Par Neil Ketchley, Morten S. Andersen & Ole Jacob Sending, sur Review of International Political Economy : The Chinese are coming! US think tanks and the Belt and Road Initiative in the Middle East and North Africa, 2 octobre 2025.
Résumé
L’ascension rapide de la Chine sur les plans économique et politique modifie la configuration de la gouvernance économique mondiale. Dans certains cas, les initiatives chinoises ont amélioré et complété les structures de gouvernance mondiale, plutôt que de les modifier fondamentalement et de les affaiblir. Dans d’autres cas, un statu quo parfois plus fragile perdure. Ce numéro spécial examine comment la Chine cherche à reconfigurer la gouvernance économique mondiale. Il présente la question en deux étapes. Tout d’abord, il se concentre sur la manière dont l’essor de la Chine modifie la gouvernance économique mondiale dans les domaines du financement du développement, du commerce et de la restructuration de la dette souveraine. Ensuite, ce numéro spécial fournit une analyse détaillée des actions de la Chine en matière de gouvernance économique mondiale, établissant différents degrés de soutien et d’opposition, allant d’une coopération profonde à une remise en cause profonde. Ce numéro spécial présente des contributions qui explorent la manière dont la Chine interagit avec l’ordre économique mondial en mettant en évidence comment et pourquoi la Chine choisit de remettre en cause, de soutenir ou de modifier les institutions économiques multilatérales. Cela donne plus de substance aux affirmations selon lesquelles la Chine est soit un révisionniste, soit un partisan de l’ordre international libéral, et offre une manière plus nuancée de comprendre comment la Chine s’engage ou se désengage des institutions économiques multilatérales. Plus précisément, il met en évidence la manière dont la Chine a modifié les institutions économiques par ses actions et les réactions de l’Occident à ces actions.
Introduction
L’initiative chinoise « Belt and Road Initiative » (BRI) semble redéfinir les relations internationales au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MENA). On nous dit que « l’annonce par la Chine de l’initiative Belt and Road en 2013 a marqué un changement dans son rôle au Moyen-Orient » (Conseil européen des relations étrangères, Citation2019) et que « la Chine a renforcé son engagement dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) grâce à l’initiative Belt and Road du président Xi Jinping » (Brookings Doha, Citation2019). Tous les États d’Afrique du Nord ont signé des protocoles d’accord avec la Chine dans le cadre de l’initiative « Belt and Road », « démontrant ainsi qu’elle renforce sa présence dans la région » (Brookings Institute, Citation2019). Plus concrètement, on estime que la Chine « renforce ses liens stratégiques et élargit sa coopération [dans la région MENA] en investissant massivement dans des projets locaux liés à l’initiative « Belt and Road » (Atlantic Council, Citation2023). En conséquence, les États de la région « ne sont pas disposés […] à ignorer le nouveau rôle mondial de la Chine et l’ampleur de son influence au Moyen-Orient et dans l’économie mondiale, représentée par l’initiative Belt and Road » (Washington Institute for Near East Policy, Citation2023). En bref, « l’initiative BRI […] a donné à la Chine un degré d’influence sans précédent dans des régions où elle était auparavant limitée, telles que le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord » (Cato Institute, Citation2022).
Ce ne sont là que quelques-unes des références récentes à l’initiative chinoise « Belt and Road » qui apparaissent désormais régulièrement dans les rapports et analyses des groupes de réflexion sur la politique étrangère dans la région MENA. Dans cet article, nous suggérons que, lorsqu’on examine toute une série de mesures différentes, l’ampleur réelle des activités de développement liées à l’initiative « Belt and Road » dans la région est orthogonale au degré d’attention accordé à cette initiative par la communauté américaine chargée de la politique étrangère. Cela vaut aussi bien pour le nombre absolu de projets d’infrastructure financés par la BRI dans la région MENA, par rapport au nombre de projets de développement financés par la BRI dans d’autres contextes non OCDE, que pour la comparaison de la valeur des projets financés par la BRI avec les chiffres des prêts accordés par les institutions financières occidentales de développement telles que la Banque mondiale. Il existe également très peu d’éléments suggérant que les pays de la région MENA risquent de se retrouver dans une situation de « servitude pour dettes » vis-à-vis de la Chine, une situation souvent présentée comme facilitant les ambitions géopolitiques de la Chine. En fait, les pays de la région MENA se distinguent par leur très faible niveau d’endettement envers la Chine. Pour être clair, cela ne signifie pas que l’influence chinoise dans la région MENA n’augmente pas par d’autres moyens ou que la BRI n’a pas été un élément important du financement du développement dans d’autres régions du monde. Les données suggèrent plutôt que le rôle spécifique de la BRI chinoise en tant que menace pour les intérêts américains dans la région MENA est exagéré.
Nous suggérons que ce décalage entre les affirmations des groupes de réflexion et la réalité économique et politique offre une occasion opportune de comprendre comment la communauté américaine chargée de la politique étrangère présente le financement du développement chinois comme une menace pour les intérêts établis des États-Unis dans des régions clés du monde. Nous nous concentrons ici sur deux aspects interdépendants de la manière dont les groupes de réflexion américains sur la politique étrangère invoquent la BRI dans leurs analyses et leurs documents politiques sur la région MENA. Premièrement, une critique courante est que le terme « BRI » est souvent vague et mal défini (voir par exemple Ang, Citation2019 ; Stec, Citation2018 ; Zhang, Citation2018). Nous transformons cette critique en opportunité en posant la question suivante : que veulent dire les think tanks américains spécialisés dans la politique étrangère par « Belt and Road Initiative » dans une région où le financement chinois du développement est, au mieux, naissant ? Deuxièmement, étant donné le petit nombre de projets de la BRI dans la région MENA, nous soupçonnons qu’elle est utilisée comme un moyen de détourner l’attention vers d’autres préoccupations préexistantes de la politique étrangère américaine dans la région. Nous posons donc la question suivante : lorsque les think tanks américains invoquent la BRI, de quelles autres questions de politique étrangère parlent-ils ?
Nous abordons ces questions en analysant un corpus original de 3 006 rapports, notes d’orientation, transcriptions de podcasts et blogs sur la région MENA produits par 13 think tanks américains spécialisés dans la politique étrangère entre 2018 et 2024. Cette période coïncide avec une multiplication par trois environ de l’attention accordée au rôle de la BRI et de la Chine dans la région. Nous avons associé ce corpus à des outils d’analyse quantitative de texte afin d’identifier comment la menace de la BRI est construite dans l’analyse de la politique étrangère américaine et comment elle est évoquée parallèlement à d’autres préoccupations de politique étrangère. Ce faisant, nous montrons comment la recherche constructiviste sur l’exagération des menaces peut être utilement éclairée par une approche textuelle. Nous commençons par utiliser notre corpus pour générer des couches d’intégration de mots afin d’identifier les relations sémantiques entre la BRI et la Chine avec d’autres termes. Cela nous permet de saisir ce que les think tanks américains spécialisés dans la politique étrangère entendent par « BRI » en mesurant la distance entre ce terme et les mots proches dans l’espace vectoriel. Nous estimons ensuite un modèle thématique structurel afin d’identifier l’univers des thèmes latents de politique étrangère dans notre corpus de publications de think tanks axés sur la région MENA. À partir de là, nous utilisons l’analyse des réseaux sociaux et des modèles de régression pour estimer les thèmes les plus susceptibles d’être évoqués dans les discussions sur la Chine et la BRI. Nous approfondissons notre compréhension de ces associations grâce à une lecture qualitative des rapports des think tanks américains qui mentionnent la BRI parallèlement à d’autres questions de politique étrangère.
Nos résultats d’intégration de mots montrent que la communauté américaine de politique étrangère associe souvent la BRI à des termes connotant les infrastructures physiques, la coercition financière et l’expansion de l’influence chinoise. Et ce, malgré le nombre limité de projets d’infrastructure liés à la BRI dans la région MENA et le niveau généralement faible de la dette envers la Chine. En nous concentrant sur les publications des think tanks axés sur la région MENA qui font référence à la BRI, nous constatons que la Chine est souvent mentionnée aux côtés d’autres grandes puissances rivales, ainsi que de termes suggérant une concurrence avec les États-Unis dans la région, en particulier dans le domaine de la puissance économique. Considérée comme un sujet distinct, nous montrons que la discussion sur la Chine et sa BRI apparaît fréquemment aux côtés des intérêts géostratégiques clés des États-Unis, en particulier les préoccupations de longue date des États-Unis en matière de sécurité concernant l’Iran, le détroit d’Ormuz et le golfe Persique, la concurrence entre les grandes puissances dans la région, la gestion des relations avec les États clients des États-Unis et les menaces pesant sur les initiatives diplomatiques américaines préexistantes, entre autres. Une lecture qualitative des rapports qui évoquent la BRI montre comment les projets chinois de financement du développement sont devenus un symbole de l’influence croissante de la Chine dans la région. Cela se manifeste par des descriptions généralement superficielles de la BRI, suivies de déclarations affirmant que la Chine est désormais un acteur important dans la politique de la région MENA et une menace pour les intérêts clés des États-Unis qui justifient des interventions politiques.
Pour donner un sens à ces conclusions, nous suggérons que la communauté américaine chargée de la politique étrangère a transformé la BRI en un totem de la « menace chinoise » pour les intérêts géostratégiques américains dans le cadre d’un discours plus large sur le retour de la « rivalité entre grandes puissances ». Cette formulation de la menace influence la signification et l’invocation de la BRI dans une plus large mesure que les projets d’infrastructure chinois réels sur le terrain. Nous relions ce processus aux incitations pour les acteurs de la politique étrangère, en particulier les think tanks américains spécialisés dans la politique étrangère, à reformuler des intérêts et des objectifs familiers comme restant pertinents pour les élites de la politique étrangère en raison de leur association avec la Chine. Ici, la prolifération supposée des projets de la BRI est invoquée pour illustrer un changement matériel dans l’ordre sécuritaire régional : d’un cadre unipolaire dirigé par les États-Unis à un ordre plus diffus où la Chine et d’autres acteurs exercent de plus en plus leur influence économique par le biais de projets d’infrastructure et d’autres formes de financement du développement. En invoquant la BRI de cette manière, les think tanks spécialisés dans la politique étrangère sont en mesure de mieux motiver les questions familières et les prescriptions politiques. Ces appels à l’action sont lancés malgré le fait que l’ampleur réelle de la BRI dans la région MENA, quelle que soit la manière dont elle est mesurée, est au mieux modeste. Prises dans leur ensemble, nos conclusions donnent un aperçu de la manière dont la communauté occidentale de la politique étrangère sécurise l’émergence d’un concurrent de même niveau à travers le prisme de l’économie politique internationale, et de la manière dont la menace supposée que représente le financement du développement chinois peut être utilisée pour dynamiser d’autres intérêts et objectifs de longue date de la politique étrangère américaine.
La compétition entre grandes puissances et la BRI
Il est désormais courant d’affirmer que nous assistons à une « compétition entre grandes puissances » provoquée par la montée en puissance de la Chine et le déclin relatif des États-Unis. Ce concept a été formalisé pour la première fois dans la stratégie de sécurité nationale du gouvernement américain (Citation2017), qui a déclaré le retour de la compétition entre grandes puissances, et fait suite au très médiatisé « pivot vers l’Asie » des États-Unis qui a débuté au milieu des années 2000 (voir ici Silove, Citation2016). En 2022, l’administration Biden est allée plus loin, désignant la Chine comme « notre concurrent stratégique le plus important pour les décennies à venir » (Département américain de la Défense, Citation2022). De leur côté, les dirigeants chinois ont affirmé que les États-Unis et leurs alliés avaient mis en œuvre une politique antagoniste de « confinement, d’encerclement et de répression tous azimuts » (Bradsher, Citation2023). S’inspirant du gouvernement américain, la compétition entre grandes puissances est également devenue une pierre angulaire des rapports des think tanks américains sur la politique étrangère et des publications axées sur les politiques, où le discours suggère que le système international jusqu’ici dominé par les États-Unis cède la place à une Chine « révisionniste » qui cherche à contester l’hégémonie américaine grâce à sa puissance économique (voir par exemple DiCicco & Onea, Citation2023). Dans ce contexte, nous examinons comment la montée de la concurrence entre grandes puissances – et l’urgence de contrer cette « menace chinoise » – peut servir de moteur à la communauté américaine spécialisée dans la politique étrangère pour formuler des recommandations politiques, même dans des domaines où cette menace est moins pertinente.
Les think tanks américains spécialisés dans la politique étrangère
Pourquoi se concentrer sur les think tanks américains spécialisés dans la politique étrangère ? De nombreux ouvrages suggèrent que ces institutions jouent un rôle clé dans l’élaboration et le développement de la politique étrangère américaine. Cela s’explique en partie par le « va-et-vient » entre les think tanks et les centres de décision en matière de politique étrangère, tels que le Congrès américain, les services de renseignement et les agences gouvernementales (Abelson, Citation2006, Citation2014 ; Medvetz, Citation2012). En plus de fournir du personnel à l’élite de la politique étrangère, les think tanks américains constituent également des communautés épistémiques qui génèrent des connaissances, identifient les problèmes et proposent des solutions qui déterminent la portée des options politiques discutées au sein même des institutions chargées de l’élaboration de la politique étrangère (voir Haas, Citation1992). Comme l’ont montré Jacobs et Page (Citation2005), ces « think tankers » ont souvent été à l’origine d’idées clés, tout en offrant « une validation par une tierce partie pour des politiques ambitieuses ». Les think tanks américains spécialisés dans la politique étrangère influencent également les processus décisionnels en inscrivant des questions particulières à l’ordre du jour et en mobilisant le public autour de nouvelles plateformes politiques (Fischer, Citation1991 ; Jacobs & Page, Citation2005 ; Luther-Davies et al., Citation2022 ; Mearsheimer & Walt, Citation2007).
Ce qui distingue les think tanks américains des groupes de défense et des cabinets de lobbying, c’est leur capacité à faire appel aux normes scientifiques d’autonomie et d’objectivité. Cette force est toutefois en contradiction avec l’économie politique précaire du secteur des think tanks, qui dépend souvent de financements « soft money » et de liens avec les élites politiques pour rester pertinent (voir Medvetz, Citation2012). Comme l’a fait valoir Drezner (Citation2017, pp. 129-130), cela conduit à une structure incitative dans laquelle les think tanks reproduisent souvent sans critique les idées à la mode et les discours dominants, en particulier si ceux-ci correspondent aux intérêts des donateurs et des sponsors. Ce lien entre pouvoir et savoir, dans lequel les think tanks américains doivent servir plusieurs groupes d’intérêt, garantit que les recommandations ou analyses politiques ne sont pas nécessairement dénuées de valeur ou fondées sur une présentation exhaustive des faits. Cela a conduit les think tanks américains à reproduire et à perpétuer des « mythes » et des discours sur la primauté et les intérêts des États-Unis dans certains domaines, qui se sont par la suite révélés fallacieux (voir Snyder, Citation1991).
Cette économie politique, associée à l’écosystème plus large des think tanks de Washington Beltway, n’incite guère à minimiser, contextualiser pleinement ou mesurer les menaces. Comme l’a fait valoir Walt (Citation2018), la propension à invoquer les menaces comme base pour intervenir dans les affaires d’autres pays constitue souvent une « politique de plein emploi » pour les experts en politique étrangère américains, stimulant ainsi la demande pour leur expertise (voir également Levinson, Citation2021). Cela a conduit les think tanks américains à participer à une « inflation des menaces », qui consiste à présenter un acteur ou une politique comme plus menaçant et plus grave que ne le justifierait une analyse impartiale (Thrall & Cramer, Citation2009). Un exemple tristement célèbre est celui du débat de 2002 sur l’invasion de l’Irak, lorsque les think tanks américains ont produit des rapports et des analyses influents qui ont renforcé les arguments en faveur d’une politique étrangère interventionniste (Levinson, Citation2021). En rassemblant ces éléments, nous pouvons commencer à comprendre comment les priorités du gouvernement, la nécessité d’attirer des financements et les banalités de la production de connaissances peuvent s’aligner de manière à conduire les analystes de la politique étrangère américaine à participer à la présentation d’un acteur ou d’un objet comme une menace pour la sécurité, même lorsqu’il existe peu de preuves pour étayer cette évaluation (Buzan et al., Citation1998).
La « menace chinoise » et la BRI
Nous soupçonnons que la montée en puissance de la Chine et le début de la compétition entre les grandes puissances représentent à la fois une opportunité et un défi pour les think tanks américains spécialisés dans la politique étrangère. Des régions importantes telles que le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, qui abritent d’importants actifs militaires américains, des alliés clés et des ressources, ont tendance à attirer de nombreuses communautés d’analystes en politique étrangère et des financements pour les think tanks. Dans ce contexte, les analystes doivent déterminer dans quelle mesure la concurrence entre grandes puissances empiétera sur des sphères d’intérêt bien établies, tout en évaluant si ces intérêts restent pertinents compte tenu des ressources limitées et du déclin supposé de l’influence américaine. Dans le même temps, invoquer la Chine peut attirer une attention considérable sur une question. Comme l’a fait valoir Snyder (Citation1991, p. 13), les décideurs politiques peuvent souvent justifier avec succès des intérêts particuliers en les alignant sur des préoccupations prédominantes en matière de sécurité nationale. Compte tenu de l’importance de la concurrence entre les grandes puissances dans le discours de la politique étrangère américaine, le fait de mettre en avant un lien avec la Chine de cette manière peut potentiellement mobiliser des publics clés — et des financements — pour intervenir dans un domaine politique donné (voir par exemple Chubb, Citation2023).
Cette interprétation des think tanks américains spécialisés dans les affaires étrangères n’implique pas que les préoccupations du gouvernement américain concernant les initiatives chinoises de financement du développement telles que la BRI soient infondées, ni que la BRI ou les initiatives de financement du développement connexes découlent des intentions bienveillantes de la Chine. Il s’agit plutôt d’attirer l’attention sur une conséquence possible en aval de la concurrence entre grandes puissances et de l’invocation de la « menace chinoise » sur la manière dont les analystes en politique étrangère évaluent les cas et motivent leurs recommandations. À cet égard, nous devons rester agnostiques quant à savoir si les invocations fallacieuses d’une menace sont motivées par la conviction, le cynisme ou simplement l’ignorance. Dans certains cas, il se peut que les think tanks spécialisés dans la politique étrangère se soient retrouvés politiquement piégés dans un discours selon lequel toute discussion doit finalement être reliée à la menace politique la plus importante du moment (Snyder, Citation1991, p. 42). Il se peut également que les analystes américains en matière de politique étrangère opèrent simplement dans une chambre d’écho, dans laquelle certaines affirmations, une fois établies, sont répétées sans critique par d’autres. Pour nos besoins, il suffit de noter que l’invocation de la « menace chinoise » peut non seulement exagérer le danger objectif que représente la Chine, mais aussi servir à faire avancer et à mettre en avant d’autres intérêts et questions.
Dans ce contexte, nous pensons que la BRI peut constituer un indicateur tangible et concret de la présence chinoise, qui agit comme un catalyseur rhétorique permettant de motiver des recommandations politiques, même lorsque ces projets de financement du développement sont limités, non entièrement réalisés ou inexistants (Rogelja & Tsimonis, Citation2020 ; Summers, Citation2019). À cet égard, la BRI constitue un moyen pratique d’établir un lien entre un contexte donné et la menace que représente l’empiètement chinois sur les sphères d’influence traditionnelles des États-Unis. Avec plus de 1 000 milliards de dollars américains prêtés à 155 pays, la BRI a été qualifiée de « plan Marshall chinois » (Beeson & Crawford, Citation2023 ; Shen & Chan, Citation2018), suscitant des débats sur ses motivations politiques et ses conséquences possibles (Callahan, Citation2016). La BRI a également été qualifiée de grande initiative géoéconomique (Li, Citation2020), de forme de nationalisme économique égoïste (Jamali et al., Citation2024) et de stratégie de soft power visant à gagner le soutien des alliés des États-Unis (Siddique & Shafqat, Citation2021). Un argument connexe présente la BRI comme un « piège de la dette » (Bennon & Fukuyama, Citation2023).Note de bas de page1 Tout cela malgré le fait que la BRI soit également notoirement difficile à définir. La BRI a été décrite comme un « enchevêtrement décentralisé d’accords et de projets qui relèvent tous vaguement du même domaine, celui du développement des infrastructures » (Lu, Citation2023). Zhang a fait valoir que « la BRI doit être considérée comme un slogan, et non comme un programme unique » (cité dans Ibid.). La tendance des projets de la BRI à être annoncés puis annulés lui a également valu d’être qualifiée de « route vers nulle part » (Blanchard, Citation2021). Comme l’a observé Stec (Citation2018), compte tenu de l’énorme attention mondiale suscitée par la BRI, « il est remarquable de constater à quel point cette initiative reste ambiguë », et il conclut qu’elle devrait être considérée comme un processus plutôt que comme une stratégie ou une vision claire. En outre, la nature amorphe de la BRI, associée à l’incapacité de Pékin à définir officiellement sa portée et sa nature, a semé la confusion parmi les bénéficiaires potentiels quant au statut et au sérieux des projets de la BRI, et a suscité la méfiance des gouvernements occidentaux (Ang, Citation2019).
Nous soupçonnons que l’ambiguïté de la BRI, qui peut être définie et mise en œuvre de multiples façons, offre également à la communauté américaine chargée de la politique étrangère une marge de manœuvre pour invoquer l’initiative en des termes politiquement opportuns, reflétant des intérêts et des motivations particuliers. Comme nous le verrons ci-dessous, presque tous les pays non membres de l’OCDE – et certains pays membres de l’OCDE – ont désormais adhéré à la BRI, ce qui rend la menace que représente cette initiative pour les intérêts établis des États-Unis au moins plausible à première vue, même dans les nombreux cas où l’adhésion n’a donné lieu à aucun projet de développement concret. De plus, comme nous l’avons vu plus haut, il y a de bonnes raisons de soupçonner que la volonté de rester pertinents pousse les think tanks à se conformer au discours dominant selon lequel la Chine représente une menace majeure, même dans les régions clés où les États-Unis dominent. On peut donc s’attendre à ce que les think tanks non seulement évoquent la possibilité d’une concurrence entre grandes puissances empiétant sur les intérêts américains, mais aussi s’engagent dans un « lien entre les enjeux », invoquant la Chine et sa BRI comme une menace pertinente pour d’autres intérêts de politique étrangère (voir Baker-Beall & Mott, Citation2022). Dans cette optique, nous pouvons commencer à comprendre comment l’association d’une menace à un domaine politique donné ne découle pas nécessairement d’une analyse granulaire et factuelle, et comment le fait de lier un domaine politique à la BRI peut influencer positivement le niveau d’attention accordé à une recommandation. Dans la suite de cet article, nous examinons comment la communauté américaine chargée de la politique étrangère invoque la BRI et comment celle-ci peut se superposer à d’autres préoccupations familières de la politique étrangère américaine.
L’initiative chinoise « Belt and Road » dans la région MENA
Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de déterminer l’étendue récente de la BRI chinoise dans la région MENA. Compte tenu de l’ambiguïté inhérente à la BRI, nous nous concentrons sur ses manifestations concrètes dans la région, à savoir les projets d’infrastructure et le financement chinois du développement des services publics et des travaux publics. Comme nous le montrerons plus loin, cela correspond exactement à ce que la communauté américaine chargée de la politique étrangère entend par la BRI. La figure 1 montre les pays du monde qui ont signé un protocole d’accord ou un accord de coopération avec la Chine pour participer à la BRI, à partir des données compilées par le Council on Foreign Relations (Citation2023). La figure 2 montre le nombre d’années pendant lesquelles un pays a été membre de l’initiative. Nous constatons que tous les pays de la région MENA sont désormais membres de la BRI et que le pays MENA modal fait partie de l’initiative depuis cinq ans ou plus. Si l’on considère uniquement l’adhésion, on pourrait conclure que les analystes en politique étrangère ont raison de pointer la BRI comme preuve d’une présence chinoise croissante dans la région.


La situation se complique lorsqu’il s’agit d’évaluer ce que cette adhésion a réellement produit en termes de projets d’infrastructure financés par la BRI et de valeur des prêts au développement accordés par les banques de développement publiques chinoises. Le graphique ci-dessous montre le nombre de projets de la BRI par pays financés par les deux principales institutions financières de développement (IFD) chinoises, la Banque chinoise de développement (CDB) et la Banque d’import-export de Chine (Exim Bank), à des gouvernements, des entités majoritairement publiques et des entités minoritairement publiques bénéficiant de garanties souveraines. Note de bas de page2 Cette carte s’appuie sur une version mise à jour d’un ensemble de données géoréférencées sur les projets financés par les IFD, produit par le Global Development Center de l’université de Boston (voir Ray et al., Citation2021). Nous considérons cet ensemble de données évalué par des pairs comme la meilleure source empirique actuellement disponible pour les projets d’infrastructure liés à la BRI, en raison de ses protocoles de vérification des données, de son utilisation de sources multiples pour chaque entrée et de ses critères de codage cohérents.Note de bas de page3 Si l’on considère cette mesure comme la plus récente, seuls cinq pays de la région MENA ont jusqu’à présent accueilli un projet BRI achevé : le Soudan, le Maroc, la Mauritanie, l’Égypte et la Jordanie.

Le graphique 3c met ces chiffres en perspective régionale en utilisant les désignations régionales de la Banque mondiale. D’un point de vue global, il est clair que, bien que tous les pays de la région MENA aient adhéré à la BRI, cela n’a pas donné lieu à un grand nombre de projets d’infrastructure financés par la BRI. Cela correspond aux travaux d’Atkins et al. (Citation2023), qui ont montré que la signature du protocole d’accord pour adhérer à la BRI est un acte très peu coûteux qui n’est en réalité pas corrélé aux besoins d’infrastructure d’un pays. En conséquence, l’adhésion à la BRI est devenue, pour de nombreux pays, un symbole d’ouverture à la Chine, plutôt qu’un indicateur des initiatives de développement financées par la Chine qui suivront. Pour anticiper une critique évidente de l’analyse ci-dessus, nous devons également tenir compte de la valeur des prêts des IFD. En effet, un petit nombre de prêts très importants destinés à financer des projets d’infrastructure clés peut encore avoir une incidence sur les relations bilatérales d’un pays de la région MENA avec la Chine. Le tableau ci-dessous montre la valeur des prêts des IFD par pays. Une fois encore, aucun pays de la région MENA ne se distingue par le fait d’avoir reçu des prêts très importants d’une banque publique chinoise de développement. Selon , si l’on compare ces chiffres, on constate que la région MENA est en fait celle qui a reçu le moins de financement chinois pour le développement par région.
Nous pouvons trianguler davantage ces tendances à l’aide des données sur les projets d’infrastructures énergétiques chinois attribués à la BRI, compilées par le Council on Foreign Relations (Citation2023). Il s’agit d’un domaine politique clé pour mesurer l’empreinte de la BRI : les investissements dans l’énergie ont représenté près de la moitié de toutes les dépenses de la BRI (Council on Foreign Relations, Citation2021). Il convient de noter que cet ensemble de données s’appuie sur cinq sources différentes, dont l’ensemble de données de Ray et al. (Citation2021) mentionné précédemment. Nous constatons une tendance constante. cartographie la répartition au niveau national et agrège le nombre de projets d’infrastructures énergétiques par région de la Banque mondiale. Cet exercice suggère que la région MENA n’a accueilli que deux projets de la BRI de ce type et est à la traîne par rapport à toutes les autres régions du monde. Il est révélateur que l’autre région à la traîne soit l’Amérique latine, une région du monde fortement pénétrée par les États-Unis.



Nous pouvons également évaluer l’ampleur de l’aide financière chinoise au développement pour les grands projets d’infrastructure dans la région MENA en comparant les données du Global Development Policy Center (Citation2024) sur les « prêts chinois à l’Afrique », qui incluent les prêts pour des projets en Afrique du Nord, aux chiffres de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (Citation2025) de la Banque mondiale, la branche de prêt de la Banque mondiale pour la même période.Note de bas de page4
Il s’agit d’une comparaison importante, car la valeur annuelle des prêts chinois a fini par dépasser celle des prêts de la Banque mondiale dans certains contextes non-OCDE. Il convient de noter que la Banque mondiale accorde principalement des prêts aux pays à faible et moyen revenu. À des fins de comparabilité, nous mettons en avant les pays d’Afrique du Nord qui auraient accueilli des projets BRI financés par des prêts au développement étrangers et qui sont également éligibles au financement du développement de la Banque mondiale.
Le tableau ci-dessous présente les données relatives à l’Égypte, au Maroc et à la Tunisie, comparées aux données de la Banque mondiale pour la période 2013-2023.Note de bas de page5 Dans ces trois contextes, la tendance est claire : le montant total des financements publics chinois pour le développement est loin d’atteindre la valeur des prêts accordés par la Banque mondiale. Il convient de noter que cette comparaison ne tient pas compte des prêts et du soutien équivalents accordés par d’autres agences de développement américaines et occidentales. Ces montants ne sont pas négligeables. À titre d’exemple, au cours des dernières décennies, l’USAID a fourni plus de 30 milliards de dollars américains (milliards) pour soutenir des projets d’infrastructure et des services publics en Égypte (voir USAID, Citation2023). Plus important encore, une analyse récente suggère également que la valeur totale des financements chinois au développement est en baisse dans le monde entier et qu’elle est désormais inférieure à la valeur annuelle des prêts de la Banque mondiale (voir Ray, Citation2023).
Il est révélateur que les données de la Banque mondiale analysées par Buchholz (Citation2023) montrent également que les pays de la région MENA ne semblent pas courir le risque de tomber sous la tutelle de la dette chinoise. Il convient de noter que Djibouti fait exception, ce pays ne représentant que 0,2 % de la population de la région et affichant un endettement auprès de la Chine qui atteint le niveau vertigineux de 42 % du revenu national brut (RNB). Les chiffres de la Banque mondiale montrent l’endettement des pays auprès de la Chine en pourcentage du RNB. D’un point de vue régional, les pays de la région MENA, à l’exception du petit pays de Djibouti, se distinguent par leur très faible niveau d’endettement envers la Chine (voir ). Si l’une des principales préoccupations des décideurs politiques américains est que la BRI permette à la Chine d’exercer une influence significative sur les agendas politiques des pays via la tutelle de la dette, cela ne semble pas s’appliquer à la région MENA. L’absence d’endettement signalée dans les données de la Banque mondiale corrobore également de manière indépendante la tendance générale décrite ci-dessus, à savoir que la région n’a pas reçu beaucoup de prêts des banques de développement chinoises.


Enfin, les médias rapportent également qu’un certain nombre de projets BRI ont été approuvés dans la région MENA, mais qu’ils ont ensuite subi des retards considérables, voire ont été purement et simplement annulés. Pour citer quelques exemples marquants : le plus grand bénéficiaire des financements publics chinois dans la région MENA semble être l’Égypte, qui a reçu un peu plus de 4 milliards de dollars américains sous forme de prêts DFI. Toutefois, cette somme ne représente qu’une fraction des 20 milliards de dollars de prêts initialement convenus lorsque l’Égypte a signé un protocole d’accord avec la Chine fin 2017 (Knecht, Citation2017). De même, la Chine a signé des accords pour des projets d’infrastructure liés à la BRI d’une valeur de plus de 7 milliards de dollars américains en Jordanie, notamment des plans pour la construction d’une nouvelle université, d’un réseau ferroviaire national et d’un oléoduc reliant la Jordanie à l’Irak. Aucun de ces prêts n’a jamais été versé et les projets ont été effectivement annulés (Davis, Citation2023). De même, en Tunisie, autre pays ayant adhéré à la BRI, les projets de participation de la Chine à la construction d’un grand port, d’une ligne ferroviaire et d’une zone de libre-échange ont été abandonnés après que le gouvernement tunisien s’est retiré des négociations initiales, en partie sous la pression des États-Unis (Meddeb, Citation2022). Cependant, l’exemple le plus frappant de projets BRI surestimés est peut-être celui de l’Iran. En 2019, les analystes occidentaux ont réagi avec inquiétude après l’annonce que la Chine allait fournir plus de 400 milliards de dollars américains de prêts et de projets liés à la BRI à ce pays. Plusieurs années plus tard, aucun investissement de ce type ne s’est concrétisé (Figueroa, Citation2021).
Publications des think tanks américains
Si les commentaires des think tanks américains sur la BRI ne reflètent pas simplement et ne reproduisent pas la réalité empirique sur le terrain, cela renforce notre suspicion que la menace posée par cette initiative est exagérée. Dans cette section, nous nous intéressons à la communauté américaine des affaires étrangères et à ses publications afin d’identifier comment la BRI est invoquée comme une menace pour les intérêts américains dans la région MENA.
Données
Afin de créer un premier échantillon de think tanks américains spécialisés dans la politique étrangère qui entretiennent des relations étroites avec l’élite américaine en matière de politique étrangère, nous nous appuyons tout d’abord sur une liste publiée par le Service de planification politique du Département d’État américain (Citation2017), qui répertorie « les think tanks et les instituts de recherche dont les travaux sur tous les aspects de la politique étrangère ont été jugés particulièrement utiles par le Service de planification politique [du Département d’État] ». Nous avons réduit cette liste aux think tanks basés aux États-Unis, ce qui nous permet de maintenir constantes la logique et l’influence particulières de l’écosystème de Washington Beltway. Nous avons ensuite limité notre attention aux think tanks qui couvrent la politique au Moyen-Orient. Cela nous donne 11 grands think tanks spécialisés dans la politique étrangère : l’American Enterprise Institute (AEI), l’Atlantic Council, la Brookings Institution, le Carnegie Endowment, le Cato Institute, le Center for Strategic and International Studies (CSIS), le Center for American Progress (CAP), le Council on Foreign Relations (CFR), la Heritage Foundation, le Hudson Institute et le Washington Institute for Near East Policy (WINEP). Nous complétons cette liste par deux think tanks américains plus récents mais néanmoins influents en matière de politique étrangère, le Quincy Institute et le Center for a New American Security (CNAS), qui emploient tous deux d’anciens fonctionnaires du département d’État et publient des analyses sur la région MENA.
Nous avons cherché à collecter de manière systématique tous les rapports, analyses, articles de blog liés à la politique et transcriptions de podcasts publiés par ces institutions entre 2018 et mi-2023 (pour le nombre de mots contenus dans ces publications par groupe de réflexion, voir ). Nous nous concentrons sur cette période afin de garantir un corpus cohérent, car nos rapports proviennent de sources en ligne qui changent au fil du temps. Cela coïncide également avec la période au cours de laquelle la plupart des pays de la région MENA ont rejoint la BRI. Nous avons achevé la majeure partie de notre collecte de données à la mi-2023, et les rapports de cette période représentent donc une fin naturelle de notre période d’analyse. Afin d’identifier les contenus pertinents pour la région MENA, nous avons interrogé les sites web des think tanks et filtré les contenus par région d’intérêt ou par mots-clés. Au total, nous avons collecté 3 006 textes, soit près de 14 millions de mots. Le texte médian contient 2 394 mots, le plus long en compte 112 123. Le tableau 1 de l’annexe présente les cinq termes les plus fréquents dans le corpus. Ceux-ci suggèrent que les publications des think tanks américains axés sur la région MENA traitent principalement de questions de sécurité et militaires liées aux États-Unis ; la principale préoccupation politique est l’Iran, qui est mentionné dans plus de la moitié des documents.

La BRI dans les rapports sur la politique étrangère américaine
indique le pourcentage de rapports de groupes de réflexion sur la politique étrangère américaine consacrés à la région MENA qui mentionnent les termes « Belt and Road », « BRI » ou leurs équivalents dans notre corpus. D’ici 2023, la BRI apparaîtra dans plus de 15 % des rapports sur la politique étrangère consacrés à la région MENA et dans d’autres publications. Pour mettre cela en perspective, il convient de rappeler l’ampleur considérable de l’univers des sujets et des questions possibles concernant les États-Unis dans la région MENA. La région compte plus de 20 pays et présente toute une série de questions importantes du point de vue de la politique étrangère américaine, allant de la sécurité énergétique et des efforts de démocratisation aux droits des femmes et au conflit israélo-palestinien, entre autres. Naturellement, cela impose une limite supérieure, proche d’un effet plafond, à l’attention que peut recevoir un sujet donné, car le dénominateur des sujets potentiels est très large. En termes de fréquence brute, le terme « Belt and Road » et ses dérivés apparaissent dans 220 rapports inclus dans notre corpus. En comparaison, le « Fonds monétaire international » est mentionné dans 203 documents, tandis que la « Banque mondiale » apparaît dans 456 publications. En termes de simples mentions, la BRI se rapproche désormais des institutions financières occidentales de développement établies en termes d’attention qu’elle reçoit, et ce malgré le fait que les financements liés à la BRI ne représentent qu’une fraction des fonds prêtés par les institutions financières occidentales de développement aux gouvernements de la région MENA.

Pour avoir une idée du positionnement idéologique de ces publications, nous indiquons le pourcentage de publications qui mentionnent au moins une fois la « BRI » ou ses dérivés. Nous constatons que cinq think tanks contribuent à la majorité de ces publications : l’Atlantic Council, le CSIS, Brookings, Carnegie et WINEP. Dans , nous utilisons l’algorithme de mise à l’échelle proposé par Slapin & Proksch (Citation2008) pour estimer les positions idéologiques des publications de ces think tanks. Cette approche utilise la fréquence des mots pour estimer les positions relatives des textes sur une dimension latente continue, en partant du principe que le choix des mots varie systématiquement en fonction de la position idéologique. Elle permet de retrouver des tendances familières : le CAP et le Quincy Institute semblent plus progressistes, tandis que les publications de la Heritage Foundation sont plus conservatrices. Il est intéressant de noter que les think tanks traditionnellement proches des démocrates, tels que Brookings et Carnegie, semblent utiliser un langage associé à des positions plus conservatrices, reflétant peut-être le virage belliciste envers la Chine souvent attribué au Parti démocrate à la suite du « pivot vers l’Asie » du président Obama. Dans l’ensemble, nous constatons que la majorité des analyses liées à la BRI semblent être de nature centriste ou conservatrice.


Que veulent dire les think tanks américains par « BRI » ?
Les chercheurs et les analystes se plaignent souvent que la BRI fait fréquemment référence à un ensemble de pratiques et d’objectifs politiques amorphe et largement indéfini (voir notamment Ang, Citation2019). Bien que le gouvernement chinois n’ait pas fourni de définition officielle de la BRI, il est possible d’examiner la signification de la BRI telle qu’elle est utilisée par la communauté américaine chargée de la politique étrangère dans le contexte de la politique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Pour ce faire, nous générons une couche d’intégration de mots à partir de notre corpus et examinons comment le terme « BRI » est utilisé en conjonction avec d’autres mots. Note de bas de page6 L’intuition ici, selon Firth (Citation1957, p. 11), est que « vous connaîtrez un mot par la compagnie qu’il fréquente » : nous pouvons comprendre la signification sémantique d’un terme par la façon dont il co-apparaît avec d’autres termes dans une fenêtre définie. Note de bas de page7 Par exemple, si le mot « pipe » apparaît fréquemment à proximité des termes « oil », « gas » et « drill » dans un ensemble de documents, nous pouvons supposer qu’il est utilisé pour faire référence à la production d’hydrocarbures. Il s’agit là d’une question de définition assez simple. Mais plus important encore, si un terme comme « Palestine » est sémantiquement proche de termes comme « apartheid », « génocide » et « libération », nous en apprenons davantage sur la vision du monde de l’auteur en ce qui concerne le conflit israélo-palestinien. Une couche d’intégration de mots formalise ce processus en créant des représentations vectorielles d’un mot particulier encodé dans un système de coordonnées où les mots apparentés sont placés ensemble (Rodriguez & Spirling, Citation2022). Si les mots ou les concepts absorbent les significations des termes et concepts voisins, alors cartographier la relation entre la BRI et d’autres termes dans l’espace sémantique nous rapproche de ce que les décideurs politiques américains entendent lorsqu’ils invoquent cette initiative (Leira, Citation2019).
visualise les 15 termes les plus proches de « BRI » dans l’espace sémantique par similarité cosinus en comparant près d’un quart de million de tokens uniques trouvés dans notre corpus.Note de bas de page8 Lorsque l’on examine l’ensemble de notre corpus, la BRI semble avoir quatre connotations qui se recoupent : une empreinte matérielle (par exemple, « construction », « projets » et « infrastructure »), un effet de levier financier (par exemple, « prêts », « financé » et « dette »), une emprise (par exemple, « percées ») et une ampleur (par exemple, « ambitieux »). L’accent mis sur les projets de construction et d’infrastructure est frappant étant donné le nombre extrêmement faible de projets d’infrastructure financés par la BRI qui ont effectivement été mis en œuvre dans la région MENA. De même, la tendance à assimiler la BRI au financement et à la dette ne correspond pas au fait que les pays de la région MENA ont un niveau d’endettement très faible envers la Chine. Mais le plus révélateur est peut-être l’association entre la BRI et des termes qui dépeignent la Chine comme un pays sûr de lui et ambitieux, qui étend ostensiblement son influence par le biais d’accords d’infrastructure et de prêts dans une région historiquement dominée par les États-Unis. Nous pouvons éclairer davantage ce point en sélectionnant les articles liés à la région MENA qui font référence à la BRI, puis en estimant une nouvelle couche d’intégration pour voir comment la Chine est discutée dans ces contextes. Nous trouvons un ensemble complémentaire d’associations : dans le contexte des références à la BRI, la Chine est plus susceptible d’apparaître aux côtés de l’autre rival important des États-Unis, à savoir la Russie, ainsi que de termes liés à cette rivalité, par exemple « concurrence ». La proximité des termes « BRI », « croissant », « économique » et « puissance » suggère que la communauté des think tanks américains considère l’influence chinoise principalement en termes économiques et que la BRI constitue un élément important de l’expansion de la puissance chinoise dans la région MENA.

Les thèmes qui coïncident avec la Chine et la BRI
Nous pouvons également conceptualiser la BRI comme faisant partie d’un thème plus large sur l’empiètement chinois dans la région MENA, et ce thème peut être lié à d’autres thèmes afin de leur donner plus d’importance. Pour estimer la prévalence d’un tel thème, nous utilisons un modèle thématique structurel (Roberts et al., Citation2019). Il s’agit d’une technique d’apprentissage automatique semi-supervisée qui identifie des thèmes distincts en fonction de la cooccurrence de mots et de métadonnées au niveau des documents. Dans cette approche, chaque document est supposé être composé d’une distribution de thèmes qui suivent une distribution multinomiale. Les diagnostics suggèrent qu’il existe 50 thèmes latents (k) dans notre corpus de think tanks américains (voir ). Selon , le modèle place les termes liés à la BRI dans un thème plus large qui rend compte du rôle de la Chine dans la région.

Pour commencer à comprendre comment la Chine et son initiative « Belt and Road » sont présentées dans les rapports des think tanks américains sur la politique étrangère dans la région MENA, nous avons représenté graphiquement le réseau de thèmes trouvés dans le corpus. Les thèmes qui sont liés ont tendance à apparaître ensemble dans le même document. Plusieurs schémas thématiques se dégagent de la manière dont la communauté américaine spécialisée dans la politique étrangère analyse la région MENA. Conformément à nos fréquences terminologiques simples dans , une part importante de l’attention accordée dans les rapports des think tanks américains sur la région MENA est consacrée aux relations entre les États-Unis et l’Iran et aux questions de politique étrangère connexes, par exemple le régime de sanctions, les ambitions nucléaires de l’Iran, le Hezbollah, etc. Une attention non négligeable est également accordée au conflit israélo-palestinien et à la politique étrangère de Trump dans la région. Pour nos besoins, il convient de noter que le thème « Chine/BRI » n’est pas en périphérie du réseau et semble avoir des liens avec plusieurs autres questions de politique étrangère.

Tableau 1. Exemples d’évocation de la BRI lors de discussions sur « l’Iran/la sécurité maritime ». (Lien vers tableau original)
Ceci est formalisé dans le graphe suivant, qui est une carte thermique de corrélation montrant la force de ces liens. Elle indique la fréquence à laquelle un sujet donné apparaît dans le même document que le sujet « Chine/BRI ». Vu sous cet angle, le débat sur l’influence croissante de la Chine et la BRI est le plus susceptible de coïncider avec deux thèmes principaux de notre corpus : 1) les intérêts américains liés à l’Iran et les préoccupations de longue date en matière de sécurité maritime dans le golfe Persique, la mer Rouge et l’océan Indien, en rapport avec la production pétrolière, le détroit d’Ormuz et la puissance navale ; et 2) la concurrence entre les grandes puissances dans la région, et en particulier la rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine et la Russie, ainsi que les implications générales de l’empiètement chinois sur les intérêts américains dans la région. Pour mieux comprendre en quoi consistent ces thèmes, les annexes 2 et 3 présentent les titres des 20 publications les plus importantes contenant ces thèmes et les think tanks qui les ont produites, classés par fréquence des thèmes (les annexes 4 et 5 présentent les termes clés de chaque thème). D’après l’analyse des positions idéologiques présentée dans , les think tanks qui contribuent à ces thèmes se situent très majoritairement à l’extrémité conservatrice ou centriste du spectre en ce qui concerne la BRI et la Chine. suggère que le thème « Chine/BRI » apparaît également dans les discussions sur les relations avec les principaux clients américains dans la région, les initiatives diplomatiques américaines importantes telles que les accords d’Abraham, les médias numériques et les régimes en Afrique du Nord.

Tableau 2. Exemples d’invocation de la BRI dans le cadre d’une discussion sur la « compétition entre grandes puissances ». (Lien vers tableau original)
Dans l’annexe section A, nous réfléchissons à ces résultats et fournissons des tests statistiques supplémentaires afin de nous assurer que notre analyse du réseau n’est pas influencée par une discussion générale sur le rôle de la Chine dans la région plutôt que par la BRI en soi. Dans l’annexe section B, nous fournissons des preuves descriptives et statistiques afin d’écarter toute crainte que nos conclusions soient influencées par Djibouti, un cas extrême et atypique.
Exemples de textes
Nous pouvons mieux comprendre certaines des façons dont la BRI est mise en œuvre en lisant de manière qualitative des textes liés à ces deux sujets. Pour ce faire, nous interrogeons d’abord notre modèle thématique structurel afin d’identifier les documents qui mentionnent à la fois la BRI et qui accordent une attention particulière soit aux préoccupations des États-Unis concernant l’Iran et la sécurité maritime, soit à la concurrence entre les grandes puissances dans la région. Afin de maximiser la variation et de faciliter la comparaison, nous sélectionnons des textes à différents moments de prévalence du sujet, correspondant à différents niveaux d’attention (θ > 0,1 à θ > 0,3). Conformément à , nous faisons également varier ces textes en fonction de la position idéologique des groupes de réflexion par rapport à la BRI. Nous donnons trois exemples pour les sujets liés à la concurrence entre les grandes puissances et à l’Iran/la sécurité maritime, en soulignant la première occurrence de la mention de la BRI et la principale conclusion politique. Note de bas de page9 Bien sûr, lorsqu’on choisit parmi un certain nombre d’exemples possibles, la question de la sélection et de la représentativité se pose naturellement. Conscients de cela, nous suggérons que ces exemples peuvent au moins mettre en évidence certaines des façons concrètes dont la BRI est utilisée dans ces documents.
Une caractéristique immédiatement frappante de ces exemples, quelle que soit la position idéologique relative du groupe de réflexion, est la façon dont la BRI est invoquée comme une caractéristique établie de l’économie politique de la région. Ici, la discussion sur la BRI n’est pas investigative dans le sens où elle ne cherche pas à établir les faits tels qu’ils se rapportent aux projets liés à la BRI sur le terrain, tels qu’ils existent. Au contraire, la BRI apparaît comme faisant partie d’un ensemble de déclarations déclaratives : l’initiative est présentée comme un élément établi de l’économie politique et des relations internationales de la région. Même à partir des courts textes reproduits dans et , nous voyons également à quel point les exemples correspondent étroitement aux résultats de l’intégration des mots et du modèle thématique structurel présentés ci-dessus. Si les six textes traitent tous des préoccupations des États-Unis en matière de sécurité concernant l’Iran et la sécurité maritime ou de la concurrence entre les grandes puissances, nous trouvons également d’autres thèmes clés liés à la BRI et à la Chine, par exemple les initiatives diplomatiques américaines, la sécurisation des relations avec des États clients clés des États-Unis tels que l’Arabie saoudite, les intérêts américains en Afrique du Nord et les médias numériques.
Dans tous ces exemples, nous voyons comment la menace posée par la Chine et la BRI apparaît dans les textes comme un appel à l’action, indépendamment des faits sur le terrain. Dans les exemples fournis dans , qui traitent des intérêts sécuritaires des États-Unis liés à l’Iran, à la sécurité maritime et au golfe Persique, les motivations de la Chine pour étendre la BRI sont liées aux efforts visant à sécuriser les flux énergétiques, à obtenir l’accès aux marchés et à renforcer le statut de grande puissance de la Chine. La BRI est présentée comme dépassant de loin les investissements américains dans la région MENA, ce qui constitue une différence de stratégie, et la région MENA est décrite comme un nœud critique de la BRI. En réponse à ces représentations, certains appellent les États-Unis à se positionner comme la puissance incontournable pour garantir les flux pétroliers, à se concentrer sur Djibouti, un cas extrême, car il illustrerait une tendance géopolitique plus large, à étendre les accords d’Abraham à leurs clients de longue date afin de créer un rempart diplomatique contre toute nouvelle emprise chinoise, et à construire des alliances régionales pour contrer simultanément l’Iran et la Chine. Dans leur analyse de la concurrence entre les grandes puissances dans la région, les rapports décrivent une augmentation des investissements chinois dans le cadre de la BRI, la croissance continue de la BRI dans la région et le rôle de l’Iran et des États du Golfe dans l’expansion de la BRI par la Chine. Les rapports présentent la BRI comme un défi stratégique à l’hégémonie américaine et proposent une série de recommandations politiques. Celles-ci comprennent notamment un contrôle accru des investissements financiers chinois dans la région par les États-Unis, la lutte contre les initiatives diplomatiques chinoises qui menacent de saper l’ordre régional dirigé par les États-Unis, et le maintien d’une présence militaire américaine dans la région pour des raisons stratégiques et idéologiques, malgré une méfiance reconnue à Washington.
Conclusions et discussion
Nos analyses montrent comment la BRI a été présentée comme une menace dans le discours de la politique étrangère américaine sur la région MENA.
Plutôt que d’être le reflet des projets et de l’implication de la Chine dans la région, la BRI est décrite comme une présence matérielle et croissante dans une région d’importance historique pour les intérêts américains à un moment où ces intérêts sont en cours de réévaluation — un totem empirique des intentions géopolitiques plus larges de la Chine. Cette description est cohérente tant dans le langage utilisé en association avec la BRI que dans la manière dont la BRI est invoquée parallèlement à d’autres préoccupations de politique étrangère. Et ce, malgré le petit nombre de projets d’infrastructure de la BRI effectivement achevés dans la région, une dépendance de longue date à l’égard d’institutions financières de développement occidentales équivalentes et des niveaux d’endettement généralement faibles envers la Chine. Bien sûr, une partie de cette discussion est de nature prospective : les think tanks américains spécialisés dans la politique étrangère spéculent naturellement sur les actions des autres grandes puissances en anticipation de ce qui va se passer. Dans le même temps, la plupart des pays de la région MENA sont membres de la BRI depuis six ans ou plus. En d’autres termes, les grandes lignes du financement chinois du développement sont désormais fixées, et tout indique actuellement que ces initiatives sont en déclin (Ray, Citation2023).
Pour réitérer : nous ne suggérons pas que l’influence de la Chine dans la région MENA n’est pas en augmentation, ou qu’elle est sans importance sur le plan matériel. Au cours des deux dernières décennies, la Chine est devenue un partenaire commercial clé pour la plupart des pays de la région MENA, comme pour presque toutes les économies de l’OCDE et des pays non membres de l’OCDE. Le rôle joué par la Chine dans le rapprochement récent entre l’Arabie saoudite, un client clé des États-Unis, et l’Iran, souligne la nouvelle position dont jouit le pays dans les relations internationales en pleine évolution de la région. Cependant, à ce jour, l’influence chinoise dans la région ne semble pas se manifester à travers des projets d’infrastructure ou des formes parallèles de financement du développement à l’étranger, comme c’est le cas dans d’autres régions du monde. De plus, cette focalisation sur la BRI occulte et écarte des formes sans doute plus importantes d’initiatives de construction et de développement d’infrastructures dans la région MENA, en particulier celles entreprises par les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite (voir par exemple Reuters, Citation2024).
Comme nous l’avons montré, les analyses et les commentaires des think tanks américains sur la BRI ne sont pas de nature investigative. Au contraire, la BRI est présentée comme une caractéristique de l’économie politique de la région, indépendamment de la réalité matérielle. Pour comprendre cela, nous avons fait valoir que les think tanks américains spécialisés dans la politique étrangère ont intérêt à invoquer la BRI comme un moyen de relier la « menace chinoise » à d’autres intérêts et questions sur lesquels ils prétendent avoir une expertise. De cette manière, la structure incitative économique des think tanks sert à renforcer et à amplifier la menace en multipliant les implications de la BRI pour un ensemble plus large de questions. Comme nous l’avons soutenu, cette interaction entre l’économie politique de la Beltway de Washington et l’économie politique internationale (IPE) du financement du développement chinois est un effet en aval de la sécurisation générale de la Chine. En invoquant la BRI, les think tanks américains peuvent ainsi superposer un discours géopolitique sur une Chine expansionniste et révisionniste utilisant stratégiquement des projets d’infrastructure et des pièges de la dette à des intérêts bien établis et familiers de la politique étrangère américaine, à un moment où ces intérêts sont réévalués à la lumière d’un engagement excessif et d’un déclin relatif perçus.
Pour comprendre cela, nous soupçonnons que les références à la BRI en relation avec des questions bien établies et familières de la politique étrangère américaine dans la région MENA leur confèrent un caractère plus urgent, tout en renforçant la signification de la BRI en tant que défi géopolitique ambitieux d’une importance existentielle dans la réflexion stratégique américaine sur la région MENA. De cette manière, les préoccupations traditionnelles des États-Unis dans la région MENA acquièrent une importance renouvelée dans un nouveau cadre général de menace centré sur la Chine. Bien que nous nous concentrions ici sur les think tanks spécialisés dans la politique étrangère, il y a de bonnes raisons de penser que cela vaut également pour d’autres acteurs de la communauté américaine de la politique étrangère : pour rester pertinents et convaincants dans un nouveau cadre de menaces, tous les acteurs doivent adapter la manière dont ils formulent leurs positions et situent leurs intérêts particuliers par rapport à la Chine. Les think tanks spécialisés dans la politique étrangère ont également peu d’intérêt à minimiser cette menace, tout en étant soumis à la pression d’attirer l’attention – et les financements – sur leur domaine politique de spécialité. Quelles que soient les motivations particulières des think tanks spécialisés dans la politique étrangère, en continuant à invoquer la BRI, les think tanks américains façonnent le discours américain – et, par extension, peut-être celui d’autres analyses occidentales de la politique étrangère – sur la BRI, élargissant sa signification courante et ses connotations bien au-delà de l’accent mis sur les infrastructures et le financement du développement chinois, même dans des régions où ces éléments ne sont manifestement pas répandus ou en expansion.
Il s’agit d’une question empirique ouverte pour les recherches futures afin d’identifier les effets de cette inflation de la menace. À la lecture du dernier rapport de la Commission d’examen économique et sécuritaire États-Unis-Chine (Citation2024, pp. 333-402), chargée par le Congrès de formuler des recommandations sur les relations entre les États-Unis et la Chine, il est à noter que, pour la première fois en dix ans, une section étendue est consacrée à la région MENA. Une simple recherche par mot-clé suggère que cette section comprend plus de 40 références à la BRI ou à ses dérivés. Ces références sont souvent présentées comme des menaces pour les intérêts américains. Il est important de noter que le rapport cite un certain nombre d’experts et de groupes de réflexion, tels que l’Atlantic Council, le CSIS, Brookings et Carnegie, dont les publications sont analysées dans cet article. Cela a une implication importante pour les études IPE sur la BRI et la Chine en général : Il existe un risque qu’un terme utilisé à des fins politiques pratiques soit confondu avec un terme défini par les chercheurs. Dans ce cas, les chercheurs pourraient se retrouver involontairement impliqués dans un projet politique visant à protéger les intérêts américains contre une « menace chinoise » émergente (Khanal & Zhang, Citation2024). La question de savoir comment la BRI est invoquée dans l’analyse de la politique étrangère d’autres régions du monde, par exemple en Europe ou en Amérique latine, reste également ouverte. Nous pensons qu’elle s’ajoute également aux intérêts sécuritaires préexistants des États-Unis dans ces régions, et que ceux-ci varient en fonction des priorités locales, des normes et des interactions historiques entre les États locaux et les grandes puissances. Dans tous ces cas, nous soupçonnons que les effets en aval de la sécurisation de la Chine et de son financement international du développement continueront probablement à façonner la manière dont l’ordre international est discuté et dont les politiques régionales sont justifiées, tant dans le domaine universitaire que dans celui des politiques publiques, dans un avenir prévisible.
Documentation complémentaire
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Remerciements
Nous remercions Katharina Buchholz pour avoir partagé ses données et Jamie Judd pour son excellente aide à la recherche. Une version antérieure de cet article a été présentée lors de l’atelier GEOPOL organisé par l’Institut norvégien des affaires internationales et au Nuffield College de l’université d’Oxford.
Notes
1 Il convient de noter ici que d’autres ont fait valoir que les références à un « piège de la dette » sont exagérées ou trompeuses (Brautigam & Rithmire, Citation2021 ; Singh, Citation2020).
2 Il convient de noter que cela exclut d’autres formes de soutien financier non liées à des projets de développement, par exemple les transferts de devises à court terme vers les banques centrales.
3 À titre de comparaison, l’ensemble de données China Connects (https://chinaconnects.iiss.org/), compilé par l’Institut international d’études stratégiques, comprend des projets commerciaux qui ne sont pas liés au financement du développement ou aux infrastructures, ou qui sont antérieurs au lancement de la BRI. De même, l’ensemble de données financières chinoises « marquées BRI » collectées par Burgess et Custer (Citation2022) semble présenter des chiffres gonflés en raison de l’inclusion de projets similaires non liés au développement, dont une partie est également antérieure au lancement de la BRI.
4 Il convient de noter que nous nous concentrons sur les prêts chinois liés à des projets d’investissement ou de développement, plutôt que sur les prêts interbancaires, que la Banque mondiale ne fournit pas.
5 Nous incluons ici la Tunisie car, comme nous le verrons ci-dessous, elle avait accepté d’accueillir un projet de la BRI, même si celui-ci a finalement été annulé.
6 Pour estimer notre couche d’intégration, nous avons utilisé l’algorithme GloVe disponible dans le package R text2vec.
7 Nous utilisons une fenêtre contextuelle de 6 termes de chaque côté de notre mot cible.
8 Veuillez noter que nous n’affichons pas les noms propres non informatifs, tels que « Chine », « chinois », « Pékin », « ceinture », « route », etc., qui dominent naturellement.
9 Il s’agit généralement du dernier paragraphe ou de l’avant-dernier paragraphe.
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Liste des articles traduits en 2026 (.xlsx) – en 2025 sur Gilles en vrac
