l’imagination et les calculs ne suffiront pas

Nous savons l’état déplorable de la planète et du climat. Les événements climatiques catastrophiques se répètent. Selon le Living Planet Report 2024 de la WWF les populations d’espèces sauvages ont diminué de 73% en 50 ans !

Deux grands rapports viennent d’être publiés qui pourraient nous redonner espoir, du moins c’est ce que les titres nous donnent à penser.

« Nouvelles économies pour l’éradication de la pauvreté (NEEP) est une initiative dirigée par l’ancien rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, Olivier De Schutter, visant à promouvoir des voies de développement alternatives capables de mettre fin à la pauvreté et aux inégalités sur une planète habitable . »

The Roadmap for Eradicating Poverty Beyond Growth (pdf 182 pages). En anglais seulement, mais le site web est traduit : choisir la langue dans le bloc-menu en haut à droite et les différentes pages seront traduites.

Une feuille de route pour éradiquer la pauvreté autrement que par la croissance. Les perspectives sont ambitieuses, et les moyens sont radicaux organisés autour de six piliers :

  1. Transformer les systèmes économiques
  2. Travail, soins et démocratie économique
  3. Services de base universels et protection sociale
  4. Justice écologique
  5. Transformer l’ordre économique international
  6. Planification et gouvernance démocratiques

Cette feuille de route audacieuse a été adoptée en avril par l’OIT, l’Organisation internationale du travail à Genève. La feuille de route sera présentée à la 62e session du
Conseil des droits de l’homme des Nations Unies le 25 juin 2026 (12h30 – 13h00 CEST).


La troisième Conférence sur les inégalités mondiales 2026 organisée par le World Inequality Lab s’est tenue à Paris du 4 au 6 juin dernier. Le Global Justice Report y fut présenté. Le World Inequality Lab est co-dirigé par Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman.

Un rapport de 136 pages qui se veut un Plan pour l’égalité et la prospérité dans les limites de la planète.

Ma traduction de quelques paragraphes tirés de l »introduction :

Sa principale conclusion est simple : il est possible de concilier l’habitabilité de la planète et un niveau de bien-être élevé pour tous, mais seulement si la transformation repose simultanément sur trois piliers. Une décarbonisation rapide des systèmes énergétiques est nécessaire. Mais nous avons également besoin d’un virage majeur vers la suffisance – entendue comme une réduction marquée des heures de travail et de l’empreinte matérielle, ainsi que des changements importants dans les modes de consommation, les habitudes alimentaires, l’utilisation des terres et le couvert forestier. De plus, ni la décarbonisation ni la suffisance ne peuvent être financées et maintenues politiquement sans une réduction drastique des inégalités de revenu, de richesse et de pouvoir, tant entre les pays qu’au sein de ceux-ci. La réduction des inégalités mondiales n’est pas seulement compatible avec une décarbonisation en profondeur; c’est une condition nécessaire à une prospérité partagée sur une planète aux ressources limitées.

Le Rapport sur la justice mondiale constitue la première tentative visant à proposer un plan entièrement quantifié allant dans cette direction, combinant quatre dimensions que les débats actuels traitent souvent séparément : la redistribution à l’échelle mondiale, une réforme en profondeur de l’ordre financier et économique international, une transformation radicale des systèmes énergétiques et des changements substantiels dans les modes de consommation. Contrairement à la plupart des scénarios climatiques, y compris ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la principale nouveauté réside dans le fait que nous modélisons ces quatre dimensions ensemble et que nous plaçons les inégalités et la suffisance au cœur de l’analyse.

Concrètement : le revenu national mensuel par habitant converge vers 5 000 € dans chaque pays, comblant ainsi un écart de 16 fois. La part de la moitié la plus pauvre de la richesse mondiale passe de 2 % à 30 %, tandis que celle de la classe des milliardaires diminue de 6 % à 0,05 %. Près de 90 % de la population mondiale double son revenu tout en travaillant environ la moitié du nombre d’heures qu’elle effectue aujourd’hui. Le réchauffement atteint 1,8 °C d’ici 2100, au lieu de plus de 4 °C selon les tendances macroéconomiques et politiques de référence.

Les intentions sont, là aussi, radicales : « 90 % de la population mondiale double son revenu tout en travaillant environ la moitié du nombre d’heures qu’elle effectue aujourd’hui » ! Et la part de la richesse des milliardaires passerait de 6% à 0,05% !

On peut se demander comment une telle transformation pourrait être réussie ? Dans sa conclusion le Global Justice Report convient que

Rien ne peut être accompli sans un mouvement citoyen puissant et un réseau dense d’organisations à large assise (notamment les syndicats, les partis politiques, les plateformes civiques et d’autres initiatives collectives) qui soient suffisamment bien organisées et efficaces pour promouvoir des changements institutionnels et politiques de grande envergure.

Il reconnaît que la liaison avec les connaissances et savoirs du terrain est essentielle :

Un objectif encore plus ambitieux consiste à établir un lien entre le langage de la comptabilité macroéconomique aux échelons mondial et national (tant en termes de flux matériels que de valeur monétaire) et l’expérience et les connaissances locales que les citoyens et les travailleurs de tous les pays et de toutes les conditions accumulent en matière de techniques de production, de relations de travail et de propriété, d’engagement communautaire et de préservation de l’environnement. Si ces deux niveaux de connaissances ne sont pas conciliés et articulés entre eux afin d’alimenter la mobilisation collective, il y a peu de chances que des transformations ambitieuses puissent un jour se concrétiser.


Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec un article, deux en fait. Le premier est écrit par un néerlandais qui publie la lettre Substack The Minority Report, Kasper Benjamin. Dans A New World Is Not Measured Into Existence (ma traduction : Un nouveau monde ne se crée pas en le mesurant) Benjamin rappelle combien nous avons produit de rapports et de mesures sur les crises qui nous confrontent. « Si une meilleure information modifiait les comportements, la crise climatique serait déjà derrière nous. Nous n’avons jamais été aussi bien informés, et nous n’avons jamais été aussi loin du chemin à suivre. » Il ajoute qu’au delà de l’information, nous avons besoin de confrontation : le pouvoir ne sera pas « incité » à changer de cap, il faudra l’y forcer. Il donne par ailleurs un exemple de mobilisation, au Danemark, qui a fait évoluer les normes de l’architecture et la construction pour les rendre conforme aux objectifs climatiques.

Méfiez-vous donc de la séduction du tableau de bord. (…) Le tableau de bord plus perfectionné finit par absorber l’énergie qui aurait dû être consacrée à la confrontation. L’imagination nous donne la destination. La mesure peut la décrire dans les moindres détails. Aucune des deux ne construit la route. Un nouveau monde ne se crée pas par la mesure. Il se conquiert par la lutte.

Le deuxième article par William E. Rees : The road that cannot be taken que j’ai aussi traduit : La route qu’on ne peut pas emprunter. C’est Rees qui m’a fait connaître le Roadmap for Eradicating Poverty. Il en rapporte les principales orientations, en en soulignant la radicalité :

Dans les conseils d’administration des entreprises et les couloirs du pouvoir des États techno-industriels modernes (MTI) partout dans le monde, elle [la feuille de route] sera perçue comme un boulet de démolition idéologique, une hérésie de « gauche radicale » visant à raser jusqu’aux fondations l’édifice imposant de l’économie néolibérale axée sur la croissance et à partager équitablement la richesse mondiale.

Tout comme Kasper Benjamin, William Rees note la différence essentielle entre la conception d’un plan et sa mise en œuvre.

Concevoir des façons alternatives de mettre en scène une économie humaine et écologiquement viable est une activité assez courante.

Mettre en œuvre une économie de non-croissance socialement juste est une tout autre affaire.

Si l’on en croit l’histoire et la dynamique de la culture [dominante], Roadmap a moins de chances de prendre son envol qu’un papillon collé à une brique de plomb.

De plus, même si sa mise en œuvre ne posait pas problème, la Feuille de route pour éradiquer la pauvreté ne va pas assez loin :

[B]ien qu’il s’agisse d’une réalisation intellectuelle d’envergure, Roadmap ne va pas assez loin. Comme la plupart des autres prescriptions générales en matière de réforme économique, y compris le mouvement de décroissance et la plupart des programmes des partis verts, Roadmap ne traite pas adéquatement le dépassement écologique. Un rationnement limité et la redistribution des avantages et des coûts économiques peuvent honorer l’engagement envers la justice sociale, mais ne font rien pour réduire le flux global d’énergie et de matières de près de 45 % (80 % dans les pays riches) nécessaire pour sauver l’écosphère.

De même, Roadmap élude complètement le tabou de la population. Même des estimations assez prudentes suggèrent que la Terre ne pourrait soutenir de manière durable qu’une population d’environ 2,5 milliards d’individus selon le niveau de vie matériel moyen actuel, contre 8,3 milliards aujourd’hui (soit une baisse de 70 %).

William E. Rees, ce professeur de l’Université de Colombie-Britannique spécialiste de planification communautaire et régionale qui fut à l’origine du concept et de la méthode de « l’empreinte écologique » est plutôt pessimiste : « Une contraction majeure — et, en l’absence d’un plan viable, probablement chaotique et douloureuse — de l’entreprise humaine est presque inévitable. Des rétroactions négatives systémiques vont se déclencher pour dompter les excès orgueilleux de l’humanité. » « Les sociétés humaines à grande échelle sont intrinsèquement sujettes à l’implosion; toutes les civilisations importantes à ce jour se sont effondrées en suivant à peu près la même trajectoire. » 

Il conclut « les feuilles de route humaines et socialement justes qui présentent à la communauté mondiale des alternatives théoriques, aussi brillamment conçues soient-elles, sont vouées à ne faire que révéler des chemins attrayants non empruntés qui ne peuvent être empruntés. »


Je n’ai pas de perspective réjouissante à proposer… Je vais tout de même lire ces deux rapports et mieux comprendre ce qui les différencie. Je note tout de même que le premier a été adopté par l’OIT1(Organisation internationale du travail), ce qui pourrait en faire un argument d’introduction auprès des forces syndicales. Par ailleurs, je vais aussi lire cet autre article de monsieur Rees : ‘Civilization’ and the human maladaptation syndrome que j’ai traduit pour l’occasion : « La civilisation » et le syndrome de l’inadaptation humaine. À défaut d’une clé pour ouvrir une porte sur l’avenir j’y trouverai peut-être quelques pistes pour comprendre le présent.

Allez ! Bon début d’été !

P.S. Timothée Parrique publiait une « réponse » au document Global Justice report dans un billet détaillé : A response to the World Inequality Lab: Degrowth for global justice? Il dit, en introduction (ma traduction) :

Comme l’explique son auteur principal, Lucas Chancel : « 24 mois de travail, 45 chercheurs venus du monde entier, combinant les perspectives de l’économie, de l’histoire et des sciences du climat. » Le résultat est colossal et le niveau d’ambition révolutionnaire.

C’est pourquoi je rédige cette réponse. Je souhaite proposer une critique constructive fondée sur mon expertise particulière (économie écologique et théories critiques de la croissance), en soulignant quelques points à améliorer. J’espère que ces modestes remarques contribueront à rendre ce rapport aussi percutant que possible, à un moment où nous avons un besoin urgent d’idées comme celles-ci. Ma contribution est assez pointue et restreinte. Je souhaite soulever trois points. Premièrement, je souhaite remettre en question leurs définitions de la suffisance et de la décroissance, en montrant que leur utilisation de ces termes pourrait être mieux précisée. Deuxièmement, je souhaite montrer que leur scénario de « décroissance uniforme » n’est pas exactement ce qu’il prétend être. Et enfin, je souhaite soulever plusieurs doutes concernant la viabilité biophysique du scénario de « convergence durable ».

J’ai traduit le texte de Parrique : Une réponse au World Inequality Lab : la décroissance au service de la justice mondiale? qui est une bonne introduction au Global Justice Report.

Notes

  • 1
    (Organisation internationale du travail)

Investir au Canada… pour fournir les USA ?

Le gouverneur de la Banque du Canada, était à Paris. Overinvestment in U.S. and global imbalances creating financial risks, Macklem says (lien cadeau G&M).

« Les flux financiers transfrontaliers sont une bonne chose », a déclaré M. Macklem dans son allocution devant la Chambre de commerce France-Canada. « Mais lorsque ces flux deviennent excessifs, ils peuvent creuser les déficits commerciaux, alimenter le protectionnisme et fausser les prix des actifs. Les capitaux sont mal alloués. Les pressions s’accumulent et les risques pour la stabilité financière s’accroissent. »

M. Macklem a indiqué qu’il existait certains signes encourageants allant dans ce sens.

Le dernier plan quinquennal de la Chine met l’accent sur la consommation intérieure, ce qui pourrait faire des consommateurs chinois un moteur de croissance plus important et alléger ainsi la pression sur les exportations. En Europe, on observe un intérêt accru pour l’intégration continentale, ainsi que pour les investissements dans les infrastructures et la défense. Aux États-Unis, on aspire à réduire le déficit budgétaire.

D’autres pays peuvent contribuer à cet effort en créant davantage d’actifs propices à l’investissement, afin que l’épargne mondiale puisse s’orienter vers d’autres marchés que celui des États-Unis. « Au Canada, cela passe notamment par l’élimination des barrières commerciales interprovinciales et la réduction de l’incertitude réglementaire », a déclaré M. Macklem.

La Nouvelle-Écosse prévoit investir 60G$ pour atteindre 80% d’énergie renouvelable d’ici 2030 ! Nova Scotia is betting big on its offshore wind power project (lien-cadeau G&M)

Zones désignées pour le développement de l’énergie éolienne en mer – john sopinski/the globe and mail, Source: novascotia.ca
Sites d’éoliennes terrestres-À titre indicatif – john sopinski/the globe and mail, Source: novascotia.ca

Un beau projet d’actifs canadiens dans lesquels investir. Mais qui risque de servir surtout aux américains…

In February, Mr. Houston signed an agreement with Massachusetts Governor Maura Healey to work toward supplying the state with clean energy from offshore wind. He said New England and New York are interested in similar agreements.

Les investissements japonais

Alors que le Canada intensifie et approfondit ses relations avec le Japon (Extraits de Why Canada’s Massive New Indo-Pacific Coalition Has the Pentagon Sweating)1par The Planet Democracy: Unfiltered North :

Le Canada a pris une nouvelle mesure remarquable pour diversifier ses relations au-delà des États-Unis. Cette semaine, une délégation de 300 personnes composée de cadres supérieurs canadiens, de fournisseurs du secteur de la défense, d’ingénieurs en aérospatiale et d’exploitants de minéraux essentiels a fait ses valises, a complètement ignoré les rebondissements politiques de Washington et a pris des vols intercontinentaux à destination de Tokyo.

Le Japon est déjà l’investisseur le plus important de cette région

Tokyo est déjà la première source d’investissements directs au Canada provenant de l’ensemble de la région indo-pacifique, avec 54,8 milliards de dollars. Rien que l’année dernière, les échanges de marchandises entre ces deux pays ont atteint 35,6 milliards de dollars. (…) Les entreprises japonaises assurent la fabrication d’environ 70 % de tous les véhicules assemblés sur le sol canadien.

Mais les intérêts derrière l’approfondissement des relations entre nos deux pays sont peut-être contradictoires :

Le Canada se tourne explicitement vers le Japon parce qu’il a désespérément besoin d’une alternative à sa dépendance économique écrasante et accablante envers les États-Unis. Ottawa veut un moyen de pression. Il veut des options. Il veut un refuge pour le moment où le climat politique américain deviendra toxique.

Mais voici le paradoxe hilarant : le Japon veut le Canada précisément en raison du lien structurel que ce dernier entretient avec le marché américain. La raison pour laquelle ces gigantesques conglomérats automobiles et ces géants de la technologie japonais ont injecté 54,8 milliards de dollars dans les usines de l’Ontario et les secteurs des ressources de l’Ouest était avant tout d’établir une porte dérobée stable et sécuritaire vers l’énorme marché de consommation des États-Unis, en vertu des règles du libre-échange continental.

Notes

coup d’œil vers le passé, clin d’œil à l’avenir

Préambule

Il y a dix ans, le 22 juin 2016, paraissait sur ce blog : des théories pour nos pratiques. Je ne vais pas souvent relire les billets qui s’accumulent ici depuis 25 ans ! Mais c’est la « machine » Jetpack qui m’a fait remarquer. C’était quelques mois après le démembrement des CRÉ1Conseils régionaux des élus par le gouvernement Couillard, qui nous avait amené, chez Communagir, à créer nous.blogue2Dont les archives ont été déplacées dans un carnet Praxis, qui se voulait un espace ouvert pour comprendre, réagir à ce coup de barre, cette perte d’un pouvoir (tout relatif) démocratique que la société civile avait gagné dans les régions.

La mise en échec, la déconstruction des espaces et organisations démocratiques et sociales qui se consacraient à des objectifs de santé, de développement social concerté – ce recul de la place accordée aux acteurs et réseaux de la société civile mobilisant citoyens et volontaires, au profit d’une société plus centralisée autour d’une alliance politico-technocratique – ce reflux pourrait être l’occasion d’une alliance renouvelée de forces professionnelles conscientes de la toxicité de tels mouvements avec des forces citoyennes, civiques et communautaires pour formuler la prochaine mouture de politiques publiques favorables à la santé et au développement social.

La publication de deux « briques » par Jean-Louis Laville et al. avait alimenté ma réflexion et mes espérances.

Laville et Salmon proposaient une belle synthèse critique de l’influence de Hayek, théoricien du néolibéralisme, tout en mobilisant les Habermas, Ostrom, Polanyi ou Dewey pour mieux situer les enjeux confrontant les associations de la société civile.

La lecture de la lettre dans Le Devoir d’aujourd’hui par trois leaders-professeurs importants de la mouvance associative québécoise Un Québec distinct, mais distinct comment? m’amène à reprendre le commentaire que je faisais il y a dix ans :

Il ne suffira pas de défendre et faire valoir la place des associations et de la société civile pour « changer le monde ». Il faudra encore que les secteurs « marché » et « État » soient aussi intégrés dans un éventuel « plan de Transition ». Et pour cela il faudra que les différentes « gauches » trouvent à s’entendre pour pouvoir, enfin, faire contrepoids à une droite devenue quasi hégémonique depuis trois décennies.

Fontan, Klein et Van Schendel en appellent aux forces de l’alternative « groupes communautaires, l’économie sociale, les mouvements étudiants et citoyens, les nations autochtones » pour développer un rapport de force à même de « transformer nos formes institutionnelles (l’État, le marché…) ». Pas un mot sur les forces syndicales, ni sur les portions de l’État et du marché qui peuvent, doivent être mobilisées.

Depuis dix ans

Il s’en est passé des choses ! Nos voisins ont eu droit à non pas un mais deux mandats trumpistes ! Ici la CAQ a poursuivi en les approfondissant les politiques néolibérales.

Par ailleurs les régions se sont mobilisées autrement, après la disparition des CRÉs, souvent avec l’appui d’une philanthropie plus éclairée et respectueuse que dans les années précédentes.3Voir ce billet de 2017 Sommets, PIC et dons Le Saguenay-Lac-St-Jean s’est même lancé dans un Grand dialogue pour la transition socio-écologique.

La pandémie, les guerres… nous ont appris que le chemin vers la transition ne sera pas tranquille ! Mais cela nous a aussi appris que les gouvernements peuvent parfois reprendre du collier, quand l’urgence et l’appui populaire sont au rendez-vous.

L’article de Fontan et al. dans Le Devoir m’a fait repenser à ce billet par The Minority Report du 9 juin que j’ai traduit : Le système immunitaire – Pourquoi le conflit interne de la gauche est ce qui la maintient en vie. S’adressant à « la gauche » dans le sens américain, il met en valeur l’importance de maintenir un lien entre les forces radicales et réformistes. Ce qu’on pourrait interpréter, en contexte québécois, comme le lien entre… le Parti Québécois et Québec Solidaire ? Ou encore entrer le mouvement communautaire et le mouvement syndical…

De l’audace pour sortir de la marge

Vous me permettrez de recentrer cette réflexion, pour terminer ce billet, sur un sujet plus limité que la Grande transition. Je suis impliqué, comme participant d’abord puis depuis un an comme administrateur, dans le projet En commun qui se veut une alternative aux GAFAM en créant des espaces de communication/délibération/partage numériques qui nous appartiennent et servent à autre chose que de vendre de la publicité. C’est une initiative qui a été depuis ses débuts largement soutenue par la philanthropie.

Depuis un peu plus d’un an le contexte politique a vu monter des appels à la souveraineté numérique qui sont portés plus largement que jamais par les États jusqu’ici soumis à l’influence et la domination des oligarchies américaines. Par ailleurs les grands médias publics ou d’intérêt public ont continué d’être pris en otage par les grands de la tech qui monopolisent la source traditionnelle de financement qu’est la publicité. La multiplication des canaux de diffusion favorisée par l’émergence des nouveaux médias (YouTube et cie) a aussi contribué à réduire l’attractivité des anciens mass médias qui demeurent cependant des sources essentielles et incomparables pour une information de qualité.

Le principal diffuseur public canadien, CBC/Radio-Canada, a su développer une présence en ligne diversifiée et innovante avec OHdio, notamment. La Presse s’est transformée en un média uniquement numérique. Toutefois, l’arrivée de l’intelligence artificielle risque de réduire encore l’attrait des médias indépendants des GAFAM.

Plutôt que de simplement renchérir sur la hype entourant l’intelligence artificielle, les gouvernements devraient soutenir l’établissement d’une véritable infrastructure numérique permettant aux forces sociales et institutionnelles du pays de se loger, d’interagir et d’échanger indépendamment des Big Techs américaines. Permettre une identité numérique indépendante des fournisseurs d’accès et des HotMail, Gmail de ce monde serait un bon départ. Dans son petit livre L’archipel des GAFAM – Manifeste pour un numérique responsable4Voir mon billet de septembre dernier : souverain parce que public, Vincent Courboulay y allait de quelques (25) propositions, dont celle-ci :

Je crois que les forces assemblées autour de l’expérience En commun pourraient agir en aiguillon initiateur pour mener une telle bataille. À condition de voir grand, de se situer dans la page plutôt qu’à la marge et d’approcher les autres forces avec respect et détermination.

Notes

vendredi en vrac

À lire : Violaine nous donne un bon billet sur la conférence d’Olivier Hamant1À laquelle participaient plus de 230 personnes le 8 juin dernier : La robustesse : un mot qui éclaire autrement notre travail en développement collectif. David Larlet commente (Réduire), dans le même esprit l’éditorial de Nicolas Langelier dans Nouveau projet.


Un peu de philosophie… à propos de l’IA. Leif Weatherby, Tyler Shomaker et Benjamin Recht ont publié Réifiez ceci (ma traduction) dans The Ideas Letter, le 11 juin. Un assez long article sur la réification (La réification est le processus par lequel quelqu’un traite une abstraction comme s’il s’agissait d’une chose tangible) avec référence à Lukács et, surtout à Stephen Jay Gould qui critiquait le développement du concept de QI comme une réification. Appliqué à l’IA, cela donne à réfléchir. Ceci dit, j’ai préféré le résumé (plus digestible) qu’en donnait Ben Recht sur son fil Substack : Modèles linguistiques et réification automatisée.

Weatherby est cet auteur qui avait, de façon humoristique, critiqué les avancées de la gestion par le numérique dans deux articles ici traduits : Nos maîtres les tableurs (2025.05) et Automatiser la direction générale (2026.02). Ben Recht, auteur du livre The Irrational Decision: How We Gave Computers the Power to Choose for Us, écrivait le mois dernier une série d’articles critiquant l’approche des « données probantes » en médecine, que j’ai traduit : L’expérience individuelle face à la revue Cochrane; Une seule entreprise produit le jeu Monopoly; Partager différents rythmes cardiaques; Envoûté par mon propre rythme; Nous passons à l’informatique et n’avons plus besoin de vous.

Cet article, relevant plutôt de la paléoanthropologie, mais écrit par un philosophe, critique les libertés prises par cet historien à succès (Harari, auteur du best seller Sapiens). Harari contre Henrich – Ce que dit réellement la science sur l’évolution humaine. Son introduction est hilarante :

« De temps à autre, une personne ordinaire, qui essaie simplement de vivre sa vie, se retrouve coincée dans la situation fâcheuse de devoir faire la conversation avec moi. Même si « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » est généralement une bonne façon d’engager la conversation, dans mon cas, la réponse (« Je suis professeur de philosophie ») a souvent pour effet de tuer l’ambiance. »


Si les questions de politique vous intéressent, Henry Farrell,2Auteur de L’Empire souterrain – Comment les États-Unis ont fait des réseaux mondiaux une arme de guerre, publie un billet en commentaire du livre (Muskism: A Guide for the Perplexed) de Quinn Slobodian et Ben Tarnoff : Que serait le « muskisme » sans Musk ? – Le mode de production derrière l’homme. Un commentaire que Farrell situe dans le contexte de l’introduction en bourse de SpaceX : « L’introduction en bourse de SpaceX marque l’inflation expansionniste massive d’un univers entièrement imaginaire. » Le « muskisme », forme contemporaine du fordisme, « un mode d’organisation de la production, une idéologie générique, un ensemble de compromis politiques, une forme de fusion entre l’État et les entreprises, ou un étrange amalgame des quatre. »

Sur les politiques de gauche, ou plutôt les relations entre tendances politiques de gauche, qui conduisent, trop souvent, à des luttes intestines et des excommunications nuisant à l’avancée des revendications populaires, The Minority Report écrivait le 9 juin dernier : Le système immunitaire – Pourquoi le conflit interne de la gauche est ce qui la maintient en vie. Ce groupe (ou cet individu ?) qui se donne comme devise « On a mission to turn minority insight into majority action » (Notre mission : transformer les perspectives des minorités en actions de la majorité) amène une réflexion intéressante sur la relation entre les radicaux et réformistes dans les groupes politiques. Naturellement, ça interpelle les Démocrates américains, qui voudraient bien exclure les fauteurs de troubles… Zohran Mamdani… mais il parle aussi de la relation entre les Black Panthers et la NAACP… et même des sociaux-démocrates canadiens. Les revendications plus radicales sont souvent récupérées par les réformistes, ce qui aboutit à… sauver le système. Mais ce n’est pas si simple.

« Je crois que la machine doit tomber. Je ne pense pas qu’elle puisse être rénovée pour devenir quelque chose d’humain, car son but n’est pas humain et ne l’a jamais été. L’État dans lequel nous vivons a été conçu pour protéger la propriété et l’accumulation. On ne peut pas le transformer en un vecteur de libération, pas plus qu’on ne peut transformer un abattoir en sanctuaire en changeant la signalisation. Mais je laisse de la place aux deux tendances, et je pense que le conflit entre elles est la chose la plus importante dont dispose la gauche. C’est la pression exercée par les révolutionnaires qui empêche les réformateurs de dériver vers le rôle de gestionnaires du système qu’ils étaient censés changer. Sans cette pression, le réformateur devient ministre. Le ministre devient administrateur. L’administrateur approuve le projet de pipeline. C’est la pression exercée par les réformateurs qui empêche les révolutionnaires de glisser vers une rupture pour la rupture, déconnectés des gens qu’ils doivent rallier à leur cause. Sans cette pression, le révolutionnaire devient une secte. La secte devient une posture. La posture devient hors de propos. »


Continuer la lecture de « vendredi en vrac »

Notes

  • 1
    À laquelle participaient plus de 230 personnes le 8 juin dernier
  • 2
    Auteur de L’Empire souterrain – Comment les États-Unis ont fait des réseaux mondiaux une arme de guerre

un été chaud…

Je ne savais pas que Musk avait relayé et encouragé la violence récente à Belfast… Non que cela me surprenne ! C’est Laurens Hof qui me l’apprend, ce matin dans un billet plutôt politique que techno, pour ce défenseur d’un Web social ouvert. J’ai traduit son billet : Pas de changement. Ce qui me convainc de l’importance d’appeler nos politiciens à SORTIR DE « X ». À défaut de punir les agissements irresponsables du propriétaire de cette plateforme (X), nous devrions au moins demander, exiger de nos représentants qu’ils n’utilisent plus ce réseau.

Pour rester sur le thème de la fascisation de nos démocraties, Josée Blanchette dans Le Devoir de ce matin, et c’est sa dernière chronique avant les vacances, me fait connaître ce message vidéo de à la fois humoristique et très pédagogique :

open source et IA

Quelques articles soulèvent la question de l’utilisation de l’IA en développement de solutions logicielles open source.

On oublie souvent, quand on se plaint de certains défauts des systèmes en code ouvert, comparés aux logiciels fermés offerts comme services (SaaS) : la différence en terme de ressources affectées au soutien et à la maintenance. Donnons à l’open source des moyens comparables, et on en reparlera. Aussi l’annonce européenne d’un investissement dans le domaine promet des développements importants, même si limités.

Dans le cadre de l’annonce d’un train de mesures par la Commission européenne, il y a quelques jours, le troisième axe (sur quatre) se lit Renforcer l’autonomie numérique grâce à l’open source.

Comme le souligne cet article Comment le train de mesures de l’UE sur la souveraineté technologique met enfin l’open source à l’épreuve par Nicholas Gates et al. dans TechPolicy.Press :

[L]’UE dépense 264 milliards d’euros par an en produits et services informatiques, et ceux-ci sont en grande partie propriétaires. (…)

[L]a capacité de maintenance [est la] défaillance centrale du marché, faisant du financement de la maintenance une exigence fondamentale. (…)

[L]es niveaux de financement proposés pour l’ensemble des activités open source qu’il couvre sont les bienvenus, mais insuffisants. L’enveloppe proposée de 2 milliards d’euros sur sept ans […] laisse relativement peu de place au défi central de la maintenance. (…)

L’enveloppe de 2 milliards d’euros, répartie sur sept ans entre un large éventail d’activités, ne suffira probablement pas à elle seule à combler le déficit de dépendance de 264 milliards d’euros identifié.

Dans Le vibe coding et l’open-source : quand le code fermé devient un plafond, Pierre Boivin souligne :

« Avec un projet open-source, un assistant IA peut explorer, comprendre et modifier directement le code. Avec un SaaS (software as a service) propriétaire, il bute sur les mêmes murs que l’humain.

Prenons l’exemple de TYPO3, un système de gestion de contenu open-source que nous utilisons régulièrement. Une agence web qui l’intègre pour un client peut pointer son assistant IA directement vers le code source, explorer comment une fonctionnalité précise est construite, comprendre pourquoi un comportement se produit, et proposer une modification adaptée au contexte. L’IA devient un guide dans un territoire qu’on peut réellement parcourir.

Avec un SaaS équivalent, la même équipe de développeur se retrouve à naviguer la documentation officielle, les forums communautaires (Stack Overflow inclus) et les options de configuration disponibles. L’IA peut aider à s’y retrouver, mais elle bute sur les mêmes murs que l’humain. Même les agents IA les plus capables ne peuvent pas analyser ce qu’ils ne peuvent pas voir.

Moi qui ne suis pas codeur, j’ai pu assez bien comprendre cet article de Boivin. Par ailleurs, si vous êtes codeur, vous comprendrez sans doute mieux que moi cet autre article par un australien : Pourquoi l’open source ne s’intéresse pas à l’IA (ma traduction). On y parle des outils qu’utilisent (depuis longtemps) les codeurs de l’open source qui sont, parfois, propriétaires… ce qui ressemble assez à la situation où les codeurs utilisent Claude ou d’autres modèles pour déboguer et développer des projets open, contribuant de ce fait à approfondir la puissance de ces modèles IA sans pour autant que les profits et retombées soient « open », sauf le (petit) projet sur lequel le codeur travaille. La conclusion de l’article australien :

Il existe une version cohérente de l’argument en faveur de l’IA qui dit : les fournisseurs d’IA sont des fabricants d’outils, pas des propriétaires de plateformes. Jugez-les à l’aune de ce que leurs utilisateurs produisent. Et ce qu’ils produisent ici est massivement plus open source, plus rapide.

La plupart des contributeurs que je connais utilisent déjà ces outils. La vraie question est de savoir ce qui permettrait aux responsables de maintenance de l’admettre publiquement sans avoir l’impression de céder sur l’ensemble du débat — et la réponse, quand on y réfléchit, s’avère être une liste assez courte. Des justificatifs, la suppression de la régurgitation, et une conversation politique honnête sur le transfert de productivité. C’est tout.

La Stratégie L’IA pour tous lancée par le gouvernement Carney la semaine dernière annonce un soutien pour une IA ouverte. Comment une telle IA « ouverte » permettra-t-elle de contrer la domination tous azimuts de la Big Tech ? Comment nos efforts en matière d’open source ici, au Québec et au Canada, peuvent-ils profiter des avancées en la matière en Europe ? Est-ce que cette IA ouverte participera d’une une pile d’IA plus verte : des modèles plus petits et à usage spécifique, alimentés par des centres de données hyperlocaux comme le souhaite Maroussia Lévesque dans The Walrus Le Canada dispose enfin d’une stratégie nationale en matière d’IA. Les experts la détestent?


lutter contre l’IA ou contre la domination ?

La longue citation qui suit, tirée d’un billet que tous les fans de Dune devraient lire,1Merci à sentiers.media pour la référence ! met le doigt sur ce qui fait la force de l’encyclique de Léon XIV : ce n’est pas la machine qui est le problème mais bien l’usage qu’on en fait, et le pouvoir qu’elle sert.

Magnifica Humanitas est précieux précisément parce qu’il ne commet pas l’erreur grossière actuellement projetée sur le fictif Jihad butlérien. Il ne traite pas la machine pensante ni comme un démon, ni comme une conscience se cachant à l’intérieur des circuits. Il ne voit pas non plus l’IA comme une espèce rivale dont l’émergence doit être combattue par une violence sacrée.

Il demande simplement quelle vision de la personne humaine est élevée par le biais de la machine pensante. Et il met en garde contre les concentrations de pouvoir et les structures de domination mêmes qui hantaient l’œuvre de Frank Herbert.

Je ne suis pas catholique, mais en tant que gauchiste et admirateur d’Herbert, je crois que le mème culturel du Jihad butlérien a encore un réel pouvoir pour freiner la course effrénée vers l’intelligence artificielle générale menée par nos seigneurs de la technologie. Mais je supplie le lecteur de ne pas mal interpréter sa véritable signification.

Dans la spiritualité islamique, le Jihad du conflit martial est considéré comme le « Petit Jihad ». Le « Grand Jihad » est ce que l’on vit lorsqu’on réalise que chaque homme est une petite guerre. Que la maîtrise de soi est une lutte plus grande que la maîtrise de l’homme.

Si nous voulons habiller notre lutte contre les forces inhumaines qui conspirent pour nous dominer, nous surveiller et nous opprimer du symbolisme du Jihad, alors ce doit être ce Grand Jihad. Nous devons lutter contre cette partie de nous-mêmes qui veut céder notre jugement, notre attention, nos conflits et notre humanité aux machines.

La question brûlante concernant l’IA n’est pas de savoir si les machines sont mauvaises. C’est de savoir si les êtres humains permettront aux machines de devenir des instruments par lesquels d’autres êtres humains concentreront le pouvoir. Un Jihad butlérien bien conçu doit viser la technocratie, et non la technologie. [les gras sont de GB]

Le djihad butlérien a commencé

Ma première lecture de l’encyclique de Léon me laissait avec l’impression que le pape était, finalement, technophile. Peut-être cette impression était due à la conférence prononcée à la veille de l’annonce du Vatican devant les évêques du Pays de Galles relatée ici qui m’avait laissé avec cette idée qu’en tant qu’une des « religions du Livre » (juive, chrétienne et musulmane) on pouvait comprendre son intérêt pour une technologie capable de résumer, retrouver, citer dans le texte l’ensemble des savoirs accumulés dans des livres, sermons et évangiles depuis des millénaires.

En fait je me demandais si l’appel à plus de contrôle sur les excès du capitalisme et de sa concentration n’était pas voué à l’échec. C’est à la propriété qu’il faut s’attaquer, et en ce sens l’appel du sénateur Sanders pour que la moitié des actions des grands de l’IA soit versée dans un fonds public me semble un premier pas.

Daron Acemoglu2Lauréat du prix Nobel d’économie 2024 et professeur titulaire de l’Institut d’économie au MIT, est coauteur (avec James A. Robinson) de Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity and Poverty(Profile, 2019) et coauteur (avec Simon Johnson) de Power and Progress: Our Thousand-Year Struggle Over Technology and Prosperity (PublicAffairs, 2023). publiait récemment Le pape aurait dû aller plus loin sur l’IA (ma traduction). Il reconnaît que l’encyclique est un pas en avant.

Léon devance la plupart des commentateurs en soulignant que « la technologie n’est jamais neutre, car elle prend les traits de ceux qui la conçoivent, la financent, la réglementent et l’utilisent ». (…)

Léon a raison d’appeler à une clarté morale et à un débat sérieux à l’échelle de la société. Mais la conversation doit aller au-delà des exhortations pour aboutir à des choix concrets : des mesures antitrust contre les plateformes dominantes, des investissements publics dans une IA complémentaire à l’humain, la réglementation de la surveillance et des armes autonomes, ainsi que des droits significatifs pour les travailleurs et les citoyens sur les données dont dépendent ces systèmes.

L’intervention de Léon rend une telle réponse un peu plus probable qu’auparavant. Mais nous devons tous, nous aussi, défendre l’humanité. (C’est GB qui souligne)

Le pape aurait dû aller plus loin sur l’IA

Il n’y a rien d’inévitable dans la venue de l’IA. Comme Acemoglu l’a défendu dans son article et aussi dans son livre Power and Progress: Our Thousand-Year Struggle over Technology and Prosperity, les conséquences des avancées technologiques relèvent d’un choix et non d’une fatalité.

Il semble bien, cependant, que les gouvernements de l’Europe autant que du Canada se soient convaincus de l’inévitabilité de cette IA, et aient décidé de plonger dans la course, en se donnant quelques outils pour ne pas être totalement dépendants des forces dominantes actuelles. Comme je le soulignais dans le billet précédent (Course à l’IA et open source), l’Europe investit pour accroître son autonomie en matière de semi-conducteurs et d’infonuagique tout en soutenant le développement de l’open-source et de l’énergie. Pour sa part le Canada annonçait la semaine dernière un plan en six axes favorisant l’adoption d’une IA souveraine qui soit open source. Le discours canadien présume que l’adoption de l’IA est une condition du maintien (ou du développement) de la compétitivité du pays.

IA pour tous - 6 piliers
Les six piliers de la stratégie canadienne d’Intelligence artificielle

Alors que nos services de santé peinent à répondre à la demande de services de première ligne, que l’adoption d’un dossier de santé numérique au Québec rencontre d’importantes résistances, et que les données recueillies par l’institut canadien d’information sur la santé présentent encore des incompatibilités entre le Québec et le reste du Canada on nous présente l’adoption de l’IA comme quelque chose qui résoudra quasi magiquement les problèmes, bien humains, de luttes de pouvoir entre corporations et syndicats, de conflits de juridiction entre compétences provinciales et fédérales…

On donne l’impression de vouloir pousser sur tous les fronts en même temps : développer la littératie par la formation à l’utilisation chez les étudiants, la population et les PME… alors que les agents IA disponibles ne nous appartiennent pas et sont loin d’être sûrs; soutenir une adoption rapide de l’IA par les entreprises alors que l’IA souveraine et respectueuse de la vie privée et de la démocratie sont encore à venir… Ne risque-t-on pas alors d’approfondir la dépendance à l’endroit des modèles dominants, chinois ou américains ? Des modèles qui ne sont pas ouverts ni axés sur les valeurs et la culture d’ici.

La Stratégie canadienne en matière d’IA met l’accent sur les alliances qui se développent avec l’Europe et d’autres pays. C’est sans doute le seul moyen de faire face à la puissance des « hyperscalers » qui ont plusieurs longueurs d’avance. De telles alliances ne devraient pas se limiter au seul domaine de l’IA. La mise en commun des ressources pour développer un « commun numérique » capable de nous libérer de la dépendance quasi totale à l’égard des grands de la technologie américaine en matière de bureautique, de gestion infonuagique est de première importance. Le Canada à lui seul ne peut pas développer de solutions open source capables de remplacer les suites bureautiques actuellement omniprésentes. Mais si les pays alliés se divisent le travail tout en s’assurant de l’interopérabilité des modules, on peut imaginer une suite d’applications open qui serait soutenue par un écosystème partagé de développement et de maintenance. La stratégie de l’UE en matière d’open source devrait nous inspirer.

Ce n’est pas le génie des programmeurs américains qui a assuré leur domination, ce sont les lois assurant le caractère intouchable des codes qui ont été imposées par les gouvernements américains depuis trente ans dans le cadre des ententes de « libre-échange » et la puissance financière que cette position monopoliste a permis d’acquérir, leur permettant d’acheter la concurrence et l’innovation quand elles se présentaient. La construction d’un commun numérique de qualité, soutenu par des ressources suffisantes affectées au développement et à la maintenance devrait s’arrimer à la Stratégie canadienne en matière d’IA. Il n’y a pas de IA souverain sans souveraineté numérique. Et pas de souveraineté numérique sans un commun numérique soutenu et partagé à l’échelle internationale.

Notes