coup d’œil vers le passé, clin d’œil à l’avenir

Préambule

Il y a dix ans, le 22 juin 2016, paraissait sur ce blog : des théories pour nos pratiques. Je ne vais pas souvent relire les billets qui s’accumulent ici depuis 25 ans ! Mais c’est la « machine » Jetpack qui m’a fait remarquer. C’était quelques mois après le démembrement des CRÉ1Conseils régionaux des élus par le gouvernement Couillard, qui nous avait amené, chez Communagir, à créer nous.blogue2Dont les archives ont été déplacées dans un carnet Praxis, qui se voulait un espace ouvert pour comprendre, réagir à ce coup de barre, cette perte d’un pouvoir (tout relatif) démocratique que la société civile avait gagné dans les régions.

La mise en échec, la déconstruction des espaces et organisations démocratiques et sociales qui se consacraient à des objectifs de santé, de développement social concerté – ce recul de la place accordée aux acteurs et réseaux de la société civile mobilisant citoyens et volontaires, au profit d’une société plus centralisée autour d’une alliance politico-technocratique – ce reflux pourrait être l’occasion d’une alliance renouvelée de forces professionnelles conscientes de la toxicité de tels mouvements avec des forces citoyennes, civiques et communautaires pour formuler la prochaine mouture de politiques publiques favorables à la santé et au développement social.

La publication de deux « briques » par Jean-Louis Laville et al. avait alimenté ma réflexion et mes espérances.

Laville et Salmon proposaient une belle synthèse critique de l’influence de Hayek, théoricien du néolibéralisme, tout en mobilisant les Habermas, Ostrom, Polanyi ou Dewey pour mieux situer les enjeux confrontant les associations de la société civile.

La lecture de la lettre dans Le Devoir d’aujourd’hui par trois leaders-professeurs importants de la mouvance associative québécoise Un Québec distinct, mais distinct comment? m’amène à reprendre le commentaire que je faisais il y a dix ans :

Il ne suffira pas de défendre et faire valoir la place des associations et de la société civile pour « changer le monde ». Il faudra encore que les secteurs « marché » et « État » soient aussi intégrés dans un éventuel « plan de Transition ». Et pour cela il faudra que les différentes « gauches » trouvent à s’entendre pour pouvoir, enfin, faire contrepoids à une droite devenue quasi hégémonique depuis trois décennies.

Fontan, Klein et Van Schendel en appellent aux forces de l’alternative « groupes communautaires, l’économie sociale, les mouvements étudiants et citoyens, les nations autochtones » pour développer un rapport de force à même de « transformer nos formes institutionnelles (l’État, le marché…) ». Pas un mot sur les forces syndicales, ni sur les portions de l’État et du marché qui peuvent, doivent être mobilisées.

Depuis dix ans

Il s’en est passé des choses ! Nos voisins ont eu droit à non pas un mais deux mandats trumpistes ! Ici la CAQ a poursuivi en les approfondissant les politiques néolibérales.

Par ailleurs les régions se sont mobilisées autrement, après la disparition des CRÉs, souvent avec l’appui d’une philanthropie plus éclairée et respectueuse que dans les années précédentes.3Voir ce billet de 2017 Sommets, PIC et dons Le Saguenay-Lac-St-Jean s’est même lancé dans un Grand dialogue pour la transition socio-écologique.

La pandémie, les guerres… nous ont appris que le chemin vers la transition ne sera pas tranquille ! Mais cela nous a aussi appris que les gouvernements peuvent parfois reprendre du collier, quand l’urgence et l’appui populaire sont au rendez-vous.

L’article de Fontan et al. dans Le Devoir m’a fait repenser à ce billet par The Minority Report du 9 juin que j’ai traduit : Le système immunitaire – Pourquoi le conflit interne de la gauche est ce qui la maintient en vie. S’adressant à « la gauche » dans le sens américain, il met en valeur l’importance de maintenir un lien entre les forces radicales et réformistes. Ce qu’on pourrait interpréter, en contexte québécois, comme le lien entre… le Parti Québécois et Québec Solidaire ? Ou encore entrer le mouvement communautaire et le mouvement syndical…

De l’audace pour sortir de la marge

Vous me permettrez de recentrer cette réflexion, pour terminer ce billet, sur un sujet plus limité que la Grande transition. Je suis impliqué, comme participant d’abord puis depuis un an comme administrateur, dans le projet En commun qui se veut une alternative aux GAFAM en créant des espaces de communication/délibération/partage numériques qui nous appartiennent et servent à autre chose que de vendre de la publicité. C’est une initiative qui a été depuis ses débuts largement soutenue par la philanthropie.

Depuis un peu plus d’un an le contexte politique a vu monter des appels à la souveraineté numérique qui sont portés plus largement que jamais par les États jusqu’ici soumis à l’influence et la domination des oligarchies américaines. Par ailleurs les grands médias publics ou d’intérêt public ont continué d’être pris en otage par les grands de la tech qui monopolisent la source traditionnelle de financement qu’est la publicité. La multiplication des canaux de diffusion favorisée par l’émergence des nouveaux médias (YouTube et cie) a aussi contribué à réduire l’attractivité des anciens mass médias qui demeurent cependant des sources essentielles et incomparables pour une information de qualité.

Le principal diffuseur public canadien, CBC/Radio-Canada, a su développer une présence en ligne diversifiée et innovante avec OHdio, notamment. La Presse s’est transformée en un média uniquement numérique. Toutefois, l’arrivée de l’intelligence artificielle risque de réduire encore l’attrait des médias indépendants des GAFAM.

Plutôt que de simplement renchérir sur la hype entourant l’intelligence artificielle, les gouvernements devraient soutenir l’établissement d’une véritable infrastructure numérique permettant aux forces sociales et institutionnelles du pays de se loger, d’interagir et d’échanger indépendamment des Big Techs américaines. Permettre une identité numérique indépendante des fournisseurs d’accès et des HotMail, Gmail de ce monde serait un bon départ. Dans son petit livre L’archipel des GAFAM – Manifeste pour un numérique responsable4Voir mon billet de septembre dernier : souverain parce que public, Vincent Courboulay y allait de quelques (25) propositions, dont celle-ci :

Je crois que les forces assemblées autour de l’expérience En commun pourraient agir en aiguillon initiateur pour mener une telle bataille. À condition de voir grand, de se situer dans la page plutôt qu’à la marge et d’approcher les autres forces avec respect et détermination.

Notes

gauche de rupture, oligarchie et démocratie

Je termine la lecture de Nouveau peuple, nouvelle gauche. Et celle de deux articles touchant des questions semblables : celui par Farrell, à propos des débats entre démocrates modérés et ceux plus à gauche (Le théorème de l’électeur médian est un piège de clarté – ma traduction) et la lettre de Wallace-Wells, du New York Times, à propos d’une « guerre des classes » de plus en plus inévitable entre le peuple et l’oligarchie (Le peuple contre les ploutocrates – ma traduction). Il me reste à lire The Left Has a Hyperpolitics Problem, une suggestion de Farrell, article pas encore lu mais déjà traduit.

J’ai aussi pris le temps, ce matin, d’écouter l’entrevue d’une heure vingt que Christian Rioux accordait à Stéphan Bureau à son émission Contact. Ceci après avoir parcouru assez attentivement1à mesure que je transcrivais les quelques 80 notes de bas de page qu’il contenait un article, référé par The Syllabus2Un service de veille initié par Evgeny Morozov : Rupture Theory, par Can West sur Negation Magazine (ma traduction : La théorie de la rupture).


Ce petit bouquin de 275 pages est publié aux Éditions Amsterdam par l’Institut La Boétie, un institut co-présidé par Jean-Luc Mélanchon, fondateur de La France Insoumise (LFI). Le livre s’ouvre sur un entretien avec Nancy Fraser et Jean-Luc Mélanchon, sur le thème Construire un nouveau sujet politique. Suivent une quinzaine de chapitres par une vingtaine d’auteurs et autrices, introduits et coordonnés par Julien Talpin. Un Talpin qui ne m’avait pas impressionné avec son chapitre sur le community organizing dans  Du social business à l’économie solidaire : critique de l’innovation sociale, publié en 2020. Mais à voir la quantité de papiers qu’il a produit sur le sujet et, surtout, au vu de la qualité des articles rassemblés dans ce livre, je veux bien réviser mon opinion sur ce chercheur en science politique au CNRS (Ceraps/Université de Lille), spécialiste de la démocratie participative.

Divisé en trois grandes parties, comprenant chacune quatre ou cinq textes documentés, appuyés sur le terrain le plus souvent :

  • Nouveau peuple – Qui sont les classes populaires au XXIe siècle ?
    • Nouvelles réalités au travail, nouvelles classes populaires ? par Sarah Abdelnour
    • La surexploitation des classes populaires racisées. Le cas des chauffeurs Uber, par Sophie Bernard
    • Des classes populaires féminisées, par Rachel Silvera
    • Les espaces populaires : Déconstruire l’opposition entre les campagnes et les cités, par Clara Deville et Pierre Gilbert
    • La construction historique de l’unité ouvrière, par Samuel Hayat
  • Le peuple et la gauche : divorce ou retrouvailles ?
    • Les classes populaires: droitisation ou grande démission ? Par Vincent Tiberi
    • Comment la social-démocratie a perdu les classes populaires, par Bruno Amable
    • Aggiornamento – Comment (une partie de) la gauche a transformé son rapport aux quartiers populaires, par Julien Talpin
    • Les gauches et les Gilets jaunes par Magali Della Sudda et Elisabeth Godefroy
    • La gauche et les classes populaires en Europe: quelles perspectives communes? par Raúl Gómez et José Lopes
  • Que faire ? Construire un bloc populaire
    • Mobiliser les abstentionnistes, clé d’une victoire de la gauche, par Tristan Haute
    • Le défi du modèle militant – Leçons et limites de l’expérience communiste par Julian Mischi
    • Les syndicats, vecteurs possibles de politisation à gauche? par Sophie Béroud
    • Faire de l’écologie, défaire l’ordre social par Hadrien Malier et Jean-Baptiste Comby

La critique des erreurs de la social-démocratie faite par Bruno Amable rejoint le thème de Farrell (L’électeur médian). Tous deux citent d’ailleurs le « théorème de l’électeur médian » qui implique que « les élections se gagnent au centre. Une offre politique centriste devrait permettre de recueillir les voix des électeurs de gauche, qui préféreront encore un gouvernement du centre à un gouvernement de droite. » Plusieurs des articles insistent sur la formation des militants, à la démocratie, au débat politique, à la négociation… Les leçons tirées de l’évolution de la structure militante du Parti communiste français, ou des pratiques syndicales devenues moins politiques qu’avant misent sur l’ouverture au quartier (où loge l’entreprise) et sur la liaison avec les forces citoyennes hors du Parti.

L’ancrage dans les communautés et les quartiers, en passant par les associations et les organisations militantes et civiles reste la perspective de choix, pour une organisation comme LFI qui se veut plus un mouvement qu’un Parti, une fédération de causes et de réseaux réunis par une plateforme où l’on peut s’inscrire pour agir ou participer à des formations, sans nécessairement devenir membre… Rejoindre et mobiliser le « quatrième bloc », à savoir les abstentionnistes, est une cible stratégique de premier plan.


L’article de Wallace-Wells, Le peuple contre les ploutocrates, souligne l’évolution du financement de la joute politique par les milliardaires :

« [E]n 2010, les milliardaires avaient dépensé 18 millions de dollars pour l’élection présidentielle de 2000, 13 millions pour celle de 2004 et 16 millions pour celle de 2008. Puis vint le déluge. En 2012, le total s’élevait à 231 millions de dollars, et ce chiffre a encore doublé au cours des trois cycles électoraux suivants, pour atteindre 682 millions de dollars en 2016, 1,2 milliard de dollars en 2020 et 2,6 milliards de dollars en 2024. »

Les ploutocrates non seulement accumulent des richesses mais aussi, mettent la main sur les médias tout en se réservant une porte de sortie… se dotant de résidences hors du pays pour y transférer partie de leur fortune au cas où il viendrait à l’idée des États de taxer leurs avoirs, comme la proposition bientôt soumise à référendum en Californie visant à taxer les grands patrimoines à hauteur de 5%.


Parti ou mouvement ?

LFI (La France Insoumise) semble miser clairement sur la forme mouvement, notamment dans la postface de Nouveau peuple… écrite par la co-présidente de l’Institut La Boétie, Clémence Guetté, qui est aussi vice-présidente de l’Assemblée nationale française :

Ainsi, dans le contexte d’une fragmentation perpétuelle et évolutive des classes populaires, notre responsabilité est de construire une nouvelle interface au service du peuple nouveau. Ce nouvel espace, c’est la forme mouvement. (Nouveau peuple, nouvelle gauche, page 270)

(…) être insoumis n’est pas un engagement exclusif. Il suffit de s’inscrire sur une plate-forme, sans avoir à payer quoi que ce soit, pour être compté comme tel, et pouvoir commencer à militer.

Cette forme souple et même « gazeuse », au dire de madame Guetté, lui permet de dénombrer quelque 450 000 militants. Considérant la multiplicité des fronts de lutte, des organisations locales, régionales et nationales… la formule mouvement a sans doute permis d’assembler tactiquement un large front capable de faire face à l’establishment politique. Elle reconnait tout de même que tout ne s’arrête pas avec l’élection :

Les victoires électorales s’inscrivent dans un processus long de transformation de la société. Elles doivent être considérées comme des étapes. Notre devoir, comme mouvement de la révolution, citoyenne est de proposer une stratégie pour gagner les élections, et de les gagner d’une façon qui permette, après la victoire, aux processus de se poursuivre, d’affronter ensemble, nos puissants adversaires, et de ne pas reculer. (Idem, page 267)

L’effritement de l’unité et de l’importance de la « classe ouvrière », à cause des délocalisations mais aussi de la montée des « autres fronts » : féminisme, écologisme, âgisme (jeunes, vieux), orientations sexuelles… accompagnés de la montée en nombre des classes moyennes et éduquées, des populations immigrantes… ont conduit les partis à délaisser le travail à long terme pour se replier sur des stratégies électoralistes à l’affut des sentiments et tendances pistées par les derniers sondages et analysées par les experts en data (de là le théorème de l’électeur médian).

Les syndicats sont devenus moins forts mais aussi moins politiques, en France comme aux USA. La Politique est devenue « sale », non-fiable, conduisant à des taux grandissants d’abstention. Pourtant les dernières années ont vu des manifestations monstres se tenir (500 000 personnes à Montréal pour l’environnement; des millions aux USA pour BlackLivesMatter;…). Un monde que certains qualifient pourtant de Hyperpolitique. Les gens sont politisés mais dans leur bulle, sur un sujet, pour un moment, sans que cela conduise à des changements durables, structurels ni, le plus souvent, à un engagement à long terme.

On parle de la gauche « de rupture » pour signifier qu’il ne s’agit pas que de gagner des élections mais aussi de changer la structure, la société dans son fondement capitaliste. Le long texte sur la Théorie de la rupture, un peu rébarbatif pour ses références à Lénine et autres arcanes de l’extrême gauche, mais intéressant parce qu’il sait reconnaître à quel point la gauche n’a pas réussi à transformer des moments de grande mobilisation en quelque chose de durable. Il faut former des cadres, dit-il en conclusion. Un peu comme le disent certains des textes de Nouveau peuple…

Mais former à quoi, si ce n’est à être des bras pour poser des affiches, pointer au téléphone ou faire du porte-à-porte à la veille d’une élection ? Hahrie Han, dans son livre Undivided3J’en ai parlé ici mais voir aussi cet article La méga-église qui a tenté de lutter contre le racisme, décrit la formation développée et suivie par quelques militants dont on suit le parcours personnel. Une formation visant à donner aux participants des capacités autonomes d’orientation et de décision dans des situations toujours nouvelles qui ne peuvent simplement être inscrites dans le Plan d’un Parti. D’ailleurs, dans ce cas précis, il ne s’agit pas d’un parti politique mais plutôt d’une initiative portée dans un premier temps par une église (Crossroads) en vue de lutter contre le racisme.

Le peuple n’est plus ce qu’il était. Il n’est plus de couleur uniforme ni, parfois, de genre évident… Les identités (et luttes) qui le mobilisent sont multiples et parfois contradictoires. Chantal Mouffe4Dans L’illusion du consensus ou encore Pour un populisme de gauche parlait de « logique équivalentielle » [qui] permet l’émergence d’une solidarité entre les revendications exclues, insatisfaites pour construire un nouveau peuple en opposition à « eux ». Si le « eux » est de plus en plus évident dans cette oligarchie milliardaire, la négociation des différences et des alliances entre minorités et identités demande des qualités qui ne sont pas courantes.

Ce qui m’amène à l’entrevue entre Stéphan Bureau et Christian Rioux. Les propos de ce dernier en irriteront sans doute plusieurs. Notamment lorsqu’il critique une certaine génération qui n’aurait jamais été confrontée au réel, aurait été élevée dans la ouate et n’aurait pas été corrigée durant sa formation. Incapable de débattre sans se sentir « micro-agressée », les journalistes de cette génération (car on a beaucoup parler de journalisme) sont plus portés à la militance et à la diffusion de la vérité qu’au travail astreignant de l’enquête journalistique.


En conclusion je reprendrais cette idée de Farrell émise à la fin de Le théorème de l’électeur médian… comme quoi il faut expérimenter et se reconnecter de nouvelles manières avec les électeurs et accorder moins d’importance aux sondages visant à saisir les désirs de l’électeur moyen. Des formations de cadres et de militant.e.s qui osent aller à la rencontre des portions délaissées, abstentionnistes de l’électorat, qui outillent en vue de prochaines batailles qui ne seront pas toutes, même pas majoritairement, gagnées mais dont on devra tirer des leçons pour que les suivantes soient plus fructueuses.

La perte de confiance envers les élites, les dirigeants et les élus ne sera pas renversée par une campagne publicitaire mais par un travail patient, généreux à long terme sur la base d’un ensemble de valeurs qui transcendent l’intérêt particulier.


À lire (je ne l’ai pas encore fait)

Tiré de l’article de Alain Bertho

Notes

ce qui se passe à Minneapolis

« She’s one of the most effective grassroots activists I’ve ever met. She introduced me to a handful of the 13,000 trained legal observers operating in the Twin Cities, people embedded in networks of up to 1,000 volunteers who respond to ICE reports within minutes. » [C’est l’une des militantes locales les plus efficaces que j’ai jamais rencontrées. Elle m’a présenté quelques-uns des 13 000 observateurs juridiques formés qui opèrent dans les villes jumelles, des personnes intégrées dans des réseaux comptant jusqu’à 1 000 bénévoles qui réagissent aux rapports de l’ICE en quelques minutes.]

My First 72 Hours in Minneapolis… Chris Armitage

En terminant, le livre Prisms Of The People je me demande jusqu’à quel point ces leçons et savoirs s’appliqueraient à une société comme le Québec. Oui, certainement nous avons des minorités opprimées, qu’elles soient de couleur, d’origine ethnique ou de langue, mais j’ai l’impression qu’il n’y a pas ici la fluidité de la société américaine, le déplacement d’un État à l’autre ou la présence si importante de l’immigration.

Ce qui me chicote le plus, suite à cette lecture, c’est ce que je perçois comme une différence entre une société Anglo protestante et une société de culture catholique, française, québécoise, à savoir l’importance accordée au volontariat, à l’action volontaire dans les organisations sociales, une question qui est associée aussi dans le contexte américain à l’importante présence religieuse souvent étroitement impliquée dans les organisations sociales, locales et nationales. Une question qu’il faut relier à l’affirmation identitaire du laïcisme de la société québécoise.

Oui, l’emprise de la religion a été forte au Québec, plus forte, sans doute que dans le monde anglo-saxon à la même époque. L’influence religieuse catholique était sans doute renforcée par la situation doublement minoritaire de la province dans un monde anglophone et protestant. Le centralisme, caractéristique des institutions catholiques soumises au magistère de Rome par un réseau d’évêchés et de paroisses, devait faciliter les négociations avec l’État de l’époque pour le financement des services d’éducation et de santé. Mais je ne veux pas donner une image monolithique de la religion catholique, de sa présence dominante dans la culture du Canada-français. Si les paroisses étaient liées et soumises aux archevêques, les communautés religieuses, dont dépendaient les institutions de santé, sociales et éducatives de l’époque, étaient reconnues par Rome directement et bénéficiaient d’une certaine autonomie.

Le travail social, le travail se soins, le travail éducatif étaient généralement accompli par des religieuses et des religieux qui devaient porter la bure pour se réaliser professionnellement. Autrement dit une jeune fille qui voulait faire du travail social ou devenir infirmière devait joindre une communauté.

L’action sociale en milieu historiquement catholique vise à responsabiliser l’État, la collectivité, afin que celle-ci soit plus égalitaire, offre des services publics (ou communautaires) accessibles ou gratuits. Alors que l’action sociale en milieu historiquement protestant valorise l’engagement personnel, le bénévolat comme manifestation de sa foi, de ses valeurs. Le recours ou la pression pour une responsabilité publique y est moins prononcé…1quoique les luttes pour des garderies décrites par Han dans son livre ou encore les batailles pour faire passer telle ou telle loi, sont à l’évidence des pressions pour plus de responsabilité publique.

J’ai souvent eu l’impression, au cours de ma carrière d’organisateur communautaire, que les Québécois se mobilisaient plus facilement pour faire reconnaître un besoin, dénoncer une injustice, afin que des lois, des services viennent répondre à ce besoin. Après quoi, chacun rentre chez soi pour retourner à ses affaires. On laisse la suite aux professionnels et aux « permanents » des organisations embauchés grâce au financement public (ou philanthropique) obtenu par l’action collective. Alors que dans les société d’obédience ou de culture protestante le recours aux professionnels et salariés est pondéré, relativisé par une certaine méfiance à l’égard de l’État et une place plus grande accordée à l’engagement personnel et au volontariat.

Avec la disparition des communautés religieuses et la réduction drastique des structures et oeuvres paroissiales catholiques dans une société comme le Québec, les professionnels de la charité ont fait place aux personnels des institutions publiques et communautaires. Mais les solidarités et réseaux d’entraide locaux animés par les communautés religieuses et les paroisses, assistés des bénévoles et paroissiens, au nom de valeurs partagées, se sont réduits comme peau de chagrin.

Est-il possible de faire renaître de telles solidarités, sans ramener la religion ? Peut-on imaginer une philosophie, une communauté de partage et de responsabilité commune qui soit adaptée à la société laïque actuelle ? Dans les initiatives décrites par Han dans son livre Prisms mais aussi son dernier livre Undivided, les communautés religieuses sont présentes de façon importante. Suffisamment importantes pour que, par exemple, les dénonciations du recul des droits à l’avortement (au moment de la décision de la cour suprême américaine) soient faites au niveau des organisations locales et non à l’échelle de la coalition large, multi-raciale, multi-classes construite sur le long terme.

Je crois qu’on peut voir l’effet de la formation des leaders (telle que décrite par Han dans ses deux livres) dans les organisations sociales et mouvements, notamment au Minnesota, dans l’auto-restriction dont font preuve les populations en contexte de provocation et de violence infligés par l’ICE et certaines polices fédérales à Minneapolis actuellement. Le caractère pacifique des manifestations populaires semble sacré. C’est un message souvent porté par le discours religieux que le refus de répondre à la violence par la violence. Comment se fait-il que dans un pays où le nombre d’armes possédées par les citoyens est aussi élevé, il n’y ait pas eu de dérapage encore ? Peut-être est-ce ce que cherchent les forces « de l’ordre » qui s’activent actuellement à semer le désordre : provoquer une réponse violente qui justifierait une riposte encore plus musclée du pouvoir central… Et sans doute les citoyens et citoyennes de Minneapolis le savent…

Les stratégies de développement du pouvoir populaire décrites dans le livre Prisms passent pas la formation de leaders autonomes, capables eux-mêmes d’initiatives et d’ajustements dans des situations inédites. Comment ce pouvoir des minorités opprimées, habituellement exclues de la table des décideurs, a pu se construire à travers les gains, mais aussi, surtout, les défaites dont on tirait les leçons parce que la société qu’on souhaite construire ne se gagnera pas d’une seule bataille, d’un seul amendement ou d’une seule loi adoptée suite à une mobilisation monstre…

Ce que ces stratégies formatrices cherchent à faire, c’est de développer les liens, les solidarités et l’ouverture aux autres, à travers les luttes pour plus d’équité, de justice mais aussi les activités d’entraide, de réflexion, de formation. Ce que Han et ses collègues ont pu entrevoir et démontrer par leur enquête dans six États américains, auprès de dizaines de militants, professionnels et membres d’organisations sociales, Han a voulu l’approfondir dans sa recherche suivante : Undivided2dont je n’ai pas encore terminé la lecture, où elle s’est attachée à une seule organisation, qui a développé un programme de formation, justement intitulé Undivided. Là encore l’initiative a ses racines dans une église protestante.

Mais comme elle le reconnaissait à la fin de Prisms, les initiatives décrites ne sont pas facilement reproductibles. Elles ne résultent pas d’un programme qu’on pourrait répliquer facilement. Les leaders interviewés, identifiés, ne sont pas simplement « produits » par des formations ponctuelles, ou même plus intenses… ils et elles ont été accompagnés, soignés, soutenus, mais ils-elles étaient là, issus de leurs histoires personnelles et collectives. Des leaders en qui on a encouragé le développement de capacités de réflexion et d’orientation, de partage et d’apprentissage. Ces leaders construisent des communautés. Des villages, comme disait si bien The Minority Report, dans Tout le monde veut un village mais personne ne veut être villageois.

Des communautés d’appartenance, c’est ce que représentaient les paroisses et communautés religieuses d’antan. Aujourd’hui, nos carrières, nos engagements sont circonstanciés, limités, pour protéger nos vies privées, notre confort. Il me semble que l’engagement le plus similaire à celui promu par les religieux dans ces églises protestantes, c’est celui pour le Parti. Où une articulation forte des valeurs, des idées et des actions est possible. Mais la différence entre ces églises locales et le Parti, c’est l’humilité, l’ancrage dans une communauté réelle, locale, limitée plutôt que dans un Parti qui souhaite agir à l’échelle macroscopique.

J’ai été, jadis, engagé pendant dix ans dans une organisation marxiste-léniniste qui aspirait à devenir LE parti de la classe ouvrière… j’ai connu la puissance d’une organisation disciplinée qui partageait une même vision… mais cette vision et cette discipline n’ont pu résister à la montée des nouveaux mouvements sociaux et l’effet centrifuge des luttes identitaires et sectorielles. Au moment de la dissolution de notre organisations les militants et militantes disaient vouloir s’investir dans ces divers mouvements (culture, jeunesses, femmes, autochtones, environnement, orientation sexuelle…) quitte à se regrouper de manière stratégique, quand la conjoncture l’exigerait. Mais l’unité des forces populaires n’est pas quelque chose qui s’improvise au gré des opportunités tactiques.

J’ai l’impression qu’il nous manque une « bible », un texte commun, assemblant une sagesse éprouvée, capable de stimuler la réflexion dans les moments de doute et de reculs stratégiques. Un message qui dépasse les intérêts personnels et corporatistes pour viser l’intérêt à long terme, sur plusieurs générations, des hommes et des femmes mais aussi de notre maison commune que nous partageons avec les multiples autres formes de vie qui nous ont précédé comme espèce et nous accompagnent aujourd’hui. Une vision suffisamment large et généreuse pour inspirer en retour des engagements forts et persistants vers plus de justice, plus de solidarité, plus de paix. Non pas un plan ni une stratégie pour des gains à court terme, plutôt des récits qui nourrissent une conception des rapports humains qui soit compatible avec un équilibre à retrouver entre les habitants de la terre.


Sur le sujet en titre… ce billet de Paul Krugman du 15 janvier que j’ai traduit : Le creuset de Minneapolis. Je repique de son billet son « coda musical » :


P.S. Un article dans The Newyorker porte essentiellement sur le livre Undivided de H. Han : The Megachurch That Tried to Confront Racim.

Notes

  • 1
    quoique les luttes pour des garderies décrites par Han dans son livre ou encore les batailles pour faire passer telle ou telle loi, sont à l’évidence des pressions pour plus de responsabilité publique.
  • 2
    dont je n’ai pas encore terminé la lecture

des leçons à tirer de nos défaites

Je n’avais pas l’intention d’écrire un billet suite aux résultats des dernières élections municipales mais la lecture d’un billet par Henry Farrell à propos de deux articles parus dans le New York Times, l’un par Ezra Klein et l’autre par Ross Douthat, m’amène à vouloir tirer des leçons de cette discussion à propos de l’avenir du Parti démocrate américain pour les appliquer à plus petite échelle à nos enjeux électoraux locaux.

Trois articles que j’ai traduits pour plus de facilité de lecture. Le premier, paru le 1er novembre sous la plume de Ross Douthat (La raison pour laquelle Harris a perdu en 2024 est évidente. Mais les démocrates peuvent-ils l’accepter ?) souhaite que le parti Démocrate se déplace vers le centre pour rejoindre l’électeur moyen, ou médian. Il se demande, cependant, si les militants et actuels membres de ce parti sont prêts à cela.

L’article de Klein paru le lendemain (Voici comment battre Trump — et le trumpisme) peut sembler, à première vue, aller dans le même sens : les démocrates se sont éloignés de leur base traditionnelle.

Un stratège démocrate qui a mené d’innombrables groupes de discussion m’a dit que lorsqu’il demande aux gens de décrire les deux partis, ils décrivent souvent les républicains comme « fous » et les démocrates comme « moralisateurs ». Une femme lui a dit : « Je préfère les fous aux moralisateurs. Au moins, les fous ne me regardent pas de haut. »

Cela fait écho à ce que j’ai entendu de la part des électeurs que les démocrates déplorent avoir perdus. J’ai l’impression d’avoir sans cesse la même conversation : parfois, les gens me parlent des questions sur lesquelles le Parti démocrate s’est éloigné d’eux. Mais ils décrivent d’abord un sentiment plus fondamental d’aliénation : ils en sont venus à croire que le Parti démocrate ne les aime pas.

Voici comment battre Trump — et le trumpisme

Dans Le libéralisme transforme la pluralité d’une faiblesse en une force Farrell commence avec cette invitation :

Voici une astuce pour lire l’article d’Ezra Klein publié hier dans le New York Times. Tout d’abord, lisez l’article de Ross Douthat qui donne des conseils aux démocrates sur ce qu’ils devraient faire. Ensuite, pendant que vous lisez l’article d’Ezra, posez-vous la question suivante : y a-t-il des différences importantes entre ce que disent les deux auteurs ?

(…) La différence entre l’argument selon lequel « le Parti démocrate devrait devenir un parti modéré » et l’argument selon lequel « le Parti démocrate devrait être plus accueillant envers les modérés et les autres personnes qui ne sont pas d’accord avec toutes ses positions » peut sembler subtile à première vue, mais elle a des conséquences pratiques importantes.

L’élection, toute récente, du nouveau maire de New York (Zohran Mamdani) pourrait sembler donner raison à ceux qui disent que le Parti démocrate n’était pas assez à gauche ! Pas assez pur dans ses positions. J’ai tendance à penser comme Farrell, qui appuie Klein dans sa vision d’un Parti démocrate qui doit apprendre à élargir sa coalition plutôt que de simplement la déplacer vers le centre et ainsi se délester des membres les plus à gauche.

Naturellement les enjeux qui se posent pour le parti américain sont d’une autre ampleur que ceux que doivent affronter des partis municipaux ! Mais pour une ville, une métropole comme Montréal, n’y a-t-il pas aussi l’évidence d’une diversité des points de vue et des intérêts ? Quand on regarde la carte des résultats, ça me semble clair.

Source : Le Devoir

Et puis on pourrait appliquer la même réflexion à Québec Solidaire. Vaut-il mieux rester « pur » et dans l’opposition éternellement, en comptant sur d’éventuels gouvernements minoritaires ou encore plus hypothétiquement la représentation proportionnelle, pour avoir quelque pouvoir sur le déroulement des affaires ?

Élargir sa base sans perdre son âme… ce n’est pas chose facile. Comme le dit Klein :

Aujourd’hui, la tolérance politique est plus difficile pour beaucoup d’entre nous que la tolérance religieuse. Trouver des moyens de transformer nos désaccords en échanges, en quelque chose de fructueux plutôt que de destructeur, semble presque fantaisiste. Mais il existe une réelle opportunité politique — oserais-je dire, une réelle majorité politique — pour la coalition qui pourra y parvenir.

Et Farrell de conclure :

La leçon à en tirer n’est pas que la gestion du pluralisme est facile. Au contraire, c’est tout sauf facile. Mais cela montre que développer la tolérance et trouver des moyens de surmonter les inévitables désordres et conflits peut non seulement créer un objectif commun en interne, mais aussi attirer d’autres personnes vers votre cause. Le pari des libéraux avec un petit « l » est que la pluralité n’est pas simplement un problème inévitable, mais une énorme source de force politique. Il s’agit de réaliser que la force consiste à surmonter les différences plutôt qu’à chercher à les éliminer.

Au niveau de la gestion d’une métropole comme Montréal, l’intégration des différences pourrait être facilitée par la reconnaissance de plus de pouvoir donné aux arrondissements. À l’échelle provinciale, cela pourrait se traduire par des régions plus autonomes et soutenues ? Une telle approche permettrait peut-être de développer un programme qui perce mieux dans les régions et sorte des grands centres urbains. Une approche permettant de mobiliser des alliés autour de la définition d’enjeux locaux et régionaux qui n’ont pas à se calquer sur ceux des villes-centres…

À moins qu’on préfère l’alternance, escomptant l’effet de balancier et de rejet des politiques après 4 ou 8 ans au pouvoir, parce que les difficultés qu’impose la gestion du réel génèrent des frictions et des insatisfactions… qui amèneront l’électorat à souhaiter un changement. Au risque de faire du surplace et voir le parti nouvellement élu défaire ce que le précédent a fait, et vice-versa.

Mais plus d’autonomie aux régions et aux arrondissements n’est-ce pas abandonner la prise en compte des enjeux globaux, des changements profonds qui doivent être réalisés pour faire face aux crises qui s’accumulent ? On s’occupe de ses petites affaires, on protège son confort et on laisse aux autres les grandes questions ? N’est-ce pas ce qui s’est passé pendant les décennies où l’on a négligé l’entretien des infrastructures (eau, métro…) lourdes pour maintenir au plus bas les taxes et minimiser l’inconfort (les cônes oranges) pour les citoyens-électeurs ? Reportant à plus tard, pelletant par en avant les problèmes ?

Plus d’autonomie aux régions, arrondissements ne devrait pas signifier le droit de se délester des problèmes communs. Cela ne fait sens que si c’est pour mieux ancrer dans les configurations locales les enjeux globaux.

classement thématique des derniers articles traduits

Depuis le 22 août dernier, alors que je faisais une courte synthèse et classais les derniers articles traduits sur mon carnet Praxis, j’ai traduit une trentaine d’articles glanés au cours de mes lectures de newletters, d’abonnements Substacks et de flux RSS. Des traductions que je fais, le plus souvent pour mieux les lire moi-même sur le moment, ou parfois pour les lire plus tard. J’ai commencé en février dernier cette liste évolutive de mes traductions, en les ajoutant de façon antéchronologique (le dernier arrivé en premier). Il y en a plus de 130.

Éventuellement je ferai un classement thématique de l’ensemble, pour l’instant je me contenterai des derniers articles. À l’intérieur des sections j’ai laissé l’ordre antéchronologique. C’est dire qu’ils ne sont pas classés par ordre d’importance stratégique ou ontologique.

La technologie, les GAFAM, le numérique et l’IA

On y discute beaucoup de l’intelligence artificielle (IA), des grands modèles de langage (LLM) et des GAFAM. J’ai inclu un article sur la présence du Canada dans l’espace, par son côté technologie satellitaire. J’aurais pu le placer sous le thème Politique. De même, l’article sur l’apocalypse de l’IA aurait pu être placé sous la rubrique Économie. Les enjeux soulevés par Doctorow dans La capture réglementaire sont d’abord politiques même s’ils s’appliquent au secteur technologique.

L’idéologie texane – La Silicon Valley cherche son « espace vital » dans la Bible Belt, par Fred Turner, octobre 2025
« Aujourd’hui, l’espoir que des ordinateurs interconnectés créent une utopie semble extrêmement naïf. Malgré tous les discours de Mark Zuckerberg sur sa volonté de connecter le monde, Facebook reste un moteur de conflits politiques, aux États-Unis et à l’étranger. La manière dont Facebook gagne de l’argent marque également un changement important par rapport aux années 1990. À l’époque, personne ne savait vraiment comment tirer profit des nouveaux réseaux numériques ; on savait simplement qu’il y avait de l’argent à gagner quelque part. »
Ce que les machines ignorent, par Eryk Salvaggio, 12 Oct 2025
« Pour la même raison qu’un chien peut aller à l’église mais ne peut pas être catholique, un LLM peut avoir une conversation mais ne peut pas participer à la conversation. »
L’histoire complexe et étroitement liée du militantisme pour le climat et les droits numériques, Cory Doctorow, 11 octobre 2025
« j’ai souvent été frappé par les parallèles entre le militantisme climatique et le militantisme technologique. Dans les deux cas, le défi fondamental consiste à sensibiliser les gens aux effets catastrophiques imminents de mauvaises politiques. Dans les deux cas, ces politiques et leurs effets sont très abstraits et techniques, et découlent d’un ensemble énorme, complexe et transversal de contingences et de circonstances, ce qui rend difficile pour quiconque d’en mesurer véritablement l’ampleur. Il ne suffit pas de maîtriser les questions techniques, il faut également comprendre les enjeux économiques, sociaux et politiques. »
Réclamer l’espace, par Alexander Macdonald et Chris Hadfield, G&M, 27 septembre
« Il y a quatre raisons principales pour lesquelles le Canada devrait accorder une priorité importante aux systèmes spatiaux dans le cadre de sa stratégie de défense nationale et d’industrialisation à double usage : l’importance croissante des systèmes spatiaux pour la défense nationale dans son ensemble ; la situation géopolitique et de défense nationale spécifique du Canada ; la valeur économique mondiale croissante des systèmes spatiaux ; et la force actuelle de la base industrielle spatiale canadienne. »
Beaucoup d’espace au bas (de la pile technologique), 29 septembre 2025, Cory Doctorow
« Je pense que c’est une conclusion facile. Il est vrai qu’il faut plus d’étapes pour s’inscrire sur Mastodon que pour rejoindre Instagram, et qu’Instagram dispose d’un système de recommandation qui peut vous aider à démarrer votre réseau et à commencer à remplir votre flux. Mais il est également vrai qu’Instagram compte des milliers d’ingénieurs et de spécialistes UX/UI qui travaillent dessus, tandis que Mastodon fonctionne avec une équipe réduite.
L’idée selon laquelle les imperfections de Mastodon sont dues au fait qu’il est ouvert et fédéré – et non parce qu’il fonctionne avec une fraction infime des ressources d’Instagram – me semble peu plausible. »
La véritable apocalypse (économique) de l’IA est proche, Cory Doctorow, 27 septembre 2025
« La construction de centres de données repose sur des finances véritablement absurdes : certaines entreprises de centres de données garantissent leurs prêts en mettant en gage leurs gigantesques processeurs graphiques Nvidia. C’est fou : il n’y a pratiquement rien (à part le poisson fraîchement pêché) qui perde sa valeur plus rapidement que les puces en silicium. Cela vaut trois fois plus pour les GPU utilisés dans les centres de données IA, où il est normal que des dizaines de milliers de puces brûlent au cours d’une seule session de formation de 54 jours »
Et si la Poste disposait de son propre modèle d’intelligence artificielle ?, par Max Read, 25 septembre 2025
À propos d’une IA publique.
« Et il existe d’autres possibilités ! Ici, à New York, sept universités publiques et privées se sont associées au gouvernement de l’État sous la bannière « Empire AI » afin de mettre en place une infrastructure informatique pouvant être utilisée pour des recherches responsables. Comme l’expliquent Ganesh Sitaraman et Karun Parek, l’approche publique présente des avantages indirects : »
Manger l’avenir : la logique métabolique de la bouillie de l’IA, par Kate Crawford, septembre 2025
Le consensus de la Silicon Valley et les limites d’une « économie de l’IA », par Edward Ongweso Jr, 8 septembre 2025
Comprendre l’IA en tant que technologie sociale, par Henry Farrell, 12 septembre 2025
Un guide pour comprendre l’IA comme technologie normale, par Arvind Narayanan et Sayash Kapoor, 9 septembre 2025. Il s’agit d’un texte en complément du texte suivant L’IA, une technologie normale
L’IA, une technologie normale, par Narayanan et Kapoor, avril 2025 (pdf)
Se passer des technologies américaines : un guide, par Paris Marx, 2025.07.18
La capture réglementaire, par Cory Doctorow, juin 2022
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Un conseil municipal efficace et démocratique

Le moment de l’élection est crucial, déterminant mais les moyens permettant aux élus de rester en contact avec la population sont essentiels pour une véritable démocratie locale.
Les pouvoirs dont disposent les municipalités pour faire face à leurs responsabilités de « gouvernement de proximité » sont très limités au regard des grands enjeux actuels : logement, itinérance, écologie… aussi la capacité à mobiliser les citoyens par le biais de structures diverses peut faire la différence dans les rapports avec les autres niveaux de gouvernement.

Parmi les engagements qui me parlent dans la Plateforme de Projet Montréal et qui relèvent plus directement des compétences municipales (que le projet de tramway dans l’Est, avec lequel je suis, par ailleurs, d’accord) : la piétonnisation du Vieux-Montréal (enfin !); un fonds de 100M$ qui devrait permettre de lever 1 milliard $ (la page Wikipedia sur les élections 2025 parle de 500K$) pour faciliter le financement les projets de logement hors-marché; et dans mon quartier, l’agrandissement du Cap St-Barnabé, et la préservation du boisé Steinberg; et cette idée d’avoir une personne responsable de la coordination des chantiers… ne manque qu’un Tableau de bord, où l’on pourrait suivre l’avancée (ou les retards) des multiples travaux en cours !

Ces engagements (et beaucoup d’autres) ont souvent fait l’objet de discussions et propositions lors des travaux préparatoires à la dernière assemblée générale annuelle de Projet Montréal.

Pour ce qui est de Ensemble Montréal, la promesse de Couper au moins 1 000 postes à la Ville de Montréal donne le ton ! Ça va motiver les troupes, ça :-/

À propos des chefs

Madame Ferrada a quitté le bateau en détresse du parti libéral de Justin Trudeau juste avant que Marc Carney annonce ses intentions… je me suis souvent demandé à quel point elle regrettait son geste. Député du quartier Hochelaga pendant quelques années, elle était ministre du Tourisme et responsable de l’Agence de développement économique du Canada pour les régions du Québec depuis moins de deux ans au moment de quitter la scène fédérale pour briguer (sans opposition) la direction du parti Ensemble Montréal, l’ancien parti de Denis Coderre.

Lors du mandat 2021-2025, les 23 élus d’Ensemble Montréal forment l’opposition officielle et proviennent de plusieurs arrondissements de Montréal, notamment ceux de Montréal-Nord, Outremont, Saint-Léonard, Saint-Laurent, Pierrefonds-Roxboro et L’Île-Bizard–Sainte-Geneviève, où le parti obtient les postes de maires d’arrondissement.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ensemble_Montréal

J’ai connu Luc Rabouin alors qu’il était organisateur communautaire en CLSC et revenait du premier Forum social mondial qui s’était tenu au Brésil. Au moment de son élection au poste de maire de l’arrondissement Plateau-Mont-Royal, en 2019, La Presse écrivait :

L’homme de 51 ans est directeur du développement stratégique à la Caisse d’économie solidaire Desjardins depuis trois ans et il a passé les dernières années de sa carrière à se spécialiser en développement économique local, notamment au sein du Centre d’écologie urbaine de Montréal, de Communauto France et de la Corporation de développement économique communautaire (CDEC). 

https://www.lapresse.ca/actualites/grand-montreal/2019-10-06/plateau-mont-royal-luc-rabouin-succede-a-luc-ferrandez

Je ne savais pas qu’il avait été responsable du développement stratégique à la Caisse d’économie solidaire de Desjardins. Je l’avais vu à l’oeuvre pour promouvoir les budgets participatifs (une idée ramenée du Brésil) en tant que directeur du Centre d’écologie urbaine.


Au final j’ai l’impression que Ferrada nous propose de revenir à l’ère Coderre-Tremblay, où les promoteurs seront les premiers architectes du développement de Montréal, au profit du capital plutôt que des gens . Rabouin n’est pas une « rock-star », comme il le confiait récemment à La Presse, mais je pense qu’il peut s’appuyer sur un parti qui a des antennes et des racines dans les quartiers montréalais. Son expérience à la Caisse solidaire me fait dire que son idée d’un Fonds pour le logement pourrait marcher…

Ce ne sont pas les pistes cyclables qui sont l’enjeu de la prochaine élection montréalaise mais bien le développement de l’Est, la construction de logements pour les gens, l’accès au fleuve et la préservation des quelques espaces verts qui nous restent… Une ville de savoirs, de culture, d’industries qui sache mobiliser ses ressources et ses gens, et non seulement des capitaux au profit des capitaux. Oui nous avons besoin de capital, comme des pouvoirs et investissements provinciaux et fédéraux mais nous avons besoin d’un parti avec des racines et des antennes pour orienter ces investissements.

une autre façon de faire de la politique

J’ai commencé ce billet en commentaire du dernier congrès du parti Projet Montréal, qui se tenait au collège Maisonneuve les 2 et 3 novembre dernier. Je n’ai pas été assez rapide pour en terminer l’écriture avant que l’éléphant n’entre dans la pièce… 

Animateurs de talk-show, journalistes, analystes et sondeurs ont tous proposé leur interprétation de la victoire de T. ou de la défaite de son adversaire. Parmi les commentaires retenus, ceux de Monbiot, journaliste au Guardian, et de Wallace-Wells, du New-York Times. Pour votre convenance (et la mienne aussi !) j’ai traduit les deux articles: Les démocrates sont l’establishment, par WW et Trump s’est engagé à faire la guerre à la planète, par Monbiot. 

« Partout, l’argument centriste selon lequel la gauche doit abandonner ses principes pour combattre le fascisme, ne laissant le choix qu’entre les bureaucrates corporatistes et les nazis, a eu pour effet de renforcer le pouvoir des nazis. C’est une formule qui échoue à chaque fois. »

Cette citation de feu David Graeber résume assez bien le point de vue de Monbiot et d’autres critiques de la campagne menée par les Démocrates : on a réduit les attentes, caché les enjeux climatiques et environnementaux, pour rallier le centre, pour atteindre une majorité. Le texte de Monbiot est fort en ce qu’il inscrit la conjoncture actuelle dans le long terme : les gouvernements d’hommes forts, d’autocrates et de dictateurs ont été la norme plutôt que l’exception dans l’histoire humaine. 

La démocratie est une expérience récente, et qui a de toute façon toujours été partielle et impotente à soumettre vraiment les intérêts de la classe dominante à l’intérêt public. Sauf en de rares périodes, comme dans l’après-guerre, une période souvent dite celle des « Trente glorieuses ». Et même là… il est bon de se rappeler l’origine de cette expression, comme le fait Jules Calage dans le dernier hors-série de Socialter : Décroissance : Réinventer l’abondance

Ces « Trente glorieuses » années se terminaient sur des appels à la raison et à la prudence (Limites à la croissance, 1972) car elles se sont réalisées sans égard aux ravages infligés aux vivants et aux équilibres bio-physiques. Trente glorieuses qui ont coulé dans le béton et l’acier, un modèle de développement insoutenable. Plutôt que de suivre la voie de la prudence, les trente années suivantes ont été celle d’un hubris amplifié, accéléré par la libéralisation des échanges, la diminution importante de l’impôt sur la richesse, réduisant la capacité d’agir des gouvernements et libérant d’autant une capacité axée essentiellement sur l’accumulation de profit à court terme. L’hubris de la Grande accélération, pendant laquelle le gros du « budget carbone » qui nous restait fut consommé. 

Pour Wallace-Wells, « Le parti démocrate a occupé la Maison Blanche pendant 12 des 16 dernières années et se battait pour en occuper 16 sur 20. (…) [ L]es démocrates sont désormais le parti du pouvoir et de l’establishment, et la droite est le foyer naturel de toutes sortes de ressentiments anti-establishment – dont il est désormais clair qu’ils sont très nombreux. » 

Un programme en discussion

Pour en revenir au congrès de Projet Montréal, J’ai été membre de PM assez tôt dans son histoire. J’y contribue financièrement à chaque élection… mais c’était la première fois, autant que je me souvienne, que je participais aussi directement à la discussion sur le programme. Lors de la réunion locale, à l’arrondissement, où l’on a formulé des amendements à proposer au comité directeur (ou du programme…) j’ai défendu quelques propositions, par écrit, envoyées au maire, mais seulement une ou deux oralement lors de la rencontre… le temps était compté et chacun avait ses propres amendements à défendre. Une de mes propositions concernait la promotion d’obligations communautaires pour aider au financement de projets d’acquisition, de rénovation de logements afin d’accroître le stock « hors-marché ». Elle a été soumise à la discussion du congrès puis adoptée. 

J’avais formulé une autre proposition concernant la géothermie dans les ensembles domiciliaires.

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Soulèvements de la terre, en ville ?

En terminant la lecture de Premières secousses, qui raconte « comme si vous y étiez », les mobilisations de masse au cours des dernières années en France pour s’opposer aux méga-bassines, s’opposer au tout béton… Aussi des réflexions sur les rapports entre une organisation « nationale » et des luttes locales, je me posais la question : est-il possible d’imaginer de tels mouvements, de telles actions collectives dans des quartiers ou des voisinages urbains ?

Peut-on imaginer pareil attachement au territoire, où certains sont prêts à risquer leur vie pour le défendre, le garder vivant… dans un quartier urbain ? Une banlieue dortoir ?

Dans nos villes et métropoles, les batailles pour préserver les friches et espaces verts ont été nombreuses et de plus en plus dures à l’encontre des plans d’aménagement qui les dévalorisent au rang de propriétés marchandes. 

La réflexion et les connaissances accumulées sur les écosystèmes et bassins versants des ruisseaux qui traversaient et pourraient encore traverser nos quartiers… est impressionnante.  Comment développer un véritable plan de bioremédiation de la région (Est de Montréal) sans inclure Montréal-Est et Anjou ? Mettre la pression sur les anciens propriétaires, les pétrolières, pour qu’elles portent le poids financier de cette remédiation.

C’est beau de voir les deux fanas d’écologie (Renard Frak et Anaïs Houde, dit « la magnifique ») nous décrire les actifs et potentiels des terrains protégés et à protéger autour de l’historique ruisseau Molson : La création du parc-nature, quelle est la vision ? (1h26)

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un programme ambitieux

Je participerai prochainement à une rencontre de discussion à l’arrondissement MHM sur le document de programme Façonner une ville à notre image du parti Projet Montréal.

Plusieurs propositions (en gras tirées du document) intéressantes et mes commentaires et suggestions qui sont en italique, à propos de quelques-unes seulement des dizaines de propositions avancées.

Autour de l’objectif de carboneutralité pour Montréal en 2050

Stimuler des pratiques écologiques et durables

Expérimenter utilisation de la géothermie dans les nouveaux développements collectifs et ensembles d’habitations – en mettant le poids de Montréal dans la négociation avec H-Q afin de rendre de tels investissements sinon « rentables » au moins économiques.

Une expérimentation pour établir des coûts-référence et développer des solutions technologiques adaptées au contexte climatique et réglementaire.

Déployer l’offre de livraison urbaine et locale décarbonnée à l’ensemble du territoire de la ville de Montréal;

Ce qui a fait le succès de Amazon : livraison à domicile à partir d’un catalogue GÉANT. Un système de livraison local commun à tous les commerces… qui sert pour le « dernier kilomètre » à tous ces camions Amazon ?

Multiplier les initiatives pour la déminéralisation et le verdissement des sols; Intégrer la biodiversité et le verdissement à la planification territoriale et réglementaire;

Verdir les toits des bâtiments de l’armée, dans la visée d’une « coulée verte » entre le jardin botanique de Montréal & parc Maisonneuve et le parc national de Boucherville

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