La conférence internationale Résister et réinventer – Le développement des communautés comme pilier de la transition socioécologique, organisée par le Collectif des partenaires en développement des communautés, s’est conclue… dans le plaisir du devoir accompli, après plusieurs années de travaux et recherches ayant conduit à la publication de Développement des communautés territoriales et transition socioécologique et au colloque des 27-28 novembre.
Je n’étais pas sur place, au Centre Saint-Pierre à Montréal, mais j’ai quand même assisté virtuellement à tout l’évènement, avec des moments de participation en petits groupes fort appréciés. Je pense en particulier au premier atelier où nous avons pu échanger avec le conférencier Philippe Carbasse, de l’Union Nationale des Acteurs de Développement Local (UNADEL). J’y reviendrai.
Plénière d’ouverture
Une conférence de Nicolas Duvoux, président du Conseil National des Politiques de Lutte contre la Pauvreté et l’Exclusion Sociale (CNLE), en France. Il est l’auteur du rapport Faire de la transition écologique un levier de l’inclusion sociale, (version synthétique). « Les politiques environnementales risquent d’aggraver la pauvreté si elles ne sont pas fondamentalement conçues sous l’angle de la justice. »
La dimension sociale de la transition doit être pleinement intégrée à la gouvernance de la planification, notamment par une meilleure prise en compte des territoires et des collectivités, à qui échoit la mise en œuvre des politiques sociales, ainsi que de la participation des personnes en situation d’exclusion sociale, de pauvreté et de précarité à la conception des politiques de transition.
Faire de la transition écologique un levier de l’inclusion sociale
Nous avons eu un aperçu des travaux du CNLE, dont ce rapport de 300 pages témoigne. Les impacts de la transition souhaitée sont différents selon que votre budget alimentation représente 12 % ou 20 % de votre budget…


Le panel suivant, avec Elisabetta Bucolo, du Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique (Lise) rattaché au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), suivi de Sophie Van Neste, de L’INRS-Urbanisation Culture Société, Chercheuse principale du Labo Équité Climat. Le Lise-Cnam, n’était-ce pas le lieu de rattachement de Jean-Louis Laville ? Autrement dit, ce laboratoire a une longue tradition d’étude de l’économie sociale et solidaire. Je ne pourrais pas vous résumer ces deux conférences, n’ayant pas pris de notes. Mais nous pourrons sans doute retrouver les présentations du 27 novembre sur une page dédiée (à venir) du site du Collectif des partenaires en développement des communautés.
Panel : Démocratiser la transition socioécologique pour un engagement collectif partagé ou comment concevoir ensemble la question socioécologique.
Mme Bucolo était invitée du CRISES en 2024, du 6 mai au 7 juillet. Elle a co-dirigé une publication comparative : Soutenir l’autonomie à domicile : entre innovation et régression. Regards croisés France-Québec dans le champ du vieillissement ( à paraître aux Presses de l’Université Laval). Elle a aussi publié en 2020 Antimafia, une histoire de solidarité – Les associations et les coopératives contre la criminalité aux éditions Le Bord de l’eau.
Mme Van Neste a été titulaire de la Chaire de recherche du Canada en action climatique urbaine. Elle a publié Transitions socioécologiques et milieux de vie Entre expérimentation, politisation et institutionnalisation, disponible gratuitement en format pdf ou epub.
Face à la crise climatique, la transition socioécologique se déploie sous la forme d’initiatives citoyennes qui cherchent à transformer les milieux de vie et qui s’organisent autour de pratiques dans différents domaines d’action, notamment en matière de zéro-déchets, de verdissement, de modes d’habiter ou de production d’énergie. La politisation de ces actions est variée et non linéaire : certains prônent une transformation profonde du monde, d’autres revendiquent une place pour des expérimentations citoyennes qui évitent le conflit.
Transitions socioécologiques et milieux de vie



Panel : La transition socioécologique et la philanthropie dans le développement des communautés territoriales au Québec : résultats d’une recherche partenariale
André-Anne Parent et Ariane Hamel nous ont présenté une synthèse de la recherche sur le rôle, l’évolution et la perception de l’action des sociétés philanthropiques dans le soutien au développement des communautés.

Je ne tenterai pas de résumer la recherche sur les relations entre les communautés territoriales et les fondations philanthropiques, le chapitre 3 du livre lancé à l’occasion du colloque y est consacré. Pour ceux et celles qui n’étaient pas présents au Centre St-Pierre (une copie du livre était remise aux participants sur place), vous devrez faire comme je l’ai fait : l’acheter. Incidemment, je me demande pourquoi les résultats de ces deux recherches qui ont été subventionnées par le CRSH1Deux projets : Transition socioécologique et lutte aux changements climatiques dans les démarches de développement territorial (CRSH #890-2019-0058) et Nouvelles formes de philanthropie en soutien aux démarches de développement territorial (CRSH #435-2020-0927) et soutenues par des fondations philanthropiques, pourquoi les résultats ne sont pas diffusés plus librement, comme l’ont été les résultats de la recherche Transitions socioécologiques et milieux de vie, par Sophie L. Van Neste et al, publiés aux Presses de l’Université de Montréal ?
Par ailleurs, beaucoup des travaux réalisés au cours de ces deux recherches ont déjà été diffusés : les huit (8) monographies réalisées sur des démarches de développement territorial; un Outil de réflexion pour un développement des communautés territoriales inscrit dans la transition socioécologique; en plus de dizaines de communications et publications : voir la liste des publications (en date du mois de mai). Pour un bon résumé de la démarche et des résultats, l’article (en libre accès) de René Lachapelle et al. dans la Revue canadienne de recherche sur les OSBL et l’économie sociale : Transition socioécologique et économie sociale et solidaire en développement des communautés territoriales.
J’ai trouvé particulièrement intéressant ce compte-rendu d’une « journée inter-sites » tenue en décembre 2024, qui résume les enjeux et pointe (liens hypertextes) vers les présentations : Transition socioécologique et philanthropie dans le développement des communauté territoriales au Québec : enjeux actuels. Compte rendu de la rencontre intersites des recherches partenariales sur la Transition socioécologique et la philanthropie dans le développement des communautés territoriales, par Geneviève Le Dorze-Cloutier. Parmi les présentations du jour : Andrée-Anne Parent sur la Théorie de l’acteur-réseau et celle de Ariane Hamel sur une Analyse transversale de la philanthropie.
Deux ateliers
Du premier atelier (en ligne) auquel j’ai participé (Comment se modulent les métiers et pratiques du développement des territoires à l’heure de la transition socioécologique? avec Philippe Carbasse, de l’UNADEL) je retiens ses références aux outils et processus développés par la Fabrique des transitions. Parmi les guides et manuels qui me semblent d’intérêt pour notre objet : Les 5 dimensions de la mise en récits (M.E.R.) (La Mise en récits comme véritable outil stratégique de conduite du changement, 76 pages); Les 4 Fondamentaux de la conduite de changement systémique (4 principes directeurs fondamentaux repérés dans les territoires pionniers pour engager, coopérer, piloter et révéler la valeur des transitions, 66 pages); Les 4 Fantastiques des territoires en transition (une synthèse des principaux enjeux propres aux élus, aux agents des collectivités, aux acteurs socio-économiques et aux agents de l’État territorial à l’heure des transitions, 58 pages)




Mon deuxième atelier (en ligne) avait pour titre Comment travaille-t-on avec des « pas pareils »? De l’industrie aux groupes communautaires. Région de biosphère Manicouagan-Uapishka. Probablement à cause de la situation géographique et du nom Uapishka, j’étais sous l’impression que les « pas pareils » référeraient aux nations autochtones ! Mais non, il s’agissait de la grande entreprise (ALCOA), qui est un grand employeur de la région et qui soutient une démarche collective régionale animée par RMBMU, qui a pris la forme de trois entités (MU Conseils, une boite de services-conseils en stratégies participatives, la Station Uapishka, une station de recherche et d’écotourisme et Biosphère, le volet de développement de projets environnementaux, scientifiques et éducatifs) et la Fondation Uapishka, pour financer les projets soumis au volet Biosphère.
Davis Béland, chargé de projet et conseiller au RMBMU, nous a décrit les processus d’engagement des partenaires (entreprise, municipalité, société civile, citoyens…) et la structuration des instances mises en place pour coordonner et diriger les initiatives.
Ma question résiduelle : comment situer l’économie dans les DDT2Démarches de développement territorial ?
Considération préalable
Je ne voudrais pas que ma question soit interprétée comme un rejet ou une sous-estimation de la valeur des démarches décrites par les recherches de Bourque et al. Huit démarches territoriales ont été retenues parmi les 17 qui semblaient d’intérêt au regard des critères de sélection, 17 démarches qui elles-mêmes avaient été identifiées parmi quelques 200 « démarches territoriales ». Les nombreux acquis et expériences relatés dans les monographies et documents issus des recherches sur les DDT et la TSE de même que ceux et celles qui ont été exposées lors des ateliers au colloque (je n’ai pu participer aux ateliers sur place) doivent continuer d’être étudiés et soutenus.
Je comprends qu’on ait interprété la transition socio-écologique en insistant sur la dimension sociale de la transition, les porteurs des projets (démarches retenues et recherches menées) étant pour l’essentiel des travailleuses sociales, organisateurs communautaires et animateurs-accompagnatrices de collectivités et des professeur.e.s et doctorantes en travail social.

Justice sociale VS transition écologique
J’ai été surpris de voir (dans les textes consultés) l’opposition entre ces tendances (justice sociale VS transition écologique) présentes au sein des démarches étudiées présentées comme des controverses importantes. Je m’attendais à ce que ce soit plutôt l’opposition entre le développement économique et une transition juste… mais l’absence des acteurs économiques explique sans doute ce déplacement de la controverse.
Ça me fait penser aux luttes entre les ML et les trotskistes ! On s’obstine sur les trémas et points de suspension pendant que le Capital s’en met plein les poches. Bon, je charrie un peu mais vous voyez ce que je veux dire.
De plus, il est très difficile de mobiliser des représentants du secteur économique dans les processus de planification et de développement, quels qu’ils soient : les petites et moyennes entreprises ont d’autres chats à fouetter que d’aller palabrer dans des réunions qui n’en finissent plus. D’autant plus si celles-ci sont animées par des gauchistes et des écologistes, qui se pincent le nez aussitôt qu’on parle d’économie.
Une autre façon de parler d’économie : la mésoéconomie
Je ne voulais pas choquer les travailleurs sociaux et les militants écologistes… ou peut-être un peu. Mais on les aime bien quand même : il faudrait les inventer s’ils-elles n’étaient pas là pour nous rappeler ce qu’on oublie trop facilement, quand on roule, la « broue dans l’toupet », sur les routes de nos emplois et carrières : ces populations exclues, ces équilibres bio-écologiques fragilisés…
Mais si l’on veut vraiment « sortir de nos silos » et mobiliser « tous les secteurs » dans nos démarches visant la Transition… il faudra se résoudre à élargir le champ de l’économie au-delà de l’économie sociale et coopérative. Il faudra pour ce faire déployer beaucoup de créativité afin de retenir l’attention de personnes très occupées et peu enclines à la palabre… mais qui ont des moyens et des intérêts qui ne sont peut-être pas si éloignés des nôtres : l’avenir de leurs enfants, de la planète ne les laissent pas indifférents. Heureusement les accompagnateurs des démarches collectives en ont, de la créativité !
Si nous devons imaginer un autre futur pour nos sociétés, il faudra que nos frères, nos soeurs, nos cousins, cousines, nos voisins, voisines s’y retrouvent, s’y sentent aussi chez eux. Nous devrons comprendre, saisir et exprimer la valeur des contributions qu’ils-elles ont, actuellement et auront potentiellement dans une société en transition. Les régions, localités ou collectivités d’appartenance des entreprises qui oeuvrent dans nos milieux se situent parfois à des échelles différentes de celles qui fondent les démarches territoriales. C’est ce qu’un commentaire de Béatrice Alain, DG du Chantier de l’économie sociale laissait entendre : certaines entreprises doivent se brancher sur un bassin plus large pour assurer la rentabilité d’un produit (des habitations).
Pour intégrer correctement la dimension économique dans les DDT, il faut un langage commun, une manière d’appréhender les enjeux, les frontières, les identités et réseaux mobilisés par les entreprises. La mésoéconomie propose des outils théoriques et méthodologiques pour une telle appréhension. Les auteurs Thomas Lamarche et Jérémie Bastien l’identifient comme l’économie politique des milieux, ou encore une économie des territoires.3Présentation par l’éditeur : Les économistes d’aujourd’hui sont souvent limités dans leurs travaux par les approches microéconomiques et macroéconomiques qui peinent à rendre compte de certaines réalités trop plurielles, par exemple dans les secteurs du numérique ou de la santé.
La mésoéconomie fait le lien entre les niveaux macro et micro, et donne les outils pour faire face aux problématiques actuelles touchant à l’économie politique, industrielle et territoriale.
la méso-analyse naissante va articuler études empiriques (analyse statistique, enquêtes, etc.) et construction théorique (concept de sous-système par exemple, cf. infra) dans le but de produire un mode d’explication endogène de variations considérées alors comme exogènes par la majorité des théories économiques.
Lamarche, Thomas; Bastien, Jérémie. Mésoéconomie : Penser une économie politique, industrielle et territoriale (Éco Sup) (p. 27).
Se distinguant des modèles standards de l’économie (micro et macro) la mésoéconomie veut « rend[re] compte ici des dynamiques territoriales qui structurent la mésoéconomie, en insistant sur la variété des liens aux milieux. » Les territoires ne sont pas abordés comme uniquement des ressources et sous l’angle des « avantages comparatifs » mais plutôt celui des « avantages différenciatifs » (Bernard Pecqueur). La mésoéconomie s’inscrit, ajoute aux travaux sur l’économie territoriale et l’économie de proximités.
Il s’agit notamment de faire discuter économie industrielle (institutionnaliste) et économie régionale. Le positionnement est résolument critique par rapport à certaines évolutions de l’économie industrielle, refusant une vision allocative des ressources pour privilégier une démarche centrée sur la production en s’intéressant plus à la création de ressources qu’à une approche par la dotation. (p. 51)
la mésoéconomie s’attache à la pluralité des modes d’organisation économique, même s’ils sont dominés, peu visibles. Il y a une implicite dimension polanyienne de cette réflexion : l’encastrement dans la sphère culturelle, sociale, communautaire reste essentiel pour une grande partie de l’activité économique, mêlant redistribution et réciprocité, mais ce ne sont pas ces activités qui font l’objet d’une politique publique en faveur de la croissance, de l’emploi ou de la compétitivité des nations. (p. 58)
À l’instar des enjeux environnementaux qui sont invisibles durant la période fordiste du fait notamment de la quasi-gratuité de la nature considérée et exploitée comme une ressource (Rousseau, 2003), le territoire a pu être invisibilisé, écrasé par la construction d’une vision macroéconomique nationale, et d’une politique économique qui s’est façonnée sur le cadre national – et qui a pris la forme du keynésianisme favorisant la croissance pendant un long après-guerre. (p. 58)
Idem
Je n’irai pas plus loin, ici, à propos de cette mésoéconomie. Je compte y revenir prochainement plus en détails car cette approche, qui est à la fois une théorie et une méthodologie, me semble une avenue prometteuse pour mieux saisir et inclure les processus et dynamiques économiques dans les démarches de développement territorial.
Je le redis : je ne veux pas diminuer d’aucune manière la richesse et la réussite de la démarche ambitieuse réalisée par l’équipe nombreuse réunie autour de Denis Bourque. Je crois simplement qu’il nous faudra aller plus loin dans l’ouverture des silos et la compréhension de la dimension économique de nos territoires pour faire qu’advienne une véritable transition qui soit à la fois sociale, écologique et économique.
Notes
- 1Deux projets : Transition socioécologique et lutte aux changements climatiques dans les démarches de développement territorial (CRSH #890-2019-0058) et Nouvelles formes de philanthropie en soutien aux démarches de développement territorial (CRSH #435-2020-0927)
- 2Démarches de développement territorial
- 3Présentation par l’éditeur : Les économistes d’aujourd’hui sont souvent limités dans leurs travaux par les approches microéconomiques et macroéconomiques qui peinent à rendre compte de certaines réalités trop plurielles, par exemple dans les secteurs du numérique ou de la santé.
La mésoéconomie fait le lien entre les niveaux macro et micro, et donne les outils pour faire face aux problématiques actuelles touchant à l’économie politique, industrielle et territoriale.


Pose d’excellentes questions et propose de bonnes pistes de réflexions. Merci Gilles
Réjean Mathieu
Merci Réjean, ton commentaire est un cadeau !