IA, démocratie et planification

Après avoir lu plusieurs articles récents et d’autres moins récents, ce dernier, paru hier, me semble le plus important : Vers une science de la fiabilité des IA, par les auteurs Kapoor et Narayanan d’un papier qui a fait beaucoup parler l’an dernier : AI as normal technology1ma traduction : L’IA, une technologie normale. Voir aussi leur article explicatif publié quelques mois plus tard : Un guide pour comprendre l’IA comme technologie normale

L’évolution de la fiabilité des systèmes IA ne semble pas aussi rapide que l’esbroufe entourant leur déploiement pourrait laisser croire.

évolution de la fiabilité des IA
Extrait de New Paper: Towards a science of AI agent reliability

À première vue, un indice de fiabilité qui atteint 80% semble intéressant si on n’est pas trop regardant sur la qualité des résultats… Ça me rappelle les résultats de Google quand on le questionnait et qu’il nous proposait un lien « Je suis chanceux »… Mais quand on parle d’utiliser ces outils dans des contextes décisionnels, critiques même, 80% c’est un mauvais résultats une fois sur cinq. Comme disent Kapoor et Narayanan, ce sera difficile d’atteindre les seuils nécessaires pour les contextes risqués :

Nous estimons que pour un fonctionnement autonome dans des contextes à haut risque, nous avons besoin d’une performance de 3 à 5 « neuf » (une précision de 99,9 % à 99,999 %) afin que la fiabilité ne soit plus un problème, et nous ne pensons pas que les agents basés sur le LLM soient en passe d’atteindre un tel seuil. (…) [N]ous pensons que le passage d’une fiabilité de 90 % à 99 % sera aussi difficile que le passage d’une fiabilité de 99 % à 99,9 %, et ainsi de suite.


C’est bien malheureux : nous ne pourrons nous débarrasser des directeurs généraux et des médecins et administrateurs d’hôpitaux de si tôt ! L’article de Leif Weatherby,2directeur du Digital Theory Lab à l’université de New York est rafraichissant par son humour.

L’adoption rapide de l’IA est entreprise dans le but de masquer sa véritable tendance, dans le but d’étendre le contrôle sur les cadres intermédiaires, en traçant la ligne de la prolétarisation juste en dessous de la direction générale, ou juste en dessous du niveau des vice-présidents.

(…) Je ne sais pas si l’automatisation implicite de l’exécutif offre un espoir pour un avenir socialiste, mais à un moment donné, il faut se demander si cela pourrait vraiment être pire que ce que nous avons actuellement. L’automatisation des postes de direction doit être tentante pour ceux d’entre nous qui n’ont jamais cru à la rationalité des managers. [les soulignements sont de Gilles]

Ce que Weatherby met en lumière c’est que ce ne sont pas que les postes de premier niveau qui sont à risque. Déjà certains postes de cadres et de professionnels (médecins, notamment) sont inscrits dans un « pipeline » de processus quasi-numérisés.

Avec l’essor d’un pipeline hautement technique, allant des essais contrôlés randomisés aux équipements de diagnostic, en passant par l’interprétation des données, le diagnostic et le traitement, nous avons atteint un point où un médecin peut être défini comme un interrupteur-humain permettant d’éviter les poursuites [liability-avoiding decision-switch]. (…) Pourquoi ne pas transférer les salaires manifestement absurdes des médecins et des administrateurs aux infirmières et aux assistants médicaux – qui effectuent le travail de soins et le reste du diagnostic pratique – et se débarrasser complètement des médecins humains, et surtout des administrateurs ?

Weatherby n’est pas sérieux quand il dit cela. Mais ça rejoint ce que je disais il y a 8 jours, et non sur un ton humoristique, dans Où nous mène l’IA ? Au ciel ou en enfer ? :

Mais est-ce qu’on n’a pas déjà des robots, comme ces médecins spécialistes concentrés sur des champs très limités et orientés vers la production en quantité de diagnostics et d’interventions ? Déjà le médecin généraliste qui te reçoit sans même te regarder, ni te toucher, et qui n’a d’yeux que pour son écran et ses résultats d’examens… on pourrait tout aussi bien faire affaire avec une machine, non ?

On peut se rassurer en se disant que les professionnels et les administrateurs ne prendront pas le risque de confier des décisions critiques à des machines, avec de telles fiabilités. Mais les machines sont déjà présentes dans les bureaux, cliniques et labos. Et, malheureusement, il semble que les décisions prisent par l’IA seule soient meilleurs que celles de l’humain assisté de l’IA ! L’entretien de Azeem Azhar avec quatre utilisateurs de l’IA dont un médecin est… inquiétante.

Plusieurs études comparent actuellement l’IA seule à l’IA associée à des médecins, sur différents types de performances cliniques. Et l’IA [seule] a obtenu de meilleurs résultats que les médecins associés à l’IA. Ce n’était pas prévu. Tout était censé être hybride.

Alors, si on maintien le professionnel dans l’équation, cela abaisse les résultats ! Ou bien on pousse vers l’acceptabilité de l’interaction directe de l’ordinateur avec le client, sans intermédiaire humain décisionnel, ou bien on abandonne l’usage de l’IA. Que pensez-vous qu’il va se passer ? Azham et ses invités expliquent un tel résultats :

Les moins performants sont plus enclins à accepter les contributions de l’IA, tandis que les experts rejettent les bonnes contributions de l’IA. Et si vous étendez cela à un soutien agentique, c’est peut-être encore plus vrai. Nous ne savons toujours pas. Est-ce parce que les médecins ont un biais d’automatisation ? Est-ce parce qu’ils ne savent pas comment utiliser l’IA ? C’est vraiment flou pour l’instant.

On peut compter sur la capacité des corporations médicales à défendre les privilèges et l’estime, la reconnaissance sociale dont ils jouissent. Ils ne se laisseront pas facilement réduire à assister l’IA plutôt que l’inverse. Est-ce qu’on a notre mot à dire ici, collectivement comme citoyens ou individuellement comme client ? Ou bien ce sont des choses qui se décideront dans les officines de corporations professionnelles, technologiques et financières ?

On peut penser que le contexte, l’écosystème ou le « pipeline technologique » influenceront la manière dont les médecins s’approprieront ou utiliseront l’IA. Déjà le fonctionnement « à l’acte » a réduit la pratique en petites parcelles comptabilisables sans lien apparent avec la condition de vie du patient. Les professions médicales ont bataillé ferme, depuis longtemps, pour conserver ou étendre leur monopole sur certains actes, l’accès à certains traitements ou spécialistes. L’émergence d’un « consultant-IA » ne viendra-t-elle pas niveler le terrain avec d’autres para-professionnels ou professions ? À moins que les corporations médicales ne s’approprient et monopolisent l’usage de ces IA-consultants. Comme elles le font déjà pour les produits pharmaceutiques.

De telles perspectives apparaissent « naturelles ». Elles ne font que suivre le sentier déjà ouvert, reconnaissant les rapports de force établis. Mais poursuivre les tendances actuelles, les usages dominants est-ce vraiment ce que l’on veut ? Il y a une dimension de performance, d’optimisation et d’accélération dans l’arrivée de l’IA qui devrait nous porter à prendre une pause. À en discuter un peu… Peut-être cette technologie nous permettrait-elle de changer de direction plutôt que de faire plus vite et moins cher ce qu’on fait déjà ?

Pour ne pas évaluer, puis implémenter l’IA comme du « business as usual », il faudrait qu’un certain sentiment d’urgence, justifiant une intention réformiste, un désir de changement.

Un changement saisissant l’irruption de l’IA comme une occasion de réviser nos processus, rééquilibrer les chances ou répartir les capitaux. Je n’ai pas encore lu attentivement les deux longs articles de Benanav bourrés de références (+150) mais je les ai parcouru suffisamment pour apprécier la complexité des solutions proposées par l’auteur pour planifier l’économie en fonction de valeurs plus globales que les seuls intérêts financiers des propriétaires des moyens de production. Tenir compte des conditions environnementales, des désirs et besoins des populations grâce à de nouvelles institutions, dont le remplacement de la monnaie par des crédits et des points.

Le débat sur l’utilisation des outils numériques pour planifier et remplacer ou encadrer l’influence du marché ne date pas d’hier. Comment fixer des prix justes ? Je cherche où je peux trouver cette référence aux débats des années 30-40 sur le « calcul socialiste ». Ça y est, c’est dans Digital Socialism de Evgeny Morozov, dans un New Left Review de 2019 (ma traduction : Socialisme numérique ?). Dans un billet de 2020 je disais :

Dans un article de juin 2019, publié par la New Left Review, Digital Socialism, Morozov relate les débats des années 30-40 entre Hayek et les tenants de la planification socialiste… mais aussi met en lumière les possibilités des technologies pour une planification démocratique et décentralisée, chose qui n’était pas possible à l’époque. Déjà, dans Le Monde diplomatique de décembre 2016, avec Pour un populisme numérique (de gauche), Morozov défendait l’idée que les « données personnelles » qu’utilisent à leur profit les Amazon et Facebook de ce monde devraient être du domaine public, et à ce titre être accessibles, utilisables par tous. Avec Digital Socialism, il pousse un peu plus loin en promouvant la « socialisation des moyens de rétroaction ». La planification et la coordination sociales n’ont plus à être soit centralisées ou laissées au marché, elles peuvent être décentralisées grâce aux nouvelles technologies.

Autour de Morozov, 16 janvier 2020

Dans son Socialism after AI (Le socialisme après l’IA) publié en décembre dernier, Morozov répète son mantra de l’expérimentation décentralisée entre les mains des citoyens, des coops, des cliniques :

[Des] projets d’IA municipaux, coopératifs et basés sur des mouvements, chacun avec ses propres priorités. Une administration municipale pourrait maintenir des modèles ouverts formés à partir de documents publics et de connaissances locales, intégrés dans les écoles, les cliniques et les bureaux du logement selon des règles fixées par les résidents.

N’est-ce pas ce que souhaitent les thuriféraires de l’IA, comme le rêve tout haut un des fondateurs d’Anthropic, Jack Clark en conversation avec Ezra Klein : À quelle vitesse les agents IA vont-ils bouleverser l’économie ? Bon, sans doute se pose la question de la propriété de ces modèles d’IA. Je n’ai pas encore entendu les propriétaires de l’IA proposer de donner leurs modèles aux municipalités…3Mais les modèles chinois ne sont-ils pas ouverts ? GB Le monde rêvé par ces vendeurs de quincaillerie IA s’adresse à des clients, individuels ou corporatifs… les outils qu’ils promettent vont leur faciliter la vie, les rendre plus productifs, plus profitables. Et non plus justes ou plus équitables, ce serait changer les règles du jeu !

Ce que Shapiro met en relief dans son texte récent (La prochaine grande transformation) c’est la dimension sociale, l’inscription, le réencastrement dans la société d’une économie saine. L’Occident a « gagné la guerre froide » grâce à ses programmes sociaux et l’État providence. Pourtant la fin de la guerre froide a coïncidé avec le démantèlement ou à tout le moins l’affaiblissement dudit État-providence, au profit d’un capital de moins en moins ancré, de plus en plus volatile… et concentré.

C’était aussi, un peu, ce que soulignait Farrell dans son IA est une technologie sociale, qui répondait à l’assertion de Kapoor et Narayanan qui, quant à eux, défendaient une conception de l’IA comme une technologie normale. Cette technologie n’est pas miraculeuse, et elle aura besoin de s’inscrire dans des contextes technologiques et sociaux particuliers pour être utilisée. Des contextes qui, pour l’instant, sont dominés par une culture compétitive, guerrière et identitaire.

Les mécanismes de rétroaction, que Morozov souhaitait socialiser (en 2019, dans Socialisme numérique ?), en obligeant les Big Data à partager au moins une partie de leurs données et analyses, sont devenus l’IA, en 2025, dont Morozov souhaite décentraliser, démocratiser l’accès (dans Le socialisme après l’IA). Mais pourquoi l’IA serait-elle plus partageable, démocratisable que les infrastructures de rétroaction numériques en 2019 ou encore les centres de données (Socialize the Data Centres), en 2015 ? Les mêmes principes de fonctionnement décentralisé assurant le maximum de liberté aux unités de base traversent les écrits et travaux4Autour de Stafford Beer – The Santiago Boys; Evgeny Morozov: We Need a Nonmarket Modernist Project [Jacobin] de Morozov. Mais la stratégie pour mettre en oeuvre de telles idées généreuses est mince, pour ne pas dire inexistante.

J’ai relu, après l’avoir traduit, le texte de 2019, pour mieux comprendre celui de 2025… Je vais relire la critique menée par Benanav de la position de Morozov (Une véritable économie politique de la technologie – Une réfutation de Morozov), pour déterminer si je dois lire, enfin, les deux longs textes de Benanav (Au delà du capitalisme — 1 et Au delà du capitalisme — 2) dont je n’ai pour l’instant que parcouru les paragraphes pour mieux y insérer les quelques 150 notes de bas de page.

Je n’ai pas l’impression que l’utopie (« au delà ») élaborée par Benanav sera vraiment plus instructive sur les stratégies de mise en oeuvre…

Et puis, il y a le texte avec lequel je commençais ce billet, Vers une science de la fiabilité des IA que je devrais relire pour pondérer l’enthousiasme d’un Morozov.


Billets passés à sujets similaires

Notes

veiller tard

Note en vue d’un atelier du groupe Passerelles sur la Veille.

J’hésitais à m’avancer pour présenter mes habitudes et outils, considérant que je ne fais pas de veille pour une organisation. Je fais ça bénévolement pour des fins qui ont des racines lointaines… et je suis seul à définir ce que je surveille ou non. Ce qui me donne une grande (trop?) marge de liberté et rend mon profil de « veilleur »plutôt atypique. 

Au quotidien, j’articule mon travail de veille entre mes fils RSS (75), mes abonnements à Substack (15-20 ?), mes newsletters (10-15?), revues (5-6 dont The-Syllabus) et journaux (1-2) à l’input et mon blogue (Gilles en vrac), mes deux carnets sur Praxis, quelques groupes Passerelles et une liste Google en organisation communautaire comprenant 700+ abonnés à l’output.  

J’utilise de plus en plus mon blogue comme espace de travail : j’y stocke des pages à lire, des traductions faites (avec DeepL Pro) mais encore à lire, des brouillons d’articles…

J’ai recommencé à utiliser Inoreader, version pro cette fois, après avoir utilisé longtemps NetNewsWire sur Mac, puis la fonction de suivi de fils RSS inclue dans DEVONthink (un gestionnaire de documents puissant utilisé très imparfaitement pour l’instant). Le passage de cette dernière solution à Inoreader a été l’occasion d’élaguer un peu ma liste de flux. Que j’ai classés en 15 catégories. Me reste à trouver des façons raisonnables de traiter, gérer cette information, pour éviter d’être régulièrement déborder, au point de « flusher » beaucoup de ce qui est recueilli en survolant trop rapidement. 

Je me demande souvent si un travail collectif me permettrait de mieux suivre ces sources… il faudrait que l’effort, le temps de discussion et les compromis qu’implique le travail à plusieurs, vaille le coup. J’imagine parfois discuter, présenter à d’autres pourquoi je suis telle ou telle source. Ce serait un passage obligé, puisqu’on peut suivre une même source pour y trouver, détecter des choses différentes. Si je suis abonné à la revue Science, qui publie chaque semaine des dizaines de pages, ce que j’y trouve d’intéressant ne sera peut-être pas la même chose que ce que tu y trouverais ! 

La discussion sur la pertinence, les contenus potentiels d’une source permettrait peut-être d’identifier des « mots-clés », des contenus spécifiques à suivre, pour une celle ou celui qui aurait à suivre ce fil au nom des autres ? Par ailleurs certains thèmes chauds d’actualités seraient difficiles à abandonner pour ma part (IA, par exemple). 

Tout comme le changement de logiciel de suivi RSS m’a permis d’élaguer ma collection de flux, mon changement d’adresse courriel (passant d’une adresse Gmail à gillesenvrac.ca) me permet de faire le tri parmi toutes ces lettres et circulaires qui se sont accumulés avec le temps.


Les questions posées :

  • À quoi ressemble votre semaine “type”? 
    • Lecture, lectures, traductions, lectures, exploration…
    • Écriture
  • Où perdez-vous de l’énergie ou du sens? 
    • Changement de systèmes (courriel, inoreader,…)
  • Qu’est-ce qui vous fait gagner du temps? /
    • Changer de système !
  • Comment éviter la surcharge informationnelle? Qu’aimeriez-vous expérimenter prochainement?
    • Discuter des bonnes sources sur un thème : l’IA ?

https://wiki.reseauadn.ca/wiki/La_communauté_de_pratique_et_la_veille_collaborative

https://tiess.ca/projets/la-veille-pour-renforcer-nos-collaborations-et-capacites-dagir

https://passerelles.encommun.io/c/veille


Eric Olin Wright


Différents niveaux de lecture quand on fait de la veille. Sauvegarder, qualifier (taguer) des éléments pour y revenir à un autre moment plus en profondeur. (P. Tanguay)

Pour ma part, j’ai l’impression de me laisser aller un peu trop à l’intuition… plongeant dans la lecture d’un ou d’une série d’articles, parce que je trouve ça intéressant et que j’ai l’intuition que ça pourrait en intéresser d’autres… Sans avoir de plan précis, ni de client à servir ! Par exemple, j’ai passé, comme beaucoup de monde sans doute, pas mal de temps il y a quelques semaines autour de la question du ICE au Minnesota… parce que je trouvais ça intéressant, mais aussi, quel hasard !, parce que je venais de lire deux livres de Hahrie Han qui parlaient de l’action communautaire et de communautés religieuses dans cette région (ce qui se passe à Minneapolis).

Et depuis quelques semaines, je suis plongé dans – autour de l’IA… que j’essaie de suivre à partir d’auteurs qui me semble à la fois critiques et bien informés. Mais une des sources qui m’a le plus nourri ces derniers jours n’était pas sur mon radar mais m’a été apportée par la lecture de Shapiro, suggérée par Tanguay qui m’amenait sur the ideas letter où j’ai trouvé un article d’une source appréciée depuis longtemps : Evgeny Morozov : Socialism after AI (Le socialisme après l’IA). La lecture de cet article me rappelle que j’avais déjà en « banque » (dans mes articles traduits mais non-lus) les articles de Aaron Benanav (Au delà du capitalisme — 1 et Au delà du capitalisme — 2) que Morozov critique. Je remarque que Morozov et Benanav font aussi l’objet d’une réplique dans la même lettre « the ideas lettre » par Leif Weatherby : Automate the C-Suite (Automatiser la direction générale). Trouvant Weatherby intéressant je suis allé lire son article de mai 2025 Our Spreadsheet Overlords (Nos maîtres les tableurs) Benanav a aussi répondu à la critique de Morozov : A Real Political Economy of Technology (Une véritable économie politique de la technologie).

Et je n’ai encore presque rien fait de ces lectures !! Mais je crois qu’elles pointent vers une dimension de l’IA qui est trop souvent oubliée : l’IA comme outil de planification de l’économie. C’est la poursuite d’un vieux débat commencé durant les années ’30 (sur la planification socialiste VS le marché) !

L’ère de l’IA amènera-t-elle une Grande Transformation ?

La véritable compétition, conclut Shapiro, porte sur le modèle d’intégration sociale capable d’absorber l’IA sans détruire la société.

Merci à Patrick Tanguay pour la référence dans son dernier sentier.media

J’ai traduit l’article de Shapiro (The Next Great Transformation) publié le 19 février dans la (une) lettre de l’Open Society Foundations : the ideas letter. Jeremy Shapiro est directeur de recherche à l’European Council on Foreign Relations. Ma traduction : La prochaine grande transformation

Le recours à la théorie de Karl Polanyi (La Grande Transformation) permet à Shapiro de cadrer l’arrivée de l’IA dans une perspective longue de relation entre l’économie de marché et l’État, entre économie de marché et société : les sociétés fonctionnent mieux lorsque l’économie (et les transformations que son développement amène) est acceptée, encadrée par la société plutôt que cette dernière assujettie aux humeurs et impulsions d’un marché qui s’est extirpé des contraintes nationales et sociales. 

C’est une hypothnèse séduisante que celle d’un retour de l’État-providence dans une forme assouplie, modernisée (IA oblige!) qui permettrait de contrecarrer les effets délétères de l’implantaton de l’IA tout en soutenant un développement plus responsable, stratégique de l’IA et des règlementations l’encadrant. Un développement tout de même. Même si l’auteur émet un certain doute sur l’utilité réelle de ce développement (« Si l’engouement est justifié, l’IA générera des rentes substantielles »). Compenser pertes et déplacements d’emplois non seulement par des revenus plus accessibles mais aussi de nouveaux emplois significatifs, permettant intégration et reconnaissance sociales. 

Pendant la guerre froide, la concurrence avec l’Union soviétique n’était pas seulement militaire ou technologique, elle concernait également l’organisation sociale. Le succès de l’Occident dans cette lutte doit beaucoup plus à l’État providence qu’on ne le reconnaît souvent. La social-démocratie d’après-guerre a stabilisé la société capitaliste en décommodifiant les risques clés, tels que le chômage, l’invalidité ou la vieillesse. Elle a légitimé les marchés en garantissant que la croissance se traduise par une prospérité largement partagée et a permis aux gouvernements occidentaux de soutenir une concurrence géopolitique à long terme sans crise interne constante. (Ma traduction, mes soulignements)

Une telle vision de la « victoire de l’Occident  » fait la part belle à la social-démocratie et l’État providence sans dire un mot des effets de la délocalisation et de la libéralisation des marchés sur la consommation dans ces société démocratiques capitalistes. Les assaults du néo-libéralisme contre l’État-providence ont été d’autant plus fructueux qu’ils coïncidaient avec l’arrivée de produits de base à meilleur marché, ou d’innovations techno-ludiques aguichantes. 

La fin de la guerre froide amenait une accélération du commerce et des investissements transfrontaliers permettant la réduction des couts de consommation (ou son augmentation à rabais) qui compensa pendant un temps les pertes d’emplois liées à la délocalisation. Mais les nouveaux emplois (dans les services, les technologies) n’étaient pas nécessairement pour ceux qui avaient perdu le leur… 

La croissance fulgurante des Big Tech n’est pas que le fait d’esprits supérieurs et maléfiques qui ont sû saisir les opportunités et s’imposer auprès des politiques… elle s’est appuyée sur une complicité parfois enthousiaste de la part des consommateurs et producteurs indépendants. Nous avons collectivement participé au développement, à l’invention de cette culture numérique, médiatique, hédoniste et individualiste. La classe moyenne, dont tout le monde se dit membre, s’est investie dans sa résidence-capitalisée, ses voyages annuels ou ses automobiles dernier cri… les autres étant scotchés à leur écran de téléphone. 

Autrement dit, nous ne sommes pas que des victimes de ce nouveau régime. Est-ce à dire que les individus doivent porter la principale responsabilité du changement ? Non, ce sont les cadres juridiques et économiques, les corporations toute-puissantes… mais les consommateurs ne sont pas innocents ni sans pouvoir. Ce pouvoir qui s’organise dans les associations, les organisations de la société civile, des mouvements de résistance et de promotion de valeurs alternatives. 

Cette réflexion m’a rappelé le travail de Bélanger et Lévesque de 1991 : La « théorie » de la régulation, du rapport salarial au rapport de consommation. Un point de vue sociologique. Je ne suis pas sûr qu’il faille remonter aussi loin pour fonder une réflexion sur la place des rapports de consommation… peut-être la nouvelle « mésoéconomie » serait-elle plus appropriée pour saisir à la fois rapports de production et de consommation ?

EN TERMINANT, mes commentaires critiques ne devraient pas vous empecher de lire l’article de Shapiro qui excelle dans son résumé des thèses de Polanyi et sa synthèse des enjeux géopolitiques liés à l’IA.

Où nous mène l’IA ? Au ciel ou en enfer ?

Dans un article du New York Times, Où nous mène l’intelligence artificielle ? (ma traduction) on peut voir, en quelques questions posées à 8 « grands penseurs », la diversité des opinions et les oppositions de points de vue. Sur la question de l’éducation je préfère encore écouter Stephen Downes, qui, même si je le trouve un peu trop optimiste, ou agnostique en ce qui a trait à la (prétendue) puissance de l’IA, nous ramène aux questions de fonds que le monde de l’éducation doit se poser (ma traduction). Ça rejoint un peu ce que disait une des 8 personnes interviewées par le NYT : « L’éducation avait déjà besoin d’une refonte en profondeur, donc la nécessité de s’adapter aux nouveaux outils d’IA pourrait être une bénédiction déguisée. » C’est la même Helen Toner qui disait, d’entrée de jeu :

Je pense que nous disposerons de systèmes d’IA capables d’apporter une contribution significative à la pointe de plusieurs domaines scientifiques, mais auxquels vous ne confieriez toujours pas l’organisation des camps d’été de vos enfants.

Par ailleurs j’ai apprécié le rapide tour d’horizon fait par David William Silva le 9 février dernier dans Je suis désolé de briser vos illusions : vous vous faites berner au sujet de l’IA, et vous allez bientôt vous sentir vraiment stupide. (ma traduction).

J’ai utilisé l’IA à plusieurs reprises comme mécanisme de brainstorming, comme caisse de résonance pour des idées en phase initiale.

Et voici ce que j’ai découvert : chaque fois que j’avais une idée qui sortait vraiment des sentiers battus, l’IA me décourageait de la poursuivre. Lorsque j’ai persisté, elle ne s’est pas contentée de me repousser, elle m’a pratiquement supplié d’arrêter. De ne pas continuer. De ne pas insister.

Réfléchissez à ce que cela signifie. L’outil que tout le monde vous présente comme « créatif » et « révolutionnaire » est, de par son architecture, incapable de faire autre chose que de calculer la moyenne de ce qui existe déjà. Il s’agit d’un résumé statistique du passé qui se fait passer pour une fenêtre sur l’avenir.

Autrement dit si vous utilisez IA pour résumer des échanges, des documents ou des ensembles de documents vous risquez fort de perdre ce qu’il y a de novateur, de créatif dans le lot.

Parmi les critiques les plus solides de l’engouement actuel pour la « machine qui parle », je crois qu’il faut retenir le dernier livre d’Éric Sadin, philosophe français qui en est, avec Le désert de nous-même, à son dixième livre sur la question de l’IA et ses corollaires.

Sadin fait le tour des mondes touchés (éducation, travail, arts, littérature et traduction).

Comment ne pas percevoir dans les terribles, et si éloquentes, paroles de ce professeur que quelque chose comme l’un des pivots de notre humanité commune est en train de vaciller? : «Les étudiants remettent en question l’intérêt même de faire des devoirs. C’est tellement démoralisant. J’adorais mon travail, mais j’ai décidé d’arrêter complètement. Avec des outils comme ChatGPT, ils pensent qu’ils n’ont plus aucune raison de développer des compétences. Je me demande pourquoi je perds mon temps à noter des textes rédigés par une machine que mes étudiants n’ont peut-être même pas pris la peine de lire. La sensation d’inutilité mine ma pédagogie. Je suis effondré. Avec ChatGPT, plus rien n’a de sens. C’est la fin d’une relation particulière, déjà sur le déclin, entre élèves et professeurs. L’IA marque moins le début d’une ère nouvelle qu’elle n’est le coup de grâce porté à un métier déjà à genoux en raison des coupes budgétaires, du déclin économique, de la course aux diplômes…»

Le désert de nous-même, p. 76

Alors que la France accueillait à Paris, en février 2025, le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle (IA) qui se voulait une approche positive, Sadin s’est retrouvé au coeur d’un « contre-sommet » (Contre-sommet de l’IA : pour un humanisme de notre temps) qui s’est tenu en même temps au Théâtre de la Concorde, à quelques centaines de mètres du Grand Palais où se tenait le sommet officiel.

Son livre se termine sur sept exigences, sept principes suivis de sept actions. Parmi les principes, les qualités humaines, fondement des libertés, à défendre; les limites corporelles et mentales à protéger; les savoir-faire accumulés parfois depuis des siècles, à pérénniser; l’isolement à contrer; les développements technologiques à contrôler à partir du terrain; les aides publiques aux technologies délétères à abolir; le refus des demandes de compensations financières par les auteurs et artistes ! Ce dernier point parce que négocier, et accepter des compensations c’est légitimer l’appropriation monopoliste des savoirs et créations de tous.

Du côté des actions, tout d’abord le développement de réseaux de solidarités nationales et internationales; des chartes établies par les principaux concernés pour identifier ce qui est acceptable et ce qu’il faut refuser; refuser d’utiliser les systèmes qui bafouent les principes dégagés par l’action collective; faire grève, comme les scénaristes de Hollywood; utiliser les recours en justice possibles; chaque gain crée de la jurisprudence; rassembler et diffuser la contre-expertise émanant des acteurs terrain pour l’opposer aux « discours hors-sol » véhiculés par les « tenants de l’obsolescence de l’homme ».

Mais je me demande : eut-on suivi de tels conseils par le passé est-ce qu’on aurait encore la typographie à l’ancienne ?


Je ne sais si je dois classer ce Désert de nous-même parmi les discours catastrophistes anti-IA. Des discours d’opposition qui se trouvent à servir, indirectement, les promoteurs de cette même IA en accréditant la puissance « extraordinaire » de ces technologies… qui changeront le monde, qu’on le veuille ou pas. Et alors, on doit se précipiter pour en prendre le contrôle, malgré les risques inhérents car si on ne le fait pas, les « ennemis sans vergogne » ne se gèneront pas et nous soumettront à leur contrôle, leur monopole.

Ce que je retiens de Sadin, et aussi de Downes, c’est qu’il ne faut pas abandonner le fort mais bien plutôt revenir aux questions de base, à la qualité du lien qui fonde le service (d’éducation, de soutien social ou médical…). Il ne faut pas céder à la facilité et à la mode, ou, chez les cadres, à l’illusion du travail mécanique qui ne fait que reporter ailleurs, sur le client, sa famille ou dans la rue les éléments d’humanité qu’on aura oblitéré pour les remplacer par des formulaires, des robots, des procédures automatisées.

Si l’on doit trouver une utilité à ces nouveaux gadgets, cela ne devrait pas être pour consolider un système dans ses pires défauts ! Mais pourquoi, au juste, faudrait-il trouver une utilité à ces gadgets ? Parce que les Big Techs y voient leur intérêt ? L’intérêt de valoriser ce qu’ils ont déjà accumulé, volé et thésaurisé de nos savoirs et cultures pour renforcer encore leur emprise sur nos procédés, nos gouvernements, nos économies ?

Mais est-ce qu’on n’a pas déjà des robots, comme ces médecins spécialistes concentrés sur des champs très limités et orientés vers la production en quantité de diagnostics et d’interventions ? Déjà le médecin généraliste qui te reçoit sans même te regarder, ni te toucher, et qui n’a d’yeux que pour son écran et ses résultats d’examens… on pourrait tout aussi bien faire affaire avec une machine, non ?

Je trouve l’idée avancée il y a quelques mois par Andrew Curry plus qu’intéressante : l’arrivée de l’IA ne marquerait pas le début d’une vague transformatrice mais plutôt la fin de la vague de l’informatisation (ma traduction de son article) amorcée en 1971. Je ne sais si vous vous rappelez la frustration que provoquaient nos questions posées à Google, avant l’introduction de l’IA ? Il fallait trouver les mots justes, et la bonne manière. Alors que ce moteur de recherche gobait depuis des décennies tout le web il nous fallait encore poser nos questions comme en… 1998. En ce sens, la possibilité de poser des questions « en langage naturel » me semble plutôt rattraper un retard qu’une véritable avancée.

Mais l’IA c’est plus que cela. Notamment la production de « fakes » est devenue endémique, sans parler des différentes formes de « slop » (textes pseudo-scientifiques, films mettant en vedette des simulacres de personnes…). Gary Marcus, dans un billet du 14 février (We URGENTLY need a federal law forbidding AI from impersonating humans) cite le philosophe Daniel Dennett qui appelait, dans un article de mai 2023 dans The Atlantic, à interdire les contrefaçons de personnes. (ma traduction)

L’ARGENT EXISTE depuis plusieurs milliers d’années, et dès le début, la contrefaçon a été reconnue comme un crime très grave, passible dans de nombreux cas de la peine capitale, car elle sape la confiance sur laquelle repose la société. Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire, grâce à l’intelligence artificielle, il est possible pour quiconque de créer des personnes contrefaites qui peuvent passer pour réelles dans bon nombre des nouveaux environnements numériques que nous avons créés. Ces personnes contrefaites sont les artefacts les plus dangereux de l’histoire de l’humanité, capables de détruire non seulement les économies, mais aussi la liberté humaine elle-même. Avant qu’il ne soit trop tard (il est peut-être déjà trop tard), nous devons interdire à la fois la création de personnes contrefaites et leur « transmission ».

Les sanctions pour ces deux infractions devraient être extrêmement sévères, étant donné que la civilisation elle-même est en danger.

Si l’IA peut apparaître à plusieurs comme un nouveau jouet, une technologie facilitant certaines recherches… elle comporte de nouveaux risques qu’il faut certainement encadrer. Il faut se méfier des discours catastrophistes autant que des promoteurs d’une intelligence suprême : les deux contribuent à gonfler à outrance les potentiels (positif ou négatifs) de cette technologie, au grand bonheur de quelques Big Techs vendeurs de datacenters et de logiciels. Voir La hype de l’IA : pourquoi les loups crient au loup ?

Les citoyens de l’Ohio se rebellent devant les conséquences de l’implantation de multiples centres de données. Doit-on simplement profiter de l’occasion pour vendre plus d’électricité à ces États limitrophes ? C’est ce que laisse entendre Gus Carlson dans le G&M d’aujourd’hui. Oui, les grandes corporations de la finance et de la technologie font déjà de la « connaissance de l’IA » (entendez l’usage de Copilot avec Word) un critère d’embauche… et certains technophiles s’amuseront, s’évertueront même, à démontrer comment l’IA Claude peut écrire un papier assez raffiné1Je pense à cette provocation de Yascha Mounk : The Humanities Are About to Be Automated. Incidemment j’ai traduit cet article mais ne l’ai pas encore lu. pour tromper les comités de lecture de revues scientifiques…


Je termine ce billet ambivalent avec deux articles qui s’opposent. Le premier article se veut une réponse à un message très populaire283,9 millions de vues depuis le 10 février de Matt Shumer sur X qui prédisait des pertes d’emploi catastrophiques à court terme : Pourquoi je ne m’inquiète pas pour les pertes d’emploi liées à l’IA par David Oks. J’ai trouvé ses arguments décrivant les goulots d’étranglement dans l’adoption des technologies assez convaincants… même si je trouvais son optimisme un peu naïf et sa vision de l’avenir qui me rappelait les discours sur la « civilisation du loisir » :

Je ne pense pas qu’il faille trop s’inquiéter pour ce monde. La transition vers celui-ci sera plus longue et plus douce que ce que les gens pensent aujourd’hui ; et lorsque nous aurons atteint cet état, nous aurons passé un certain temps dans un monde d’une telle abondance et d’une telle richesse que les emplois pourraient tout simplement devenir superflus. Peut-être passerons-nous notre vie à nous adonner aux loisirs, à la poésie, aux mathématiques pures ou à l’art raffiné du looksmaxxing (maximisation de l’apparence). 
[Pourquoi je ne m’inquiète pas…]

Ce David Oks est partenaire chez Adreessen Horowitz, ce qui explique sans doute son optimisme et les limites de sa vision. Des limites qui ont été bien identifiées par quelqu’un qui a répondu dès le lendemain au texte de Oks : Pourquoi je m’inquiète pour la perte d’emplois + Réflexions sur l’avantage comparatif, par claywren sur une plateforme que je ne connaissais pas, en fait deux plateformes collaboratives : Lesswrong et Greaterwrong.

Ce deuxième texte, celui de claywren, amène des chiffres qui contredisent les prétentions de Oks, en matière de pertes d’emplois, mais surtout il pose des questions que le premier ne pose pas : comment sont répartis les gains de productivité éventuellement produits par l’IA ? Il cite des rapports qui chiffrent déjà des changements importants dans des secteurs, et pas seulement dans les niveaux d’entrée de ces secteurs :

Les remplacements touchent déjà les professionnels en milieu de carrière dans les domaines de la création et du savoir.

Voir les rapports liés aux illustrateurs et graphistestraducteursrédacteurs et licenciements d’entreprise explicitement liés à l’IA.

Il rejoint ainsi les conclusions de Sadin. Aussi je crois, pour conclure cette Nième incursion dans le monde merveilleux/angoissant de l’IA : Il faut agir dès maintenant pour interdire les personnifications sans l’accord des sujets; il faut développer un encadrement, des règles qui mettent en évidence l’usage fait au quotidien : identifier les portions d’un rapport réalisé par l’IA… Et si des centres de données liés à l’IA devaient être construits ici, cela devrait d’abord servir à développer notre souveraineté numérique plutôt que d’amplifier notre dépendance à l’égard des oligarques américains : une liaison numérique entre l’Europe et l’Asie passant par l’Arctique mettant à profit d’éventuels centres de données indépendants des GAFAMs ?

Notes

gauche de rupture, oligarchie et démocratie

Je termine la lecture de Nouveau peuple, nouvelle gauche. Et celle de deux articles touchant des questions semblables : celui par Farrell, à propos des débats entre démocrates modérés et ceux plus à gauche (Le théorème de l’électeur médian est un piège de clarté – ma traduction) et la lettre de Wallace-Wells, du New York Times, à propos d’une « guerre des classes » de plus en plus inévitable entre le peuple et l’oligarchie (Le peuple contre les ploutocrates – ma traduction). Il me reste à lire The Left Has a Hyperpolitics Problem, une suggestion de Farrell, article pas encore lu mais déjà traduit.

J’ai aussi pris le temps, ce matin, d’écouter l’entrevue d’une heure vingt que Christian Rioux accordait à Stéphan Bureau à son émission Contact. Ceci après avoir parcouru assez attentivement1à mesure que je transcrivais les quelques 80 notes de bas de page qu’il contenait un article, référé par The Syllabus2Un service de veille initié par Evgeny Morozov : Rupture Theory, par Can West sur Negation Magazine (ma traduction : La théorie de la rupture).


Ce petit bouquin de 275 pages est publié aux Éditions Amsterdam par l’Institut La Boétie, un institut co-présidé par Jean-Luc Mélanchon, fondateur de La France Insoumise (LFI). Le livre s’ouvre sur un entretien avec Nancy Fraser et Jean-Luc Mélanchon, sur le thème Construire un nouveau sujet politique. Suivent une quinzaine de chapitres par une vingtaine d’auteurs et autrices, introduits et coordonnés par Julien Talpin. Un Talpin qui ne m’avait pas impressionné avec son chapitre sur le community organizing dans  Du social business à l’économie solidaire : critique de l’innovation sociale, publié en 2020. Mais à voir la quantité de papiers qu’il a produit sur le sujet et, surtout, au vu de la qualité des articles rassemblés dans ce livre, je veux bien réviser mon opinion sur ce chercheur en science politique au CNRS (Ceraps/Université de Lille), spécialiste de la démocratie participative.

Divisé en trois grandes parties, comprenant chacune quatre ou cinq textes documentés, appuyés sur le terrain le plus souvent :

  • Nouveau peuple – Qui sont les classes populaires au XXIe siècle ?
    • Nouvelles réalités au travail, nouvelles classes populaires ? par Sarah Abdelnour
    • La surexploitation des classes populaires racisées. Le cas des chauffeurs Uber, par Sophie Bernard
    • Des classes populaires féminisées, par Rachel Silvera
    • Les espaces populaires : Déconstruire l’opposition entre les campagnes et les cités, par Clara Deville et Pierre Gilbert
    • La construction historique de l’unité ouvrière, par Samuel Hayat
  • Le peuple et la gauche : divorce ou retrouvailles ?
    • Les classes populaires: droitisation ou grande démission ? Par Vincent Tiberi
    • Comment la social-démocratie a perdu les classes populaires, par Bruno Amable
    • Aggiornamento – Comment (une partie de) la gauche a transformé son rapport aux quartiers populaires, par Julien Talpin
    • Les gauches et les Gilets jaunes par Magali Della Sudda et Elisabeth Godefroy
    • La gauche et les classes populaires en Europe: quelles perspectives communes? par Raúl Gómez et José Lopes
  • Que faire ? Construire un bloc populaire
    • Mobiliser les abstentionnistes, clé d’une victoire de la gauche, par Tristan Haute
    • Le défi du modèle militant – Leçons et limites de l’expérience communiste par Julian Mischi
    • Les syndicats, vecteurs possibles de politisation à gauche? par Sophie Béroud
    • Faire de l’écologie, défaire l’ordre social par Hadrien Malier et Jean-Baptiste Comby

La critique des erreurs de la social-démocratie faite par Bruno Amable rejoint le thème de Farrell (L’électeur médian). Tous deux citent d’ailleurs le « théorème de l’électeur médian » qui implique que « les élections se gagnent au centre. Une offre politique centriste devrait permettre de recueillir les voix des électeurs de gauche, qui préféreront encore un gouvernement du centre à un gouvernement de droite. » Plusieurs des articles insistent sur la formation des militants, à la démocratie, au débat politique, à la négociation… Les leçons tirées de l’évolution de la structure militante du Parti communiste français, ou des pratiques syndicales devenues moins politiques qu’avant misent sur l’ouverture au quartier (où loge l’entreprise) et sur la liaison avec les forces citoyennes hors du Parti.

L’ancrage dans les communautés et les quartiers, en passant par les associations et les organisations militantes et civiles reste la perspective de choix, pour une organisation comme LFI qui se veut plus un mouvement qu’un Parti, une fédération de causes et de réseaux réunis par une plateforme où l’on peut s’inscrire pour agir ou participer à des formations, sans nécessairement devenir membre… Rejoindre et mobiliser le « quatrième bloc », à savoir les abstentionnistes, est une cible stratégique de premier plan.


L’article de Wallace-Wells, Le peuple contre les ploutocrates, souligne l’évolution du financement de la joute politique par les milliardaires :

« [E]n 2010, les milliardaires avaient dépensé 18 millions de dollars pour l’élection présidentielle de 2000, 13 millions pour celle de 2004 et 16 millions pour celle de 2008. Puis vint le déluge. En 2012, le total s’élevait à 231 millions de dollars, et ce chiffre a encore doublé au cours des trois cycles électoraux suivants, pour atteindre 682 millions de dollars en 2016, 1,2 milliard de dollars en 2020 et 2,6 milliards de dollars en 2024. »

Les ploutocrates non seulement accumulent des richesses mais aussi, mettent la main sur les médias tout en se réservant une porte de sortie… se dotant de résidences hors du pays pour y transférer partie de leur fortune au cas où il viendrait à l’idée des États de taxer leurs avoirs, comme la proposition bientôt soumise à référendum en Californie visant à taxer les grands patrimoines à hauteur de 5%.


Parti ou mouvement ?

LFI (La France Insoumise) semble miser clairement sur la forme mouvement, notamment dans la postface de Nouveau peuple… écrite par la co-présidente de l’Institut La Boétie, Clémence Guetté, qui est aussi vice-présidente de l’Assemblée nationale française :

Ainsi, dans le contexte d’une fragmentation perpétuelle et évolutive des classes populaires, notre responsabilité est de construire une nouvelle interface au service du peuple nouveau. Ce nouvel espace, c’est la forme mouvement. (Nouveau peuple, nouvelle gauche, page 270)

(…) être insoumis n’est pas un engagement exclusif. Il suffit de s’inscrire sur une plate-forme, sans avoir à payer quoi que ce soit, pour être compté comme tel, et pouvoir commencer à militer.

Cette forme souple et même « gazeuse », au dire de madame Guetté, lui permet de dénombrer quelque 450 000 militants. Considérant la multiplicité des fronts de lutte, des organisations locales, régionales et nationales… la formule mouvement a sans doute permis d’assembler tactiquement un large front capable de faire face à l’establishment politique. Elle reconnait tout de même que tout ne s’arrête pas avec l’élection :

Les victoires électorales s’inscrivent dans un processus long de transformation de la société. Elles doivent être considérées comme des étapes. Notre devoir, comme mouvement de la révolution, citoyenne est de proposer une stratégie pour gagner les élections, et de les gagner d’une façon qui permette, après la victoire, aux processus de se poursuivre, d’affronter ensemble, nos puissants adversaires, et de ne pas reculer. (Idem, page 267)

L’effritement de l’unité et de l’importance de la « classe ouvrière », à cause des délocalisations mais aussi de la montée des « autres fronts » : féminisme, écologisme, âgisme (jeunes, vieux), orientations sexuelles… accompagnés de la montée en nombre des classes moyennes et éduquées, des populations immigrantes… ont conduit les partis à délaisser le travail à long terme pour se replier sur des stratégies électoralistes à l’affut des sentiments et tendances pistées par les derniers sondages et analysées par les experts en data (de là le théorème de l’électeur médian).

Les syndicats sont devenus moins forts mais aussi moins politiques, en France comme aux USA. La Politique est devenue « sale », non-fiable, conduisant à des taux grandissants d’abstention. Pourtant les dernières années ont vu des manifestations monstres se tenir (500 000 personnes à Montréal pour l’environnement; des millions aux USA pour BlackLivesMatter;…). Un monde que certains qualifient pourtant de Hyperpolitique. Les gens sont politisés mais dans leur bulle, sur un sujet, pour un moment, sans que cela conduise à des changements durables, structurels ni, le plus souvent, à un engagement à long terme.

On parle de la gauche « de rupture » pour signifier qu’il ne s’agit pas que de gagner des élections mais aussi de changer la structure, la société dans son fondement capitaliste. Le long texte sur la Théorie de la rupture, un peu rébarbatif pour ses références à Lénine et autres arcanes de l’extrême gauche, mais intéressant parce qu’il sait reconnaître à quel point la gauche n’a pas réussi à transformer des moments de grande mobilisation en quelque chose de durable. Il faut former des cadres, dit-il en conclusion. Un peu comme le disent certains des textes de Nouveau peuple…

Mais former à quoi, si ce n’est à être des bras pour poser des affiches, pointer au téléphone ou faire du porte-à-porte à la veille d’une élection ? Hahrie Han, dans son livre Undivided3J’en ai parlé ici mais voir aussi cet article La méga-église qui a tenté de lutter contre le racisme, décrit la formation développée et suivie par quelques militants dont on suit le parcours personnel. Une formation visant à donner aux participants des capacités autonomes d’orientation et de décision dans des situations toujours nouvelles qui ne peuvent simplement être inscrites dans le Plan d’un Parti. D’ailleurs, dans ce cas précis, il ne s’agit pas d’un parti politique mais plutôt d’une initiative portée dans un premier temps par une église (Crossroads) en vue de lutter contre le racisme.

Le peuple n’est plus ce qu’il était. Il n’est plus de couleur uniforme ni, parfois, de genre évident… Les identités (et luttes) qui le mobilisent sont multiples et parfois contradictoires. Chantal Mouffe4Dans L’illusion du consensus ou encore Pour un populisme de gauche parlait de « logique équivalentielle » [qui] permet l’émergence d’une solidarité entre les revendications exclues, insatisfaites pour construire un nouveau peuple en opposition à « eux ». Si le « eux » est de plus en plus évident dans cette oligarchie milliardaire, la négociation des différences et des alliances entre minorités et identités demande des qualités qui ne sont pas courantes.

Ce qui m’amène à l’entrevue entre Stéphan Bureau et Christian Rioux. Les propos de ce dernier en irriteront sans doute plusieurs. Notamment lorsqu’il critique une certaine génération qui n’aurait jamais été confrontée au réel, aurait été élevée dans la ouate et n’aurait pas été corrigée durant sa formation. Incapable de débattre sans se sentir « micro-agressée », les journalistes de cette génération (car on a beaucoup parler de journalisme) sont plus portés à la militance et à la diffusion de la vérité qu’au travail astreignant de l’enquête journalistique.


En conclusion je reprendrais cette idée de Farrell émise à la fin de Le théorème de l’électeur médian… comme quoi il faut expérimenter et se reconnecter de nouvelles manières avec les électeurs et accorder moins d’importance aux sondages visant à saisir les désirs de l’électeur moyen. Des formations de cadres et de militant.e.s qui osent aller à la rencontre des portions délaissées, abstentionnistes de l’électorat, qui outillent en vue de prochaines batailles qui ne seront pas toutes, même pas majoritairement, gagnées mais dont on devra tirer des leçons pour que les suivantes soient plus fructueuses.

La perte de confiance envers les élites, les dirigeants et les élus ne sera pas renversée par une campagne publicitaire mais par un travail patient, généreux à long terme sur la base d’un ensemble de valeurs qui transcendent l’intérêt particulier.


À lire (je ne l’ai pas encore fait)

Tiré de l’article de Alain Bertho

Notes

quelques livres en trop !

Non, je ne vais pas parler d’Ozempic ni de Wegovy.

Je n’avais pas mis à jour la liste des livres de ma bibliothèque depuis juin 2024. Y étaient consignés, à l’aide du logiciel Bookpedia, quelques 1553 titres. Maintenant, il y en a 17011Vous pouvez y faire une recherche par titre ou par nom d’auteur…. Quelques 148 titres en 19 mois ! Soit 7,8 livres par mois.

Je ne suis pas certain mais je crois que j’achète trop de livres pour le temps dont je dispose pour les lire… Pourtant, je suis à la retraite ! Je thésaurise : pour plus tard, pour quand je serai vieux et pauvre…

Et le pire c’est que toutes ces images, ci-haut, réfèrent à des livres en format numérique. C’est à dire que je ne peux les donner, ni les prêter : la formule imposée par les magnats Amazon et Apple (sauf pour les livres publiés par Les Belles Lettres et Verso) revient à un prêt. Quand ma carte de crédit ne sera plus valide, ou que mon compte Apple disparaîtra… je ne suis pas sûr que ma tablette numérique pourra continuer de rendre ces titres disponibles.

Heureusement, il y a encore des livres papier. Parmi mes dernières acquisitions :


Je devrais peut-être commencer à m’en départir ? Ou à les prêter ? Mes petits-enfants sont encore jeunes pour apprécier une telle collection… et je ne suis pas sûr que la lecture sera encore à la mode dans une dizaine d’année !

Notes

  • 1
    Vous pouvez y faire une recherche par titre ou par nom d’auteur…

Survivre à l’IA, construire l’intelligence collective

Il ne suffit pas de dénoncer l’IA propriétaire : il faut construire des alternatives matérielles. Des projets comme Mastodon ont démontré que des plateformes fédérées peuvent fonctionner sans logiques extractives. Des coopératives de données en Catalogne et au Pays Basque gèrent des serveurs collectifs soustraits à la surveillance entrepreneuriale. (…) des modèles de machine learning légers qui tournent localement sur des dispositifs communautaires, des mesh networks qui distribuent le calcul sans passer par des serveurs centralisés, des architectures où des communautés locales développent des intelligences artificielles situées sur des datasets réduits et spécifiques. (…) Il ne s’agit pas d’« humaniser » l’IA ou de la rendre « éthique » à l’intérieur du système existant, mais d’arracher les infrastructures à la domination oligarchique et de les transformer en instruments de lutte, insérés dans les révoltes qui traversent déjà la planète. (…) L’intelligence artificielle, en ce sens, est un des champs de bataille sur lequel se joue la possibilité de réorienter le temps historique. Avant qu’il ne soit trop tard.

Comment survivre à l’IA, Giorgio Griziotti, Lundi Matin 30 décembre 2025

Dans Grand Continent, un long texte (TL;DR) : L’IA présente un « risque existentiel » : l’alerte de Dario Amodei.


L’IA moins utile que prévu

« L’IA rend les travailleurs moins productifs, et non plus productifs. Une étude récente publiée dans la Harvard Business Review a révélé que les travailleurs utilisaient l’IA pour produire des « travaux bâclés », c’est-à-dire des contenus qui « se font passer pour du bon travail, mais qui manquent de substance pour faire avancer de manière significative une tâche donnée ». Il en résultait davantage de travail pour les collègues chargés de mettre de l’ordre ou de donner un sens aux résultats. » (Extrait de L’IA ne vous volera pas votre emploi…) Cet article du mois de septembre dernier, sur le site (français) Trends Datanews, dit un peu la même chose : 

L’étude, menée auprès de 1.150 employés de bureau américains [publiée par le HBR], a révélé que 40 pour cent d’entre eux avaient reçu des textes de mauvaise qualité produits par l’IA au cours du mois précédent. (…) 

Dans un contexte professionnel, cela se traduit en outre par une charge de travail supplémentaire pour les collègues. (…)

S’il y a une chose qu’on peut retenir de cette étude, c’est qu’il est préférable de ne pas demander à ChatGPT de rédiger un rapport, puis de le transmettre à quelqu’un d’autre. Non seulement parce que cela coûte de l’argent à votre entreprise, mais aussi parce que vos collègues n’apprécieront pas.


Dans le G&M du 31 janvier, John Rapley rassure les jeunes employés (ceux plus susceptibles de perdre leur emploi advenant une crise) : l’IA ne vous volera pas vos emplois. Mais si vous apprenez à bien vous servir des outils de l’IA, « lorsque la bulle de l’IA éclatera aux États-Unis, cette technologie pourra vraiment trouver son utilité. » Voir ma traduction : L’IA ne vous volera pas votre emploi, mais la bulle de l’IA pourrait bien le faire


Une autre sorte d’IA : les TRM

Dans Le Grand Continent aussi, cet entretien avec Alexia Jolicoeur-Martineau , chercheuse en intelligence artificielle au Samsung SAIT AI Lab de Montréal : Que sont les « TRM » ? Après les LLM, comprendre la future révolution de l’IA.

Les Tiny Recursive Models (TRM) utilisent une ingénierie plus ciblée.

L’idée qu’il faille absolument le plus gros modèle pour atteindre son but est défaitiste. Avoir moins de ressources peut être un avantage dans la recherche pour découvrir de nouvelles façons de faire, des moyens plus efficaces. Il n’y a pas une unique manière de s’y prendre.

Pendant un an, j’étais moi aussi enthousiasmée par les LLM, mais à chaque fois que je les utilisais, sur des molécules — pour découvrir si elles pouvaient avoir des propriétés intéressantes pour les écrans de téléphones — ou dans les jeux vidéo, j’ai eu de moins bons résultats.

Mon expérience est qu’il est plus pertinent d’entraîner ses propres petits modèles pour beaucoup de situations.

Ne pourrait-on imaginer des « TRM » adaptés aux finalités des organisations regroupées autour de projets comme Projet collectif ou encore le Collectif des partenaires en développement des collectivités ? Des données sur lesquelles nous garderions le contrôle, des processus qui serviraient les fins que nous déciderions ? Il ne faut pas cesser d’expérimenter, comme le disait Rapley dans le G&M, mais il faut le faire en construisant nos outils, en consolidant notre autonomie.

C’est chouette que Jolicoeur-Martineau travaille à Montréal ! Peut-être pourrait-elle nous aider à construire une telle IA alternative ?


P.S. Je reçois à l’instant cette invitation pour un atelier co-organisé par Research for the Frontlines, Science for the people, et le Centre de justice sociale de Concordia : Reprenons les serveurs le 28 février prochain, en présence ou en ligne.

Dans la même veine, le collectif CHATONS est à retenir.