productivité, progrès et regrès…

Les discours politiques des grands partis se ressemblent en ce qu’ils affirment tous viser plus de développement, plus d’emplois, plus de productivité pour le Québec. Ce ne sont pas des discours de visionnaires mais ceux d’administrateurs qui n’ont aucune intention de « changer le système » mais bien plutôt de s’y conformer le mieux possible. Comme si on ne pouvait que s’agenouiller devant le dieu Marché. [Même l’OECD prédit l’effondrement du capitalisme] Pourtant il faudra bien se résoudre à se lever debout. Ne serait-ce que pour y voir un peu plus loin. Et il faudra bien se résoudre à harnacher enfin ce marché qui nous pousse inexorablement vers le cataclysme…

[C]ollective refusals of world-destroying patterns of growth and accumulation. [24/7: Late Capitalism and the Ends of Sleep]

Cet article récent (14.06.25) « Progrès technoscientifique et regrès social et humain » de ces bricoleurs de l’esprit critique du site Pièces et Main d’oeuvre se termine sur appel dramatique « C’est ce techno-totalitarisme, ce « fascisme » de notre temps que nous combattons, nous, luddites et animaux politiques, et nous vous appelons à l’aide. – Brisons la machine. »

Nous soutenons que les idées sont décisives. Les idées ont des ailes et des conséquences. Une idée qui vole de cervelle en cervelle devient une force d’action irrésistible et transforme le rapport des forces. C’est d’abord une bataille d’idées que nous, sans-pouvoir, livrons au pouvoir, aussi devons-nous être d’abord des producteurs d’idées.

Plus loin dans  même cette rubrique  « Pièces et Main d’Oeuvre n’est pas l’enseigne d’un collectif, mais d’individus politiques. Nous refusons la bien-pensance grégaire, qui n’accorde de valeur qu’à une parole réputée « collective », pour mieux la réduire au conformisme, à la paresse et à l’incapacité, dans l’anonymat du groupe. Nous ne souhaitons pas de gens « qui fassent partie », mais – au contraire – nous allier chaque fois que possible et nécessaire avec d’autres « qui fassent  » par eux-mêmes. » Cet appel à l’engagement personnel, individuel, au-delà de l’engagement collectif associé à une « bien-pensance grégaire » ne refuse pas l’action collective, la mobilisation du grand nombre mais reconnait que celle-ci ne sera possible que par une action à contre-courant, à rebrousse-poil contre ce qui est encore perçu comme l’inévitable, l’indépassable technologie. Oui c’est un discours luddite mais comment faire autrement ? Comme le disait Philippe Bihouix dans une entrevue récente : La high-tech nous envoie dans le mur. Toutes ces « facilités » et machines individuelles [cette petite merveille d’ordinateur sur lequel j’écris ce texte] qui font aujourd’hui notre confort quotidien, sans même qu’on prête attention aux extrêmes pressions économiques, écologiques qu’elles impliquent, ne pourront être maintenues à long terme. De manière un peu différente mais convergente, les  auteurs du Dark Mountain Manifesto mettent de l’avant une Uncivilisation,  un appel aux artistes, ces transgresseurs de tabous, pour qu’ils dépassent, déconstruisent ce dernier tabou qu’est celui du Progrès et de la Civilisation.

The last taboo is the myth of civilisation. It is built upon the stories we have constructed about our genius, our indestructibility, our manifest destiny as a chosen species. It is where our vision and our self-belief intertwine with our reckless refusal to face the reality of our position on this Earth. It has led the human race to achieve what it has achieved; and has led the planet into the age of ecocide. 

Pour éviter l’écocide, si c’est encore possible, il faudra des artistes, des intellectuels, des inventeurs, des passeurs et des facilitateurs. Il faut des individus engagés pour faire des communautés solidaires, aimantes, protectrices et prospectives. Tout comme il faut des communautés inclusives, éducatives, responsables et autonomes, confiantes pour que naissent des individus créateurs.

Il s’agit plus que de reconnaître la légitimité et les droits de minorités et dissidences, il s’agit de miser sur et d’articuler les libertés individuelles et les conditions d’existence et de perpétuation des collectivités – naturelles et intentionnelles. Les manières traditionnelles de  gérer ce dilemme conduisent aux défenses un peu caricaturales de l’une ou l’autre alternative : primauté à la liberté (principalement individuelle) de posséder, d’accumuler, de vendre, d’entreprendre… OU primauté aux droits collectifs et sociaux, à la responsabilité publique et à la protection du patrimoine, à la gestion des communs.

Nous ne pouvons plus nous permettre de faire alterner ces points de vue comme s’ils se repoussaient l’un l’autre. Il nous faudra les articuler, les intégrer pour gérer une société où les taux de croissance ne seront plus ce qu’ils ont été au cours des dernières décennies.

quelques pas dans les Laurentides

Je pense à deux ou trois journées de marche… [après la bibliothèque, avant les portes & fenêtres]

De St-Jérôme à Prévost (après m’y être rendu en métro-bus). 13 km pour se dégourdir.

De Prévost à Val-David, 25 km en 5h et demi. Aller voir les Jardins du précambrien.

Et pour le retour, 34 km en passant par Morin-Heights : 4,9 km/h pendant 7 heures. Les arrêts ne seront pas très longs et le pas soutenu.

malades de la croissance

En réplique au message de Michael Lenczner sur la liste CivicAccess, oui à l’effort de standardisation dans l’utilisation et la collection des données ouvertes. Et merci de me faire connaître des initiatives telles Nord Ouvert  (riche source d’outils et d’expérience de mobilisation citoyenne autour d’exercices budgétaires ou de planification). Mais pour standardiser les données, il faut en avoir… Parfois l’effort doit porter sur la cueillette des données (comme cette mobilisation de 150 citoyens de la ville de Détroit pour faire la carte des espaces vacants de la ville) ou encore sur le droit d’y accéder.

Incidemment, je lisais  sur son blogue Earth Insight au Guardian, qui résume les travaux d’un ex-agent de la CIA qui s’est fait promoteur d’une révolution par l’Open-source utilisé comme levier pour conquérir le 1 % (The open source revolution is coming and it will conquer the 1% – ex CIA spy). Cet ancien agent du Central Intelligence Agency s’est fait le promoteur d’une intelligence ouverte, (Earth Intelligence Network, Public Intelligence). avec un agenda plutôt radical de reprendre le pouvoir aux 1%.

Peut-être faudrait-il, effectivement, penser en termes stratégiques de prise de pouvoir, d’extraction de savoir en tout cas, pour faire face aux enjeux de plus en plus critiques qui confrontent nos collectivités. Dans cet autre billet récent (4 juin), Ahmed (Scientists vindicate ‘Limits to Growth’ – urge investment in ‘circular economy’) commente la parution du 33e rapport du Club de Rome. Extracted, c’est le nom du rapport qui fait le point sur les limites bientôt atteintes de l’extraction traditionnelle des minéraux et la poursuite excessive et linéaire de la croissance économique. Une chose semble certaine : il faut apprendre à partager un monde fini (Environment: Sharing a finite world) sans quoi…

« Resource constraints will, at best, steadily increase energy and commodity prices over the next century and, at worst, could represent financial disaster, with the assets of pension schemes effectively wiped out and pensions reduced to negligible levels. »

Oui, des données ouvertes pour partager la patinoire du coin, ou encore pour faire le portrait des espaces laissés vacants ou en friche dans nos villes… pour établir des priorités dans les budgets locaux… mais aussi pour suivre et comprendre l’évolution des « communs » et richesses non renouvelables de notre petite planète. Pour suivre et mesurer la propriété de ces ressources limitées et imputer à qui de droit les responsabilités et charges que les changements et transformations qui sont nécessaires imposeront.

Mais le suivi des richesses ne sera pas suffisant… il faudra changer nos méthodes comptables, pour inclure les « externalités », pour mettre un prix, une valeur sur ce qui était gratuit ou pris pour acquis : eau, air, intrants non renouvelables ou produits, extrants polluants ou non recyclables…

Le leitmotiv de la croissance du PIB comme seule voie envisagée pour contrer le chômage, la pauvreté, et même pour lutter contre le réchauffement climatique ou la pollution… doit être revu et corrigé.

Since World War II, the overarching goal of U.S. policy under both parties has been to keep the economy growing as fast as possible. Growth is seen as the base cure for every social ill, from poverty and unemployment to a shrinking middle class. It is seen even by some as the path to a cleaner environment, generating the means for pollution cleanup.[Critics question desirability of relentless economic growth]

Les limites à la croissance ou même la croissance négative pourraient conduire à une société moins inégale, un mode de vie plus sain…

Limits to economic growth, or even « degrowth », the report says, do not need to imply an end to prosperity, but rather require a conscious decision by societies to lower their environmental impacts, reduce wasteful consumption, and increase efficiency – changes which could in fact increase quality of life while lowering inequality. [Earth Insight]

Autres ressources :

croissance et marché du travail

255 graphiques pour décrire l’évolution récente du marché du travail aux États-Unis.NYTimes-255 charts

Comment l’économie américaine s’est-elle remise de la crise ? Une recension en 255 graphes traçant l’évolution du volume d’emplois et des salaires moyens annuels depuis 2003 par secteurs d’emploi. Publié par le New York Times, hier. Comme on le voit dans l’animation ci-contre, les graphiques sont animés…

NYT-charts-BookstoresNewsDealers

Pour des secteurs comme les librairies et kiosques à journaux, la récession n’a fait qu’accélérer le déclin.

NYT-charts-HomeHealthCareServPour d’autres secteurs, tels les soins de santé à domicile, la récession n’a pas eu d’effet remarquable.

Si les emplois dans le secteur des « boutiques de cadeaux et souvenirs » a vu son déclin s’accélérer avec la crise de 2008, d’autres, comme les marchands de meubles usagés, ont connu une accélération de leur développement.

NYT-charts-GiftNoveltySouvenirShop NYT-charts-UsedMerchandiseStore

Les secteurs liés à la construction de maison, à la vente d’automobiles neuves ne sont pas encore remis du choc. Mais les secteurs liés à l’extraction et la distribution de produits pétroliers a été en pleine expansion !

La croissance de l’emploi, peu importe le secteur, demeure un indicateur de « santé économique » aussi grossier et ambigüe que le PIB. Il faudra se résoudre à diriger un peu plus le développement, si on ne veut pas brûler tous les arbres pour en faire des statues de Pâques.

Il faut évoluer vers une économie circulaire plutôt qu’axée sur la croissance quantitative, brute. Ce n’est pas seulement des GES qu’il faudra apprendre à limiter notre consommation/production, ce sont de tous les matériaux essentiels à la technologie moderne. Ce que résume bien ce graphique en « radar ».

Il faudra se résoudre à orienter la croissance, le développement des emplois, vers des secteurs moins énergivores et consommateurs de matières. Les coûts de plus en plus élevés d’extraction de certains minéraux appellent une transition vers une autre économie. Le 33e rapport du Club de Rome, à paraitre le 12 juin prochain, argumente en faveur d’une telle transition. Comme le résume Nafeez Ahmed, dans le GuardianSoaring costs of resource extraction require transition to post-industrial ‘circular economy’ to avoid collapse.

Cet autre article du même auteur, souligne à quel point les prévisions du rapport de 1972, du même Club de Rome, Limits to Growth, s’avèrent, finalement, assez juste – quarante ans plus tard.

silence conjoncturel

Un mois déjà depuis le dernier billet… Ce n’est pas que l’actualité manque de piquant ou que je me suis désintéressé des sujets de prédilection de ce carnet mais bien que des engagements ailleurs et certaines contraintes matérielles m’ont éloigné du clavier.

Je me suis engagé, sans trop mesurer l’ampleur de la tâche, à réaliser des photos et de courtes entrevues auprès des personnes habitant une résidence que j’ai contribué à mettre sur pied il y a dix ans. Pour le dixième anniversaire, j’ai proposé de faire un album photos où l’on dirait quelques mots sur le parcours de vie des gens. Ces quelques mots sont devenus quelques 75 pages de transcription d’entrevues… qui ont duré en moyenne 56 minutes !

Nous voulions lancer cet album lors de l’assemblée générale prévue fin juin… Ce ne sera probablement qu’un diaporama, à cette date. Mais je ne perds pas espoir de donner une forme papier plus définitive à cette démarche.

Mais ce projet n’explique pas à lui seul le long silence de mai. Je suis à faire des travaux préparatoire à mon déménagement : transformer un garage (35′ X 10′) en bibliothèque-salle-télé. Gros travaux… Mais ça sera bien. La porte de garage remplacée par des portes-fenêtres donnant sur le jardin… Cela devrait inspirer les prochains mois, que dis-je, les prochaines années d’écriture et de réflexion sur Gilles en vrac… 

<Ajout-14 juillet> Voici quelques photos de cette transformation presque achevée

communs, action communautaire et politique

Un numéro spécial de la revue Community Development Journal : Commons Sense New thinking about an old idea. Tous les articles de ce supplément au numéro 49.2 de la revue sont d’accès libre (chose rare pour cette revue). [merci Kevin] Plusieurs articles font un lien explicite avec les pratiques d’organisation communautaire, d’autres relatent l’utilisation et l’utilité de cette « gestion des communs » comme alternative nécessaire aux deux modes dominants de gestion et d’usage des ressources : le marché et l’État.Communs

no real community could exist without commons. All persons in the community were responsible to maintain and care for the commons, even children. This responsibility was not enforced by formal law, because it was evident to everybody that people’s survival and subsistence depended on the commons and on free communal work.

Les médias ont cité l’appel à une révolution économique que lançait le plus récent rapport du GIEC soulignant, une autre fois, d’une autre façon, l’urgence de confronter la crise écologique qui s’amoncelle. Mais il n’y aura pas de révolution économique véritable sans révolution politique. À l’évidence une telle révolution politique ne peut compter sur les seules organisations et partis politiques traditionnels, axés sur le parlementarisme et l’électoralisme à court terme. Les défis qui nous font face ne pourront être confrontés et relevés que par une mobilisation « transformative » impliquant des changements dans nos modes de vie, de consommation, de travail et de loisirs.

Il nous faudra non seulement harnacher la prédation sans vergogne des ressources limitées de cette planète, en particulier les ressources et propriétés communes  (halieutiques, biodiversité, air et eaux), mais aussi arraisonner le rythme de consommation des individus et des communautés locales et régionales qui participent de cette prédation. De telles transformations ne se feront pas de haut en bas, après négociation de protocoles — en tout cas, pas d’abord. Il semble bien qu’elles devront se faire d’abord de bas en haut, avec une forte participation d’agents locaux, individuels ou collectifs, coopérant dans des associations et projets concrets, immédiats mais aussi inscrits dans des visions, des mouvements et projets régionaux, nationaux, continentaux, internationaux et globaux.

Comment construire et préserver des communs au niveau national ou international ?

Oui, historiquement les communs ont toujours eu un caractère essentiellement local, jusqu’à ce que les technologies numériques et l’Internet rendent possible la construction de communs translocaux autour de certains types de savoirs ou de créations culturelles. Créer les institutions et les principes juridiques nécessaires à la gestion de communs naturels globaux constitue l’un des principaux défis auxquels nous ayons à faire face aujourd’hui.

Nous sommes confrontés non seulement à l’absence de précédents historiques de communs gérés à une telle échelle, mais également au fait que les États-nations et les organisations fondées sur des traités internationaux ne sont pas particulièrement accueillants pour la logique des communs, dans la mesure où elle implique une décentralisation de l’autorité et de la gouvernance. Nous avons clairement besoin d’imaginer de nouvelles structures et de nouvelles manières de les construire – en dehors des modèles conventionnels nationaux, internationaux ou entrepreneuriaux. C’est un sujet que j’examine avec Burns Weston dans notre livre Green Governance : Ecological Survival, Human Rights and the Law of the Commons (« Gouvernance verte : Survie écologique, droits humains et le droit des communs », Cambridge University Press). Le nœud du problème est le suivant. On ne peut pas réellement concevoir de modèles opérationnels pour des communs globaux tant qu’on n’aura pas aussi des communs opérationnels au niveau régional et national, dans le cadre d’un emboîtement de communs situés à ces différentes échelles et coopérant entre eux. Mais une telle « hiérarchie emboîtée » de communs a peu de chances d’émerger tant que le Marché/État continue à régner d’une main de fer sur la manière dont les gens se gouvernent eux-mêmes et leurs ressources. [Tiré de David Bollier : « Les communs nous aident à sortir du carcan de l’économie néolibérale, à travers des alternatives concrètes »]

Des questions qui permettent d’éclairer ou d’encadrer  la série de trois articles publiée par Louis Favreau, s’achevant  avec Les défis politiques de l’action communautaire autonome aujourd’hui  (9 avril)  — après  deux articles publiés en mars et janvier 2014 (ces deux derniers articles traçant un état des lieux des relations entre coopératives, économie sociale et action communautaire autonome).

mode de scrutin

Évidemment, ce n’est pas le parti libéral qui sera porté vers le changement des règles, avec la majorité que ces dernières lui ont permise. Mais la pétition lancée par le Mouvement démocratie nouvelle approche des 75 000 signatures… J’ai rarement vu des signatures s’accumuler à ce rythme ! Plus de 200 signatures se sont ajoutées dans la dernière demi-heure.

Allez-y de la vôtre… sur Avaaz.org

Si l’élection avait été proportionnelle, une analyse de Radio-Canada. Voir aussi article aujourd’hui dans Le Devoir.

Avec une représentation proportionnelle, les partis seraient moins caricaturaux dans leur discours et plus respectueux de la complexité et la diversité du monde. On peut espérer, on peut compter qu’une plus grande proportionnalité du vote amènerait une plus grande diversité de voix entendues à l’assemblée nationale. Des voix qui parlent au nom de groupes qui autrement deviennent indifférents, désengagés ou, pire, réfractaires aux processus démocratiques.

Avec une représentation proportionnelle la discussion entre les partis ne s’arrêterait pas avec l’élection mais se poursuivrait dans la constitution de programmes de gouvernement, dans la négociation d’ententes reflétant plus fidèlement les attentes et espoirs de la population.

Guillebaud, les bonobos et la Charte

L’optimisme n’est plus «tendance» depuis longtemps. On lui préfère le catastrophisme déclamatoire ou la dérision revenue de tout, ce qui est la même chose. Se réfugier dans la raillerie revient à capituler en essayant de sauver la face. Après moi le déluge…
Cette culture de l’inespoir – avec ses poses et ses chichis – me semble aussi dangereuse que les idéologies volontaristes d’autrefois. Elle désigne le présent comme un répit, et l’avenir comme une menace. Elle se veut lucide, et même «raisonnable». Qui croit encore aux lendemains qui chantent ? (…) Les affligés professionnels tiennent le haut du pavé et, de ce promontoire, toisent tout un chacun. (…) [C]e renoncement au goût de l’avenir peut devenir une injonction discrètement idéologique. En dissuadant les citoyens de trop penser au futur, elle les invite à s’accommoder du présent, c’est-à-dire de l’ordre établi. [Une autre vie est possible – Comment retrouver l’espérance]

guillebaudJe ne connaissais pas Jean-Claude Guillebaud. On peut l’écouter ici dans une entrevue réalisée le mois dernier à la radio de Radio-Canada. Le mot « espérance », sur la couverture de son livre m’inquiétait un peu. Je ne voulais pas d’un discours prosélyte où la foi devient formule magique pour retrouver le sens qui manque… Mais, heureusement, ce n’est pas ce que j’ai lu dans ce petit bouquin de 150 pages.

En fait, à aucun moment l’auteur ne professe sa foi chrétienne. Foi qu’il a par ailleurs exprimée clairement – dans Comment je suis redevenu chrétien, notamment – comme je l’ai appris en Googlant son nom après-coup. S’il fait référence à la tradition judéo-chrétienne c’est pour mettre en perspective les valeurs qui ont fondé l’Occident et que les Lumières ont laïcisées.

Il y a beaucoup de (bonnes) raisons d’être pessimiste aujourd’hui. Ce qui explique la grande popularité des amuseurs. J’en suis même venu à promouvoir un « sain catastrophisme » comme nécessaire à une conscience juste ou réaliste de ce qui s’en vient. Mais en même temps, comme le dit si bien Guillebaud, le pessimisme et le cynisme ne peuvent conduire qu’à laisser les choses empirer, qu’à baisser les bras. Si les forces du mal existent, les « méchants » et les « ricaneurs » comme il le reprend d’un psaume ancien, il existe aussi des forces du bien, des porteurs d’espoir et de projets qui cherchent à « réparer le monde ». Les exemples qu’il tire de sa longue expérience journalistique passée à couvrir les guerres et famines l’ont convaincu de la persistance, la résilience de cette espérance.

bonoboEn faisant référence, d’entrée de jeu, au livre de Frans De Waal (Le bonobo, Dieu et nous) je voulais revenir sur cette lecture récente, qui me semble soudain compléter la perspective d’un « christianisme culturel » avancée par Guillebaud. De Waal est un primatologue qui a étudié des décennies durant les chimpanzés et les bonobos. Dans la plupart de ses écrits il s’est attaché à démontrer la continuité évolutive de certains comportements animaux et humains (empathie, souci de l’autre, équité…). Il pousse un peu plus loin ses réflexions ici en polémiquant avec les « pourfendeurs de religions ». Il ne défend pas LA religion, avouant lui-même être athée, mais il voit et fait voir, dans ce qu’on pourrait appeler une « morale animale », les sources et tendances naturelles sur lesquelles les religions ont pu s’appuyer. « L’apport principal de la religion n’est peut-être pas de nous amener à accomplir des actes que nous ne ferions pas sans elle, mais d’avaliser et de promouvoir certaines tendances naturelles. » (p. 133)

J’ai passé hier soir un long moment de discussion au téléphone avec la candidate péquiste de mon comté qui tentait de me convaincre de la nécessité de la Charte de la laïcité. Si je peux certainement comprendre que des fanatismes religieux profitent de nos libertés et droits pour promouvoir des pratiques peu respectueuses, notamment, des droits des femmes… tous les sentiments religieux ne sont pas fanatiques. Et certaines formes de « laïcité militante » cachent mal l’ignorance et le mépris à l’endroit des autres cultures. Oui, il faut défendre et affirmer la culture et l’histoire qui sont les nôtres. Particulièrement en tant que minorité continentale. Sans doute vaut-il aussi de promouvoir une conception de l’État qui soit neutre, clairement séparé de l’influence religieuse. Mais le temps des tractations entre Duplessis et Mgr Charbonneau, même s’il n’est pas si loin que certains de nos ainés s’en souviennent encore, est bien révolu.

Lorsque nos collèges, hôpitaux, services sociaux se sont finalement libérés de l’influence, la domination des églises (elles étaient propriétaires des établissements !) plusieurs religieux ont continué d’enseigner, de soigner. Nombreuses étaient les religieuses actives dans les premiers services à domicile des CLSC et certains services communautaires. Les Petites soeurs avaient fait des visites à domicile bien avant l’invention des CLSC. Il faut faire la distinction entre les appareils religieux et les sentiments religieux sur lesquels ils reposent. La promotion simpliste de la laïcité (de l’État, de la culture) peut conduire à affaiblir les solidarités et les pratiques d’entraide, d’empathie et de compassion, parce que plusieurs d’entre elles sont encore enveloppées (voilées ?) de sentiments religieux.