Traduction de From GDP to what? par Peri Dworatzek sur The Sufficiency and Wellbeing Magazine (Substack) le 6 mars 2026.
Il y a près de 20 ans, quelques petits pays situés aux antipodes les uns des autres ont marqué l’histoire en accordant officiellement la priorité au bien-être dans leurs gouvernements nationaux. L’un des exemples les plus remarquables est celui du Bhoutan, qui s’est fait connaître dans le monde entier comme le premier pays à avoir inscrit le bonheur national brut (BNB) dans sa constitution. Le Bhoutan est devenu un leader mondial en abandonnant le produit intérieur brut (PIB) comme principale mesure du développement et du bien-être. Bien que le Bhoutan n’ait pas cessé d’utiliser le PIB, il a intégré le BNB comme un complément holistique pris en compte dans les décisions gouvernementales. Le BNB est composé de 33 indicateurs qui évaluent, entre autres, la santé, l’éducation, la diversité culturelle et la résilience écologique de la population, et qui vont au-delà des mesures subjectives du bonheur. En accordant une attention particulière au bien-être, le Bhoutan a vu son BNB augmenter ; entre 2010 et 2022, le Bhoutan a enregistré une augmentation de plus de 7 % du pourcentage de « personnes heureuses ».
À peu près au moment où le Bhoutan a inscrit le BNB dans sa constitution, l’Équateur et la Bolivie ont également donné la priorité au bien-être en intégrant le Buen Vivir dans leurs constitutions. Le « Buen Vivir » est une philosophie culturelle indigène qui a vu le jour en Équateur et en Bolivie au début des années 2000. Le « Buen Vivir » met l’accent sur les liens physiques et spirituels qui unissent les êtres humains au monde naturel. En 2008, l’Équateur a inscrit le « Buen Vivir » dans sa constitution, le mentionnant 25 fois dans plusieurs sections, notamment en accordant des droits au « Buen Vivir » et à la nature. Un an plus tard, la Bolivie a inscrit le Buen Vivir dans sa constitution en tant que principe directeur pour son gouvernement national. Bien que ces deux pays n’aient pas cessé d’utiliser le PIB comme mesure du progrès économique, ils ont modifié la manière dont les décisions politiques et le développement national sont pris à l’intérieur de leurs frontières grâce à l’intégration du Buen Vivir.
Quelques années plus tard, le Bhoutan a appelé les autres pays du monde à aller au-delà du PIB. Soixante-huit États membres des Nations unies (ONU) ont soutenu cette résolution, mais le suivi de l’augmentation en pourcentage du PIB reste la norme pour mesurer les progrès.
En mai 2023, le secrétaire général de l’ONU a publié une note d’orientation appelant les États membres à aller au-delà du PIB. Cette note visait à donner suite à la demande de longue date de remplacer le PIB par d’autres indicateurs. Elle appelait spécifiquement à une utilisation accrue des objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies comme alternative au PIB. Cependant, même si les ODD sont désormais connus dans le monde entier, la question reste de savoir s’il s’agit du cadre que les pays devraient utiliser pour s’éloigner du PIB. Les ODD présentent de nombreuses limites, car ils ne fournissent pas d’indicateurs suffisamment solides et spécifiques pour que les pays puissent les suivre. Par exemple, on sait que les pays sélectionnent les objectifs auxquels ils adhèrent, car les objectifs poursuivis par un pays ne sont pas réglementés. Cela va plus loin que le greenwashing – rainbow washing – car les pays ne font que peu de progrès tout en affichant partout des encadrés aux couleurs vives pour que les gens les voient.
Depuis que des appels ont été lancés au niveau mondial pour donner la priorité au bien-être et s’éloigner du PIB, il reste à déterminer quel cadre et quels indicateurs les pays devraient utiliser. Deux pays souvent cités pour leurs progrès sont le Canada et la Nouvelle-Zélande.
Le Canada tente de mettre en place un cadre de bien-être afin de modifier la manière dont les progrès sont mesurés. En 2021, le ministère des Finances du gouvernement canadien a publié « Mesurer ce qui compte : vers une stratégie sur la qualité de vie pour le Canada », qui vise à mesurer et à suivre la qualité de vie des Canadiens afin d’élargir, mais non de remplacer, l’utilisation du PIB. Contrairement à d’autres approches nationales, celle-ci est fondée sur des données, ce qui permet d’étayer les décisions du gouvernement. Depuis la mise en place de ce cadre, Statistique Canada, l’agence nationale de statistique, a créé un carrefour de la qualité de vie qui suit les progrès réalisés à l’aide de 91 indicateurs répartis en cinq domaines : prospérité, santé, bonne gouvernance, environnement et société (image 1). Ces données peuvent être ventilées par zone géographique (au niveau provincial et municipal) et par caractéristiques démographiques (sexe, âge, etc.). Il n’est toutefois pas certain que ce cadre empirique ait influencé les politiques et les décisions gouvernementales au-delà du PIB. Cela pourrait ne pas être le cas. Par exemple, dans le dernier budget fédéral publié en novembre 2025 par le Parti libéral dirigé par le Premier ministre Mark Carney, le PIB a été mentionné 189 fois, tandis que le cadre de la qualité de vie n’a été mentionné qu’une seule fois. Il reste à voir si le Canada adopte une perspective plus large pour évaluer les progrès nationaux.
La Nouvelle-Zélande est souvent citée comme un autre pays qui tente de réduire l’influence du PIB. En Nouvelle-Zélande, le Trésor – Te Tai Ōhanga, un département du gouvernement central qui donne des conseils en matière de politique économique et financière, a adopté un cadre de bien-être. Ce cadre, He Ara Waiora, met l’accent sur les approches maories d’une conception holistique et intergénérationnelle du bien-être. Ce cadre englobe le bien-être humain fondé sur l’eau (wai) comme source de vie (ora). Le Trésor public – Te Tai Ōhanga estime que l’approche Mātauranga Māori s’applique à tous les habitants de la Nouvelle-Zélande. Quelque peu similaire aux approches Buen Vivir en Équateur et en Bolivie, ce cadre inclut un élément spirituel en plus des domaines humain et environnemental (image 2). Wairua, le domaine spirituel, est placé au centre pour refléter les croyances et les valeurs. Te Taiao, le domaine environnemental, entoure l’esprit, car le bien-être environnemental est intrinsèquement lié au bien-être humain. Le troisième domaine, extérieur, Te Ira Tangata, reflète les relations intergénérationnelles humaines. Au cours des premières étapes, le Trésor public – Te Tai Ōhanga a produit des lignes directrices pour la mise en œuvre de He Ara Waiora dans le cycle politique, y compris la conception d’outils d’application.

Une modification a ensuite été apportée à la loi néo-zélandaise sur les finances publiques, qui exige la publication d’un rapport sur le bien-être au moins une fois tous les quatre ans. À ce jour, la Nouvelle-Zélande n’a publié qu’un seul rapport de ce type, en novembre 2022. La Nouvelle-Zélande a également créé un tableau de bord de données intitulé « Living Standards Framework » (cadre des niveaux de vie) qui met en évidence le bien-être individuel et collectif. Ce tableau de bord couvre 12 domaines, dont l’appartenance culturelle, la santé et le bien-être subjectif, avec plusieurs indicateurs dans chaque domaine qui peuvent être ventilés par caractéristiques démographiques (par exemple, l’âge et le sexe). Bien que la Nouvelle-Zélande n’ait pas adopté de mesure spécifique dans sa constitution, elle a créé un cadre solide qui intègre les concepts et les connaissances autochtones, fournit des orientations politiques et s’appuie sur des données.
Lorsque l’économiste russo-américain Simon Kuznets a inventé le PIB, il a averti qu’il s’agissait d’un indicateur profondément imparfait. Il ne peut à lui seul évaluer le bien-être économique et social, car il exclut de nombreux aspects, tels que les coûts environnementaux et sociaux, le travail non rémunéré, etc. Si cela nous apprend quelque chose, c’est qu’un seul indicateur ne suffit pas pour évaluer le bien-être économique et social. Pourtant, le PIB reste l’indicateur le plus largement utilisé pour évaluer la santé économique et émettre des hypothèses sur le bien-être humain par les pays, les régions et les villes. Les pays doivent cesser d’utiliser un seul indicateur pour prendre des décisions en matière de politique et de gouvernance. Ils doivent plutôt suivre l’exemple de ces autres pays en inscrivant dans leur constitution des mesures allant au-delà du PIB, en collaborant avec les communautés autochtones pour intégrer les philosophies autochtones dans les cadres nationaux de bien-être et en fournissant des preuves empiriques pour guider la mise en œuvre des politiques.
Les traductions de 2026 (.xlsx) – celles de 2025 – par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles
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