IA, démocratie et planification

Après avoir lu plusieurs articles récents et d’autres moins récents, ce dernier, paru hier, me semble le plus important : Vers une science de la fiabilité des IA, par les auteurs Kapoor et Narayanan d’un papier qui a fait beaucoup parler l’an dernier : AI as normal technology1ma traduction : L’IA, une technologie normale. Voir aussi leur article explicatif publié quelques mois plus tard : Un guide pour comprendre l’IA comme technologie normale

L’évolution de la fiabilité des systèmes IA ne semble pas aussi rapide que l’esbroufe entourant leur déploiement pourrait laisser croire.

évolution de la fiabilité des IA
Extrait de New Paper: Towards a science of AI agent reliability

À première vue, un indice de fiabilité qui atteint 80% semble intéressant si on n’est pas trop regardant sur la qualité des résultats… Ça me rappelle les résultats de Google quand on le questionnait et qu’il nous proposait un lien « Je suis chanceux »… Mais quand on parle d’utiliser ces outils dans des contextes décisionnels, critiques même, 80% c’est un mauvais résultats une fois sur cinq. Comme disent Kapoor et Narayanan, ce sera difficile d’atteindre les seuils nécessaires pour les contextes risqués :

Nous estimons que pour un fonctionnement autonome dans des contextes à haut risque, nous avons besoin d’une performance de 3 à 5 « neuf » (une précision de 99,9 % à 99,999 %) afin que la fiabilité ne soit plus un problème, et nous ne pensons pas que les agents basés sur le LLM soient en passe d’atteindre un tel seuil. (…) [N]ous pensons que le passage d’une fiabilité de 90 % à 99 % sera aussi difficile que le passage d’une fiabilité de 99 % à 99,9 %, et ainsi de suite.


C’est bien malheureux : nous ne pourrons nous débarrasser des directeurs généraux et des médecins et administrateurs d’hôpitaux de si tôt ! L’article de Leif Weatherby,2directeur du Digital Theory Lab à l’université de New York est rafraichissant par son humour.

L’adoption rapide de l’IA est entreprise dans le but de masquer sa véritable tendance, dans le but d’étendre le contrôle sur les cadres intermédiaires, en traçant la ligne de la prolétarisation juste en dessous de la direction générale, ou juste en dessous du niveau des vice-présidents.

(…) Je ne sais pas si l’automatisation implicite de l’exécutif offre un espoir pour un avenir socialiste, mais à un moment donné, il faut se demander si cela pourrait vraiment être pire que ce que nous avons actuellement. L’automatisation des postes de direction doit être tentante pour ceux d’entre nous qui n’ont jamais cru à la rationalité des managers. [les soulignements sont de Gilles]

Ce que Weatherby met en lumière c’est que ce ne sont pas que les postes de premier niveau qui sont à risque. Déjà certains postes de cadres et de professionnels (médecins, notamment) sont inscrits dans un « pipeline » de processus quasi-numérisés.

Avec l’essor d’un pipeline hautement technique, allant des essais contrôlés randomisés aux équipements de diagnostic, en passant par l’interprétation des données, le diagnostic et le traitement, nous avons atteint un point où un médecin peut être défini comme un interrupteur-humain permettant d’éviter les poursuites [liability-avoiding decision-switch]. (…) Pourquoi ne pas transférer les salaires manifestement absurdes des médecins et des administrateurs aux infirmières et aux assistants médicaux – qui effectuent le travail de soins et le reste du diagnostic pratique – et se débarrasser complètement des médecins humains, et surtout des administrateurs ?

Weatherby n’est pas sérieux quand il dit cela. Mais ça rejoint ce que je disais il y a 8 jours, et non sur un ton humoristique, dans Où nous mène l’IA ? Au ciel ou en enfer ? :

Mais est-ce qu’on n’a pas déjà des robots, comme ces médecins spécialistes concentrés sur des champs très limités et orientés vers la production en quantité de diagnostics et d’interventions ? Déjà le médecin généraliste qui te reçoit sans même te regarder, ni te toucher, et qui n’a d’yeux que pour son écran et ses résultats d’examens… on pourrait tout aussi bien faire affaire avec une machine, non ?

On peut se rassurer en se disant que les professionnels et les administrateurs ne prendront pas le risque de confier des décisions critiques à des machines, avec de telles fiabilités. Mais les machines sont déjà présentes dans les bureaux, cliniques et labos. Et, malheureusement, il semble que les décisions prisent par l’IA seule soient meilleurs que celles de l’humain assisté de l’IA ! L’entretien de Azeem Azhar avec quatre utilisateurs de l’IA dont un médecin est… inquiétante.

Plusieurs études comparent actuellement l’IA seule à l’IA associée à des médecins, sur différents types de performances cliniques. Et l’IA [seule] a obtenu de meilleurs résultats que les médecins associés à l’IA. Ce n’était pas prévu. Tout était censé être hybride.

Alors, si on maintien le professionnel dans l’équation, cela abaisse les résultats ! Ou bien on pousse vers l’acceptabilité de l’interaction directe de l’ordinateur avec le client, sans intermédiaire humain décisionnel, ou bien on abandonne l’usage de l’IA. Que pensez-vous qu’il va se passer ? Azham et ses invités expliquent un tel résultats :

Les moins performants sont plus enclins à accepter les contributions de l’IA, tandis que les experts rejettent les bonnes contributions de l’IA. Et si vous étendez cela à un soutien agentique, c’est peut-être encore plus vrai. Nous ne savons toujours pas. Est-ce parce que les médecins ont un biais d’automatisation ? Est-ce parce qu’ils ne savent pas comment utiliser l’IA ? C’est vraiment flou pour l’instant.

On peut compter sur la capacité des corporations médicales à défendre les privilèges et l’estime, la reconnaissance sociale dont ils jouissent. Ils ne se laisseront pas facilement réduire à assister l’IA plutôt que l’inverse. Est-ce qu’on a notre mot à dire ici, collectivement comme citoyens ou individuellement comme client ? Ou bien ce sont des choses qui se décideront dans les officines de corporations professionnelles, technologiques et financières ?

On peut penser que le contexte, l’écosystème ou le « pipeline technologique » influenceront la manière dont les médecins s’approprieront ou utiliseront l’IA. Déjà le fonctionnement « à l’acte » a réduit la pratique en petites parcelles comptabilisables sans lien apparent avec la condition de vie du patient. Les professions médicales ont bataillé ferme, depuis longtemps, pour conserver ou étendre leur monopole sur certains actes, l’accès à certains traitements ou spécialistes. L’émergence d’un « consultant-IA » ne viendra-t-elle pas niveler le terrain avec d’autres para-professionnels ou professions ? À moins que les corporations médicales ne s’approprient et monopolisent l’usage de ces IA-consultants. Comme elles le font déjà pour les produits pharmaceutiques.

De telles perspectives apparaissent « naturelles ». Elles ne font que suivre le sentier déjà ouvert, reconnaissant les rapports de force établis. Mais poursuivre les tendances actuelles, les usages dominants est-ce vraiment ce que l’on veut ? Il y a une dimension de performance, d’optimisation et d’accélération dans l’arrivée de l’IA qui devrait nous porter à prendre une pause. À en discuter un peu… Peut-être cette technologie nous permettrait-elle de changer de direction plutôt que de faire plus vite et moins cher ce qu’on fait déjà ?

Pour ne pas évaluer, puis implémenter l’IA comme du « business as usual », il faudrait qu’un certain sentiment d’urgence, justifiant une intention réformiste, un désir de changement.

Un changement saisissant l’irruption de l’IA comme une occasion de réviser nos processus, rééquilibrer les chances ou répartir les capitaux. Je n’ai pas encore lu attentivement les deux longs articles de Benanav bourrés de références (+150) mais je les ai parcouru suffisamment pour apprécier la complexité des solutions proposées par l’auteur pour planifier l’économie en fonction de valeurs plus globales que les seuls intérêts financiers des propriétaires des moyens de production. Tenir compte des conditions environnementales, des désirs et besoins des populations grâce à de nouvelles institutions, dont le remplacement de la monnaie par des crédits et des points.

Le débat sur l’utilisation des outils numériques pour planifier et remplacer ou encadrer l’influence du marché ne date pas d’hier. Comment fixer des prix justes ? Je cherche où je peux trouver cette référence aux débats des années 30-40 sur le « calcul socialiste ». Ça y est, c’est dans Digital Socialism de Evgeny Morozov, dans un New Left Review de 2019 (ma traduction : Socialisme numérique ?). Dans un billet de 2020 je disais :

Dans un article de juin 2019, publié par la New Left Review, Digital Socialism, Morozov relate les débats des années 30-40 entre Hayek et les tenants de la planification socialiste… mais aussi met en lumière les possibilités des technologies pour une planification démocratique et décentralisée, chose qui n’était pas possible à l’époque. Déjà, dans Le Monde diplomatique de décembre 2016, avec Pour un populisme numérique (de gauche), Morozov défendait l’idée que les « données personnelles » qu’utilisent à leur profit les Amazon et Facebook de ce monde devraient être du domaine public, et à ce titre être accessibles, utilisables par tous. Avec Digital Socialism, il pousse un peu plus loin en promouvant la « socialisation des moyens de rétroaction ». La planification et la coordination sociales n’ont plus à être soit centralisées ou laissées au marché, elles peuvent être décentralisées grâce aux nouvelles technologies.

Autour de Morozov, 16 janvier 2020

Dans son Socialism after AI (Le socialisme après l’IA) publié en décembre dernier, Morozov répète son mantra de l’expérimentation décentralisée entre les mains des citoyens, des coops, des cliniques :

[Des] projets d’IA municipaux, coopératifs et basés sur des mouvements, chacun avec ses propres priorités. Une administration municipale pourrait maintenir des modèles ouverts formés à partir de documents publics et de connaissances locales, intégrés dans les écoles, les cliniques et les bureaux du logement selon des règles fixées par les résidents.

N’est-ce pas ce que souhaitent les thuriféraires de l’IA, comme le rêve tout haut un des fondateurs d’Anthropic, Jack Clark en conversation avec Ezra Klein : À quelle vitesse les agents IA vont-ils bouleverser l’économie ? Bon, sans doute se pose la question de la propriété de ces modèles d’IA. Je n’ai pas encore entendu les propriétaires de l’IA proposer de donner leurs modèles aux municipalités…3Mais les modèles chinois ne sont-ils pas ouverts ? GB Le monde rêvé par ces vendeurs de quincaillerie IA s’adresse à des clients, individuels ou corporatifs… les outils qu’ils promettent vont leur faciliter la vie, les rendre plus productifs, plus profitables. Et non plus justes ou plus équitables, ce serait changer les règles du jeu !

Ce que Shapiro met en relief dans son texte récent (La prochaine grande transformation) c’est la dimension sociale, l’inscription, le réencastrement dans la société d’une économie saine. L’Occident a « gagné la guerre froide » grâce à ses programmes sociaux et l’État providence. Pourtant la fin de la guerre froide a coïncidé avec le démantèlement ou à tout le moins l’affaiblissement dudit État-providence, au profit d’un capital de moins en moins ancré, de plus en plus volatile… et concentré.

C’était aussi, un peu, ce que soulignait Farrell dans son IA est une technologie sociale, qui répondait à l’assertion de Kapoor et Narayanan qui, quant à eux, défendaient une conception de l’IA comme une technologie normale. Cette technologie n’est pas miraculeuse, et elle aura besoin de s’inscrire dans des contextes technologiques et sociaux particuliers pour être utilisée. Des contextes qui, pour l’instant, sont dominés par une culture compétitive, guerrière et identitaire.

Les mécanismes de rétroaction, que Morozov souhaitait socialiser (en 2019, dans Socialisme numérique ?), en obligeant les Big Data à partager au moins une partie de leurs données et analyses, sont devenus l’IA, en 2025, dont Morozov souhaite décentraliser, démocratiser l’accès (dans Le socialisme après l’IA). Mais pourquoi l’IA serait-elle plus partageable, démocratisable que les infrastructures de rétroaction numériques en 2019 ou encore les centres de données (Socialize the Data Centres), en 2015 ? Les mêmes principes de fonctionnement décentralisé assurant le maximum de liberté aux unités de base traversent les écrits et travaux4Autour de Stafford Beer – The Santiago Boys; Evgeny Morozov: We Need a Nonmarket Modernist Project [Jacobin] de Morozov. Mais la stratégie pour mettre en oeuvre de telles idées généreuses est mince, pour ne pas dire inexistante.

J’ai relu, après l’avoir traduit, le texte de 2019, pour mieux comprendre celui de 2025… Je vais relire la critique menée par Benanav de la position de Morozov (Une véritable économie politique de la technologie – Une réfutation de Morozov), pour déterminer si je dois lire, enfin, les deux longs textes de Benanav (Au delà du capitalisme — 1 et Au delà du capitalisme — 2) dont je n’ai pour l’instant que parcouru les paragraphes pour mieux y insérer les quelques 150 notes de bas de page.

Je n’ai pas l’impression que l’utopie (« au delà ») élaborée par Benanav sera vraiment plus instructive sur les stratégies de mise en oeuvre…

Et puis, il y a le texte avec lequel je commençais ce billet, Vers une science de la fiabilité des IA que je devrais relire pour pondérer l’enthousiasme d’un Morozov.


Billets passés à sujets similaires

Notes

gauche de rupture, oligarchie et démocratie

Je termine la lecture de Nouveau peuple, nouvelle gauche. Et celle de deux articles touchant des questions semblables : celui par Farrell, à propos des débats entre démocrates modérés et ceux plus à gauche (Le théorème de l’électeur médian est un piège de clarté – ma traduction) et la lettre de Wallace-Wells, du New York Times, à propos d’une « guerre des classes » de plus en plus inévitable entre le peuple et l’oligarchie (Le peuple contre les ploutocrates – ma traduction). Il me reste à lire The Left Has a Hyperpolitics Problem, une suggestion de Farrell, article pas encore lu mais déjà traduit.

J’ai aussi pris le temps, ce matin, d’écouter l’entrevue d’une heure vingt que Christian Rioux accordait à Stéphan Bureau à son émission Contact. Ceci après avoir parcouru assez attentivement1à mesure que je transcrivais les quelques 80 notes de bas de page qu’il contenait un article, référé par The Syllabus2Un service de veille initié par Evgeny Morozov : Rupture Theory, par Can West sur Negation Magazine (ma traduction : La théorie de la rupture).


Ce petit bouquin de 275 pages est publié aux Éditions Amsterdam par l’Institut La Boétie, un institut co-présidé par Jean-Luc Mélanchon, fondateur de La France Insoumise (LFI). Le livre s’ouvre sur un entretien avec Nancy Fraser et Jean-Luc Mélanchon, sur le thème Construire un nouveau sujet politique. Suivent une quinzaine de chapitres par une vingtaine d’auteurs et autrices, introduits et coordonnés par Julien Talpin. Un Talpin qui ne m’avait pas impressionné avec son chapitre sur le community organizing dans  Du social business à l’économie solidaire : critique de l’innovation sociale, publié en 2020. Mais à voir la quantité de papiers qu’il a produit sur le sujet et, surtout, au vu de la qualité des articles rassemblés dans ce livre, je veux bien réviser mon opinion sur ce chercheur en science politique au CNRS (Ceraps/Université de Lille), spécialiste de la démocratie participative.

Divisé en trois grandes parties, comprenant chacune quatre ou cinq textes documentés, appuyés sur le terrain le plus souvent :

  • Nouveau peuple – Qui sont les classes populaires au XXIe siècle ?
    • Nouvelles réalités au travail, nouvelles classes populaires ? par Sarah Abdelnour
    • La surexploitation des classes populaires racisées. Le cas des chauffeurs Uber, par Sophie Bernard
    • Des classes populaires féminisées, par Rachel Silvera
    • Les espaces populaires : Déconstruire l’opposition entre les campagnes et les cités, par Clara Deville et Pierre Gilbert
    • La construction historique de l’unité ouvrière, par Samuel Hayat
  • Le peuple et la gauche : divorce ou retrouvailles ?
    • Les classes populaires: droitisation ou grande démission ? Par Vincent Tiberi
    • Comment la social-démocratie a perdu les classes populaires, par Bruno Amable
    • Aggiornamento – Comment (une partie de) la gauche a transformé son rapport aux quartiers populaires, par Julien Talpin
    • Les gauches et les Gilets jaunes par Magali Della Sudda et Elisabeth Godefroy
    • La gauche et les classes populaires en Europe: quelles perspectives communes? par Raúl Gómez et José Lopes
  • Que faire ? Construire un bloc populaire
    • Mobiliser les abstentionnistes, clé d’une victoire de la gauche, par Tristan Haute
    • Le défi du modèle militant – Leçons et limites de l’expérience communiste par Julian Mischi
    • Les syndicats, vecteurs possibles de politisation à gauche? par Sophie Béroud
    • Faire de l’écologie, défaire l’ordre social par Hadrien Malier et Jean-Baptiste Comby

La critique des erreurs de la social-démocratie faite par Bruno Amable rejoint le thème de Farrell (L’électeur médian). Tous deux citent d’ailleurs le « théorème de l’électeur médian » qui implique que « les élections se gagnent au centre. Une offre politique centriste devrait permettre de recueillir les voix des électeurs de gauche, qui préféreront encore un gouvernement du centre à un gouvernement de droite. » Plusieurs des articles insistent sur la formation des militants, à la démocratie, au débat politique, à la négociation… Les leçons tirées de l’évolution de la structure militante du Parti communiste français, ou des pratiques syndicales devenues moins politiques qu’avant misent sur l’ouverture au quartier (où loge l’entreprise) et sur la liaison avec les forces citoyennes hors du Parti.

L’ancrage dans les communautés et les quartiers, en passant par les associations et les organisations militantes et civiles reste la perspective de choix, pour une organisation comme LFI qui se veut plus un mouvement qu’un Parti, une fédération de causes et de réseaux réunis par une plateforme où l’on peut s’inscrire pour agir ou participer à des formations, sans nécessairement devenir membre… Rejoindre et mobiliser le « quatrième bloc », à savoir les abstentionnistes, est une cible stratégique de premier plan.


L’article de Wallace-Wells, Le peuple contre les ploutocrates, souligne l’évolution du financement de la joute politique par les milliardaires :

« [E]n 2010, les milliardaires avaient dépensé 18 millions de dollars pour l’élection présidentielle de 2000, 13 millions pour celle de 2004 et 16 millions pour celle de 2008. Puis vint le déluge. En 2012, le total s’élevait à 231 millions de dollars, et ce chiffre a encore doublé au cours des trois cycles électoraux suivants, pour atteindre 682 millions de dollars en 2016, 1,2 milliard de dollars en 2020 et 2,6 milliards de dollars en 2024. »

Les ploutocrates non seulement accumulent des richesses mais aussi, mettent la main sur les médias tout en se réservant une porte de sortie… se dotant de résidences hors du pays pour y transférer partie de leur fortune au cas où il viendrait à l’idée des États de taxer leurs avoirs, comme la proposition bientôt soumise à référendum en Californie visant à taxer les grands patrimoines à hauteur de 5%.


Parti ou mouvement ?

LFI (La France Insoumise) semble miser clairement sur la forme mouvement, notamment dans la postface de Nouveau peuple… écrite par la co-présidente de l’Institut La Boétie, Clémence Guetté, qui est aussi vice-présidente de l’Assemblée nationale française :

Ainsi, dans le contexte d’une fragmentation perpétuelle et évolutive des classes populaires, notre responsabilité est de construire une nouvelle interface au service du peuple nouveau. Ce nouvel espace, c’est la forme mouvement. (Nouveau peuple, nouvelle gauche, page 270)

(…) être insoumis n’est pas un engagement exclusif. Il suffit de s’inscrire sur une plate-forme, sans avoir à payer quoi que ce soit, pour être compté comme tel, et pouvoir commencer à militer.

Cette forme souple et même « gazeuse », au dire de madame Guetté, lui permet de dénombrer quelque 450 000 militants. Considérant la multiplicité des fronts de lutte, des organisations locales, régionales et nationales… la formule mouvement a sans doute permis d’assembler tactiquement un large front capable de faire face à l’establishment politique. Elle reconnait tout de même que tout ne s’arrête pas avec l’élection :

Les victoires électorales s’inscrivent dans un processus long de transformation de la société. Elles doivent être considérées comme des étapes. Notre devoir, comme mouvement de la révolution, citoyenne est de proposer une stratégie pour gagner les élections, et de les gagner d’une façon qui permette, après la victoire, aux processus de se poursuivre, d’affronter ensemble, nos puissants adversaires, et de ne pas reculer. (Idem, page 267)

L’effritement de l’unité et de l’importance de la « classe ouvrière », à cause des délocalisations mais aussi de la montée des « autres fronts » : féminisme, écologisme, âgisme (jeunes, vieux), orientations sexuelles… accompagnés de la montée en nombre des classes moyennes et éduquées, des populations immigrantes… ont conduit les partis à délaisser le travail à long terme pour se replier sur des stratégies électoralistes à l’affut des sentiments et tendances pistées par les derniers sondages et analysées par les experts en data (de là le théorème de l’électeur médian).

Les syndicats sont devenus moins forts mais aussi moins politiques, en France comme aux USA. La Politique est devenue « sale », non-fiable, conduisant à des taux grandissants d’abstention. Pourtant les dernières années ont vu des manifestations monstres se tenir (500 000 personnes à Montréal pour l’environnement; des millions aux USA pour BlackLivesMatter;…). Un monde que certains qualifient pourtant de Hyperpolitique. Les gens sont politisés mais dans leur bulle, sur un sujet, pour un moment, sans que cela conduise à des changements durables, structurels ni, le plus souvent, à un engagement à long terme.

On parle de la gauche « de rupture » pour signifier qu’il ne s’agit pas que de gagner des élections mais aussi de changer la structure, la société dans son fondement capitaliste. Le long texte sur la Théorie de la rupture, un peu rébarbatif pour ses références à Lénine et autres arcanes de l’extrême gauche, mais intéressant parce qu’il sait reconnaître à quel point la gauche n’a pas réussi à transformer des moments de grande mobilisation en quelque chose de durable. Il faut former des cadres, dit-il en conclusion. Un peu comme le disent certains des textes de Nouveau peuple…

Mais former à quoi, si ce n’est à être des bras pour poser des affiches, pointer au téléphone ou faire du porte-à-porte à la veille d’une élection ? Hahrie Han, dans son livre Undivided3J’en ai parlé ici mais voir aussi cet article La méga-église qui a tenté de lutter contre le racisme, décrit la formation développée et suivie par quelques militants dont on suit le parcours personnel. Une formation visant à donner aux participants des capacités autonomes d’orientation et de décision dans des situations toujours nouvelles qui ne peuvent simplement être inscrites dans le Plan d’un Parti. D’ailleurs, dans ce cas précis, il ne s’agit pas d’un parti politique mais plutôt d’une initiative portée dans un premier temps par une église (Crossroads) en vue de lutter contre le racisme.

Le peuple n’est plus ce qu’il était. Il n’est plus de couleur uniforme ni, parfois, de genre évident… Les identités (et luttes) qui le mobilisent sont multiples et parfois contradictoires. Chantal Mouffe4Dans L’illusion du consensus ou encore Pour un populisme de gauche parlait de « logique équivalentielle » [qui] permet l’émergence d’une solidarité entre les revendications exclues, insatisfaites pour construire un nouveau peuple en opposition à « eux ». Si le « eux » est de plus en plus évident dans cette oligarchie milliardaire, la négociation des différences et des alliances entre minorités et identités demande des qualités qui ne sont pas courantes.

Ce qui m’amène à l’entrevue entre Stéphan Bureau et Christian Rioux. Les propos de ce dernier en irriteront sans doute plusieurs. Notamment lorsqu’il critique une certaine génération qui n’aurait jamais été confrontée au réel, aurait été élevée dans la ouate et n’aurait pas été corrigée durant sa formation. Incapable de débattre sans se sentir « micro-agressée », les journalistes de cette génération (car on a beaucoup parler de journalisme) sont plus portés à la militance et à la diffusion de la vérité qu’au travail astreignant de l’enquête journalistique.


En conclusion je reprendrais cette idée de Farrell émise à la fin de Le théorème de l’électeur médian… comme quoi il faut expérimenter et se reconnecter de nouvelles manières avec les électeurs et accorder moins d’importance aux sondages visant à saisir les désirs de l’électeur moyen. Des formations de cadres et de militant.e.s qui osent aller à la rencontre des portions délaissées, abstentionnistes de l’électorat, qui outillent en vue de prochaines batailles qui ne seront pas toutes, même pas majoritairement, gagnées mais dont on devra tirer des leçons pour que les suivantes soient plus fructueuses.

La perte de confiance envers les élites, les dirigeants et les élus ne sera pas renversée par une campagne publicitaire mais par un travail patient, généreux à long terme sur la base d’un ensemble de valeurs qui transcendent l’intérêt particulier.


À lire (je ne l’ai pas encore fait)

Tiré de l’article de Alain Bertho

Notes

vendredi vrac (8)

[NOTE: pour que les liens vers les sections fonctionnent il faut que tout le billet soit chargé – cliquer sur le titre…]

Liens vers les sections : 1. Démocratie municipale; 2. Économie sociale, finance communautaire; 3. Santé; 4. Climat, énergie, transport; 5. Culture – éducation – développement social; et à la fin, les derniers articles traduits.


Démocratie municipale

Élections municipales 2025

Vivre en ville propose les 12 travaux de nos collectivités, une plateforme d’engagements concrets destinée aux candidats et candidates municipaux en vue des élections du 2 novembre prochain. Avec sa plateforme Les 12 travaux de nos collectivités, l’organisme propose 12 engagements structurants, adaptables à toute plateforme électorale, pour répondre aux défis pressants de notre époque: crise de l’habitation, étalement urbain, verdissement, mobilité, climat.

Saint-Jérôme – participation

Le ville de Saint-Jérôme adopte sa première Politique de participation publique
« La participation publique est un pilier essentiel d’une démocratie vivante. En adoptant cette politique, nous réaffirmons notre engagement à écouter les voix de la communauté et à travailler ensemble pour coconstruire une ville qui reflète les aspirations des Jérômiens et des Jérômiennes », explique le maire Marc Bourcier.

L’ensemble des politiques de St-Jérôme. La politique de participation publique

Laval

La nouvelle Politique de consultation publique et de participation citoyenne établit les principes et les modalités en matière d’information, de consultation et de participation des Lavalloises et des Lavallois et constitue le fondement de la volonté de la Ville de mettre en place une véritable culture de la participation citoyenne.

Investir dans le pouvoir citoyen

Une première boîte à outils sur le budget participatif

Une feuille de route concrète pour les municipalités québécoises, par le Centre d’écologie urbaine

«Nos villes au front»: plus d’autonomie pour les villes à bout de souffle

Un essai de François William Croteau, ‌ Nos villes au front. Repenser la gouvernance locale pour faire face aux crises, article de Jeanne Corriveau, dans Le Devoir.

Économie sociale, finance communautaire

Le SOMMET 2025

Le Sommet de l’économie sociale s’est tenu les 14 et 15 mai 2025 à La Tohu, à Montréal, et rassemblait des participant·es provenant du mouvement de l’économie sociale, du milieu entrepreneurial traditionnel, de la société civile, des sociétés d’État, du municipal, des gouvernements du Québec et du Canada et des Premières Nations.
Le CRISES et le RRESS ont participé non seulement à un panel dédié à la recherche mais aussi dans le travail de préparation au Sommet.


Une des huit illustrations de projets liés aux thèmes du Sommet.

Rendre à la communauté plutôt qu’aux actionnaires

Grande entrevue — Béatrice Alain, directrice générale du Chantier de l’économie sociale. La Presse, 13 mai 2025
« Il est temps de faire le point sur notre rôle », estime Béatrice Alain, directrice générale du Chantier de l’économie sociale, qui organise cette semaine à Montréal le Sommet de l’économie sociale.

Trois ans après le Sommet sur l’économie et l’emploi, le Chantier de l’économie sociale a été officiellement créé en 1999 et on a souligné les 10 ans de l’idéation de l’organisme en réalisant un premier Sommet de l’économie sociale en 2006.
Près de 20 ans, donc, après leur dernière rencontre au sommet, plus de 1200 acteurs du monde des coopératives et des organismes à but non lucratif (ayant une activité marchande) de partout au Québec vont se réunir cette semaine à Montréal durant le Sommet de l’économie sociale pour y discuter des grands enjeux qui animent cette force économique.

Finance durable et obligations communautaires

Je me demandais, dans un billet récent qui présentait le programme du Sommet sur l’économie sociale : Pourquoi il n’y a pas de thème « finance solidaire »? J’ai appris le lendemain que se tenait en même temps que le Sommet économie sociale, un Sommet sur la finance durable ! Sûr que la « finance durable » ce n’est pas la finance solidaire… de même que le « développement durable » ce n’est pas la transition socio-écologique. Mais ça aurait été bien d’avoir un solide volet financier, avec Fondaction et le Fonds de solidarité, au Sommet sur l’économie sociale. Sans doute que la « finance durable » ne visait pas les même clientèles : à 900$ le billet (pour les 3 jours), ou 1500$ incluant le souper-bénéfice… pas sûr que les groupes d’économie sociale aurait été nombreux…

Par ailleurs j’ai soulevé à quelques reprises dans ce carnet la question des obligations communautaires comme une stratégie de financement de projets d’économie sociale, mais aussi comme stratégie de sensibilisation et d’empowerment des communautés. C’est une formule qui devient plus commune. J’ai vu passer, sur le fil de En commun, deux appels à contribuer à de telles obligations:

Une radio communautaire faisant appel à son public pour construire une Maison de la radio, je comprends. Par ailleurs, je ne connaissais pas l’existence de Brique par brique. Cela semble une organisation assez jeune, et ça m’a fait réfléchir. J’avais toujours imaginé des organisations bien implantées (genre SHAPEM, ou le groupe ACHAT) dans leur secteur comme celles faisant appel à l’épargne sous forme d’obligations communautaires. Comment fait-on pour évaluer la solidité, les chances de réussite d’un projet d’investissement communautaire ? C’est une question pour un prochain billet !

Continuer la lecture de « vendredi vrac (8) »

vendredi vrac (5)

Pépites d’infos recueillies au cours des deux dernières semaines.

Table des matières

  • DC et OC
    • Deux outils écossais : pour des organisations plus solides; la recherche menée par des OBNL
    • Statistiques du Québec : évolution sur 25 ans
    • Les fiducies foncières
  • Démocratie municipale
    • Les souhaits du CREMtl pour 2025
    • Ma plateforme électorale (Espace MUNI)
    • Appel à candidature innovation (Espace MUNI)
    • Commission municipale : relations avec les OBNL
  • Politiques et services
    • Communs pour démocratiser les services publics
    • Lutte contre les agences privées en santé
    • Boîte à outil santé mentale au travail
    • Revenu minimum garanti : pour réduire la pauvreté
    • La COPHAN dénonce les coupures de services
    • Une première politique sur Alzheimer
  • Écologie, urbanisme, aménagement
    • La CMM s’oppose à l’enfouissement dans une aire humide
    • Eaux, villes et changement climatique : une formation gratuite de Polytechnique Montréal
    • Contre l’oléoduc : 100 organisations écologistes
    • Le parc des Gorilles sur un ancien tronçon de voie ferrée
    • Gestion des déchets : limites de l’autorégulation
    • Les terrains scolaires hors e prix
    • Repenser le développement des banlieues : tendances
    • Le Canada rehausse sa protection de l’eau douce
  • Transport
    • Les trains à grande vitesse… arrivent
    • La mobilité durable : collaboration avec l’UQAC
    • Micromobilité partagée
  • Économie, suffisance et décroissance
    • Urban development beyond growth
    • Pour une économie suffisante
    • Décroissance et récession, c’est pas pareil !
  • Et … nouvelles des localités :

Mont-Tremblant, Etchemins, Yamaska, Mascouche, St-Jérôme…


DC et OC

A. Building Stronger Community Organisations

Une initiative soutenue par le Scottish Community Development Centre. Dix (10) modules en ligne visant à renforcer les organisations communautaires. Cette ressource est conçue pour renforcer les compétences, la confiance et les connaissances des organisations dirigées par des réfugiés et des organisations de soutien aux réfugiés, bien que la plupart des documents soient utiles à n’importe quel groupe communautaire.

Cette ressource a été produite par le Scottish Refugee Council, avec le soutien du Scottish Community Development Centre, dans le cadre du programme New Scots, grâce à un financement de l’Union européenne.

B. Recherche menée par les organisations communautaires

Le même newsletter du SCDC nous propose un article sur la , écrrit par Community Knowledge Matters : ‘Finding Out for Ourselves’: Panel Discussion at SCVO’s The Gathering.

C. Parlant de newsletter, vous êtes abonnés à l’infolettre du CPDC ?

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religion, démocratie, révolution

Dans ce premier « bouquet du lundi » de l’année, quelques traductions d’articles qui m’ont paru intéressants; une réflexion sur le « temps des fêtes » et la baisse de la religion; des suggestions de lecture…


Que 2025 vous apporte lumière, courage et détermination dans le tumulte qui s’annonce.

Notes

déficit démocratique et financiarisation

Voici un article paru sous le titre Democratic Deficits: Liberalism, Neoliberalism, and Financialization dans la revue American Affairs. Alex Bronzini-Vender y décrit un processus de financiarisation de l’économie (et de la politique) à partir du terrain des villes ou municipalités qui avaient à négocier des conventions collectives dans le contexte d’inflation des années ’70, puis celui de la transformation de la gestion des fonds de pension des années 80-90…

Cet article est, en fait une longue présentation critique (review essay) du livre de Brian Judge paru en 2024 : Democracy in Default: Finance and the Rise of Neoliberalism in America, titre qu’on pourrait traduire par La démocratie en faillite.

Qui est Brian Judge ? Un prof ou ancien prof de science politique à l’Université de Californie à Berkeley, qui est aussi « policy fellow » au Centre pour une IA compatible aux humains (Center for Human-Compatible Artificial Intelligence). Tiré de la présentation (quatrième couverture) :

Brian Judge soutient que la financiarisation a été une réponse presque spontanée à une crise au sein du libéralisme. Il examine comment le libéralisme tend à ignorer le problème des conflits distributifs, ce qui le rend vulnérable lorsque ces conflits éclatent. Lorsque le moteur de croissance de l’après-guerre a commencé à ralentir, la finance a promis de sortir de l’impasse politique qui en résultait, permettant aux démocraties libérales de dépolitiser les questions de distribution et de maintenir l’ordre social et économique existant. Les élus n’ont pas été simplement capturés ou cooptés, mais ont volontiers adopté des solutions financières à leurs problèmes politiques. Le déclenchement de l’impératif financier de générer des rendements monétaires a toutefois inauguré une transformation globale. Des études de cas très concrètes – la faillite de Stockton, en Californie, la stratégie d’investissement du California Public Employees’ Retirement System et la crise financière de 2008 – illustrent la manière dont les priorités des marchés financiers ont radicalement modifié la gouvernance démocratique libérale. Refondant les transformations politiques et économiques du dernier demi-siècle, Democracy in Default offre un nouveau compte-rendu audacieux de la relation entre le néolibéralisme et la financiarisation.

La présentation détaillée que Bronzini-Vender fait de ce livre m’est apparue suffisamment intéressante pour que je la traduise en français et que je prenne ensuite le temps d’y insérer les 88 notes en bas de pages ainsi que les liens hypertextes que ces notes recélaient parfois. Quelques-uns des articles auxquels ces notes réfèrent : Socialize Central Bank Planning, The Crises of Democratic Capitalism

Voici donc, en format PDF : Déficits démocratiques : Libéralisme, néolibéralisme et financiarisation.


P.S. Je vous propose ce texte de quelques 40 pages avec ses 88 notes en format PDF, généré par Word, à partir d’un document composé avec iA Writer puis exporté vers Word . Ce détour par Word me permettait de maintenir les notes en bas de page plutôt qu’en fin de document comme le PDF généré par iA Writer le faisait plutôt.

une autre façon de faire de la politique

J’ai commencé ce billet en commentaire du dernier congrès du parti Projet Montréal, qui se tenait au collège Maisonneuve les 2 et 3 novembre dernier. Je n’ai pas été assez rapide pour en terminer l’écriture avant que l’éléphant n’entre dans la pièce… 

Animateurs de talk-show, journalistes, analystes et sondeurs ont tous proposé leur interprétation de la victoire de T. ou de la défaite de son adversaire. Parmi les commentaires retenus, ceux de Monbiot, journaliste au Guardian, et de Wallace-Wells, du New-York Times. Pour votre convenance (et la mienne aussi !) j’ai traduit les deux articles: Les démocrates sont l’establishment, par WW et Trump s’est engagé à faire la guerre à la planète, par Monbiot. 

« Partout, l’argument centriste selon lequel la gauche doit abandonner ses principes pour combattre le fascisme, ne laissant le choix qu’entre les bureaucrates corporatistes et les nazis, a eu pour effet de renforcer le pouvoir des nazis. C’est une formule qui échoue à chaque fois. »

Cette citation de feu David Graeber résume assez bien le point de vue de Monbiot et d’autres critiques de la campagne menée par les Démocrates : on a réduit les attentes, caché les enjeux climatiques et environnementaux, pour rallier le centre, pour atteindre une majorité. Le texte de Monbiot est fort en ce qu’il inscrit la conjoncture actuelle dans le long terme : les gouvernements d’hommes forts, d’autocrates et de dictateurs ont été la norme plutôt que l’exception dans l’histoire humaine. 

La démocratie est une expérience récente, et qui a de toute façon toujours été partielle et impotente à soumettre vraiment les intérêts de la classe dominante à l’intérêt public. Sauf en de rares périodes, comme dans l’après-guerre, une période souvent dite celle des « Trente glorieuses ». Et même là… il est bon de se rappeler l’origine de cette expression, comme le fait Jules Calage dans le dernier hors-série de Socialter : Décroissance : Réinventer l’abondance

Ces « Trente glorieuses » années se terminaient sur des appels à la raison et à la prudence (Limites à la croissance, 1972) car elles se sont réalisées sans égard aux ravages infligés aux vivants et aux équilibres bio-physiques. Trente glorieuses qui ont coulé dans le béton et l’acier, un modèle de développement insoutenable. Plutôt que de suivre la voie de la prudence, les trente années suivantes ont été celle d’un hubris amplifié, accéléré par la libéralisation des échanges, la diminution importante de l’impôt sur la richesse, réduisant la capacité d’agir des gouvernements et libérant d’autant une capacité axée essentiellement sur l’accumulation de profit à court terme. L’hubris de la Grande accélération, pendant laquelle le gros du « budget carbone » qui nous restait fut consommé. 

Pour Wallace-Wells, « Le parti démocrate a occupé la Maison Blanche pendant 12 des 16 dernières années et se battait pour en occuper 16 sur 20. (…) [ L]es démocrates sont désormais le parti du pouvoir et de l’establishment, et la droite est le foyer naturel de toutes sortes de ressentiments anti-establishment – dont il est désormais clair qu’ils sont très nombreux. » 

Un programme en discussion

Pour en revenir au congrès de Projet Montréal, J’ai été membre de PM assez tôt dans son histoire. J’y contribue financièrement à chaque élection… mais c’était la première fois, autant que je me souvienne, que je participais aussi directement à la discussion sur le programme. Lors de la réunion locale, à l’arrondissement, où l’on a formulé des amendements à proposer au comité directeur (ou du programme…) j’ai défendu quelques propositions, par écrit, envoyées au maire, mais seulement une ou deux oralement lors de la rencontre… le temps était compté et chacun avait ses propres amendements à défendre. Une de mes propositions concernait la promotion d’obligations communautaires pour aider au financement de projets d’acquisition, de rénovation de logements afin d’accroître le stock « hors-marché ». Elle a été soumise à la discussion du congrès puis adoptée. 

J’avais formulé une autre proposition concernant la géothermie dans les ensembles domiciliaires.

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information et démocratie

L’introduction du billet précédent (communication numérique) posait des questions auxquelles je n’ai pas vraiment répondu dans le développement de l’article :

Comment peut-on modérer les excès tout en favorisant la communication dans des réseaux appartenant aux usagers ? Si on veut rejoindre beaucoup de monde est-on condamné à mettre beaucoup d’efforts (et d’argent) à policer, exclure, contrôler, censurer ? Doit-on se satisfaire des limites actuelles des algorithmes des FB, X et autres Youtube qui décident à notre place ce que nous verrons, ou pas ?

La première question situe la modération dans le contexte particulier de réseaux appartenant aux usagers (ou sous le contrôle de ces derniers). La seconde question précise l’enjeu pour de grands groupes, de grands réseaux. Autrement dit peut-on imaginer une plateforme rejoignant beaucoup de monde qui ne soit pas infestée de spams, de discours haineux et de désinformation ET dont les règles soient entre les mains des utilisateurs plutôt que de propriétaires intéressés d’abord au profit ?

Certains prétendent que c’est impossible : qu’il y a une contradiction entre le grand nombre des usagers et la pertinence des fils de nouvelles proposés aux individus.

Comme le dit Mike Masnick dans son théorème d’impossibilité de Masnick, « la modération de contenu à grande échelle est impossible à bien faire ». Ironiquement, les mêmes effets de réseau qui augmentent la valeur des utilisateurs supplémentaires à mesure que les systèmes se développent augmentent également (au moins linéairement) la surface et le risque de modération du contenu, contrairement à la diminution des coûts par utilisateur grâce aux économies d’échelle. (…)

La médiation de contenu gérée de manière centralisée, comme la modération de contenu, est impossible à réaliser à grande échelle : il s’agit d’une tâche nuancée qui est hautement contextuelle, et nécessite donc une structure nuancée correspondante de traitement et de contrôle distribués pour être bien exécutée.

Community and Content Moderation in the Digital Public Hypersquare, Reisman et Riley

Reisman et Riley proposent de donner plus de pouvoir et d’outils aux aux individus et communautés/institutions dans le travail de « médiation curatoriale » permettant d’évaluer, de valider les informations qui circulent. Dans une série de quatre articles publiés de février à septembre 2022 ces auteurs développent leur analyse :

Et Reisman proposait en novembre 2023, dans Smartly Intertwingled: A New, Broader, More Fundamental Case for Social Media Agent « Middleware » (Intelligemment entrelacé… traduction Google), un argumentaire en faveur de « middlewares » qui viendraient faire ce travail de gestion, sélection, filtrage au nom, dans l’intérêt des usagers.

Reisman identifie trois piliers pour une gestion collective et intelligente des échanges :

  • L’agentivité et les choix individuels
  • Un écosystème de médiation sociale
  • La réputation et la confiance (des individus et organisations)

Ne pourrait-on imaginer En communPraxis jouant un tel rôle d’intermédiation ? Une façon de collectiviser le travail de découverte et de qualification des sources, d’accélération (ou décélération) des flux, de construction d’un espace de délibération libre du poids de la publicité.

Il faut se défaire de l’idée qu’il y a UN espace public, où devrait s’appliquer UN ensemble de règles pour tous les discours. Existent plutôt un semble d’espaces plus ou moins publics, dont l’accès et les contenus sont plus ou moins réservés ou policés. La démocratie qui serait gérée ou discutée à partir d’un espace commun unique, central… n’a sans doute jamais existé. Les places publiques ont toujours exclu des parties plus ou moins importantes de la population des délibérations : esclaves, femmes, étrangers… et aujourd’hui on pourrait ajouter les autres espèces avec qui nous partageons ce petit joyau de planète bleue.

En ajoutant les « autres espèces », n’est-ce pas ajouter encore au défi, déjà immense, de la délibération démocratique ? À moins que l’inclusion de ces « autres » ne corresponde à la prise en compte des limites écologiques, historiques, technologiques qui déterminent nos choix et nos actions. Et, incidemment, un des enjeux de l’inclusion de tels « partenaires non-verbaux » sera de décider des signes, des indicateurs qui nous informeront des intérêts/intentions de ces dits partenaires muets.

Il s’agit de plus que des discours et des savoirs dont nous devons aménager la libre circulation. La culture, le langage, les technologies sont utilisés pour dire, fabriquer les identités, réaliser les désirs ou simplement vivre. Les produits, les marchandises sont aussi des marqueurs forts des identités. Les métiers, les entreprises, les professions…

On ne peut développer une saine conception des espaces publics démocratiques sans situer cette discussion dans le contexte des avoirs, privilèges, pouvoirs qui structurent, façonnent les échanges et délibérations dans nos démocraties.

Si nous voulons parler des « vraies affaires » dans le contexte actuel de crises multiples, de perte de confiance dans les institutions traditionnelles (dont les médias) il faudra avoir des entrées (et des traductreurices) partout, afin de mobiliser (ou neutraliser) le pouvoir d’agir nécessaire. Ce que Durand Folco et Martineau nomment la coordination sociale algorithmique.

Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, dans Le capital algorithmique, citent Morozov qui propose en matière de coordination sociale algorithmique non marchande et non autoritaire trois pistes : 1) la solidarité comme procédure de découverte; 2) le design de mécanismes non marchands; 3) la planification automatisée.

La solidarité comme procédure de découverte

 » Des plateformes favorisant la communication et la délibération représente l’un des exemples de cette coordination non marchande, [tel le réseau social En commun.] (…) Des «infrastructures numériques de rétroaction» pourraient favoriser ce genre de processus d’apprentissage individuels et collectifs, sans passer par la médiation des prix ou du marché. »

Durand Folco, Jonathan; Martineau, Jonathan. Le capital algorithmique (p. 596). Écosociété.

Le design de mécanismes non marchands

L’idée générale est que les mécanismes de coordination sociale ne doivent pas être conçus de façon rigide, par la simple opposition entre bureaucratie uniformisante et liberté marchande, car il y a une pluralité de moyens institutionnels permettant d’assurer la coordination sociale.

Durand Folco, Jonathan; Martineau, Jonathan. Le capital algorithmique (p. 597). Écosociété.

La planification algorithmique

Selon Morozov, ces innovations technologiques rendent caduque la nécessité de recourir à une planification centralisée de l’économie, et laissent plutôt présager une transition vers un «socialisme de guilde», comme le suggère aussi Daniel Saros. (…)

L’enjeu d’une planification algorithmique socialiste serait donc de favoriser une réappropriation démocratique de ces technologies algorithmiques, visant à les insérer dans un nouveau système économique qui ne serait plus axé sur la croissance infinie et la maximisation des profits, mais sur la satisfaction optimale des besoins humains avec un minimum de travail possible.

Durand Folco, Jonathan; Martineau, Jonathan. Le capital algorithmique (p. 598 et 599). Écosociété.

La planification algorithmique dans l’intérêt collectif, c’est le retour du débat d’il y a cent ans à propos de la théorie économique du socialisme. Mais avec des moyens qui n’existaient pas : pouvoir répondre en « temps réel » aux contraintes et signaux du terrain, du local. Dans un article de juin 2019, publié par la New Left Review, Digital Socialism, Morozov relate les débats des années 30-40 entre Hayek et les tenants de la planification socialiste et met ainsi en lumière les possibilités des technologies pour une planification démocratique et décentralisée, chose qui n’était pas possible à l’époque. 

Plus récemment le même Morozov a réalisé un important travail d’enquête et d’historien autour de l’expérience de planification menée par Stafford Beer et son équipe, avec les technologies « cybernétiques » primaires de l’époque, au service du gouvernement d’Allende au Chili. Il en a résulté une série d’entrevues (podcasts) mais aussi une somme impressionnante de documents afférents déposés sur le site dédié des Santiago Boys.

La finitude enfin reconnue des ressources de la planète et le poids accumulé des « externalités » générées par le développement accéléré des dernières décennies nous oblige à revenir à un État pour la planification écologique. Nous avons la chance que cette nouvelle planification puisse se faire de manière plus décentralisée, flexible. Nous n’avons plus les moyens, la planète ne peut plus supporter le développement aveugle du capital pour le capital.

populisme et démocratie

C’est un sujet déjà abordé ici et là dans ce carnet. J’y reviens aujourd’hui avec L’esprit démocratique du populisme, (EdP) par un sociologue italien (Frederico Tarragoni), publié en 2019 aux éditions La découverte. Le tour d’horizon historique et géographique de la question me semble plus complet que ce que j’avais lu jusqu’ici sur la question : notamment à propos des nombreuses expériences latino-américaines.

Parmi les racines historiques du populisme, il y a le « People’s Party » américain qui connut ses heures de gloire à la fin du XIXe en rassemblant les revendications des fermiers appauvris, des noirs du sud, des femmes… que Thomas Frank avait décrit dans Le populisme voilà l’ennemi ! et que j’ai commenté ici. Tarragoni reconnait l’importance de ce mouvement en Amérique, mais il fait remonter l’origine du populisme au mouvement narodnischestvo de Russie où des intellectuels qui se définissent comme des démocrates révolutionnaires « vont au peuple ».

« En Amérique latine, le populisme n’est pas resté, comme en Russie et aux États-Unis, une simple idéologie de crise. Il s’est institutionnalisé et à profondément changé les sociétés nationales et les manières de faire la politique. » (EdP, 215) Le populisme apparaît durant les années 1930 à 1960 dans tous les pays d’Amérique latine sur fond de crise des républiques oligarchico-libérales. La crise de 1929 accentue l’exclusion et la paupérisation amenant des mobilisations de masses dans les quartiers populaires des grandes villes (barrios, villas, barriadas ou favelas, selon les appellations nationales) qui seront captées par de nouveaux leaders charismatiques.

Une fois au pouvoir ces « partis-mouvements » populistes mettront en oeuvre des politiques axées sur le développement d’économies de substitution des importations et la reconnaissance de nouveaux droits sociaux.

« Parallèlement, la classe dirigeante de l’État se diversifie : la classe moyenne y occupe désormais un rôle prépondérant !

De leur côté, les classes populaires voient le stigmate public dont on les affublait du temps des républiques oligarchico-libérales, complètement inversé. Les populismes font d’elles le fondement même de la nation, à l’instar du « descamisado » (l’ouvrier « sans chemise ») de Juan’ Domingo Perón ou de la « querida chusma » (la « chère populace ») de José María Velasco Ibarra en Équateur et Jorge Eliécer Gaitán en Colombie.
Plus encore : c’est désormais du point de vue du « peuple pauvre », de ses valeurs, de ses besoins et de ses attentes, que l’on va repenser tout le processus de modernisation, voire la modernité même. » (EdP p. 225)

Tarragoni décrit l’émergence des populismes classiques d’Argentine (péronisme), du Brésil (gétulisme, pour Getúlio Vargas), du Mexique (cardénisme, pour Lazaro Cardenas) et puis des néo-populismes plus récents du Vénézuela (Chavez puis Maduro), de Bolivie (Morales) et d’Équateur (Correa).

Ce qui l’amène à formuler une nouvelle « théorie du populisme » où il distingue trois caractères communs des expériences analysées. D’abord le contexte marqué par l’incapacité de l’État à répondre aux multiples demandes démocratiques, un État lui-même en crise, miné par la corruption, l’augmentation des inégalités et la désagrégation des droits sociaux. La deuxième caractéristique commune est le rôle du charisme dans l’adhésion populaire à l’idéologie populiste. La troisième caractéristique est l’apparition de mouvements populaires interclasses. « Il n’est pas de populisme sans mobilisation des classes populaires précarisées, dans toute leur pluralité interne, mais également des fractions déclassées de classes moyennes. » (p. 266)

Trois moments de la dynamique populiste se suivent et se superposent : la crise, où la légitimité l’État est mise en cause, qui donne naissance à une forte mobilisation populaire interclassiste aspirant à créer un nouveau peuple démocratique, inspiré, dirigé par des leaders dans lesquels il se reconnaît. Puis, dans sa phase d’institutionnalisation, le populisme refonde constitutionnellement la démocratie, reconnaissant de nouveaux droits aux exclus d’hier.

« Cependant, en faisant participer la société civile populaire à l’élaboration de la politique sociale de l’État, le populisme lui offre une sorte de cadeau empoisonné. Il l’intègre de manière semi-corporative au fonctionnement de l’État et tend à réduire son autonomie par rapport à lui. Cette autonomie et vitale pour la société civile populaire, car celle-ci s’est constituée, dans la phase de mobilisation populiste, en luttant contre l’État. » (p. 294)

Une intégration de la société civile qui peut mener à des restrictions sur les libertés civiles chères aux sociétés bourgeoises libérales. Ce qui peut parfois conduire les états populistes à l’autoritarisme, ou même au fascisme.

Il suffit de penser à l’Argentine du deuxième péronisme, à l’Estado novo de Vargas, qui fut un régime expressément fasciste, ou aux évolutions liberticides des gouvernements de Chavez et Maduro, Morales et Correa. Tout en élargissant de manière démocratique certaines libertés positives1la possibilité, le droit de faire quelque chose des exclus, le populisme au pouvoir tend à réduire de manière autoritaire d’autres libertés négatives2absence d’entrave à la libre jouissance de soi-même, affaiblissant du même coup les médiations collectives entre la société et l’État. (p. 295)

Mais cette dérive autoritaire n’est pas obligatoire, dans la vision du populisme de Tarragoni. Au contraire, pourrions-nous dire, puisqu’il fait de la demande de plus de démocratie une caractéristique (radicalement démocratique) essentielle du populisme.

Après avoir décrit l’expérience latino-américaine, l’auteur se demande si l’Europe n’est pas à vivre une latino-américanisation à travers les mouvements Syriza grec, Podemos espagnol, cinq Étoiles italien et, dans une moindre mesure (hémiplégique) le Nuit debout et France insoumise.

Des trois premières expériences européennes, la seule qui n’a pas abandonné son programme ou trahi ses principes, est celle qui a refusé de participer au gouvernement. Certes il est plus facile de garder la pureté de son programme et de ses intentions quand on reste dans l’opposition.

Tarragoni termine son livre en rêvant d’une Europe refondée politiquement grâce à une alliance entre populismes de gauche et partis sociaux-démocrates. Une alliance au delà des frontières nationales, radicalement démocratique seule capable de faire opposition au néolibéralisme.


J’ai apprécié ce livre pour sa revue historique et sociologique des expériences latino-américaine et son tour d’horizon des mouvements populistes de l’Europe (occidentale) contemporaine; pour sa théorie de la nature profondément démocratique du populisme historique, réel.

Les politiques clientélistes d’un gouvernement comme celui de la CAQ ne sont pas populistes, elles ne sont qu’opportunistes. Quand on n’a à offrir comme idéal que celui de s’enrichir personnellement, à l’heure où les richesses accumulées et gaspillées étouffent et empoisonnent la planète… c’est une philosophie qui confine à l’obscénité.

Notes

  • 1
    la possibilité, le droit de faire quelque chose
  • 2
    absence d’entrave à la libre jouissance de soi-même