SocialHub et le substrat des réseaux décentralisés, par Laurens Hof

Traduction de SocialHub and the Substrate of Decentralised Networks, par Laurens Hof, sur Connected Places, le 27 août 2025


SocialHub est l’un des principaux forums où les développeurs du Fediverse peuvent discuter d’ActivityPub, de la manière de mettre en œuvre le protocole et échanger sur les moyens d’améliorer l’interopérabilité technique grâce aux propositions d’amélioration du Fediverse (Fediverse Enhancement Proposals). Le forum est à la recherche d’une nouvelle équipe de gestion, mais la prise de décisions quant à la voie à suivre s’avère difficile. La plupart des développeurs ne souhaitent pas assumer la responsabilité de la gestion de la communauté, tandis que l’administrateur actuel n’est disposé à céder le contrôle qu’à une équipe capable non seulement d’assurer l’administration technique, mais aussi de gérer la communauté. Il n’existe pas non plus de vision commune quant à ce que devrait devenir SocialHub, et plusieurs développeurs se demandent ouvertement s’il vaut même la peine de maintenir le forum. Plus crucial encore, personne ne dispose d’une autorité claire pour prendre des décisions définitives, ce qui rend incroyablement difficile de dépasser le stade consistant à « publier un message sur le forum avec quelques idées et suggestions ».

L’un des principaux défis liés à la construction d’un réseau décentralisé réside dans le fait que la décentralisation consiste à mettre en place des structures de pouvoir alternatives, où aucun acteur unique n’exerce de contrôle sur l’ensemble du réseau. Mais le pouvoir est difficile à diffuser : lorsque l’on construit un système qui répartit le pouvoir, d’un point de contrôle vers de nombreux nœuds, cela signifie souvent que de nouveaux lieux de contrôle et de centralisation apparaissent. Il en résulte souvent une sorte de vide de gouvernance où les décisions importantes s’enlisent dans des boucles de discussion sans fin, ou bien où émergent des structures de pouvoir informelles qui ne rendent pas de comptes à l’ensemble de la communauté.

Construire un réseau décentralisé comme le fediverse signifie donc non seulement créer un réseau social qui s’étend sur de nombreux nœuds différents, mais aussi mettre en place une infrastructure sur laquelle le réseau peut fonctionner, et qui soit elle-même décentralisée. Ce qui arrive à SocialHub est symptomatique de cette tension plus générale, où ces systèmes décentralisés promettent de répartir le pouvoir, mais ont tout de même besoin de mécanismes de coordination pour fonctionner.

Hobart et les substrats décentralisés

Dans un essai intitulé La promesse et le paradoxe de la décentralisation, le chroniqueur technologique Byrne Hobart a écrit au sujet des réseaux décentralisés, soulignant que l’un de leurs paradoxes réside dans le fait qu’ils nécessitent des substrats centralisés. Une citation tirée de cet article revient souvent : « Tout ordre décentralisé nécessite un substrat centralisé, et plus l’approche est décentralisée, plus il est important de pouvoir compter sur le système sous-jacent. »

Par là, Hobart entend dire que les systèmes décentralisés nécessitent un accord commun sur la manière de communiquer avec le système, généralement par l’intermédiaire d’un ensemble de protocoles convenus. Pour qu’un système décentralisé fonctionne bien, les utilisateurs doivent s’entendre sur une méthode d’interaction unique. Internet ne pourrait pas fonctionner si chaque site Web mettait en œuvre sa propre version incompatible du protocole HTTPS, par exemple.

Cela amène Hobart à observer que les réseaux ouverts sont susceptibles d’être accaparés par des entreprises qui trouvent un point d’accès au réseau. Il écrit : « Ces points d’accès sont construits sur un système ouvert, mais une partie de leur fonction consiste à en fermer une partie. Et mieux elles y parviennent, plus elles peuvent en tirer de la valeur. » Twitter et Facebook, mais aussi des entreprises du secteur des cryptomonnaies comme Coinbase, illustrent selon Hobart cette dynamique.

Il écrit : « Ce schéma soulève une question : la centralisation est-elle simplement une tendance naturelle de tous les réseaux? Sommes-nous destinés à avoir un “sandwich de décentralisation”, où il y a un ensemble de protocoles difficiles à modifier, quelque chose d’ouvert construit par-dessus, et une série de systèmes fermés construits par-dessus cela, qui sont les seuls avec lesquels la personne moyenne interagit? »

À première vue, cela semble assez simple : le fediverse est un réseau décentralisé, et son fonctionnement technique repose sur le protocole ActivityPub. On peut considérer le protocole ActivityPub comme le substrat centralisé du réseau décentralisé.

Mais lorsqu’on y regarde de plus près, le tableau qui se dessine est nettement plus complexe.

Le substrat technologique

Lorsque l’on examine de plus près le fonctionnement pratique du fediverse, le tableau qui se dessine est nettement plus complexe que ne le suggère la théorie du substrat centralisé de Hobart. Plutôt qu’un protocole unique servant de fondement à un réseau décentralisé, on observe une fragmentation à plusieurs niveaux. De plus, plus ce réseau évolue vers la décentralisation, plus il se fragmente.

Au niveau des protocoles, il n’existe pas d’ActivityPub unique. Le protocole ActivityPub tel que maintenu par le W3C est la version officielle de référence, mais la plupart des plateformes n’implémentent pas l’intégralité de la spécification ActivityPub, optant plutôt pour une combinaison du protocole serveur à serveur d’ActivityPub et de l’API Mastodon. Cela signifie que le substrat « centralisé » est déjà fragmenté dans la pratique. Bien qu’on puisse faire valoir que l’adoption par les développeurs se ferait plus facilement si les implémentations d’ActivityPub étaient plus normalisées, la fragmentation actuelle résulte du fait que le réseau est constitué d’acteurs indépendants qui ne se coordonnent entre eux que dans une mesure limitée.

Les messages de citation constituent un exemple concret de la manière dont cette fragmentation se manifeste dans la pratique. Il existe plusieurs façons différentes d’implémenter les messages de citation. Misskey, notamment, utilise une méthode différente de celle que Mastodon emploie actuellement pour implémenter les messages de citation. Lorsque Threads a décidé d’implémenter les messages de citation, l’équipe a choisi de prendre en charge les deux méthodes d’implémentation. Cela semble illustrer parfaitement l’intérêt d’une infrastructure centralisée pour un réseau décentralisé : les choses se passeraient plus facilement si tout le monde s’était entendu sur une méthode unique d’implémentation des messages de citation. Ainsi, une nouvelle plateforme du Fediverse souhaitant être pleinement interopérable avec les autres n’aurait qu’à implémenter une seule méthode, en sachant exactement à l’avance laquelle utiliser. Mais la réalité montre que même les fonctionnalités de base résistent à la normalisation.

Ce que le Fediverse met en évidence, c’est qu’un réseau décentralisé a tendance à se fragmenter en plusieurs sous-réseaux distincts. Ces réseaux sont eux-mêmes décentralisés et, bien qu’ils fassent techniquement partie du super-réseau plus vaste qu’est le Fediverse, ils sont souvent assez isolés les uns des autres. Par exemple : l’ensemble des serveurs Misskey s’adresse principalement au public japonais. Ils sont techniquement interopérables avec le « Threadiverse », un ensemble de plateformes d’agrégation de liens (essentiellement des sites de type Reddit), mais dans la pratique, l’interopérabilité et les connexions entre ces deux sous-réseaux du fediverse sont négligeables. Le logiciel de diffusion en continu Owncast est considéré comme faisant partie du fediverse, mais les interactions basées sur ActivityPub entre les diffuseurs Owncast et l’univers Mastodon sont sans doute encore plus limitées.

Ce que l’on considère comme « le fediverse » s’avère en réalité contenir davantage de protocoles interopérables entre eux dans une certaine mesure, comme le protocole Nomad de Hubzilla. Et si l’on élargit notre perspective pour considérer le Web social ouvert comme un ensemble de réseaux sociaux décentralisés tous interopérables entre eux, on constate l’existence d’encore plus de protocoles, tels que ATProto et Nostr. À ce niveau, l’idée d’un substrat unique et centralisé devient encore plus ténue.

Cela signifie donc que plus un réseau devient décentralisé, plus il tend à se diviser en sous-réseaux, chaque grappe de ce super-réseau se distinguant davantage des autres. L’interopérabilité et les connexions entre ces grappes sont possibles et se produisent occasionnellement, mais peuvent s’avérer assez limitées pour des raisons sociales et culturelles.

D’un point de vue technique, l’affirmation de Hobart selon laquelle « plus l’approche est décentralisée, plus il est important de pouvoir compter sur le substrat sous-jacent » s’avère récursive : une approche plus décentralisée signifie que les réseaux commencent à se fragmenter en sous-réseaux, chacun doté de substrats technologiques légèrement différents, et il devient alors plus important de pouvoir compter sur le substrat sous-jacent du sous-réseau.

Le substrat social

La théorie du substrat centralisé de Hobart suppose que les réseaux décentralisés nécessitent une gouvernance centralisée de leurs protocoles fondamentaux. Or, l’examen de la manière dont le fediverse s’autogouverne révèle des structures d’autorité multiples et qui se chevauchent, remettant en question cette hypothèse. Plutôt qu’un point de contrôle centralisé unique, il existe des formes de gouvernance concurrentes, réparties entre plusieurs lieux et communautés.

Le W3C, l’organisation qui régit ActivityPub, se concentre généralement sur la gouvernance du protocole par l’intermédiaire de ses membres, ces derniers devant souvent être des organisations. Cela représente ce qui se rapproche le plus du « substrat centralisé » de Hobart : une institution formelle dotée d’une autorité officielle sur la spécification du protocole.

Le forum SocialHub est l’un des principaux lieux de communication structurée et approfondie concernant ActivityPub. C’est également le principal lieu de discussion autour des propositions d’amélioration du Fediverse (FEP). Une FEP est un document qui fournit des informations structurées sur ActivityPub et le Fediverse, dans le but d’améliorer l’interopérabilité et la qualité d’utilisation des applications du Fediverse. Quiconque peut soumettre une FEP, et ce sont les discussions à leur sujet sur des plateformes comme SocialHub qui leur confèrent leur légitimité et suscitent l’adhésion d’autres projets pour la mise en œuvre de ces propositions.

Le système participatif des FEP, dans lequel SocialHub joue un rôle majeur, démontre qu’un protocole unique peut être utilisé de manière hautement décentralisée : il n’existe aucune autorité centrale capable d’imposer la mise en œuvre des FEP, mais celles-ci acquièrent leur légitimité grâce aux discussions communautaires et à leur adoption volontaire.

Les discussions sur ActivityPub et le Fediverse sont assez largement dispersées, sur divers endroits du réseau. Parmi les lieux de discussion notables, on peut citer le forum SocialHub et le canal Matrix de Fedidev. Le SocialCG du W3C dispose de divers espaces de discussion, notamment une liste de diffusion, des forums de discussion sur GitHub et des réunions régulières. D’autres lieux incluent des discussions sur des flux de microblogue, divers groupes de clavardage (semi-)privés et des communautés Lemmy. Il convient de noter que chacun de ces espaces de discussion ne rassemble qu’un petit sous-ensemble de développeurs du fediverse, et que ces derniers sont répartis sur l’ensemble de ces plateformes. Cela indique que le « substrat social » du développement du fediverse est lui aussi décentralisé : il n’existe aucun lieu unique qui détienne ou contrôle les discussions sur le développement des protocoles.

Décentralisation et pouvoir politique

Hobart n’est pas le seul à avoir réfléchi et écrit sur la manière dont les réseaux décentralisés s’articulent avec la gouvernance (potentiellement centralisée) des protocoles qui les animent, ainsi que sur leur vulnérabilité à la mainmise. Mais l’alignement de Hobart sur l’aile politique de la « tech-right » rend ses écrits pertinents à mes yeux, précisément parce que je suis en profond désaccord avec ses opinions politiques et avec les personnes auxquelles il s’associe. Comprendre pourquoi cette thèse séduit certains acteurs politiques rend d’autant plus important de remettre en question cette façon de penser.

Hobart est un techno-optimiste, et son mode de pensée est révélateur d’une vision plus large de la technologie et de la culture dans la Vallée du Silicium. Son dernier livre, qui explique pourquoi les bulles sont en réalité bénéfiques, comporte une préface de Peter Thiel. Ce lien n’est pas fortuit, car Hobart incarne une vision particulière du monde quant à la manière dont la technologie, le pouvoir et la gouvernance devraient s’articuler.

Thiel s’inscrit parfaitement dans la lignée de la pensée de Hobart, tant sur les grands principes du techno-optimisme que sur la citation mentionnée plus haut, selon laquelle les réseaux décentralisés nécessitent un substrat centralisé. Les convictions de Thiel peuvent être comprises comme du « techno-féodalisme » : il souhaite transférer le pouvoir du domaine politique vers celui des grandes entreprises technologiques, où le pouvoir est détenu par une poignée d’élites corporatives, et non par une démocratie. Les réseaux décentralisés constituent en eux-mêmes l’antithèse de la vision autoritaire de Thiel. La décentralisation d’un réseau signifie retirer le pouvoir à ces quelques élites corporatives pour le répartir entre de nombreux individus.

L’idée selon laquelle les réseaux décentralisés possèdent souvent une infrastructure centralisée et risquent d’être détournés par la mise en place de systèmes fermés au-dessus des systèmes ouverts peut être interprétée soit comme un avertissement, soit comme un mode d’emploi. Et pour Peter Thiel, connu pour son aversion envers la démocratie, avec lequel Hobart semble s’aligner, il est bien plus probable que Thiel y voie un mode d’emploi sur la manière de gérer les systèmes ouverts et décentralisés.

L’idée qu’un réseau décentralisé puisse tout de même comporter un point central unique, à savoir le substrat technologique qui alimente le réseau, est donc séduisante pour une figure autoritaire. On ne peut peut-être pas contrôler directement un réseau décentralisé, mais en contrôlant ou en influençant le protocole qui l’alimente, on crée un goulot d’étranglement que le seigneur féodal autoritaire peut exploiter pour prélever une rente.

L’approche de Meta vis-à-vis du fediverse illustre cette stratégie de mainmise sur le substrat en action. En participant aux discussions sur la gouvernance d’ActivityPub tout en développant simultanément Threads comme une porte d’entrée massive vers le réseau, Meta se place en position d’influencer à la fois le protocole et de servir de passerelle principale vers le réseau. Cela suit le modèle du « sandwich de décentralisation » décrit par Hobart. Son parrainage de la Social Web Foundation l’ancre davantage dans le substrat de gouvernance du réseau du fediverse.

Dans ce contexte, la citation de Hobart prend un nouveau sens. Le message de Hobart trouve un écho auprès des personnes et des organisations qui construisent les réseaux sociaux d’extraction d’aujourd’hui. Elles ont bâti des réseaux sociaux dont elles sont les gardiens, et grâce à ce pouvoir de contrôle, elles sont devenues plus riches que Dieu. Alors que les réseaux décentralisés pourraient constituer une menace pour les réseaux centralisés, en promettant de leur retirer leur pouvoir de contrôle, la description de Hobart met en lumière un nouvel espace où ils peuvent tirer profit. C’est pourquoi il est important de comprendre comment fonctionnent les réseaux décentralisés : cela indique également que les substrats des réseaux décentralisés peuvent eux-mêmes être décentralisés, et suggère des moyens de résister à la mainmise des grandes entreprises.

Repenser la décentralisation

L’affirmation de Hobart selon laquelle les systèmes décentralisés dépendent d’une infrastructure centralisée rend cette idée attrayante pour les autoritaires, puisqu’elle fournit un guide sur la manière d’exercer des formes de contrôle centralisé sur des systèmes décentralisés. Mais bien que cette idée semble convenir à une analyse superficielle, un examen plus approfondi du fonctionnement pratique du fediverse montre également que le substrat du réseau est, et a le potentiel d’être, beaucoup plus décentralisé qu’on pourrait le supposer à première vue.

D’un point de vue technologique, l’hypothèse selon laquelle « le fediverse est le réseau décentralisé », avec « ActivityPub comme substrat centralisé », s’avère en réalité beaucoup plus complexe dans la pratique. Ce que l’on considère comme « le fediverse » s’avère en réalité contenir plusieurs protocoles interopérables entre eux dans une certaine mesure. Le protocole ActivityPub s’avère également comporter plusieurs sous-protocoles : la plupart des plateformes n’implémentent pas la spécification complète d’ActivityPub, optant plutôt pour une combinaison du protocole serveur à serveur d’ActivityPub et de l’API de Mastodon.

Sur le plan social, la « décentralisation » est à la fois une description technique d’une architecture de réseau et une description plus générale de la répartition de l’autorité au sein d’un réseau. Le système participatif des FEP montre qu’un protocole unique peut être développé de manière hautement décentralisée.

Cette imbrication de la décentralisation technique et sociale révèle pourquoi la réflexion de Hobart sur la décentralisation et les substrats ne parvient pas à saisir la réalité du fonctionnement concret de ces réseaux. En même temps, la réflexion de Hobart offre un bon moyen de comprendre comment les personnes et les organisations à l’esprit autoritaire pourraient aborder les systèmes décentralisés, et comment elles envisagent de s’emparer de ces réseaux et de les contrôler. C’est cette double combinaison qui rend la réflexion de Hobart intéressante à mes yeux, précisément parce que je m’y oppose à plusieurs niveaux.

Quant au SocialHub : après une période d’incertitude, Pavilion, l’organisation qui a également développé le plugin Discourse permettant de relier le logiciel de forum au Fediverse via ActivityPub, deviendra le nouvel administrateur de la communauté.