grosse tête, petit coeur

Une expérience avec des poissons de l’espèce Guppy (Poecilia reticulata) met en lumière le prix à payer pour avoir la grosse tête : de plus petits intestins (et une moins grande capacité reproductive). Ce qui pourrait donner du poids à l’hypothèse de la maitrise du feu comme moment clé de l’émergence de homo sapiens : cuire la nourriture augmente sensiblement l’apport nutritionnel pour un même « travail intestinal ».

Parlant d’évolution, il semble que l’homme avait une aussi « grosse tête » il y a 200 000 ans qu’aujourd’hui. Il était seulement confronté à d’autres défis.

Reste à voir ce qu’il fera pour affronter les défis d’aujourd’hui : diffuser de l’acide sulfurique dans la stratosphère ou soigner notre dépendance à la croissance ?

philanthropie américaine

Extrait de la recension, par Anne Monier, du livre de Olivier Zunz, La philanthropie en Amérique. Argent privé, affaires d’État, Fayard, 2012, 450p.

A la fin des années 1960, la philanthropie est devenue un élément constitutif de la société américaine, mais rien n’unifie encore une multitude d’organisations et d’objectifs. Un petit groupe de personnalités (dont John D Rockefeller III) décide de fédérer et de définir ce « secteur d’activité », afin que toutes les organisations puissent parler d’une seule voix. Sont notamment fusionnés les deux principaux courants philanthropiques : la grande philanthropie (celle des fondations) et la philanthropie de masse. Le nom de « secteur à but non lucratif » s’impose. Ce groupe souhaite défendre l’indépendance du monde philanthropique en le libérant de « sa dépendance croissante vis-à-vis de l’État », tout en insistant pour que l’État honore ses engagements de financement aux services sociaux. Cependant, ces personnalités rencontrent l’opposition des conservateurs, qui souhaitent, au nom de la défense du capitalisme et de la liberté individuelle, mettre fin aux financements publics de services sociaux, mais également supprimer les aides de l’État à toutes les institutions philanthropiques engagées dans la protection sociale et la défense des droits des minorités. Ainsi, pendant trente ans, progressistes et conservateurs s’opposent sur la définition du secteur philanthropique et de sa relation à l’État. Ils finissent par trouver un terrain d’entente, lorsqu’une « convergence inattendue » se fait sur la question du soutien de l’État aux associations caritatives confessionnelles. Conservateurs et progressistes ont tissé des liens avec des groupes religieux et cherché des aides publiques pour leurs alliances respectives. De cette confrontation émerge lentement le secteur à but non lucratif tel qu’il existe aujourd’hui aux États-Unis, défini par le cadre légal 501 (c)(3) [Le cadre légal qui octroie le bénéfice de l’exemption fiscale ainsi que la déduction fiscale des donations reçues].

Une histoire influente auprès des initiatives philanthropiques canadiennes et québécoises. On la prend même pour modèle… même si les contextes gouvernementaux et politiques diffèrent grandement. Pendant qu’aux États-Unis on « tissait des liens avec les groupes religieux », au Québec on coupait et réduisait radicalement l’emprise religieuse sur les services sociaux et de santé. Centraide a occupé (presque) toute la place pendant des années, jusqu’à ce que la FLAC arrive avec ses ententes décennales avec le gouvernement. Il y avait bien, depuis toujours, et plus activement depuis quelques années (’90), des fondations qui s’associaient à des initiatives communautaires ou sollicitaient la collaboration publique. Mais jamais on avait « attaché le gouvernement » aussi clairement et ouvertement, pour dix ans! On l’avait, cependant, sans doute fait pendant des décennies entre organisations privées religieuses et politiques publiques.

Le commentaire du Monde diplomatique, lors de la parution du livre :  » (…) comment la charité peut servir de soupape au désengagement de l’Etat. Conscient de ce danger, Franklin D. Roosevelt entreprit, dans les années 1930, de fonctionnariser les employés et bénévoles des agences de bienfaisance ; il tenta également d’intégrer les dons privés dans des programmes nationaux. »

éloquence graphique

Deux graphiques tirés du concours 2012 Visualization Challenge de la revue Science. Le premier résume 4,6 milliards d’année d’évolution de la terre (géologie, biologie…)

2012 Changing PlanetLe second illustre les enjeux liés à la production, l’utilisation et au recyclage des médicaments et produits pharmaceutiques.

Pharma_transport_diagram

J’ai dû chercher sur Internet des versions plus détaillées que celles présentées sur le site de Science… Vous pourrez en faire des posters !

pratiques médicales

La dernière version de la Base des données nationale sur les médecins (année 2010-2011) est disponible sur le site de l’Institut canadien d’information sur la santé. Un fichier Zip, contenant deux fichiers Excel sur les paiements et l’utilisation des services médicaux, par province. On y apprend que la rémunération totale des médecins s’est accrue de 8,1 % au Québec entre 2009-2010 et 2010-2011 (moyenne canadienne 6,0%) pour atteindre 4,03 G$. Les trois-quarts (76%) de cette rémunération fut pour des services rendus « à l’acte » (en augmentation de 9,1 % sur l’année précédente). Le paiement clinique brut moyen par médecin a été de 253 539 $ au Québec (307 482$ au Canada). Une augmentation annuelle de 5,5% (Canada 3,1%). Le nombre de médecins étant passé au Québec de 15 506 à 15 886, soit une augmentation de 2,5 % (Canada : 2,8%).

« Pauvres » médecins québécois ? Lorsqu’on compare les chiffres bruts les médecins du Québec gagnent 20% de moins que la moyenne canadienne. Mais il faudrait mettre dans l’équation les coûts de formation, sensiblement moindre au Québec, le coût de la vie… Et comme la rémunération « brute » inclut les frais de bureau et de personnels remboursés aux cliniques, je me demande si les collaborations entre les CSSS et les différents GMF et autres cliniques-réseau, qui amènent un investissement de ressources dans les milieux cliniques (ressources informatique, infirmières…) si ces collaborations sont comptabilisées ?

Il semble que les médecins de première ligne au Québec ne soient pas très satisfaits du fonctionnement du système (seuls 27 % jugent que le système « fonctionne assez bien »), suivant la dernière enquête du Commonwealth Fund auquel le Commissaire à la santé et au bienêtre du Québec collabore depuis quelques années. Une enquête qui permet de comparer le Québec au Canada et à plusieurs autres pays. Des enquêtes sur les pratiques médicales de première ligne (comme celle de 2012) mais aussi sur l’expérience de soin de la population en général (enquête de 2010) ou des personnes ayant les plus grands besoins de santé (enquête de 2011).  Cette insatisfaction face au système n’empêche toutefois pas 79 % des médecins d’être satisfaits ou très satisfaits de la pratique de la médecine.

À noter : des choses qui apparaissent exceptionnelles ou encore impensables à l’usager québécois comme « demander le renouvellement d’une ordonnance en ligne » ou encore « obtenir un rendez-vous le jour même ou le suivant » (graphique ci-bas) sont pourtant des choses courantes et dans la norme pour la plupart des pays participants.

rendez-vous le meme jour

partenaires invisibles des RLS

Le dernier paragraphe de la page web décrivant les réseaux locaux de services sur le site du MSSS se lit comme suit :

Le système sociosanitaire québécois compte près de 300 établissements offrant des services dans plus de 1700 points de service. Il regroupe près de 200 établissements publics, une cinquantaine d’établissements conventionnés sans but lucratif et une cinquantaine d’établissements privés offrant de l’hébergement et des soins de longue durée. Il compte également plus de 3 500 organismes communautaires et près de 2000 cliniques et cabinets privés de médecine.

J’ai été surpris de ne voir qu’une cinquantaine d’établissements privés d’hébergement et de soins de longue durée dans la liste des organisations comprises dans « le système sociosanitaire québécois ».  Pourtant plus de cent mille personnes âgées habitent dans des centaines de résidences offrant des services et reçoivent de l’État québécois plus de 200 M$ de financement par année (voir autre billet). Le fait que ce financement passe par un versement en argent au contribuable ne devrait pas faire oublier que pour une grande part ce financement est fait en contre-partie d’un achat de service à une organisation reconnue, accréditée. Un achat, fait par le client hébergé, qui représente trois fois plus d’argent que la part de l’État. Ne pas inscrire ces acteurs comme partie prenante du système sociosanitaire québécois, c’est méconnaître leur importance dans l’atteinte des objectifs des réseaux locaux de services.

Oui, ces objectifs « de rapprocher les services de la population et de les rendre plus accessibles, mieux coordonnés et continus » (définition du MSSS) ne semblent pas très contraignants ou intégrateurs.  Pourtant, sur le terrain, les réseaux intégrés de services se multiplient, autour de programmes spécifiques : santé mentale, perte d’autonomie liée au vieillissement, diabétiques, hypertendus…

RiS ou RLS ?

Il est sans doute plus facile de définir un « réseau intégré » avec ce que cela a de définitif, déterminé, lorsque le besoin est clairement identifié (une maladie, un diagnostic) et que les rôles des différentes parties du réseau le sont aussi. Encore plus si les clientèles sont définies et identifiées. Mais lorsque les rôles doivent s’adapter, fluctuer en fonction des conditions changeantes ou différentes des milieux de vie, des ressources disponibles dans ces milieux (dans  telle garderie ou dans telle résidence) – la définition d’un réseau intégré se complexifie. Encore plus si la clientèle doit être activement rejointe (reached-out). Il est parfois plus facile d’obtenir la collaboration d’un acteur autour des besoins d’une personne ou d’une famille si l’on ne formalise pas cette collaboration dans des rôles définitifs, des contrats formels. Ce qui ne veut pas dire que des définitions plus formelles et des contrats explicites définissant les responsabilités et moyens des acteurs ne soient pas utiles.

L’évolution des réseaux locaux de service vers une plus grande intégration et contractualisation doit être conçue en appui à une mobilisation ouverte vers plus de santé, d’équité et d’accessibilité plutôt que de représenter un enfermement des acteurs autour de programmes et clientèles définis une fois pour toutes. Certains réseaux de services et de collaboration entre fournisseurs (et entre fournisseurs et clients) peuvent sans doute atteindre une grande stabilité, dans la mesure où les ratios besoins/ressources sont stables, que les technologies et protocoles le sont aussi, que les clientèles ont été dépistées… Mais dès qu’un écart existe, persiste ou, pire, s’accroît entre les besoins perçus et les ressources disponibles il faut rediscuter, faire évoluer, transformer les modes et conditions de la collaboration. Dans ce contexte la contractualisation des relations devient moins importante que l’établissement d’une gouvernance souple, basée sur la confiance et capable d’initiative et d’innovation, d’expérimentation.

L’approche réseau et la responsabilité populationnelle n’ont pas éliminé la planification par programmes et clientèles ciblées. Au contraire on a vu croître dans la période où s’implantaient les CSSS (et la responsabilité populationnelle des RLS) une pression vers la standardisation des programmes (au nombre de neuf) à travers l’établissement de politiques-cadres nationales et de programmes cadres régionaux. De plus, une quantification des cibles à atteindre pour chaque CSSS et chaque programme fut établie à travers les ententes de gestion négociées avec les agences régionales. Ce contexte est-il favorable à l’exploration et l’innovation ?

La question n’est pas de nier l’intérêt des « bonnes pratiques » ou de la diffusion des mesures éprouvées — lorsque celles-ci existent. Mais lorsque les « bonnes pratiques » sont encore à inventer, que les programmes peinent à rejoindre leurs cibles ou à maintenir un minimum de continuité dans leur intervention, il peut devenir contre-productif de chercher à tout prix à mesurer l’output ou comptabiliser les gestes. Si 60% des enfants québécois de 0-5 ans sont inclus dans les programmes des CPE et maternelles mais que les enfants de milieux défavorisés y sont sous-représentés, c’est donc dire qu’un enfant sur deux venant de milieux pauvres n’est pas encore rejoint. Une approche intégrative visant à resserrer les boulons contractuels de l’intervention CSSS-CPE-Scolaire peut sans doute « optimiser » l’action auprès des enfants déjà rejoints mais elle ne peut remplacer la souplesse et la recherche nécessaires pour rejoindre ceux encore hors d’atteinte – notamment en travaillant avec ces « partenaires invisibles » que sont les services de garde en milieu familial « non régis ».

Dans le même sens si 10 % des personnes âgées habitent dans des résidences privées avec services mais que les personnes en provenance de ces résidences représentent de 40 à 60 % des entrées en CHSLD — cela devrait suffire à justifier une action concertée plus intégrée des deux réseaux. Mais comment les deux logiques à l’oeuvre (de service public/ de marché) s’articuleront-elles ? Un espace d’expérimentation et de réflexion d’autant plus important à nourrir que la croissance prévisible des besoins à ce niveau semble vertigineuse.