Voici un résumé d’environ 1 000 mots de cet article de Peter J. Verovšek, traduit en français sur le blogue Gilles en vrac.
Reprendre le contrôle des marchés : Jürgen Habermas sur la colonisation de la politique par l’économie
Reprendre le contrôle des marchés : Habermas contre la colonisation de la politique par l’économie
Contexte et thèse centrale
Cet article, publié en 2021 dans la revue Political Studies, part d’un constat que la Grande Récession (2007–2012) a rendu criant : les forces du marché international ont progressivement pris le contrôle de fait de la politique. Des institutions comme le FMI et les marchés financiers mondiaux ont démontré leur capacité à dicter leur politique à des États formellement souverains, les contraignant à libéraliser leurs économies, à renflouer des banques surendettées et à brader des actifs publics. Cette situation a engendré une crise profonde de légitimité démocratique.
Face à ce diagnostic, l’auteur avance que la pensée de Jürgen Habermas — en particulier sa thèse de la « colonisation du monde de la vie » (Kolonialisierung der Lebenswelt) — offre les outils conceptuels les plus pertinents pour théoriser et combattre cette emprise du capitalisme financier sur la démocratie.
La thèse de la colonisation chez Habermas
Habermas distingue deux grands registres de la vie sociale : le monde de la vie, espace des échanges communicatifs, des normes partagées et de la délibération démocratique, et le système, composé de deux sous-systèmes fonctionnels — l’administration (le pouvoir) et l’économie de marché (l’argent). Ces sous-systèmes obéissent à leurs propres logiques internes, indépendantes des délibérations humaines. La colonisation survient lorsque ces forces systémiques débordent leurs sphères légitimes et envahissent des domaines de la vie qui devraient rester gouvernés par la délibération et le consensus. Ce faisant, elles poussent les individus à se traiter mutuellement comme des moyens plutôt que comme des fins, propageant une rationalité purement instrumentale au détriment des relations humaines et démocratiques.
Habermas ne rejette pas les marchés en tant que tels. Il reconnaît leur utilité comme mécanismes de coordination économique efficaces. Ce qu’il refuse, c’est leur autonomisation totale et leur capacité à s’imposer sans contrôle à l’ensemble des sphères sociales et politiques.
Habermas et Marx : un « marxisme tempéré »
L’auteur soutient que, contrairement à une lecture répandue qui présente Habermas comme un libéral modéré ayant abandonné toute critique du capitalisme, il existe une continuité fondamentale entre son projet et celui de Marx. Tous deux s’opposent aux théories économiques qui naturalisent le fonctionnement des marchés, les présentant comme soumis à des lois immuables — à la manière des lois physiques — que la politique ne saurait ou ne devrait pas contester.
Au XIXe siècle, Marx s’est battu contre les physiocrates et les économistes libéraux classiques (Smith, Turgot, Quesnay) qui assimilaient les régularités économiques à un ordre naturel intangible. De même, Habermas s’oppose tout au long de sa carrière aux économistes des écoles ordolibérale de Fribourg et néolibérale de Bocconi, qui prônent une non-intervention de l’État dans le marché et présentent l’austérité comme la seule réponse rationnelle aux crises.
Ce « marxisme tempéré » de Habermas se distingue du marxisme orthodoxe : il n’appelle pas à la suppression du marché ni à la dictature du prolétariat. Il cherche plutôt à subordonner le fonctionnement des marchés à un contrôle démocratique, à faire en sorte que l’économie serve les citoyens et non l’inverse.
La Grande Récession et la crise de la zone euro
L’auteur illustre cette thèse à travers les écrits politiques d’Habermas sur la crise de la zone euro. Après 2008, les États européens, incapables de dévaluer une monnaie commune qu’ils ne contrôlaient pas seuls, ont été contraints par les marchés financiers et les institutions internationales (FMI, BCE) de mettre en œuvre des politiques d’austérité sévères — réductions des services publics, compression des salaires — malgré leurs effets humains désastreux, notamment en Grèce et dans les pays du sud et de l’est de l’Europe.
Pour Habermas, cette crise illustre exactement ce que signifie la colonisation : des États formellement souverains se retrouvent incapables d’appliquer la volonté démocratique de leurs peuples face aux impératifs des marchés financiers mondiaux. La réponse technocratique — laisser des acteurs comme Mario Draghi à la BCE agir selon la logique interne du système monétaire — incarne précisément l’idéal luhmannien d’un système autopoïétique soustrait à tout contrôle social.
La nécessité d’une régulation supranationale
Face à l’argument de Wolfgang Streeck, qui prône un retour à la souveraineté étatique westphalienne pour reprendre le contrôle des marchés, Habermas soutient que cette voie est illusoire. La mondialisation a profondément réduit la capacité des États-nations à réguler les flux économiques internationaux. La solution doit donc être supranationale.
L’Union européenne représente pour Habermas une expérimentation cruciale d’une telle régulation postnationale. Il oppose deux modèles de mondialisation : la voie américaine, fondée sur des accords bilatéraux et la prééminence des intérêts économiques privés, et la voie européenne d’une « mondialisation régulée », ancrée dans des accords multilatéraux et une vision plus égalitaire de la justice. Habermas plaide pour approfondir cette seconde voie, en dotant l’UE d’institutions politiques réellement capables de superviser et d’orienter les marchés.
L’engagement de l’intellectuel public
Un aspect central de l’argumentation est l’insistance sur le rôle de Habermas comme intellectuel public engagé. Ses nombreuses interventions dans les débats européens — articles dans Die Zeit, essais sur l’avenir de l’Europe — ne sont pas séparables de sa philosophie : elles en sont la mise en pratique. En prenant la parole dans la sphère publique pour dénoncer le fondamentalisme de marché et appeler à une intégration politique accrue, Habermas démontre que la formation de l’opinion publique peut et doit peser sur les forces systémiques.
Conclusion
L’article conclut que la thèse de la colonisation d’Habermas, actualisée à la lumière de la mondialisation financière, reste d’une pertinence aiguë. Même si aujourd’hui les marchés semblent l’emporter systématiquement sur la politique — comme le reconnaissait le secrétaire américain au Trésor Henry Paulson après la crise de 2008 —, cela ne signifie pas que les choses ne peuvent pas changer. L’héritage commun de Marx et d’Habermas réside précisément dans leur refus de naturaliser cet état de fait et dans leur conviction que des communautés politiques organisées peuvent reprendre le contrôle des forces du marché, à condition de construire les institutions démocratiques adéquates — aujourd’hui nécessairement au niveau supranational.
