La maison brûle, de N. Klein

La maison brûle, il faut agir. Ce n’est plus assez de dire Non, de critiquer, il faut faire des propositions, concrètes et audacieuses qui soient à la hauteur des défis. 

Le dernier livre de Naomi Klein, La maison brûle, est composé de conférences prononcées ces dernières années ou de commentaires sur des évènements récents qui lancent un appel éloquent à une action rapide, urgente, pour mettre en branle une transition qui ne fera pas que confronter les effets des changements climatiques mais aussi devra réduire les inégalités, entre les pays, entre les gens. 

Le récit commence par une introduction (Nous sommes le feu de forêt) au temps présent, mars 2019, moment de manifestations internationales pour l’environnement. Suivent des textes présentés chronologiquement :  juin 2010 (Un monde perforé), moment de la crise Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique; novembre 2011 (Le capitalisme contre le climat), où elle fait un retour sur les années de néolibéralisme et la pénétration de son idéologie : « En 2007, selon un sondage Harris, 71 % des États-Uniens étaient d’avis que la consommation incessante de combustibles fossiles altère le climat; en 2009, cette proportion était tombée à 51 %; en juin 2011, elle avait encore chuté pour atteindre 44 %. » Elle résume son propos : « Contrer le réchauffement planétaire requiert de contrevenir à toutes les règles du libre marché, et ce, de toute urgence. Il faut reconstruire le secteur public, révoquer les privatisations, relocaliser de larges pans de l’économie, rompre avec la surconsommation, renouer avec la planification à long terme, imposer une réglementation stricte et un fardeau fiscal digne de ce nom aux grandes entreprises – voire en nationaliser certaines –, réduire les dépenses militaires et reconnaître que les pays du Nord ont une dette envers les pays du Sud. » Ce qui constitue un assez bon résumé du recueil.

Suit un court texte sur les dangers et tentatives actuelles, en cours de la géo-ingénierie (La géo-ingénierie, ou l’art de naviguer en eaux troubles, octobre 2012). 

Le texte suivant, daté d’octobre 2013 (Quand la science affirme qu’une révolution politique est notre seul espoir),relate certaines interventions faites au congrès annuel de l’American Geophysical Union qui réunissait cette année-là 24 000 personnes à San Franciso. Elle cite des scientifiques, dont plusieurs reconnaissent que le retard pris dans les actions à porter exige maintenant des mesures plus radicales : « [L]es tergiversations politiques et la timidité des mesures adoptées (sur fond d’explosion des émissions) ont entraîné une telle perte de temps qu’il faut maintenant procéder à des réductions si draconiennes qu’elles mettent en cause la logique expansionniste. » Des critiques sévères sont adressées à ceux qui « pour entretenir leur image de gens raisonnables dans les milieux néolibéraux, ces savants minimisent les implications de leurs résultats de recherche. » « Chose plus inquiétante, alors que les «budgets carbone» s’épuisent, les scientifiques s’intéressent de plus en plus à la géo-ingénierie, qui présente l’avantage de ne pas mettre en cause les diktats des économistes. » Je souligne. 

Elle cite Kevin Anderson, un des plus éminents climatologue du Royaume-Uni : « Aujourd’hui, après vingt ans de simulacres et de mensonges, le respect de cette limite de 2 °C exige une transformation révolutionnaire de l’ordre politique et économique établi. » 

Le texte de 2015, Un Vatican de gauche?, relate sa participation au lancement de Laudato Si, encyclique du pape François sur l’environnement, au Vatican. Elle est impressionnée (« pendant ces trois jours à Rome, j’ai vu prendre forme un évangélisme écologique »), exaltée ? ( « It’s thrilling » traduit par « Il est exaltant » ?) Palpitant, saisissant ou même sensationnel comme suggérés par Google… Pour ma part j’aurais dit curieux, ou intriguant, le reste de la phrase décrivant une certaine « dissonance cognitive » dans le fait de discuter de ces choses dans un auditorium nommé en l’honneur de saint Augustin, « ce théologien dont la méfiance à l’égard des réalités corporelles et matérielles a profondément marqué l’Église catholique ».

Ce texte est le seul qui se termine par un post-scriptum, où elle avoue être déconcertée à la relecture de son texte. Son ton était en effet plutôt enthousiaste devant la radicalité des positions promues par l’encyclique et devant l’ouverture de l’appareil à l’idée de porter cette « bonne nouvelle » partout… La puissance de l’Église catholique comme alliée dans la bataille du climat, c’est pas rien ! Mais les difficultés ou l’incapacité du Vatican à « forcer ses propres dirigeants à reconnaître leur responsabilité dans les agressions sexuelles subies par tant d’enfants et de nonnes (…) mine l’autorité morale du pape sur d’autres enjeux, dont la crise du climat. »

Le texte de septembre 2016, Un bond vers l’avant: mettre fin au récit de l’infinitude, relate les intentions et le processus d’écriture du manifeste The Leap, (Un bond en avant), rédigé par 60 militants liés à des organisations d’horizons différents, à la veille de l’élection canadienne de 2015. Le peu d’impact sur la campagne et ses résultats, pour ne pas dire le flop de ce manifeste auraient mérité une plus profonde introspection, peut-être ? Mais on ne change pas des idées promues et chantées depuis 40 ans par la droite néolibérale en une campagne électorale. Il y avait dans ce manifeste l’affirmation, la reconnaissance du besoin de passer d’une coalition des « contre » à un regroupement des « pour ». Il faut construire d’autres récits, « des récits qui reconnaîtront les limites du monde naturel et de tous les êtres qui l’habitent, et qui nous apprendront à prendre soin les uns des autres et à régénérer le vivant en respectant ses limites. Des récits qui mettront fin une fois pour toutes au mythe de l’infinitude. »

Les deux derniers chapitres ainsi que l’épilogue portent sur le Green New Deal

Klein rappelle la force des mouvements populaires, syndicaux et intellectuels qui ont poussé et lutté pour obtenir le New Deal et le Plan Marshall des années 30 et de l’après-guerre. C’était « une époque où les mouvements progressistes étaient mobilisés à un point tel que ce programme (qu’on jugerait radical de nos jours) semblait alors le seul moyen de prévenir le déclenchement d’une révolution à grande échelle. » Elle critique les porteurs d’une version trop lâche de l’appellation Green New Deal, où l’on ne s’engagerait pas à laisser le pétrole dans le sol… ou l’on ne prendrait pas les moyens pour « que les salaires issus des bons emplois écologiques qu’il créera ne soient pas immédiatement affectés à des modes de vie fondés sur la surconsommation ». 

Ce ne sont pas seulement nos transports et nos manières de produire de l’électricité qu’il faut changer mais bien notre conception du plaisir, du bonheur, de la réussite. « La transition passe par l’imposition de limites strictes à la consommation. Mais il faut aussi offrir aux gens de nouvelles possibilités de produire du sens tout en dissociant la notion de plaisir du cycle sans fin de la consommation, que ce soit par le financement public des arts ou un accès universel à la nature. » Elle cite George Monbiot, journaliste à The Guardian, « le nécessaire sur le plan personnel et le luxe sur le plan collectif, [sous forme de] parcs et de terrains de jeu extraordinaires, de piscines et de centres sportifs publics, de galeries d’art, de jardins communautaires et de réseaux de transport en commun». Et l’économiste Kate Raworth [qui disait] dans un essai intitulé La théorie du Donut: l’économie devrait «satisfaire les besoins de tous, dans la limite des besoins de la planète». Si certains secteurs devront décroître, « la transition créera aussi de nouveaux plaisirs et de nouvelles sources d’abondance. » Klein poursuit : « Je suis fermement convaincue qu’on ne réglera pas la crise sans adopter une nouvelle vision du monde, fondée sur une philosophie du soin et de la réparation. Il faut réparer le territoire. Réparer les biens matériels. Réparer les rapports sociaux. Réparer les relations entre pays. »

Un petit vidéo de 7 minutes, à la production duquel elle a participé, mais aussi Alexandria Ocasio-Cortez comme narratrice : A message from the futur with Alexandria Ocasio-Cortez

Pour contrer le défaitisme, il faut montrer que c’est possible. Ce sera difficile, mais ça en vaut la peine. Une transformation aussi radicale du transport, de l’habitation, de l’énergie, de l’agriculture, de la foresterie… c’est presqu’inimaginable, dit Klein, pour la plupart des gens. 

Pourtant, n’est-ce pas ce que nous avons connu, au Québec, durant les années 60 ? Une transformation rapide et importante des moeurs, des valeurs, des comportements et des modèles de réussite. Ce n’était pas qu’un abandon de la religion, c’était aussi une période de grande créativité, de développements sociaux, économiques, culturels et institutionnels intenses. 

Klein rappelle l’importance de la production artistique (des centaines de milliers d’oeuvres produites avec le soutien public) dans le cadre du New Deal. Elle termine avec un épilogue résumant en neuf arguments les atouts d’un New Deal vert. Le dernier : Nous sommes nés pour ce moment !

C’est un texte stimulant, roboratif que nous livre Naomi Klein. Une pierre à l’édifice collectif. Certaines questions restent, évidemment. C’est un processus, un « work in progress ». Des questions sur la construction de nouvelles institutions, qui donneront à l’action publique, collective une nouvelle capacité d’initiative et d’action. Des questions sur le financement de telles initiatives, sur les coûts de cette Transition. 

Deux entrevues avec deux économistes, Mariana Mazzucato et Gaël Giraud, amènent des pistes de réflexion et de réponse à ces questions seront examinées dans mon prochain billet. 

« Sainte » Greta et ses détracteurs

Quel mépris, à peine voilé sous forme de blague, s’exprime quand on surnomme la jeune activiste suédoise de « sainte Greta » ! En accusant de sainteté l’activiste on laisse entendre que le discours de la jeune femme n’est pas sérieux, qu’il est irrationnel… religieux.

Il y a quelque chose de vicieux, de rétrograde dans ces attaques et accusations de bondieuserie lancées à un mouvement et une parole éthiques et volontaires, appelant à une action collective concertée devant les conséquences de nos actions, notre mode de vie, trop longtemps négligées, oubliées et cachées au nom, justement, du respect de nos choix privés, de l’entreprise privée, de la liberté individuelle… 

Pour en finir avec la peur de la parole religieuse

Une re-légitimation, une actualisation de la Parole religieuse pourrait servir à donner plus de poids moral, une profondeur éthique à certaines décisions, certains choix difficiles qui se posent et se poseront. Les vecteurs et paramètres de la délibération publique, dans notre monde laïc, démocratique et libéral, sont dominés par le poids, l’importance des libertés individuelles et de la vie privée. 

Finis les sermons moralisateurs, culpabilisants d’antan… les dénonciations et imprécations lancées du haut de la chaire le dimanche. On peut s’abonner à la chaire, la chaîne qui convient à ses valeurs, à ses croyances – à son style – et y trouver des modèles à son goût, des dénonciations qui nous parlent, des récits qui nous ressemblent. 

La religion est une affaire privée. Et même, pensent plusieurs athéistes (sans toujours le dire), elle est une forme de croyance réservée aux faibles, à ceux qui ont encore besoin d’icônes et de vérités fortes, incontestables. Parce qu’ils peinent à penser librement, de manière autonome ; parce qu’ils ne possèdent pas les outils nécessaires à la pensée rationnelle, scientifique. Le caractère privé de la croyance en la parole religieuse a pu se trouver conforté dernièrement par le long et douloureux débat entourant la laïcité de l’État québécois. 

L’influence unificatrice de la religion s’est effritée – au cours du siècle dernier – compensée au début par la montée des grands médias et des grandes écoles, tout comme s’est effrité le sentiment d’appartenance et de communauté d’intérêt qui unissait les collectivités, locales, régionales ou nationales. 

Par ailleurs la religion n’a jamais été aussi univoque, monolithique qu’on peut bien le penser aujourd’hui. C’était une autre époque qu’il ne faudrait pas caricaturer outre mesure. Car au-delà de leurs habits religieux les infirmières, enseignants, enseignantes éduquaient, soignaient. Aujourd’hui ces fonctions ont été sécularisées et les canons de l’Église ont été remplacés par les codes de déontologie, les programmes cadres et comités d’éthique mais aussi par les guides de pratique et grilles de statistiques d’intervention à remplir. 

Que la religion ait cessé d’occuper cette place prépondérante implique-t-il qu’elle doive disparaitre ? Que la Parole religieuse soit devenue quelque chose d’historique, de passé, de folklorique ? Oui, les vieilles institutions religieuses ont un lourd passé d’erreurs de jugement, de scandales et même d’atrocités. Un passé suffisamment noir pour éloigner les néophytes et conforter les mécréants !

Parce que la science ne dit pas tout : il n’y a pas de formule scientifique éprouvée pour tracer le droit chemin vers l’équité, vers une société… juste ? solidaire ? libre ? heureuse ? durable ? ou bien, rendus où nous en sommes, tout simplement viable ?

Pas encore « sainte Greta », mais oui, peut-être « sœur Greta », sœurs et frères dans un mouvement, une action collective engageante, responsable, effective, immédiate. Cette présence au monde, que d’autres appelleront conscience sociale ou encore solidarité. Une parole qu’on peut qualifier de « parrêsia », cette parole vraie, franche, qui ose dire même ce que le Prince ne veut pas entendre… Michel Foucault développe, dans cette conférence inédite de 1983, les différents sens du mot parrêsia : politique (dans un contexte démocratique ou encore en tant que conseil du Prince) et éthique, où la vérité a besoin d’une base éthique pour être comprise et exprimée… La « Note de présentation » du texte de Foucault permet de resituer ce moment dans les travaux des dernières années du philosophe, notamment dans le cadre de ses dernières années de cours (1982-1984) au Collège de France (L’herméneutique du sujetLe gouvernement de soi et des autresLe courage de la vérité) . 

La parole franche est aujourd’hui plus que nécessaire. Mais il s’agit plus que d’une discussion intellectuelle autour d’arguments vérifiables et de risques comptabilisables : la parole qu’il faut dire et entendre doit conduire chacun de nous à une transformation non seulement de nos idées et notre point de vue, mais de nos vies : une métanoïa. Ce qui fera l’objet de mon prochain billet : Parrêsia, métanoïa et vérité avec Bruno Latour, Michel Foucault et Dominique Collin. 

parrêsia, métanoïa et vérité

Jubiler ou les tourments de la parole religieuse

« Situation tordue : il a honte de ce qu’il entend le dimanche du haut des chaires quand il se rend à la messe ; mais honte aussi de la haine incrédule ou de l’indifférence amusée de ceux qui se moquent de ceux qui s’y rendent. Honte quand il y va, honte quand il n’ose pas dire qu’il y va. Il grince des dents quand il entend ce qui se dit à l’intérieur ; mais il bouillonne de rage quand il entend ce qui se dit à l’extérieur. » Bruno Latour, Jubiler ou les tourments de la parole religieuse.

Dans un texte qui coule comme un sermon sur la montagne, écrit comme d’une seule phrase sans chapitre ni intertitres, qui passe de la narration à la troisième personne, à la seconde, à la première, selon les angles et questions posés. Un discours qui souhaite s’adresser autant à ceux qui sont dans l’église que ceux qui sont en dehors… Des gens qui s’opposent radicalement à propos de croyances et d’incroyances, de l’existence ou de la non-existence de D., mais qui peuvent être rejoints, selon lui, par une parole qui est encore religieuse mais renouvelée, redite avec des mots d’aujourd’hui, avec parrêsia, cette assurance et franchise dans la parole adressée, entre autres aux puissants, au tyran même (M. Foucault, 1982, D. Collin, 2018). Ce ne serait pas exagéré de dire que Greta Thunberg s’adresse aux foules et aux médias avec parrêsia !

Ce n’est pas ce dont on parle mais la manière dont on le fait. « Une parole qui fait ce qu’elle dit qu’elle fait. » C’est à une analyse des conditions de félicité ou d’infélicité de la parole religieuse que Latour se livre, accompagnant les courants, suivant les méandres de purification, rationalisation, démystification… de la parole religieuse qui n’ont fait que l’alourdir et en opacifier le sens. Même s’il annonçait d’entrée de jeu qu’il ne souhaitait pas se mettre les croyants à dos, il pousse tout de même très loin sa critique des grands dogmes. Après avoir suggéré de laisser tomber le dogme de la vierge Marie, « résultat d’une rationalisation rendue nécessaire par l’invention précédente d’une expression ‘Fils de Dieu’ », tout comme le récit du tombeau vide, « une broderie ajoutée plus tard pour lisser le récit de résurrection trop rugueux ». Il poursuit : « Et pendant qu’on y est, qu’on se débarrasse des reliques, du suaire et de toutes ces vierges de plâtre aux seins remplis de lait, aux cils remplis de larmes, de tous ces crucifix de bois dégoulinants de sang qui encombrent le sanctuaire. » (p. 110) « Qu’on en revienne aux seuls récits capables de sauver ceux qui les lisent. » Ici j’ai buté… je trouvais ça un peu fort… mais dès la phrase suivante, il se révise : « Hélas cette solution est aussi impraticable que celle de la purification. Si l’on commence à s’engager dans la voie de la « dérationalisation », de la « démythologisation », il ne restera plus rien. » 

 « Depuis combien d’années, combien de siècles, les professionnels de la parole, les clercs, se sont-ils retrouvés devant une période contemporaine qu’ils ne détestaient pas de toutes leurs tripes ? Les idoles, le matérialisme, le marché, le modernisme, les masses, le sexe, la démocratie–tout leur a fait horreur. Comment auraient-ils trouvé les paroles justes? Ils voulaient convaincre un monde qu’ils haïssaient de toute leur âme. » (p. 197)

Bruno Latour fait son mea culpa de baby boomer car « il a cru, lui aussi, comme tous ceux de sa génération, les baby boomers, dans la disparition inéluctable de la chose religieuse… Pourquoi les progressistes ont-ils si longtemps partagé l’illusion que l’opium du peuple allait céder devant les forces d’émancipation et de liberté ? [Ces baby boomers] ont profité à fond du catéchisme comme de l’école, des humanités comme des sciences, de l’histoire comme de la géographie, de l’État comme de la politique – mais à leurs enfants qu’ont-ils légué? L’autonomie. Car c’est au nom de la sainte liberté qu’ils ont détruit les institutions qui les avaient accouchés à l’existence. » (p. 77)

« La catholicité ne consiste pas à répandre la bonne parole jusqu’aux confins de l’univers, mais à produire de toutes pièces et en tous lieux, par la seule entremise d’une parole risquée, l’exigence future d’un universel à négocier. » (p 196) L’exigence future d’un universel à négocier : n’est-ce pas là où nous en sommes ? « [D]es actes de langage qui transforment les interlocuteurs », « ces paroles (…) qui ne transportent nulle part, et surtout pas plus loin et plus haut, mais qui vous transforment maintenant, vous, dans le moment même où l’on s’adresse à vous. » (p.44)

Ce sont des termes très semblables qu’utilise Dominique Collin, dans Le christianisme n’existe pas encore : « Le christianisme n’a pas vocation à conserver l’Évangile mais à l’inventer comme parole capable de dire à l’être humain d’aujourd’hui à quelle vie vivante il est promis. » (p 38-39) Ou encore, « le message chrétien n’est pas un texte scolaire qu’il faudrait décoder mais un évènement de parole qu’il faut dire avec parrêsia. » (p 172) « Celui qui parle avec parrêsia ne cherche pas à intéresser. » Il faut dire LA vérité, les vérités peut-être, mais pas seulement celles que veulent entendre les citoyens, les électeurs, les membres. Ce qui revient à une mauvaise utilisation de la parrêsia (Foucault). 

Pour Collin, « L’évangile est une puissance de vie bonne capable de nous sauver de nos penchants nihilistes. » (p 50) Il dira aussi « la perte, qui seule rend possible l’existence du soi » (p 97). « L’évangile montre comment, à partir du moi qui désespère de lui-même, une puissance est donnée afin de faire émerger son soi véritable – le salut du Nouveau Testament n’est rien d’autre. » (p 152) « La grâce d’être justifié d’exister ». La perte, la désespérance, le soi véritable qui émerge, c’est à une métanoïa que le chrétien est convié. Tout reprendre à neuf, renversement de la pensée… conversion. Carl Jung utilise le terme de métanoïa pour parler de transformation de la psyché dans un processus d’individuation et de guérison. 

À mi-parcours de ma lecture de Le christianisme n’existe pas encore je notais : 

J’ai besoin de replacer la « Parole » dans son contexte, culturel, historique, religieux si je veux la revivre comme expérience aujourd’hui. La parole du Christ a été « enregistrée » dans une société esclavagiste; vieille société moyen-orientale; culture semi-nomadique d’errance et d’oppression des juifs; culture impérialiste romaine – matérialiste et polythéiste. Chaque foyer romain n’avait-il pas son autel et ses pénates ?
Ce message d’amour, de soin, d’acceptation et d’accueil des pauvres, des enfants, des femmes… des blessés et indigents. Mais qu’en est-il des esclaves et des « barbares » ? La différence entre les esclaves et les ouvriers, travailleurs ou artisans qui n’étaient pas esclaves, ne devait pas être très grande, bien souvent. Même si les esclaves domestiques partageaient une partie du statut et des conditions de leurs maîtres. Et les esclaves en tant que vaincus, d’origine étrangère, de souche plus ou moins ancienne. Vaincus d’hier, clients-alliés d’aujourd’hui. 
Message d’amour qui s’est institutionnalisé, ancré dans des édifices, des rituels, une religion… qui aura été d’autant plus lourde, omniprésente qu’elle remplaçat pendant des siècles les institutions publiques de l’empire effondré. 
Pendant tout le Moyen âge, mille ans, l’Église, les églises ont été gardiennes de la culture, de l’ordre moral, de la bio-politique comme de la diplomatie. 
La construction des cathédrales, la chasse aux sorcières, la redécouverte des classiques, la renaissance et l’imprimerie;
L’accélération du commerce et de l’invention, de la science-technologie, de la démographie, de l’urbanisation;
Construction du moi, individuation, romantismes;
La Parole, pendant tout ce temps, déformée, asservie, instrumentalisée au profit de castes de clercs mais aussi, en même temps, portée, interprétée quand même par des religieux et religieuses qui la vivaient, l’incarnaient. 

Mais la sagesse d’aujourd’hui, la vision du monde qui sauve, qui donne de l’espoir, ne peut plus être centrée sur l’homme comme ultime, unique « interlocuteur » de Dieu, finalité de la création. 

Il faut changer, tous, passablement rapidement et radicalement. C’est une responsabilité plus qu’historique. (Et si l’histoire s’arrêtait, ou prenait une longue, très longue pause ?) Une responsabilité devant l’éternel ? C’est long l’éternel. Une responsabilité géologique, de Terrien (Face à Gaïa, Latour). Oui les institutions internationales, autant que nationales seront sollicitées, en période d’élections notamment. Mais ça ne peut s’arrêter là, et aucun parti politique n’a l’ampleur et la profondeur pour diriger une telle transformation, une Transition.

Comment favoriser cette métanoïa, cette conversion à de nouvelles valeurs – ou cette redécouverte d’anciennes valeurs ? Nous pourrions soutenir l’expression « parrêsiastique », l’action solidaire orientée vers l’intérêt collectif, l’action intersectorielle orientée vers l’intérêt de la communauté… sans parler de la poursuite des autres formes de bienfaisance et de charité. Incidemment, je me suis demandé récemment quelles sont les conditions posées aux organismes pour être reconnus comme étant « de bienfaisance ». Soulagement de la pauvreté; promotion de l’éducation; promotion de la religion… Ce sera l’objet d’un prochain billet. 


Par ailleurs ces dernières pérégrinations autour de la religion comme mode d’existence, comme dimension de l’existence, me ramènent à la mémoire quelques vieux textes, dont certains ont 40 ans cette année, écrits en 1979 par un jeune adulte encore marxiste-léniniste, depuis peu organisateur communautaire en CLSC. J’introduis les trois textes sur cette page : 1979 – Offensives culturelles et communautaires. Ma contribution au premier numéro de cette revue : Si Dieu est mort, il n’a pas emporté la religion en paradis. Comme quoi… il y certaines idées qui vous habitent longtemps !

« Qui aura l’énergie de reprendre tous les sermons, tous les prêches, toutes les exégèses et rituels (…) afin qu’ils redeviennent sacramentels, c’est-à-dire qu’ils se remettent tout simplement à faire ce qu’ils disent qu’ils font ? Qui se sentira d’attaque pour refabriquer des rituels ? » disait Latour. Fabriquer de nouveaux rituels… c’est la question que je posais dans le texte de 1980 « Si Dieu est mort… »  

deux courtes interventions Ted

J’ai bien aimé, vers la fin de son intervention, « Et oui, nous avons besoin d’espoir. Bien sûr que nous en avons besoin. Mais plus encore que d’espoir, nous avons besoin d’action. Une fois que nous nous engageons dans l’action, l’espoir est partout. « 

Et cette autre Ted Talk, proposant une façon de contrer le défaitisme et les réactions de distanciation, dissonance et déni devant tant de « mauvaises nouvelles ».

Comment transformer positivement les effets de distanciation, dissonance … déni qui sont « naturelles » devant tant de « mauvaises nouvelles » ?

Extrait du TedTalk précédent.

populisme de gauche

9782226431899_mediumC’est (presque) le titre du dernier livre de Chantal Mouffe : Pour un populisme de gauche, publié en 2018 en version française chez Albin Michel. À voir monter en force les populismes de droite on peut en effet se demander si une version « de gauche » est possible. Les leaders populistes charismatiques ont souvent tôt fait de réduire l’importance des contre-pouvoirs, des institutions démocratiques. Yascha Mounk, avec Le peuple contre la démocratie, 2018, montre bien comment les mouvements sociaux et identitaires et les crises économiques ont contribué à fragiliser la démocratie. Les perspectives, les remèdes proposés par Mounk se limitent cependant à défendre la démocratie libérale : pour un nouvel État providence, une relance de la productivité et de l’économie, une « domestication du nationalisme »…

Mouffe va plus loin, même si elle le fait aussi dans le cadre de la démocratie libérale, en proposant une forme de radicalisme démocratique. « Radicalisme », pour se démarquer de la sociale-démocratie et « démocratique » pour se distinguer des révolutionnaires qui voudraient faire table rase des institutions et du cadre législatif des démocraties libérales. L’auteure reprend les thèses élaborées en 1985 avec Ernesto Laclau dans Hegemony and Socialist Strategy : Towards a Radical Democratic Politics, un livre paru en 2019 en traduction française chez Fayard/Pluriel : Hégémonie et stratégie socialiste

Le recours à Gramsci et au concept d’hégémonie ouvre sur la construction d’alliances (par l’établissement d’une « chaine d’équivalences ») entre les revendications ouvrières et populaires mais aussi sur la lutte au sein des appareils d’État pour leur transformation.

L’un des apports clés de Gramsci à la politique hégémonique est sa conception de l’« État intégral » comme incluant à la fois la société politique et la société civile. Il ne faut pas y voir une « étatisation » de la société civile mais la reconnaissance du caractère profondément politique de la société civile, présentée comme le terrain d’une lutte pour l’hégémonie. (Mouffe, Chantal. Pour un populisme de gauche)

Laclau et Mouffe ont inspiré les mouvements espagnol et grec (Podemos, Syriza). Mais je crois qu’il faudrait ajouter au radicalisme démocratique ce que Evgeny Morozov appelle le « radicalisme bureaucratique » dans son texte paru dans le dernier numéro de New Left Review : Digital Socialism ? The Calculation Debate in the Age of Big Data.

[T]he ambition is for radical democracy to join forces with ‘radical bureaucracy’ in order to take advantage of advanced infrastructures for planning, simulation and coordination.

Dans un article paru dans Le Monde diplomatique de décembre 2016, Pour un populisme numérique (de gauche), commenté avec brio sur le blogue de Maurel, Morozov défendait l’idée que les « données personnelles » qu’utilisent à leur profit les Amazon et Facebook de ce monde devraient être du domaine public, et à ce titre être accessibles, utilisables par tous. Avec Digital Socialism, il pousse un peu plus loin en promouvant la « socialisation des moyens de feedback ». La planification et la coordination sociales n’ont plus à être soit centralisées ou laissées au marché, elles peuvent être décentralisées grâce aux nouvelles technologies.

La référence à une « bureaucratie radicale » m’a ramené en mémoire La grande bifurcation, où les auteurs (Duménil et Lévy) développent l’idée d’un compromis à gauche qui saurait ébranler l’alliance des grands propriétaires et des gestionnaires grâce à une démocratie à trois niveaux : la démocratie interne aux classes de cadres, l’autonomie des classes populaires et la démocratie étendue.

9782897194949_mediumConstruire des « chaines d’équivalences », négocier des alliances entre forces populaires, c’est un peu ce qu’a fait Lorraine Guay toute sa vie, et ce dont elle parle avec Pascale Dufour dans Qui sommes-nous pour être découragées? Conversation militante avec Lorraine Guay.


Mes prochaines lectures : Agir sans attendre: notre plan pour un New Deal vert, par Alain Grandjean; The Uninhabitable Earth – Life After Warming, David Wallace-Wells; Gaspard de la nuit. Autobiographie de mon frère, Élisabeth de Fontenay; Peer to peer: The Commons Manifesto, Michelk Bauwens, Vasilis Kostakis et Alex Pazaitis.

côlonoscopie et « deep learning »

Comme beaucoup de personnes de mon âge, j’ai dû passer récemment une côlonoscopie, ce qui impliquait de me préparer pour l’examen en « flushant » tout le contenu de mon système digestif pour que le spécialiste puisse bien examiner les parois du côlon afin de réséquer des polypes qui s’y seraient développés et identifier d’éventuelles manifestations cancéreuses.

Quelques minutes après l’examen, lorsque l’infirmière m’a informé qu’il me faudrait reprendre l’exercice dans quelques semaines pour cause de « mauvaise préparation », je me suis demandé quel effet cela faisait sur la « flore intestinale » de reprendre à court terme un tel lavage. J’ai dû faire mes recherche par moi-même car il semble que mon spécialiste de médecin n’a pas de temps à perdre à parler à ses patients.

Je me suis tout d’abord aperçu qu’on ne parle plus de « flore intestinale » mais bien de microbiote, et que les recherches ont beaucoup progressé ces dernières années. Il y a même une revue française La revue des microbiotes que l’on peut consulter gratuitement, à condition de s’inscrire. Le dossier thématique du dernier numéro (Mars 2019) porte sur la question sur toutes les lèvres ces temps-ci : la transplantation de microbiote fécal. Le dossier thématique de mars 2018 : microbiote intestinal et traitement du cancer.

En 2014 l’ Institut national de la recherche agronomique (INRA) de France reconstituait 238 génomes de bactéries intestinales. Quelques 75 % de ces génomes bactériens intestinaux étaient encore inconnus. Les études à venir sur ce sujet seront maintenant mieux guidées, car ce métagénome (voir la métagénomique ) contient plus de 3 millions de gènes, soit 120 fois plus que le génome humain. Les analyses statistiques de ces communautés intestinales seront dorénavant beaucoup plus précises.

[Microbiote intestinal humain – Wikipedia]

Combinant les avancées du séquençage à haut débit et du big data, la métagénomique a bouleversé notre vision du monde microscopique en dévoilant l’incroyable biodiversité des écosystèmes microbiens, qu’ils résident dans les fonds marins, sous terre ou dans nos intestins… [La révolution métagénomique]

Je me demande si toute cette complexité interne à chaque intestin (millions de gènes, milliards de bactéries, et autres microbes) et ces milliers d’examens passés chaque année (pour le Québec seulement) ne rassemblent pas une masse d’information propice au « deep learning », cet « apprentissage profond » réalisé de manière plus ou moins autonome par des ordinateurs. Il semble que la bio-informatique soit en effet un champ d’application de ces nouvelles technologies.

Et c’est ce que laisse entendre cet article récent (vendredi dernier). On y prône l’utilisation de l’information comprise dans le microbiote intestinal pour prévenir, dépister et soigner le cancer du colon. Les nouvelles technologies rendent cette stratégie praticable. Voir l’article (accessible à tous) dans la revue Science : The gut microbiota and colon cancer : microbiome data should be incorporated into the prevention, diagnosis and treatment of colon cancer.

de vieux débats

Le public et sa participation

La place et le rôle des experts dans nos sociétés complexes; la participation populaire et comment peut-elle faire le poids devant les experts ? Une question soulevée durant les années ’20 par Walter Lippmann dans Le public fantôme1texte intégral en ligne, un court texte (120 pages) dont la traduction française est longuement (40 pages) préfacée par Bruno Latour qui en souligne la pertinence encore aujourd’hui. La réponse de John Dewey, deux ans plus tard (1927), avec Le public et ses problèmes, allait lancer le débat Lippmann-Dewey. Un débat que poursuit encore aujourd’hui Barbara Stiegler avec « Il faut s’adapter » – Sur un nouvel impératif politique, paru chez Gallimard, en 2019.

 

Végétarisme et intelligence-conscience animale

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Je disais dans un billet précédent : « Il en aura fallu du temps pour que nous reconnaissions l’intelligence et la sensibilité des autres animaux. »

Pourtant, c’est un débat aussi vieux que la culture occidentale. Élisabeth de Fontenay, dans Le silence des bêtes – la philosophie à l’épreuve de l’animalité, passe en revue les textes classiques de la philosophie, des présocratiques à Derrida. Une (longue) série de courts textes présentant auteurs, époques et débats dans une langue si lumineuse qu’on en oublie la lourdeur du pavé de 1055 pages.

 

Notes

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    texte intégral en ligne ↩︎

humilité et ouverture

Les humains, homo sapiens, sont une espèce exceptionnelle, aux capacités uniques. Oui, c’est vrai. Comme cela l’est aussi pour beaucoup d’autres espèces vivantes qui ont aussi des capacités exceptionnelles et uniques.

Il en aura fallu du temps pour que nous reconnaissions l’intelligence et la sensibilité des autres animaux. Pour reconnaitre que les grands prédateurs sont nécessaires à l’équilibre des écosystèmes. Pour comprendre que nous ne pouvons faire comme si les humains peuvent seuls occuper toute cette planète, sans se préoccuper des autres espèces… autrement que pour les mettre en cage dans des zoos ou des enclos.

Nous ne sommes pas les seuls animaux à avoir des principes, une morale ! (Voir Wild Justice)

Le dernier rapport de l’ONU nous annonce que les espèces disparaissent par million… que les écosystèmes marins sont au bord de l’effondrement…

Donc il nous faudra non seulement abandonner nos moteurs à combustion, réduire ou cesser notre consommation de viandes mais aussi devrions nous cesser de manger du poisson (Stop eating fish. It’s the only way to save the life in our seas) !

We all should be deeply concerned, perhaps even terrified, by what we have done and continue to do to our planet.

51myKocjhtLLa planète est résiliente, et pourtant elle a des limites que nous sommes allègrement en train de dépasser. Il faut réensauvager nos forêts, nos berges, nos fonds marins… et nos coeurs, dit Marc Bekoff, dans Rewilding our hearts. Parce que nous ne pourrons changer aussi radicalement qu’il le faut nos façons de vivre si nous ne changeons pas notre façon de voir le monde, si nous n’apprenons pas à partager ce monde avec d’autres espèces. Partager ce monde signifie en prendre soin, réparer ce que nous avons brisé. Voir le monde à partir d’un autre point de vue, d’autres intérêts que les nôtres.

Depuis 1950 la population humaine a triplé, passant de 2,5 milliards à plus de 7,6 milliards en 2019. À la fois cause et conséquence de la « révolution verte » : il fallait révolutionner les méthodes d’agriculture et intensifier la production de nourriture pour éviter la famine à ces milliards de bouches supplémentaires… et ces bouches, ayant survécu, se sont multipliées. Selon le site des Nations unies, la population mondiale devrait atteindre 9,8 milliards d’ici 2050. C’est dire qu’elle aurait quadruplé en un siècle.

[Compte à rebours, par Alan Weisman] Pourquoi le problème de la surpopulation n’est-il9782081240827_medium pas sur toutes les lèvres, n’a-t-il pas été partie intégrante des déclarations internationales sur l’environnement ? Pourquoi ce problème est-il devenu tabou ? D’après Weisman, l’Église catholique (et autres groupes chrétiens fondamentalistes) n’est pas étrangère au retrait de cette question de l’agenda de rencontres internationales : parler de contrôle des naissances c’est soulever la question de l’avortement… Mais aussi un discours féministe s’élève contre la mise de l’avant de la surpopulation de crainte de faire retomber sur les femmes la responsabilité du nombre d’enfants qu’elles mettent au monde.

C’est par l’éducation et, par là, une participation sociale et professionnelle des femmes plus grande que la réduction du nombre d’enfants par famille passe le mieux. L’exemple des femmes iraniennes est probant, en ce que le pays est passé d’une politique nataliste à une croissance presque neutre en quelques années seulement, grâce au haut niveau de formation et de participation sociale des femmes. Mais l’éducation ça ne se distribue pas comme une boîte de condoms. Il faut des années, des décennies pour construire les systèmes d’éducation et avoir un impact social mesurable.

À défaut de pouvoir élever rapidement, magiquement le niveau d’éducation des femmes dans les pays où le taux de croissance est supérieur à la capacité portante de l’environnement… il faudrait au moins reconnaître à toutes le droit à un accès libre et gratuit aux moyens de contraception. Une telle revendication devrait être soutenue par toutes les communautés (et cultures) religieuses responsables. Cela devrait être une condition pour que l’État reconnaisse à ces religions quelque privilège fiscal que ce soit.

Une plus grande participation sociale des femmes, libérées du fardeau de familles trop nombreuses, pourrait aider l’humanité à développer un sens du « care » pour la nature, pour les autres espèces. Il y a quelque chose de religieux dans l’émerveillement et l’humilité que nous devons retrouver pour ce qui est plus grand, plus complexe que l’humanité elle-même. En ce sens, même si nous devons confronter les croyances religieuses pour imposer le respect de certaines règles, de certains droits, nous ne devons pas antagoniser inutilement les relations. Nous avons à redéfinir ensemble le sacré, ce qui doit être protégé, respecté, chéri par tous.

 

Articles suggérés :

société civile, espace public et… champignons

« La solution n’est pas d’inventer une nouvelle institution alors que les institutions se sont vidées depuis longtemps faute de société civile active »

Bruno Latour

Cette affirmation de Latour, dans le cadre d’une entrevue du magazine Reporterre, aura été l’impétusqu’il me fallait pour commencer ce billet. Cette affirmation et quelques autres du même genre : « [L]ʼÉtat aujourd’hui est totalement incapable d’anticiper ce quʼil faut faire pour passer du système de production visant le développement à lʼinfini, à un système qui suppose de pouvoir durer sur un territoire viable. » Ou celle-ci, encore plus forte : « [S]avoir si l’on va pouvoir se servir de la crise pour que la société civile s’empare de la situation et plus tard parvienne à «recharger»l’État avec ses nouvelles tâches et de nouvelles pratiques ».

Le phénomène des gilets jaunes en France est le prétexte de l’entrevue, fil jaune qui oriente les questions de l’interviewer alors que les réponses de Latour débordent largement ce phénomène pour poser la question de l’atterrissage de l’humanité, le retour sur terre des humains qui s’étaient envolés grâce à un mode de production insoutenable. (Voir Où atterrir ?) C’est moins à Mai 68 qu’il faut comparer les gilets jaunes qu’aux « cahiers de doléances » du mois d’août 1789. Les protestataires d’aujourd’hui devraient s’inspirer de ces cahiers, dit-il, (voir en annexe de l’article  les cahiers de Niort et de Travers), pour formuler des revendications qui soient moins générales que « faisons payer les riches » et une position qui soit moins attentiste à l’endroit de l’État.

J’ai aussi ce sentiment, devant l’urgence et l’ampleur de la Transition nécessaire, que la solution ne peut venir d’en haut. Non pas qu’il ne faudra pas en venir à un plan, à des programmes établis et financés… mais parce que ce plan exigera de chacun de tels engagements et changements qu’il serait contreproductif de vouloir les imposer du dehors ou d’en haut. Il faudra que ces changements viennent du dedans. Ou des voisins, des pairs… de là l’importance de cette société civile, et des organisations de la société civile (OSC). Comme disait Latour :

La transformation de la société, de son infrastructure matérielle, est une entreprise tellement colossale que ce n’est pas quelque chose à demander à l’État, ou au président.

Cependant, valoriser la société civile à l’encontre ou en dénigrant les pouvoirs publics, IMG_0804.png
c’est une orientation, un point de vue déjà présent chez Hayek, le maître à penser de nos gouvernements néolibéraux depuis 35-40 ans. Jean-Louis Laville le rappelle bien dans Civil Society, the Third Sector and Social Enterprise : Governance and Democracy (1) (pages 146-149, 160) et dans Associations et Action publique (2) (pages 551-557, 582, 600). Hayek préfère les mécanismes du marché, de l’agrégation des choix individuels aux mécanismes de la délibération et de l’action collective. Il met en valeur les OSC parce que ça coute moins cher, c’est plus souple, et qu’on les contrôle plus facilement que des programmes et institutions publiques. Laville et Salmon, en s’appuyant sur Habermas, Ostrom, Polanyi et Mauss, montrent que ces OSC peuvent se définir autrement que comme de simples producteurs de services moins chers, et plutôt comme des participantsà la création d’espaces publics, capables d’une action publique qui déborde les formes traditionnelles de l’action politique.

Espace public et économie

Nancy Frasercritique Habermas quand il rejette l’économie hors de la sphère publique. « La rhétorique de l’économie privée exclut certains sujets et intérêts du débat public en les plaçant dans une logique économiste, en considérant qu’ils sont déterminés par les impératifs impersonnels du marché ou qu’ils relèvent des prérogatives de la propriété “privée”, ou encore qu’ils constituent des problèmes techniques pour les managers et les planificateurs. » (3) Toujours citée par Laville (2), Fraser montre le « caractère inadmissible, du point de vue féministe, de la position habermassienne rapportant l’économie et l’État aux systèmes, l’espace public et la famille aux mondes vécus. » (4).

« [P]ar rapport à Habermas qui s’insurge contre la technicisation des débats économiques les soustrayant à la discussion publique, Fraser (5) fait un pas de plus en identifiant la portée des formes économiques alternatives. Comme elle le note ‘ leur mise en débat dans l’espace public n’est pas séparée de ces pratiques mises en œuvre par les personnes concernées. Des activités sont organisées autour de biens communs comme l’eau, la santé sans qu’elles soient dissociables des espaces publics où elles sont abordées ‘. » (Association et Action publique, p. 597).

Il faut inclure l’économie dans l’espace public, non pas l’économie de marché (ou pas seulement) mais l’économie substantive, cette « autre acception de l’économie, qui insiste sur les interdépendances entre les êtres humains et avec les milieux naturels. Cette seconde définition substantive repose sur une anthropologie économique, qui fait alors apparaître des principes de comportements différents du marché, la redistribution où une autorité centrale a la responsabilité de répartir les richesses, la réciprocité qui correspond à la relation établie entre des groupes ou des personnes grâce à des prestations prenant sens par le lien social dont elles attestent, l’administration domestique structurant la production et le partage en vue de la satisfaction des besoins des membres de la famille. » (6)

Cette inclusion, ce réencastrement de l’économie dans la société prend une nouvelle dimension lorsqu’on veut tenir compte non seulement des besoins humains mais aussi des équilibres et besoins d’autres espèces vivantes et ressources de nos environnements. Latour, dans l’entrevue déjà citée : « Il faut refaire maintenant, avec la question écologique, le même travail de réinscription dans les liens et les attachements que le marxisme a fait à partir de la fin du XIXe siècle. Sachant que les êtres auxquels on est relié pour subsister, ce ne sont plus les êtres dans la chaîne de production ou dans les mines de charbon, mais tous les êtres anciennement « de la nature ». Et que c’est beaucoup plus compliqué, et donc, c’est mon argument, beaucoup plus nécessaire. »

Anthropologie et champignons

MatsutakeC’est à une telle lecture des attachements et liens interespèces, associée à une approche d’anthropologie économique que Anna Tsing se livre avec Le champignon de la fin du monde(7). Et, non, il ne s’agit pas du champignon atomique.

Il s’agit des champignons matsutake, qui ont la particularité de pousser sur les ruines, dans les forêts détruites. Aussi, l’auteure ira à la rencontre des cueilleurs de l’Oregon, vétérans des guerres américaines ou immigrants sans-papiers, qui vendent chaque soir les fruits de leur cueillette. Sur les ruines des forêts de grands pins Ponderosa, elle étudie comment sont organisés, souvent sur des bases ethniques et culturelles, les échanges d’un produit de luxe, le matsutake, qui se retrouvera finalement dans les épiceries fines japonaises. Son enquête l’amènera en Finlande, au Japon, en Chine, où l’on retrouve chaque fois la destruction d’une ancienne forêt et les conditions précaires de cueilleurs à la recherche d’un champignon qui pousse en relation symbiotique avec les premiers arbres (pins, le plus souvent) qui repoussent sur les ruines. C’est une saga interespèces où s’insèrent une leçon d’économie politique sur la chaine d’approvisionnement dans différents pays et une introduction à la mycologie où sont exposées les relations interrègnes de dépendance entre le monde végétal et celui des champignons.

 

En conclusion : s’il faut inclure l’économie dans nos débats et concertations, dans nos espaces publics, il faut la saisir dans toutes ses formes (marché, redistribution-services publics, réciprocité-coopération, domestique). La réintégration devenue nécessaire des « externalités » (pollutions, rejets divers, effets sur la nature et la société) dans le calcul des coûts-bénéfices ne pourra se résoudre que par la délibération des parties prenantes. Mais comment tenir compte, faire participer les espèces non-humaines à ces délibérations autour de communs à préserver ? C’est à une question semblable que Lionel Maurel tente de répondre dans une série d’articles sur son blogue S.I.Lex :

Bonne lecture !


(1) Jean-Louis Laville, Dennis Young, et Philippe Eynaud, éditeurs, Civil Society, the Third Sector and Social Enterprise : Governance and Democracy, Routledge, 2015
(2) Jean-Louis Laville et Anne Salmon, dir, Associations et Action publique, Desclée de Brouwer, 2015
(3) Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et distribution, Paris, La Découverte, 2005
(4) Nancy Fraser, Le féminisme en mouvements. Des années 1960 à l’ère néo-libérale, Paris, La Découverte, 2013
(5) Madeleine HersentJean-Louis Laville et Magali Saussey, entretien avec Nancy Fraser, Revue française de socio-économie, n ° 15, 2015
(6) Jean-Louis Laville, Pleyers, Bucolo, Coraggio, dir., Mouvements sociaux et économie solidaire, page 10, 2017
(7) Anna Lowenhaupt Tsing , Le champignon de la fin du monde, 2017

 

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