Une réponse au World Inequality Lab : la décroissance au service de la justice mondiale?

Traduction de A response to the World Inequality Lab: Degrowth for global justice? par Timothée Parrique, le 15 juin 2026.


Le document (en anglais) est disponible en format PDF ici.

Le 4 juin, le World Inequality Lab a lancé le Global Justice Project. Le résultat est un rapport de 136 pages (« A Plan for Equality & Prosperity Within Planetary Boundaries ») coordonné par une équipe de sept chercheurs (Lucas Chancel, Jonas Dietrich, Cornelia Mohren, Rowaida Moshrif, Moritz Odersky, Thomas Piketty et Anmol Somanchi). Ce document présente les résultats d’un exercice de modélisation explorant des scénarios de transition mondiale en faveur de la justice sociale et de la durabilité environnementale.[1] Le lancement a bénéficié d’une large couverture médiatique et j’ai entendu dire qu’il déboucherait sur la publication d’un livre à l’automne.[2] Cette attention est bien méritée, car il s’agit d’un travail de recherche exceptionnel. Comme l’explique son auteur principal, Lucas Chancel : « 24 mois de travail, 45 chercheurs de partout dans le monde, combinant des perspectives issues de l’économie, de l’ d’histoire et de sciences du climat. » Le résultat est colossal et le niveau d’ambition révolutionnaire.

Et c’est pourquoi j’écris cette réponse. Je souhaite proposer une critique constructive fondée sur mon expertise particulière (économie écologique et théories critiques de la croissance), en soulignant quelques points à améliorer. J’espère que ces modestes remarques contribueront à rendre ce rapport aussi percutant que possible à un moment où nous avons un besoin urgent d’idées comme celles-ci. Ma contribution est assez pointue et restreinte. Je souhaite soulever trois points. Premièrement, je veux remettre en question leurs définitions de la suffisance et de la décroissance, en montrant que leur utilisation de ces termes pourrait être mieux précisée. Deuxièmement, je veux montrer que leur scénario de « décroissance uniforme » n’est pas exactement ce qu’il prétend être. Et enfin, je souhaite soulever plusieurs doutes concernant la viabilité biophysique du scénario de « convergence durable ».

Croissance verte, décroissance ou suffisance?

« Le Rapport sur la justice mondiale », écrivent les auteurs (p. 27), « offre un cadre transparent pour engager des débats autour de la “croissance verte”, de la “décroissance” et de la “suffisance” […] il permet d’ancrer ces débats dans une analyse quantitative concrète de scénarios ». C’est un effort louable, surtout en ce qui concerne la décroissance et la suffisance, puisque la majeure partie de cette littérature reste conceptuelle. Pourtant, transformer ces idées complexes en chiffres calculables est un exercice périlleux. Ce que j’espère démontrer, c’est que les auteurs ont pris certaines libertés avec ces termes, ce qui va à l’encontre de l’usage académique établi, y compris dans les publications évaluées par des pairs. Afin de renforcer la rigueur théorique du rapport, je proposerai une cartographie conceptuelle plus adéquate de ces différents concepts.

Suffisance et éco-efficacité

Le terme « suffisance » a été utilisé de diverses façons. [3] S’inscrivant dans une tradition plus ancienne (par exemple, le terme allemand Suffizienz introduit par Wolfgang Sachs dans les années 1990), les travaux de Princen (2005) ont popularisé la « logique de la suffisance » en tant que principe organisateur visant la suffisance, ce juste milieu entre le manque (minimum) et l’excès (maximum). Aujourd’hui, on retrouve cette approche min-max dans des concepts tels que le «limitarisme» d’Ingrid Robeyns1Voir Having Too Much en accès libre-GB, la contribution de Doris Fuchs et de ses collègues sur les «couloirs de consommation» – désormais complétée par les «couloirs de production» de Bärnthaler et Gough – ou, plus célèbre encore, dans l’«économie du beignet» de Kate Raworth.

Dans les théories de la justice, la dimension minimale de la suffisance est appelée «sufficientarisme» (p. ex., Shields, 2020). Dans un célèbre texte de 1987, le philosophe américain Harry Frankfurt a résumé cette position comme suit : « ce qui importe du point de vue moral, ce n’est pas que tout le monde ait la même chose, mais que chacun ait assez ». Aujourd’hui, cette perspective est explorée dans la littérature lancée par Narasimha Rao et Jihoon Min sur les «niveaux de vie décents », où les chercheurs mesurent l’empreinte écologique d’un panier de biens et de services considérés comme essentiels à la satisfaction des besoins humains (p. ex., Millward-Hopkins et al., 2020; Kikstra et al., 2021; Vélez-Henao et Pauliuk, 2023; Kromand et al., 2025) . Cela permet aux chercheurs d’estimer le nombre de personnes qui ne disposent pas de ressources suffisantes (la pauvreté étant définie comme un état d’insuffisance). Par exemple, Fanning et Raworth (2025) utilisent 22 indicateurs répartis sur 12 dimensions pour montrer que le niveau médian du déficit social dans le monde est passé de 47 % en 2000 à 35 % en 2022. Le concept de « niveau de vie décent » de Rao et Min (2018) et la littérature qui s’en inspire s’appuient sur des théories des besoins telles que celles de Max-Neef (1991) et de Doyal et Gough (1991), selon lesquelles les besoins humains fondamentaux sont universels, finis et satisfaisables, même si les « facteurs de satisfaction » qui y répondent peuvent varier selon les époques et les cultures. Les économistes écologiques étudient les conditions biophysiques préalables à un bien-vivre, en accordant une attention particulière aux systèmes économiques qui parviennent à offrir un bien-être élevé tout en laissant une faible empreinte écologique (pour une bonne description de cette approche, voir Brand-Correa et Steinberger, 2017).

Alors que les normes de vie décentes considèrent la suffisance comme un minimum (avoir assez), d’autres courants de recherche traitent la suffisance comme un maximum (ne pas avoir trop). Souvent, cela part d’estimations du dépassement écologique à l’aide du cadre des limites planétaires (un bon exemple de cette approche est Lalieu et al., 2024 pour la Belgique). Si l’empreinte macro-écologique d’un pays n’est pas durable, la suffisance devient un impératif de réduction (parfois qualifiée de « suffisance écologique » ou d’« éco-suffisance »). Lorsqu’elle est interprétée ainsi, la « suffisance » est souvent considérée comme rivale de l’« efficacité » (ou plus précisément, de l’« éco-efficacité »).[4] Si tout impact environnemental peut s’écrire comme le produit du niveau d’activité par l’impact par unité d’activité, l’efficacité agit sur le second terme, en réduisant l’intensité de l’impact de chaque unité, tandis que la suffisance agit sur le premier, en réduisant la quantité d’activité elle-même.

On pourrait dire que la suffisance vise à faire moins, tandis que l’efficacité vise à faire plus rationnel. Par exemple, Krpan et al. (2025, documents supplémentaires, p. 4) définissent la suffisance comme « la réduction des formes de production non essentielles et le partage plus équitable des ressources », ce que les auteurs opposent à l’efficacité (« gaspiller moins de matériaux et d’énergie dans le processus de production grâce à l’innovation technologique » ). Dans le cadre allemand Avoid-Shift-Improve (ASI), initialement utilisé pour l’étude des systèmes de transport, l’efficacité concerne la phase d’amélioration (p. ex., des moteurs plus économes en carburant) et la suffisance la phase d’évitement (p. ex., des distances parcourues plus courtes), tandis qu’une troisième catégorie, celle de la « cohérence », est attribuée à la phase de transition (p. ex., le transfert modal de l’auto au vélo).

Bien que la plupart des définitions de la suffisance mettent l’accent sur la demande et la consommation, le concept peut également s’appliquer à l’offre et à la production. La décision d’un gouvernement de fermer une liaison aérienne nationale (offre) ou la généralisation d’une culture de la « honte de prendre l’avion » chez les voyageurs (demande) conduisent toutes deux à une réduction du nombre de vols. Ces deux stratégies de suffisance peuvent être opposées à une approche d’éco-efficacité, qui consisterait, par exemple, à développer des carburants moins polluants. Historiquement, la littérature sur la suffisance est apparue comme une critique des stratégies reposant uniquement sur l’efficacité. En effet, les gains d’efficacité ont tendance à être partiellement ou totalement annulés par la croissance de la production ou de la consommation (ce qu’on appelle l’« effet de rebond »), ce qui signifie que l’amélioration de la productivité écologique d’une économie ne garantit pas la réduction de son empreinte réelle – d’où la nécessité de la suffisance.

Une définition courante est celle du 6e rapport d’évaluation du GIEC (AR6), proposée à l’origine par Yamina Saheb, directrice du World Sufficiency Lab. La suffisance est « un ensemble de mesures politiques et de pratiques quotidiennes qui évitent la demande en énergie, en matériaux, en terres, en eau et en autres ressources naturelles, tout en assurant le bien-être de tous dans les limites planétaires ». [5] La première partie de la phrase met l’accent sur la suffisance en tant que réduction, tandis que la seconde partie insiste sur les notions de seuils minimaux et de plafonds maximaux. L’expression « bien-être pour tous dans les limites planétaires » est particulièrement forte, car elle implique que, dans un monde soumis à des contraintes écologiques, l’excès d’une minorité de personnes aisées se transforme rapidement en pénurie pour tous les autres à terme (pour en savoir plus sur la justice environnementale, voir Parrique, 2025). C’est la finitude des budgets écologiques qui relie les seuils minimaux et les plafonds, en faisant les deux extrémités d’une même contrainte de partage équitable, ce qui conduit à l’idée d’un « espace sûr et juste pour l’humanité » (titre du document de travail de 2012 dans lequel Kate Raworth a présenté le « beignet » pour la première fois).

Le concept de suffisance a des implications tant individuelles que structurelles. Sur le plan personnel, il fait écho aux notions de minimalisme, du « downshifting », de la simplicité volontaire, de la vie plus simple et d’autres philosophies du « moins c’est plus », avec une panoplie d’implications sur le mode de vie allant de la mobilité ralentie, au covoiturage, aux régimes alimentaires à base de plantes, à la réduction des heures de travail et au partage de l’espace de vie (ce sont les « pratiques quotidiennes » dans la définition de Saheb) – pour une typologie des changements de consommation, voir Sandberg (2021). Il convient peut-être de préciser que la suffisance n’est ni de l’ascétisme ni de l’austérité, car elle est délimitée par des niveaux de vie décents; son objectif est d’assurer une vie épanouissante, et non la minimisation de la production et de la consommation pour elles-mêmes.

Mais la suffisance implique également des changements structurels (les « mesures politiques » de la définition). C’est ce que Schneidewind et Zahrnt (2014) appellent une « politique de la suffisance », en référence à un ensemble de mesures qui éliminent les obstacles aux pratiques quotidiennes de la suffisance (le sous-titre de l’ouvrage est : « faciliter l’accès à une vie agréable »). L’inventaire le plus systématique à ce jour est la Base de données européenne sur les politiques de suffisance, qui compile et catégorise près de 300 mesures, allant des limites de vitesse, des redevances sur les voyageurs fréquents et des interdictions des vols à courte , en passant par l’imposition progressive de l’espace de vie par habitant et les mesures incitatives en faveur de l’habitation coopérative, jusqu’aux restrictions sur la publicité pour les produits à forte intensité de carbone et aux menus à base de plantes dans les écoles. L’un des principaux enseignements de cette ligne de recherche est que le programme de la suffisance va au-delà du simple changement de « comportement des consommateurs » et comprend un ensemble complet de changements institutionnels visant à rendre possible et souhaitable le fait de vivre avec moins.

L’approche de la suffisance en tant que maximum peut également s’appliquer à l’argent. Dans Limitarianism: The Case Against Extreme Wealth (2025), la philosophe Ingrid Robeyns plaide en faveur d’un plafonnement de l’accumulation de richesse. Il s’agit du concept de « seuil de richesse extrême » (EWL) exploré dans le cadre du projet New Economies for Eradicating Poverty lancé par les Nations Unies (le profil de politique a d’ailleurs été rédigé par Ingrid Robeyns elle-même). L’EWL fournit un « point de référence adapté au contexte permettant d’identifier les niveaux de richesse nette individuelle associés à des risques élevés pour la gouvernance démocratique, la durabilité écologique, la résilience économique, la capacité fiscale, la protection des droits de la personne et l’intégrité de la confiance sociale et institutionnelle. Son concept est similaire à celui du seuil d’extrême pauvreté, mais au lieu de définir les ressources minimales nécessaires pour vivre dans la dignité, elle définit « à partir de quand c’est trop ».

Les utilisations les plus sophistiquées du terme « suffisance » combinent (a) des seuils minimaux et maximaux, incluent (b) des ressources monétaires et non monétaires, couvrent à la fois (c) l’offre et la demande, et tiennent compte à la fois (d) des changements individuels et structurels. Schramme (2024, p. 2), par exemple, parle de « suffisance durable », qui vise à atteindre « un niveau de provisionnement permettant à chacun, y compris aux générations futures, de mener la meilleure vie possible qui soit raisonnablement réalisable, compte tenu de la nécessité de maintenir des conditions de vie acceptables pour tous ». Pour Slameršak et al. (2026), la suffisance est « un corridor entre les seuils minimaux de production et de consommation […] où les besoins humains sont satisfaits universellement, et les plafonds de production et de consommation où l’activité économique reste dans des limites écologiques sûres. » Plus généralement, Gough (2023) propose le terme « économie de suffisance », définissant la suffisance comme « l’espace entre une notion généralisable de bien-être humain et un excès non généralisable » (italiques dans l’original).

Décroissance et croissance verte

Si la suffisance est le principe du « juste assez », qui justifie des politiques et des pratiques spécifiques, je dirais que la décroissance en est le pendant macroéconomique : la réduction délibérée et équitable de l’économie dans son ensemble. Et tout comme la suffisance s’oppose généralement à l’efficacité, la décroissance s’oppose à la croissance verte, ce pari selon lequel le PIB peut continuer de croître tandis que les empreintes diminuent grâce aux gains d’éco-efficacité apportés par le progrès technologique.

Le concept de décroissance a vu le jour en France au début des années 2000 (pour une histoire détaillée, voir le chapitre 5 : Origines et définitions). Dans l’acception qu’on lui donne aujourd’hui, ce terme comporte trois dimensions interdépendantes : une critique, une stratégie et une utopie. À l’origine, il est né comme une théorie critique s’inscrivant dans une tradition plus ancienne d’« objections à la croissance » remontant au moins aux années 1970. De plus, il est également utilisé comme une stratégie de transition spécifique. Dans mes propres travaux – dans Ralentir ou mourir (2025) et plus formellement dans « Définir la décroissance »(2025) –, j’ai défini le terme comme une « réduction de l’échelle de la production et de la consommation visant à diminuer les empreintes écologiques, planifiée démocratiquement de manière équitable tout en garantissant le bien-être ».[6] Enfin, la troisième dimension se concentre sur une vision utopique (on pourrait aussi parler d’un projet de société). Un bon exemple est celui de Kallis et D’Alisa (2025, p. 16), qui définissent la décroissance comme « une boussole pour des sociétés sans classes et égalitaires d’abondance frugale – caractérisées par la sobriété personnelle, la suffisance socialisée (et le principe d’organisation de la production tel qu’il existe dans les biens communs), et le luxe collectif ». La décroissance, c’est la combinaison de ces trois aspects : (1) une critique de la croissance économique justifiant (2) un ralentissement transitoire des économies riches ouvrant la voie à (3) un système économique radicalement différent (souvent décrit par des termes tels que « post-croissance » et « post-capitalisme »).

Habituellement, la littérature sur la modélisation étudie la décroissance comme une transition. Il existe deux principales façons de la modéliser. Le PIB peut être traité comme une cible exogène imposée au modèle, ou il peut s’agir d’un résultat endogène émergeant d’un ensemble de politiques modélisées. Un bon exemple de la première approche est celui de Kikstra et al. (2024), qui utilisent un modèle d’analyse intégrée (IAM) pour modéliser 51 scénarios dans lesquels les niveaux de consommation australiens sont plafonnés entre 10 000 $ et 70 000 $. De même, Moyer (2023) utilise un autre IAM pour simuler plusieurs scénarios entraînant une contraction du PIB mondial de -30 % à -92 % (voir tableau 2, p. 10). Cette approche axée sur un objectif, dite du « PIB maximal », est celle choisie par l’équipe du Global Justice Project (j’y reviendrai plus en détail dans la section suivante).

Parfois, ces scénarios de croissance négative sont utilisés pour tenter de discréditer la décroissance. Par exemple, dans un billet de blogue de 2017, l’économiste Branko Milanovic soutient que la décroissance réduirait le revenu de 90 % de la population des pays riches, concluant que « la décroissance n’est pas la voie à suivre » (italiques dans l’original; pour une réponse, voir Parrique, 2019, p. 376-378 et Hickel, 2020, 2021) . Plus récemment, Warlenius (2023) utilise une équation IPAT simple pour démontrer que, pour atteindre l’objectif des 2 °C, les économies du Nord mondial devraient se contracter de plus de 90 %, ce qui l’amène à conclure que, puisque cela est « très peu probable » et « politiquement irréalisable », il faudrait plutôt s’efforcer de poursuivre une croissance verte (pour une réponse, voir Jackson et al., 2024).

Ces scénarios de croissance négative exogène du PIB peuvent être trompeurs s’ils assimilent la décroissance à une simple récession. La différence entre ces deux phénomènes a été expliquée à maintes reprises (Parrique, 2019, p. 322-330). Hickel (2020, p. 1108), par exemple, énumère six différences : la décroissance est planifiée, sélective et motivée par des considérations environnementales, tout en étant conçue pour éviter l’austérité, le chômage indésirable et les inégalités. En d’autres termes, une récession est une contraction imprévue subie par un système économique conçu pour exiger de la croissance (c’est pourquoi les récessions sont considérées comme indésirables) . La décroissance, en revanche, implique de repenser les institutions dépendantes de la croissance afin à la fois de décroître sans catastrophe (à court terme) et de prospérer sans croissance (à long terme) – pour des recherches sur les impératifs et les dépendances liés à la croissance, voir Keyßer et al., 2025, et Corlet Walker et al., 2024). C’est pourquoi je préfère réserver le terme « décroissance » lorsque je parle de ces cas spécifiques de ralentissement macroéconomique planifié, tout en utilisant des termes plus génériques pour décrire les contractions générales (p. ex., récession, croissance négative du PIB, marasme, déclin).

Et pourtant, il existe une façon plus intéressante de modéliser la décroissance. Au lieu de traiter le PIB comme un levier (ce qu’il n’est pas en réalité) , on pourrait étudier des politiques spécifiques pour observer ce qu’il advient du PIB, entre autres variables plus intéressantes. Zwetsloot et al. (2026), par exemple, simulent sept politiques de décroissance en Suède entre 2026 et 2050. [7] Le démantèlement du capital élimine chaque année une fraction fixe du capital accumulé (4 % pour l’élevage et l’industrie, 3 % pour les autres secteurs agricoles et 0 % pour les services); l’impôt sur les sociétés freine les investissements dans la formation de nouveau capital (50 % pour l’élevage et l’industrie et 35 % pour les autres secteurs); l’élimination progressive des combustibles fossiles entraîne le démantèlement d’une partie de l’infrastructure énergétique; et la réduction du temps de travail (-55 % sur la période) fait baisser la production. Mais ces politiques de contraction sont complétées par d’autres mesures sociales : un programme de redistribution mondiale, une fiscalité progressive et un revenu de base universel (p. 4). Il s’agit de mesures visant à garantir que la réduction de la production et de la consommation induite par d’autres politiques se fasse « de manière équitable tout en assurant le bien-être », comme le souligne la définition de la décroissance mentionnée précédemment. Dans cette étude, le résultat cumulé des sept politiques se traduit par une contraction du PIB suédois d’environ 35 % sur la période (-1,7 % par année), qui s’accompagne d’une réduction de la pauvreté, des inégalités et du chômage. Il s’agit là de décroissance par choix, par opposition à une récession due à une catastrophe (l’expression est tirée de Victor, 2019).

Un autre bon exemple est la thèse de doctorat de Briens (2015), qui a élaboré un modèle multisectoriel très détaillé de l’économie française afin d’explorer plusieurs scénarios de transition de 2010 à 2060, en mettant l’accent sur les scénarios à faible demande. Parmi les trois scénarios étudiés à l’époque, avec 2012 comme année de référence, le plus radical prévoyait une réduction de 70 à 95 % de la consommation de produits d’origine animale, une réduction par dix des dépenses militaires, une augmentation de la cohabitation, une réduction de la motorisation à une auto pour 20 à 30 personnes, une réduction par cinq des déplacements sur de longues distances, etc. (détails aux pp. 312-324). Ce sont là les hypothèses de contraction. À cela, Briens ajoute plusieurs réformes de politique sociale (p. ex., un revenu maximal fixé à quatre fois le salaire minimum, un salaire minimum garanti de 700 à 800 € en remplacement des divers régimes existants, et une politique de réduction du temps de travail). En termes de PIB, l’économie française se contracte de 50 % sur la période 2010-2060 (≈ -1,3 % par année). Cela s’accompagne d’une diminution de 35 % des heures travaillées, d’une réduction du chômage (< 2,5 % après 2030) et d’une stabilisation de la dette publique sous la barre des 60 % du PIB. Malgré des hypothèses technologiques très prudentes, ce scénario de décroissance réduit l’empreinte énergétique de 75 %, l’empreinte carbone de 79 %, et réduit de moitié le volume des déchets, tout en diminuant la consommation d’eau et la pollution atmosphérique. Il s’agit là encore d’un « régime » macroéconomique à la fois efficace sur le plan environnemental et souhaitable sur le plan social.

Un troisième exemple, à certains égards plus ambitieux, est celui de Mihci et Attar (2026), qui utilisent un modèle d’entrées-sorties multirégional élargi sur le plan environnemental (construit à partir de l’ensemble de données GLORIA) pour simuler des scénarios de décroissance dans six pays (États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Turquie, Afrique du Sud et Chine) entre 2022 et 2032. Plutôt que d’imposer une trajectoire du PIB, ils modélisent quatre politiques concrètes et laissent la production évoluer en conséquence. Du côté de la contraction, les secteurs non essentiels à fortes émissions sont réduits, un désinvestissement contrôlé réduisant la formation de capital dans ces mêmes secteurs plus rapidement que la production elle-même. Sur le plan social, on observe une réduction de 25 % des heures de travail sans perte de salaire, un revenu garanti et un revenu maximal, ainsi qu’un revenu de base universel. Leur scénario principal réduit les émissions de GES de 56 % pour une contraction du PIB de 27 % sur une décennie (≈ −3,1 %/an). Cela se produit alors que les niveaux d’inégalité, tant au sein des pays qu’entre eux, diminuent, et que l’emploi reste pratiquement inchangé. Ce qui rend toutefois cet article véritablement distinctif, c’est sa conclusion. Pour choisir parmi ses six scénarios hypothétiques, les auteurs les classent à l’aide d’une analyse décisionnelle multicritères selon diverses structures de préférences politiques, montrant qu’un scénario spécifique l’emporte selon la plupart des perspectives, même s’il entraîne une baisse substantielle de la consommation et du PIB.

Pour d’autres exemples d’études de modélisation post-croissance, voir les répertoires de Pérez-Sánchez et Slameršak (2026) et de Lauer et al. (2025). Dans un article intitulé « Principes pour un scénario post-croissance alliant atténuation ambitieuse et bien-être humain élevé », Slameršak et al. (2026) proposent cinq principes fondamentaux : le bien-être, la suffisance, la réduction des inégalités, le rééquilibrage de l’économie [c’est-à-dire l’amélioration de la production essentielle, la réduction des activités moins nécessaires et l’avancement des droits du travail], et la convergence Nord-Sud (voir le tableau 1). En résumé, ce qui caractérise un scénario de décroissance, ce n’est pas seulement son impact final sur le PIB, mais plutôt l’ambition de transformer la structure d’un système économique vers un métabolisme plus modeste mais plus efficace sur les plans socio-écologiques. On peut donc distinguer les politiques axées sur la décroissance (la décroissance étant considérée comme un moyen, ce qui, conceptuellement, se rapproche de l’idée d’une politique de suffisance) et la décroissance en tant que fin en soi, c’est-à-dire une situation caractérisée par une production plus modeste, des empreintes plus faibles, et un bien-être accru (ce qui se rapproche de la « économie de suffisance » de Gough et d’idées telles que l’économie d’état stationnaire, l’écosocialisme et l’économie du bien-être).

La croissance verte, en revanche, est une hypothèse selon laquelle le PIB peut continuer d’augmenter pendant la transition tandis que la pression environnementale diminue (d’où la notion de «découplage»). La version équitable de l’argument en faveur de la croissance verte reconnaît que plusieurs pays à revenu élevé ont déjà découplé les émissions du PIB. L’objection est que cela ne s’est pas produit pour la plupart des pressions environnementales (p. ex., Sanyé-Mengual et al., 2019), que la plupart des cas de découplage sont relatifs et non absolus, que bon nombre de ces cas disparaissent dans le cadre d’une comptabilité fondée sur la consommation, qu’une grande partie de ces réductions se produisent en réalité pendant les récessions (p. ex., Infante-Amate et al., 2025), et que les réductions observées sont bien en deçà du rythme requis pour atteindre des cibles fondées sur la science (p. ex., Vogel et Hickel, 2023), surtout lorsqu’on tient compte de la justice environnementale (p. ex., Tilsted et Bjørn, 2023). Les données empiriques qui contredisent cette thèse sont désormais substantielles (Haberl et al., 2020; Parrique et al., 2019; Hickel et Kallis, 2020; Vadén et al., 2020), et c’est cette lacune empirique, et non une hostilité a priori envers l’éco-efficacité, qui motive la thèse de la décroissance selon laquelle les pays riches doivent réduire l’ampleur de leur activité économique (suffisance), et non pas simplement l’intensité de son impact (efficacité).

Dans le rapport, le scénario de convergence durable (ci-après SC : sustainable convergence) est mis en contraste avec deux scénarios « axés sur la croissance » : la convergence productiviste (PC) et l’inégalité persistante (PI). L’équipe à l’origine du rapport les qualifie de « voies de « croissance verte » », à l’égard desquelles elle se dit sceptique. « Une voie qui maintient la croissance de la consommation matérielle aux taux actuels tout en décarbonisant les processus de production ne fera que transgresser davantage les limites [planétaires] » (p. 47). Comparativement au scénario PC, où tous les pays convergent vers un niveau de 120 000 € sans aucune réduction du temps de travail, la hausse du PIB dans le scénario SC est en effet modeste. Comme le font remarquer les auteurs : « Il convient de noter qu’en 2100, la taille de l’économie mondiale […] est environ deux fois plus petite dans le scénario CD que dans les deux autres scénarios [PC et PI] » (p. 45). En effet, le scénario SC fait passer le PIB mondial de 139 billions d’euros en 2025 à 565 billions en 2100 (+1,9 % par année sur la période), tandis que les deux autres scénarios mènent à un PIB mondial de 1 023 billions d’euros (+2,7 %) et de 1 130 billions d’euros (+2,8 %). « [L]e scénario SC », écrivent les auteurs, « représente une tentative significative d’appliquer les principes de la décroissance matérielle, du moins en termes relatifs (c’est-à-dire par rapport à des scénarios alternatifs de forte croissance). »

Le terme « décroissance matérielle » (p. 45) est maladroit.[8] Les auteurs entendent par là une modification de la structure sectorielle de l’économie, dans laquelle la part des secteurs à forte intensité matérielle (alimentation/agriculture, construction/logement, fabrication, énergie/exploitation minière et transport) diminue, tandis que celle des secteurs moins dépendants des matières premières, comme la santé et l’éducation, augmente. Pour éviter tout malentendu, je pense qu’il est préférable de ne pas utiliser le terme « décroissance » dans ce contexte, car il pourrait facilement être remplacé par des termes plus simples. En ce qui concerne le scénario SC, il s’agit d’un scénario de croissance lente en termes de PIB mondial, et comparativement au statu quo ou aux scénarios PI et PC, il peut être considéré comme un scénario de croissance limitée pour la plupart des pays à revenu élevé qui n’ont pas encore atteint l’objectif de 60 000 € par habitant.

La décroissance uniforme

Passons maintenant à l’affirmation centrale du rapport concernant la décroissance. Les auteurs la formulent ainsi : « nous constatons que la suffisance ciblée peut être plus efficace que la décroissance globale » (p. 12). (Cette phrase est répétée à plusieurs reprises tout au long du rapport, en ajoutant parfois « importante » avant « décroissance globale » ou « décroissance uniforme ».) En m’appuyant sur les éléments conceptuels abordés dans la section précédente, je vais soutenir que cette étiquette est trompeuse. Ce point mérite d’être souligné, car il révèle une deuxième découverte, plus frappante encore.

Thomas Piketty et son équipe ont choisi d’étudier la décroissance en plafonnant le PIB mondial par habitant à des niveaux précis. Ils calculent trois trajectoires alternatives à leur scénario SC (60 000 €)[9], chacune comportant un objectif annuel différent de PIB par habitant pour tous les pays du monde en 2100 (45 000 €, 30 000 € et 15 000 €). Dans le scénario SC, le PIB par habitant croît à un taux annualisé moyen de +1,60 % par année pour atteindre 3,5 fois son niveau actuel en 2100 (le PIB mondial global, qui reflète également la croissance démographique, est multiplié par environ quatre). C’est un peu plus rapide que ce qui a été observé dans le passé. Historiquement, le PIB par habitant a été multiplié par 18 entre 1800 et 2025, passant de 900 € à 16 000 €, ce qui représente un taux de croissance réel annuel moyen de +1,3 % (Bharti et al., 2025, p. 18).

Parmi les trois autres cibles, deux d’entre elles constituent toujours des scénarios de croissance, bien que plus modestes que SC et bien plus modestes que PC et PI : +1,23 % par année pour le scénario à 45 000 € et de +0,72 % par année pour celui à 30 000 €. Le seul scénario de croissance négative est celui de l’objectif de PIB de 15 000 €, qui entraîne une contraction du PIB mondial de -0,15 % par année, menant à une réduction totale de -11 % en 2100. [10]

Pour mieux comprendre ce que cela signifie, examinons deux pays choisis au hasard, l’un du Nord (la France) et l’autre du Sud (le Soudan). Dans le scénario SC, le PIB mensuel par habitant en France passe de 3 230 € en 2020 à 5 000 € en 2100, soit une augmentation totale de +54 %, ou +0,55 % par année. À titre de comparaison, le scénario PC triple le PIB français (+209 %) avec un taux de croissance annuel composé de +1,42 % par an. Quant à l’objectif de 45 000 €, il s’agit toujours d’un scénario de croissance, mais beaucoup plus modeste (+16 % au total, soit +0,19 %/an). Les scénarios à 30 000 € et 15 000 € sont des scénarios de croissance négative, entraînant une baisse du PIB de respectivement -22 % (-0,32 % par année) et -61 % (-1,18 % par année). (Pour mettre ces chiffres en perspective, le taux de croissance annuel moyen de l’économie française au cours de la dernière décennie s’est établi à environ 1 %.)

Le Soudan part d’un PIB par habitant beaucoup plus faible (51 € par mois). Dans le scénario SC, il connaît une croissance annuelle de +5,9 %, ce qui multiplie son PIB par 98 sur la période. Tous les autres scénarios sont également des scénarios de croissance : +5,52 % par année pour atteindre les 45 000 €, +4,99 % par année pour atteindre les 30 000 €, et +4,08 % par an pour atteindre les 15 000 €. Notons que même l’objectif de 15 000 € est un scénario de convergence : les pays riches comme la France se contractent tandis que les pays pauvres comme le Soudan croissent vers l’objectif commun – une remarque importante puisque de nombreux détracteurs de la décroissance aiment induire en erreur, en affirmant que la décroissance entraînerait une contraction de tous les pays de la même manière. Un bon exemple d’une telle interprétation erronée est celui de l’économiste américain Noah Smith, qui a récemment commenté le rapport en déclarant que « la solution privilégiée par Piketty au changement climatique est la décroissance. Il envisage une planification centrale détaillée visant à appauvrir délibérément de larges segments de la population mondiale — des réductions obligatoires de la consommation de divers biens spécifiques, y compris les aliments » (pour une réfutation générale, voir Parrique, 2019, p. 368-383).

Figure 1 : Le scénario des 15 000 € (Chancel et al., 2026b)

Poursuivons l’analyse de la méthodologie du rapport : chacun de ces scénarios est divisé en deux voies. Il y en a une « sans changement sectoriel » (en bleu dans la figure 2) et une autre « avec changement sectoriel » (en rose dans la figure 2), impliquant les quatre transformations majeures associées à la notion de suffisance (voir les détails dans le rapport pp. 33-43) . Il s’agit (1) d’une réduction du temps de travail (de 2 100 heures par personne employée en 2025 à 1 000 heures en 2100); (2) d’une réduction de la part des secteurs matériels (transport, énergie, fabrication, construction, logement et alimentation) dans les dépenses nationales brutes (de 53 % à 35 %), ainsi qu’une réaffectation de la main-d’œuvre vers l’éducation et la santé, dont la part dans le total des heures de travail passe de 11 % en 2025 à 43 % en 2100; (3) une augmentation du couvert forestier (de 4,1 milliards d’hectares à 4,8 milliards), ce qui nécessite une réduction significative de la production et de la consommation de viande; et (4) trois transitions énergétiques hypothétiques (décarbonisation lente, intermédiaire et rapide), la plus ambitieuse prévoyant l’élimination progressive du charbon, du gaz et du pétrole d’ici 2100, avec un mix énergétique composé exclusivement d’électricité issue de l’hydroélectricité, du solaire et de l’éolien (78 %) et de carburants à faibles émissions de carbone (22 %).

Figure 2 : Le scénario de décroissance uniforme (Chancel et al., 2026a)

Nous pouvons désormais mieux comprendre la phrase que j’ai citée plus haut. « Une suffisance ciblée peut être plus efficace qu’une décroissance globale à grande échelle » signifie que le scénario SC (60 000 € avec changement sectoriel) réduit davantage les émissions que le scénario de décroissance à 15 000 € sans changement sectoriel. Mais ce terme est inexact puisque, comme je l’ai montré dans la section précédente, la décroissance n’est jamais envisagée comme une contraction aveugle du PIB. Les auteurs soulignent que « la composition sectorielle de la production et les modes de consommation importent – et pas seulement le niveau du PIB » (p. 49), ce sur quoi tout le monde s’accorde. [11] Mais pour éviter de tomber dans une interprétation erronée courante (et souvent réfutée, voir, par exemple, Hickel, 2020) de la décroissance, il faudrait en fait dire qu’une suffisance ciblée peut être plus efficace qu’une récession. On pourrait objecter que les auteurs modélisent délibérément les trajectoires « sans changement sectoriel », afin d’isoler l’effet du levier du PIB de celui du changement structurel. Soit, mais c’est précisément pour cette raison qu’il est malheureux de qualifier la voie de la simple contraction de « décroissance uniforme » : cela incite les lecteurs à assimiler un concept qui, par définition, associe la contraction aux changements structurels, à son exact contraire (une récession uniforme).

J’admets que, formulée ainsi, cette conclusion perd un peu de son attrait. Mais ne vous inquiétez pas, car il existe une autre façon d’interpréter ces résultats. La voici : le scénario le plus performant pour réduire la température mondiale est le scénario de décroissance à 15 000 € avec changement structurel. C’est le seul qui atteigne l’objectif de 1,5 °C. En effet, tous les scénarios de décroissance accompagnés de changements structurels surpassent le scénario SC : 553 Gt pour le scénario à 15 000 €, 776 Gt pour celui à 30 000 € et 955 Gt pour celui à 45 000 €, comparativement à 1 075 Gt pour le scénario SC. Le scénario de décroissance le plus radical ramène les émissions totales à la moitié de celles du scénario SC et au quart de la projection « business as usual ». Ceci est reconnu dans l’un des documents de travail (p. 5) : « nous constatons que cette [décroissance absolue substantielle pour les pays riches] pourrait mener à des résultats nettement meilleurs sur le plan climatique, avec une limitation de la hausse de la température proche de 1,5 °C d’ici 2100. » L’une des principales conclusions du Global Justice Project est donc que la décroissance peut être plus efficace que la suffisance ciblée. [12]

Cela modifie légèrement l’angle de la discussion. « Nous soutenons donc que l’intégration de la transformation culturelle qu’entraîne la suffisance dans le discours public pourrait non seulement être plus viable sur le plan politique […] mais aussi plus efficace sur le plan environnemental » (p. 49) . Par souci de précision, le scénario SC est plus efficace sur le plan environnemental que deux scénarios de croissance verte (PC et PI), un scénario de statu quo (60 000 € sans changement sectoriel) et trois scénarios de croissance négative (15 000 €, 30 000 €, 45 000 €) sans changement sectoriel, mais il est moins efficace sur le plan environnemental que les trois scénarios de décroissance avec changement sectoriel. Il est tout à fait acceptable d’opter pour un scénario moins ambitieux et plus acceptable sur le plan politique, mais cela ne doit pas occulter le fait que, parmi toutes les options envisagées, les stratégies inspirées de la décroissance constituent le moyen le plus rapide pour le Nord de se décarboniser.[13]

Je ne prétends pas qu’un PIB par habitant de 15 000 € doive être considéré comme le Saint Graal de la transition écologique. C’est un chiffre arbitraire, tout comme 60 000 € ou 45 000 €. Ce qui est intéressant, c’est ce que la différence entre ces trajectoires nous apprend sur le lien entre le PIB et les empreintes macro . Cela corrobore la théorie : plus les volumes de production et de consommation sont faibles, plus les taux d’extraction des ressources sont bas et plus les impacts environnementaux sont modérés (pour en savoir plus, voir Parrique, 2026). Alors que les efforts écologiques stagnent, les pays riches devraient faire tout ce qui est en leur pouvoir pour réduire leurs (énormes) empreintes environnementales, même si cela réduit leur revenu national. Fixer une cible de 60 000 € en 2100 pour les pays du Nord risque de légitimer leur envergure économique actuelle.

L’argument en faveur de la décroissance peut être renforcé encore davantage en s’appuyant sur les propres termes du rapport. Dans l’un des documents de travail (Chancel et al., 2026, section 7) , les auteurs intègrent la valorisation des loisirs et de l’habitabilité de la planète dans une mesure du bien-être plus complète qu’ils appellent le PIB augmenté. En ce qui concerne le temps de travail, ils partent du principe qu’une heure supplémentaire de loisirs a la même valeur marginale qu’une heure de travail; en d’autres termes, les loisirs sont évalués au salaire horaire auquel on renonce. Comme le scénario SC atteint 60 000 € avec 1 000 heures de travail annuelles, contre 2 000 heures pour les scénarios PC et PI, les 1 000 heures libérées valent 60 000 € supplémentaires, ce qui porte le PIB augmenté du scénario SC à 120 000 €.

À cela, les auteurs ajoutent la valeur du réchauffement évité. Le scénario SC limite la hausse de température à 1,8 °C, soit environ 2,3 °C de moins que la valeur de référence de 4,1 °C à 4,2 °C des scénarios PI et PC. En extrapolant linéairement à partir de l’estimation de Dietrich-Nichols (2025), cet écart équivaut à un gain de 45 % en bien-être subjectif et, en supposant une perte de production de 10 % par degré, à un gain supplémentaire de 31 % en production. En cumulant ces éléments au chiffre augmenté par les loisirs, le SC atteint 227 000 €, soit le double du PIB par habitant dans les scénarios PC/PI. « En résumé », écrivent les auteurs, « le scénario de convergence durable semble deux fois plus souhaitable que les scénarios alternatifs lorsque l’on considère le bien-être global, alors que c’était l’inverse qui prévalait lorsque l’on se concentrait sur le PIB par habitant traditionnel. »

Cela soulève une question que les auteurs n’approfondissent pas : quel PIB augmenté un scénario de décroissance radicale permettrait-il d’atteindre selon ce même mode de calcul? Si le scénario à 60 000 € nécessite 1 000 heures de travail par année (soit 25 heures par semaine), et que le PC/PI en exige le double, supposons qu’un scénario de 15 000 € n’en nécessiterait qu’un quart, soit 250 heures par année, un peu plus de cinq heures par semaine. Mesurées par rapport au même point de référence comparatif de 2 000 heures, les 1 750 heures libérées valent 105 000 €, de sorte que le PIB augmenté s’élève à nouveau à 120 000 €. Ce n’est pas une coïncidence. Selon la règle des auteurs, une heure de loisirs a la même valeur qu’une heure de travail. Cependant, que se passerait-il si l’on accordait plus de valeur aux loisirs qu’au travail?[14] Dans ce cas, un scénario de décroissance comportant des réductions radicales et sélectives de la production et de la consommation apporterait davantage de bien-être que des scénarios plus axés sur le travail.

C’est l’effet climatique qui fait pencher la balance en faveur de la décroissance. Comme nous l’avons vu précédemment, les scénarios à 45 000 € et 30 000 € avec des changements sectoriels limitent le réchauffement à 1,7 °C, tandis que celui à 15 000 € avec des changements sectoriels le limite à 1,5 °C (contre 1,8 °C pour le scénario SC et 4,1-4,2 °C pour les scénarios PC/PI). En appliquant leur évaluation de manière cohérente, le scénario à 15 000 € bénéficie d’un écart de 2,6 °C, ce qui correspond à un gain de bien-être de 53 % et à un gain de production de 35 %. Cumulé à sa base de 120 000 €, augmentée par les loisirs, cela donne un PIB accru d’environ 248 000 €, supérieur aux 227 000 € du scénario SC. Quant aux scénarios de 45 000 € et 30 000 € atteignant 1,7 °C, ils s’établissent à environ 232 000 €, également au-dessus du scénario SC. Selon les propres critères du cadre d’analyse, les scénarios de décroissance visés ne sont donc pas simplement compétitifs par rapport au scénario SC, ils obtiennent de meilleurs résultats.

La suffisance est-elle synonyme de décroissance?

« La suffisance ne signifie pas la décroissance », écrit Cornelia Mohren dans une entrevue accordée à The Guardian. « Il s’agit plutôt d’une réduction des heures de travail, d’une composition différente de la consommation, et d’un renforcement de la santé et de l’éducation. » Analysons attentivement cette affirmation à la lumière des fondements conceptuels que nous venons d’aborder. Les auteurs distinguent la suffisance de la décroissance (qu’ils considèrent comme une fin en soi, en prenant le PIB comme objectif) à la suite des résultats de leur exercice de modélisation, qui révèle qu’il est possible pour les pays riches de limiter le réchauffement climatique mondial à 1,8 °C tout en maintenant leur PIB à ses niveaux actuels.

Dans le rapport du Global Justice Project (p. 6), la suffisance est définie comme « une transformation structurelle de l’économie impliquant une réduction des heures de travail, une empreinte matérielle moindre, un glissement des secteurs à forte intensité matérielle vers des secteurs relativement immatériels tels que l’éducation et la santé, ainsi que des changements majeurs dans les systèmes alimentaires et l’utilisation des terres » (il s’agit des quatre transformations décrites dans la section précédente). Cornelia Mohren a raison dans son affirmation car, dans le scénario SC, la plupart des pays riches mettent en œuvre ces politiques axées sur la suffisance tout en faisant croître leur économie – d’où sa déclaration selon laquelle « la suffisance ne signifie pas la décroissance » – je dis « la plupart » car seuls deux pays – la Norvège (70,9 k€) et le Danemark (60,1 k€) – ont un PIB par habitant supérieur à l’objectif de 60 k€ en 2025. [15]

Les spécialistes de la décroissance pourraient objecter que ce que les auteurs du Global Justice Project décrivent comme une stratégie de suffisance est très proche de ce que d’autres définissent comme la décroissance. Prenons, par exemple, la proposition de décroissance résumée par Krpan et al. (2025, documents supplémentaires, p. 3-4) . Le deuxième paragraphe rend compte des changements dans les habitudes de consommation (« réduire les formes non essentielles de production et de consommation ») et le troisième met l’accent sur « la garantie d’un accès universel à des services publics de haute qualité (p. ex., soins de santé, éducation, transport en commun, garde d’enfants), à des logements abordables et à des salaires décents ». Ils ne mentionnent pas la réduction du temps de travail dans cette description précise, mais beaucoup d’autres le font. En fait, il s’agit de l’une des propositions de décroissance les plus populaires. Il s’agit de la deuxième mesure la plus fréquemment étudiée parmi les 75 travaux de modélisation liés à la décroissance et à la post-croissance examinés par Lauer et al. (2025). C’est également l’objectif politique le plus populaire et le deuxième instrument politique le plus populaire parmi les 530 propositions de décroissance analysées par Fitzpatrick et al. (2022, p. 8 / p. 10).

Sur le plan conceptuel, il y a peu de différence entre les politiques axées sur la décroissance et celles axées sur la suffisance, et ces deux termes ont plus de points communs que de différences. Le désaccord se situe ailleurs. Les partisans de la décroissance soutiennent que les politiques de suffisance nécessaires pour ramener un pays à revenu élevé dans les limites planétaires sont si importantes qu’elles impliqueraient nécessairement une contraction du PIB. L’équipe place tous ses espoirs dans le scénario de « convergence durable » (SC), qu’elle décrit dans sa tribune publiée dans The Guardian comme « une voie compatible sur les plans économique et écologique ». Et c’est là que réside le désaccord. Malheureusement, l’architecture du modèle, dans sa forme actuelle, ne permettra pas de trancher le débat, mais proposons tout de même quelques questions ouvertes.

Il y a un premier point général qui mérite d’être soulevé. Le Global Justice Project fonctionne avec une seule contrainte environnementale, liée aux gaz à effet de serre et au réchauffement climatique. Les auteurs en sont parfaitement conscients, et ils insistent justement sur ce point dans la conclusion du rapport (p. 128-129).[16] Et pourtant, en ce qui concerne la modélisation proprement dite, ils ne joignent pas le geste à la parole. Il est toujours bon de se rappeler que le carbone n’est qu’une couleur du cube de Rubik. Outre les changements climatiques, il existe huit autres limites planétaires. Ce qui est considéré comme écologiquement durable du seul point de vue des changements climatiques pourrait ne pas l’être lorsqu’on l’examine sous l’angle multidimensionnel des limites planétaires. Par exemple, d’un point de vue strictement climatique, les centres de données ne posent pas de problème particulier s’ils fonctionnent à l’aide d’énergies à faibles émissions de carbone. Et pourtant, ils peuvent poser problème s’ils nécessitent beaucoup de matériaux, entraînent l’artificialisation des terres, consomment de grands volumes d’eau et dégradent la biodiversité environnante. Un scénario qui décarbonise tout en quadruplant la taille de l’économie mondiale pourrait simplement déplacer la pression d’un type de dépassement à un autre, qui n’est peut-être pas représenté dans le modèle.

Les auteurs affirment que « tous les pays [devraient] être en mesure de réduire considérablement la part des secteurs liés aux matières premières » (p. 39), citant l’exemple de la Norvège et de la Suède, où 30 à 35 % des heures de travail sont consacrées à l’éducation et à la santé. Cependant, la transition vers une économie axée sur les services dans les pays nordiques n’a pas coïncidé avec une baisse de la consommation de matières premières. Prenons l’exemple de la Norvège : entre 1992 et 2021, le PIB norvégien a augmenté de 86 % tandis que son empreinte matérielle a progressé de 93 %, ce qui signifie que la productivité matérielle a en réalité diminué de 4 %, ce qui va à l’encontre de ce que prédit la dématérialisation. La Suède affiche de meilleurs résultats (+95 % de PIB contre +56 % d’empreinte matérielle, soit un gain de 25 % en productivité matérielle), mais même là, l’empreinte a continué de grimper en termes absolus; si l’on suit sa consommation matérielle intérieure, elle est restée constamment au-dessus de 20 tonnes par habitant, avec une augmentation de 10,8 % entre 2000 et 2023. (Pour un argument similaire concernant l’évolution des gaz à effet de serre dans les pays nordiques, voir Tilsted et al., 2021.)

Les économies riches jouissent d’une immatérialité apparente précisément parce qu’elles importent le substrat matériel de leurs économies de services. Dans un monde où tous les pays se dématérialiseraient simultanément, il est difficile d’imaginer qui construirait et entretiendrait – sans parler de développer – l’infrastructure matérielle nécessaire au fonctionnement d’une économie de services. [17] C’est en fait la « constatation frappante » que les auteurs rapportent dans l’un de leurs documents de travail (p. 31) : « il n’y a en réalité eu aucune baisse de la part des secteurs matériels dans les dépenses de consommation finale au cours de la période 1970-2025. À l’échelle mondiale, [cette part est passée] de 40 % à 42 % ». Leur conclusion mérite d’être retenue : « rien ne permet de penser qu’un développement économique axé sur le marché conduira à un glissement majeur des secteurs matériels vers les secteurs immatériels. Les modèles de développement passés semblent plutôt se caractériser par un ajout – plutôt que par une substitution – des modes de dépenses. » C’est l’histoire du « toujours plus, toujours plus » racontée par l’historien de l’environnement Jean-Baptiste Fressoz. Je ne pense pas qu’il s’agisse ici uniquement d’un problème lié au marché; nous avons plutôt affaire à une caractéristique physique inéluctable qui s’applique à tous les systèmes économiques.

Vient ensuite la question des risques imprévisibles. Dans le rapport, l’évolution de la température dépend très largement de l’évolution supposée du mix énergétique. Dans le cadre d’une trajectoire de décarbonisation rapide, le scénario SC maintient le réchauffement à 1,8 °C. Mais si la décarbonisation n’est qu’intermédiaire, reflétant les promesses et engagements nationaux actuels, le réchauffement grimpe à un niveau catastrophique de 2,7 °C. Et dans l’hypothèse d’une décarbonisation lente, qui ne tient compte que des politiques actuellement mises en œuvre, le réchauffement atteint 3,3 °C d’ici 2100, un niveau digne de Mad Max. En d’autres termes, le chiffre phare de 1, 8 °C ne vaut que si l’on se base sur un scénario hypothétique de transition énergétique dans le meilleur des cas, ce qui constitue un risque. Dans le scénario SC, la suffisance assure déjà 44 % de l’effort de réduction des émissions, contre 56 % pour la transition énergétique, et le rapport souligne à juste titre que ces deux stratégies sont complémentaires. On pourrait aller plus loin et projeter des scénarios qui s’appuient encore davantage sur la suffisance, au point de se transformer en scénarios de décroissance.

Ces efforts supplémentaires sont importants. Le SC limite le réchauffement à une hausse de la température mondiale de 1,8 °C en 2100, mais cela dépasse le seuil de 1,5 °C défini comme la limite de sécurité pour la dimension « changements climatiques » du cadre des limites planétaires. 1,5 °C était également l’objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris, dont l’article 2 stipule « de maintenir l’augmentation de la température moyenne mondiale bien en deçà de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels et de poursuivre les efforts pour limiter cette augmentation à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels, en reconnaissant que cela réduirait considérablement les risques et les répercussions des changements climatiques ». Comme je l’ai montré dans la section précédente, la seule voie présentée dans le rapport qui atteigne réellement 1,5 °C est le scénario de décroissance le plus radical (15 000 €) assorti de changements structurels. C’est une raison de plus d’explorer des scénarios de suffisance ou de décroissance plus ambitieux dans les pays déjà riches.

Cela revêt une importance particulière lorsque l’on aborde la question de la justice climatique. Plus on tient compte des émissions historiques, plus les parts équitables du budget carbone des pays à revenu élevé diminuent, ce qui les oblige à réduire leurs émissions beaucoup plus rapidement. Par exemple, Tilsted et Bjørn (2023) examinent l’objectif danois de réduire les émissions de 70 % par rapport aux niveaux de 1990 d’ici 2030, et concluent qu’il semble « radicalement insuffisant ». En utilisant différentes approches de partage des charges pour atteindre l’objectif de 1,5 °C, ils montrent que le budget carbone restant est bien inférieur à celui prévu par la loi. Une prise en compte rigoureuse de la responsabilité historique[18] fait même passer le budget d’émissions restant en territoire négatif, ce qui nécessite entre -151 et -442 MtCO2eq d’émissions négatives (voir figure 2, p. 14).

Un autre doute concerne le moteur du modèle lui-même. Dans tous les scénarios, le PIB continue d’augmenter même lorsque les heures de travail diminuent, car on suppose que la productivité du travail croît de manière plus ou moins autonome. Or, cette autonomie est discutable. Historiquement, une grande partie de la croissance mesurée de la productivité du travail a été soutenue par l’augmentation du débit d’énergie et de matières premières, qui fournit à chaque travailleur des outils plus performants (Ayres et Warr, 2005, 2009) . Si une transition vers la suffisance réduit véritablement l’échelle biophysique de l’économie, il n’est pas évident que la productivité du travail puisse continuer à grimper au rythme supposé. Le rapport pourrait donc, par ses hypothèses de productivité, réintroduire précisément le flux qu’il prétend éliminer par ses aspirations à la suffisance.

Peut-être que mon argument général est simplement le suivant : j’aimerais voir des scénarios de suffisance ou de décroissance plus radicaux. Si la ressource la plus durable est celle que nous parvenons à ne pas utiliser, pourquoi ne pas investir davantage dans l’idée de produire et de consommer moins dans les pays qui ont déjà plus qu’il n’en faut? Certains diront que c’est utopique et qu’il vaut donc mieux ne pas en parler, mais les auteurs sont déjà attaqués en tant qu’utopistes! Pire encore, on les attaque en les qualifiant de « partisans de la décroissance ». [19] Ces attaques faciles sont la triste preuve que notre imaginaire collectif autour de l’économie des transitions socio-écologiques est encore bien pauvre. Mais s’ils ne peuvent échapper à l’étiquette de « partisans de la décroissance », autant qu’ils tirent pleinement parti de toute la littérature sur le sujet.

Conclusion

« Notre principale conclusion », écrivent les auteurs à la fin du rapport (p. 128), « est qu’il est possible de concilier l’habitabilité de la planète et un bien-être élevé pour tous, mais que cela nécessite un virage majeur vers la suffisance (y compris une réduction marquée des heures de travail et un changement profond des modes de consommation, des habitudes alimentaires et de l’utilisation des terres), une décarbonisation rapide des systèmes énergétiques exigeant des investissements climatiques sans précédent, et, surtout, une réduction drastique des inégalités de revenu, de richesse et de pouvoir afin de garantir que ces transformations soient financées sur le plan économique et soutenues sur le plan politique. »

C’est une conclusion percutante. Cela pourrait être un autre « moment Meadows », où une recherche vient ébranler les fondements mêmes de notre imaginaire collectif. Dans cette réponse, j’ai proposé plusieurs précisions visant à rendre cette affirmation encore plus rigoureuse – et plus révolutionnaire – qu’elle ne l’est déjà : un vocabulaire plus précis sur la suffisance et la décroissance, une lecture plus optimiste des scénarios hypothétiques de décroissance, ainsi que quelques questions ouvertes concernant la viabilité biophysique du scénario de « convergence durable ». Le Global Justice Project ouvre un formidable espace de discussion, et j’espère que de nombreux autres chercheurs seront aussi impatients que moi de se joindre à la conversation.


Notes

[1] Le rapport s’appuie sur deux documents de travail sous-jacents (Chancel et al., 2026b et Bothe et al., 2026), ainsi que sur plusieurs autres publications du World Inequality Lab : Andreescu et al. (2025a) sur les heures de travail mondiales, Nievas et Piketty (2025) sur les échanges inégaux et les relations Nord-Sud, Bharti et al. (2025) sur l’évolution du capital humain, Bauluz et al. (2025) sur l’accumulation de la richesse mondiale et les modes de propriété, et Andreescu et al. (2025b) sur l’égalité et le développement.

[2] « Une vie décente pour les 99 % n’est pas un rêve chimérique : c’est possible. Voici comment » (The Guardian); « “Le bonheur ne se résume pas au PIB” : plan ambitieux ou utopie? » (The Guardian); « Les ambitieuses pistes du laboratoire codirigé par Thomas Piketty pour réduire les inégalités mondiales tout en limitant le réchauffement climatique » (Le Monde); « Inégalités, sobriété, décarbonisation et redistribution : le projet utopique de Thomas Piketty » (Le Point), « Argent, travail, écologie… Les trois idées choc de ces économistes qui ont imaginé un monde utopique en 2100 » (Huffpost); « Climat : concilier l’habitabilité de la planète et le bien-être pour tous est possible, estiment des économistes » (Sud Ouest);« Thomas Piketty et un groupe d’économistes proposent un plan pour une véritable équité mondiale » (Ouest France); « Le modèle de sobriété que nous proposons dessine une autre définition de la prospérité » (Alternatives Économiques).

[3] Pour une revue de la littérature sur le concept de suffisance, voir Jungell-Michelsson et Heikkurinen (2022) ou Lage (2022).

[4] Il semble que les auteurs partagent cette interprétation du terme lorsqu’ils résument la littérature sur la suffisance en indiquant qu’elle « met l’accent sur la réduction de la demande de biens et de services à forte intensité de ressources plutôt que sur le simple écologisation de leur production » (Chancel et al., 2026b, p. 8).

[5] Pour mon analyse personnelle de la suffisance dans le 6e rapport d’évaluation du GIEC, voir Parrique (2022) .

[6] Une autre définition largement utilisée de la décroissance, comprise comme une stratégie de transition, est celle qui a émergé de la première conférence internationale sur le sujet, tenue à Paris en 2008 : « Une réduction équitable de la production et de la consommation qui accroît le bien-être humain et améliore les conditions écologiques aux niveaux local et mondial, à court et à long terme [et qui est] proposée comme un choix social, et non imposée comme un impératif externe pour des raisons environnementales ou autres » (Schneider et al., 2010, p. 512-513). Une autre bonne définition récente : « la réduction planifiée et équitable des activités économiques qui sont destructrices sur le plan écologique et ne contribuent pas au bien-être humain, afin de réduire les pressions écologiques et de libérer des ressources pour assurer une vie décente à tous » (Slameršak et al., 2026).

[7] Les sept mesures sont décrites dans le tableau 3 de Zwetsloot et al. (2026, p. 4) : (1) la redistribution mondiale, (2) l’impôt sur les sociétés, (3) la mise hors service des actifs, (4) l’élimination progressive des combustibles fossiles, (5) la fiscalité progressive, (6) le revenu de base universel et (7) la réduction du temps de travail.

[8] Je tiens également à mettre en garde contre l’utilisation de l’expression « durabilité de la croissance économique ». Dans l’un des documents de travail (Andreescu et al., 2025, p. 24), cette expression est employée dans son sens courant, en référence à la notion de « croissance soutenue », c’est-à-dire un taux de croissance pouvant être maintenu dans le temps. Cela peut prêter à confusion, car les auteurs utilisent le même terme dans leur scénario de « convergence durable », mais en mettant cette fois l’accent sur la durabilité écologique.

[9] « L’objectif de référence de 60k pour 2100 », écrivent les auteurs, « a été choisi parce qu’il correspond approximativement au niveau actuellement observé dans les pays les plus riches du monde » (Chancel et al., 2026b, p. 26) . Par exemple, il est actuellement de 70 000 € en Norvège, de 60 000 € au Danemark, de 59 000 € aux États-Unis et de 42 000 € en Europe.

[10] Mais que se passera-t-il après 2100? La réponse se cache dans l’un des documents de travail (p. 39-40) : un « état stationnaire post-2100 ». Par « état stationnaire », ils ne font pas référence au concept d’Herman Daly, qui a conceptualisé une économie sans croissance avec un flux biophysique stable, mais plutôt à une « trajectoire de croissance en état stationnaire » où « tous les pays du monde suivent une trajectoire de croissance équilibrée avec un taux de croissance du PIB par habitant égal à 0,8 % par année » (p. 39).

[11] « Ces résultats démontrent que si une décarbonisation rapide et des changements dans les habitudes de consommation s’avèrent irréalisables, même la « décroissance » dans les pays riches d’aujourd’hui ne peut limiter le réchauffement à des niveaux tolérables » (Chancel et al., 2026b, p. 57, italiques ajoutés).

[12] Cela concorde avec la littérature. Keyßer et Lenzen (2021), par exemple, comparent les trajectoires de décroissance visant 1,5 °C aux scénarios archétypaux du GIEC, et constatent que « les scénarios de décroissance minimisent de nombreux risques clés pour la faisabilité et la durabilité par rapport aux trajectoires axées sur la technologie, telles que le recours à un découplage énergie-PIB élevé, à l’élimination à grande échelle du dioxyde de carbone et à une transformation à grande échelle et à cadence rapide vers les énergies renouvelables. »

[13] La figure 1.19 intitulée « Une suffisance ciblée peut être plus efficace qu’une décroissance uniforme à grande échelle » (p. 49 du rapport) comporte une phrase intéressante dans la note sous la figure : « Il pourrait être difficile de combiner le scénario 15k avec des changements structurels, car cela implique une forte réduction de l’apport alimentaire moyen. » À ma connaissance, c’est le seul inconvénient de ce scénario mentionné par les auteurs.

[14] Une façon de contrer cet argument serait de démontrer l’existence d’un effet de « saturation des loisirs », comme l’hypothèse l’a suggéré dans l’un des documents de travail (Andreescu et al., 2025, p. 26) : « De manière générale, le fait que l’élasticité transversale calculée à partir de données contemporaines soit inférieure à l’élasticité historique pourrait également s’expliquer par des facteurs supplémentaires, notamment un éventuel effet de « satiété des loisirs » depuis les années 1980-1990. Autrement dit, la valeur subjective des loisirs supplémentaires était sans doute beaucoup plus importante lorsque la semaine de travail atteignait 50 à 60 heures (sans vacances, ou avec très peu de vacances payées) qu’elle ne l’est aujourd’hui, avec une semaine de 40 heures (ou moins) et plusieurs semaines de vacances payées. Cela pourrait potentiellement contribuer à expliquer la baisse de l’élasticité depuis les années 1980-1990. »

[15] Il faut garder à l’esprit que le rapport divise le PIB mondial en un ensemble de 48 pays principaux; c’est pourquoi nous ne voyons pas ces quelques pays dont le PIB par habitant est nettement supérieur à 60 000 € (par exemple, le Luxembourg, le Qatar, l’Irlande, Singapour, la Suisse, le Liechtenstein et Monaco). Quoi qu’il en soit, ils ne sont pas nombreux et ne représentent qu’une petite fraction du PIB mondial.

[16] « Il existe notamment d’autres limites planétaires au-delà du changement climatique (perte de biodiversité, épuisement des ressources en eau douce, acidification des océans, extractivisme minier, etc.), qui sont parfois plus difficiles à quantifier, mais qui ne peuvent être étudiées uniquement à travers la décarbonisation. Ces autres limites devraient à l’avenir être explicitement incluses dans notre système de comptabilité matérielle, parallèlement à la comptabilité monétaire » (p. 128-129).

[17] Permettez-moi ici de reprendre un paragraphe tiré de Decoupling debunked (2019, p. 42) : « Le développement de nouveaux types de services s’ajoute à d’autres activités polluantes au lieu de les remplacer. Les consommateurs achètent un compte Netflix en plus d’un ordinateur, et non à la place de celui-ci, et les travailleurs ne peuvent produire des services que s’ils sont nourris, transportés et logés, et non à la place de la nourriture, des véhicules et des logements. Les produits immatériels nécessitent une infrastructure matérielle. Les logiciels nécessitent du matériel informatique, un salon de massage nécessite une salle chauffée, et la plateforme sur laquelle nous écrivons ces mots mêmes nécessite un ordinateur ainsi que tout l’équipement matériel et l’énergie nécessaires au fonctionnement d’Internet. Les services ne peuvent être générés sans extraction de matières premières, sans approvisionnement en énergie et sans construction d’infrastructures, autant d’éléments étroitement liés aux pressions environnementales. L’expansion du secteur des services peut difficilement être dissociée, car elle fait partie d’une économie qui croît en tant qu’ensemble intégré. »

[18] Pour explorer les budgets de carbone selon différents principes d’allocation, consultez la plateforme en ligne « Zero Carbon For All » du World Sufficiency Lab. Par exemple, examinons la réduction des émissions requise au Danemark pour obtenir une probabilité de 67 % de ne pas dépasser +1,5 °C, selon une approche fondée sur la consommation et la responsabilité (c’est-à-dire en tenant compte des émissions cumulatives du pays et de sa part de la population mondiale entre 1970 et 2050) . Alors que les émissions passées sont passées de 62 Mt en 1970 à 72 Mt en 2006, puis à 45 Mt en 2022, elles devraient chuter à 0 Mt en 2023.

[19] À titre d’illustration, voici quelques extraits d’articles parus dans les médias en réaction au rapport : « La décroissance est la croyance de luxe par excellence. Elle est imaginée par des professeurs titulaires à Paris et des experts de groupes de réflexion progressistes à Bruxelles. Ce sont des gens qui disposent déjà de revenus élevés, d’appartements confortables, d’une couverture médicale généreuse et de pensions, et dont les idées empêcheraient des milliards de personnes pauvres de s’en sortir » (V. De Rugy, Reason); « Le rapport demande que le Fonds pour la justice mondiale soit “régit par des règles strictes de démocratie et de transparence”, mais souhaite également qu’il donne la priorité à la décroissance. (…) le Fonds pour la justice mondiale devrait agir comme une sorte de dictature mondiale : en imposant des politiques que les électeurs n’appuieraient jamais, des politiques favorisées exclusivement, pour autant que je sache, par une infime élite d’intellectuels décroissanceurs du premier monde qui fréquentent Thomas Piketty (…) Mais je suis redevable à Piketty d’avoir poussé le programme de décroissance jusqu’à ses conséquences ultimes » (Q. Toro, 1 % Brighter). Sans compter quelques messages aléatoires sur Twitter : « Piketty s’est mis à la décroissance »; « ce rapport propulse Piketty fermement dans le camp de la soi-disant “décroissance” »; « c’est décevant de voir que Piketty a pris le train de la décroissance qui ne mène nulle part »; « je dirais que militer pour la décroissance aura probablement des effets néfastes sur le large appui du public en faveur d’une politique climatique rigoureuse »; « L’accent mis sur la décroissance est préoccupant »; « C’est le programme autoritaire et socialiste de la décroissance. »


Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.

Notes