l’imagination et les calculs ne suffiront pas

Nous savons l’état déplorable de la planète et du climat. Les événements climatiques catastrophiques se répètent. Selon le Living Planet Report 2024 de la WWF les populations d’espèces sauvages ont diminué de 73% en 50 ans !

Deux grands rapports viennent d’être publiés qui pourraient nous redonner espoir, du moins c’est ce que les titres nous donnent à penser.

« Nouvelles économies pour l’éradication de la pauvreté (NEEP) est une initiative dirigée par l’ancien rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, Olivier De Schutter, visant à promouvoir des voies de développement alternatives capables de mettre fin à la pauvreté et aux inégalités sur une planète habitable . »

The Roadmap for Eradicating Poverty Beyond Growth (pdf 182 pages). En anglais seulement, mais le site web est traduit : choisir la langue dans le bloc-menu en haut à droite et les différentes pages seront traduites.

Une feuille de route pour éradiquer la pauvreté autrement que par la croissance. Les perspectives sont ambitieuses, et les moyens sont radicaux organisés autour de six piliers :

  1. Transformer les systèmes économiques
  2. Travail, soins et démocratie économique
  3. Services de base universels et protection sociale
  4. Justice écologique
  5. Transformer l’ordre économique international
  6. Planification et gouvernance démocratiques

Cette feuille de route audacieuse a été adoptée en avril par l’OIT, l’Organisation internationale du travail à Genève. La feuille de route sera présentée à la 62e session du
Conseil des droits de l’homme des Nations Unies le 25 juin 2026 (12h30 – 13h00 CEST).


La troisième Conférence sur les inégalités mondiales 2026 organisée par le World Inequality Lab s’est tenue à Paris du 4 au 6 juin dernier. Le Global Justice Report y fut présenté. Le World Inequality Lab est co-dirigé par Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman.

Un rapport de 136 pages qui se veut un Plan pour l’égalité et la prospérité dans les limites de la planète.

Ma traduction de quelques paragraphes tirés de l »introduction :

Sa principale conclusion est simple : il est possible de concilier l’habitabilité de la planète et un niveau de bien-être élevé pour tous, mais seulement si la transformation repose simultanément sur trois piliers. Une décarbonisation rapide des systèmes énergétiques est nécessaire. Mais nous avons également besoin d’un virage majeur vers la suffisance – entendue comme une réduction marquée des heures de travail et de l’empreinte matérielle, ainsi que des changements importants dans les modes de consommation, les habitudes alimentaires, l’utilisation des terres et le couvert forestier. De plus, ni la décarbonisation ni la suffisance ne peuvent être financées et maintenues politiquement sans une réduction drastique des inégalités de revenu, de richesse et de pouvoir, tant entre les pays qu’au sein de ceux-ci. La réduction des inégalités mondiales n’est pas seulement compatible avec une décarbonisation en profondeur; c’est une condition nécessaire à une prospérité partagée sur une planète aux ressources limitées.

Le Rapport sur la justice mondiale constitue la première tentative visant à proposer un plan entièrement quantifié allant dans cette direction, combinant quatre dimensions que les débats actuels traitent souvent séparément : la redistribution à l’échelle mondiale, une réforme en profondeur de l’ordre financier et économique international, une transformation radicale des systèmes énergétiques et des changements substantiels dans les modes de consommation. Contrairement à la plupart des scénarios climatiques, y compris ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la principale nouveauté réside dans le fait que nous modélisons ces quatre dimensions ensemble et que nous plaçons les inégalités et la suffisance au cœur de l’analyse.

Concrètement : le revenu national mensuel par habitant converge vers 5 000 € dans chaque pays, comblant ainsi un écart de 16 fois. La part de la moitié la plus pauvre de la richesse mondiale passe de 2 % à 30 %, tandis que celle de la classe des milliardaires diminue de 6 % à 0,05 %. Près de 90 % de la population mondiale double son revenu tout en travaillant environ la moitié du nombre d’heures qu’elle effectue aujourd’hui. Le réchauffement atteint 1,8 °C d’ici 2100, au lieu de plus de 4 °C selon les tendances macroéconomiques et politiques de référence.

Les intentions sont, là aussi, radicales : « 90 % de la population mondiale double son revenu tout en travaillant environ la moitié du nombre d’heures qu’elle effectue aujourd’hui » ! Et la part de la richesse des milliardaires passerait de 6% à 0,05% !

On peut se demander comment une telle transformation pourrait être réussie ? Dans sa conclusion le Global Justice Report convient que

Rien ne peut être accompli sans un mouvement citoyen puissant et un réseau dense d’organisations à large assise (notamment les syndicats, les partis politiques, les plateformes civiques et d’autres initiatives collectives) qui soient suffisamment bien organisées et efficaces pour promouvoir des changements institutionnels et politiques de grande envergure.

Il reconnaît que la liaison avec les connaissances et savoirs du terrain est essentielle :

Un objectif encore plus ambitieux consiste à établir un lien entre le langage de la comptabilité macroéconomique aux échelons mondial et national (tant en termes de flux matériels que de valeur monétaire) et l’expérience et les connaissances locales que les citoyens et les travailleurs de tous les pays et de toutes les conditions accumulent en matière de techniques de production, de relations de travail et de propriété, d’engagement communautaire et de préservation de l’environnement. Si ces deux niveaux de connaissances ne sont pas conciliés et articulés entre eux afin d’alimenter la mobilisation collective, il y a peu de chances que des transformations ambitieuses puissent un jour se concrétiser.


Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec un article, deux en fait. Le premier est écrit par un néerlandais qui publie la lettre Substack The Minority Report, Kasper Benjamin. Dans A New World Is Not Measured Into Existence (ma traduction : Un nouveau monde ne se crée pas en le mesurant) Benjamin rappelle combien nous avons produit de rapports et de mesures sur les crises qui nous confrontent. « Si une meilleure information modifiait les comportements, la crise climatique serait déjà derrière nous. Nous n’avons jamais été aussi bien informés, et nous n’avons jamais été aussi loin du chemin à suivre. » Il ajoute qu’au delà de l’information, nous avons besoin de confrontation : le pouvoir ne sera pas « incité » à changer de cap, il faudra l’y forcer. Il donne par ailleurs un exemple de mobilisation, au Danemark, qui a fait évoluer les normes de l’architecture et la construction pour les rendre conforme aux objectifs climatiques.

Méfiez-vous donc de la séduction du tableau de bord. (…) Le tableau de bord plus perfectionné finit par absorber l’énergie qui aurait dû être consacrée à la confrontation. L’imagination nous donne la destination. La mesure peut la décrire dans les moindres détails. Aucune des deux ne construit la route. Un nouveau monde ne se crée pas par la mesure. Il se conquiert par la lutte.

Le deuxième article par William E. Rees : The road that cannot be taken que j’ai aussi traduit : La route qu’on ne peut pas emprunter. C’est Rees qui m’a fait connaître le Roadmap for Eradicating Poverty. Il en rapporte les principales orientations, en en soulignant la radicalité :

Dans les conseils d’administration des entreprises et les couloirs du pouvoir des États techno-industriels modernes (MTI) partout dans le monde, elle [la feuille de route] sera perçue comme un boulet de démolition idéologique, une hérésie de « gauche radicale » visant à raser jusqu’aux fondations l’édifice imposant de l’économie néolibérale axée sur la croissance et à partager équitablement la richesse mondiale.

Tout comme Kasper Benjamin, William Rees note la différence essentielle entre la conception d’un plan et sa mise en œuvre.

Concevoir des façons alternatives de mettre en scène une économie humaine et écologiquement viable est une activité assez courante.

Mettre en œuvre une économie de non-croissance socialement juste est une tout autre affaire.

Si l’on en croit l’histoire et la dynamique de la culture [dominante], Roadmap a moins de chances de prendre son envol qu’un papillon collé à une brique de plomb.

De plus, même si sa mise en œuvre ne posait pas problème, la Feuille de route pour éradiquer la pauvreté ne va pas assez loin :

[B]ien qu’il s’agisse d’une réalisation intellectuelle d’envergure, Roadmap ne va pas assez loin. Comme la plupart des autres prescriptions générales en matière de réforme économique, y compris le mouvement de décroissance et la plupart des programmes des partis verts, Roadmap ne traite pas adéquatement le dépassement écologique. Un rationnement limité et la redistribution des avantages et des coûts économiques peuvent honorer l’engagement envers la justice sociale, mais ne font rien pour réduire le flux global d’énergie et de matières de près de 45 % (80 % dans les pays riches) nécessaire pour sauver l’écosphère.

De même, Roadmap élude complètement le tabou de la population. Même des estimations assez prudentes suggèrent que la Terre ne pourrait soutenir de manière durable qu’une population d’environ 2,5 milliards d’individus selon le niveau de vie matériel moyen actuel, contre 8,3 milliards aujourd’hui (soit une baisse de 70 %).

William E. Rees, ce professeur de l’Université de Colombie-Britannique spécialiste de planification communautaire et régionale qui fut à l’origine du concept et de la méthode de « l’empreinte écologique » est plutôt pessimiste : « Une contraction majeure — et, en l’absence d’un plan viable, probablement chaotique et douloureuse — de l’entreprise humaine est presque inévitable. Des rétroactions négatives systémiques vont se déclencher pour dompter les excès orgueilleux de l’humanité. » « Les sociétés humaines à grande échelle sont intrinsèquement sujettes à l’implosion; toutes les civilisations importantes à ce jour se sont effondrées en suivant à peu près la même trajectoire. » 

Il conclut « les feuilles de route humaines et socialement justes qui présentent à la communauté mondiale des alternatives théoriques, aussi brillamment conçues soient-elles, sont vouées à ne faire que révéler des chemins attrayants non empruntés qui ne peuvent être empruntés. »


Je n’ai pas de perspective réjouissante à proposer… Je vais tout de même lire ces deux rapports et mieux comprendre ce qui les différencie. Je note tout de même que le premier a été adopté par l’OIT1(Organisation internationale du travail), ce qui pourrait en faire un argument d’introduction auprès des forces syndicales. Par ailleurs, je vais aussi lire cet autre article de monsieur Rees : ‘Civilization’ and the human maladaptation syndrome que j’ai traduit pour l’occasion : « La civilisation » et le syndrome de l’inadaptation humaine. À défaut d’une clé pour ouvrir une porte sur l’avenir j’y trouverai peut-être quelques pistes pour comprendre le présent.

Allez ! Bon début d’été !

P.S. Timothée Parrique publiait une « réponse » au document Global Justice report dans un billet détaillé : A response to the World Inequality Lab: Degrowth for global justice? Il dit, en introduction (ma traduction) :

Comme l’explique son auteur principal, Lucas Chancel : « 24 mois de travail, 45 chercheurs venus du monde entier, combinant les perspectives de l’économie, de l’histoire et des sciences du climat. » Le résultat est colossal et le niveau d’ambition révolutionnaire.

C’est pourquoi je rédige cette réponse. Je souhaite proposer une critique constructive fondée sur mon expertise particulière (économie écologique et théories critiques de la croissance), en soulignant quelques points à améliorer. J’espère que ces modestes remarques contribueront à rendre ce rapport aussi percutant que possible, à un moment où nous avons un besoin urgent d’idées comme celles-ci. Ma contribution est assez pointue et restreinte. Je souhaite soulever trois points. Premièrement, je souhaite remettre en question leurs définitions de la suffisance et de la décroissance, en montrant que leur utilisation de ces termes pourrait être mieux précisée. Deuxièmement, je souhaite montrer que leur scénario de « décroissance uniforme » n’est pas exactement ce qu’il prétend être. Et enfin, je souhaite soulever plusieurs doutes concernant la viabilité biophysique du scénario de « convergence durable ».

J’ai traduit le texte de Parrique : Une réponse au World Inequality Lab : la décroissance au service de la justice mondiale? qui est une bonne introduction au Global Justice Report.

Notes

  • 1
    (Organisation internationale du travail) ↩︎

Investir au Canada… pour fournir les USA ?

Le gouverneur de la Banque du Canada, était à Paris. Overinvestment in U.S. and global imbalances creating financial risks, Macklem says (lien cadeau G&M).

« Les flux financiers transfrontaliers sont une bonne chose », a déclaré M. Macklem dans son allocution devant la Chambre de commerce France-Canada. « Mais lorsque ces flux deviennent excessifs, ils peuvent creuser les déficits commerciaux, alimenter le protectionnisme et fausser les prix des actifs. Les capitaux sont mal alloués. Les pressions s’accumulent et les risques pour la stabilité financière s’accroissent. »

M. Macklem a indiqué qu’il existait certains signes encourageants allant dans ce sens.

Le dernier plan quinquennal de la Chine met l’accent sur la consommation intérieure, ce qui pourrait faire des consommateurs chinois un moteur de croissance plus important et alléger ainsi la pression sur les exportations. En Europe, on observe un intérêt accru pour l’intégration continentale, ainsi que pour les investissements dans les infrastructures et la défense. Aux États-Unis, on aspire à réduire le déficit budgétaire.

D’autres pays peuvent contribuer à cet effort en créant davantage d’actifs propices à l’investissement, afin que l’épargne mondiale puisse s’orienter vers d’autres marchés que celui des États-Unis. « Au Canada, cela passe notamment par l’élimination des barrières commerciales interprovinciales et la réduction de l’incertitude réglementaire », a déclaré M. Macklem.

La Nouvelle-Écosse prévoit investir 60G$ pour atteindre 80% d’énergie renouvelable d’ici 2030 ! Nova Scotia is betting big on its offshore wind power project (lien-cadeau G&M)

Zones désignées pour le développement de l’énergie éolienne en mer – john sopinski/the globe and mail, Source: novascotia.ca
Sites d’éoliennes terrestres-À titre indicatif – john sopinski/the globe and mail, Source: novascotia.ca

Un beau projet d’actifs canadiens dans lesquels investir. Mais qui risque de servir surtout aux américains…

In February, Mr. Houston signed an agreement with Massachusetts Governor Maura Healey to work toward supplying the state with clean energy from offshore wind. He said New England and New York are interested in similar agreements.

Les investissements japonais

Alors que le Canada intensifie et approfondit ses relations avec le Japon (Extraits de Why Canada’s Massive New Indo-Pacific Coalition Has the Pentagon Sweating)1par The Planet Democracy: Unfiltered North :

Le Canada a pris une nouvelle mesure remarquable pour diversifier ses relations au-delà des États-Unis. Cette semaine, une délégation de 300 personnes composée de cadres supérieurs canadiens, de fournisseurs du secteur de la défense, d’ingénieurs en aérospatiale et d’exploitants de minéraux essentiels a fait ses valises, a complètement ignoré les rebondissements politiques de Washington et a pris des vols intercontinentaux à destination de Tokyo.

Le Japon est déjà l’investisseur le plus important de cette région

Tokyo est déjà la première source d’investissements directs au Canada provenant de l’ensemble de la région indo-pacifique, avec 54,8 milliards de dollars. Rien que l’année dernière, les échanges de marchandises entre ces deux pays ont atteint 35,6 milliards de dollars. (…) Les entreprises japonaises assurent la fabrication d’environ 70 % de tous les véhicules assemblés sur le sol canadien.

Mais les intérêts derrière l’approfondissement des relations entre nos deux pays sont peut-être contradictoires :

Le Canada se tourne explicitement vers le Japon parce qu’il a désespérément besoin d’une alternative à sa dépendance économique écrasante et accablante envers les États-Unis. Ottawa veut un moyen de pression. Il veut des options. Il veut un refuge pour le moment où le climat politique américain deviendra toxique.

Mais voici le paradoxe hilarant : le Japon veut le Canada précisément en raison du lien structurel que ce dernier entretient avec le marché américain. La raison pour laquelle ces gigantesques conglomérats automobiles et ces géants de la technologie japonais ont injecté 54,8 milliards de dollars dans les usines de l’Ontario et les secteurs des ressources de l’Ouest était avant tout d’établir une porte dérobée stable et sécuritaire vers l’énorme marché de consommation des États-Unis, en vertu des règles du libre-échange continental.

Notes

démocratie algorithmique ?

« Pour Jacobin, l’économiste britannique Giorgos Galanis convoque le récent livre de l’économiste Maximilian KasyThe Means of Prediction: How AI Really Works (and Who Benefits) (Les moyens de prédictions : comment l’IA fonctionne vraiment (et qui en bénéficie), University of Chicago Press, 2025, non traduit), pour rappeler l’importance du contrôle démocratique de la technologie. Lorsqu’un algorithme prédictif a refusé des milliers de prêts hypothécaires à des demandeurs noirs en 2019, il ne s’agissait pas d’un dysfonctionnement, mais d’un choix délibéré, reflétant les priorités des géants de la tech, guidés par le profit. »

Du contrôle des moyens de prédiction, Hubert Guillaud

Voir ma traduction de l’article de Galanis, L’humanité a besoin d’un contrôle démocratique de l’IA.

Des fiducies (trusts) de gestion démocratique des données, « des institutions collectives qui gèrent les données au nom des communautés à des fins publiques telles que la recherche en matière de santé ». C’est ce que propose Galanis, comme moyen de reprendre du pouvoir sur nos données, et affaiblir celui qu’exercent les Big Techs sur nos vies… et sur la survie de tous.

Il appartient à ceux qui se sont enrichis de la course à la domination technologique (et financière) de réparer les pots cassés (Move Fast and Break Things, l’ancien motto de FaceBook et de la Silicon Valley en général).

Pourquoi serait-ce si important de contrôler nos centres de données alors que l’eau monte, les forêts brûlent, les métiers se perdent, les communautés se dissolvent ?

En quoi une gestion démocratique et dans l’intérêt collectif des données sera-t-elle bénéfique ? Quelles données ? Recueillies à quelles fins ? Avec quelle participation, quelle qualité en termes de validité, de disponibilité fine, réticulaire ?

Tellement habitués à laisser ces préoccupations à d’autres, comme rétribution pour l’accès à des outils, logiciels, plateformes à peu ou pas de frais… qu’il est difficile d’entrevoir d’autres usages pour ces données.

Peut-être faut-il imaginer un autre usage pour ces données, en relation avec un autre usage des biens et services, ceux de demain, en fonction des besoins d’aujourd’hui et de demain. Par exemple, les données liées à la gestion d’une flotte de véhicules disponibles en remplacement des autos de propriété individuelle. Une appropriation collective, avec compensation honorable aux anciens propriétaires, dans une démarche transitionnelle visant à réduire la quantité d’automobiles dans nos cités pour investir dans des modes plus économiques (bus, trams, trains) ou plus légers (vélos assistés, trottinettes électriques) de transport.

Un système qui intégrerait Taxis, Uber, Communauto, Bixi… pour une ville avec trois (5, 8 ?) fois moins d’autos, plus de parcs, plus de vélos, de meilleurs transports interurbains, et entre les banlieues et la ville centre et entre elles. Des trams à usage mixtes : des conteneurs et des personnes… selon les heures, les parcours = moins de camions sur les routes = moins de routes à réparer.

Et si on intégrait les commerces locaux, autour d’un système de transport et de locaux d’entreposage partagés ? Chaque marchand local avait un service de livraison quand j’étais enfant. Et puis les ménages ont eu des autos, et les centres d’achat sont arrivés. Bien avant Amazon, cela avait été dur pour les commerces. Et Amazon avait tellement d’argent qu’il pouvait subventionner une flotte de livreurs, pas payés chers il est vrai, pour faire qu’il soit plus facile (et moins coûteux) de commander en ligne et faire livrer que d’aller à la quincaillerie. Plus facile pour celles et ceux qui n’ont pas d’auto, en tout cas. Et si les commerces locaux pouvaient compter sur un système de livraison partagé ?

Données de circulation, de consommation, de production, d’impacts, de viabilité, de santé, de productions culturelles, de mémoires, de fictions… données de consultation, de recherche, de conscience et d’alertes… données publicitaires, publications et appels… ce sont des matériaux qui, actuellement, sont accumulés, analysés, triturés par les serveurs et data centres des GAFAM, auxquels nous avons très peu accès et sur lesquels nous avons encore moins de pouvoir.


Sur la question d’un numérique plus démocratique : L’archipel des GAFAM – Manifeste pour un numérique responsable, par Vincent Courboulay; Comment bifurquer – Les principes de la planification écologique, par Cédric Durand et Razmig Keucheyan; Le capital algorithmique, par Durand Folco et Martineau.

Et sur ce blogue (parmi d’autres) : Un numérique souverain parce que public (2025.09); Le pouvoir numérique (2025.02); Le pouvoir numérique (2) (2025.02); Infrastructure numérique démocratique (2025.07); Communication numérique (2023.12); Information et démocratie (2023.12); Écosocialisme numérique (2022). Sur la planification démocratique (qui suppose une dose de numérique démocratique) : Brève présentation de quatre modèles de planification économique démocratique; La finance et la planification.

dernières traductions

En date du 22 août 2025.
La liste exhaustive (évolutive) des traductions.

Une série sur les inégalités par Paul Krugman

J’ai voulu traduire la série de sept articles sur les inégalités de richesse. Parce c’est Paul Krugman et qu’il est pédagogue.

Des articles d’abord publiés sur le newsletter-Substack de Krugman, qu’il a ensuite rassemblés sur le site Stone-Center on Socio-Economic Inequality.


Henry Farrell

Quatre articles de Henry Farrell, auteur de Underground Empire dont j’ai parlé récemment. Une traduction française vient de paraître (L’ Empire souterrain: Comment les États-Unis ont fait des réseaux mondiaux une arme de guerre) chez Odile Jacob.

L’économie mondiale comme arme, ma traduction de l’article publié le 19 août 2025 sous le titre The Weaponized World Economy, dans la revue Foreign Affairs. C’est sans doute une bonne introduction au livre…

Les grands modèles linguistiques sont des technologies culturelles. Qu’est-ce que cela signifie ?, Henry Farrell, 18 août 2025

Marchés, bureaucratie, démocratie… IA ?, Henry Farrell, juin 2025

La cybernétique est la science de la polycrise, Henry Farrell, avril 2024


Démocratie numérique…

Plusieurs de ces articles ont été publiés par des collectifs de Grande-Bretagne : Democracy collaborative, Common-Wealth.

Cecilia Rikap, co-auteure de Reclaiming Digital Sovereignty dont j’ai parlé ici, publiait sur le site Common-Wealth deux articles :

Sur le thème de l’IA et la démocratie :

Et par McKibben, Trump est incroyablement ignorant en matière d’énergie (électrique), 2025.08.18


Autour du concept d’espace public de Habermas

J’en ai parlé dans mes billets notes de lecture et chronique habermassienne.

Deux revues ont publié des numéros spéciaux dont j’ai traduit plusieurs des articles.

Philosophy & Social Criticism (janvier 2024) : Transformation structurelle de la sphère publique

Theory, Culture & Society (sept. 2022) : Une nouvelle transformation structurelle de la sphère publique ?

J’ai pensé trouver dans ces articles des éléments d’orientation pour nourrir mon (nouvel) engagement au conseil d’administration de Projet collectif, l’organisme responsable de En commun et Praxis. Je ne suis pas certain d’y avoir trouvé des pistes très concrètes… mais j’y reviendrai certainement dans de prochains billets.


finance et économies alternatives

Des alternatives financières se pointent avec des principes écologiques, on parle d’économie écologique, de bioéconomie ou même de finance biorégionale. Le « développement durable » ou la « croissance verte » sont des concepts à oublier : il faut planifier la décroissance, dans le sens de réduire les flux de matières et d’énergies qui sont engouffrés dans l’actuel système de production/consommation.

Suite au Sommet sur l’économie sociale qui s’est tenu à Montréal les 14 et 15 mai dernier, un post annonçait la déclaration Vers une économie du bien commun, soutenue par différentes organisations : Multitudes, le Front commun pour la transition énergétique, la coalition Ensemble Pour la Suite du Monde, Virage Collectif, la Caisse d’économie solidaire Desjardins et le Chantier de l’économie sociale.

Je connaissais ces organisations, sauf Virage Collectif. Une organisation qui « aspire à une économie durable, qui répond aux besoins des communautés tout en respectant les limites de nos écosystèmes. » Elle se dit un pôle de solutions pour une finance axée sur le bien commun. Je trouve sur leur site web quelques documents, dont By disaster or design. Une sévère critique de l’état actuel de l’économie mondiale, et un appel à la décroissance, au financement « post-croissance » par l’Arketa Institute for post-growth finance. J’ai fait une traduction (avec DeepL) de ce document PDF (Par désastre ou dessein) mais avec un résultat mitigé, en particulier lors des changements de page1comme si le puissant moteur de traduction ne pouvait reconnaître qu’une phrase se poursuit sur la page suivante ! et certains titres de sections. Je vous conseille de garder la version originale en parallèle…

Cette plongée dans la finance « alternative » ou « post-croissance » m’a amené à poursuivre (ou commencer) la lecture de certains livres que j’avais en stock depuis quelques temps. Take Back the Economy – An Ethical Guide for Transforming Our Communities, publié en 2013 par J.K. Gibson-Graham, Jenny Cameron, et Stephen Healy, offrant des outils pédagogiques pour les formateurs et animatrices qui propose une vision élargie de l’économie (voir l’iceberg – en français – popularisé par le même centre Community Economies). L’économie, le marché, le travail, la propriété, la finance sont abordés dans un langage accessible, avec des exemples tirés d’expériences vécues en différents pays.

Building Tomorrow: Averting Environmental Crisis With a New Economic System, publié en 2023 par Paddy Le Flufy, présente en six chapitres (220 pages), les différentes dimensions d’une économie renouvelée. En commençant par le paradigme du beignet (donut). Pour un bon résumé en français de cette théorie des limites planétaires à respecter voir Bonpote : L’économie du donut – définition et analyse critique. Le Flufy décrit dans son deuxième chapitre l’économie circulaire, puis dans son troisième, les « gardiens du futur », comme nouveau modèle de gouvernance visant à servir l’ensemble des parties prenantes plutôt que seulement les actionnaires, s’appuyant sur les exemples d’entreprises comme Patagonia et Fairphone. Le chapitre quatre présente quatre « organisations régénératives » : Fab Labs, Transition Networks, Bendigo Comunity Banks et Open Source Ecology. Le cinquième chapitre (Sovereign Money) présente le système monétaire actuel qui impose la croissance, et introduit l’alternative de la monnaie souveraine, où les banques centrales auraient le contrôle sur la création de monnaie et pourraient orienter celle-ci vers les fins socialement souhaitables. Le dernier chapitre porte sur les monnaies locales et systèmes locaux d’échange…

Un autre livre issu du Community Economies me semble intéressant : The Handbook of Diverse Economies. Plusieurs chapitres sont disponibles sur cette page.

Je n’ai pas encore acheté le livre : à 100$, je vais m’assurer que j’y trouverai mon compte !

Des articles

J’ai rassemblé sur deux pages thématiques les articles qui me semblent intéressants pour alimenter ma plongée économique : Post-croissance, post-growth, décroissance et Finance et économie communautaires, alternatives, biorégionales.

Quelques-uns de ces documents m’ont semblé assez intéressants pour mériter une traduction : 

Si vous avez des suggestions dans la même veine, n’hésitez pas !
gilles.beauchamp [a] gmail.com


Tout ce travail devrait me permettre d’écrire prochainement quelques billets. En attendant, je reste sceptique quand à la capacité des économies alternatives ou communautaires à faire face aux Blackrock, Vanguard et State Street de ce monde… Sans doute faudra-t-il passer par le politique pour avoir quelque rapport de force, comme disait Daniel Schmachtenberger à la fin de sa conférence à Stockholm et dont je parlais il y a un an.

Faire du lobbying auprès des gouvernements, qui, eux, peuvent forcer les corporations et puissances de l’argent, alors que les seules forces d’opposition n’y arriveraient pas.

Notes

  • 1
    comme si le puissant moteur de traduction ne pouvait reconnaître qu’une phrase se poursuit sur la page suivante ! ↩︎

résister ou périr

Je pastiche avec ce titre le livre de Timothée Parrique Ralentir ou périr. Comme s’il fallait y ajouter un peu de conflictualité, d’urgence. Une urgence que Naomi Klein et Astra Taylor dénoncent avec véhémence dans The rise of end times fascism paru dimanche dernier dans The Guardian. ( La montée du fascisme de la fin des temps, ma traduction )

Deux pistes suggérées par les auteures:

[N]ous entraider pour faire face à la profondeur de la dépravation qui s’est emparée de la droite dure dans tous nos pays. Pour aller de l’avant avec détermination, nous devons d’abord comprendre ce simple fait : nous sommes confrontés à une idéologie qui a renoncé non seulement à la prémisse et à la promesse de la démocratie libérale, mais aussi à la viabilité de notre monde commun, à sa beauté, à ses habitants, à nos enfants et aux autres espèces. Les forces auxquelles nous sommes confrontés ont fait la paix avec la mort de masse. Ils sont traîtres à ce monde et à ses habitants humains et non humains.

[N]ous opposons à leurs récits apocalyptiques une bien meilleure histoire sur la façon de survivre aux temps difficiles à venir sans laisser personne derrière nous. Une histoire capable de vider le fascisme de la fin des temps de son pouvoir gothique et de galvaniser un mouvement prêt à tout risquer pour notre survie collective. Une histoire non pas de la fin des temps, mais de temps meilleurs ; non pas de séparation et de suprématie, mais d’interdépendance et d’appartenance ; non pas d’évasion, mais de rester sur place et de rester fidèle à la réalité terrestre troublée dans laquelle nous sommes empêtrés et liés.

Lire l’article de Klein à la suite de celui, presqu’aussi virulent et tout aussi effrayant, de Peter St. Clair paru sur The Brooklyn Rail : The Overshoot Scam (ma traduction L’arnaque du dépassement) ça donne de la consistance à l’hypothèse d’une malfaisance, d’une « mafia » qui serait au pouvoir… mais ce n’est pas vraiment une mafia, car elle ne se cache pas (ou de moins en moins) pour agir, et elle le fait légalement ! Mais, ce que Malm et Carton démontrent, dans leur livre Overshoot1que l’article de St. Clair résume assez bien, c’est que ce sont les règles, le système économique qui sont la source de cette malfaisance. Les hommes ne font qu’obéir aux règles… qui conduisent au dépassement.

Il faut changer les règles, en commençant par l’information sur la provenance des matériaux et produits échangés. Henri-Paul Rousseau, ancien PDG de la Caisse de dépôts, propose une Alliance pour le commerce intelligent (original, publié dans le Globe and Mail du 11 avril : Technology will play a vital role in this brave new world of international trade).

Il faudra aussi se résoudre à étatiser les sources d’énergies, afin de freiner puis renverser (démanteler) les investissements dans l’exploitation fossile pour soutenir le développement des nouvelles énergies aujourd’hui bloqué, freiné par la domination des énergies fossiles qui procurent des retours plus juteux.

Il faudrait que les investisseurs subissent le coup qu’ils redoutent le plus : les installations qui viennent d’être financées, ou qui viennent d’être finalisées, ou qui viennent d’être inaugurées, ou qui sont sur le point d’atteindre le seuil de rentabilité ou de commencer à générer des profits, devraient être scellées et fermées à clé pour de bon. » En d’autres termes, des actifs échoués.

Cet abandon des énergies fossiles sera un geste politique et non la résultante de quelque manoeuvre économique.

la transition vers un système énergétique sans énergie fossile ne sera pas suffisamment rentable pour attirer des investissements suffisants, tandis que les investissements dans les énergies fossiles continueront à générer d’énormes profits et à attirer des investissements croissants, tout en garantissant l’aggravation de la crise climatique. (…)

par conséquent, pour que la transition ait lieu, elle doit être impulsée par l’État dans le cadre d’une initiative politique visant à faire de la production d’énergie un bien public. En d’autres termes, dans un système régulé par le marché, la transition vers un système énergétique non destructeur ne sera pas possible sans une forme d’expropriation de l’industrie des combustibles fossiles et son remplacement par la propriété commune.

John Maynard Keynes disait Tout ce que nous pouvons réellement faire, nous pouvons nous le permettre. N’est-ce pas aussi ce que dit la nouvelle théorie monétariste : S’il existe des capacités inutilisées dans l’économie, le gouvernement peut créer de la dette pour que ces capacités soient à nouveau utilisées. Mais s’il n’y a pas de ces capacités inutilisées ? C’est pour ça qu’il faut freiner certains investissements, certains types de développement, pour libérer les capacités d’agir.


Sur un autre plan, celui de la critique de la politique erratique de T., j’ai apprécié cet article de Noah Smith, économiste, qui décrit clairement À quoi ressemblerait une véritable stratégie commerciale anti-Chine ?

Notes

  • 1
    que l’article de St. Clair résume assez bien ↩︎

déficit démocratique et financiarisation

Voici un article paru sous le titre Democratic Deficits: Liberalism, Neoliberalism, and Financialization dans la revue American Affairs. Alex Bronzini-Vender y décrit un processus de financiarisation de l’économie (et de la politique) à partir du terrain des villes ou municipalités qui avaient à négocier des conventions collectives dans le contexte d’inflation des années ’70, puis celui de la transformation de la gestion des fonds de pension des années 80-90…

Cet article est, en fait une longue présentation critique (review essay) du livre de Brian Judge paru en 2024 : Democracy in Default: Finance and the Rise of Neoliberalism in America, titre qu’on pourrait traduire par La démocratie en faillite.

Qui est Brian Judge ? Un prof ou ancien prof de science politique à l’Université de Californie à Berkeley, qui est aussi « policy fellow » au Centre pour une IA compatible aux humains (Center for Human-Compatible Artificial Intelligence). Tiré de la présentation (quatrième couverture) :

Brian Judge soutient que la financiarisation a été une réponse presque spontanée à une crise au sein du libéralisme. Il examine comment le libéralisme tend à ignorer le problème des conflits distributifs, ce qui le rend vulnérable lorsque ces conflits éclatent. Lorsque le moteur de croissance de l’après-guerre a commencé à ralentir, la finance a promis de sortir de l’impasse politique qui en résultait, permettant aux démocraties libérales de dépolitiser les questions de distribution et de maintenir l’ordre social et économique existant. Les élus n’ont pas été simplement capturés ou cooptés, mais ont volontiers adopté des solutions financières à leurs problèmes politiques. Le déclenchement de l’impératif financier de générer des rendements monétaires a toutefois inauguré une transformation globale. Des études de cas très concrètes – la faillite de Stockton, en Californie, la stratégie d’investissement du California Public Employees’ Retirement System et la crise financière de 2008 – illustrent la manière dont les priorités des marchés financiers ont radicalement modifié la gouvernance démocratique libérale. Refondant les transformations politiques et économiques du dernier demi-siècle, Democracy in Default offre un nouveau compte-rendu audacieux de la relation entre le néolibéralisme et la financiarisation.

La présentation détaillée que Bronzini-Vender fait de ce livre m’est apparue suffisamment intéressante pour que je la traduise en français et que je prenne ensuite le temps d’y insérer les 88 notes en bas de pages ainsi que les liens hypertextes que ces notes recélaient parfois. Quelques-uns des articles auxquels ces notes réfèrent : Socialize Central Bank Planning, The Crises of Democratic Capitalism

Voici donc, en format PDF : Déficits démocratiques : Libéralisme, néolibéralisme et financiarisation.


P.S. Je vous propose ce texte de quelques 40 pages avec ses 88 notes en format PDF, généré par Word, à partir d’un document composé avec iA Writer puis exporté vers Word . Ce détour par Word me permettait de maintenir les notes en bas de page plutôt qu’en fin de document comme le PDF généré par iA Writer le faisait plutôt.

bifurquer pour s’émanciper

Ce que les scientifiques nous annoncent depuis plus de 50 ans1Halte à la croissance ?, Club de Rome, 1972 ou encore Printemps silencieux, de Rachel Carson, 1965 commence à devenir dangereusement concret: feux de forêt, saisons déréglées avec conséquences désastreuses sur les récoltes, inondations…

L’idée d’une transition graduelle et harmonieuse qui permettrait de maintenir l’essentiel de notre mode de vie actuel — en remplaçant les moteurs à essence par des moteurs électriques — cette idée devient de moins en moins réaliste. 

Inventer des bateaux électriques qui continueraient de racler le fond des mers ?  Électrifier tout le parc automobile sans régler la congestion ? La mode du porté-jeté, des emballages à usage unique parce qu’on transporte nos produits sur des milliers de kilomètres, ou qu’on veut éviter les pertes dues à la manipulation ou à l’oxydation des aliments, cela au prix d’une pollution qui asphyxie les océans…

Pour effectuer la profonde transformation de nos modes de vie, devenue nécessaire et urgente, nous devons abandonner notre conception simpliste de la compétitivité où le prix le plus bas l’emporte sans égard aux externalités — pollution des airs, des mers, des terres — qui ne sont pas inclus dans les prix actuels. Une compétition mondiale qui aura permis aux pays riches d’exporter leur pollution et de réduire drastiquement leurs coûts de main-d’œuvre favorisant d’autant la consommation de produits, qu’ils soient essentiels ou superflus. Après avoir écrit un livre sur la sobriété, Brice dénonce L’impasse de la compétitivité et promeut une réindustrialisation des pays riches et une réduction de la consommation (et des importations concomitantes). 

Mais si le signal prix devient plus complexe parce qu’on décide d’y inclure les externalités jusqu’ici cachées, comment mesurer, comptabiliser ces externalités? Et comment faire des choix éclairés ? Car il faudra faire des choix, prioriser… parce qu’on ne pourra pas tout électrifier, tout conserver de la manière dont 8 000 000 000 d’humains consomment actuellement cette planète.  Comme un troupeau de cerfs broutant heureusement, en se multipliant, la forêt de cèdres qui peuple leur île. 

Faire des choix en se basant sur une mesure fine et continuelle des effets de nos procédés, extractions et rejets sur les équilibres écosystémiques et la capacité de régénération de la biosphère. Une information fiable qui doit alimenter une délibération nouvelle, approfondie sur les priorités de (re)développement, de consommation, de bien-être. [Comment bifurquer]

Mais cette nouvelle délibération, qui la fera ? Et où ? Et dans quels buts ? Quelles sont les fins ultimes, les principes qui devraient guider nos délibérations ? Et qui sont les dépositaires de ces principes ? Les évêques, rabbins et imams? Les universitaires et leurs chapelles dans leurs tours d’ivoire? 

Frère et Laville, avec La fabrique de l’émancipation, nous amènent, dans un premier temps, sur ce terrain des principes. Retraçant les projets (et les angles morts) des différentes écoles (chapelles?) de la « théorie critique traditionnelle » (Adorno-Horkeimer; Habermas-Honneth; Bourdieu) ils proposent une « nouvelle théorie critique », qui ne descende pas de la montagne (ou de sa tour d’ivoire) pour apporter la vérité mais plutôt participe avec les acteurs, praticiens et citoyens, à définir ce qui fait sens. Ce qui doit être critiqué, ou même interdit et ce qui doit être encouragé. 

De nouvelles institutions devront être créées, ou les anciennes transformées. Associations, organisations de la société civile ou entreprises d’économie sociale, sont les lieux où s’expérimentent les nouvelles normes, où les institutions sont questionnées, mises à l’épreuve, transformées.

Continuer la lecture de « bifurquer pour s’émanciper »

Notes

  • 1
    Halte à la croissance ?, Club de Rome, 1972 ou encore Printemps silencieux, de Rachel Carson, 1965 ↩︎

à propos de Development in Progress

Après une lecture attentive de la version française de Development in Progress (que je proposais il y a peu), je suis encore impressionné par la qualité de la traduction (par DeepL) même si j’ai trouvé quelques instances de mauvaise traduction. Et j’ai aussi quelques critiques sur le fond.

Erreurs de traduction
La pire que j’ai trouvé : traduire « winner-takes-all » par tout le monde est gagnant (!) en parlant de l’effet des monopoles. La contradiction était si évidente que je suis retourné à l’original. C’est un contresens plutôt embarrassant. De même dans la phrase « Mais à quoi servons-nous en nous détournant des problèmes inattendus » « que visons-nous » ou encore « quelle fin poursuivons-nous » serait une meilleure traduction que « à quoi servons-nous ». Ou encore j’ai tiqué sur l’expression « décès prolongés », qui référait sans doute à de longues agonies.

Cependant, pour un texte de 60 pages (en plus des références) la qualité est encore excellente. Incidemment, parlant des (nombreuses) références j’ai été surpris de voir qu’elles n’avaient pas été traduites (comme c’est le cas pour d’autres moteurs de traduction) et c’est tant mieux : traduire le titre d’un article en référence, ça rend la recherche de cette référence plus difficile !

Vous avez peut-être trouvé d’autres exemples de traduction discutable ? Faites-m’en part, SVP.

Sur le fond
Tout d’abord, les aspects positifs. Sur les effets négligés ou non mesurés du « progrès » la somme des références récentes (2023-2024) est impressionnante. Aussi, pour quelqu’un qui voudrait creuser ces questions, c’est une bonne source.

La critique du réductionnisme et du techno-optimisme est intéressante tout en ne négligeant pas l’utilité possible des technologies dans la recherche de solutions.

La fameuse « équipe jaune », à la fin, est à remettre dans le contexte culturel américain et de la guerre froide, où des équipes rouges avaient pour mandat de trouver les failles dans les défenses de l’équipe bleue. Avec l’équipe jaune, il faut trouver les effets imprévus, nuisibles, à moyen-long terme des innovations, avant que celles-ci ne soient implantées.

Après avoir décrit avec verve tout le pouvoir que les grandes corporations exercent sur les gouvernements, grâce au lobbying et au financement des partis politiques, les perspectives ouvertes en fin de parcours semblent difficiles à atteindre :

« Imaginez que l’équipe jaune et la conception synergique soient enseignées à l’université aux ingénieurs, aux scientifiques, aux étudiants en droit et aux architectes. Imaginez qu’en même temps, d’autres mouvements commencent à promouvoir le retrait de l’argent de la politique, l’internalisation légale des externalités, la création de systèmes de transparence et de responsabilité des entreprises, le renforcement de la surveillance de l’industrie, l’amélioration des pratiques réglementaires, la restriction du lobbying et du financement des campagnes électorales, et l’adoption de lois sur la responsabilité élargie des producteurs. »

Continuer la lecture de « à propos de Development in Progress »