Traduction de Digital Bandung, sur The Ideas Letter par Quinn Slobodian, le 14 mai 2026.
Ces dernières années, il est devenu courant — voire inévitable — de parler d’Internet, de l’IA et du capitalisme numérique en termes d’empire et de colonialisme. Voici une liste non exhaustive d’ouvrages récents très remarqués qui emploient ce vocabulaire : Empire of AI (2025) de Karen Hao, Silicon Empires (2025) de Nick Srnicek, The New Empire of AI (2025) de Rachel Adams, Digital Empires (2023) d’Anu Bradford et Cloud Empires (2022) de Vili Lehdonvirta. Ces ouvrages viennent s’ajouter aux travaux influents de Nick Couldry et d’Ulises Mejias, notamment leurs deux livres, The Costs of Connection (2019) et Data Grab (2023), ainsi que leur article de 2018 intitulé « Data Colonialism », qui compte plus de 2 000 citations sur Google Scholar (remarque à l’intention des non-universitaires : c’est énorme). Une mention honorable revient à un article sur le « colonialisme numérique » rédigé par le chercheur sud-africain Michael Kwet, qui dépasse les 1 000 citations. Il ne se passe pratiquement pas une semaine sans qu’un article d’opinion ne paraisse avec un titre tel que « Les géants de la technologie bâtissent des empires », comme l’a récemment écrit l’économiste Grace Blakeley, ou « L’IA est entrée dans son ère impériale », comme l’a publié l’an dernier la chercheuse en STS Kate Crawford.
Ce virage vers la notion d’« empire » est d’abord remarquable en ce qu’il supplante un langage, auparavant privilégié, axé sur le contrôle mental. Après que les révélations d’Edward Snowden en 2013 concernant la complicité de la Silicon Valley dans la surveillance de masse eurent déclenché la première phase de ce qu’on appelle le « techlash », les critiques se sont tournés vers le langage du behaviorisme et les craintes de lavage de cerveau datant du milieu du XXe siècle. Nos téléphones et ordinateurs portables connectés à Internet nous avaient enfermés dans des boîtes de Skinner; nous étions les pigeons picorant les granulés selon un schéma précis — à la merci des « marchands d’attention » dans « les bas-fonds ». « La technologie qui nous relie nous contrôle également », pouvait-on lire dans le slogan du documentaire influent de Netflix The Social Dilemma. Shoshana Zuboff — qui avait suivi les cours de B.F. Skinner lui-même lorsqu’elle était jeune étudiante à Harvard — a averti dans son best-seller de 2019, The Age of Surveillance Capitalism, que la Vallée du Silicium disposait désormais « des instruments et des méthodes capables d’imposer la technologie comportementale de Skinner dans les divers domaines de la vie quotidienne, jusqu’au plus profond de notre être ».
Ce passage de la psychologie à la géographie politique est judicieux. Il place au centre les questions de pouvoir et d’autorité, parallèlement aux enjeux liés au territoire et à l’énergie. La dépendance des citoyens, des États et des caisses de retraite à l’égard du sort financier d’un petit nombre d’entreprises technologiques américaines constitue une évolution surprenante de l’histoire récente. Il est judicieux de rechercher un terme à la mesure de notre étonnement — le discours sur l’empire est une rhétorique du choc.
Pourtant, les références à l’empire et au colonialisme risquent également de rester cantonnées au registre de la polémique plutôt qu’à celui de l’analyse. Tout comme pour la catégorie du « techno-féodalisme » efficacement critiquée par Evgeny Morozov, il n’est pas toujours éclairant d’expliquer quelque chose de nouveau en se référant à quelque chose d’ancien — surtout si cela repose sur une vision bidimensionnelle du passé. La recherche scientifique nous enseigne que l’utilisation du mot « empire » comme simple synonyme d’une forme de domination systématique, centralisée et écrasante peut être tout à fait erronée. Se tourner vers la littérature sur les empires pour y trouver des perspectives plus pertinentes peut aider à affiner notre compréhension, notre langage et, par conséquent, notre critique. Dans ce qui suit, je soulignerai d’abord certaines des lacunes de l’usage actuel de la catégorie d’« empire » et proposerai trois autres termes qui ont été ignorés ou sous-estimés dans la recherche sur le colonialisme des données : le « comprador », le « créole » et la « contre-colonisation ».
L’empire de la mégacorporation
Dans sa définition classique, un empire est une vaste entité politique expansionniste comprenant des populations diverses gouvernées par une politique de différence, de hiérarchie et de souveraineté imbriquée. La plupart des historiens le considèrent comme une forme disparue. Son glas a sonné à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’une nouvelle norme d’autodétermination nationale a été défendue par les deux superpuissances mondiales, les États-Unis et l’Union soviétique, puis institutionnalisée au sein des Nations Unies. Une à une, et parfois par groupes — tantôt par voie de négociation pacifique, tantôt par des conflits sanglants —, ces régions du monde gouvernées par les puissances impériales européennes ont trouvé leurs propres couleurs et leurs propres noms, leurs propres drapeaux et leurs propres sièges à l’Assemblée générale de l’ONU. (Les dix-sept îles et archipels qui demeurent des « territoires non autonomes » constituent l’exception qui confirme la règle.)
Pour beaucoup, cependant, la fin apparente de l’empire cachait un paradoxe. La nation même qui se présentait comme la défenseresse d’un monde de nations s’est transformée en un empire à part entière. Cela a déclenché un débat qui perdure encore aujourd’hui : les États-Unis sont-ils restés un empire même après que les « grands États-Unis », qui s’étendaient des Philippines à Cuba, aient été réduits à Porto Rico et à quelques atolls épars du Pacifique? L’empire doit-il nécessairement signifier une administration territoriale directe? Ou peut-il s’exercer de manière plus indirecte, par exemple par le biais du pouvoir du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale, ou encore par le pouvoir ancré dans les institutions financières internationales? Ou plus directement encore par le biais d’un « empire de bases », qui peut servir de point d’appui à des « actions de police » visant à soutenir des alliés et à déloger des adversaires et des ennemis?
Une chose semblait claire dans cette discussion : les empires constituaient une forme d’art de gouverner. Cela était vrai même si, dans la première phase de la conquête impériale, à l’époque des soi-disant empires marchands, le pouvoir en question — des Indes orientales néerlandaises à la Nouvelle-France — était une société opérant en vertu d’une charte royale. Mais cette époque de l’« État-compagnie » ou de ce que l’historien Philip Stern appelle le « colonialisme d’entreprise » était considérée par la plupart des spécialistes comme une forme dépassée, notamment à l’ère du soi-disant « impérialisme de haut vol » de la fin du XIXe siècle. Les corsaires et les flibustiers constituaient souvent l’avant-garde, mais le drapeau suivait, et l’impérialisme était, pour l’essentiel, un projet d’État.
L’exception américaine constituait un autre discours qui a résonné tout au long des décennies de la Guerre froide, moins dans la discipline de l’histoire en tant que telle que dans les débats politiques plus larges et les sciences sociales : l’affirmation selon laquelle les entreprises privées étaient devenues des empires à part entière. De la « coca-colonisation » en Europe occidentale à « l’empire du caoutchouc » de Firestone au Libéria, en passant par la multiplication des zones franches d’exportation à travers le monde, les sociétés transnationales semblaient exercer une forme de pouvoir déterritorialisé, coordonnant les chaînes d’approvisionnement mondiales grâce à des mécanismes internes de planification qui leur conféraient un caractère quasi étatique. Cette vision a nourri les imaginaires toujours influents du cyberpunk et de l’anime, dans lesquels les États et les gouvernements conventionnels sont pratiquement éclipsés par le pouvoir de ce qu’on en est venu à appeler la « mégacorporation ». Pensez à Weyland-Yutani dans la franchise Alien ou à la Tyrell Corporation dans Blade Runner.
Certaines des œuvres récentes consacrées aux empires numériques suivent cette ligne d’interprétation : la mégacorporation s’est affranchie des contraintes des États territoriaux pour étendre son pouvoir à l’échelle mondiale. Dans un monde où des clients et des sous-traitants dispersés aux quatre coins du globe se connectent à Open Desk, Mechanical Turk, Netflix et Amazon Web Services pour communiquer, étiqueter des données, modérer et diffuser du contenu, ou encore stocker leurs recherches, les dilemmes liés à la compétence, à la surveillance et à la réglementation se multiplient.
Comme le suggère cette référence cyberpunk un peu désuète, ces dynamiques ne sont toutefois pas entièrement nouvelles : elles nous sont familières depuis l’ère des sociétés transnationales, lorsque les pays les plus pauvres devaient craindre que leurs choix politiques ne déclenchent un désinvestissement — ou une intervention militaire par procuration — de la part d’entreprises basées aux États-Unis.
Jack Goldsmith et Tim Wu affirmaient il y a vingt ans, dans leur ouvrage phare intitulé Who Controls the Internet?, qu’il ne fallait pas laisser les mystifications de la rhétorique numérique nous convaincre que les États à l’ancienne avaient en quelque sorte été dépassés. Au cours des décennies qui ont suivi la publication de cet ouvrage, la capacité des États à censurer ou à bloquer les services numériques — ou à contraindre les fournisseurs privés à se conformer à leurs directives — est devenue de plus en plus omniprésente. Rares sont aujourd’hui ceux qui croiraient aux contes de fées sur un Internet sans frontières qui enchantaient les pionniers cyber-libertaires dans les années 1990 et les promoteurs grand public comme Thomas Friedman dans les années 2000.
La dépendance des gouvernements à l’égard des capacités fournies par les logiciels sur abonnement s’est depuis accentuée, mais qualifier ces tensions entre le privé et le public d’« empire » n’ajoute pas de précision à l’interprétation. En effet, comme le fait remarquer Anu Bradford dans son livre, nous avons depuis longtemps abandonné l’idée que les entreprises numériques opèrent sans être entravées par le pouvoir territorial. Les « empires numériques » qu’elle décrit dans l’Union européenne, aux États-Unis et en Chine sont déjà des fusions entre le pouvoir gouvernemental et celui des entreprises. Ce qu’elle appelle des « empires » sont en réalité des variantes du capitalisme numérique, des arrangements institutionnels caractérisés par des niveaux variables d’orientation des investissements et de réglementation par l’État. Qualifier le problème du pouvoir des sociétés transnationales d’« empire » ne fait pas de mal, mais n’apporte pas grand-chose sur le plan analytique.
L’empire de l’émotion
Quel est donc l’attrait du discours sur l’empire pour les critiques de la technologie? Pour une génération d’adultes qui a grandi avec Star Wars, ce terme véhicule une charge émotionnelle évoquant une forme particulièrement impitoyable d’exploitation et de mal. Considérons comment certains ouvrages s’inspirent d’un moment marquant de l’histoire impériale du début de l’ère moderne. Au cours de la conquête des Amériques et de l’établissement de la vice-royauté de la Nouvelle-Espagne, les populations autochtones n’ont pas simplement été anéanties, bien que beaucoup aient péri au cours des guerres et un nombre bien plus important encore à cause d’épidémies. La population survivante a été intégrée à un système de tribut et de travail forcé dans l’agriculture, l’exploitation minière et d’autres formes de production, générant ainsi de la richesse pour les autorités coloniales locales au profit de la Couronne espagnole afin de financer ses guerres impériales à plus grande échelle.
Les pratiques de l’administration coloniale comprenaient des formalités qui semblent absurdes aujourd’hui. Parmi celles-ci figuraient des rituels de prise de possession, au cours desquels les nouveaux arrivants plantaient une croix ou prononçaient un édit afin de revendiquer la souveraineté sur un territoire, du moins dans leur esprit. Lors de certaines rencontres avec des communautés autochtones, cela prenait la forme du « Requerimiento » : plusieurs paragraphes expliquant à la population désormais assujettie qu’elle pouvait accepter la domination espagnole et la supériorité de l’Église catholique, ou faire face à la dépossession et à l’esclavage.
Le dénouement douloureux de ce moment historique est que ceux à qui ces conditions étaient dictées ne comprenaient pas un mot de ce qu’on leur disait; ainsi, toute impression de consentement ou de capitulation relevait purement de l’imaginaire. Pour plus d’un auteur contemporain, ce moment de rencontre fait écho aux actions que nous menons en tant qu’internautes et consommateurs lorsque nous acceptons, d’un simple clic, de longues conditions d’utilisation sans disposer des moyens ni des connaissances juridiques nécessaires pour comprendre ce que nous acceptons.
Couldry et Mejias, qui utilisent cet exemple dans deux de leurs ouvrages, soutiennent que ce moment illustre parfaitement la pratique du colonialisme des données : ils y voient l’« appropriation » d’informations, d’activités, de comportements et d’habitudes par les colonisateurs de données, sur la base de motifs formellement approuvés mais qui, néanmoins, sont pondérés de manière asymétrique au détriment des utilisateurs. Ils affirment que de tels moments se produisent de façon chronique tout au long de nos interactions avec nos appareils. Par nos actions, nous créons ce qu’ils appellent des « territoires de données », qui, en se transformant en biens échangeables, deviennent des colonies de données dans lesquelles nous en venons à mener une sorte d’existence double, même si nous n’en prenons pas toujours conscience.
Ici, les limites de l’analogie apparaissent déjà clairement. Pour ceux qui vivent sous un colonialisme direct, la subordination est très difficile à ignorer. La collecte de données personnelles est différente : il s’agit d’une forme d’oppression qui reste largement invisible pour ceux qu’elle touche, et dont la révélation nécessite souvent l’intervention d’un tiers. Pour que l’analogie avec le colonialisme tienne la route, il faudrait invoquer la notion controversée d’oppression intériorisée.
Les chercheurs qui emploient les termes de « colonialisme des données » et d’« empire des données » soutiennent que nous devons être attentifs aux moments où notre subordination devient visible. Citons, par exemple, la publicité manipulatrice lors de campagnes décisives, comme le référendum sur le Brexit et l’élection présidentielle américaine de 2016, ainsi que, pour ceux dont le gagne-pain dépend d’un travail à la tâche géré par un algorithme, l’imprévisibilité de perdre une course ou d’échouer à une entrevue d’emploi à cause d’un outil d’évaluation alimenté par l’IA. Depuis le déploiement d’outils de ciblage basés sur l’IA comme le Maven Smart System, le caractère existentiel de ces dangers est devenu encore plus facile à percevoir. Ce sont des moments où nous apercevons soudainement l’empire qui est toujours là, derrière le verre trempé de nos écrans.
Même si elle n’apporte pas grand-chose sur le plan analytique, l’évocation de l’« empire » peut néanmoins servir d’outil de mobilisation. Elle peut contribuer à sensibiliser davantage le public à la discrimination algorithmique et à d’autres formes d’assujettissement numérique. Dans certains cas, ces menaces sont indirectes et opaques. Dans d’autres, elles sont plus tangibles : vivre à proximité de centres de données polluants alimentés par des génératrices à gaz, ou subir l’extraction de cobalt dans sa province d’origine. Si le mot « empire » permet de canaliser l’indignation politique face à de telles injustices, alors pourquoi ne pas l’utiliser?
Les compradores numériques
Pourtant, si le concept d’« empire » fonctionne comme une catégorie émotionnelle, c’est là aussi que commencent les problèmes plus vastes. Pour de nombreux chercheurs, le maintien de ce cadre analytique exige un contraste marqué entre eux, les colonisateurs, et nous, les colonisés. Dominé par les images de la phalange romaine, de la tempête d’acier du Reich ou de la passerelle de Dark Vador, le concept d’« empire » évoque souvent la centralisation du pouvoir et une domination sans faille. Mais cela décrit mieux le successeur de l’« empire », la nation. L’« empire » se définissait par la délégation, la souveraineté imbriquée et le gouvernement par l’intermédiaire des autorités locales — cherchant à obtenir un rendement maximal avec un minimum de dépenses, sans étouffer par excès.
De nombreux auteurs soutiennent une dynamique selon laquelle le colonisateur pillard extrait des fortunes sous la menace des armes et ne laisse dans son sillage que pauvreté et mort. Mais l’empire lui-même ne fonctionnait généralement pas de cette manière tranchée. Il opérait plutôt par l’intermédiaire d’une classe dite « des compradores ».
Couldry et Mejias mentionnent ce qu’ils appellent les « intermédiaires », en référence aux populations autochtones qui acceptaient de servir de traducteurs ou d’interprètes par crainte de conséquences pires encore. Mais il ne s’agissait pas là d’un moment de transition éphémère marquant le début du pillage. Toute l’histoire du colonialisme s’est articulée autour de la cooptation des populations locales, soit en tant qu’acteurs économiques capables de fournir les biens qui intéressaient les colonisateurs, soit en tant que véritables populations gouvernantes, comme dans la pratique de la domination indirecte qui caractérisait de nombreux empires européens.
Le colonialisme n’était pas simplement une pratique unidirectionnelle d’extraction, pour reprendre un terme de prédilection des auteurs de ce sous-domaine; c’était aussi, bien qu’asymétriquement, un processus d’échange. L’empire recherchait des biens qui intéressaient les populations locales en raison de leur rareté ou de leur avancée technologique, et en retour, il prélevait auprès des populations coloniales des biens — qu’il s’agisse d’épices, de peaux de castor, de cuivre ou d’êtres humains considérés comme des biens mobiliers — qui présentaient un intérêt pour le colonisateur. Ces objets d’échange servaient à développer des formes d’échanges qui n’étaient pas toujours directement impériales. Prenons l’exemple de la mine d’argent de Potosí, en Bolivie : son importance ne tenait pas principalement à l’argent qu’elle envoyait en Espagne, mais au fait que l’argent était un bien qui intéressait l’Empire chinois, lequel adhérait encore à l’étalon-argent et ne s’intéressait guère à de nombreuses autres marchandises européennes. L’empire ne se contentait pas de prendre. Il établissait aussi des liens — laissant dans son sillage des traces de sang.
De nombreux produits du commerce impérial servaient à enrichir les coffres de la puissance impériale, mais ils contribuaient également à accroître la productivité, comme dans le cas du sucre, du thé et du café renvoyés aux travailleurs en Angleterre et en France. Parallèlement, ces produits élargissaient la sphère du plaisir et la diversité de la consommation que la population colonisatrice pouvait intégrer à sa vie quotidienne et à ses attentes.
Il convient de mentionner cette dimension du plaisir, car la littérature sur le colonialisme des données l’ignore souvent. Dans un livre récent, Kieran Healy et Marion Fourcade évoquent ce qu’ils appellent la « boîte à délices » que représentent nos téléphones et autres appareils. Nous nous soumettons aux exigences de nos nouveaux « seigneurs de la technologie » non seulement parce que nous ne comprenons pas leur langage et n’avons pas d’autre choix, mais aussi parce qu’ils nous offrent en retour de véritables plaisirs : l’expérience hédonique de se laisser porter par des vidéos en continu, de s’imprégner pendant des heures des murmures de personnes que nous admirons, et d’éviter les déplacements fastidieux vers des points de vente éloignés, ce qui nous accorde du temps pour des formes plus significatives d’interaction humaine.
Tout cela fait certainement partie de ce que Couldry et Mejias appellent « le mythe de la commodité ». Ces plaisirs ne sont pas seulement des mythes, et il est peu logique d’essayer de comprendre la marche en avant des empires numériques sans les considérer comme les pourvoyeurs d’un bonheur sans fin — non seulement au sens de la dépendance, mais aussi d’un accès authentique à une partie de la créativité kaléidoscopique de l’humanité. Ceux qui dénoncent les empires numériques se retrouvent souvent confrontés à ce paradoxe : et si les gens ne voulaient pas être libérés?
Les créoles numériques
Le langage utilisé dans la littérature sur les empires numériques est celui du « nous contre eux » : nous, les utilisateurs; eux, les propriétaires. Nous, les utilisateurs, semblons faire des quarts de travail doubles, à la fois pour nos employeurs réels (ou pour nous-mêmes) et pour les Mark Zuckerberg et Larry Ellison à distance, puisque toutes nos activités passent par les services qu’ils possèdent directement, les données que nous leur envoyons à notre insu, ou l’infrastructure des services en nuage qui assure le bon fonctionnement de l’ensemble.
Mais est-il logique de considérer les utilisateurs d’applications comme de simples populations autochtones numériques victimes d’expropriation? La réponse — si évidente qu’elle brille par son absence dans une grande partie de la littérature sur l’empire numérique — est non. Les grandes entreprises technologiques constituent certains des éléments les plus importants du marché boursier américain, et plus de la moitié de la population américaine y est liée, que ce soit directement par la détention d’actions ou indirectement par le biais de régimes de retraite, de fonds communs de placement et de comptes de retraite.
Le passage des années 1970, où la plupart des actions étaient détenues par des particuliers, à la situation actuelle, où la plupart sont détenues par ce qu’on appelle des investisseurs institutionnels, a été qualifié de « capitalisme des gestionnaires d’actifs ». D’autres ont suggéré, de manière plus évocatrice, qu’il s’apparente à une sorte de « socialisme des régimes de retraite » ou de « propriété universelle ». Un livre récent sur le sujet porte le titre saisissant Our Lives in Their Portfolios. Pourtant, une description plus précise serait « nos vies dans nos portefeuilles », puisque l’appréciation des actifs au sein du marché boursier dans son ensemble est directement observable sur le tableau de bord de son compte Fidelity ou Vanguard, quel que soit son niveau de connaissances financières.
Ceux qui tirent profit de l’exploitation des données résiduelles — et de ce que la littérature sur l’empire numérique appelle la création de « colonies de données » — sont, en fait, les utilisateurs eux-mêmes. Les régimes de rémunération des chefs de la direction peuvent bafouer tout sens de la justice sociale, et le recours à des structures d’actions à double catégorie peut rendre difficile toute modification de leurs pratiques internes. Mais cela ne change rien au fait que nous, dans le Nord global, entretenons avec nos entreprises technologiques une relation de type Ouroboros à laquelle il est difficile de trouver un équivalent dans l’histoire des empires.
Les bénéficiaires des empires numériques ne sont pas seulement les conquistadors armés de sabres; ce sont les nombreuses personnes dont l’avenir financier dépend de la performance des actions technologiques sur le marché. Il est courant de qualifier les utilisateurs de « natifs du numérique ». « Nous sommes désormais les peuples autochtones dont les revendications tacites d’autodétermination ont disparu des cartes de notre propre expérience », écrit Zuboff. Mais les populations de colons qui se sont mariées avec des populations autochtones, comme les métis français, étaient désignées par un autre mot. On les appelait des « créoles ».
Que signifierait de nous considérer non pas comme des « autochtones du numérique », avec tout ce que cette expression a de déplaisant, mais plutôt comme des « créoles du numérique »? Nous sommes souvent à la fois étrangers et chez nous, exploités et bénéficiaires — façonnés par notre relation avec nos appareils, notre sort financier y étant étroitement lié. Quelle politique pourrait en découler? Dans un argumentaire influent, Benedict Anderson a défendu ce qu’il a appelé le « nationalisme créole », qui a émergé en Amérique latine lorsque le capitalisme de l’imprimerie a rendu possible un sentiment d’identité partagée et des « communautés imaginées » distinctes de la métropole. Il y voit le début de l’État-nation moderne. Aris Komporozos-Athanasiou a actualisé la thèse d’Anderson pour se demander si les technologies numériques permettent l’émergence de ce qu’il appelle des « communautés spéculatives » ou de ce qu’on appelait autrefois les « netizens ». Dans ce cadre, le capitalisme numérique n’est pas une dynamique unidirectionnelle d’exploitation, mais un système oppressif qui produit néanmoins — même malgré lui — la possibilité de nouvelles formes de compréhension politique collective.
Maintenant que la promesse de mouvements sociaux menés par des applications s’est estompée, il semble mièvre de rêver de « révolutions Twitter » et de « révolutions Facebook » comme on le faisait il y a quinze ans. Mais que sont les mouvements #MeToo et Black Lives Matter, sinon des dynamiques similaires portées dans les rues de la superpuissance? Bien qu’elle n’ait pas été décrite ainsi, l’élection de Joe Biden en 2020 a constitué en quelque sorte une « révolution Facebook », et elle a été précédée par les plus grandes manifestations de rue de l’histoire des États-Unis, qui ont tant tourmenté les « empereurs » de la Vallée du Silicium (comme les désigne un livre à paraître de Cecilia Rikap) qu’Elon Musk s’est attelé à repenser les plateformes de médias sociaux afin que rien de tel ne puisse jamais se reproduire.
Contre-colonisation numérique
Si le colonialisme numérique s’apparente au colonialisme réel du XXe siècle, à quoi ressemblerait alors la contre-colonisation numérique? La journaliste spécialisée en technologie Karen Hao, autrice du best-seller extrêmement perspicace Empire of AI, aime utiliser cette phrase comme conclusion dans ses discours et ses éditoriaux : « quand les peuples se soulèvent, les empires tombent ». Aussi concis et rassurant soit-il, cet aphorisme est trompeur. Les empires s’effondrent pour de nombreuses raisons autres que les soulèvements de masse, et ce qui leur succède engendre souvent ses propres problèmes.
Si l’on se fie à l’histoire, le successeur le plus naturel de l’empire serait l’État-nation. Dans les années 1970 et 1980, les pays d’Amérique latine étaient des défenseurs de premier plan d’un nouvel ordre économique international visant à surmonter les séquelles persistantes du colonialisme. En s’appuyant sur le discours de la souveraineté nationale, ils ont également réclamé un Nouvel Ordre international de l’information afin de mettre fin à la domination du Nord industriel, qui contrôlait les lignes téléphoniques et télégraphiques, les câbles sous-marins, les voies ferrées, les réseaux électriques, les services de presse et les divertissements télévisés. Leur solution ne consistait pas en un vague soulèvement populaire, mais en un effort coordonné des gouvernements pour préserver leur autonomie dans un monde interconnecté.
La décolonisation numérique exigerait en grande partie les mêmes éléments que ceux réclamés par les acteurs du Sud dans les années 1960 et 1970 : concilier la promesse de souveraineté nationale formellement garantie par le droit international avec la capacité d’exercer cette souveraineté. Parallèlement aux empires numériques, on pourrait envisager un Mouvement des pays non alignés numériques et un « Silicon Bandung » afin de créer un espace entre les deux pôles que sont le refus absolu et la domination absolue. La riposte juridique du Brésil contre le non-respect des règles par X de Musk et la récente initiative en faveur de la localisation des données et de la construction de centres de données nationaux sous la bannière de la « souveraineté numérique » constituent des efforts allant dans ce sens.
Il y a deux raisons pour lesquelles la littérature critique n’appelle guère au nationalisme numérique. La première est que les efforts les plus marqués pour confiner le World Wide Web à l’intérieur des frontières nationales proviennent de pays autoritaires cherchant à étouffer le libre échange d’idées et toute remise en question du régime à parti unique. Dans l’exemple le plus marquant, le soi-disant « Grand pare-feu » a immunisé la société chinoise contre les ingérences politiques extérieures tout en favorisant l’émergence de substituts aux produits de la Vallée du Silicium chez des champions nationaux comme Baidu, WeChat et Alibaba. À l’exception des puces d’IA haut de gamme, la Chine a mis en place l’ensemble complet de matériel, de logiciels et d’applications nécessaires pour renforcer ses propres capacités nationales face aux incursions d’« empires numériques » en devenir — mais la restriction des libertés politiques qu’elle impose d’elle-même en fait un modèle peu inspirant pour la plupart des chercheurs et des militants progressistes.
Une autre raison pour laquelle le nationalisme numérique semble insuffisant à de nombreux critiques est qu’ils s’inscrivent dans une tradition théorique selon laquelle l’accession à l’indépendance formelle n’était qu’une fausse aube. Par exemple, le concept influent de « colonialité du pouvoir » du sociologue péruvien Aníbal Quijano soutient que, à bien des égards, le colonialisme n’a jamais pris fin. Les hiérarchies racialisées, qui étaient essentielles au projet de colonisation, ont persisté jusqu’à l’ère de l’indépendance nationale. Selon cette conception, la structure même de la rationalité occidentale a toujours œuvré à discréditer et à anéantir les formes de savoir autochtones; les technologies et les plateformes numériques ne sont que les vecteurs les plus récents de l’agent pathogène de la modernité.
Si, comme l’écrivent Couldry et Mejias, « l’empreinte du nouveau colonialisme des données viendra se superposer à la carte vieille de 500 ans du colonialisme historique », les efforts visant à nationaliser les données ou à exercer un pouvoir sur les entreprises technologiques transnationales peuvent toujours être récupérés par une nouvelle vague d’élites corrompues ou avides de pouvoir, de manière à laisser intacts les déséquilibres fondamentaux de pouvoir.
Plutôt que d’osciller entre colonialisme et nationalisme, une issue consiste à remplacer les catégories politiques par des catégories économiques. Vili Lehdonvirta, de l’Oxford Internet Institute, est l’un des chercheurs qui adopte cette approche. Bien que son livre s’intitule Cloud Empires, son idée la plus percutante est qu’il se passe quelque chose dans notre interaction avec les plateformes numériques transnationales que la plupart des chercheurs ne parviennent pas à saisir : un processus à l’ancienne de formation des classes.
À mesure que les travailleurs de la gig-économie numérique se retrouvent en ligne, ils commencent à mettre au point des outils pour faire face à des plateformes souvent anonymes et régies par des algorithmes. De même, des ingénieurs en logiciel et des gestionnaires de projet au sein d’entreprises comme Google et Meta ont exprimé leur opposition politique aux contrats conclus par leurs employeurs avec le Pentagone. Ces moments de conscience de classe ont semé la panique chez les patrons et poussé de nombreux membres de la classe dirigeante du secteur de la technologie vers la droite.
Lehdonvirta compare ces épisodes au processus de formation de l’État à la fin du Moyen Âge. À mesure que les bourgeois européens apprenaient à coordonner le commerce à longue distance par le biais du droit privé et de réseaux non étatiques d’arbitrage et de crédit, ils ont commencé à exercer leur influence politique en se lançant dans des projets d’autogouvernance au sein de « villes libres » comme Brême et Hambourg. Et si, suggère Lehdonvirta, un processus similaire d’embourgeoisement se déroulait aujourd’hui à travers le capitalisme numérique, s’apparentant davantage à la formation d’États-nations qu’à la création d’empires?
Dans cette analogie, reconnaître que nous co-créons de la valeur dans notre interaction avec les technologies en réseau — que nous sommes des créoles numériques — devient la première étape pour revendiquer une part des profits générés. Des chercheurs et des militants ont proposé des « fiducies de données » ou des « coopératives de plateformes » comme moyens de redéfinir les relations de propriété et de prise de décision. Comme le décrivent Clarissa Redwine et J.S. Tan dans un livre à paraître, le mouvement des travailleurs du secteur technologique délaisse le langage mystificateur de la servitude et de l’empire au profit de la terminologie pratique de la démission collective et de la grève.
L’une des caractéristiques intéressantes de la période actuelle est le spectacle offert par les dirigeants paniqués de la Vallée du Silicium, qui parcourent à toute vitesse deux siècles d’histoire politique pour percer le mystère de l’obtention du consentement social alors qu’ils déploient ce qu’ils se promettent être la technologie radicalement disruptive de l’IA générative. Ces propositions vont de la rédaction d’une constitution de l’IA à des innovations telles que des filets de sécurité sociale et un fonds de richesse publique. Qu’ils soient hypocrites ou non, ces efforts visant à renégocier un contrat social pour l’ère de l’IA mettent en évidence quelque chose de typiquement moderne : les entreprises privées sont conscientes que leur pouvoir trouve ses limites lorsqu’elles perdent leur légitimité publique. Alors que la « techlash » prend de l’ampleur et que les sondages montrent que l’appui du public envers l’IA s’effondre, il est temps de mettre de côté le langage polémique qui semblait si nécessaire récemment pour secouer les masses complaisantes. Contrairement à ce qu’affirme une déclaration d’un éminent critique du secteur de la technologie, le capitalisme n’est pas mort — et nous ne vivons pas non plus dans de véritables empires. Mais cela ne rend pas les choses plus faciles pour autant. Comme le disait un film récent, ce n’est toujours qu’une bataille après l’autre.
Quinn Slobodian est professeur d’histoire internationale à l’Université de Boston. Son dernier ouvrage s’intitule Muskism: A Guide for the Perplexed écrit en collaboration avec Ben Tarnoff.
Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
