L’expérience individuelle face à une synthèse Cochrane

Mon parcours de dix ans à la recherche d’un langage scientifique pour les preuves individuelles.

Traduction de Individual Experience vs. The Cochrane Review par Ben Recht sur Substack, le 20 mai 2026.


Dans mon dernier billet, j’ai glissé une petite remarque en passant sur le fait que maximiser le bien-être des populations nécessite d’effacer les individus. Vous vous demandez peut-être pourquoi ? Les individus sont des unités au sein d’une population plus large. Une population est un groupe d’individus. Améliorer le bien-être à grande échelle doit donc améliorer le bien-être de ces unités.

Sauf que nous savons tous que ce n’est pas vrai. Maximiser les moyennes ne dit rien sur les résultats d’un individu en particulier. En fait, les décisions qui maximisent les moyennes nuisent souvent à certains des individus qui composent l’ensemble. Les individus d’une communauté ont toujours des intérêts communs, mais ils ont aussi de nombreux intérêts divergents. La question de savoir quels intérêts sont maximisés relève d’une décision politique qui, par la force des choses, laisse d’autres intérêts de côté. Nos indicateurs et nos mesures peuvent avoir une grande valeur pour la société tout en rendant beaucoup de gens malheureux.

Et comment ces individus devraient-ils prendre des décisions concernant leur propre vie ? Vous pourriez vous convaincre que la rationalité mathématique a du sens pour un État bureaucratique ou une entreprise. Cependant, il est beaucoup plus difficile de justifier le fait d’être un individu mathématiquement rationnel.1À moins que vous ne buviez beaucoup de Kool-Aid « slate-star-less-wrong ». La quantification, l’abstraction, la hiérarchie et les statistiques peuvent aider à organiser et à orienter la prise de décision à grande échelle. Mais si l’un des objectifs fondamentaux de la quantification est la lisibilité pour l’intersubjectivité, pourquoi avez-vous besoin de chiffres pour donner un sens à votre expérience personnelle ? Pourquoi est-il utile de vous considérer comme un État ?

Rien ne motive davantage ma recherche que cette tension entre la population et l’individu. C’est mon principal centre d’intérêt depuis 2020.2Que s’est-il passé en 2020 ? Je ne m’en souviens pas. Mais susciter de l’intérêt pour ces sujets a été un combat de longue haleine. Essayez de dire à quelqu’un dans les sciences humaines que vous voulez étudier l’épistémologie des études de cas. Il est si facile de passer pour un excentrique.

Bien sûr, les scientifiques sont incapables de voir l’irrationalité pure de la science. Appliquer aveuglément des résultats de population à des individus exige beaucoup de foi. Nous disposons d’un langage scientifique formel pour comprendre les moyennes de population. Ce langage est incohérent lorsqu’il est réorienté vers les individus. Prenons notre référence en matière d’inférence causale, l’essai contrôlé randomisé. Ces essais permettent d’estimer la proportion de personnes dans une cohorte expérimentale qui tireraient profit de la prise d’un médicament. Mais supposons que vous meniez un essai auprès de 600 personnes et que vous constatiez que 20 % du groupe témoin a un mauvais résultat, et 10 % du groupe de traitement a un mauvais résultat.3(p<0,001) Qu’est-ce que cela dit de mon résultat ? Malheureusement, ce résultat en soi ne dit rien. Nous aimerions affirmer que l’intervention réduit mon risque d’un facteur 2. Mais qu’est-ce que le risque individuel, au juste ?

Malgré cette étrange incapacité à vraiment dire quoi que ce soit sur le bénéfice individuel, lorsque vous essayez de trouver un langage non statistique et non quantifié pour dire des choses précises sur les gens, vous êtes relégué dans le panier de la pseudoscience ou, si vous en faites assez, de la « bro-science ». Les anecdotes ne sont pas des données. Votre remède miracle est toujours un coup de chance. Votre expérience personnelle est éclipsée par cette revue systématique impénétrable de 500 pages. Quiconque n’est pas d’accord avec le consensus des experts passe pour un anticonformiste irrationnel.

Cependant, de nombreuses pratiques que les gens trouvent bénéfiques échappent au prisme postmoderne de l’essai randomisé. Il est vraiment difficile de mener des ECR sur la transplantation d’organes. On ne peut pas faire d’ECR pour la physiothérapie. On ne peut certainement pas en faire pour le massage ou la chiropraxie. C’est hilarant que nous nous soyons convaincus de pouvoir le faire pour la psychologie, malgré des décennies d’échecs « scientifiques » embarrassants. Et quand on commence à s’intéresser à la « science du sport », on se rend compte à quel point il est ridicule d’essayer d’imposer un carcan scientifique à toute l’expérience humaine. Aucun essai randomisé n’explique Victor Wembanyama.

Je pourrais m’en prendre à bien plus que les ECR. Les individus n’existent pas dans le calcul de la rationalité. Aucun des piliers de la rationalité mathématique dont je parle dans *The Irrational Decision* n’a vraiment de sens pour les individus. Je pourrais tenir un discours similaire sur la théorie des jeux, la prédiction statistique ou l’optimisation.

L’optimisation, en particulier, est difficile à appréhender. J’ai reçu beaucoup de questions sur l’optimisation personnelle lors des discussions autour de mon livre. Beaucoup de gens trouvent utile de considérer leur vie comme un ensemble de problèmes d’optimisation. Si l’on veut viser le meilleur, cela signifie qu’un chiffre doit augmenter, n’est-ce pas ?

Ne vous méprenez pas, j’adore l’optimisation moi aussi ! Est-ce que je suis obsédé par mon installation de café à la maison, mon programme d’entraînement, mon horaire d’écriture ? Bien sûr que oui. Est-ce que c’est mal ? Est-ce que ça veut dire que je ne suis qu’un rouage de la machine capitaliste ? Ces questions constituent la base d’une conversation qui mérite d’être menée.

Or, voici un paradoxe agaçant. Si nous voulons un langage pour parler de l’expérience individuelle, il doit comporter un élément d’intersubjectivité. C’est là qu’intervient le piège de la quantification. Le pouvoir mimétique de ce piège signifie qu’un langage commun pour discuter de l’expérience individuelle risque toujours d’être contaminé par la quantification scientifique. Mais ce n’est pas une fatalité. La plupart des gens partagent leurs expériences sans chiffres ni graphiques. Nous partageons évidemment nos expériences à travers l’art, la musique et la littérature. Ce sont là aussi des langages communs.

Dans la suite de ce blogue, je souhaite trouver un langage pour échanger sur nos expériences individuelles. Je veux écrire sur cette étrange tension entre le piège de la quantification et l’individu. Les gens trouvent le moyen de faire des choses incroyables sans consulter constamment la littérature scientifique. Comment pouvons-nous parler de points communs sans les réduire à des chiffres ou à des statistiques ? J’avais d’abord pensé que ce serait le sujet du dernier chapitre de The Irrational Decision, mais je me suis rendu compte que c’était beaucoup trop vaste et difficile à manier pour y tenir. Il faudra que ce soit un livre à part entière. Un jour.

En attendant, je vais essayer de le rédiger ici.


Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.

Notes

  • 1
    À moins que vous ne buviez beaucoup de Kool-Aid « slate-star-less-wrong ».
  • 2
    Que s’est-il passé en 2020 ? Je ne m’en souviens pas.
  • 3
    (p<0,001)