à propos d’espoir, de friction et d’IA

Je voudrais partager ici quelques textes d’intérêt que j’ai traduit au cours des derniers jours, semaines.

Un texte publié dans la revue Ethics in Education, au titre provocateur : The obscenity of hope: educating young people in the Anthropocene. Que j’ai traduit en L’obscénité de l’espoir : éduquer les jeunes à l’ère de l’Anthropocène, un document PDF de 14 pages. Je n’ai pas noté, malheureusement, de qui je tiens cette référence.1C’est une information que je devrais toujours inscrire quelque part… dans mon fichier Excel des traductions notamment. Et pour les documents non-traduits, que je classe dans mes répertoires ou que je sauve dans Devon, ou encore ces pages web que je sauve dans inoreader, je devrais les « taguer » : TS, Farrell, TMR, NYT, … Je n’ai pas eu le temps de lire le document de Simone Thornton , Robert Stratford et Elena Louverdis, traduit il y a moins d’une semaine, que le fil Substack The Minority Report publiait tout un article résumant et commentant L’obscénité de l’espoir : Hope Is the Most Socially Acceptable Form of Gaslighting, que j’ai traduit aujourd’hui en L’espoir est la forme de manipulation psychologique la plus socialement acceptable.

Donner de l’espoir est vu comme une obligation morale quand on parle de l’éducation des jeunes… mais aussi en général dans les prises de parole, pour ne pas céder à la dépression, au fatalisme. Pourtant le plus souvent cet espoir conduit à l’attentisme, à des croyances naïves mais confortables, qui permettent de laisser à d’autres le soin de décider des changements qui seront faits, ou pas. Remettre à plus tard, ce n’est pas le moment, nous faisons déjà ce qu’il est possible de faire… nous n’avons pas encore le bon chef, le bon plan, le bon programme.

Supprimez l’obligation de paraître optimiste, et quelque chose de surprenant se produit : l’éducation devient honnête. Les jeunes, qui savent déjà pour la plupart que l’avenir qu’on leur vend est surchauffé, inégalitaire et politiquement précaire, peuvent apprendre à comprendre les systèmes, les limites, l’interdépendance et le pouvoir plutôt que d’être doucement manipulés pour qu’ils restent optimistes. (…)

[C]esser d’enseigner l’espoir comme une vertu et commencer à enseigner la lucidité, le courage et la responsabilité collective à la place.

« L’éducation devient honnête », je me demande ce que ça ferait, une telle approche, dans un milieu défavorisé mais combatif ? C’est peut-être, d’ailleurs, la seule façon d’enseigner dans un tel milieu. Honnête au point de dénoncer l’injustice qui marque, frappe les familles, les communautés.

<Ajout 3 mai> À propos d’espoir, une citation de Bourdieu, tirée de l’article2Que j’ai traduit de Loïc Wacquant dans le dernier New Left Review, Contre l’abolitionnisme :

« L’espoir messianique est l’un des grands obstacles à la transformation. À cette illusion messianique, nous devons substituer des espoirs rationnels tout à fait modérés, qui ont souvent été discrédités comme réformistes, comme des compromis, etc., même s’il en existe des formes qui sont très, très radicales »

Dépendance de classe à l’écran

Un autre texte critique, cette fois-ci à l’endroit de l’impact différencié du « temps d’écran » chez les jeunes de classes sociales différentes. Produit dans le cadre du LPE Project (Law and Political Economy), par Vincent Joralemon3Directeur du Centre de droit et de politique des sciences de la vie à la faculté de droit de l’Université de Californie à Berkeley : The Class Politics of the Feed que j’ai traduit en La politique de classe dans les flux d’information.

Joralemon introduit son argument en citant les récentes condamnations de Meta et YouTube dans deux procès dénonçant l’effet addictif de leurs produits. L’impact des écrans et des médias doit être pris au sérieux. « [L]a protection des enfants contre les flux addictifs est un enjeu démocratique. » Mais les enfants ne sont pas tous également touchés, « les préadolescents issus de familles à faibles revenus passent environ trois heures de plus par jour sur des écrans de divertissement que leurs pairs issus de familles plus aisées. Chez les enfants de moins de huit ans, le temps passé devant les écrans par les enfants issus de familles à faibles revenus est plus de deux fois supérieur à celui de leurs pairs plus aisés. »

Et ce n’est pas à cause de la négligence des parents, mais plutôt de l’absence d’alternative à l’écran, ces clubs, camps de vacance, activités périscolaires que les familles plus aisées peuvent se payer alors que les programmes publics ont été abolis ou réduits.

L’écart en matière de temps passé devant les écrans suit la suppression des financements des programmes périscolaires (la participation des familles à faibles revenus est passée de 4,6 millions à 2,7 millions entre 2014 et 2020) ; les horaires de travail atypiques des parents à faibles revenus ; et un écart de dépenses en activités extrascolaires, les familles à revenus élevés dépensant environ cinq fois plus pour ces activités. Selon une étude de l’hôpital pour enfants Lurie, un parent sur quatre utilisait des écrans parce qu’il n’avait pas les moyens de payer une garde d’enfants.

La conclusion de l’article (c’est moi qui souligne) :

[L]es obligations publiques sont incomplètes sans alternatives publiques. Une réponse adéquate doit associer les obligations des plateformes à des investissements dans les biens communs : des services de garde d’enfants abordables, des structures d’accueil périscolaire, des horaires de travail stables et des espaces publics sûrs. Réglementer le produit est nécessaire. Construire un monde dans lequel les enfants n’en ont pas besoin l’est tout autant.

Cet article est venu donner du poids, du sens à cette intuition déjà formulée ailleurs sur ce qui devrait distinguer un réseau numérique alternatif tel En commun : son articulation au réel, aux régions, réseaux d’action et mouvements qui ne sont pas que numériques, virtuels mais qui s’ancrent dans des territoires, fleurissent lors d’événements « analogiques » inscrits dans des contextes historiques et politiques.

Vive la friction

Dans un texte très personnel, The Divide, Elizabeth Lukehart raconte la difficulté d’être consciente de la situation à Gaza tout en papotant de choses et d’autres. Ma traduction : Le fossé. L’auteure décrit les nombreux fossés qui se sont creusés avec des proches, des voisins, des collègues.

« The Divide » peut prendre la forme d’un récit fondé sur des faits (ou soi-disant « faits ») opposés : les vaccins à ARNm sauvent des vies vs. les vaccins à ARNm altèrent votre ADN et vous implantent des puces ; Israël est un État ethnique religieux et un projet politique de colonisation et d’apartheid vs. Israël est un mouvement autochtone de récupération de terres engagé dans l’autodéfense et la résistance au génocide ; L’ICE agit comme une milice hors-la-loi qui viole les droits constitutionnels des gens et les fait disparaître dans des camps de concentration vs. l’ICE fait son travail en faisant respecter la loi et en protégeant l’Amérique d’une invasion d’étrangers violents et illégaux ; la crise climatique est une catastrophe existentielle d’origine humaine à laquelle nous devons faire face rapidement et avec audace vs. la crise climatique n’est pas réelle, la science n’est pas établie, et y faire face serait un suicide économique.

À cela s’ajoutent la division, le fossé entre genres, celui entre riches et pauvres… C’est un texte assez dur, et on se demande comment elle va conclure. Par exemple :

Je n’ai jamais rencontré d’homme qui semblait comprendre ce que c’est que de traverser le monde en se demandant si la moitié des personnes que l’on croise sont des prédateurs. (GB souligne)

Quelle solution ? Quelles pistes d’action ?

Et je sais bien que passer du temps avec les gens dans la vie réelle, apprendre à accepter les désaccords et désamorcer les conflits (je ne dirai même pas « résoudre » les conflits, mais simplement trouver un moyen de vivre avec) deviennent rapidement des compétences essentielles à la survie.

Si « passer du temps avec les gens dans la vie réelle » devient une compétence de survie à cultiver, c’est qu’on est souvent « hors du monde » ? Si être dans le monde signifie désaccords et conflits, je comprend qu’on veuille en sortir. Mais le réel n’est pas si méchant ni aussi bête. Vraiment ?


Après l’obscénité de l’espoir, la dépendance de classe aux écrans et les fossés qui nous divisent… ce quatrième texte Convenience is killing us – The case for chosen friction, par Jeff Giesea sur Substack le 19 avril, que j’ai traduit en La commodité nous tue – Plaidoyer pour une friction choisie. Malgré ce que le titre peut laisser entendre, ce texte est léger et plein d’humour. L’auteur nous avoue sa dépendance à l’écran et à la vie facile et « sans friction » que les commodités modernes induisent. Mais son propos s’élève rapidement au delà du discours personnel.

Pendant la majeure partie de l’histoire, les humains ont dû composer avec la pénurie. Les besoins fondamentaux comme la nourriture et le logement exigeaient des efforts considérables. Mais aujourd’hui, la vie nous confronte de plus en plus à des défis liés à l’abondance. Nos ancêtres avaient besoin de calories. Beaucoup ont aujourd’hui besoin d’Ozempic. Le nouveau défi consiste à dire non à l’excès, et rien dans notre biologie ne nous y a préparés. Notre cerveau reptilien est programmé pour choisir la facilité, ce qui conduit à l’obésité, à la dépendance numérique et à la solitude. La boucle de rétroaction évolutive n’a pas rattrapé la vie moderne. Où est mon Ozempic contre la dépendance numérique ?

Le résultat est ce que j’appelle le piège de la substitution. Pourquoi aller à l’hippodrome quand on peut parier depuis son téléphone ? Pourquoi aller à la conférence quand on peut en regarder une vidéo à son rythme ? Pourquoi aller au groupe de rencontre local pour hommes quand on peut jouer à des jeux vidéo en ligne ou poster sur Instagram ? L’alternative sans friction est toujours plus facile. On en voit les effets chez la génération Z, qui affiche des taux records d’anxiété et de dépression. Plus de la moitié des hommes américains âgés de 18 à 49 ans possèdent désormais un compte actif de paris sportifs en ligne, et près d’un tiers des parieurs se sont endettés à cause de cela. C’est l’absence de friction qui cause ce problème, et non qui le résout.

Le piège de la substitution nous prive également de la sérendipité.

La sérendipité et la communauté sont des sous-produits de la friction. On ne peut pas optimiser son chemin vers la joie et l’appartenance.

La comparaison qu’il fait entre une journée sans friction et une journée avec de la friction est parlante… même si lire Heidegger avant de me coucher me semble excessif 😉

L’idée de choisir la friction se répand déjà. Ironiquement, c’est sur TikTok que j’ai découvert cela. Certains appellent cela le frictionmaxxing, la pratique consistant à choisir délibérément l’option la moins pratique. (…)

Je réfléchis à la manière d’ajouter consciemment de la friction à ma propre vie. Que dois-je supprimer, et que dois-je ajouter ? Certaines de ces idées suscitent une résistance, me donnant un peu l’impression d’être saint Augustin : Seigneur, enlève-moi mon téléphone à l’heure du coucher… mais pas encore ! D’autres m’enthousiasment. Je n’ai pas fait de longue randonnée depuis longtemps et l’idée d’un pèlerinage m’attire. Et certaines choses m’aident à y voir plus clair. Être parent et s’occuper d’autrui sont des frictions que je choisis volontiers.

Cette idée d’une « friction communautaire », d’une appartenance qui impose des contraintes autant que des récompenses, me rappèle ce texte sur le village : Tout le monde veut un village mais personne ne veut être villageois, par, là aussi, The Minority Report.

Ça m’a rappelé le livre magnifique de Anna Tsing, justement appelé Friction. Dans lequel elle décrit par le menu, sur plusieurs décennies, l’interaction entre les forces globales de l’économie et le mode de vie ancestral des communautés Dayak Meratus sur l’île de Bornéo.

Voir aussi cet article traduit il y a quelques mois : Le pouvoir guérisseur des frictions sociales.

AJOUT (12 mai) : Un article dans la revue Nature npj | complexity : The case against efficiency: friction in social media. En accès libre.


Une autre IA est possible ?

Quelques textes critiques.

  • Par Henry Farrell, L’IA a ses limites, même si de nombreux spécialistes de l’IA ne les voient pas, qui commente et résume assez en détails (4 000 mots, 20 min.) le livre de Benjamin Recht : The Irrational Decision – How We Gave Computers the Power to Choose for Us. Benjamin Recht4Professeur de génie électrique et d’informatique à l’Université de Californie à Berkeley avec Leif Weatherby5Directeur du Digital Theory Lab à l’Université de New York publiaient récemment, le 6 avril 2026, un texte sur l’irruption de l’IA dans le monde des sondages : Voilà ce qui va définitivement sonner le glas des sondages d’opinion.
  • Andrew Curry, dans la seconde partie (L’économie surchargée de l’IA) de son billet hebdomadaire , décrit, après d’autres (deLong, Noah), l’industrie de l’IA comme étant comparable à celle du transport aérien : beaucoup d’investissements dans l’infrastructure, mais des marges de profit qui seront minces. Un investissement d’abord défensif de la part des grands du numérique que sont Microsoft, Apple, Google.
  • Un reportage bien développé (9 000 mots, 46 min.) dans la grand-mère des revues de gauche, Mother Jones, par Tim Murphy : Comment l’oligarchie américaine est passée à l’échelle hyperscale.
  • Comment mettre l’IA au service du public, un texte en provenance de l’organisation OneProject qui vise à démocratiser non seulement l’IA mais aussi l’économie. Par Justin Rosenstein, cofondateur de One Project et Asana, conseiller fondateur du Center for Humane Technology. Je ne suis pas sûr si OneProject veut véritablement démocratiser la société ou vendre des « solutions démocratiques » comme la plateforme Common, proposée aux collectivités en ces termes : Conçu pour les communautés prêtes à partager le pouvoir et à co-créer le changement social — ainsi que pour les bailleurs de fonds qui leur font confiance pour prendre les rênes. Pas de tracas liés à la configuration. Pas de courbe d’apprentissage. Common fonctionne tout simplement, instantanément, pour tout le monde.
  • Dans la revue Jacobin, Une gouvernance démocratique de l’IA : la véritable solution. Ses deux derniers paragraphes :
    Le fait qu’OpenAI vienne de publier un rapport sur la nécessité d’une politique industrielle pour faire face aux bouleversements sociaux et économiques liés à l’IA — présenté comme une initiative visant à « lancer le débat » (avec une dizaine d’années de retard) — souligne à quel point le champ des idées politiques sérieuses reste encore largement ouvert. Des fonds de richesse publique aux idées d’efficacité, le rapport d’OpenAI et le débat politique plus large contiennent en réalité quelques bons concepts, bien qu’OpenAI ait pour habitude de bloquer bon nombre de ces propositions.

    Pour bon nombre de ces défis, des projets de loi ont déjà été rédigés. Mais tous nécessitent davantage de précisions, de délibération publique et un leadership progressiste. C’est la population qui devrait mener cette discussion, et non des entreprises comme OpenAI. Les bailleurs de fonds et les organisateurs des groupes environnementaux menant les efforts de blocage des centres de données devraient se concentrer sur un ensemble plus large de solutions — notamment l’engagement du public et l’éducation sur la technologie, les enjeux et les options politiques — et ne pas se laisser séduire par l’appât simpliste de moratoires sur les centres de données, qui sont sans issue et inéquitables.
  • Finalement un texte qui est moins critique qu’humoristique, par la doyenne de la littérature canadienne, Margaret Atwood : Claude, tu es un vrai chou !

Bonne lecture !

Notes

  • 1
    C’est une information que je devrais toujours inscrire quelque part… dans mon fichier Excel des traductions notamment. Et pour les documents non-traduits, que je classe dans mes répertoires ou que je sauve dans Devon, ou encore ces pages web que je sauve dans inoreader, je devrais les « taguer » : TS, Farrell, TMR, NYT, …
  • 2
    Que j’ai traduit
  • 3
    Directeur du Centre de droit et de politique des sciences de la vie à la faculté de droit de l’Université de Californie à Berkeley
  • 4
    Professeur de génie électrique et d’informatique à l’Université de Californie à Berkeley
  • 5
    Directeur du Digital Theory Lab à l’Université de New York

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