La véritable compétition, conclut Shapiro, porte sur le modèle d’intégration sociale capable d’absorber l’IA sans détruire la société.
Merci à Patrick Tanguay pour la référence dans son dernier sentier.media.
J’ai traduit l’article de Shapiro (The Next Great Transformation) publié le 19 février dans la (une) lettre de l’Open Society Foundations : the ideas letter. Jeremy Shapiro est directeur de recherche à l’European Council on Foreign Relations. Ma traduction : La prochaine grande transformation.
Le recours à la théorie de Karl Polanyi (La Grande Transformation) permet à Shapiro de cadrer l’arrivée de l’IA dans une perspective longue de relation entre l’économie de marché et l’État, entre économie de marché et société : les sociétés fonctionnent mieux lorsque l’économie (et les transformations que son développement amène) est acceptée, encadrée par la société plutôt que cette dernière assujettie aux humeurs et impulsions d’un marché qui s’est extirpé des contraintes nationales et sociales.
C’est une hypothnèse séduisante que celle d’un retour de l’État-providence dans une forme assouplie, modernisée (IA oblige!) qui permettrait de contrecarrer les effets délétères de l’implantaton de l’IA tout en soutenant un développement plus responsable, stratégique de l’IA et des règlementations l’encadrant. Un développement tout de même. Même si l’auteur émet un certain doute sur l’utilité réelle de ce développement (« Si l’engouement est justifié, l’IA générera des rentes substantielles »). Compenser pertes et déplacements d’emplois non seulement par des revenus plus accessibles mais aussi de nouveaux emplois significatifs, permettant intégration et reconnaissance sociales.
Pendant la guerre froide, la concurrence avec l’Union soviétique n’était pas seulement militaire ou technologique, elle concernait également l’organisation sociale. Le succès de l’Occident dans cette lutte doit beaucoup plus à l’État providence qu’on ne le reconnaît souvent. La social-démocratie d’après-guerre a stabilisé la société capitaliste en décommodifiant les risques clés, tels que le chômage, l’invalidité ou la vieillesse. Elle a légitimé les marchés en garantissant que la croissance se traduise par une prospérité largement partagée et a permis aux gouvernements occidentaux de soutenir une concurrence géopolitique à long terme sans crise interne constante. (Ma traduction, mes soulignements)
Une telle vision de la « victoire de l’Occident » fait la part belle à la social-démocratie et l’État providence sans dire un mot des effets de la délocalisation et de la libéralisation des marchés sur la consommation dans ces société démocratiques capitalistes. Les assaults du néo-libéralisme contre l’État-providence ont été d’autant plus fructueux qu’ils coïncidaient avec l’arrivée de produits de base à meilleur marché, ou d’innovations techno-ludiques aguichantes.
La fin de la guerre froide amenait une accélération du commerce et des investissements transfrontaliers permettant la réduction des couts de consommation (ou son augmentation à rabais) qui compensa pendant un temps les pertes d’emplois liées à la délocalisation. Mais les nouveaux emplois (dans les services, les technologies) n’étaient pas nécessairement pour ceux qui avaient perdu le leur…
La croissance fulgurante des Big Tech n’est pas que le fait d’esprits supérieurs et maléfiques qui ont sû saisir les opportunités et s’imposer auprès des politiques… elle s’est appuyée sur une complicité parfois enthousiaste de la part des consommateurs et producteurs indépendants. Nous avons collectivement participé au développement, à l’invention de cette culture numérique, médiatique, hédoniste et individualiste. La classe moyenne, dont tout le monde se dit membre, s’est investie dans sa résidence-capitalisée, ses voyages annuels ou ses automobiles dernier cri… les autres étant scotchés à leur écran de téléphone.
Autrement dit, nous ne sommes pas que des victimes de ce nouveau régime. Est-ce à dire que les individus doivent porter la principale responsabilité du changement ? Non, ce sont les cadres juridiques et économiques, les corporations toute-puissantes… mais les consommateurs ne sont pas innocents ni sans pouvoir. Ce pouvoir qui s’organise dans les associations, les organisations de la société civile, des mouvements de résistance et de promotion de valeurs alternatives.
Cette réflexion m’a rappelé le travail de Bélanger et Lévesque de 1991 : La « théorie » de la régulation, du rapport salarial au rapport de consommation. Un point de vue sociologique. Je ne suis pas sûr qu’il faille remonter aussi loin pour fonder une réflexion sur la place des rapports de consommation… peut-être la nouvelle « mésoéconomie » serait-elle plus appropriée pour saisir à la fois rapports de production et de consommation ?
EN TERMINANT, mes commentaires critiques ne devraient pas vous empecher de lire l’article de Shapiro qui excelle dans son résumé des thèses de Polanyi et sa synthèse des enjeux géopolitiques liés à l’IA.
