Commentaires sur Identité et contrôle

1 – « Harrison White : des réseaux sociaux à une théorie structurale de l’action »

Harrison White : des réseaux sociaux à une théorie structurale de l’action, par Michel Grossetti et Frédéric Godart. Extraits.

La théorie des marchés de Harrison White, formulée plus en détail dans l’ouvrage récent qu’il leur a consacré (White, 2002), a trouvé un large écho. En sociologie, elle est l’une des sources de la Nouvelle Sociologie Économique, un courant en plein essor. En économie, la théorie des marchés de Harrison White a particulièrement séduit les théoriciens de l’économie des conventions (François Eymard-Duvernay, Olivier Favereau) ou de la régulation (Robert Boyer)

Cette théorie renouvelle [les] sciences sociales en proposant un ensemble de concepts nouveaux, et se caractérise selon nous par quatre apports principaux.

  1. la notion de réseau social, une alternative aux pensées holistes et individualistes dans laquelle les sciences sociales se sont trop longtemps enfermées
  2. le cadre d’analyse développé par Harrison White permet d’étudier le déploiement des dynamiques sociales et non plus seulement des situations statiques.
  3. niveaux d’analyse très différents, cette approche théorique dépasse l’opposition entre une perspective macrosociologique et une perspective microsiologique en les intégrant
  4. [U]ne attention toute particulière au sens des actions [qui] permet de relier la dimension subjective des expériences vécues et la dimension inter-subjective (ou objective) des structures sociales.

Le concept d’identité est l’équivalent dans la théorie de Harrison White des concepts d’acteur ou d’agent dans d’autres théories.

La notion d’acteur dérive de la notion d’identité et se constitue à partir d’elle. La notion d’identité met l’accent sur le travail permanent nécessaire au maintien des cohérences qui sont perçues de l’extérieur comme non problématiques.

Cinq sens (cinq aspects) de la notion d’identité

  1. une recherche d’appuis sociaux dans un contexte d’incertitude radicale
  2. la notion de « face » ou d’image projetée vers les autres. Elle s’opérationnalise dans l’accomplissement de tâches données et peut correspondre à un rôle dans une entreprise ou une organisation.
  3. résulte de la tension qui existe entre le conformisme et la créativité. Elle émerge des discordances qui caractérisent nos relations avec les autres.
  4. une construction ex post, à une description après coup. Un CV ou une autobiographie constituent une identité de ce point de vue.
  5. une sensibilité qui unit des identités par ailleurs disparates. La notion de personne correspond à cette notion d’identité qui relie d’autres identités

Les identités sont à la recherche de contrôle. « Contrôle » ici ne signifie pas le pouvoir, mais plutôt une recherche d’appuis ou d’ancrages qui peuvent apporter une certaine stabilité à une identité et une tentative de maîtriser un environnement turbulent.

des situations contingentes et désordonnées dont émergent cependant des régularités. La première de ces régularités est le maintien (la construction et reconstruction) des identités elles-mêmes. La seconde régularité est constituée par les relations (les liens) entre les identités, relations qui forment la base des réseaux sociaux.

Les interactions entre les identités produisent des histoires. C’est à travers les histoires que les interactions dépassent leur caractère instantané pour s’inscrire dans la durée sous la forme de liens et avoir des effets durables. Il peut s’agir d’un bref échange dans une cour de récréation, d’une rumeur de bureau, ou bien d’un article de journal. Les histoires (…) fixent, du moins pour un moment, les identités elles-mêmes en tant que sources d’actions, ainsi que les relations entre ces identités.

les histoires sont des tentatives de contrôle, par certaines identités, qui tentent de stabiliser d’autres identités dans un tissu narratif et relationnel spécifique. les histoires constituent des réseaux de sens (ou réseaux sémantiques) qui interagissent avec les liens entre identités

parce qu’elles sont l’étoffe même des réseaux de sens, les histoires sont ce qui spécifie les relations entre humains et l’action sociale

À travers les histoires se définissent à la fois les liens et les identités. Les liens s’agrègent donc au sein de réseaux sociaux qui constituent la structure fondamentale du monde social.

les « petits mondes », c’est-à-dire le fait qu’un nombre restreint d’intermédiaires permet de joindre un ensemble social considérable

les liens entre deux personnes sont souvent multiples « Le lien multiplexe lui-même semble être une innovation récente, moderne, qui va de pair avec un désir grandissant de créer de la « vie privée ». 

refusé à définir des entités collectives à partir de frontières prédéfinies, redoutant les effets de naturalisation

le travail, la politique, le sport, etc.) auxquels les histoires se réfèrent. Une relation spécialisée se réfère à un seul de ces domaines, alors qu’une relation multiplexe en associe plusieurs.

La notion de « netdom » (« network-domain ») rend compte de cette dualité entre les domaines sémantiques, les réseaux de sens et les réseaux sociaux.

Des identités en relation spécialisée liée à un netdom constituent un public. Les identités, et les histoires, peuvent commuter d’un netdom à un autre, comme lorsque l’on change de sujet dans une conversation. Parfois, un réseau correspond à une catégorie d’acteurs (au sens classique du terme catégorie) : c’est un catnet (« category-network »). L’ensemble des entités d’un réseau est une population-réseau.

Équivalence structurale, marchés et disciplines

Un exemple simple d’équivalence structurelle peut se trouver dans les relations familiales et de parenté. Supposons que la mère ait deux frères. Ces deux individus seront, par rapport aux deux enfants, en situation d’équivalence structurale

La notion d’équivalence structurelle permet donc de retrouver la notion classique de rôle (ou de position) mais d’un point de vue strictement structurel, par une analyse de réseau, sans faire d’hypothèse sur les contenus de ces rôles.

Prenons comme entités des entreprises et considérons leurs relations avec leurs fournisseurs, en amont, et avec leurs clients, en aval. Chaque entreprise est donc située dans un réseau. Mais il existe d’autres entreprises en situation d’équivalence structurelle avec elle, ses concurrentes.

Un marché est donc un ensemble de firmes en concurrence, en position d’équivalence structurelle, ensemble au sein duquel s’est établi un ordre émergent.

Un marché est une forme collective, assez proche de la notion de champ dans la théorie de Pierre Bourdieu, dont les contours peuvent être fluctuants et poreux, mais au sein de laquelle règne un ordre partiel et durable. Le marché remplace les liens directs entre les entreprises et leurs clients par des conventions situées au niveau du marché,

Cette autonomisation d’une entité collective de plus haut niveau par rapport à ses constituants et à leurs relations est décrite par la notion de découplage. L’inverse, l’absence d’autonomie de l’entité collective de plus haut niveau, est l’encastrement.

Les marchés constituent donc une sorte de discipline, à laquelle les firmes doivent se soumettre si elles veulent en bénéficier.

une discipline, notion qui généralise ce qui se passe dans les marchés. La vie sociale donne lieu à de multiples disciplines et Harrison White en définit trois types fondamentaux (interface, arène, conseil)

« Une interface est un ensemble mutuellement contraignant de revendications de contrôle qui produit comme résultat net un flux dirigé, un flux engagé. »

un type de valeur, la qualité (ce qui fait l’objet de la convention sur laquelle se construit l’interface)

autres types de disciplines, qui ont pour objet d’associer par paires des entités complémentaires. Ce sont des arènes, dont le processus fondamental est la sélection et la valeur la pureté.

« Une discipline de type « arène » peut émerger d’une dynamique d’hostilités et de sympathies dans des netdoms. Certains sont alors perçus comme des gardiens (« gatekeepers »)

les conseils, qui correspond à des situations de décision collective, dont le processus est la médiation, et la valeur le prestige. « Dans les conseils, les jugements se concentrent sur le « prestige », c’est-à-dire sur la capacité à influer sur l’action collective. » 

Les disciplines caractérisent plus des situations que des collectifs.

Les notions d’encastrement et de découplage,

Un niveau d’action peut être contraint ou influencé par un autre niveau d’action et donc s’y encastrer, comme les identités dans les netdoms et les publics, et les publics dans les disciplines. Il peut aussi s’en découpler et s’autonomiser avant de s’encastrer dans un autre niveau d’action.

Être encastré dans un niveau d’action ne signifie pas être déterminé par ce niveau, mais à la fois être contraint par lui, et avoir la possibilité de s’en servir comme appui.

Dire que l’action individuelle est encastrée dans les réseaux sociaux revient à dire qu’elle est à la fois contrainte et rendue possible par les réseaux.

penser la dynamique d’émergence ou de dissolution d’entités agissantes ou de formes sociales, qu’il soit question d’identités individuelles, d’organisations, ou de marchés. Toute entité est à la fois encastrée dans les liens qu’elle a tissés avec d’autres identités, et découplée, c’est-à-dire disposant d’une marge de manœuvre spécifique.

Les identités et les disciplines peuvent se combiner au sein d’ordres de plus haut niveau comme les styles, les rhétoriques ou les régimes.

Les styles, qui désignent aussi bien des genres artistiques que des modes vestimentaires ou des types de conversation, sont des formations sociales durables marquées par la récurrence dans le temps et une très grande autonomie.

Un style peut caractériser une identité dans sa persistance au fil du temps (la notion est alors proche de celle d’habitus chez Pierre Bourdieu) ou des formes collectives (proches de la notion de champ de Pierre Bourdieu). 

Les acteurs individuels se perçoivent mutuellement au sein des disciplines et des réseaux sociaux, et absorbent des modèles concernant la façon de manœuvrer, d’en rendre compte dans des histoires, ainsi que les valeurs associées aux différentes manœuvres. C’est ainsi que les individus acquièrent un style. La stratification est un style. La rationalité est un style.

Les rhétoriques sont des théories pratiques, des prescriptions concernant l’enchaînement des actions. (« First in, first out » est une rhétorique). Une organisation est une rhétorique « privée », valable seulement pour les membres. Les rhétoriques sont liées aux institutions qui constituent des ensembles connus et reconnus d’attentes comportementales. Une rhétorique est une théorie pour les participants d’institutions données, une théorie populaire en action. Le sens commun est la forme prééminente de théorie populaire, qui va comme un gant aux institutions de la vie quotidienne.

Les régimes (ou régimes de contrôle) sont des combinaisons durables de différentes formations sociales de haut niveau. Une économie considérée comme un système existant dans une période donnée, un système social comme le dualisme médiéval entre l’État et l’Église, le management des grandes entreprises actuellement, sont des exemples de régimes.

quatre types idéaux de régimes : le corporatisme, le clientélisme, le féodalisme normand, et le professionnalisme.

cette théorie s’inscrit dans la famille interactionniste parce que les identités et le contrôle, qui sont définis de façon volontairement très ouverte, ne se révèlent et se construisent que dans l’interaction.


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