Dans son dernier billet sur Substack, ma traduction : Contre la stigmatisation de l’IA, Lawrence Lessig** avance de bons arguments. Il se demande, nous demande en fait, pourquoi on fait la différence entre les juges, PDG ou politiciens qui s’appuient sur des assistants humains dans leur travail d’écriture… et un juge ou PDG qui utiliserait l’IA dans le processus de production de ses écrits.
Lessig prétend que l’accès aux assistants IA est un atout pour ceux-celles qui n’ont pas les moyens de se payer des assistants humains. Oui, sans doute a-t-il un point là. Mais nous sommes encore dans la période où les géants de la tech offrent à perte leurs produits, le temps de les faire adopter. Quand les utilisateurs auront à payer le vrai prix… cela risque d’être moins « populaire » comme accessibilité.
Un autre effet de l’adoption généralisé de l’IA qui est oublié par Lessig, qui insiste sur le fait qu’on devrait juger la qualité des produits et non le processus de production… c’est le gonflement de la quantité de production grâce à l’appui machinique. C’est tellement facile de demander à l’IA de faire une revue de littérature exhaustive, à mettre en introduction de son rapport… que celui qui doit recevoir le rapport sera tenté de faire résumer par l’IA cette logorrhée.
Tous les auteurs et « producteurs de contenu » ne sont pas aussi exigeants en matière de qualité qu’un Lessig, professeur à Harvard. Beaucoup de patrons de médias seront d’abord intéressés par la quantité de « feuillets » (terme d’une autre époque !) de qualité passable (suivant les annonceurs) produit par son unique employé assisté par l’IA. Le déversement de « slop » ne risque-t-il pas d’accélérer encore la chute de qualité de la langue écrite acceptée, acceptable dans nos institutions et médias ?
Soit la technologie sera accessible mais au prix d’une pression environnementale délétère (énergie, bruits, eau…) généralisée, soit la compétition effrénée vers une hypothétique intelligence générique conduira à l’éclatement de la bulle actuelle et au repli de l’offre sur les clientèles les plus solvables. Dans un cas comme dans l’autre le commun des mortels en sort perdant.
Je suis moi-même grand utilisateur de l’IA : pour traduire des articles écrits en anglais (ou allemand ou italien) que je souhaite lire dans ma langue maternelle. Comme je n’ai pas de visée économique (ou de popularité) avec mon blog Gilles en vrac, je ne vois pas l’intérêt de produire plus ou plus vite grâce à l’IA. Dans d’autres circonstances, si j’avais 35 ans plutôt que 75, et que je devais tenter de générer un revenu avec ce blog… peut-être que j’envisagerais d’automatiser certains processus : l’identification des contenus (newsletters, billets et fils RSS) d’intérêt; recherche documentaire thématique; recherche d’illustrations… J’aurais sans doute déjà plongé dans Claude Code pour régler certains détails qui me fatiguent dans l’interface WordPress de ce carnet. Ce que je m’abstiens de faire aujourd’hui parce que…ce sont des détails qui ne valent pas la peine que représenterait une telle « plongée ». À une autre époque j’aurais sans doute apprécié le défi !
Mais est-ce que j’irais jusqu’à faire écrire mes billets ? Pour faire du volume ? Et de l’argent ?? Dans une autre vie, peut-être. Mais depuis toujours je me suis adressé à des humains, parce que je souhaitais les informer, partager avec eux mes coups de cœur, mon enthousiasme ou ma révolte. J’avais le privilège de faire cela librement, sans obligation financière ou contractuelle. Quand je n’aurai plus de coup de cœur ou de révolte à partager, j’arrêterai d’écrire plutôt que de demander à l’IA de le faire pour moi 😉
** Lawrence Lessig est un prof de droit et démocrate (avec un petit « d ») activiste que j’ai connu à l’époque où il menait la bataille contre l’appropriation culturelle et l’extension des droits d’auteurs (voir Free Culture) dont j’ai apprécié récemment les sorties contre le système des Super PAC (Les multiples facettes de notre corruption, Comment faire exploser un Super PAC)1Mes traduction de ses billets Substack qui permet aux milliardaires d’injecter autant d’argent qu’ils le veulent dans les élections américaines.
NOTE : j’ai aussi traduit une référence (citée deux fois) du billet de Lessig sur l’IA :
Ghostwriting the Government par Bridget C.E. Dooling – Écrire à la place du gouvernement (pdf de 55 pages).
Deux articles critiques à lire absolument :
La gauche doit-elle céder aux chants des sirènes de l’intelligence artificielle ? par Romaric Godin, journaliste à Mediapart
Le refus actif de l’IAG, de sa « hype », de ses « gains de temps », de ses « solutions », peut être le fondement d’un mouvement social capable de contester l’ordre capitaliste et la destruction qui l’accompagne. Il reste certes à construire, mais il est néanmoins la seule voie cohérente pour résister au désastre qui vient.
IA : un conflit de classe, par Hubert Guillaud
En fait, hormis les développeurs, « les autres cols blancs ne sont pas encore entrés dans ce monde » constate Colin Jarvis d’OpenAI dans The Economist. Ça tombe mal. Car pour justifier leurs investissements colossaux dans les centres de données, les géants américains de l’IA ont besoin que l’adoption de cette technologie continue de se répandre rapidement, au même rythme qu’elle envahit le développement informatique. Selon The Economist, couvrir le coût de la construction des centres de données nécessitera que les revenus annuels totaux générés par l’IA atteignent 2 500 milliards de dollars d’ici la fin de la décennie, contre environ 150 milliards actuellement.
Notes
- 1Mes traduction de ses billets Substack ↩︎














