Le Canada dispose enfin d’une stratégie nationale en matière d’IA. Les experts la détestent

Nous avons demandé à des chercheurs, des entrepreneurs et des analystes politiques de lire ce plan pour que vous n’ayez pas à le faire. Ils y ont trouvé de nombreuses raisons de s’inquiéter

Traduction de Canada Finally Has a National AI Strategy. Experts Hate It par divers contributeurs dans The Walrus le 5 juin, mis à jour le 6 juin 2026.


Pour un pays qui a contribué à l’invention de l’IA moderne, le Canada s’est montré étonnamment hésitant quant à la voie à suivre. Alors que d’autres nations s’empressent de tirer parti des avantages économiques et stratégiques de cette technologie, nous en sommes encore à définir notre rôle, tout en nous confrontant aux risques, qu’il s’agisse de la perte d’emplois, de la désinformation, de la protection de la vie privée, de la sécurité ou de la concentration du pouvoir entre les mains d’une poignée d’entreprises américaines.

La stratégie nationale tant attendue du gouvernement fédéral en matière d’IA, publiée hier, tente de relever ce défi. Mais est-elle à la hauteur de l’enjeu ? Au cours des dernières 24 heures, nous avons recueilli les points de vue d’acteurs de l’industrie, du milieu universitaire et de la société civile pour savoir ce que ce document fait de bien, où il pèche, et ce que le Canada doit faire s’il espère être plus qu’un simple spectateur de l’une des transformations technologiques les plus importantes de notre époque.

Voici leurs réponses, parfois modifiées pour des raisons de longueur et de clarté.

« Il est difficile d’imaginer comment une telle stratégie réglementaire pourrait inspirer davantage de confiance à la plupart des Canadiens. »
Blair Attard-Frost
Titulaire de la chaire CIFAR en IA au Canada ; chercheur à l’Alberta Machine Intelligence Institute ; professeur adjoint au département de sciences politiques de l’Université de l’Alberta

La plupart des Canadiens ne font pas confiance à l’IA et ne sont pas enthousiastes à l’idée de l’utiliser.

L’édition 2026 de l’Ipsos AI Monitor publiée plus tôt cette semaine montre que 67 % des Canadiens se sentent inquiets, et que seulement 26 % d’entre eux se sentent enthousiastes à ce sujet. Cela fait suite à une enquête de 2025 menée par KPMG et l’Université de Melbourne, qui montrait que seulement 34 % des Canadiens étaient prêts à faire confiance à l’IA, tandis que 75 % s’attendaient à ce que notre gouvernement la réglemente.

Le gouvernement affirme que « la confiance est l’étoile polaire de cette stratégie », mais n’offre que des protections limitées pour atteindre cet objectif. Le cadre réglementaire de la stratégie en matière d’IA est en grande partie volontaire. Bien que les projets de loi sur la protection des données et la sécurité en ligne datant de l’ère Trudeau soient réactivés sous une forme ou une autre, le gouvernement Carney ne s’engage pas à inscrire dans la loi les systèmes d’IA à haut risque. Au lieu de cela, cette stratégie propose qu’un ensemble de programmes de certification volontaires, de normes et d’engagement « proactif » auprès des entreprises d’IA suffise à protéger les Canadiens contre les dommages bien documentés fréquemment causés par les systèmes d’IA.

Il s’agira d’un régime réglementaire flou, incohérent et opaque. L’étendue des protections dont bénéficieront les Canadiens ne sera pas déterminée par un processus démocratique ou un organisme de réglementation indépendant, mais par les forces du marché et des ententes conclues à huis clos avec les géants technologiques américains. L’application de la loi dépendra des motivations des dirigeants politiques et des chefs d’entreprise plutôt que d’une législation codifiée cohérente et de mécanismes de contrôle public.

Il est difficile d’imaginer comment une telle stratégie réglementaire inspirera davantage confiance à la plupart des Canadiens. Bien que les détails émergeront au fur et à mesure du déploiement de la stratégie, il ne semble pas actuellement que les entreprises d’IA seront tenues de se conformer à des mesures de certification, de tatouage numérique ou à d’autres mesures d’assurance décrites dans la stratégie. Le gouvernement n’aura aucune obligation légale de divulguer publiquement les actions, les audits, les évaluations ou les décisions prises dans le cadre de ses enquêtes de sécurité.

Bien que la Loi sur l’intelligence artificielle et les données proposée sous le gouvernement Trudeau présentait de nombreuses lacunes, elle énonçait tout de même des exigences claires pour les entreprises d’IA ainsi que des obligations de divulgation publique. Au lieu d’envoyer un signal clair quant à l’intention réglementaire, cette stratégie laisse aux citoyens et aux entreprises concernés un cadre vague laissant entrevoir une réglementation peut-être plus stricte à l’avenir. Les provinces et les secteurs combleront ce vide avec leurs propres politiques, normes et lignes directrices, fragmentant davantage le paysage réglementaire canadien et créant des obstacles à l’interopérabilité et à l’adoption.

Cette stratégie est une tentative ambitieuse de relier d’un seul coup les points entre une constellation de enjeux politiques. Les programmes de sensibilisation à l’IA, de formation, d’infrastructure et d’adoption ne réussiront que si les Canadiens sont enthousiastes à l’idée d’y participer et font confiance à nos institutions gouvernementales pour nous protéger contre les technologies nuisibles. Dans les secteurs où la sécurité est cruciale, tels que l’aviation, l’alimentation et l’énergie nucléaire, des réglementations claires, ciblées et appliquées de manière cohérente sont essentielles pour garantir la confiance des consommateurs dont les entreprises ont besoin pour innover et adopter de nouvelles technologies.

L’IA est également un secteur où la sécurité est cruciale. Le ministre Evan Solomon serait bien avisé de repenser son approche réglementaire pour ce secteur, et de tirer les leçons de l’échec de la Loi sur l’intelligence artificielle et les données. Une réglementation fiable et efficace en matière d’IA doit commencer par une consultation publique approfondie et un dialogue civique. L’anxiété et la méfiance du Canada à l’égard de l’IA sont ancrées dans la culture et doivent être abordées à ce niveau. Des campagnes de sensibilisation du public visant à renforcer la culture civique en matière d’IA, une série de assemblées publiques nationales ou un livre blanc sollicitant les commentaires du public sur les projets de loi seraient autant de bonnes mesures à prendre.

« Cette stratégie laisse sans protection les personnes qui subissent les systèmes d’IA. »
Maroussia Lévesque
Candidate au doctorat en droit (SJD) en gouvernance de l’IA, Harvard Law School ; ancienne analyste principale des politiques, Affaires mondiales Canada

Commençons par le positif. L’accent mis par la stratégie sur l’attraction de talents et les alliances multinationales est une évolution bienvenue. En matière d’attraction de talents, ce n’est un secret pour personne que certains des esprits les plus brillants en IA ont été formés au Canada, pour ensuite partir chercher des horizons plus prometteurs aux États-Unis. Le Canada a tout à fait raison de tirer parti du mouvement actuel « Move Away, Go Abroad » (citoyens et résidents américains qui déménagent en raison de la situation politique) pour retenir, attirer et regagner des talents. La décision de mener des alliances multinationales en mettant en commun la recherche, les talents et la puissance de calcul s’inscrit également dans notre longue tradition de création de coalitions, notamment avec le Global Partnership on AI (Partenariat mondial sur l’IA).

C’est une décision judicieuse dans le climat politique actuel, et une bonne mise en œuvre de la vision de Carney pour un nouvel ordre mondial nécessitant des liens plus profonds et plus larges entre les puissances moyennes, bien que certains partenariats avec des pays du Moyen-Orient ayant un bilan médiocre en matière de droits civils et politiques justifient une certaine prudence.

Ensuite, des résultats mitigés : des mesures visant à soutenir le leadership autochtone et à promouvoir l’IA dans le secteur des soins de santé. La stratégie reconnaît l’importance de l’autonomie des Autochtones et s’engage à soutenir l’autodétermination, ce que Abundant Intelligences et d’autres groupes ont réclamé. Mais contrairement à d’autres aspects de la stratégie comportant des engagements spécifiques de plusieurs millions, voire de plusieurs milliards, ces mesures ne bénéficient pas d’un financement précis pour garantir leur mise en œuvre. Si le gouvernement prend au sérieux la réconciliation, le respect de ses obligations découlant des traités et la fin des promesses non tenues, il doit joindre le geste à la parole en prenant des engagements fermes étayés par des chiffres.

En ce qui concerne les soins de santé, la stratégie propose d’en faire le premier secteur à adopter l’IA à grande échelle. Bien que l’IA puisse certainement améliorer l’accès et les soins, le technosolutionnisme à lui seul ne « résoudra » pas les inégalités d’accès de longue date et le racisme systémique.

Une réglementation incomplète et des plans informatiques peu ambitieux constituent les principaux problèmes. En matière de réglementation, la stratégie met l’accent sur la vie privée et la protection des enfants. Aussi importants soient-ils, ces droits sélectionnés sont loin de l’approche globale qu’exige l’IA. Notre cadre juridique devrait offrir aux personnes et aux entreprises un cadre clair et prévisible garantissant le respect de tous les droits, permettant de comprendre et de contester les décisions fondées sur l’IA, et établissant des règles de responsabilité claires dans la chaîne d’approvisionnement complexe de l’IA.

Le Canada a tiré la mauvaise leçon de la tentative ratée d’adopter une réglementation sur l’IA. Au lieu de définir des obligations exhaustives fondées sur des consultations significatives, cette stratégie laisse les personnes qui subissent les systèmes d’IA sans protection et les entreprises dans l’incertitude quant à la conduite à tenir.

Quant à la vision d’un calcul souverain, elle est tout aussi décevante. En résumé, elle copie le modèle américain : des centres de données de grande capacité, gourmands en électricité et en eau, pour former des modèles d’IA toujours plus volumineux et traiter les requêtes des utilisateurs. Même avec une énergie plus propre et des climats plus frais, reproduire l’approche hyperscale est voué à nous rapprocher des points de basculement du changement climatique, à un moment où le Canada est littéralement en feu.

Au lieu de cela, pourquoi ne pas repenser une pile d’IA plus verte : des modèles plus petits et à usage spécifique, alimentés par des centres de données hyperlocaux. En bref, remplacer le paradigme « Plus c’est gros, mieux c’est » par une mentalité « Small Is Beautiful ». Le développement conjoint d’une infrastructure informatique et d’une architecture de modèles plus vertes n’est que la première étape dans l’élaboration d’une stratégie d’IA qui harmonise les interventions à tous les niveaux de la pile.

Dans l’ensemble, la stratégie penche vers l’innovation et met de côté les préoccupations urgentes en matière de droits et d’environnement. Pour un pays dont la carte de visite a longtemps été les droits de la personne sur la scène internationale, il existe un potentiel inexploité pour ancrer la stratégie dans cette tradition. Je crois sincèrement que nous disposons de tous les atouts nécessaires pour bâtir des systèmes environnementaux prospères, respectueux des droits et plus verts. La stratégie étant un processus dynamique, une future itération pourrait mobiliser nos forces vers une vision plus ambitieuse pour l’avenir de l’IA au Canada et au-delà.

« Ce document soigneusement rédigé est impressionnant en apparence, mais manque de détails concrets. »
Sheldon Fernandez
Ancien PDG de DarwinAI ; stratège en IA

J’avoue que la tentation de résumer la stratégie nationale de notre gouvernement sur l’intelligence artificielle en utilisant l’IA elle-même n’était pas négligeable : une échéance imminente, des milliers de mots à traiter et un enfant de sept ans impatient qui rôdait en arrière-plan — c’est exactement pour cela que les plateformes génératives ont été conçues. Pourtant, ironie mise de côté, demander à un chatbot son opinion sur le plan stratégique tant attendu de notre pays en matière d’IA semblait limitatif et contre-productif.

Et c’est là que réside la tension au cœur de ce document méticuleusement rédigé — impressionnant en apparence, mais avare de détails concrets.

Le point fort du rapport réside dans le diagnostic posé par le gouvernement sur la position du pays et les défis qui en découlent. En matière d’IA, le Canada est en effet « structurellement avantagé, mais à la traîne dans l’adoption de cette technologie et surexposé aux puissances étrangères et à la politique économique ». Nos ressources pour le développement de l’IA sont formidables, mais les infrastructures clés se trouvent à l’extérieur du pays. Quant à la pile d’IA, nous avons certes « une présence à chaque couche, mais des dépendances significatives à plusieurs niveaux » — dans la mesure où les services de nuage, de calcul et de fabrication de semi-conducteurs sont pour la plupart non canadiens. C’est une préoccupation, mais aussi une occasion d’aller de l’avant.

Il est également difficile de critiquer les objectifs du gouvernement en matière de protection de la vie privée, de confiance, de littératie et d’un écosystème d’IA qui s’efforce d’« élargir la vie personnelle et professionnelle des Canadiens plutôt que de la restreindre ». Des objectifs enviables, louables et… d’une complexité fantastique, qui ne peuvent être résumés en quelques mots ni simplement créés par la volonté.

C’est sur ce dernier point que les lacunes du plan sont les plus marquées. Comment innover avec l’IA de manière sécuritaire? « La confiance n’est pas un frein à l’innovation », affirme le rapport, mais elle l’est parfois — une réalité à laquelle j’ai été confronté lorsque j’étais PDG de DarwinAI et que nous avons dû accepter la nature opaque des systèmes d’IA pour les mettre en œuvre efficacement. Le rapport qualifie la stagnation de notre pays en matière d’adoption de l’IA de « problème de traduction », mais la question est plus profonde et bien plus enracinée, comme je l’ai expliqué en détail dans le podcast RBC Disruptors il y a quelques années : sur notre douzaine de clients, un seul était canadien, ce qui reflète un climat extrêmement averse au risque qui étouffe l’adoption.

Un « engagement envers le dynamisme » sonne bien, mais comme je l’écris depuis des décennies, être entrepreneur au Canada est loin d’être simple, car la « modestie » et la « civilité » célébrées dans notre pays peuvent être difficiles à concilier avec la concurrence acharnée requise sur le marché mondial.

Enfin, garantir l’accès à l’IA pour tous les citoyens est louable, mais cela néglige les effets problématiques de l’IA sur la cognition des adultes, comme je l’ai exploré dans mon récent article.

Il faut saluer le sérieux de notre gouvernement sur ce sujet, mais c’est en conciliant ces priorités contradictoires que le vrai travail commence.

« Le terme “droits de la personne” n’apparaît pas une seule fois. »
Cynthia Khoo
Avocate principale, Tekhnos Law ; chercheuse principale, The Citizen Lab

Le premier ministre Carney s’apprête à remodeler le paysage sociopolitique et économique du Canada de telle sorte que les piliers essentiels à une démocratie fonctionnelle soient réorientés autour du faux dieu de l’IA, un acte qui confond le dogme de l’industrie avec la science et qui, malgré tout, mise notre avenir à tous là-dessus.

Ce que propose le gouvernement — compte tenu de ce que nous savons de la bulle de l’IA, des rapports crédibles et des signes de plus en plus nombreux indiquant qu’elle éclatera de manière désastreuse tôt ou tard — revient à savoir à l’avance que la crise des prêts hypothécaires à risque de 2008 allait se produire, puis à injecter 2,3 milliards de dollars dans la souscription de ces prêts tout en déréglementant les courtiers en valeurs mobilières, les fonds spéculatifs et les banques. Tout comme la nostalgie, ce document n’est pas une stratégie. Il se situe peut-être à quelques crans au-dessus d’un tableau de visualisation coercitif, et la vision qu’il présente est sombre.

Tout d’abord, ses promesses de réformes juridiques et de réglementations visant à protéger les gens contre la myriade de méfaits bien documentés de l’IA sont décevantes. Elles semblent avoir été assemblées au hasard plutôt que mûrement réfléchies, consistant principalement en une combinaison de mesures législatives en cours depuis longtemps et qui auraient dû être adoptées il y a des années (par exemple, la modernisation de la protection de la vie privée ; les préjudices en ligne) et en une mention de types ou de déploiements spécifiques d’IA qui ont suscité, à juste titre, des cycles d’actualités particulièrement bruyants et un tollé général (par exemple, les chatbots basés sur des modèles de langage, les deepfakes à caractère sexuel).

L’accent mis sur la « transparence » — par opposition à la responsabilité — et sur le fait de « donner les moyens » aux individus, grâce à une culture technologique (et, espérons-le, critique), de « faire des choix éclairés » continue en fin de compte de faire peser sur les individus la charge de se protéger eux-mêmes, malgré l’énorme asymétrie d’information et de pouvoir qui existe entre eux et l’industrie de l’IA.

Surtout, le terme « droits de la personne » n’apparaît pas une seule fois. C’est stupéfiant, étant donné que les technologies basées sur l’IA ont clairement entraîné ou reposent sur des violations des droits de la personne à chaque tournant. Cela révèle également où se situent les priorités de ce gouvernement, tout comme le fait que la responsabilité des entreprises (dans la mesure où elle existe), la protection et la sécurité ne constituent qu’un des six piliers, tandis que les éléments visant à favoriser l’adoption et le développement des technologies d’IA occupent les cinq autres.

Deuxièmement, en accordant la priorité à l’adoption avant tout, le gouvernement fédéral part du principe que la seule question importante est « Comment ? », avant même que nous, en tant que pays, ayons eu l’occasion d’examiner sérieusement la question « Devrions-nous ? » — ou, pire encore, face à l’opinion claire du public et des experts, de répondre à cette question par un « non » retentissant. Les affirmations répétées selon lesquelles chaque Canadien a une « voix significative » dans les débats publics sur l’IA, que les gens peuvent « façonner activement la manière dont l’IA est utilisée dans leur vie » et que la stratégie fédérale en matière d’IA défendra les « valeurs démocratiques » sonnent creux alors que le gouvernement a démontré exactement le contraire à chaque étape menant à l’élaboration de cette stratégie.

Il n’est absolument pas envisagé que le développement de la culture de l’IA est précisément ce qui conduit beaucoup de gens à se désengager plutôt qu’à vouloir « participer ». En articulant tout le pilier de la protection et de la sécurité autour de la « confiance », le gouvernement fait, de manière condescendante, de la perception des gens le problème, et non des impacts néfastes du complexe industriel de l’IA lui-même. En imposant les outils d’IA dans les écoles, la formation en début de carrière, les services publics et les soins de santé, le gouvernement envoie un message clair : le refus n’est pas une option. Tout comme pour les entreprises d’IA dont le premier ministre et le ministre de l’IA sont si épris, le consentement éclairé n’a aucune importance, et l’absence de consentement n’est qu’un inconvénient mineur qu’il suffit de passer outre.

« Nous devons vraiment nous poser la question : l’IA pour tous… mais à quel prix ? »
Danica Pawlick-Potts
Professeure adjointe en communication et études des médias, Université York

Il y a beaucoup à décortiquer dans cette stratégie, mais je me concentrerai sur trois points préoccupants. Le premier est le thème général selon lequel les Canadiens ont non seulement besoin, mais veulent une « IA sûre, fiable et souveraine ». Sur quoi repose cette affirmation ? Les auteurs indiquent eux-mêmes que 36 % des Canadiens considèrent l’IA comme nuisible, tandis que « la moitié la perçoivent comme une menace pour l’humanité ». Il y a là un message implicite selon lequel on ne peut pas faire confiance aux Canadiens pour savoir ce qu’ils veulent en matière d’IA. La stratégie semble traiter le scepticisme du public envers l’IA moins comme un signal à écouter et à prendre en compte que comme un déficit à corriger par la culture de l’IA.

Je suis un défenseur de la culture de l’IA en tant qu’outil essentiel tant pour les individus que pour les communautés. En 2021, mon collègue Mike Ridley et moi-même avions rédigé un article sur la culture algorithmique et le rôle important que les bibliothèques peuvent jouer ; je suis donc heureux de voir que la stratégie considère non seulement la culture, mais aussi les bibliothèques comme un vecteur de ces activités. Cependant, il ne faut pas confondre culture et consentement. Les personnes qui comprennent l’IA, son utilisation et ses répercussions devraient également avoir le pouvoir de faire une pause, d’avancer lentement et prudemment dans un paysage technologique semé de dangers et de risques bien documentés, et, en fin de compte, de refuser de s’engager si tel est leur choix.

Le deuxième point concerne le décalage entre l’engagement décrit de « lier le développement de nouveaux centres de données à l’expansion des énergies propres et à des normes environnementales rigoureuses » et la pratique actuelle. Le centre de données IA Wonder Valley à grande échelle proposé sera non seulement alimenté au gaz naturel, selon les plans actuels, mais il a également été exempté d’évaluation d’impact environnemental par le gouvernement de l’Alberta. Faisant écho au chef Sheldon Sunshine, qui réclame un examen fédéral complet du projet de Wonder Valley et de son impact environnemental, le moment est venu pour le gouvernement fédéral de montrer que cette stratégie est plus que de simples mots sur une page et d’intervenir pour soutenir les communautés autochtones qui se battent pour s’assurer que ces centres de données ne soient pas construits au détriment de nos terres et de nos eaux.

Ce qui m’amène à mon troisième et dernier point de préoccupation : alors que la souveraineté canadienne est présentée comme un moteur clé de la stratégie et alimente le besoin présumé de construire des infrastructures telles que des centres de données, il n’y a absolument aucune discussion — ni même aucune reconnaissance — du fait qu’une grande partie de ces infrastructures doit être construite sur des terres visées par des traités. De plus, il n’y a aucune référence aux droits et à la souveraineté autochtones dans ce document. Il y a une brève mention du soutien au « leadership autochtone en matière d’IA », mais elle est présentée comme un soutien à la participation, et non comme le respect et la protection de la souveraineté et des droits des peuples autochtones et de leurs terres.

Nous devons vraiment nous poser la question : l’IA pour tous… mais à quel prix ?

« Entre les lignes se cache l’hypothèse que la confiance peut être établie grâce à des efforts de littératie. Je ne pense pas que cela suffira. »
Vass Bednar
Directeur général du Canadian Shield Institute

La stratégie se montre étonnamment optimiste quant à l’adoption de l’IA, tout en laissant en suspens les questions de gouvernance les plus épineuses. Elle repose en grande partie sur la conviction que l’adoption de l’IA se traduira par des gains de productivité et la prospérité économique, mais ce n’est pas un pari gagnant dans tous les secteurs. Jusqu’à présent, les applications de l’IA ont donné des résultats inégaux, et la stratégie canadienne de captation de la valeur économique n’est pas encore clairement définie. Peut-être passe-t-elle par des investissements gouvernementaux. Mais comment cela rendra-t-il les Canadiens plus riches ? Aurons-nous des emplois mieux rémunérés ? Verrons-nous une augmentation des recettes fiscales ? Aurons-nous de meilleurs produits offerts à des prix plus bas ?

La plus grande déception est l’absence persistante d’une loi moderne sur la protection de la vie privée. Le Canada tourne autour de cette question depuis maintenant six ans : le projet de loi C-11 est mort au feuilleton ; le projet de loi C-27 a relancé l’effort par le biais de la Loi sur l’intelligence artificielle et les données (AIDA), puis lui aussi est mort. Un an plus tard, nous attendons toujours. Il est difficile de demander aux Canadiens de faire confiance aux systèmes d’IA alors que les architectures de gouvernance les plus élémentaires restent hypothétiques.

Entre les lignes se cache l’hypothèse que la confiance peut se construire par des efforts de sensibilisation — éduquer davantage les gens ne changera peut-être pas leur opinion si le marché sous-jacent n’est pas fiable. Je ne pense donc pas que cela suffira. La véritable confiance vient d’une gouvernance responsable et de produits fiables. Par exemple, j’ai totalement confiance en l’avion qui m’a emmené à Ottawa le jour de la publication de la politique. Je ne suis pas un expert en aviation, mais l’avion est réglementé, et il m’a emmené là où il était censé m’emmener, à l’heure prévue.

À l’heure actuelle, nous encourageons les gens à prendre l’avion, prévoyant ajouter des harnais plus tard, et en acceptant que parfois le vol aille tout simplement vers une destination complètement aléatoire. Tant que nous n’aurons pas vu les autres lois qui viendront étayer cette stratégie, comme les mises à jour sur la protection de la vie privée et la législation sur les préjudices en ligne, nous ne pouvons pas savoir si le cadre global est crédible.

On a l’impression que le Canada traite la gouvernance de l’IA comme un suivi après l’adoption plutôt que comme la condition qui rend l’adoption légitime en premier lieu. Une approche de souveraineté numérique inverserait cette séquence : la gouvernance devrait façonner le marché dès le départ en établissant des règles pour l’utilisation des données, la propriété intellectuelle, les marchés publics, les normes et l’accès au calcul, afin que l’adoption canadienne renforce les capacités canadiennes au lieu de simplement produire des préjudices en aval et des profits en amont pour les plateformes étrangères.

Enfin, un élément qui m’a fait sursauter, car le gouvernement fédéral ne s’était engagé à aucune mesure à ce sujet, a été la reconnaissance de la tarification par surveillance. Le fait de le signaler marque une reconnaissance officielle que les marchés basés sur l’IA utilisent souvent des données excessives pour proposer des prix uniques. Cela m’a semblé être un retour à la réalité rafraîchissant.

« La stratégie devait protéger le projet de démocratie à l’ère de l’enthousiasme pour l’IA. Elle ne l’a pas fait. »
Fenwick McKelvey
Professeur en politiques des technologies de l’information et de la communication, Département des études en communication, Université Concordia

Le battage médiatique sape notre capacité même à interpréter la stratégie fédérale en matière d’IA. Comment pouvons-nous donner un sens à l’IA — en tant que prochaine révolution industrielle, singularité ou simple fumisterie — si les personnes à qui nous faisons confiance pour expliquer la technologie sont les mêmes qui la vendent ? La stratégie devait protéger le projet de démocratie à l’ère de l’engouement pour l’IA. Elle ne l’a pas fait.

Il y a trente-cinq ans, le théoricien des médias Andrew Wernick affirmait que nous entrions dans une culture promotionnelle — une culture où chaque message servait de plus en plus de publicité pour quelqu’un ou quelque chose. L’IA en est le dernier exemple. J’ai passé la journée d’hier à parcourir LinkedIn pour voir les réactions à la stratégie, une habitude que j’avais abandonnée depuis que j’ai arrêté d’utiliser Twitter. Mon fil d’actualité était un mélange de personnes vraiment enthousiastes à propos du document. Mais quand je regarde ces publications, elles proviennent de personnes qui ont besoin de promouvoir la stratégie parce qu’elles en tirent profit. Ce que les stratégies passées du Canada en matière d’IA ont construit, c’est une culture de marketing pour la technologie.

Le plus alarmant, c’est que ce battage médiatique légitime l’IA en tant que projet politique profondément antidémocratique. Les plus grands esprits de l’IA se sont tous transformés en traîtres, faisant venir des chercheurs de haut niveau pour des projets rétrogrades de « dark enlightenment », ou réorientant les infrastructures publiques vers l’entreprise privée. Les gens ordinaires s’avèrent finalement sans importance pour cette élite et ses règles corporatives. Les centres de données, par exemple, sont au cœur de la stratégie d’IA. L’une de ses grandes contradictions est que tous ces centres de calcul souverains seront remplis de matériel américain exécutant des logiciels américains — ce qui rapporte réellement de l’argent dans l’économie de l’IA. Tout ce que le Canada apportera, c’est le pétrole et le gaz brûlés pour faire fonctionner ces centres de données (avec un peu d’aide de notre réseau énergétique financé par les impôts).

Absolument rien dans les centres de données ne semble constituer un bon investissement à long terme. Dans ma ville natale de Saint John, on va raser 200 acres de forêt d’épinettes pour construire l’une de ces boîtes, et pour l’amour de Dieu, je ne peux pas vous dire comment cela va rapporter de l’argent ni quels emplois cela va créer pour l’économie locale.

Il y a des signes d’espoir. Les Canadiens ne font pas confiance à l’IA, peut-être parce qu’en dehors de la bulle médiatique, il n’est pas trop difficile de voir qui va sortir gagnant de cette économie. Le battage médiatique autour de la stratégie d’IA a donc pour effet pervers de vouloir créer une IA pour tous en s’appuyant sur une vision d’IA conçue pour une poignée de riches, tout en faisant passer le scepticisme national légitime pour de la naïveté ou de la réaction. Loin de là, le problème politique de l’IA ne fait que commencer, non seulement pour les milliardaires de la tech, mais aussi pour les élus qui la promeuvent.

Si la bulle de l’IA commence à montrer des fissures, c’est notamment parce que la technologie est si souvent abordée dans un langage de vente agressive. L’année dernière encore, j’ai eu le privilège de participer à une consultation populaire sur l’IA menée par la société civile à l’échelle nationale. Nous sommes en train d’analyser les résultats, mais à la lecture des commentaires, je suis frappé par la façon dont des organisations de partout au Canada peuvent discuter de l’IA de manière pragmatique. Je n’entends pas ces voix dans la stratégie.

L’IA arrive à un moment de profonds changements dans les habitudes de notre démocratie. La disparition de bon nombre des moyens dont nous disposons pour dire la vérité semble aller de pair avec l’enthousiasme débordant selon lequel l’IA va changer le monde. Chez nous, on versait parfois de l’essence sur un tas de bois flotté. On appelait ça un feu de joie. On appelle ça maintenant une stratégie en matière d’IA.

«La stratégie confond la confiance du public avec un moyen d’atteindre une fin
Alissa Centivany
Starling Centre for Just Technologies and Just Societies ; avec Dorotea Gucciardo, Alison Hearn, Joanna Redden et Luke Stark

« Il n’y a rien de plus difficile à réaliser, ni de plus incertain quant au succès, ni de plus dangereux à gérer, que de mettre en place un nouvel ordre des choses. » Cinq siècles plus tard, en examinant attentivement la nouvelle stratégie canadienne « IA pour tous », les observations de Machiavel sonnent toujours juste.

Une stratégie d’innovation parrainée par l’État qui réussit doit relever deux défis majeurs : les acteurs en place sont souvent rigides, myopes et réfractaires aux innovations qui pourraient menacer leur pouvoir, leur richesse et leur influence ; et les humains, par nature, sont souvent incrédules. La nouvelle stratégie a peu de chances de surmonter ces obstacles — en fait, elle risque de les ancrer davantage.

L’IA est une technologie transformatrice, mais sous sa forme actuelle, c’est aussi un projet résolument politique, qui vise à consolider et à étendre les intérêts des grandes entreprises technologiques, des oligarques et des politiciens. La force centripète de l’ordre établi s’oppose à l’innovation même que cette stratégie cherche à promouvoir. La gestion de l’IA par le gouvernement jusqu’à présent a favorisé les leaders de l’industrie, comme l’illustre le groupe de travail AI Sprint. Bien qu’il vante la nécessité de champions locaux pour assurer la résilience nationale, la souveraineté numérique et le développement économique, les récents contrats d’approvisionnement du gouvernement Carney avec des entreprises technologiques alliées à Trump, comme Palantir, suggèrent le contraire.

La Silicon Valley est déjà profondément ancrée dans le fonctionnement du gouvernement fédéral. Une analyse récente que nous avons menée a révélé que plus de 218 applications d’IA étaient testées et utilisées par l’Agence du revenu du Canada à elle seule. Bon nombre d’entre elles sont concédées sous licence par des entreprises privées, dont les intérêts commerciaux sont opaques, même pour les fonctionnaires qui les mettent en œuvre. Les investissements vantés par la stratégie dans les champions nationaux et les petites et moyennes entreprises pourraient à terme atténuer certains des effets néfastes de la position dominante et de la dépendance à l’étranger, mais il est difficile de voir comment le gouvernement pourrait remédier à court terme aux méfaits de la concentration du pouvoir et de la richesse technologiques.

Étonnamment, la stratégie ignore le fait que l’IA ne fournit souvent pas les résultats promis. L’ARC a par exemple retiré son chatbot Charlie, car il se trompait dans 67 % des cas. Il est alarmant de constater que les affirmations visant à protéger « nos enfants et nos citoyens, notre culture et nos langues, ainsi que notre démocratie » contredisent des recherches qui s’accumulent rapidement et qui montrent que l’IA peut accroître la discrimination et les inégalités, et être utilisée de manière à porter atteinte aux droits, perturber les processus démocratiques, limiter à tort l’accès aux services, introduire des erreurs, intensifier la surveillance et exacerber la crise climatique. Malgré de nombreuses preuves que l’IA et les systèmes de décision automatisés causent des préjudices généralisés, le gouvernement fédéral continue de prendre des mesures en matière d’IA qui concentrent le pouvoir et les profits entre les mains d’une minorité tout en socialisant les risques et les préjudices causés par les applications de l’IA.

Compte tenu de l’aveuglement délibéré de la stratégie face au « tous » de « l’IA pour tous », il n’est guère surprenant que la majorité écrasante des Canadiens ne fasse pas confiance à l’IA et ne souhaite pas que celle-ci soit intégrée à leur vie. La réponse du gouvernement à ce déficit de confiance consiste à promouvoir des mesures cloisonnées concernant la vie privée, les préjudices en ligne et la culture de l’IA. Des déclarations générales sur la protection des Canadiens contre les risques et les préjudices liés à l’IA, sans préciser comment la sécurité et la sûreté seront rendues applicables et exécutoires, ne feront que susciter davantage de questions et de méfiance au sein du public canadien, et non l’inverse.

La soumission de plus de 11 000 commentaires publics lors des récentes consultations souligne l’intérêt significatif du public pour la participation démocratique, pourtant bon nombre des points de vue soulevés n’ont reçu que peu d’attention ou ont été entièrement omis de la stratégie. L’utilisation de l’IA par Evan Solomon pour examiner ces soumissions publiques montre encore davantage à quel point ce gouvernement accorde peu de valeur à la participation publique et à la supervision humaine, et à quel point il place une confiance aveugle dans les systèmes d’IA eux-mêmes.

Enfin, la stratégie confond la confiance du public avec un moyen d’atteindre une fin : l’adoption de l’IA. Si nous n’adoptons pas l’IA de notre plein gré, le gouvernement nous persuadera par le biais de soi-disant programmes de sensibilisation et de formation à l’IA dans les écoles, d’incitations financières et d’une intégration obligatoire dans les processus administratifs et les services publics. Ici encore, on retrouve des échos du calcul machiavélique selon lequel la fin justifie les moyens. Si les supplications et la persuasion ne parviennent pas à obtenir le résultat escompté, « il faut ordonner les choses de telle sorte que, lorsqu’ils ne croient plus, on puisse les forcer à croire ».

Lorsque la confiance du public est recherchée par le biais de discours agressifs sur le caractère inévitable de l’IA et les menaces imminentes qui pèsent sur la souveraineté et la prospérité, l’incrédulité du public semble être une réaction saine.


Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.

GB : Je voulais une image pour l’article… Celle-ci, référant à l’étude de l’Université de l’ONU sur les effets environnementaux de l’IA