Vous pensez peut-être que vous « ne pourriez pas » vivre autrement. Mais vous le pourriez, et vous seriez probablement plus heureux.
Traduction de Some Paradoxes of Domestic Life, par Sarah Stein Lubrano sur Substack, 4 mai 2026.

Cette semaine, nous avons eu beaucoup d’invités. Huit, en fait, qui ont dormi dans des tentes, des chambres et dans notre cabanon, venus pour une retraite de danse qui s’est déroulée, en grande partie, dans notre salon. (Oui, vraiment. Non, je n’organise pas de retraites de danse — c’est mon partenaire qui s’en charge.) Cela m’a fait réfléchir à l’économie d’un ménage, ce qui m’a ensuite… fait penser au paradoxe de Jevons, initialement formulé pour décrire comment, alors que l’efficacité de la machine à vapeur s’améliorait et que l’on avait besoin de moins de charbon, la demande en charbon augmentait néanmoins rapidement. C’est parce que, à mesure que le charbon devenait effectivement moins cher, les gens pouvaient lui trouver tant d’autres utilisations.
C’était formidable pour l’industrie charbonnière et pour la « productivité ». C’était aussi (bien sûr) finalement catastrophique pour la planète.
Savez-vous ce qui est aussi soumis à une version du paradoxe de Jevons, de sorte que plus c’est efficace, plus la demande est forte (ou du moins, étonnamment constante) ? Le travail domestique au sein d’un ménage, qui est bien sûr souvent considéré comme un « travail de femme ». Les économistes ont constaté que même lorsque l’on introduit de nouvelles efficiences technologiques au sein du foyer, très souvent, le ménage trouve simplement de nouvelles tâches à accomplir pendant ce temps (donc oui, surtout le temps des femmes). Ce phénomène est souvent appelé le paradoxe de Cowan, décrit pour la première fois par l’historienne Ruth Schwartz Cowan dans son livre de 1983 More Work for Mother. Cowan a noté que le temps consacré aux tâches ménagères était resté étonnamment stable entre 1870 et 1970, malgré l’arrivée, vous savez, de toutes ces machines à laver, ces aspirateurs, ces réfrigérateurs, et plus encore. Ces innovations, et leur diffusion généralisée, n’ont pas conduit à plus de temps libre, mais ont plutôt accru les attentes quant à ce que devaient être les tâches ménagères, entraînant des normes de propreté plus élevées et un travail plus fréquent sur diverses tâches domestiques. Quand on achète une machine à laver, par exemple, on devrait finir par passer beaucoup moins de temps à faire le ménage, mais ce qui s’est réellement passé, c’est que les gens ont commencé à laver tous leurs vêtements bien plus souvent, tout en inventant de nombreuses nouvelles tâches ménagères (peut-être qu’on peut avoir de jolies nappes et plus de tapis, maintenant qu’on a un lave-vaisselle !). On croit gagner du temps ; en réalité, on ne fait qu’augmenter ses attentes. Les heures consacrées aux tâches ménagères sont restées relativement constantes depuis la publication du livre de Cowan (oui, malgré l’arrivée du Roomba, et même de ma chère machine à pain…) Le paradoxe reste d’actualité.
J’ai réfléchi à ce paradoxe en partie parce qu’il aide à expliquer pourquoi les gens trouvent si difficile de « devenir adulte » : peu importe la technologie dont nous disposons, nous ne cessons de nous imposer de nouvelles exigences lorsque cette technologie « de productivité » arrive (il faut que je réponde à tout le monde par texto !). Très peu de technologies échappent à cet effet (le vélo étant peut-être une exception notable, comme l’a noté le philosophe Ivan Illich)1Voir ma traduction de cette référence. Certaines variantes de ce paradoxe peuvent également aider à expliquer pourquoi nous continuons principalement à utiliser les énergies renouvelables pour ajouter de nouveaux types de productivité au monde, plutôt que pour réduire la consommation de carbone, et aussi pourquoi l’utilisation de l’IA est susceptible, à long terme, de réorganiser le travail et d’accroître les exigences des employeurs, mais pas nécessairement d’éliminer le travail humain. Les humains ont tendance à répondre aux gains d’efficacité en créant plus de productivité et plus de travail. Ce qui est logique, d’une certaine manière : nous pouvons rêver en grand de ce que nous voulons. Si votre robot domestique devenait plus efficace, ne lui demanderiez-vous pas d’en faire plus avec son temps libre nouvellement acquis ? Le problème, bien sûr, c’est qu’à l’heure actuelle, même avec nos robots, le domestique, c’est toujours nous-mêmes.
Comme je l’ai mentionné, j’ai réfléchi à ce paradoxe parce que je vis en communauté, avec quelques-uns de mes partenaires et une rotation constante d’invités. Quand des gens viennent me rendre visite, ils me disent souvent : « Je ne pourrais pas faire ça ! » Ils ressentent cela non pas parce que ma maison est sale (elle est… surtout juste un peu chaotique), mais parce qu’ils se rendent compte, tout de suite, que je n’ai pas vraiment mon mot à dire sur la logistique quotidienne ou ce qui se passe chez moi. Les nombreux danseurs, par exemple, ont fait quelque chose de vraiment ridicule : ils ont entreposé de la nourriture dans notre four de manière non hygiénique, ce qui m’a vraiment dégoûtée. Mais, vous savez quoi ? J’ai demandé à ce qu’on jette la nourriture, je l’ai fait, j’ai soupiré, puis je suis passée à autre chose. Je leur ai aussi demandé d’aller faire plus d’épicerie pour la maison. C’était simplement un moment de ma journée, une série de compromis, mais pas une crise.
De même, deux autres partenaires prévoient d’installer ensemble des panneaux solaires sur notre toit cet été, et je ne l’ai appris qu’après que la décision ait été prise. « J’admire que tu laisses simplement les choses se faire sans essayer de les contrôler », m’a dit ma meilleure amie, en précisant qu’elle-même ressentirait le besoin de diriger quelque chose d’aussi complexe et important, ou du moins d’être tenue au courant en permanence.
Mais j’ai vécu en communauté presque toute ma vie d’adulte, cela m’a transformée, et j’ai appris depuis que la façon de bien vivre en communauté consiste à laisser les autres s’occuper pleinement des choses, même s’ils font des erreurs. Si je passe mon temps à faire le ménage et à surveiller tout le monde, ça n’aidera personne à long terme, parce que je ne récupérerai pas le temps libre que je voulais gagner en partageant la vie domestique, et qu’ils ne s’approprieront pas pleinement les tâches qu’ils accomplissent. La technologie et la vie en communauté ont toutes deux réduit le nombre d’heures que je dois consacrer aux tâches domestiques ; l’objectif est désormais de laisser ce temps libre (ou, du moins, ce temps de substitution) vraiment se réaliser, plutôt que de remplir ces heures de nouvelles attentes en matière de productivité domestique.
Réfléchir à ces paradoxes du temps, du contrôle et de la vie domestique peut aussi aider à replacer notre obsession actuelle pour les modes de vie individualistes dans une perspective à la fois économique et historique. Encore une fois, les gens diront souvent « Je ne pourrais jamais vivre comme ça » lorsqu’il est question de partager davantage l’espace de la maison, le temps et/ou les tâches ménagères avec des voisins, la famille ou des amis. Ils ne pourraient jamais, en sont-ils convaincus, partager une cour arrière, une cuisine ou des finances. (Les gens ont aussi tendance à dire ça à propos du polyamour : « Je ne pourrais jamais faire ça ! » Et je soupçonne que leurs raisons ne sont pas si éloignées.)
Mais voilà le truc : ils le pourraient tout à fait. Jusqu’à très récemment, nous vivions tous très près les uns des autres dans un espace domestique (jetez un œil à la tradition perdue depuis longtemps du couchage en commun) et nous avions aussi des normes complètement différentes en matière de tâches ménagères. Les maisons étaient plus petites, donc même quand le nombre de personnes n’était pas plus grand, on était plus proches les uns des autres. Et bien que la famille nucléaire domine en Europe depuis environ 700 ans, dans de très nombreuses autres régions du monde et à d’autres époques, d’autres pratiques ont prévalu, de la vie en famille élargie à d’autres types de ménages plus grands (avec des domestiques, etc.). En réalité, les humains peuvent tout simplement vivre de nombreuses façons différentes, même si cela ne ressort pas clairement du défilement infini des influenceurs dans leurs intérieurs parfaits. Et notre mode de vie actuel pourrait avoir des coûts réels, que l’on a du mal à percevoir au premier abord. L’optimisation domestique axée sur les préférences individuelles et la solitude comporte des compromis cachés, tout comme les coûts cachés du charbon bon marché.
Pour être clair, je ne pense pas que la plupart des gens puissent, ni même qu’ils devraient nécessairement, vivre en communauté exactement comme je le fais actuellement.

Mais je pense qu’il vaut la peine de le dire quand il s’agit de gérer son foyer : un petit effort peut faire une grande différence, oui, et après ça…
Ce ne sera jamais suffisant, ce travail qui consiste à rendre votre maison parfaitement propre et parfaitement à votre goût. Lorsque les chercheurs examinent la façon dont les gens prennent des décisions, ils constatent souvent qu’ils peuvent être classés en « maximisateurs » et « satisfaits ». Les maximisateurs ont tendance à essayer d’optimiser continuellement pour obtenir le meilleur résultat possible, même si cela implique de passer beaucoup de temps à faire des recherches, à comparer, à analyser, à vérifier et ainsi de suite. Les « satisfaits » choisissent un critère, font un choix et passent à autre chose. Techniquement parlant, ils choisissent souvent des options moins bonnes, mais ils sont généralement plus satisfaits de leurs choix, car ils ne reviennent pas en arrière pour comparer ce qu’ils ont avec d’autres options et se tourmenter avec des doutes. Les « maximisateurs » vivent avec beaucoup de FOMO (peur de passer à côté de quelque chose), de doute de soi et de regrets. (Les « maximisateurs » constituent également des cibles de choix pour un certain type de consumérisme.) Les « satisfaits » ont de vieilles pizzas dans le four, des chaussures de moins bonne qualité, des achats technologiques moins performants ou peut-être même des partenaires moins bien assortis (!), mais ils sont nettement plus satisfaits. Notre bonheur face à ce que nous obtenons, dans ce cas comme dans tant d’autres, ne dépend pas exactement de la qualité de ce que nous avons, mais plutôt de la façon dont nous le considérons.
Comme pour le charbon ou le travail domestique, il est facile de continuer à essayer de mettre en œuvre toutes nos préférences personnelles, en voulant toujours plus de tel ou tel type d’ordre, en trouvant toujours plus de façons d’optimiser nos vies. Les rideaux parfaits, l’installation technologique, l’emplacement des chaussures, la commande d’épicerie, le remplissage du lave-vaisselle, voire l’organisation de l’horaire familial. C’est pourquoi cela peut sembler presque addictif, au début, de vivre seul (comme je l’ai fait, brièvement), et de tout ranger à la perfection ; c’est pourquoi il est tentant de toujours trouver de nouvelles tâches domestiques pour optimiser encore un peu plus la maison. Mais cette impulsion, à long terme, contribue aussi à nous faire perdre des heures de notre vie et même à nous éloigner des autres.
Je ne dis pas qu’il n’est pas préférable d’avoir du linge propre, bien sûr. Je ne dis pas non plus que personne ne devrait vivre seul. Mais je dis que notre modèle actuel, où beaucoup de gens s’occupent de presque toutes leurs tâches seules, vivent, cuisinent et mangent seules plus que jamais, mènent leur vie avec l’aide de machines mais sans la compagnie des autres, semble nous rendre un peu plus propres, mais pas moins occupées, et bien plus débordées et malheureuses (lire à ce sujet ici). Lors d’un récent atelier sur ce sujet, j’ai demandé aux participants quelles tâches ils effectuaient avec d’autres personnes, et plus précisément avec leurs amis. Quelques-uns ont pu citer des tâches qu’ils faisaient avec leur partenaire ; pratiquement personne n’a pu citer de tâches qu’ils faisaient avec leurs amis. Pourtant, faire des tâches ménagères avec ses amis, c’est vraiment amusant !
Quand les gens me disent qu’ils ne pourraient tout simplement pas se résoudre à commander la plupart de leurs épiceries en groupe comme je le fais avec un réseau de 20 voisins, même si c’était moins cher et moins de travail, parce que ça ne correspondrait pas tout à fait à leurs préférences exactes, je me dis : tu as optimisé pour tes préférences personnelles et je comprends, mais je soupçonne que les conséquences à long terme de cette configuration ne t’apporteront pas la joie que tu mérites.
Toutes nos adaptations laborieuses aux possibilités technologiques de la modernité ne nous profitent pas vraiment à long terme. J’aime aussi que mon réfrigérateur soit rangé d’une certaine façon (vraiment ! Le réfrigérateur, c’est ma bête noire !). Mais un réfrigérateur un peu plus propre ne m’apportera pas les liens ni le sens que m’apporte le temps libre.
Beaucoup d’entre nous devront de toute façon acquérir les compétences nécessaires à la vie en communauté à l’avenir, lorsque nous serons probablement amenés à revenir à la cohabitation intergénérationnelle en raison de la crise du logement, et/ou à nous ouvrir à diverses formes de vie communautaire avec nos voisins et nos amis, même si c’est en raison de pressions économiques ou de crises mondiales majeures plutôt que d’un choix entièrement libre. L’attrait de la maximisation des préférences individuelles est donc important, car notre réticence à gérer le désordre, les compromis et les inconvénients liés à la proximité d’autres personnes risque fort de nous freiner lorsque nous serons confrontés aux grandes crises du XXIe siècle. Cela contribue aussi presque certainement à l’atrophie sociale. Et, enfin, c’est important parce que notre capacité à nous tolérer les uns les autres, même dans les banales situations quotidiennes, fait partie de ce qui nous permet de nous organiser politiquement à long terme. Sur le plan politique, tout changement s’éloignant d’une économie gérée pour les ultra-riches, ou d’un environnement fonçant droit vers la catastrophe, impliquera un immense travail de collaboration pour lutter contre la direction prise par notre époque. L’enfer, c’est peut-être les autres, mais notre salut aussi.
Ma maison n’est pas aménagée selon mes préférences, mais cela ne me rendrait pas vraiment heureux, ni vraiment libre. Ma maison n’est pas aménagée selon mes préférences, mais ma vie, elle, l’est.
Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
Notes
- 1Voir ma traduction de cette référence ↩︎
