Un paradoxe computationnel de la condition postmoderne.
Traduction de The Quantification Trap par Ben Retch sur Substack, le 11 mai 2026.
Si nous voulons prendre des décisions dans une société complexe, nous avons besoin d’un langage commun. Les experts sur le terrain doivent résumer des situations complexes lorsqu’ils communiquent avec des décideurs éloignés de la réalité du terrain. Ils doivent rendre leurs expériences compréhensibles pour leurs supérieurs.
La façon la plus simple de rendre les situations compréhensibles est de les quantifier. Compter les éléments, consigner les chiffres dans des tableaux, calculer des statistiques et créer des graphiques. La quantification classe la complexité en catégories simples, ce qui facilite la communication à tous les niveaux de la hiérarchie.
Lorsque nous nous exprimons à l’aide de ces résumés numériques quantifiés, nos déclarations semblent objectives. Nous croyons qu’une quantification appropriée ne doit pas être soumise aux caprices et aux opinions d’un travailleur de terrain individuel. En s’accordant sur des normes, les mesures quantifiées deviennent désormais des faits scientifiques.
Une fois que nous avons l’objectivité, nous avons l’autorité. Prendre des décisions fondées sur des faits objectifs est évidemment dans l’intérêt de tous, et nous imposons des menaces de châtiment, d’ostracisme ou de violence à ces individus irrationnels qui ne sont pas d’accord.
Et une fois que ces résumés numériques que nous avons inventés de toutes pièces pour simplifier la communication acquièrent une autorité, ils deviennent réels. Ils deviennent des choses que nous devons nous efforcer de maximiser.
C’est le piège de la quantification.
Le piège de la quantification est un dogme des sciences sociales. On pourrait construire ce récit entièrement à partir de textes écrits avant l’an 2000. Le rôle de la quantification, de la mesure et de la lisibilité dans l’art de gouverner est exposé par James C. Scott dans *Seeing Like a State* (1998) et par Alain Desrosières dans *La politique des grands nombres* (1993). *Trust In Numbers* (1995) de Theodore Porter met en lumière le tournant vers la quantification dans la quête de la normalisation et de l’objectivité. L’optimisation aveugle de métriques hors contexte est au cœur de la caractérisation de Jean-François Lyotard dans La Condition postmoderne (1979).
Vingt-cinq ans après le début du XXIe siècle, je ne pense pas qu’il faille suivre un cours de sciences et technologies pour reconnaître le piège de la quantification. C’est évident et presque banal quand on le dit à voix haute. C’est à la mode de dire que les indicateurs et les repères sont mauvais et de rabâcher sans fin les lois de Goodhart, de Campbell ou de Murphy. Et pourtant, nous continuons à nous organiser autour de résumés statistiques. Le piège de la quantification est-il une composante inévitable de l’échelle ? Est-il une composante inévitable de l’efficacité ? Est-il une composante inévitable de la sinistre hiérarchie du pouvoir bureaucratique ? La grande énigme de notre condition contemporaine est de savoir pourquoi il est si difficile d’y échapper.
Une partie de l’énigme réside dans le fait que rendre la société calculable présente des avantages considérables, mais s’accompagne de coûts. La tension constante de la rationalité mathématique réside dans l’interaction entre ses points forts et ses limites. Le piège de la quantification crée une intersubjectivité pour l’action collective. Une gouvernance mathématiquement rationnelle permet aux systèmes et aux hiérarchies de voir, mais facilite aussi le maintien de leur contrôle. Elle permet de poser des questions et de définir des objectifs clairs, mais élimine les nuances et la multiplicité. Elle crée une compréhension commune de la normalisation, mais supprime le pouvoir discrétionnaire des experts. Elle nous permet de parler de maximisation du bien-être moyen des populations, mais efface les individus.
S’il existe des compromis aussi évidents avec la quantification, pourquoi avons-nous toujours tendance à nous ranger du côté des « données » ? L’accélération du calcul a rendu le piège de la quantification exponentiellement plus contagieux. À mesure que les ordinateurs sont devenus omniprésents, le processus de quantification est devenu inévitable et invisible. Nous ne pensons pas à la façon dont nous sommes liés à des machines informatiques insondables. Elles font simplement partie de ce que nous sommes aujourd’hui. Nos appareils nous mesurent en permanence, enregistrant le temps passé sur un site et les clics. Tout est doté d’un bouton « J’aime ». Toutes ces mesures sont exploitées par des scientifiques des données qui espèrent atteindre leurs objectifs de promotion personnels, peu importe si ces mesures ont un sens. Le piège de la quantification est construit à partir d’un tissu invisible de calculs.
J’ai l’impression de dire cela dans le livre, mais de ne jamais le dire dans Irrational Decision. Le livre expose le rôle du calcul mathématique, de l’optimisation et des statistiques comme échafaudage de ce piège de la quantification élaboré. Pour comprendre pourquoi nous optimisons ce que nous optimisons, il est utile d’examiner l’histoire des méthodes de calcul et du langage qui nous enferment. Le chemin qui mène de la lisibilité à l’autorité passe directement par le calcul et l’informatisation. La quantification transforme l’expérience en données lisibles par machine et en un petit nombre d’interventions et de résultats. Les décisions ne peuvent être automatisées qu’une fois que nous avons écarté les parties désordonnées et non calculables. Nous maximisons les moyennes parce que c’est un moyen pratique de modéliser l’incertitude.
Je suis bien loin d’être la seule personne à parler du piège de la quantification. J’ai écrit à ce sujet aujourd’hui parce que j’ai senti que j’avais besoin de cette parenthèse après avoir parlé de mon livre ces dernières semaines. Cependant, si vous voulez une liste de lectures des 25 dernières années, je peux vous rédiger une bibliographie incroyablement longue. Même au cours de l’année écoulée, des ouvrages interdisciplinaires comme The Ordinal Society de Healy et Fourcade et The Score de Nguyen ont mis en lumière le même dilemme.
C’est une bonne chose que davantage de gens en parlent. Ce que nous comptons, calculons et optimisons relève d’une décision politique. Le comptage aplatit la complexité, et le choix de ce qui est conservé est une question de pouvoir. La viralité du piège de la quantification nous prive d’un avenir meilleur. Nous ne pouvons pas nous battre pour l’atteindre si nous ne voyons pas la cage dorée dans laquelle nous sommes enfermés.
Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
