Il fait froid… dans le dos

Chad Davis, [1], CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

On ose de plus en plus parler de fascisme pour qualifier la direction prise par Trump. Son leadership en manifeste de plus en plus les caractéristiques :

une crise de légitimité des institutions ; la normalisation de mesures extraordinaires ; une opposition recodée comme un ennemi interne ; la conversion des mécanismes juridiques en instruments de pouvoir personnel ; et la transformation de la politique en un plébiscite permanent de loyauté. [Fascisme américain ? par Alex Taek-Gwang Lee – 24 janvier 2026]

Je croyais qu’il fallait trouver la source de cette gangrène fasciste en 2010, ce moment où la Cour suprême américaine (Citizens United v. FEC) a jugé inconstitutionnel d’interdire les dépenses indépendantes des corporations et syndicats, ceci ouvrant la voie aux Super PACs qui peuvent récolter et dépenser des sommes illimitées pour soutenir ou s’opposer à des candidats, tant qu’ils n’ont pas de coordination directe avec les campagnes.
Mais ATG Lee, lui, la fait remonter au début de la colonie !

Au XIXe siècle, l’exceptionnalisme puritain s’est transformé en doctrine de la « destinée manifeste » de la nation américaine, justifiant l’expansionnisme et la violence coloniale. Au XXe siècle le christianisme évangélique a été mobilisé comme une arme idéologique dans la guerre froide, fusionnant politique et religion contre l’ennemi mondial du communisme. L’anticommunisme s’est peu à peu traduit en guerres culturelles contre le féminisme, la laïcité et le multiculturalisme. « Les universités, les scientifiques et les penseurs critiques ont été présentés comme des corrupteurs de la foi et des ennemis de la nation. « 

Le nationalisme chrétien américain présente ainsi toutes les caractéristiques structurelles du fascisme, traduites dans un registre religieux : l’Amérique est présentée comme ayant sombré dans la décadence à cause du féminisme, de la laïcité, du multiculturalisme et du mondialisme. Sa renaissance nécessite une purification par la souveraineté chrétienne. [Fascisme américain ? par Alex Taek-Gwang Lee]

Le texte de 4350 mots de ATG Lee donne à voir la profondeur historique de l’actuel mouvement de la droite américaine trumpiste.

Dans un texte plus court et moins académique, ICE, l’État de droit et le totalitarisme1Ma traduction, Patrick Lennox2Ancien directeur du renseignement de la GRC retrace les conditions dans lesquelles en quatre mois « l’ICE a plus que doublé ses effectifs, passant de 10 000 à 22 000 agents », à coups de primes de 50 000$ à la signature, réduisant la formation à 47 jours seulement. « Sous l’administration Trump, [ICE] assume rapidement le rôle d’une police secrète chargée d’éradiquer l’opposition intérieure. C’est une caractéristique saillante de tout régime totalitaire. »

La fonction première des forces de l’ordre est de préserver et de protéger la vie. La protection des droits et des libertés, le maintien de l’ordre public, les enquêtes et la dissuasion criminelle dans le but de faire respecter l’état de droit sont au cœur de la fonction des forces de l’ordre dans une société libre et démocratique.

(…) Le principe de l’indépendance de la police est au cœur de l’État de droit. Si les citoyens croient qu’ils sont pris pour cible par la police en raison d’orientations politiques, le principe de l’indépendance de la police s’effondre, tout comme l’État de droit. [ICE, l’État de droit et le totalitarisme]

En conclusion de son article du 16 janvier Lennox décrit les six (6) caractéristiques d’un régime totalitaire. L’administration Trump les présente toutes.

Moins de dix jours plus tard, le 25 janvier, le même Lennox publiait (ma traduction) Le Canada est-il prêt pour la guerre civile américaine ?

« C’est de la tyrannie », a déclaré le procureur général du Minnesota à la journaliste du New York Times Lydia Polgreen. « Il n’y a pas d’autre façon de le dire. Nous sommes tous choqués. Personne n’aurait jamais pensé que l’Amérique en arriverait là. Nous n’avons plus besoin de spéculer sur ce à quoi ressemble le fascisme américain. Il est juste à notre porte.3Voir : https://www.nytimes.com/2026/01/19/opinion/trump-minneapolis-ice.html

Le Canada est-il prêt ?
Quand on y pense, la tyrannie est également à nos portes au Canada. L’État du Minnesota partage une frontière de 880 km avec le Manitoba et l’Ontario.

Le Canada est-il prêt pour la guerre civile américaine ?

Dans un article publié par la revue Wired : Pourquoi le Minnesota ne peut pas faire plus pour mettre fin à l’ICE, Garrett M. Graff rappelle les contraintes et les utilisations passées de l’armée et des forces fédérales américaines contre la volonté des États.

« LES ÉTATS-UNIS N’ONT JAMAIS connu dans leur histoire moderne un moment comparable à l’occupation fédérale de Minneapolis. « 


Dans son texte You’re Not a Progressive. You’re a Constitutionalist (ma traduction : Vous n’êtes pas un progressiste. Vous êtes un constitutionnaliste.) Christopher Armitage fait lui aussi référence à l’origine de la nation américaine, mais en rappelant que les « fondateurs » ont inscrits dans la constitution le devoir de se débarrasser des tyrans.


Les derniers articles traduits cette semaine, du 19 au 25 janvier

La « palantirisation » de l’armée britannique est un désastre pour la sécurité nationaleCadwalladr, Carole sur son How to Survive the Broligarchy
L’Internet post-américainDoctorow, Cory sur son pluralistic.net
La légitimité et le problème de l’État administratifThomas, Dane dans Law & Social Inquiry
Les militaires envisagent une réponse canadienne à une invasion américaine hypothétiqueFife, Robert dans le Globe and Mail
La gauche a besoin de bureaucratesResnikoff, Ned  dans Dissent Magazine
Les illusions de MAGA sur l’influence économiqueKrugman, Paul sur son Substack
L’Amérique brandit le drapeau blanc dans la nouvelle guerre froideWallace-Wells, David dans le New York Times
Le syndrome d’épuisement de TrumpParker, Ashley dans The Atlantic
La crise de la reproduction sociale et les soins thérapeutiques auto-administrésSalmenniemi, Suvi dans The Sociological Review
Pourquoi votre courriel destiné à votre collègue pourrait transiter par les États-Unis avant d’arriver à destinationHolland, Byron dans le Globe and Mail
Quand le Roi Soleil se rend à DavosIgniatieff, Michael sur Substack
Davos a marqué le début de la fin pour TrumpRothkopf, David sur Substack
23 janvier 2026 – Chine Curry, Andrew sur Substack
À gauche comme à droite, les habitants du Minnesota cherchent une issue au chaosFriesen, Joe dans le Globe and Mail
Fascisme américain ?Taek-Gwang Lee, Alex sur Substack
Vous n’êtes pas un progressiste. Vous êtes un constitutionnaliste.Armitage, Christopher sur Substack
Chapitre 10 : Les autocrates unisHartmann, Thom sur Substack
Les petits (mais indéniables) plaisirs de cultiver l’ingouvernabilité comme une habitudeDoctorow, Cory sur son pluralistic.net
ICE, l’État de droit et le totalitarismeLennox, Patrick sur Substack
Le Canada est-il prêt pour la guerre civile américaine ?Lennox, Patrick sur Substack
La doctrine CarneyWells, Paul sur Substack
Poilievre répond à CarneyWells, Paul sur Substack
Trois autres discoursWells, Paul sur Substack

Notes

40 ans de gestion de crise

Temps-Achete

« Il s’agit probablement d’un essai parmi les plus pertinents à ce jour sur l’analyse de l’évolution du système capitaliste depuis la fin de la deuxième guerre mondiale ».

Le livre Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique (Gallimard, 2014), récemment traduit en français, est au cœur d’une vive controverse au sujet de l’Euro qui a opposé le philosophe Jürgen Habermas, fervent défenseur du projet d’une union politique européenne construite sur la base de l’Union monétaire, et Wolfgang Streeck. Pour ce dernier, l’Union monétaire, en imposant une monnaie uniforme à des pays socialement et économiquement trop différents, les a montés les uns contre les autres. Wolfgang Streeck définit l’Euro comme une « expérience irréfléchie » qui est, selon lui, le dernier stade d’un processus historique qu’il nomme « la crise du capitalisme démocratique », désignant ainsi la crise des institutions mises en place après 1945. [conférence-débat, 11 février 2015, Missions allemandes en France]

Je ne tenterai pas de vous résumer ce texte touffu de 300 pages (+ 70 pages de notes).

La présentation du livre de Wolfgang Streeck (DU TEMPS ACHETÉ − La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique), genre quatrième de couverture, sur le site Gallimard renvoie à cette présentation commentée de Benjamin Caraco sur le site nonfiction.fr, dont les paragraphes suivants sont tirés.

L’idée qui traverse l’ouvrage est simple : le capitalisme, en crise structurelle depuis la sortie des Trente Glorieuses, a retardé son implosion grâce à la financiarisation de nos économies. Les solutions adoptées sont temporaires et fragiles : une dialectique s’installe, chaque remède adopté se transforme progressivement en problème en moins de dix ans. (…) L’inflation, la dette publique puis privée (…) ont permis de continuer à contenter le travail tout en augmentant la part du capital en l’absence d’une croissance aussi forte que durant les décennies précédentes.

L’État semble devenu impuissant à prélever des impôts sur les plus fortunés de ses administrés, ces derniers exploitant au maximum les échappatoires offerts par la mondialisation. En conséquence, l’État finance davantage ses dépenses par l’emprunt que par l’impôt. Un tel mode de financement convient doublement aux classes possédantes puisqu’il leur permet, outre d’être moins imposées, de placer de façon sûre leur capital tout en contrôlant de façon quasi censitaire la politique des États. Les détenteurs de dettes nationales deviennent en effet de véritables actionnaires de ceux-ci : ils se constituent alors en une force de contrôle à égalité avec les électeurs, que Streeck désigne comme des Marktvolk à opposer au Staatsvolk, actionnaires contre citoyens.

Dans la version française de l’ouvrage de Streeck, une postface est ajoutée « en réponse à Habermas« . J’ai cherché la critique faite par Habermas à l’origine de cette réplique. N’ai trouvé que la version allemande, sur le site Bleatter.de. [Trouvé en 2026, en italien, traduit en français : Habermas : je vais vous expliquer pourquoi la gauche anti-européenne a tort]

Les débats entre les deux positions de gauche concernant l’Europe, l’une – celle de Streeck – proposant un abandon de l’union monétaire afin de redonner pouvoir aux États-nations, l’autre – Habermas – désirant poursuivre la construction d’une Europe démocratique en renforçant ses institutions. Un commentaire d’origine italienne résume ici (The debate between Habermas and Streeck about the Left and Europe’s future) à quel point Habermas est en accord avec Streeck en ce qui concerne le diagnostic et la description de l’assujettissement des États devant les demandes et conditions du capital. [Le débat entre Habermas et Streeck sur la gauche et l’avenir de l’Europe]

Par ailleurs, c’est vrai que j’ai trouvé ça gênant cet appel aux « mouvements sociaux à manifester leur rage contre tout ça, y compris avec des pavés. » Comme le souligne dans un mot lapidaire Chavagneux sur Alternatives Économiques.

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Comment ce débat, ce texte a-t-il quelque pertinence pour celui qui n’habite pas l’Europe ? Les politiques d’austérité de l’État du Québec sont parmi les plus rigoureuses du monde. Elles sont contre-productives, dit Pierre Fortin :

Ça va atténuer les effets positifs sur le PIB découlant de la baisse du prix du pétrole, de la dépréciation du dollar canadien, de la baisse des taux d’intérêt et de la croissance de la demande américaine pour nos produits.

Une position sur laquelle renchérit aujourd’hui Francine Pelletier dans Le Devoir : Les bienfaits toniques de la purge


[2026] Voir L’héritage de Jürgen Habermas, et des liens vers une dizaine de textes.