des pratiques invisibles ?

En lisant le document Orientations ministérielles relatives à la mission des centres locaux de services communautaires (CLSC), qui trace un Portrait et perspectives des services en CLSC au Québec, dans le but de Favoriser des services communautaires locaux ancrés dans une approche de proximité, en phase avec la réalité du territoire et des communautés qui le composent, j’ai cru, un moment, qu’enfin, après tant d’années d’éloignement et de centralisation… on allait enfin reconnaitre l’importance de l’intervention en développement des communautés, en soutien au développement des communautés, en organisation communautaire…
Je suis déçu. Pas une fois on parle de programmes d’organisation communautaire. Dans l’ensemble des programmes listés en annexe 5, et des interventions compilées dans l’annexe suivante (6), onze (11) RLS sur les 95 existants ont indiqué (dans I-CLSC) avoir eu des activités de « Soutien au développement des communautés et à l’action intersectorielle » pour un total de 42 interventions (en 2024).
Il est possible que les services d’OC soient saisis en tant que Autres activités en santé publique (présentes dans 51 RLS) totalisant 6086 interventions… Pendant la même période, il y a eu 23 648 242 interventions « Aide à domicile régulière ».
Cette quasi absence des pratiques de soutien au développement des communautés et à l’action intersectorielle dans les statistiques d’intervention (I-CLSC) ne m’a pas vraiment surpris. Il a toujours été difficile de « mettre dans de petites cases statistiques » l’intervention communautaire. Je me suis demandé jusqu’où les pratiques de développement communautaire étaient intégrées dans les actuelles planification du MSSS.
ChatGPT à la rescousse
C’est la question que j’ai posée à ChatGPT. Qui fut suivie d’autres questions, elles-mêmes suggérées par le logiciel :
- extraire tous les passages du PNSP 2015-2025 relatifs au «soutien au développement des communautés», avec une analyse par domaine
- comparaison structurée entre ce que le Programme national de santé publique 2015 2025 (PNSP) promettait et ce que les études et évaluations (notamment de Institut national de santé publique du Québec — INSPQ) montrent comme état de la mise en œuvre en la matière
- exemples concrets régionaux au Québec de mise en œuvre (et de soutien) du développement des communautés dans le cadre de la politique de santé publique
- un tableau exhaustif pour toutes les régions administratives du Québec (ex : 17 régions) avec les projets connus, leurs forces/faiblesses, et un petit «profil de terrain» pour un quartier urbain défavorisé dans chaque région
Vous pouvez lire le compte-rendu de cet échange : Quelle place pour le soutien au développement des communautés dans les politiques actuelles du MSSS ?
Comme je le notait en fin de parcours, il aurait fallu étendre le questionnement au-delà du champ d’action de la santé pour avoir un véritable portrait du soutien accordé actuellement par l’État au développement des communautés. Mais ce n’était pas ma préoccupation première : je m’inquiétais du peu de visibilité de cet objectif, pourtant réitéré à plusieurs reprises par les politiques de santé publique, dans les données colligées par le comité souhaitant renouveler, réaffirmer la mission du CLSC.
des interventions complexes, des indicateurs qualitatifs
L’exercice avec ChatGPT pour retrouver des références au soutien au développement communautaire dans les textes officiels, pourrait en rester là, au niveau des textes écrits et diffusés, au niveau du débat d’idées et de mots. Un domaine où les LLM (large language models) excellent. Mais la réalité est plus épaisse, plus complexe, elle est faite de sang, de merde, et de rapport de force, de luttes d’influence et de territoires.
Il faut se demander pourquoi les efforts de concertation intersectorielle sont si difficile à implémenter? Est-ce simplement un manque de formation et de compétences locales comme le suggère les évaluations de l’INSPQ? Comme le disait, la publicité des cornichons, « on ne donne pas ce qu’on n’a pas. » Lorsqu’on a que de la formation à offrir, on regarde où il en manque et on interprète les blocages en terme de formation à développer.
Le non-dit, la (supposée) « résistance au changement » c’est aussi, la résistance au pouvoir réducteur, au bulldozer d’une centralisation simplificatrice, destructrice de différence et d’humanité. Ces aspects du réel qui non seulement sont difficiles à mettre en formulaire, mais aussi s’opposent à une approche unilatérale, consensualiste, qui refuse de reconnaître l’altérité et la différence, le conflit. Une approche totalitaire?
Cette difficulté à mettre en œuvre les orientations de développement des communautés dont témoignent le peu de statistiques dans ce créneau d’intervention, est-ce dû à un manque de compétences locales? Ou n’est-ce pas plutôt un manque de reconnaissance, d’adaptation des outils statistiques à une pratique qualitative, qui se joue autant dans le non-dit que dans les rapports officiels et compte-rendus écrits. On peut être un très bon organisateur communautaire et avoir peu de propension à l’écriture. Les capacités d’écoute, essentielles pour permettre à ceux celles qui ne sont pas écoutés de s’exprimer, peuvent donner du pouvoir. Les capacités de liaison entre acteurs différents peuvent s’exercer dans l’ombre d’autant plus efficacement que les dits acteurs auront confiance et ne craindront pas d’être remplacés, de se faire imposer des solutions qu’ils n’ont pas choisies.
Je me suis demandé si les nouvelles technologies, comme cette capacité des ordinateurs d’aujourd’hui à transcrire un flot verbal en texte, et même à le réorganiser pour qu’il devienne plus lisible, est-ce que ces capacités numériques pourraient être mises à profit pour inclure le « qualitatif », ce qui est difficile à mettre dans des cases statistiques?
Peut-être, mais il y a des dangers à mettre par écrit, à rendre explicites les tensions, les intérêts contradictoires, qui s’entrechoquent dans les relations intersectorielles et interinstitutionnelles. Les intérêts et intentions, parfois inavoués, des acteurs ne peuvent pas être mis au jour sans conséquence : réactions défensives, de déni… alors qu’ils sont parfois inconscients. Rendre explicite notre lecture des intentions des acteurs peu parfois servir à l’atteinte des objectifs poursuivi collectivement, mais cela peut aussi transformer les termes du jeu sans pour autant conduire à une solution. Il faut trouver une, des manières de faire mieux voir le travail de développement communautaire dans les CLSC sans nuire à ses fins.
Par ailleurs l’émergence d’instances et d’organisations indépendantes des CLSC visant à soutenir le développement des communautés est importantes : CDC, tables de quartier, municipalités ont toutes un rôle à jouer. Comment articuler l’action d’un partenaire institutionnel (CLSC) avec des acteurs qui souhaitent affirmer, maintenir leur indépendance (organisations communautaires) ou qui sont (plus ou moins) nouveaux dans le champ du DC (municipalités et MRC) ?
Il y a sans doute autant de réponses à cette question qu’il y a de communautés différentes, de configurations différentes des « systèmes d’action locaux », et de capacités distinctes disponibles dans des CLSC qui sont depuis quelques décennies pressés de comptabiliser leurs faits et gestes pour les inscrire dans des plan d’action aux effets mesurables (à court terme si possible).
