Traduction. de FR#164 – The Pope on Defederation par Laurens Hof, le 28 mai 2026.
Bien sûr, pourquoi pas, parlons de théologie catholique dans ce blogue consacré aux protocoles ouverts des réseaux sociaux. Cette semaine, le pape Léon XIV a publié Magnifica Humanitas, une encyclique sur la « protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle ». Cette publication a suscité beaucoup d’intérêt en raison de l’accent mis sur l’IA, des liens avec Anthropic, et bien plus encore. Mais le pape fait également des déclarations significatives qui ont un lien direct avec les plateformes numériques, les protocoles ouverts et la façon dont nous devrions considérer les données à l’ère numérique.
L’encyclique affirme que dans le monde numérique, le pouvoir pertinent « n’est pas celui de l’État, mais plutôt celui des grands acteurs économiques et technologiques qui exercent un pouvoir de facto sur les conditions de la vie quotidienne », des acteurs qui monopolisent « l’expertise, les données et le pouvoir décisionnel ».
J’écris Connected Places parce que je pense qu’il est important de comprendre comment ces protocoles ouverts interagissent avec la société dans son ensemble. Les protocoles ouverts ont tendance à revendiquer une vision universaliste, à fonctionner comme une couche sociale mondiale pour tous. Mais ce « tout le monde » mondial est en grande partie religieux, alors que les personnes qui construisent ces nouveaux réseaux et protocoles décentralisés proviennent majoritairement de sous-cultures spécifiques fortement laïques. La lecture de l’encyclique catholique est donc un moyen de voir comment l’une des traditions mondiales les plus influentes raisonne réellement au sujet de ces technologies.
De plus, comme (surprise !) il s’avère que le pape est en fait catholique, il s’agit d’un document profondément religieux, avec un raisonnement profondément religieux. L’encyclique contient des déclarations qui trouveront probablement un écho favorable auprès d’un public laïc, et il est tentant de les sortir de leur contexte et de se concentrer uniquement sur cette partie. Mais je pense que la partie bien plus intéressante est que, suivant un raisonnement profondément religieux, l’Église catholique aboutit à des positions assez similaires à celles qui sont plus courantes dans la communauté des protocoles.
Lors de la conférence Atmosphere de l’année dernière, Jay Graber a défendu sa cause en faveur d’atproto en s’appuyant sur la déclaration de Barlow de 1996 sur le cyberespace : le danger, c’est César et la plateforme capturée, comme l’illustre bien son t-shirt, et atproto empêche cela en créant un réseau qui ne peut pas être pris en otage par une seule entreprise. Le pape arrive à une conclusion assez similaire concernant les dangers d’un pouvoir numérique concentré, mais y parvient plutôt par le biais d’Augustin et de quelques millénaires de doctrine ecclésiastique.
Si vous avez passé un peu de temps dans le fediverse ou l’Atmosphere, vous avez vu un type d’arguments récurrents, qui semblent très différents en surface mais partagent un dénominateur commun. Des questions telles que : quand une instance devrait-elle se désaffilier d’une autre, ou si l’infrastructure partagée d’atproto introduit effectivement une centralisation. Ce sont des questions sur ce que les acteurs indépendants se doivent les uns aux autres. Le fediverse et l’atmosphère ont réussi à créer des réseaux de nœuds indépendants, mais sont beaucoup moins clairs sur la manière dont ces nœuds indépendants devraient réellement interagir entre eux.
La raison en est que la pensée dominante sur laquelle repose la décentralisation a beaucoup à dire sur les menaces liées à la concentration du pouvoir, mais peu sur les obligations sociales. La tradition cyber-libertaire peut vous expliquer pourquoi personne ne devrait diriger le réseau, mais elle ne peut pas vraiment vous dire pourquoi les éléments individuels devraient être réunis une fois que c’est le cas.
C’est sur ce point que le pape s’étend longuement dans l’encyclique, et qu’il s’appuie fortement pour décrire les problèmes liés à la concentration du pouvoir numérique. Il le fait en grande partie à travers le concept de subsidiarité. L’idée de subsidiarité est que tout ce qu’une unité plus petite (famille, communauté, etc.) peut gérer ne devrait pas être décidé par une unité plus grande, et que le rôle de l’unité plus grande est d’aider la plus petite à faire son travail plutôt que de l’absorber. L’Église a formalisé ce principe dès 1931, et ce qui l’inquiétait alors, c’était l’État tout-puissant.
Le pape dit à propos de la subsidiarité qu’elle « découle de la même conception de la personne humaine qui a guidé notre réflexion sur la dignité et le bien commun. Si chaque femme et chaque homme est appelé à prendre en main sa propre vie et à contribuer à la formation de la société, alors les institutions sociales doivent également respecter et soutenir cette responsabilité. »
Le pouvoir ne devrait pas se concentrer au sommet, non pas principalement parce que ceux qui s’y trouvent pourraient en abuser (bien que le Pape mette certainement en garde contre cela aussi), mais parce que cette concentration prive tous ceux d’en bas de la responsabilité qu’ils sont censés exercer.
Ce que cette encyclique ajoute, c’est qu’elle étend ses préoccupations de l’État aux plateformes numériques. À propos du monde numérique, Léon XIV écrit :
« Ici, le niveau le plus élevé n’est pas l’État, mais plutôt les grands acteurs économiques et technologiques qui exercent un pouvoir de facto sur les conditions de la vie quotidienne. Ce niveau, qui monopolise l’expertise, les données et le pouvoir décisionnel, implique des entreprises et des plateformes qui définissent les conditions d’accès, les règles de visibilité, les formes d’interaction et même les opportunités économiques. »
Pour y remédier, il souhaite que ces processus soient « orientés vers le bien commun avec transparence, responsabilité et des formes de participation significatives », ce qu’il précise comme « des contrôles indépendants, la transparence concernant les algorithmes, un accès équitable aux données et des voies de recours ». Il met également en garde contre les processus « imposés d’en haut de manière opaque et unilatérale ». Pour Léon, la subsidiarité signifie « éviter que les gens se voient présenter des décisions qui ont déjà été prises », afin que « les gens puissent participer au processus décisionnel ».
Jusqu’ici, cela correspond assez bien à un cadre libertaire de décentralisation. Mais Léon XIV va plus loin, refusant de laisser la subsidiarité exister seule, et l’associe à la solidarité. « Lorsque la subsidiarité n’est pas liée à la solidarité, elle finit par devenir simplement la protection d’intérêts particuliers ; lorsque la solidarité n’est pas soutenue par la subsidiarité, elle dégénère en une forme d’assistanat qui n’encourage pas la responsabilité. »
Si l’on lit cette déclaration en pensant au fediverse et à son atmosphère, c’est presque un schéma des deux façons dont le projet peut échouer. La subsidiarité sans solidarité, c’est la fragmentation : un millier d’instances, chacune gardant sa propre place, sans obligation ni collaboration partagées, sans endroit pour entretenir le bien commun qu’est le réseau lui-même. C’est exactement ce que nous observons actuellement dans le fediverse : certes, il y a beaucoup de serveurs, mais la collaboration entre les instances sur des questions telles que la modération est pratiquement inexistante. Il n’y a aucune forme de diplomatie fédérée, ni même de cadre conceptuel sur la manière dont les serveurs devraient interagir, à part la défédération lorsque l’on en a assez d’un autre serveur.
La solidarité sans subsidiarité, c’est le fournisseur bienveillant d’infrastructure : un grand réseau qui s’occupe de tout le monde et leur enlève discrètement leur autonomie. Cela ressemble à ce que l’on observe actuellement : Bluesky PBC en tant que fournisseur bienveillant à la fois de l’infrastructure pour 99 % du réseau et de toute la modération coûteuse, dont les autres acteurs peuvent tirer profit. Bluesky fournit tous les outils nécessaires pour que les gens lancent leur propre AppView/PDS/Relay/labeler/etc., mais très peu de gens en profitent et exploitent réellement leurs propres services. C’est de la solidarité sans subsidiarité en pratique, où les gens ont l’impression d’avoir été dépouillés de leur responsabilité et ne veulent pas « prendre en main leur propre vie ». Cela se traduit par des gens qui crient sans cesse sur les modérateurs, tandis que ces derniers sont perpétuellement frustrés que les gens n’utilisent pas les outils d’autonomie qui leur ont été fournis. Le pape a d’ailleurs un commentaire assez précis à ce sujet, affirmant que « la subsidiarité exige de protéger la capacité des communautés à faire des choix et des corrections, plutôt que de limiter leur rôle à une simple surveillance après que les normes ont été fixées ailleurs ».
Ce qui est frappant, c’est que les deux écosystèmes évoluent dans des directions opposées : le fediverse a la subsidiarité sans la solidarité, toute l’autonomie mais aucun moyen de gouverner les biens communs, tandis que l’Atmosphere a la solidarité sans la subsidiarité, des biens communs dont presque personne ne partage la responsabilité. Le fediverse n’a pas besoin de plus de serveurs, il a besoin de raisons pour qu’ils agissent comme s’ils se devaient quelque chose les uns aux autres. L’atmosphère n’a pas besoin de meilleurs outils, elle les possède déjà ; elle a besoin que l’autonomie que ces outils permettent soit réellement mise à profit.
La même logique réapparaît lorsque l’encyclique aborde la question des données, où Léon place les données sous ce que la doctrine catholique appelle la destination universelle des biens, le principe selon lequel les ressources du monde sont données pour l’usage de tous, et non de quelques-uns. « Les données sont le produit de nombreux contributeurs et ne devraient pas être traitées comme quelque chose à vendre ou à confier à une poignée de privilégiés », mais gérées « comme un bien commun ou partagé ». L’encyclique affine cette idée en une description du colonialisme des données, les données étant « les nouvelles terres rares du pouvoir ». La tâche que le pape envisage est de « rendre aux individus non seulement les données qui les décrivent, mais aussi la capacité de décider comment elles sont utilisées, par qui et au profit de qui ». Comparez cela à l’annonce originale du protocole AT de Bluesky : « L’identité en ligne d’une personne ne devrait pas appartenir à des entreprises qui n’ont aucune responsabilité envers leurs utilisateurs. Avec le protocole AT, vous pouvez transférer votre compte d’un fournisseur à un autre sans perdre aucune de vos données ni votre réseau social. »
C’est à nouveau le cadre de la subsidiarité et de la solidarité, la portabilité des données constituant la partie subsidiarité : elle empêche que vos données soient prises en otage. Mais le pape souligne que la portabilité des données n’est que la moitié de la réponse. Les données sont produites collectivement, le réseau est un bien commun, et un bien commun nécessite une vision partagée de la manière dont il est gouverné. Le fediverse et l’atmosphère ont tous deux mis en place des portes de sortie efficaces, mais pas les mécanismes de solidarité et de gouvernance collective. Le monde des protocoles s’est efforcé de résoudre le problème de la manière de partir, et la prochaine étape consiste à travailler sur la manière dont nous pouvons rester ensemble.
Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
