la guerre intérieure

En lisant cet article (War Machines and Public PowerMachines de guerre et pouvoir public, ma traduction) de Alex Taek-Gwang Lee1Professeur de philosophie et d’études culturelles, à Kyung Hee University ça m’a fait penser à l’article de W. Streeck… à propos d’une théorie de Engel sur les moyens de destruction qui évoluent en parallèle et en opposition aux moyens de production… Coïncidence, il y a cinq ans aujourd’hui, le 18 janvier 2021, dans la partie « histoire profonde » d’un long billet intitulé Pour boucler 2020, je référais à l’article de Streeck, Engels’s Second Theory — Technology, Warfare and the Growth of the State, publié quelques mois auparavant dans le numéro 123 de New Left Review. J’ai fait remarquer cet article à l’auteur ATG Lee, qui m’a remercié car il ne le connaissait pas. J’ai décidé de traduire cet article, pour mieux le relire : La deuxième théorie d’Engels – Technologie, guerre et croissance de l’État.

Vers la fin du texte de Streeck :

nous assistons actuellement à une nouvelle transformation radicale grâce aux nouvelles forces de destruction microélectroniques, qui permettent d’espionner sans limite les adversaires réels et potentiels et, grâce à l’utilisation de drones, de les éliminer individuellement. L’organisation sociale de ce travail d’extermination correspond à la reprivatisation d’une grande partie de la guerre : l’externalisation des missions mortelles à des entreprises privées, qui maîtrisent et développent désormais les nouvelles technologies de manière plus efficace et plus rentable ; et le remplacement des citoyens-soldats conscrits de la modernité européenne et américaine par des services spéciaux professionnalisés – le remplacement, si vous voulez, de l’armée permanente par une milice flexible et ajustable composée de marchands de haute technologie et de mercenaires de la mort.

Une situation qui « dispense largement les régimes de la nécessité de mobiliser le consentement de la population pour des opérations militaires lointaines : personne n’est contraint de participer, de risquer sa vie pour son État ». « Les drones Tesla contre les drones Huawei, un bataille diffusée comme un divertissement. » C’est ce qu’on pouvait prévoir, imaginer en 2020… mais les brutes embauchées par les services ICE et des Border Patrols américains sont bien là, sur un terrain préparé par une longue diatribe contre l’immigration qui a donné lieu à des batailles pour plus d’équité raciale, particulièrement vivantes dans un État comme le Minnesota. Mais en même temps, on n’est pas si loin de ce que décrit Streeck : les nouvelles recrues de ICE sont les membres d’une armée quasi-privée levée par le bureau du président américain. Et pendant que les Américains regardent à la télé ce qui se passe à Minneapolis… Palantir, les GAFAMs et les fabricants d’armes s’en mettent plein les poches.

L’article de ATG Lee, se veut un commentaire sur un séminaire de Deleuze « Appareils d’État et machines de guerre ».2Transcription (et enregistrement audio) du cours de Gilles Deleuze donné le 6 novembre 1979 à Vincennes. Que je n’ai pas encore lu.

Même lorsque l’ennemi est étranger, les opérations décisives de la guerre sont dirigées vers l’intérieur. La guerre réorganise la vie sociale par des mesures exceptionnelles qui fracturent la population, créant des divisions entre les vies gouvernables et les vies sacrifiables, entre les sujets loyaux et les sujets suspects. Le « front » traverse ainsi la société elle-même. C’est pourquoi toute guerre est structurellement une guerre civile: pas nécessairement une guerre entre factions qui s’affrontent ouvertement, mais une guerre dans laquelle le pouvoir public de l’État s’affirme contre le corps social, le remodelant par la coercition.

Machines de guerre et pouvoir public, ATG Lee

Le discours guerrier et les initiatives militaires de T. se font en parallèle à une répression et des manoeuvres provocatrices à l’intérieur du pays, particulièrement dans les Etats qui lui sont critiques… comme le Minnesota. Une armée quasi-privée, achetée 75 millards US$ sur quatre ans, aux frais de l’État américain (sous la contrainte d’un blocus budgétaire et de l’arrêt des services publics ? Non car le blocage budgétaire avec arrêt des services publics pendant 43 jours s’est conclut en novembre 2025). À cela s’ajoutent 65 milliards US$ sur quatre ans pour le Customs and Border Protection (CBP).

Le coût de 170 milliards de dollars lié à l’application des lois sur l’immigration éclipse les autres dépenses liées à l’application des lois au niveau fédéral, étatique et local. Il est supérieur aux dépenses annuelles consacrées à la police par les gouvernements des 50 États et du district de Columbia réunis. (…)

Le programme de financement de juillet 2025 alloue des sommes colossales aux expulsions tout en négligeant les processus nécessaires à un système d’immigration équitable et viable, tels que les juges chargés de l’immigration qui veillent à ce que les citoyens ou les immigrants ne soient pas expulsés à tort. Il en résultera un système déséquilibré, axé uniquement sur la répression.

Big Budget Act Creates a “Deportation-Industrial Complex” , Brennan Center for Justice

Je devrais sans doute lire le séminaire de Deleuze pour comprendre les subtilités du texte de ATG Lee.

Notes

  • 1
    Professeur de philosophie et d’études culturelles, à Kyung Hee University
  • 2
    Transcription (et enregistrement audio) du cours de Gilles Deleuze donné le 6 novembre 1979 à Vincennes. Que je n’ai pas encore lu.

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