« La civilisation » et le syndrome de l’inadaptation humaine

Nous ne sommes pas normaux et ne le serons jamais

Traduction de ‘Civilization’ and the human maladaptation syndrome, par William E Rees, 23 février 2026

Photo : Marcus Lindstrom

Contexte

Le point de départ de cette réflexion est que les êtres humains sont le produit de la sélection naturelle : H. sapiens a évolué au fil du temps, tout comme n’importe quelle autre espèce. L’exceptionnalisme humain, c’est-à-dire l’idée que l’humanité se distingue de manière unique de la nature, est une illusion dangereuse. Si cela vous dérange, la suite de cet article vous bouleversera vraiment — vous feriez mieux de passer à autre chose.

Pour nous assurer que tout le monde est sur la même longueur d’onde, il est utile de rappeler comment fonctionne la « sélection naturelle ». C’est en réalité assez simple, mais cela nécessite quatre conditions :

  1. Une population assez importante d’individus qui se croisent entre eux;
  2. L’existence de traits héréditaires : des caractéristiques physiques ou des comportements influencés génétiquement qui sont importants pour la survie de ces individus;
  3. Une variation significative entre les individus quant au degré d’expression de ces traits;
  4. Des caractéristiques environnementales qui favorisent certaines variantes par rapport à d’autres.

Lorsque ces conditions sont réunies, les individus possédant les variantes les plus viables d’un caractère survivront plus longtemps et produiront en moyenne plus de descendants que les individus moins favorisés – c’est-à-dire que l’environnement « sélectionne naturellement » les individus qui sont les mieux adaptés aux conditions existantes. Comme les variantes favorisées sont héréditaires, la génération suivante comptera davantage d’individus possédant des versions avantageuses des caractères sélectionnés (voir l’encadré 1). Bien sûr —et c’est crucial — si l’environnement venait à changer de façon significative, la « pression de sélection » changerait également. Ce qui était autrefois adaptatif peut devenir dangereusement inadapté — c’est une toute autre histoire.


Encadré 1 : La sélection naturelle en temps réel

Quiconque cherche des preuves de la sélection naturelle n’a qu’à se pencher sur la lutte contre les soi-disant « ravageurs ». Prenons l’exemple des maringouins : ces insectes adaptables existent par milliards dans de nombreuses régions et sont vecteurs de maladies humaines graves telles que le paludisme et la fièvre jaune. Le DDT, les pyréthroïdes, les organophosphates et d’autres biocides ont été et sont encore utilisés depuis 1945 pour « contrôler » les populations de maringouins et réduire le risque de maladie chez les humains. Bien sûr, l’utilisation généralisée et soutenue de biocides représente un changement chronique important dans l’environnement des maringouins, et les espèces ciblées ont réagi en conséquence. On observe une grande variabilité dans l’épaisseur et la perméabilité des exosquelettes, ainsi que dans la production d’enzymes métaboliques, parmi les individus au sein de vastes populations de maringouins. Les individus à la « peau plus épaisse », ou ceux dotés de systèmes enzymatiques mieux à même d’inactiver certains biocides, ont plus de chances de survivre pour donner naissance à la prochaine génération. En raison de cette « sélection naturelle », la nouvelle génération est, en moyenne, mieux à même de résister au poison. Et le cycle se répète. 

Une seule femelle peut produire jusqu’à 1 000 œufs au cours de sa brève vie de quelques semaines. De nombreuses espèces de maringouins peuvent passer du stade d’œuf à celui d’adulte en moins de deux semaines; il peut donc y avoir plusieurs générations de femelles reproductrices par saison ou par année. Cela permet à la sélection naturelle d’opérer très rapidement. Certaines espèces vectrices du paludisme ont acquis une résistance au DDT en l’espace de quelques années après leur premier contact avec ce produit, et l’efficacité de plusieurs autres biocides a également diminué rapidement. Ce même processus d’« évolution par sélection naturelle » explique comment de nombreux ravageurs agricoles, bactéries pathogènes, et même les rats et les souris, sont devenus successivement résistants à de nombreux biocides, antibiotiques ou poisons qui étaient initialement efficaces pour contrôler leurs populations. L’évolution de la résistance des ravageurs agricoles et des vecteurs de maladies aux moyens de lutte chimiques représente une menace importante tant pour la production alimentaire que pour la santé publique.


Certaines populations ou des espèces entières peuvent acquérir un trait adaptatif très rapidement (voir l’encadré 1), mais, en raison de notre cycle de vie, la sélection naturelle opère à un rythme extrêmement lent chez les humains. H. sapiens est une espèce à longue durée de vie, avec un temps de génération typique d’environ 20 ans et une fécondité relativement faible. Pour ces raisons, il faut généralement plusieurs milliers d’années pour qu’un trait modérément adaptatif gagne suffisamment de « terrain » au sein d’une population humaine régionale, et plusieurs milliers d’années supplémentaires pour qu’il devienne universel. Par exemple, il a fallu pas moins de 10 000 ans aux Européens de type caucasien pour acquérir la capacité de digérer les sucres du lait à l’âge adulte (persistance de la lactase), un trait qui ne s’est pas encore pleinement répandu dans d’autres populations humaines.

Alors, pourquoi est-ce important? Dans un article précédent, j’ai suggéré qu’au cours des 10 millénaires écoulés, soit la période qui a suivi l’adoption de l’agriculture, pratiquement personne n’a vécu dans des environnements « normaux » sur le plan évolutif ou écologique. Il faut comprendre que par « normal », je fais référence aux conditions sociales et biophysiques qui ont prévalu pendant 97 % de l’histoire évolutive de l’H. sapiens anatomiquement moderne (et d’ailleurs, pendant la majeure partie des plusieurs millions d’années de l’histoire de la famille des Hominidae qui ont précédé cette période). Les humains du Paléolithique ont évolué en tant qu’animaux hautement sociaux, vivant au sein de groupes familiaux ou tribaux comptant peut-être quelques dizaines d’individus, qui ne rencontraient d’autres groupes qu’occasionnellement à des fins cérémonielles, pour la recherche d’un partenaire, pour des chasses coopératives, etc. Les humains occupaient une grande variété de niches climatiques, allant du climat tropical au climat tempéré; toutefois, mis à part les cycles saisonniers, l’environnement biophysique dans lequel évoluait un individu ou un groupe restait relativement stable à des échelles de temps pertinentes pour l’humain. Nos lointains ancêtres connaissaient intimement la géographie et l’écologie pratique de leurs territoires limités et mouraient probablement à quelques kilomètres de leur lieu de naissance. En bref, les humains sont adaptés à la vie dans des contextes sociaux et biophysiques prévisibles, pratiquement immuables, entièrement naturels et à petite échelle. Ce sont ces environnements « normaux » qui ont façonné la stature physique, les instincts, les comportements et le répertoire émotionnel de l’H. sapiens moderne.

Tout a été bouleversé par l’essor de l’agriculture et, de manière encore plus spectaculaire, par la Renaissance et la révolution scientifique. Des approvisionnements alimentaires fiables ont permis de nourrir des populations plus nombreuses, ce qui a favorisé l’émergence de la « civilisation » avec ses structures sociales hiérarchiques — division du travail, stratification des classes fondée sur la richesse, organisations de gouvernance complexes, etc. — et des établissements permanents à grande échelle. Plus récemment, la révolution industrielle et scientifique a apporté une amélioration de la santé de la population, ce qui a fait baisser le taux de mortalité, ainsi que des technologies alimentées par les combustibles fossiles qui ont fourni tout ce qui était nécessaire pour que les villes médiévales se transforment en grandes métropoles d’aujourd’hui. D’une population d’à peine environ 450 millions de personnes en 1500, la population mondiale a été multipliée par 18 pour atteindre 8,2 milliards en 2025. À cette date, près de 60 % de l’humanité vivait en milieu urbain. Le monde techno-industriel moderne (MTI) compte aujourd’hui 83 villes dont la population dépasse les cinq millions d’habitants — c’est-à-dire que chacune d’entre elles compte plus d’habitants qu’il n’y en avait sur toute la planète il y a 10 000 ans!

De toute évidence, le monde urbain MTI contemporain n’est pas un milieu de vie « normal » pour l’humain. Les citadins d’aujourd’hui vivent dans des grottes artificielles, au sein de « communautés » de béton surpeuplées 100 000 fois plus peuplées[1] que les groupes typiques de chasseurs-cueilleurs qu’ils ont laissés derrière eux. Fait significatif, contrairement à leurs ancêtres qui vivaient en liberté, les citadins sont isolés, tant sur le plan spatial que psychologique, des écosystèmes qui les soutiennent. La plupart ne sauraient nommer les mauvaises herbes qui poussent dans les fissures du trottoir devant leur porte, et encore moins décrire les écosystèmes supplantés par leurs « villes » d’origine; beaucoup ne savent même pas — et ne semblent pas s’en soucier — d’où provient leur nourriture. Ces humains, étrangers à la nature, sont également généralement aliénés de 99,9999 % de leurs « voisins » urbains.

Si l’on compressait les 350 000 ans d’histoire de l’humain anatomiquement moderne en une seule journée, toute la transition des modes de vie paléo-naturels aux modes de vie néo-urbains se serait déroulée en à peine 40 minutes avant minuit. Ce qui est encore plus spectaculaire, c’est le rythme toujours plus rapide des changements culturels. La quasi-totalité de la science moderne, de l’organisation politique, de la géopolitique (y compris l’exploration et la colonisation mondiales) et du développement économique (y compris l’extraction et l’épuisement des ressources ainsi que la pollution) s’est produite depuis 1500; la plupart des technologies majeures que nous considérons aujourd’hui comme indispensables, de la télévision, d’Internet et des ordinateurs personnels, en passant par les avions à réaction et les satellites, jusqu’au télescope spatial James Webb, n’existaient même pas il y a un siècle. En bref, sur notre échelle de temps condensée, la révolution scientifique a commencé à peine deux minutes avant minuit et l’avalanche technologique au cours des 30 dernières secondes seulement.

Sur la question de la mauvaise adaptation

Ce que décrit ce bref aperçu n’est pas simplement une transition culturelle intéressante d’un point de vue historique; il s’agit d’une rupture sans précédent et sous-estimée dans l’histoire évolutive de H. sapiens. Elle marque un changement radical dans les environnements sociaux et biophysiques de l’humanité. Plus important encore — et comme on pouvait s’y attendre —, il y a eu une transformation correspondante des pressions de sélection agissant sur le génome humain. H. sapiens continue de se livrer à la « sélection naturelle » darwinienne, mais « c’est une toute nouvelle donne », avec un ensemble de règles révisées dans un arène inconnu.

Hypothèse : les humains modernes, qui ont été façonnés physiquement et psychologiquement par une vie en petits groupes occupant des habitats simples et prévisibles, sont totalement mal adaptés à la vie dans le monde urbain MTI surpeuplé, d’une complexité ahurissante et en pleine effervescence, qui s’est développé en particulier au cours des derniers siècles. Il est vraiment remarquable — et alarmant — que les gens ne soient généralement pas conscients de ce fait concernant leur propre évolution. Parce qu’une grande partie de ce que nous — et de nombreuses générations avant nous — avons connu est anormal, c’est précisément cette aberration qui s’impose à notre esprit comme la « norme » habituelle.

Considérons l’effet de ces pressions de sélection radicalement transformées sur le bien-être général. Par exemple, qu’ils soient conscients ou non de déclencheurs spécifiques, les humains modernes vivent sans doute la plupart du temps dans des états de stress élevé. Le stress est notre réponse physiologique à un malaise instinctif, à des signaux d’alerte inquiétants, à des situations inhabituelles, à la pression sociale, aux menaces pour la sécurité, etc. Le stress a des effets généralisés sur la santé physique et mentale; il affecte la sécrétion d’hormones, notamment le cortisol et l’adrénaline, qui à leur tour augmentent la fréquence cardiaque et respiratoire, la tension artérielle et l’anxiété générale. Un stress à long terme ou chronique peut mener à des maladies physiques et mentales. Il est significatif de noter que le stress émotionnel « s’est aggravé à un rythme accéléré à l’échelle mondiale au cours des dernières décennies ». Aux États-Unis, on observe une augmentation marquée des troubles émotionnels, de la santé mentale et des troubles comportementaux connexes, qui touchent particulièrement les groupes à faible revenu, les collectivités rurales et les minorités ethniques.

En étudiant les réactions au stress chez les rongeurs à l’Université McGill de Montréal dans les années 1930, Hans Selye a défini ce qu’il a appelé le syndrome général d’adaptation (SGA) et a suggéré que les humains réagissent de manière similaire dans des situations stressantes. Selye a identifié trois étapes de réaction au stress : 1) « l’alarme », caractérisée par la libération de cortisol — l’« hormone du stress » — et d’adrénaline, qui déclenchent la réaction de « combat ou fuite » face à un danger immédiat ou à court terme; 2) « l’adaptation », au cours de laquelle le corps peut progressivement revenir à la normale ou, si la menace persiste, maintiendra inconsciemment des niveaux élevés de cortisol, de tension artérielle, etc., comme s’il était en état d’alerte maximale; et 3) « l’épuisement », qui comprend des réactions plus extrêmes (pouvant aller jusqu’à la mort) face à un stress chronique et élevé durant des semaines ou des mois.

Ce sont les étapes d’adaptation persistante et d’épuisement qui sont les plus susceptibles de préoccuper les citadins d’aujourd’hui. Aujourd’hui, les gens ordinaires sont personnellement affectés par des facteurs de stress persistants tels que l’endettement croissant des ménages, les factures en souffrance, la menace de perdre son emploi, la hausse des coûts des soins de santé, l’inflation en général, la violence conjugale, la toxicomanie, le divorce ou la rupture familiale, le surpeuplement, la crainte de se retrouver sans abri, l’incertitude géopolitique, l’anxiété liée au climat et à l’environnement, etc., etc.,[2] dont chacun – ou l’ensemble – peut entraîner une détérioration de la santé physique et mentale. Certaines réactions au stress invitent à la comparaison avec les comportements névrotiques des animaux de zoo privés de l’accès à leur habitat naturel. Des recherches ont mis en évidence de nombreux symptômes physiologiques d’épuisement lié au stress, notamment l’hypertension artérielle, les maladies coronariennes, les accidents vasculaires cérébraux, l’obésité généralisée, l’affaiblissement du système immunitaire, l’altération du système digestif et un risque accru de cancer. Les risques pour la santé mentale comprennent les troubles du sommeil et la fatigue, la perte d’intérêt pour la sexualité, l’épuisement émotionnel, la rupture des relations, les troubles cognitifs, la dépression profonde, la faible estime de soi, l’automutilation et même le suicide.

Cela vous semble familier? Il n’est pas étonnant que tant de « modernes » aient recours à des tranquillisants, des antidépresseurs, des sédatifs et autres médicaments sur ordonnance — sans parler des autres substances — simplement pour rester (plus ou moins) sains d’esprit.

Une leçon évidente à tirer ici est que chacun devrait s’efforcer d’éviter les situations menant aux phases à long terme d’« adaptation » ou d’« épuisement » de la réponse au stress. Mais le point vraiment important est que ces tensions modernes toxiques ne sont pas normales au sens où on l’entend habituellement; elles étaient totalement absentes des environnements sociaux, physiques et émotionnels de nos ancêtres du Paléolithique. Presque tous les facteurs de stress contemporains sont des phénomènes émergents de la modernité.

Allons un peu plus loin : considérons des phénomènes socioculturels chroniques et contemporains tels que les épidémies et les pandémies,[3] les fusillades dans les écoles et autres tueries de masse, la violence de rue aléatoire, les gangs de jeunes, les réseaux d’extorsion, les organisations criminelles, la fraude en col blanc et d’entreprise apparemment normalisée (qui coûte plus cher que le crime organisé), la corruption politique, la domination masculine et le patriarcat, la pédophilie et la traite des êtres humains à des fins sexuelles (le culte de Jeffry Epstein n’étant que l’exemple le plus connu d’une telle dépravation flagrante et courante)[4], l’oppression des minorités, la résurgence du racisme, l’émergence d’oligarques fortunés et du fascisme, l’augmentation des atrocités sanctionnées par les gouvernements, le génocide, ainsi que les conflits territoriaux et les guerres.

Dans un autre ordre d’idées, ne devrions-nous pas ajouter la dépendance à la croissance économique et le déni du changement climatique et de la science à la liste des maladies culturelles contemporaines?

Et n’oublions pas les inégalités flagrantes, la pauvreté croissante, l’itinérance et les campements de sans-abri, ainsi que la crise des surdoses qui y est liée. Les opioïdes illégaux et autres drogues de rue toxiques tuent généralement environ 6 000 à 7 000 Canadiens, environ 100 000 Américains et des centaines de milliers d’autres personnes chaque année à travers le monde. Ces personnes en souffrance, mal adaptées, ne sont que les premières et les plus évidentes parmi nous à être « éliminées » par l’environnement moderne.

Ce qui nous ramène au lien avec l’évolution. Bon nombre des indicateurs de mauvaise santé de la population mentionnés ci-dessus sont universels dans les sociétés MTI, mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils font partie de la condition humaine « normale ». On peut soutenir que ces problèmes sont tous des symptômes d’un dysfonctionnement culturel flagrant, de ce que j’appellerais le syndrome de inadaptation humaine. Ils constituent un cri d’angoisse à l’échelle de l’espèce, alors que H. sapiens lutte sans cesse pour donner un sens à un environnement social et physique « nouveau », en mutation rapide et de plus en plus hostile et artificiel.

Le rôle de la sélection naturelle

Ce que j’avance ici et précédemment, c’est que H. sapiens « perd pied » à mesure que l’échelle sociale, institutionnelle et physique s’accroît. Comment cela pourrait-il fonctionner? Nous pouvons nous en faire une idée en examinant un seul axe du comportement humain et le débat actuel visant à déterminer si l’évolution de l’H. sapiens est davantage motivée par la compétition ou par la coopération. Comme c’est souvent le cas dans ce genre de controverses, la réponse est « les deux » — mais dans ce cas précis, il existe également une autre réponse : « ça dépend ». C’est les deux parce que les humains sont manifestement capables d’une compétition meurtrière (p. ex., entre tribus en guerre) et d’une coopération qui sauve des vies (p. ex., entre individus au sein des tribus engagées dans la guerre). Cela dépend parce que la partie du spectre « coopération-compétition » qui finit par dominer un système social ou une organisation dépend de circonstances particulières. [5]

Il s’avère que les comportements coopératifs ont prévalu par nécessité au sein de groupes humains de taille normale sur le plan évolutif. H. sapiens est un singe nu sans crocs ni griffes, courant lentement et relativement faible, pour qui la vie solitaire n’est pas une option. Nous avons besoin d’être avec les autres — et de collaborer avec eux. La recherche montreque « l’énigme de la coopération humaine se comprend mieux dans le contexte du mode de vie des chasseurs-cueilleurs… et des problèmes d’adaptation qu’elle résout ». La coopération entre les membres de la bande pour repousser les prédateurs, chasser des proies dangereuses, cueillir d’autres denrées alimentaires, prendre soin des jeunes et des blessés, ainsi que pour apprendre par l’exemple et le langage, était soit nécessaire au succès de notre espèce, soit a contribué à celui-ci. La longévité accrue et l’héritage reproductif des individus coopératifs ont assuré la survie des bandes de chasseurs-cueilleurs et, par conséquent, de l’espèce dans son ensemble.

Il y a encore beaucoup à apprendre de la dynamique des petits groupes. Contrairement aux sociétés de type MTI où le pouvoir est concentré et où l’écart de richesse et de revenu ne cesse de se creuser, les bandes de chasseurs-cueilleurs ont tendance à être très égalitaires. Une étude soutient que la dynamique intra-groupe est telle que l’égalitarisme émerge spontanément « comme le mode de partage du pouvoir optimal au sein d’une population d’individus égoïstes dépourvus de toute qualité intrinsèquement altruiste ». De plus, des données suggèrent que les groupes de chasseurs-cueilleurs recouraient à la pression collective pour maintenir à la fois l’égalité au sein du groupe et la sécurité mutuelle. Les comportements aberrants « se démarquent »; les dissidents sont évidents et connus de tous. Divers mécanismes comportementaux, notamment l’humiliation, le bannissement, l’ostracisme et même la peine capitale, étaient ou sont encore utilisés pour freiner la montée en puissance des aspirants dominateurs alpha et empêcher l’émergence de hiérarchies sociales déstabilisantes. Les individus déviants s’exposent à des sanctions négatives lorsqu’ils se montrent trop autoritaires ou agressifs, font preuve de favoritisme dans un rôle de leadership, accaparent ce qui devrait être des ressources collectives, adoptent un comportement immoral, etc. En veillant à ce que de tels comportements antisociaux soient coûteux pour ceux qui enfreignent les normes sociales, la dynamique des petits groupes agit comme une rétroaction négative sur le comportement qui contrecarre la défection et renforce la cohésion du groupe.

En bref, la leçon la plus importante à tirer des « circonstances particulières » créées par la dynamique des petits groupes est que la sélection naturelle récompense la coopération, l’altruisme réciproque et l’égalité. Cela contribue à assurer le succès et la pérennité du groupe.

Sélection (non) naturelle?

Tous les psychopathes ne sont pas en prison. Certains siègent au conseil d’administration (Hare 2002)[6]

Comparez cela à la situation des sociétés humaines à grande échelle, en particulier aux « circonstances particulières » de la culture contemporaine des MTI. Rappelez-vous que la modernité est une configuration tout à fait nouvelle qui n’émerge que depuis une minute ou deux à peine dans notre échelle de temps compressée, qui représente une journée de l’évolution humaine.

Dans cette optique, j’ai déjà soutenu qu’une grande partie du malaise culturel contemporain découle inexorablement du choc et de la convergence entre des systèmes culturels et biophysiques complexes à grande échelle. Immergés toute leur vie au sein de ces systèmes, les individus ont tendance à considérer les symptômes naissants, qui se manifestent lentement, comme normaux ou du moins gérables (p. ex., le réchauffement planétaire), mais ne peuvent pleinement saisir ni leurs causes ni leurs conséquences futures potentielles. L’un des problèmes est que nos cerveaux paléolithiques ne sont pas faits pour la complexité.[7] Nous avons tendance à raisonner en termes simplistes de « une cause, un effet »; nous ne pouvons réellement nous concentrer que sur une seule chose à la fois; nous ne faisons généralement pas le lien entre des problèmes connexes. En bref, on peut soutenir que les peuples des sociétés MTI sont cognitivement obsolètes; nous ne sommes pas à la hauteur pour analyser les défis posés par des phénomènes sans précédent et potentiellement chaotiques tels que les changements climatiques d’origine anthropique, la perte de biodiversité et l’effondrement des écosystèmes, le dépassement écologique, les inégalités flagrantes ou même les conflits géopolitiques.

Les choses se compliquent. Dans un autre billet précédent, j’ai observé que, dans les sociétés MTI, les personnalités psychopathiques sont représentées de façon disproportionnée parmi les occupants des sièges sociaux dans les secteurs de la finance et des affaires, ainsi qu’aux échelons supérieurs du gouvernement, c’est-à-dire au cœur de la création de richesse, du prestige et du pouvoir. Comme je l’ai noté, les conséquences négatives de cette asymétrie seraient activement atténuées par la dynamique de groupe égalitaire au sein de groupes ou d’organisations de taille normale. Tout change à plus grande échelle. Aujourd’hui, une hiérarchie à plusieurs niveaux prévaut; une structure institutionnelle complexe masque les actions individuelles; les personnalités aux comportements déviants peuvent agir à l’insu de tous ou exploiter autrement l’anonymat virtuel au sein de l’organisation.

En particulier, l’architecture contemporaine des grandes entreprises et des gouvernements permet aux traits psychopathiques de devenir des atouts positifs. Comme l’émet comme hypothèse Greg Elliott, dans certaines institutions sociales hypertrophiées d’aujourd’hui, la psychopathie n’est pas seulement une aberration psychologique occasionnelle. Il s’agit d’« un profil cognitif qui devient sélectivement avantageux dès que les sociétés franchissent un certain seuil d’échelle, d’abstraction et d’anonymat » (c’est nous qui soulignons). Par exemple, dans les organisations financières multinationales qui gèrent des instruments symboliques et des dérivés, le rendement des dirigeants est évalué principalement à l’aide d’indicateurs familiers tels que les rendements trimestriels, la croissance des actifs, le volume des transactions, etc. Cela rend ces organisations particulièrement attrayantes pour les négociateurs présentant des traits psychopathiques marqués. Ces individus « ont tendance à se concentrer fortement sur l’obtention de récompenses et d’avantages stratégiques, tout en éprouvant moins d’hésitation émotionnelle ou de culpabilité [inhibition] face au préjudice que leurs actions peuvent causer, en particulier dans des situations où la probabilité d’être repéré, sanctionné ou de subir des représailles sociales est faible ». Puisque le succès se mesure à la capacité d’exploiter le système, « le détachement émotionnel, l’aisance à opérer dans l’abstraction, l’externalisation stratégique du risque et la gestion de l’image peuvent devenir des avantages concurrentiels. Les individus moins enclins à ces dynamiques peuvent s’auto-exclure ou stagner » (citant Elliott d’après une note personnelle). Parallèlement, la responsabilité des conséquences en aval associées au succès [ou à l’échec] est répartie entre les différents échelons hiérarchiques et les différentes zones géographiques. En effet, les risques et les coûts des dommages sont « externalisés ».

Il est significatif de noter que lorsque des individus aux profils aberrants acquièrent une influence disproportionnée, leurs biais cognitifs sont effectivement externalisés vers les règles, les attitudes et les incitatifs de l’organisation — pratiquement toute sa culture d’entreprise — qui, par la suite, reflètent et renforcent la mentalité psychopathique. Il s’agit là d’une forme de rétroaction structurelle positive. Ainsi, alors que la dynamique « normale » des petits groupes réprime les écarts et favorise l’égalité et la coopération, les organisations « anormales » contemporaines à grande échelle les amplifient et privilégient le charme manipulateur, le détachement émotionnel, la tromperie sans remords, l’avantage personnel et la domination stratégique. Dans cette optique, prenons l’exemple de l’administration Trump, qui est de plus en plus souvent comparée à une organisation criminelle dirigée par un chef de la mafia autoritaire et manipulateur.

La normalisation de l’anormal

Sans identifier le processus de sélection positive, d’autres ont démontré qu’une fois la corruption normalisée au sein d’une organisation, même des « individus moralement intègres » peuvent en venir à s’adonner régulièrement à des pratiques corrompues sans éprouver de conflit émotionnel; que ces comportements persisteront même après le départ des auteurs initiaux; et que l’accent mis actuellement sur les malfaiteurs individuels passe à côté d’un point essentiel (qu’Elliott souligne d’ailleurs en relation avec la psychopathie), à savoir que les individus et les systèmes se renforcent mutuellement.

La métastase des comportements sans scrupules au sein des grandes organisations contribue à expliquer l’omniprésence et la gravité de la corruption organisationnelle dans la société MTI. Mais le fait que des employés initialement innocents puissent se laisser entraîner dans un «continuum de destructivité» qui les transforme en contrevenants sournois révèle autre chose à la fois sur le processus et sur les humains eux-mêmes. Et cela nous ramène au lien avec l’évolution.

Diverses tendances comportementales innées, présentes dans une certaine mesure chez chacun d’entre nous, s’inscrivent sur un spectre bipolaire à l’échelle de la population — par exemple : coopératif/compétitif; soumis/dominant; généreux/avare; altruiste/égoïste; bienveillant/méchant; honnête/fourbe; honorable/corrompu. La plupart des gens se situent la plupart du temps plus près de l’une ou de l’autre extrémité du spectre pour chacune de ces qualités. Alors que la dynamique comportementale au sein des petits groupes contribue à garantir que les fauteurs de troubles potentiels restent « dans le droit chemin », d’autres circonstances peuvent pousser ou forcer n’importe qui vers l’extrémité sombre du spectre. La facilitation sociale peut même avoir des effets épigénétiques (en influençant quels gènes sont « activés »). Dans le « bon » environnement, les gens peuvent être conditionnés, de façon pratiquement permanente, à agir « contrairement à leur nature ». C’est ainsi que, plongés dans une culture d’entreprise profondément corrompue, même les employés les plus naïfs et innocents peuvent finir par se transformer en fraudeurs endurcis.

Une conclusion spéculative mais plausible

Par extension, cela révèle que toutes sortes d’activités grotesquement antisociales, même la répugnante traite des personnes et les atrocités connexes commises par le prédateur d’enfants Jeffrey Epstein et sa coterie de pédophiles milliardaires (ainsi que des princes et des candidats à la présidence), peuvent être effectivement normalisées parmi les participants actifs. [8] Des preuves suggèrent également que des comportements apparemment pervers et moralement répugnants, y compris les pires manifestations des traits de la « triade sombre » (narcissisme, machiavélisme et psychopathie), ne sont pas simplement des aberrations étranges. Il s’agit de constantes évolutives associées à des gènes ou à des complexes génétiques particuliers dont l’expression est normalement réprimée au sein de groupes de taille normale, mais qui s’épanouissent lorsque les « bonnes » circonstances — par exemple, des organisations sociales à grande échelle — se présentent. Les comportements répréhensibles, notamment l’égoïsme et la cruauté impitoyable, ont probablement eu une valeur adaptative périodique (la sélection naturelle n’est pas morale) au cours de l’évolution humaine. Ils peuvent donc persister au sein des populations même si les gènes associés ont dû rester cachés pendant des générations.

Tout cela mène à une dernière hypothèse. Il est plausible que la dynamique comportementale humaine à grande échellejoue un rôle dans le curieux schéma de croissance puis d’implosion des grandes sociétés humaines. La plupart des soi-disant civilisations (toutes « anormales ») ont connu un déclin ou un effondrement ignominieux, souvent précédé d’une hiérarchie sociale extrême — richesse, corruption et décadence au sommet; pauvreté, désespoir et désengagement à la base — et d’une destruction écologique généralisée. On peut soutenir que des sociétés à grande échelle socialement stables, égalitaires et éco-compatibles ne peuvent pas émerger de l’ancien génome comportemental humain. H. sapiensn’a tout simplement pas eu le temps de développer la capacité psychocognitive nécessaire pour vivre de manière durable ou à long terme au sein de grandes sociétés complexes.

C’est là l’expression ultime du syndrome de maladaptation humaine.


Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de l’auteur.e