fondation Uapishka, pour financer les projets soumis au volet Biosphère.

Davis Béland, chargé de projet et conseiller au RMBMU, nous a décrit les processus d’engagement des partenaires (entreprise, municipalité, société civile, citoyens…) et la structuration des instances mises en place pour coordonner et diriger les initiatives.

Ma question résiduelle : comment situer l’économie dans les DDT2Démarches de développement territorial ?

Considération préalable

Je ne voudrais pas que ma question soit interprétée comme un rejet ou une sous-estimation de la valeur des démarches décrites par les recherches de Bourque et al. Huit démarches territoriales ont été retenues parmi les 17 qui semblaient d’intérêt au regard des critères de sélection, 17 démarches qui elles-mêmes avaient été identifiées parmi quelques 200 « démarches territoriales ». Les nombreux acquis et expériences relatés dans les monographies et documents issus des recherches sur les DDT et la TSE de même que ceux et celles qui ont été exposées lors des ateliers au colloque (je n’ai pu participer aux ateliers sur place) doivent continuer d’être étudiés et soutenus.

Je comprends qu’on ait interprété la transition socio-écologique en insistant sur la dimension sociale de la transition, les porteurs des projets (démarches retenues et recherches menées) étant pour l’essentiel des travailleuses sociales, organisateurs communautaires et animateurs-accompagnatrices de collectivités et des professeur.e.s et doctorantes en travail social.

extrait du site web du CPDC présentant la recherche

Justice sociale VS transition écologique

J’ai été surpris de voir (dans les textes consultés) l’opposition entre ces tendances (justice sociale VS transition écologique) présentes au sein des démarches étudiées présentées comme des controverses importantes. Je m’attendais à ce que ce soit plutôt l’opposition entre le développement économique et une transition juste… mais l’absence des acteurs économiques explique sans doute ce déplacement de la controverse.

Ça me fait penser aux luttes entre les ML et les trotskistes ! On s’obstine sur les trémas et points de suspension pendant que le Capital s’en met plein les poches. Bon, je charrie un peu mais vous voyez ce que je veux dire.

De plus, il est très difficile de mobiliser des représentants du secteur économique dans les processus de planification et de développement, quels qu’ils soient : les petites et moyennes entreprises ont d’autres chats à fouetter que d’aller palabrer dans des réunions qui n’en finissent plus. D’autant plus si celles-ci sont animées par des gauchistes et des écologistes, qui se pincent le nez aussitôt qu’on parle d’économie.

Une autre façon de parler d’économie : la mésoéconomie

Je ne voulais pas choquer les travailleurs sociaux et les militants écologistes… ou peut-être un peu. Mais on les aime bien quand même : il faudrait les inventer s’ils-elles n’étaient pas là pour nous rappeler ce qu’on oublie trop facilement, quand on roule, la « broue dans l’toupet », sur les routes de nos emplois et carrières : ces populations exclues, ces équilibres bio-écologiques fragilisés…

Mais si l’on veut vraiment « sortir de nos silos » et mobiliser « tous les secteurs » dans nos démarches visant la Transition… il faudra se résoudre à élargir le champ de l’économie au-delà de l’économie sociale et coopérative. Il faudra pour ce faire déployer beaucoup de créativité afin de retenir l’attention de personnes très occupées et peu enclines à la palabre… mais qui ont des moyens et des intérêts qui ne sont peut-être pas si éloignés des nôtres : l’avenir de leurs enfants, de la planète ne les laissent pas indifférents. Heureusement les accompagnateurs des démarches collectives en ont, de la créativité !

Si nous devons imaginer un autre futur pour nos sociétés, il faudra que nos frères, nos soeurs, nos cousins, cousines, nos voisins, voisines s’y retrouvent, s’y sentent aussi chez eux. Nous devrons comprendre, saisir et exprimer la valeur des contributions qu’ils-elles ont, actuellement et auront potentiellement dans une société en transition. Les régions, localités ou collectivités d’appartenance des entreprises qui oeuvrent dans nos milieux se situent parfois à des échelles différentes de celles qui fondent les démarches territoriales. C’est ce qu’un commentaire de Béatrice Alain, DG du Chantier de l’économie sociale laissait entendre : certaines entreprises doivent se brancher sur un bassin plus large pour assurer la rentabilité d’un produit (des habitations).

Pour intégrer correctement la dimension économique dans les DDT, il faut un langage commun, une manière d’appréhender les enjeux, les frontières, les identités et réseaux mobilisés par les entreprises. La mésoéconomie propose des outils théoriques et méthodologiques pour une telle appréhension. Les auteurs Thomas Lamarche et Jérémie Bastien l’identifient comme l’économie politique des milieux, ou encore une économie des territoires.3Présentation par l’éditeur : Les économistes d’aujourd’hui sont souvent limités dans leurs travaux par les approches microéconomiques et macroéconomiques qui peinent à rendre compte de certaines réalités trop plurielles, par exemple dans les secteurs du numérique ou de la santé.
La mésoéconomie fait le lien entre les niveaux macro et micro, et donne les outils pour faire face aux problématiques actuelles touchant à l’économie politique, industrielle et territoriale.

la méso-analyse naissante va articuler études empiriques (analyse statistique, enquêtes, etc.) et construction théorique (concept de sous-système par exemple, cf. infra) dans le but de produire un mode d’explication endogène de variations considérées alors comme exogènes par la majorité des théories économiques.

Lamarche, Thomas; Bastien, Jérémie. Mésoéconomie : Penser une économie politique, industrielle et territoriale (Éco Sup) (p. 27).

Se distinguant des modèles standards de l’économie (micro et macro) la mésoéconomie veut « rend[re] compte ici des dynamiques territoriales qui structurent la mésoéconomie, en insistant sur la variété des liens aux milieux. » Les territoires ne sont pas abordés comme uniquement des ressources et sous l’angle des « avantages comparatifs » mais plutôt celui des « avantages différenciatifs » (Bernard Pecqueur). La mésoéconomie s’inscrit, ajoute aux travaux sur l’économie territoriale et l’économie de proximités.

Il s’agit notamment de faire discuter économie industrielle (institutionnaliste) et économie régionale. Le positionnement est résolument critique par rapport à certaines évolutions de l’économie industrielle, refusant une vision allocative des ressources pour privilégier une démarche centrée sur la production en s’intéressant plus à la création de ressources qu’à une approche par la dotation. (p. 51)

la mésoéconomie s’attache à la pluralité des modes d’organisation économique, même s’ils sont dominés, peu visibles. Il y a une implicite dimension polanyienne de cette réflexion : l’encastrement dans la sphère culturelle, sociale, communautaire reste essentiel pour une grande partie de l’activité économique, mêlant redistribution et réciprocité, mais ce ne sont pas ces activités qui font l’objet d’une politique publique en faveur de la croissance, de l’emploi ou de la compétitivité des nations. (p. 58)

À l’instar des enjeux environnementaux qui sont invisibles durant la période fordiste du fait notamment de la quasi-gratuité de la nature considérée et exploitée comme une ressource (Rousseau, 2003), le territoire a pu être invisibilisé, écrasé par la construction d’une vision macroéconomique nationale, et d’une politique économique qui s’est façonnée sur le cadre national – et qui a pris la forme du keynésianisme favorisant la croissance pendant un long après-guerre. (p. 58)

Idem

Je n’irai pas plus loin, ici, à propos de cette mésoéconomie. Je compte y revenir prochainement plus en détails car cette approche, qui est à la fois une théorie et une méthodologie, me semble une avenue prometteuse pour mieux saisir et inclure les processus et dynamiques économiques dans les démarches de développement territorial.


Je le redis : je ne veux pas diminuer d’aucune manière la richesse et la réussite de la démarche ambitieuse réalisée par l’équipe nombreuse réunie autour de Denis Bourque. Je crois simplement qu’il nous faudra aller plus loin dans l’ouverture des silos et la compréhension de la dimension économique de nos territoires pour faire qu’advienne une véritable transition qui soit à la fois sociale, écologique et économique.

Notes

  • 1
    Deux projets : Transition socioécologique et lutte aux changements climatiques dans les démarches de développement territorial (CRSH #890-2019-0058) et Nouvelles formes de philanthropie en soutien aux démarches de développement territorial (CRSH #435-2020-0927)
  • 2
    Démarches de développement territorial
  • 3
    Présentation par l’éditeur : Les économistes d’aujourd’hui sont souvent limités dans leurs travaux par les approches microéconomiques et macroéconomiques qui peinent à rendre compte de certaines réalités trop plurielles, par exemple dans les secteurs du numérique ou de la santé.
    La mésoéconomie fait le lien entre les niveaux macro et micro, et donne les outils pour faire face aux problématiques actuelles touchant à l’économie politique, industrielle et territoriale.