Traduction de My love, my car: inside right-wing transport policy par Flora Baumgartner sur The Loop, le 3 août 2026 [réf. The Syllabus]

L’opposition aux projets de transport durable ne cesse de croître, en raison de griefs liés à la répartition des richesses et à l’identité, bien connus dans le cadre plus large de la politique climatique. Flora Baumgartner examine comment les politiques de transport sont contestées à l’échelle locale, et comment elles servent de ciment aux partis de droite, tant au niveau local qu’européen
Une auto s’arrête; la portière s’ouvre. Je ferme mon parapluie et je monte à bord. « Quoi, pas de vélo aujourd’hui? », me demande mon ami avec un sourire en coin, faisant allusion à la forte pluie. Nous nous taquinons souvent l’un l’autre au sujet de la différence abyssale entre nos modes de déplacement. L’un d’entre nous n’a jamais possédé de voiture, l’autre emmène la sienne partout où il va, même si cela remplace une marche de cinq minutes.
Alors que nous cherchons une place de stationnement dans le centre-ville historique, je me demande pourquoi je n’ai pas pris l’autobus. Puis j’aperçois un autobus derrière nous; même embouteillage. Nous discutons des récentes élections régionales. « C’est la première fois que j’ai voté vert! », dit-il à propos de la section régionale relativement conservatrice qui a remporté les élections d’un cheveu. « Tu veux savoir pourquoi? Ils ont dit qu’ils s’opposeraient à cette interdiction ridicule des moteurs à combustion! Ça, ça, je peux y adhérer! »
Un nouvel antagonisme se développe dans les villes européennes. « Plus de sécurité routière – non aux pistes cyclables inutiles! », peut-on lire sur une affiche de la section romaine de Fratelli d’Italia, le parti de droite au pouvoir en Italie. Alternative für Deutschland s’est mobilisée pour les élections régionales dont mon ami et moi avons discuté, avec des affiches proclamant : « Votre auto voterait pour l’AfD! » En République tchèque, un nouveau parti de droite entièrement axé sur l’identité des automobilistes a fait son entrée au Parlement et au gouvernement après sa première campagne nationale.
En bref : la politique des transports est de plus en plus marquée par des désaccords et des conflits à travers l’Europe. Au cœur de cette évolution se trouve une position forte de la droite politique qui, après une période de domination des verts sur le sujet, s’oppose désormais farouchement à la mobilité durable.
Les obstacles à la transformation des transports
L’utilisation massive de l’auto a des conséquences négatives évidentes sur la santé et l’environnement. Les mouvements écologistes plaident depuis des décennies en faveur d’une refonte des infrastructures de transport, avec un certain succès. Par exemple, l’Union européenne œuvre discrètement à l’instauration d’un modèle de transport durable depuis les années 1990. Les projets de transport durable vont de pair avec la revitalisation urbaine. L’objectif : réduire le trafic routier et le réorienter vers le transport en commun, la marche ou le vélo. Concrètement, cela peut se traduire par le remplacement des places de stationnement par des pistes cyclables, l’élargissement de l’offre de transport en commun ou le renchérissement de l’utilisation de l’auto.
En milieu urbain, l’espace est limité, ce qui engendre un véritable conflit de répartition lorsqu’il s’agit de choisir entre le stationnement, le transport en commun ou les infrastructures cyclables
Les perturbations causées par ce projet peuvent donner lieu à des débats houleux, surtout à l’échelle locale. En milieu urbain, l’espace est limité; il existe donc un véritable conflit de répartition lorsqu’il s’agit de choisir entre le stationnement, le transport en commun ou les infrastructures cyclables. Les gens s’attachent à leur environnement quotidien. Le perturber est donc généralement perçu avec appréhension par les résidents, ce qui crée les conditions idéales pour que des désaccords politiques émergent. Les normes établies de longue date quant à qui devrait être la priorité d’une ville (les entreprises? les résidents? les navetteurs?) se combinent à ces griefs liés à la répartition pour générer un mouvement de rejet.
S’opposer à tout ce qui est vert : un nouveau projet de la droite dans son ensemble
Les politiciens ne présentent pas toujours les déplacements durables comme bénéfiques pour le climat. Bien au contraire, en fait. Lors d’entrevues avec des politiciens locaux, j’ai constaté que les partisans de ces mesures orientaient délibérément le débat vers la qualité de vie. Bien qu’ils m’aient fait valoir que des changements étaient nécessaires pour des raisons climatiques, ils admettent ne plus jamais faire campagne sur ces motifs. La raison? La droite.
L’opposition à la politique des transports, tout comme d’autres domaines de la politique climatique tels que les énergies renouvelables, constitue un terrain d’entente pour les partis de droite
L’opposition à la politique des transports, tout comme d’autres domaines de la politique climatique tels que les énergies renouvelables, constitue un terrain d’entente pour les partis de droite. Il peut y avoir des différences de degré, mais dans le cas de l’Allemagne, les positions des partis locaux sur les transports révèlent un clivage gauche-droite très net. Et bien qu’il existe des différences entre le centre-droit et l’extrême droite, leurs positions ne sont pas très éloignées les unes des autres. Cette tendance ne se limite pas non plus au niveau local. La politique climatique a été l’un des premiers domaines à connaître une collaboration controversée entre l’ensemble de la droite au sein du Parlement européen.
Répartition des positions des partis, par famille politique
Source : Calcul de l’auteur basé sur les données de l’outil de conseil électoral Voto. Le vert foncé et le vert clair indiquent la proportion de positions fortement et plutôt favorables aux transports durables parmi toutes les sections locales d’un parti donné interrogées en 2024. Il en va de même pour le rose foncé et le rose clair, qui correspondent respectivement aux positions fortement et plutôt défavorables.
Bien sûr, les raisons de ces positions diffèrent. Historiquement, le centre-droit s’est concentré sur l’économie. Les partis de centre-droit défendent donc les intérêts industriels et les entreprises locales. L’extrême droite, qui s’est récemment rapprochée de la classe ouvrière, présente un récit selon lequel les travailleurs ordinaires sont entravés et punis par une élite verte déconnectée de la réalité – simplement parce qu’ils conduisent une auto. Les frontières sont toutefois floues. À Berlin, le centre-droit a remporté les élections municipales de 2023 après une campagne anti-verte acharnée en faveur des automobilistes.
Des vagues de chaleur et des débats houleux
Tout n’est toutefois pas aussi manichéen. Si les projets de transport durable sont souvent la cible de réactions hostiles, une fois achevés, leur acceptation par la population s’améliore souvent considérablement lorsque les gens en constatent les avantages. Indemniser les résidents pour leurs pertes économiques réduit leur propension à sanctionner leurs dirigeants pour la mise en œuvre de tels projets.
Les partis de droite exploitent les griefs locaux concernant le transport en commun pour remettre en cause les bastions urbains de la gauche
Cependant, nous assisterons probablement à une mobilisation continue de la droite contre les projets durables. L’opportunité de combiner les griefs locaux et la résistance au changement pour contester les bastions urbains de la gauche est en effet trop utile sur le plan stratégique. La politique des transports est une politique climatique locale. Alors que le réchauffement climatique aggrave d’année en année les dômes de chaleur au-dessus de nos villes, les conflits autour de ce sujet ne feront que s’intensifier à l’avenir.
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Les caractères gras dans le texte sont de l’auteur.e
