Comment les radiodiffuseurs publics transforment les échanges en ligne

La nouvelle trousse d’outils de Public Spaces Incubator transforme les sections de commentaires en dialogues

Traduction de How public broadcasters are changing online conversation par Catherine Tait et Josh Kramer, sur New_ Public, le 26 juillet 2026.
Une version de cet article de madame Tait fut aussi publiée le 29 juillet sur Public Media Alliance : Re-building Public Conversation


Cette semaine, un point sur le projet Public Spaces Incubator par Catherine Tait, experte en résidence chez New_ Public et l’une des principales initiatrices et promotrices du projet. Voici quelques informations clés sur PSI, ainsi qu’une analyse approfondie de son processus de conception.

La solide trousse à outils de PSI est désormais utilisée par ses fondateurs pionniers des médias de service public partout dans le monde!

Public Media Alliance a organisé une table ronde récente sur PSI, avec des dirigeants de certains de nos partenaires des médias de service public. Robert Amlung, conseiller principal en innovation à la ZDF en Allemagne, déclare :

Je pense que la force de ces outils réside dans le fait qu’ils offrent une multitude de possibilités aux équipes éditoriales de la ZDF. Cela signifie que si vous venez vraiment du secteur de l’information, par exemple, et que vous souhaitez renforcer votre journalisme, vous pouvez y parvenir en invitant les gens à participer à un débat raisonné et en faisant valoir des arguments qui contribuent réellement au travail journalistique et qui rehaussent l’ensemble du produit. C’est une possibilité parmi d’autres.

Ci-dessous, Catherine nous rappelle le besoin urgent de ces outils et partage quelques exemples remarquables et passionnants de leur utilisation.

– Josh Kramer, chef de la rédaction, New_Public

En savoir plus sur PSI

Photo gracieusement fournie par la NASA

J’ai occupé le poste de présidente et chef de la direction du radiodiffuseur public canadien, CBC/Radio-Canada, de 2018 à 2025. Aujourd’hui, je me concentre principalement sur les moyens de veiller à ce que les principes de service public qui sous-tendent la radiodiffusion publique depuis des décennies soient plus fermement adoptés et ancrés dans les environnements numériques.

Lorsque le gouvernement américain a supprimé le soutien fédéral à la Corporation for Public Broadcasting en 2025 — ce qui a porté un coup direct à PBS et à NPR —, cela a été perçu comme un coup fatal porté à un service public, un bien commun, que nous tous, acteurs du secteur public, devrions déplorer. Mais, aussi inquiétantes que soient ces coupures budgétaires — non seulement aux États-Unis, mais aussi pour les médias de service public partout dans le monde —, le déclin constant de l’auditoire, en particulier chez les jeunes auditeurs et téléspectateurs, envers les médias traditionnels et publics au cours des deux dernières décennies est encore plus préoccupant.

La COVID n’a pas aidé, accélérant l’exode massif des jeunes consommateurs vers les flux d’information et de divertissement plus attrayants des médias sociaux et d’autres plateformes en ligne.

Au cours de cette même période, tous les diffuseurs traditionnels ont constaté une augmentation concomitante des commentaires toxiques sur nos sites numériques — racisme, misogynie, homophobie, antisémitisme, islamophobie — quelle que soit la forme de haine, nous avons été témoins de ces diatribes. Alors que les coûts liés à la modération dépassaient les millions de dollars à CBC/Radio-Canada, nous avons estimé qu’il était de notre responsabilité de protéger nos auditoires; nous avons donc décidé de fermer bon nombre de nos sections de commentaires. Bon nombre de nos collègues des médias de service public à travers le monde ont fait de même.

Cela ressemblait à une double menace pour la démocratie que la radiodiffusion publique vise à défendre : la détérioration du discours public sur nos services numériques et la perte de nos futurs auditoires au profit d’autres plateformes.

C’est pourquoi j’ai collaboré avec New_ Public à la création de l’Incubateur d’espaces publics. Nous avons fait appel à des collègues proches de trois autres radiodiffuseurs publics (la RTBF en Belgique, la SRG SSR en Suisse et la ZDF en Allemagne) pour mettre sur pied la toute première collaboration numérique entre plusieurs partenaires médiatiques publics. Notre objectif était d’unir nos forces pour nous lancer dans ce projet ambitieux et risqué, et de développer des outils visant à soutenir l’engagement citoyen et le discours démocratique au sein de nos environnements en ligne respectifs.

C’était au début de l’année 2023. Depuis, le PSI a élargi ses rangs pour inclure, entre autres, l’ARD en Allemagne et ARTE. Le déploiement d’une trousse à outils composée de produits numériques visant à favoriser des échanges inclusifs, à encourager la diversité des points de vue et à promouvoir davantage d’empathie et de compréhension, sans pour autant étouffer les perspectives ou les idées, est désormais bien avancé.

La trousse à outils PSI en action

Chaque diffuseur a mis en œuvre des essais de la trousse à outils d’une manière adaptée à son public. Mais le principe de fonctionnement reste le même : comment encourager des conversations respectueuses en ligne? Et si nous y parvenons, pouvons-nous renforcer l’engagement de notre public? Nous savons que dans le monde actuel des créateurs en ligne, les utilisateurs — en particulier les plus jeunes — recherchent un lien plus authentique avec leurs sources d’information, qu’il s’agisse de créateurs de contenu ou de journalistes.

Après de nombreux essais, il est passionnant de constater à quel point la trousse d’outils PSI a un impact réel, non seulement sur la qualité des conversations en ligne, mais aussi par les nombreuses façons dont la conception du produit permet de faire émerger des perspectives plus nuancées dans les échanges en ligne. Là où les journalistes ou les rédactions ont adopté les outils PSI, les résultats sont impressionnants.

Les membres du public font preuve de curiosité et apprécient clairement l’accès et la proximité avec les journalistes. Les outils PSI ont été conçus avec des fonctions de modération automatisées, optionnelles et ajustables, ce qui permet de réduire la charge de travail des modérateurs humains. Enfin, les conversations peuvent se prolonger au-delà d’un seul article et, en fait, s’étendre à plusieurs articles, émissions de télévision ou émissions de radio.

Proximité avec les journalistes

Après une période de recherche et de prototypage menée avec les partenaires médiatiques publics de PSI et des groupes de discussion comprenant des membres du public plus jeunes, l’équipe a retenu quelques outils à mettre en œuvre. Dans chaque cas, la conversation en ligne associée à un article ou à un contenu radiophonique ou télévisuel s’articule autour d’une question, plutôt que de présenter un espace vierge ou ouvert à des commentaires « en libre-service ».

Par exemple, un journaliste de Radio-Canada a posé une question liée à un reportage sur la Société d’assurance automobile du Québec (SAAQ). La question – « Que pensez-vous de la situation à la SAAQ? » – a suscité de nombreux commentaires et observations de la part des auditeurs. L’actualité brûlante du sujet, combinée à la présence d’un journaliste expert dédié qui a répondu à la majorité des questions, a donné lieu à un échange de grande qualité, exempt d’insultes et de propos toxiques.

Commentaire d’un journaliste de Radio-Canada, traduit du français.

Il est intéressant de noter que cette instance PSI peut être directement comparée à la section des commentaires d’une entreprise de modération tierce traitant du même sujet. Les commentaires issus du service de modération externalisé avaient tendance à être plus courts et plus négatifs que ceux de la discussion PSI.

Le journaliste, Jean-François Theriault, a conclu que la trousse d’outils PSI lui avait permis d’enrichir sa couverture, d’approfondir ses analyses en réponse aux préoccupations réelles des citoyens et d’explorer de nouvelles pistes d’enquête soulevées par les usagers. Un commentateur a remercié M. Theriault d’avoir apporté des précisions sur son commentaire précédent. M. Theriault a également produit une vidéo explicative afin d’apporter au public davantage de clarté sur la complexité et les enjeux liés à l’enquête de la SAAQ.

Des conversations de meilleure qualité

En Belgique, la RTBF a lancé une série de conversations parallèlement à son émission « Parlons de solutions » afin d’inviter les téléspectateurs et les auditeurs à échanger sur des sujets d’intérêt civique tels que l’emploi, le logement et les déplacements. La RTBF a posé la question suivante : « Votre auto est-elle indispensable? » et le public a répondu en exprimant un large éventail de points de vue sur les défis liés au transport en commun. En orientant la conversation à l’aide d’une question, on incite le public à répondre de manière réfléchie plutôt qu’à simplement exprimer ses sentiments de frustration, voire d’hostilité, à l’égard de la question.

Dans la plupart des cas, les diffuseurs utilisent plusieurs points d’entrée dans la conversation, qu’il s’agisse d’un bouton « Participez à la conversation » sur divers articles en ligne ou de codes QR dans des émissions de télévision renvoyant à une conversation PSI en direct. Les utilisateurs peuvent voter pour les questions auxquelles ils aimeraient obtenir une réponse; ils peuvent situer leur position sur un « curseur de commentaires » qui propose une échelle plutôt qu’un choix binaire sur une question particulière; ou encore, ils peuvent participer à un sondage sur un sujet donné. L’objectif est le même : une conversation de meilleure qualité, plus nuancée et plus respectueuse.

Différentes perspectives représentées dans une conversation animée par la chaîne belge RTBF, traduite du français.

L’exemple le plus touchant de la boîte à outils PSI en action a peut-être été une conversation publique qui a eu lieu au cours de la mission spatiale lunaire Artemis II, plus tôt ce printemps. Les auditeurs de Radio-Canada ont été invités à poser leurs questions concernant la mission, et celles-ci ont reçu des réponses de la part de divers journalistes de premier plan de la chaîne publique.

Plus de 1 200 auditeurs ont participé, et l’une des questions s’est démarquée comme la plus mémorable : « Bonjour, où se trouve la porte de la capsule? Par où les astronautes sortiront-ils? Béatrice, 10 ans »

En réponse, la journaliste de Radio-Canada Catherine Legault a décrit l’emplacement exact de la sortie et expliqué comment elle serait utilisée lorsque les astronautes rentreraient sur Terre. En tant que fervente partisane des médias de service public, que je considère comme un pilier de notre démocratie, cet échange entre une fillette de 10 ans et sa chaîne publique suscite un élan d’optimisme qui me réchauffe le cœur.

Depuis des années, on nous répète que les jeunes publics ont délaissé les médias traditionnels au profit des flux des médias sociaux, où abondent les fausses informations. Le rapport de l’Institut Reuters sur la façon dont la majorité des jeunes publics s’informent — principalement sur les plateformes de médias sociaux — est alarmant pour les journalistes de carrière formés aux principes d’une collecte et d’un reportage d’actualités fiables et responsables. Mais si Béatrice a pris part à la conversation sur un événement d’actualité mondial important via sa plateforme médiatique publique locale, alors tout n’est pas perdu!

Il ne fait aucun doute que les démocraties saines dépendent d’un débat public ouvert et sécuritaire, exempt de violence et de haine. Le travail de New_ Public et de ses radiodiffuseurs publics partenaires est important, car les outils PSI répondent à un problème concret : comment inverser le déclin des conversations publiques saines dans les espaces numériques? Et comment renforcer les capacités de notre journalisme et de nos organisations d’information pour engager les publics, notamment les jeunes, dans des échanges en ligne civils?

En fait, à mon avis, j’irais même plus loin : ces outils PSI peuvent-ils être intégrés aux applications et aux sites Web d’autres organisations médiatiques traditionnelles et d’autres institutions publiques (bibliothèques, musées, organismes gouvernementaux, universités)? Toutes les institutions publiques ont de la difficulté à établir un lien avec le public et à engager des conversations en ligne saines et productives avec leurs concitoyens. À ce jour, la trousse d’outils PSI a été mise à l’essai sur des sites détenus et exploités par les partenaires des médias publics. Je pense que la prochaine étape consiste à imaginer comment garantir une disponibilité plus large grâce à une solution à code source libre.

Alors que les entrepreneurs innovent en créant de nouvelles formes de médias sociaux sur des protocoles ouverts et interopérables, je pense que les médias publics devraient être à l’avant-garde. C’est pourquoi il était réconfortant de voir la ZDF, l’un de nos partenaires PSI en Allemagne, commanditer les Open Social Awards. Alors que le monde se détourne avec horreur face à la dégradation de l’expérience offerte par les plateformes d’affaires sociales censées démocratiser le monde, l’introduction des médias publics dans un nouveau Web ouvert et prosocial constituerait une solution bienvenue.

–Catherine Tait, experte en résidence, New_ Public


Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de l’auteur.e et de Gilles